Le vaste Hercule marchait dans la campagne et, derrière lui, son fils Hyllos courait pour le suivre. Un ruisseau se rencontra qu’Hercule traversa d’une enjambée. Puis, assis sur l’autre rive, il attendit.

Le sourire de ses lèvres montrait ses dents éclatantes et ses yeux étaient deux flammes.

Sur ses lèvres frémissait une malice et les flammes de ses yeux semblaient comme crépitantes de cette interrogation :

« Si petit, comment t’en tireras-tu ? »

Mais il y avait aussi une fierté dans la fermeté des lèvres entrouvertes et les flammes nobles du regard affirmaient :

« Certes, tu t’en tireras, étant fils d’Hercule. »
 

*

 

Hyllos, s’aidant d’une pierre coupante, détacha d’un buisson une grosse branche. Ensuite il prit son élan et, appuyant l’extrémité de la branche sur le bord du ruisseau, il sauta, soulevé par son effort et par le bâton.

Or, sous son poids, la branche cassa.

Un centaure qui était dans le voisinage accourut de ses quatre pieds rapides au bruit de la chute.

L’enfant, tombé dans l’eau, ne s’était pas effrayé ; mais, sans étonnement, il nageait avec vigueur.

Quand le centaure arriva, Hyllos, tout ruisselant, montait vers son père.
 

*

 

Sur l’autre rive, sa tête monstrueusement humaine baissée vers les deux morceaux de bois, le quadrupède reniflait.

Bientôt, il redressa sur sa croupe de bête son buste d’homme.

Et il dit :

« Ô Hercule, ignores-tu donc ce qu’un père doit enseigner à son fils ? Il fallait apprendre à celui-ci à regarder le dedans des êtres et des choses. Il aurait su que ce bois est du sureau et que, sous une écorce rugueuse et qui menteusement promet de la force et un appui, il cache une mœlle molle et lâche. »

L’ironie couvait dans les yeux d’Hercule, comme deux incendies qui tout à l’heure s’agiteront parmi les vents et rempliront de lumière ardente tout l’horizon.

Cependant, le centaure continuait :

« Que cet accident t’avertisse donc, ô père, et que désormais tu enseignes à ton fils et, si je l’ose dire, à toi-même, la sagesse, dont le nom familier est méfiance. »

D’une voix qui retentissait comme un tonnerre et ensemble comme un rire, Hercule répondit :

« Si pour toi la sagesse s’appelle méfiance, moi je la nomme force. L’enseignement que je me suis donné à moi-même et que je donne à mon fils, c’est de nous mettre au-dessus de la crainte. Je lui apprends à regarder le dedans, non point des choses et des autres hommes, mais de lui-même. Ce n’est pas sur les circonstances ni sur les êtres qu’il s’appuiera. C’est sur lui seul, sur son énergie propre, sur son ignorance de la peur, sur son esprit qui ne s’étonne jamais, même parmi la chute imprévue de son corps. »

Le centaure répliqua :

« Laisse que je regarde l’avenir. »

Ses paupières descendirent sur ses yeux étranges et il vit.

Il vit Déjanire, la prochaine bien-aimée d’Hercule, et le fleuve qu’elle ne pouvait traverser et l’aide perfide du centaure Nessus.

Il vit la flèche d’Hercule punissant la perfidie et rougissant les eaux.

Il entendit les paroles de Nessus mourant et comment il préparait sa vengeance.

Il vit l’odieuse tunique empoisonnée du sang infâme.

Puis la naïveté jalouse de Déjanire en revêtit Hercule infidèle.

Et le héros, brûlé par le poison, arrachait, sans pouvoir se délivrer du tissu abominable, de larges lambeaux de sa chair.

Sur l’Œta, parmi des cris qui faisaient trembler les mortels et les dieux, il dressait, haut et large, un bûcher digne de lui.

Puis, dans des rugissements de rage, de douleur et d’orgueil, il mourait, glorieux et violent comme le soleil d’été.
 

*

 

Le centaure, ayant vu ces choses, hennit longuement vers le couchant.

Et, piaffant de ses quatre pieds, il dit, plein de l’ivresse prophétique :

« Ô Hercule, trop fier de ta force, bientôt tu seras un crépuscule de flamme, de sang et de cris. Bientôt tu mourras parce que tu auras eu confiance. »

La voix d’Hercule remplit et transforma le paysage comme une puissante et héroïque lumière.

Elle proclama :

« Tu te trompes, ô demi-bête, quand tu dis que je mourrai parce que j’aurai eu confiance. Mais je mourrai et tu mourras parce que nous sommes mortels. »

Hercule tourna le dos au conseiller des prudences animales et, la massue sur sa vigoureuse épaule, suivi des pas inégaux mais vaillants d’Hyllos, il repartit joyeux pour les exploits à vivre, pour la mort à affronter…
 
 

 

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(Han Ryner, « Les Contes de la Petite République, » in La Petite République, journal de grande information politique, littéraire, trente-troisième année, n° 11799, lundi et mardi 3 et 4 août 1909. Jules-Élie Delaunay, « La Mort de Nessus, » huile sur papier, c. 1870 ; Willy Pogany, « Jason and the Centaur, » illustration pour The Golden Fleece and the Heroes Who Lived Before Achilles de Padraic Colum, 1921)