I

 
 

Je sens ce qu’il me faut en tant qu’animal-homme,

Le dis à mon cerveau qui préside au travail ;

Mais il est orgueilleux, Mossieu mon majordome,

Et voudrait à lui seul tenir le gouvernail.

Par peur du lendemain il chante les serrures.

Le pauvre est encor plein de préjugés, d’erreurs.

Il nous faut un sang chaud.– Je sais, dit-il : Fourrures !

On lui parle bonheur, il vous répond : Honneurs !
 

Abandonné à lui-même, l’imbécile serait capable d’échanger notre peau contre un costume du tailleur en renon [sic] ; pour décorer sa boutonnière, le crétin troquerait le petit doigt d’un de nos pieds contre un ruban honorifique. Heureusement que mon Moi-animal lui laisse juste le droit de m’obéir en jetant simplement quelques grains de sa folie dans nos actions, ainsi qu’on jette du sel sur les aliments :
 

Dans mes plaisirs, le positif

Passe avant l’imaginatif.

 
 

II

 
 

Avec le Vrai, le Beau ne saurait me déplaire.

L’assiette en porcelaine et le verre en cristal,

Quand mets et vins sont bons, parbleu, font mon affaire.

Mais coupe, voire en or, sèche n’est que métal,

Et j’admire, avant tout, ce qu’on m’y verse à boire.

Je suis pensif devant la vaisselle d’argent,

Car, pour mon estomac, grand serait le déboire

Si ce luxe masquait un repas indigent.
 

Je serais placé entre ces deux situations : Manger une mauvaise ratatouille avec un couvert en or ciselé ou un succulent ragoût avec mes doigts (vous allez peut-être me trouver très cochon ?) je vous affirme que je mangerai le succulent ragoût.
 

Dans mes plaisirs, le positif

Passe avant l’imaginatif.

 
 

III

 
 

À quoi bon désirer une femme fidèle,

Un amour pour soi seul, une chaîne, un collier ?

La Fantaisie, en tout, est la flamme éternelle !

En liberté le cœur est toujours un brasier.

Je ne me nourris pas d’idéal chimérique,

Je rêve, pense, agis comme un simple animal ;

Mon corps, en ses désirs, n’a rien de platonique,

Et je tiens tout mon être en cet état normal.
 

Si l’on me disait – Choisis : ici la femme la plus jolie, la plus vertueuse qu’il soit possible d’imaginer. Elle n’éprouvera que par ton corps, ne rêvera que par ton âme. Tu la posséderas complètement ainsi – mais seule – jusqu’à ta mort. Là, tout un lot de coquettes gigolettes, grisettes gentillettes, guillerettes, très friandes d’amourettes. Elles t’aimeront bien, mais à leur heure, à leur fantaisie, et ni plus ni moins que le premier venu. (Vous allez peut-être me trouver très paillasson ?) Je vous assure que je prendrais le lot de gigolettes.
 

Dans mes plaisirs, le positif

Passe avant l’imaginatif.

 
 

IV

 
 

J’aime, autant que Gautier, la soie et les dentelles,

Les enivrants parfums, les « dessus » élégants,

Les séduisants « dessous. » Si les femmes sont belles,

Parfait. Mais pour l’amour on retire ses gants,

Et la dentelle, alors, est chose superflue ;

S’aime-t-on savamment sans quitter tout cela ?

Femelle, sache-le, tu dois me plaire nue ;

En mâle intelligent mon sexe t’attend là.
 

J’aurais à choisir entre une marquise bien costumée, bien parfumée, bien raffinée, qui, comme corps, n’aurait à m’offrir qu’une planche avec un trou ; et une marchande de mouron mal habillée mais bien bâtie, bien crottée, mais bien saine, bien fraîche et bien gaie (vous allez peut-être me trouver très matériel ?), je vous certifie que je prendrais la marchande de mouron.
 

Dans mes plaisirs, le positif

Passe avant l’imaginatif.

 
 

V

 
 

« Fais ce que veux » toujours. C’est toute la sagesse.

Ton devoir animal est de te rendre heureux.

Sois simple, bon et brave aussi, car le temps presse ;

Demain n’y compte pas ; sur l’heure si tu peux.

Tu souffres, nous souffrons ; ton bonheur fait le nôtre.

Ton corps vit de lui-même et ton cœur par autrui.

Sache alimenter l’un sans faire souffrir l’autre ;

Aime, il fera soleil ! Le cœur mort, c’est la nuit.
 

Si j’étais obligé de choisir entre ces deux existence : Être un riche empereur couvert de crimes ou un pauvre philosophe couvert de poux (vous allez peut-être me trouver très dégoûtant ?), pour me trouver moins éloigné de l’état de bonheur, je demanderais certainement à être le philosophe.

Car le bonheur n’est pas fait d’imagination, sans cela les fous seraient gens heureux.

Un avare emplit l’espace de ses hurlements ; on lui a volé son trésor. Passe un philosophe : le sage Lafontaine. [sic] – Y touchiez-vous quelquefois ? lui demande-t-il.– Jamais ! je serais plutôt mort à côté ! – Eh bien, mettez une pierre à la place, elle vous servira tout autant. »

Le tyran, le vaniteux, l’illuminé ont des jouissances tout aussi fausses.

La religieuse la plus « ciéliste » vit avec un corps, matériellement harmonique, qui ne cesse de dire à son cerveau : Communie si bon te semble avec un Dieu qu’on n’aperçoit jamais, mais, bordel ! si tu veux que nous restions dans une saine entente, laisse-moi communier avec un mâle bien membré ! Je me fous de ton ciel fictif, c’est sur terre que je comprends le paradis :
 

Dans mes plaisirs, le positif

Passe avant l’imaginatif.

 
 

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(Paul Paillette, « Mon Positivisme, » in Tablettes d’un Lézard, Paris : Imprimerie Paillette [1891])