Les étranges chardons des grèves

Sont d’un bleu-gris, couleur de rêves,

Dans la torpeur des lourds midis ;

Ils sont d’argent lorsque la lune

Glace la mer, blêmit la dune

À l’heure des de profundis !
 

*

 

C’est très loin, si loin que va la terre bretonne, au milieu de la mer, dans le pays des brumes et des écueils retentissants. Aux temps où l’on contait déjà cette légende, à voix basse, aux veillées, sous les chaumes, Brest n’était encore qu’une bourgade où des bateaux de pêche prenaient leur certitude.

De Kerlouan à Goulven, en contournant l’extrême pointe de la presqu’île, à chaque pas, en bas des dunes, en haut des grèves, où le flot s’alanguit, le pied s’embarrasse dans les touffes si drues des épais chardons bleus, dernières fleurs de la terre, auxquelles sont mêlées, par les soirs de gros flot, les algues sombrement vertes et les lourds goémons, ou violets ou roux, selon la couleur et les mouvements du ciel.

Partout, ces fleurs solitaires, différentes par leurs nuances des chardons communs, ont étonné le regard des hommes, et, de leur mystère, la poésie populaire s’est emparée, en créant des légendes.

En Plounéour, on disait, on dit encore qu’elles sont la pâture céleste des bons ânes du Paradis.

Pour ma part, je n’ai jamais vu sur la dune, selon les récits d’autrefois, par une nuit de grand pardon, le défilé spectral des ânes bienheureux, ombres innocentes, que tente encore un chardon bleu ; mais je répète cette histoire d’après la parole chrétienne du saint évêque Houardon.

Et donc, il y avait jadis un paysan nommé Claudec, qui ne croyait à rien qu’au cidre frais, au vin plus rare, et qui se moquait des fantômes quand il avait sa pipe aux dents ; or il ne la quittait guère, même le dimanche, à l’heure de la messe ou des vêpres, car il ne fréquentait point la maison du bon Dieu.

C’était un assez mauvais drôle, qui ne vivait que de fraude et maraude et ne payait que de grimaces ou de chansons. Il avouait volontiers qu’il avait un poil dans chaque main et de la glu sous ses souliers.

Il s’était marié cependant, tant les filles sont folles et toutes désireuses d’être appelées « madame. » Mais, bientôt, sa femme se perdait les yeux à pleurer sa misère, et leurs deux enfants, un garçon, une fille, tout petits couraient les chemins, pieds nus, tendant la main, guettant les croûtes, maigres, hâves, déjà sournois et malicieux. Mais Claude ne se souciait pas que la famine fût installée en son logis, uniquement charmé de vivre en sa paresse, toujours à l’affût d’une occasion, toujours prêt à emboîter le pas de ceux qui passaient en chantant après boire, faisant sonner dans leurs culottes la monnaie d’un écu.
 

*

 

Or il advint qu’un soir, au cabaret, comme ce païen avait le cœur chaud de boire aux dépens d’autrui, quelqu’un parla du vieux mystère, des ânes saints, revenus pour une nuit parmi les hommes, sur la terre bretonne, pour y brouter le chardon bleu, selon l’immuable coutume.

« Et c’est demain, au clair de lune, leur rendez-vous, là-bas, sur la lande, dit le parleur à voix basse, car c’est demain la Saint-Éloi ! »

Mais Claudec, qui, pour la dixième fois, vidait son verre, éclata de rire brusquement ; puis il cria dans un silence :

« Allons, ne peut-on boire sans déraisonner ? Qu’est-ce qui vous prend tous à hocher la tête ? Êtes-vous des mendiantes aux portes de l’église ? Qui croit encore à ces folies, hors Jean-le-Veau, Gobe-Mouche, ces rois des étonnés ? Les ânes, c’est vous ! Les chardons, mangez-les. Tout cela, berceuse aux poupons qui crient leurs dents et ne veulent point dormir ! »

Puis, toussant, crachant, il proposa d’oser ce que personne n’avait osé encore : d’aller s’asseoir au beau milieu de la dune, la nuit suivante, à l’heure où les ânes viendraient, soi-disant, à la file pour la fête du chardon bleu. Il n’avait pas peur d’entendre braire, lui ; il écouterait volontiers, avec grand plaisir même, ces braves musiciens du bon Dieu.

Et il riait à perdre haleine, en haussant les épaules, dans son vaste mépris de toutes les croyances. Mais, autour de lui, chacun se récriait, et les plus sages disaient qu’il ne faut point tenter le diable, toujours à l’affût ; que beaucoup déjà étaient morts par vantardise et pour avoir cherché à connaître ce qui doit rester ignoré. Malgré les avis, Claudec persistait, s’obstinait, proposait des gageures. Il poussa si loin l’insolence que ses défis furent acceptés ; les paris, tenus. Dès lors, il n’avait plus à se dédire ; il ne pouvait plus reculer.
 

*

 

Le lendemain, la nuit venue, nuit vaste et bleue, silencieuse, comme la lune ouvrait ses tristes yeux d’argent, Claudec, sans peur, se mit en route. D’abord, il chantait, frappant de son bâton les buissons d’alentour, faisant rouler sous ses pas sonores les pierres du chemin. Puis, peu à peu, sans qu’il s’en rendît compte, sa chanson s’arrêta ; il devint, à son tour, muet, silencieux comme la nuit, les bois et les flots, qui dormaient sur la grève endormie. Il écoutait à présent, observait le ciel, qui lui parut changé. Le vol d’un oiseau de nuit le fit tressaillir, et son pied fut moins prompt en montant sur la dune. Elle apparut, déserte au loin ; par la bruyère, par les genêts, rien ne remuait, ne se soupçonnait. Claudec était seul, bien seul : personne, aucun être vivant ne se risquait en ces lieux enchantés. Pourtant, là-bas, au ras du sol, pointait une lueur solitaire sur les chardons bleus, qui s’argentaient.

« Cela n’est rien, dit le païen ; c’est un reste de crépuscule ou le reflet du sable blanc. »

Puis, en bas d’une meule de goémons, il s’installa, se coucha tout du long et se mit à ronfler, car, ce jour-là encore, il avait beaucoup bu pour se donner de l’audace. Depuis combien de temps dormait-il, nul ne le saura jamais, quand, dans un sursaut, il s’assit. Devant sa prunelle hagarde, qu’un reste de songe troublait encore, se déroulait une hallucinante vision, un prodigieux spectacle, et, stupide, il regardait, en murmurant : « Qu’est ceci ? » Alors il claqua des dents, haleta, sua froid, hébété, assommé, incapable d’un geste, écrasé par l’évidence. Autour de lui, partout, la lande ondulait sous le clair de lune, dans un vaste fourmillement.

Les ânes, les ânes, les ânes ! Par centaines, par milliers, ils étaient venus on ne sait d’où. Découpées sur le ciel, leurs grandes oreilles montaient, terribles, semblables à des cornes de démon. À vingt pas, dans un cercle toujours resserré, ils enfermaient le trouble-fête, le profanateur des mystères, et, de leurs yeux énormes, fixes, pleins de choses, ils le considéraient. Il y en avait de tous poils et de toutes tailles : des roux, des gris, des blancs, des noirs, et la plupart portaient au dos des meurtrissures, des cicatrices ; genoux usés, flancs amaigris, ils attestaient par leurs échines leur triste passé de victimes résignées et de martyrs aux plaies saignantes. Ils avaient repris, en touchant la terre, leur apparence de détresse des mauvais jours jadis vécus, quand ils allaient de maître en maître, soumis, patients, sans rancune, suant, peinant, des prés aux granges, partout meurtris, toujours battus.

Soudain, la terreur de Claudec s’accrut encore, car un grand âne noir, menaçant et superbe, s’était mis à parler dans le langage des humains. Il clamait :

« Je suis l’âne de Balaam. Dieu m’a donné la parole pour avertir le prophète qui se trompait de route. J’ai sauvé Israël ! Que fait cet homme ici ? Il est venu dans de mauvais desseins, l’âme pleine de péchés, impénitent, athée et ne croyant qu’en lui. Il doit être puni. »

Et Claudec, livide d’horreur, entendit alentour, par la foule des ânes, un long acquiescement dans un vaste murmure.

Le grand âne noir reprit :

« Tu vivras vingt ans sur cette terre de notre vie ancienne et sous l’apparence du plus humble de nous. Tu seras battu par tes enfants, que tu as faits mauvais et méchants à plaisir. Tel est ton châtiment ! »

Mais une ânesse blanche, suivie d’un ânon roux, interrompit la sentence :

« J’ai porté Notre Seigneur Jésus-Christ à son entrée triomphale dans Jérusalem et j’ai appris la charité. Si tu vis ces vingt ans résigné à ton sort, tu redeviendras homme un jour avant ta mort pour te reconnaître, te repentir, croire à Dieu, le louer et finir pardonné ! »
 

*

 

Au petit jour, les enfants de Claudec parcouraient les dunes, appelait leur père. Ils ne le trouvèrent point, mais ils rencontrèrent un âne errant, sans licol, qui les suivit aussitôt. Nul n’entendit plus parler de Claudec, et l’on conclut que le diable avait dû l’emporter.

Par le garçon et la fille, l’âne fut ramené à la maison, et dès lors commença pour lui le martyre des martyres. D’abord, la veuve de Claudec le voulut vendre ; mais personne n’en offrit un écu, car il était suspect de sorcellerie et devait porter malheur. Couché en plein air, roué de coups, crevant de faim, on l’accablait de fardeaux trop lourds ; il tombait, s’écorchant les genoux ; les deux enfants le relevaient par le bâton ou sous une grêle de pierres. Et plus ils grandissaient, plus ils frappaient fort ; mais l’âne lamentable ne pouvait point mourir. Il était laid, chétif et misérable, et, parfois, dans ses yeux passait comme un reflet de nos humaines douleurs : on le vit pleurer. Les chiens du village le mordaient aux jambes ; une commune malédiction l’accueillait au passage. Quand l’été succédait à l’hiver, il changeait de souffrance, et voilà tout. Ainsi, des ans passèrent, toujours cruels, dans des tortures qui n’étaient pas ralenties. Le maudit devint vieux, infirme ; il dut marcher quand même : il marcha.

« Crève donc, bourrique ! »

Il ne crevait point. Des gens disaient :

« Il est possédé ; voici vingt ans qu’il est nourri de coups, et il résiste encore. »

Enfin, un matin, le garçon de Claudec, devenu un homme, ne trouva plus la bête dans son coin ordinaire, attachée au piquet, derrière la maison. Comme il y tenait parce que sa misère l’égayait à voir, il la chercha partout ; de la sorte, il entra dans la lande, et, brusquement, au lieu où, jadis, il avait rencontré son âne, il buta des deux pieds sur un corps étendu.

Alors, se jugeant fou, il crut reconnaître son père, tel qu’il était parti jadis, la veille du grand pardon. Il allait fuir ; mais le corps se dressa péniblement ; une voix lamentable pleura ces paroles :

« C’est moi, Claudec, ton père. J’ai renié Dieu, les Saints-Mystères ; Dieu m’a puni. Vingt ans, j’ai vécu sous tes coups, sous l’apparence d’un âne. Toi aussi, tu es mauvais : prends exemple et repens-toi. Adieu. Je meurs enfin ! »
 

*

 

Les étranges chardons des grèves

Sont d’un bleu-gris, couleur de rêves,

Dans la torpeur des lourds midis ;

Ils sont d’argent lorsque la lune

Glace la mer, blêmit la dune

À l’heure des de profundis !
 
 

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(Maurice Montégut, in Gil Blas, dix-septième année, n° 5711, lundi 8 juillet 1895 ; repris dans Le Supplément, grand journal littéraire illustré, quinzième année, n° 1419, 17 septembre 1898 ; Francisco Goya, « ¿De qué mal morirá? » Los Caprichos, n° 40, 1799)