I

 

Il est une plante mystérieuse, dont les propriétés magiques, durant des centaines d’années, furent bien connues des sorciers de l’Europe entière.

On l’appelle la mandragore.

Ses grandes et larges feuilles abritent des fleurs tour à tour violacées, bleues, blanches ou rouges, et retombent jusqu’à terre, comme une robe faite de plusieurs fragments.

Si l’on s’avise de la déterrer, on découvre que sa racine charnue se bifurque en deux parties, semblables à deux jambes, ce qui lui donne l’aspect d’une poupée parée d’un vêtement clair, lorsqu’on la regarde en clignant des yeux.

Jadis, au temps des charmes, les faiseurs de maléfices achevaient de la sculpter dans la forme de l’être détesté, afin de se livrer sur la petite figure à des pratiques destinées à la perdre.

En effet, la plante, dit-on, lorsqu’on la pique d’une épingle, gémit comme une personne vivante. Et ce privilège lui valut d’être, dans le cours des âges, aussi tourmentée que les hommes destinés à souffrir.

Elle ne sert plus guère à composer des amulettes et des philtres d’amour destinés à ramener les affections perdues, mais elle peut encore être employée comme narcotique, accordant les rêves les plus étranges, si l’on s’en réfère à la médecine chinoise et à celle des contrées méditerranéennes, où elle pousse en liberté.

Quelle fut sa légende ? La voici, plus belle que la réalité, telle que me l’a contée une petite bête à bon Dieu portant lunettes, qui vient tous les ans me rendre visite et m’offrir, en guise de cadeaux de Pâques, une provision d’histoires nouvelles…
 

II

 

La princesse Mandragore vivait, il y a fort longtemps, dans un joli château de Sicile aux sept tours pointues, planté sur une colline ronde ombragée de pins, au bord de la mer.

C’était une petite personne brune et jolie, au diadème d’or, somptueusement vêtue d’étoffes magnifiques, ayant une cour, des négrillons, des perroquets, des singes et des ministres.

Sa beauté lui attirait des princes charmants des cinq parties du monde, comme les phalènes et les papillons du grand paon voltigeant autour de la lampe où ils viennent se brûler.

Il y avait des seigneurs florentins, aux toques de plumes, aux sourcils en arc d’amour ; des pachas enrubannés, portant des sabres recourbés dans une large ceinture de soie, et traînant trois cents galères pleines de rubis, de turquoises et de parfums à leurs trousses, sans compter les esclaves aux muscles durs, qui ramaient, enchaînés sur leur banc.

Des Chinois en calotte noire, aux yeux obliques, trottinant un peu courbés, en robe soufre, la moustache et la natte pendantes, les mains fourrées dans leurs manches ; des Français rieurs, apportant une rose rouge ou blanche et des poèmes ; des Espagnols enveloppés d’une vaste cape, un feutre non moins vaste rabattu sur les front, et jouant le soir d’une mandoline immense qui s’entendait de dix lieues à la ronde…

Sans compter les gaillards blonds venus du Nord, traînant des chars aux lourdes roues, garnis de salaisons, de peaux de bête et de viandes fumées entre les barils remplis de bière aigre et mousseuse… Sans tenir registre des nègres luisants, aux dents blanches, vêtus d’un pagne, ou de peaux-rouges tatoués, à la coiffure faite de plumes d’aigle, qui avaient descendu les chutes du Niagara, puis traversé les mers sur un canot d’écorce…

La princesse Mandragore accueillait ses prétendants avec une souriante indifférence. Chaque jour lui en amenait de nouveaux.

Elle recevait somptueusement, faisant les honneurs de la salle du festin, aux colonnes de marbre rose, offrait des fêtes splendides avec jongleurs, magiciens et danseuses, puis, la fête terminée, elle emmenait le soupirant ne pouvant croire à son bonheur dans son grand boudoir tendu de velours bleu pâle, où personne ne pénétrait jamais, sauf une servante fidèle.

À partir de cette minute, on ne revoyait plus le prince charmant dont les équipages, quels qu’ils fussent, se dispersaient aussi mystérieusement dès le lendemain, sans que personne eût fait la moindre objection sur la singularité de l’affaire.

Mandragore était aimée des pauvres gens, mais ceux-ci semblaient craindre de parler de leur bienfaitrice, pour des raisons qu’un étranger ne pouvaient soupçonner, et que les habitants de la volcanique Sicile n’aimaient guère à rappeler.
 

III

 

Un jour, le sultan des Indes, Alkassar, jeune homme de fort belle mine, à la barbe noire comme du jais, la peau légèrement cuivrée, les yeux brillants comme des escarboucles, débarqua sans être attendu. Les espions de la jolie princesse avaient-ils relâché leur surveillance ? Quoi qu’il en fût, la maîtresse des lieux était à la chasse, à plusieurs lieues du parc royal ; elle ne reviendrait que tard dans la soirée.

Le plus simplement du monde, il s’adressa à deux bûcherons, leur posant quelques questions auxquelles ils répondirent d’un air gêné, comme s’ils voulaient se débarrasser d’un importun.

À l’une d’elles, concernant le plaisir que pouvaient éprouver les visiteurs à vivre en cet heureux pays, les travailleurs échangèrent un regard désolé, hésitant à répondre.

Le sultan parut lire dans leurs yeux et sourit avec bonté.

« Rassurez-vous, il n’adviendra rien de fâcheux. Votre pensée vient d’éclairer mon âme comme un rayon de lune… Que Vischnou vous garde ! »

Un instant plus tard, il était seul aux portes du château, ayant laissé son escorte non loin de là. On ne voyait aucun être humain près des portes. Deux lions magnifiques et deux ours bruns étaient simplement couchés devant le seuil. Ils froncèrent le mufle tous quatre, à son approche. Mais Alkassar prit quelques grains de sel dans sa poche, les leur déposa sur la queue, ainsi que vous le faites lorsque vous voulez attraper un merle, et les bêtes fauves s’apaisèrent immédiatement.

Il les enjamba comme de simples descentes de lit et poursuivit hardiment son chemin, guidé par ce sixième sens qui permet au pigeon voyageur de trouver la route.

Était-ce l’effet d’un charme ? Ou, plus simplement, les serviteurs restés à la maison s’offraient-ils du répit en l’absence de leur maîtresse ?

Le sultan ne rencontra personne. Il traversa des petits salons tendus d’écarlate, parés jusqu’au plafond de fleurs cramoisies extravagantes et de guirlandes de corail ; des pièces où tout était de glace et de verre filé : les arcades, les objets, les colonnes, les aquariums pleins de poissons bizarres, baignées de lumières bleues ou vertes, pénétrées de parfums étranges ; des « volières en liberté » pleines d’arbustes nains, de plantes exotiques, où venaient se poser des centaines d’oiseux-mouches pareils à des joyaux vivants, couleur d’émeraude ou de saphir, si menus que les plus petits eussent trouvé le moyen de faire leur nid dans le chaton de votre bague.

Puis il enfila un long couloir, décoré de peintures claires, représentant des scènes champêtres où s’incrustaient habilement d’innombrables pierres précieuses, comme les astres dans le ciel.

Au bout d’un instant, Alkassar ne put réprimer un cri de joie. Il se trouvait devant une porte masquée d’un large rideau de velours bleu, zébré de fils d’or. Comme il faisait un pas de plus, une trappe s’entrouvrit sous ses pieds, laissant échapper une langue de flammes.

Celle-ci aurait dû le consumer ; le trou béant aurait dû l’engloutir. Mais le sultan avait prévu le piège. D’un bond, franchissant l’obstacle, il se précipita contre la porte, frappa celle-ci du poing après avoir écarté le rideau d’une certaine manière.

Le salon s’ouvrit.
 

IV

 

Tout d’abord, le sultan ne remarqua rien d’anormal. La pièce était somptueusement meublée de sofas bleus, de petites tables bizarres aux reflets d’acier ; les quatre murs étaient dissimulés derrière des tentures azurées, aux larges plis, pareilles à des rideaux de théâtre.

Il écarta l’une d’elles et ne put réprimer une exclamation de surprise.

C’est qu’en vérité un spectacle extraordinaire s’offrait à ses yeux. Une vaste tablette, fixée contre les murailles à demi-hauteur d’homme, faisait le tour de la pièce. Elle était recouverte et garantie sur les bords de plaques de verre mobile, et elle recueillait… Devinez quoi ? Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille !
 
 

 

Des petits bonshommes grands comme des soldats de plomb, qui cultivaient des jardins minuscules, poussaient des brouettes joujoux, habitaient des maisons de poupées…

Alkassar n’eut pas de peine à reconnaître les princes charmants réduits à la proportion de bibelots d’étagère par les sortilèges que la princesse Mandragore tenait d’une marraine fée, dangereuses fantaisies…

« Hé ! Ho ! dit-il, penché sur eux, seriez-vous heureux que je vous délivre et que je vous emmène avec moi ? »

Mais le peuple lilliputien parut frappé de terreur à la vue de cette figure inconnue. Un seigneur d’Avignon se décida à répondre :

« Que nous voulez-vous, monsieur le géant ? Nous n’avons aucun désir de bouillir dans votre marmite !

– Je me suis mal fait comprendre… Si vous le désirez, je viens vous rendre à votre forme primitive et vous délivrer ! »

Un guerrier haut de cinq centimètres, vêtu d’une peau d’ours, monta sur un caillou et déclara lentement :

« Je ne sais ce que vous prétendez… Nous sommes toujours les mêmes. Notre bien-aimée princesse Mandragore a seulement changé d’aspect, grandissant tout à coup à nos yeux comme une déesse. Et comme nous ne comprenons pas ce qui s’est passé, nous ne faisons que l’en adorer davantage. Je crains fort que vous ne soyez un mauvais génie, puisque vous nous proposez de quitter cet endroit où nous pouvons encore la voir tous les jours !

– Je constate que le charme est puissant, puisqu’il vous ôte le jugement des choses ! Mais qu’est-ce que ces petits brins de paille, ces croisillons de bois qui restreignent votre espace en le morcelant de barricades ? Serait-ce Mandragore qui les a posés là ?

– Non pas ! s’écria un pacha turc, brandissant un glaive long comme une allumette épointée. Nous sommes en guerre afin de conquérir notre charmante hôtesse ! Le dernier qui restera viendra lui présenter ses hommages et les têtes de ses compagnons enfilées sur une corde afin de composer un collier précieux à la Belle des belles !

– Décidément, ces gens sont fous ! » pensa le sage Alkassar.

Il reprit tout haut :

« Votre bravoure à tous est indiscutable. Cependant, je doute fort que la princesse se montre satisfaite de ces luttes. Vous a-t-elle mis en ces lieux pour la divertir en lui donnant le spectacle de vos luttes stériles ? »

Mais on ne l’écoutait déjà plus. Les princes charmants partaient en guerre contre un escadron de fourmis qui leur donnaient l’impression d’être des animaux féroces, gros comme des ânes, disposés à les décimer.

Le sultan, péniblement impressionné par ce spectacle renouvelé de la guerre de Troie, se retira. À peine eut-il écarté les rideaux que la porte grinça sur ses gonds…
 

V

 

Ce n’était pas encore Mandragore, mais Élodia, sa fidèle servante, grande et belle fille dont les cheveux fauves serrés au front par un cercle d’or retombaient presque jusqu’aux pieds en vagues onduleuses.

Elle joignit les mains dans un geste de muette supplication, car elle devinait que cet homme devait être bien puissant pour avoir ainsi bravé la magie de la princesse.

« Ne craignez rien ! Je sais que vous êtes innocente de ce qui se passe ici… Il ne peut vous survenir aucun mal si vous faites exactement ce que je vais vous demander… »

Élodia, ses jolis yeux de gazelle embués de larmes, voulut tenter une protestation :

« La princesse a confiance en moi, seigneur… Je ne puis la trahir. Si elle vous trouve ici, vous subirez le sort de ces pauvres messieurs ensorcelés… Je le regretterai toute ma vie, quoique ma douce maîtresse ne m’en offre certainement pas en ce cas le loisir bien longtemps… Sa bonté me laissera peut-être le choix entre la mort sous le fouet de rhinocéros, le plomb fondu, la chaise de fer rougi, le supplice de l’eau, à moins qu’elle ne me fasse coudre dans un sac avec des vipères et jeter dans une citerne !

– Je constate que notre charmante hôtesse connaît les usages ! Béni soit le songe qui m’a révélé son existence il y a trois mois ! Mais que voudriez-vous que je fasse à présent, charmante Élodia ?

– Fuyez, seigneur, fuyez ! Je serais fâchée qu’il vous advienne un malheur. Dans quelques minutes, il sera trop tard. J’entends déjà le cor des pages annonçant le retour de la chasse.

– Élodia, je ne puis ni ne dois revenir en arrière. Où se trouve le breuvage dont use votre maîtresse ?

– Dans ce coffret caché sous la table, seigneur. Il y a deux coupes : une bleue pour la princesse, une verte pour le prince ; lorsqu’il y pose les lèvres se produit la terrible métamorphose… Hâtez-vous ! Écoutez les abois des chiens arrivés sous notre fenêtre.

– Je frotte le bord des coupes de cette herbe enchantée, belle Élodia…

– Qu’avez-vous fait, seigneur ! Vous ne pourrez les remettre en place. Déjà les pas des voyageurs chargés de gibier ébranlent le seuil du château.

– Je laisse le coffret sur la table. Restez ici, Élodia. Ne tremblez plus à de vaines épouvantes.

– Seigneur ! seigneur ! je suis comme la gazelle dans le désert poursuivie par les lions dévorants. Prêtez l’oreille, prêtez l’oreille encore. La princesse rit de plaisir et quitte l’assemblée… Elle avance, elle court… Elle veut être seule avec ses pensées… Dieux puissants, protégez-nous ! La voici ! »
 

VI

 

Mandragore parut, rayonnante, drapée dans sa cape d’hermine. Son regard flamboya en constatant la présence de l’importun et celle d’Élodia.

« Je vous attendais, dit Alkassar en s’inclinant avec grâce… Le joints des pierres ne sont pas assez serrés pour m’empêcher de passer entre elles. »

La belle, intéressée par ce langage, daigna sourire d’une façon un peu hautaine où l’on devinait une émotion secrète.

« Je vois que vous faisiez l’inventaire de mes biens, aidé par ma fidèle servante.

– Madame, je cherchais ce qui me permettrait de vous offrir le nectar de bienvenue. J’apporte le flacon ; vous fournirez la coupe. »

Ce disant, il sortit de sa poche une jolie petite bouteille de cristal, pleine d’une liqueur couleur d’émeraude. Mandragore se mordit les lèvres.

« Soit ! l’aventure est plaisante… Elle le sera plus dans quelques instants…

– Sans doute plus que vous ne sauriez croire ! » dit galamment Alkassar.

Élodia, sur un signe, prit le flacon d’une main tremblante et versa le breuvage en recommandant son âme au ciel.

« À la plus belle ! reprit le sultan.

– Au prince charmant ! répliqua Mandragore, en le contemplant d’un œil où brillait une petite lueur singulière dont il feignit de ne pas s’apercevoir ; et que je sois changée en philtre d’amour afin de corriger les choses, si le vin ne produit pas l’effet que nous en attendons. »

Ils trinquèrent et burent. Alors, le miracle se produisit.

En quelques instants, la princesse devint pâle comme une morte ; elle voulut dire quelques mots ; sa langue paralysée lui refusa tout service. Elle voulut marcher, ses jambes se dérobèrent. Elle voulut lever les bras, ses membres se plaquèrent contre elle, en même temps qu’une transformation inattendue se produisait avec non moins de rapidité…

Mandragore se rapetissait, diminuait, perdait l’apparence humaine. Au bout d’une minute, Élodia et Alkassar n’avaient plus devant eux qu’une plante bizarre, à la forme grotesque, rappelant une poupée mal taillée.

« Qu’avez-vous fait ? balbutia la servante ; comment pourrais-je servir à présent ma maîtresse ?

– En vous conformant aux exigences de sa nouvelle forme, c’est-à-dire en l’arrosant tous les soirs, répliqua le prince en souriant. Elle sera désormais le remède à toutes les conjurations de sorciers. Nous la planterons en Italie… Elle aura des petits enfants, de braves petites plantes qui lui ressembleront… Et, tenez, voici un autre effet du sortilège… »

Ayant dit, Alkassar saisit deux ou trois feuilles arrachées à la princesse, se dirigea vers l’étagère, et, broyant les fines ramures, aspergea les petits bonshommes du suc amer.

Par un effet tenant du prodige, et que vous pourrez renouveler en des circonstances semblables afin d’en vérifier l’authenticité, les nains poussèrent à vue d’œil, grandirent, s’étoffèrent, blonds, bruns, blancs et rouges, sautant de leur prison, faisant craquer les cadres, de telle sorte qu’en un instant la pièce fut trop petite pour les contenir tous et qu’Élodia dut ouvrir la porte afin de n’être pas étouffée par l’affluence.

Le charme était rompu. Tous parlaient à la fois, en cent idiomes divers : ils remercièrent avec effusion l’excellent Alkassar, lui offrirent dans le château un repas splendide où il y eut cent plats de tous les pays du monde, depuis les potages aux nids d’hirondelles jusqu’à la soupe aux tortues de mer, en passant par les classiques langues de rossignols saupoudrées de diamants…

Afin de rendre hommage à la princesse, la galanterie ne perdant jamais ses droits, celle-ci, méconnaissable en sa métamorphose, trônait dans un vase de Chine sur un socle d’ébène incrusté d’or au milieu de la table, entre des fleurs variées qui semblaient lui servir de demoiselles d’honneur.

Le sultan ayant terminé sa mission, touché par la grâce d’Élodia, prit celle-ci pour femme ; après les noces qui dépassèrent en magnificence tout ce que l’on peut imaginer, ils semèrent des plants de mandragore dans tous les pays du monde.

La belle s’habitua à sa forme nouvelle, certaine de ne point périr, et l’on dit que, par les beaux soirs d’été, sa chanson s’élève encore vers la lune en hymne mélodieux de regret ou de reconnaissance.
 
 

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(Extrait d’Histoires comme ça, à paraître prochainement à la Société Parisienne d’Édition. – Tous droits de reproduction, traduction et adaptation réservés.)
 

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(Louis Smeysters, in France-Europe, organe de l’unité française par la révolution nationale, deuxième année, n° 55, samedi 31 juillet 1943)