(in Transition, n° 16-17, juin 1929)
(in Transition, n° 16-17, juin 1929)
Rien n’est tenace comme la mémoire de l’enfance. Tous les événements et les impressions de cet âge, en apparence si mobile, demeurent ineffaçables dans le cerveau de l’homme. La jeunesse dédaigne d’ordinaire ces charmantes puérilités. Entraînée par les flots de ses désirs et de ses passions, elle n’a le temps de ne songer qu’à elle-même, et répudie peut-être le souvenir de tous ces éclairs de joie et de douleur, par la seule crainte qu’on ne puisse supposer qu’elle en est encore à les éprouver. L’âge mûr, avec ses soucis et ses préoccupations, n’a guère le temps de se rappeler les fantastiques images de ses premières années. Ces images d’ailleurs, malgré la vivacité de leur coloris, ont une valeur et des dimensions si différentes, que l’homme, dans sa présomptueuse vanité, les rejette et ne veut pas croire qu’il ait pu les éprouver. En effet, ce qui fait pleurer l’enfant fait rire l’homme, et ce qui fait pleurer l’homme fait rire l’enfant. Aussi n’est-ce qu’à la vieillesse que cette mémoire de l’enfance revient dans toute sa plénitude et dans tout son charme. Quand les illusions de la vie se sont dissipées, quand les passions se taisent, quand le calme et le repos de la soirée succèdent aux travaux et aux agitations de la journée, alors ces sons lointains, ces vagues murmures que le bruit du monde au-dehors et les peines de la vie au-dedans de nous avaient amortis, surgissent lentement un à un et viennent caresser nos cœurs. Alors, la lampe du souvenir s’allume dans notre intérieur, et nous repassons avec bonheur les joies naïves de notre enfance ; nous récapitulons ce que nous avions oublié : les chants si simples qui, les premiers, avaient réveillé les sentiments de l’harmonie dans nos âmes, les sites qui, les premiers, leur avaient révélé l’amour de la nature, si voisin de celui du Dieu. Nous aimons à les suivre, ces images variées et gracieuses, comme on aime à contempler les nuages roses que le couchant laisse après lui ; et ce mélancolique plaisir est d’autant plus grand quand la nuit qui approche va nous les dérober sous ses ombres. Ces souvenirs, tout légers, tout passagers qu’ils nous semblent, ne sont pas sans de graves enseignements. Souvent ces paroles, ces chants, ces sites, par la naïve admiration qu’ils nous inspiraient, par la fréquence même des impressions dont ils nous frappaient, ont déterminé la tendance de nos facultés, ont été la cause de telle ou telle vocation qui, faute de remonter vers sa source, nous paraît être une inspiration ou une fatalité. Il en est de même de nos sympathies et de nos antipathies, des dernières surtout, et les parents devraient éviter avec plus de soins qu’ils ne le font ordinairement, de semer, par des propos imprudents ou des partialités évidentes ou cachées, les germes des passions haineuses qui, croissant à l’ombre, s’élèvent soudain avec une effrayante vigueur. D’où sont-elles venues ? qui les a implantées ? se demande-t-on ensuite. Est-ce la nature naturellement perverse de l’homme ? est-ce le démon, ennemi du genre humain ? Et sans doute c’est tout cela, aidé des impressions de l’enfance nourries de tout ce qu’on est habitué à nommer enfantillages et puérilités. Enfantillages et puérilités qui constituent les véritables éléments de la vie, puisque ce sont les seuls qu’elle puisse comprendre, et dont elle puisse nourrir son imagination avide de sensations et d’idées.
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(Mme Bagréeff-Spéranski, Le Livre d’une femme, Leipzig/Paris : F. A. Brockhaus/E. Dentu, 1867)
PSYCHOLOGIE
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À Camille Lemonnier.
Je suis un médecin qui dissèque les âmes,
Penchant mon front fiévreux sur les corruptions,
Les vices, les péchés et les perversions
De l’instinct primitif en appétits infâmes.
Sur le marbre, le ventre ouvert, hommes et femmes
Étalent salement dans leurs contorsions
Les ulcères cachés des noires passions.
J’ai palpé les secrets douloureux des grands drames.
Puis, les deux bras encor teints d’un sang scrofuleux,
Poète, j’ai noté dans mes vers scrupuleux
Ce que mes yeux aigus ont vu dans ces ténèbres.
Et s’il manque un sujet au couteau disséqueur,
Je m’étends à mon tour sur les dalles funèbres
Et j’enfonce en criant le scalpel dans mon cœur.
VEILLEUR DE NUIT
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À Camille Lemonnier.
Voici la ténébreuse et vicieuse nuit,
Que le pas du filou, le hoquet de l’ivrogne,
La voix de la catin qui se pâme et qui hogne,
Emplissent de terreur, de silence et de bruit.
L’heure tinte au clocher : sur le fumier des âmes,
D’où montent vers le ciel d’âcres exhalaisons,
Éclôt dans l’ombre, en ses putrides floraisons,
Le désir obsédant des voluptés infâmes.
Ô nocturnes péchés, fournisseurs de l’enfer !
Votre douceur se change en acide et perfore
Les cerveaux libertins dépouillés de phosphore.
– Est-ce l’ange sonnant la trompette de fer ?
Beuglant sur la cité sa clameur rauque et morne,
Le veilleur, sur la tour, a soufflé dans sa corne.
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(Iwan Gilkin, La Nuit, Paris : Librairie Fischbacher, 1897)
L’âme de ce grand écrivain et de ce frissonnant poète s’est envolée.
Il est mort le matin du 6 juillet en la maison bien close que M. le Dr Meuriot possède à Auteuil. Elle est cachée toute par de grands arbres. Une ombre verte enveloppe les fantômes d’êtres qui glissent dans les allées du parc.
Maupassant divaguait là-bas avec des gestes fous. Son bel esprit si clair, si français, s’était enfoncé dans la nuit. Depuis le tragique retour de Nice, durant lequel il avait failli périr, l’année dernière, aucune étincelle n’avait jailli de ses yeux jadis si brillants, d’un bleu intense, qui illuminait, de gaieté spirituelle, sa bonne figure ronde, un peu haute en couleur. Il se taisait. Il regardait fixement devant lui, sans voir, comme dominé par une Force invisible : celle-là même dont il eut peur, alors qu’il imagina le terrifiant Horla, l’être insaisissable qui se glissait auprès de lui, le soir, qu’il sentait rôder dans la chambre, et qui venait boire l’eau de sa carafe.
Et il écrivait :
« Quelqu’un possède mon âme et la gouverne ! »
Quand l’âme fut possédée tout à fait, Paris éprouva, lui aussi, le petit frisson qui fait froid dans le dos et qu’on sent passer dans les cheveux, ainsi qu’un peigne glacial. Lui-même avait traduit dans un de ses contes exquis cette aiguë sensation de l’épouvante. Paris tressaillit à la nouvelle de la catastrophe où venait de sombrer l’intelligence de son écrivain aimé, du plus parfait, peut-être, après Gustave Flaubert, et de tous le plus charmant. Et l’on répandit mille propos, des légendes qui voulaient expliquer, chacune à sa façon, le coup de folie furieuse qui s’était emparé de lui. Nous qui l’aimions, nous savions bien qu’il n’y eut pas de volonté plus ferme que la sienne, ni de plus résolue à équilibrer les émotions de la vie. Pourquoi eût-il recouru aux excitantes fumeries de haschich et aux griseries d’éther ? Les bourgeois imaginent difficilement le développement lent et régulier d’un beau talent, tel que Guy de Maupassant l’avait ordonné lui-même dans sa magistrale préface de Pierre et Jean. Et la vérité, qui paraît paradoxale, c’est qu’il avait façonné son œuvre par un effort continu et pénible, appliquant la méthode qu’il indiquait à M. Jules Gaze : « Prenez un bœuf, un âne, une pierre, et décrivez-les vingt fois, cent fois, jusqu’à ce que la peinture et la réalité se confondent et que l’œuvre d’art soit la chose elle-même. » Cette volonté assez puissante pour se hisser jusqu’au génie s’abattit tout naturellement lorsque la tension fut extrême. Toute la vie de Maupassant se passa en un effrayant surmenage cérébral. C’était Sandoz travaillant sans cesse et quoi qu’il arrivât ; c’était aussi la victime que guettait la folie héréditaire, l’Inconnue qu’il croyait voir à son chevet et vers laquelle il se dressait tout pâle lorsqu’il entendait les meubles craquer.
Pour échapper à Celle qui lui prenait l’âme, il lutta avec une énergie désespérée, s’entraînant aux sports énervants, luttant avec l’impossible, tentant les prouesses les plus téméraires. Je l’ai rencontré dans son voyage au Pays du Soleil qui donna lieu aux plus vives polémiques, ici même. Il chevauchait avec les officiers, saoul d’air bleu, à cheval avant que l’aube n’eût mis de la poussière d’ambre à l’horizon du Sud-Oranais. Il écrivit d’ailleurs, à ce propos, le moins bon livre de son œuvre, car s’il y avait en lui un peintre d’une puissance de coloration surprenante, le politicien qui y était aussi s’imprégnait trop aisément d’idées reçues et d’opinions toutes faites. Plus tard, au Mont-Dore, je le vis une dernière fois. Il s’exerçait aux marches, à la gymnastique et au tir, homme de sport par excellence et découplé comme personne. C’était en l’auberge de « Madame Parat, » à Châtel-Guyon. Il y avait là M. Laguerre, Ch. Joly, Montlouis et le comte Patocki, avec qui il rivalisait d’adresse au pistolet. Maupassant écrivait alors Mont-Auriol et, le soir, il lisait les pages écrites à l’excellente Mme Parat, très fière de la confiance qu’on lui témoignait et qui dodelinait de la tête, deci, delà, d’un petit air entendu tout à fait réjouissant. Puis, ce fut l’apparition de Fort comme la mort, son dernier livre, je crois, et il s’en alla dans les régions vagues où passent les fantômes, où flottent les ombres indécises des visions de Baudelaire et les rêves d’Edgar Poe.
Avec eux, il eut bien quelque ressemblance, au moins par le côté fantastique de son œuvre qui fait surgir des coins sombres, à la veillée, de terrifiantes apparitions.
Mais, pour aussi pâle et imperceptible que fût en son génie la ligne tremblante dont parle José Echegaray, et qui sépare la raison de la folie, il n’y a plus de doute que tout ce côté étrange et quasiment mystique de son œuvre ne fût raisonné et voulu.
Sur ce point, M. le docteur Garnier a certainement porté un diagnostic inexact, lorsqu’il assimila la démence de Maupassant à celle qui suspendit Gérard de Nerval à un bout de corde, au coin de la rue des Lavandières-Sainte-Opportune. Il était de l’école opposée à celle des haschichiens de l’hôtel Pimodan. La première fois que son nom eut accès auprès du grand public, c’était en compagnie de M. Zola, de M. Henry Céard et des naturalistes des soirées de Médan. Gustave Flaubert avait été son maître. Il avait appris de lui le culte de la prose robuste agencée selon des règles immuables, de la peinture vivante et forte. L’écrivain de la Maison Tellier, de Boule-de-Suif et de cent autres merveilles qu’il est impossible d’analyser en la fièvre d’un article de journal, écrit sous le coup d’émotions vives, contrastait précisément avec toute la jeune école décadente. Et c’est une dérision de lire à présent les jugements que portèrent à son endroit de jeunes niais consultés par l’Écho de Paris qui apporta quelque ironie, j’imagine, à cette enquête in extremis. C’était le soir même où l’on jouait la Paix du ménage à la Comédie, et pendant que les acclamations saluaient le grand écrivain en sa retraite de la maison d’Auteuil. Je me souviens qu’il y eut alors quelques petits jeunes pour railler le grand mort à qui M. de Goncourt envoyait, dans l’au-delà, le salut d’une admiration respectueuse !
Aujourd’hui, Maupassant n’est plus. Il s’est évadé des ténèbres, celui qui écrivait :
« À mesure qu’approche le soir, une inquiétude incompréhensible m’envahit, comme si la nuit cachait une menace terrible… »
Et il est entré dans la lumière, qui est le doux repos des âmes, oiseaux de nuit effarés.
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(Victor de Cottens, in Le Progrès illustré, n° 135,16 juillet 1893)
Le désenchantement de Jules Laforgue – celui de l’atroce monotonie des jours, – Henri Hertz l’a connu, mais avec une nuance personnelle dont le tout premier poème des Apartés : Levers de tous les jours, accuse le caractère tragique. La vie ? – Un duel brutal de l’âme folle d’espoirs avec le temps, fatal vainqueur, depuis « l’aube ennemie, » lourde comme le soir, jusqu’à la chute dans la mort du sommeil :
Ah, mon âme, en quoi es-tu,
Que tout ce qui est réel te tue ?
La seule consolation, elle est dans les vaines contrées des rêves ou des cauchemars. Car c’en est fini des « légendes fortunées », et
Quand la cheminée aura rendu ses cendres,
La dernière dupe de Barbe-Bleue s’ira pendre.
Henri Hertz a beau intituler l’un des livres des Apartés : Les légendes survivantes, c’est par un « De Profundis des Légendes » qu’il l’inaugure. Ne sait-il pas nous dire ?
Les mendiants féeriques, s’ils frappent à ta porte,
Ne leur ouvre pas.
Car si tu ouvres, tu ne verras
Que la grande nuit vivante qui est morte.
Au poète de créer de nouvelles légendes, celles que le romancier – encore et toujours poète – suscitera en enveloppant d’une atmosphère irréelle les faits-divers de la plus banale réalité, nous emportant avec lui « vers un monde volage » ou inventant, à l’usage des mornes humains quelque « jeu du Paradis » ! La foi est à jamais évanouie :
Dieu n’est plus à la maison.
Où est l’Eldorado du Dieu perdu : à quelle station ?
Il faut s’étonner que l’on n’ait guère été sensible jusqu’ici au tourment profond du divin chez le poète des Apartés :
Versets désespérés par lesquels s’acquitte
Ton âme, et la dérive de sa foi…
et que l’on reste dupe des simples apparences que sont l’ironie parfois cynique, l’humour des boutades, l’imprévu des coq-à-l’âne et le jeu fantaisiste des rimes. Les sons qui se font écho sont un divertissement, une nasarde au destin, pour qui sait vaine la recherche d’un dieu qui s’évade :
Nous rentrerons bredouilles au vieux foyer,
Et tu riras, Seigneur, de nos mines noyées.
Car la Promenade avec Dieu ne sera qu’une illusion de plus. Il s’agit de cautériser son cœur. Mais « avec quoi ? avec quoi ? Oh, si vous la savez, dites-le moi. » Les images peuvent varier, la préoccupation reste la même : se délasser de ses travaux forcés, découvrir n’importe quoi pour nous halluciner ! Femmes embrassées, rêveries, un mât… L’ordre des remèdes n’est pas simple hasard. Car si la femme peut dispenser l’oubli, durant quelques heures, l’amour est chose fugace et « moi, j’use – mon lot – de Ninon de Lenclos ». Plus que de corps charmants, de falbalas et de doux poisons vénériens – Adam et Eve, ah ! quel vieux rêve ! – c’est de la mer que le poète attend à la fois la pleine conscience de son mal de vivre et, sinon la guérison, du moins l’espoir d’une évasion hors du « cycle » dont il est prisonnier sur la terre. La mer n’aura été pour Henri Hertz une merveilleuse pourvoyeuse d’images que parce qu’elle est, plus encore que pour Heine, l’élément propre de son âme :
Une vocation hâve
Me saisit : je humais le ciel des baves
Qui moutonnaient dans le plaisir,
Et je voulais partir.
Il se voit mousse, capitaine de navire, matelot en bordée, agonisant au fond d’un navire. Sa vie intérieure se transpose naturellement en scènes maritimes. Tout poète a sans doute un lieu idéal d’où il découvre le monde : le sien, c’est la hune de la vigie, ballottée par les vagues, fouettée par les vents, et d’où il peut s’écrier « dompteur : L’univers, c’est moi… Avec ma pique, je tâte l’eau et le firmament. Je suis le pêcheur des continents… » et ceci, encore :
Le secret de la mort,
Peut-être qu’à un tournant
Je le découvrirai aussi avec Dieu dedans.
Christian Sénéchal
Œuvres. – 1) Poèmes : Quelques Vers (Messein, 1906) ; Les Apartés (La Phalange, 1912) ; Lieux communs (Éditions des Cahiers de l’Artisan, 1921) ; Le Guignol horizontal (Éd. de la Galerie Simon, 1923). – 2) Romans : Sorties (Rieder, 1921) ; Vers un monde volage (Rieder, 1924) ; Le Jeu du Paradis (N. R. F., 1927). – 3) Critique : Henri Barbusse (Éditions du Carnet critique, 1919) ; Degas (Alcan, 1920). – 4) Théâtre : Les Mécréants, mystère civil en 4 actes (Bernard Grasset, 1909).
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(in Poésie, cahiers mensuels illustrés, 11ème année, n°3, mars 1932)
Est-ce le vent qui m’apporte tout à coup ces nouvelles
Là-bas des signaux des cris
et puis rien
la nuit
C’est le vent qui secoue et qui chante
Il traîne derrière lui tout un fracas et une lente poussière
quelque chose de mou
quelque choc qui est la paresse
une de ces méduses mortes qui pourrissent
en crachant une odeur rose
c’est le vent qui pousse ces pauvres bateaux bleus
et leur fumée morose
qui secoue ces arbres malheureux
et c’est lui encore qui enivre les nuages
il rase l’herbe
Je sais que c’est lui qui pousse jusqu’à moi
cette morne lumière et ces ombres sanglantes
c’est lui toujours qui fait encore une fois battre mon cœur
Ainsi ce coup de poing que j’entends et qui frappe une poitrine nue
cette galopade de chevaux ivres d’air
Il découvre le chemin qui mène là-bas
dans ce pays rouge qui est une flamme
Paris que je vois en tournant la tête
il me pousse en avant
pour fuir cet incendie qu’il alimente
Je m’accroche au bord de cette terre
j’enfonce mes pieds dans le sable
ce sable qui est une dernière étape
avant la mer qui est là
qui me lèche doucement comme un brave animal
et qui m’emporterait comme un vieux bout de bois
Je ne lutte pas
j’attends
et lui me pousse
en soufflant toutes ses nouvelles
en me sifflant les airs qu’il a rapportés de là-bas
il s’écrie que derrière moi
une ville flambe dans le jour et dans la nuit
qu’elle chante elle aussi
comme au jugement dernier
Je jette tout mon poids sur ce sol chaud
et je guette tout ce qu’il dit
Il est plus fort
Mais lui cherche des alliés
il est plus fort
il cherche des alliés qui sont le passé et le présent
et il s’engouffre dans mes narines
il me jette dans la bouche une boule d’air
qui m’étouffe et m’écœure
Il n’y a plus qu’à avancer
et à faire un grand pas en avant
La route est devant moi
il n’y a pas à se tromper
elle est si large qu’on n’en voit pas les limites
seulement quelques ornières qui sont les sillages des bateaux
cette route vivante qui s’approche
avec des langues et des bras
pour vous dire que cela ira tout seul
et si vite
Cette route bleue et verte
qui recule mais qui avance
qui n’a pas de cesse et qui bondit
Et lui toujours qui siffle une chanson de route
et qui frappe dans le dos
et qui aveugle pour que l’on ait pas peur
Moi je m’accroche au sable qui fuit entre mes doigts
pour écouter une dernière fois encore
ce tremblement et ces cris
qui firent remuer mes bras et mes jambes
et dont le souvenir est si fort
que je veux l’écouter encore
que je voudrais le toucher
Et lui ne m’apporte qu’un peu de ce souffle
un peu de la respiration du grand animal
bien aimé
Encore trois jours sur cette terre
avant le grand départ comme l’on dit
Me voici tout habillé enfin
avec une casquette et un grand foulard autour du cou
les mains rouges et la gueule en avant
Me voici comme un grand lâche
qui oublie tout
et qui sait encore tout de même
que les autres dans le fond derrière
derrière les forêts et toute la campagne
au milieu de leur ville qui bouge comme
une toupie
les autres les amis ont le mal de terre
et ils sont là qui attendent on se sait quoi
un incendie ou bien une belle catastrophe
ces autres que j’oublie
Comme ils étaient déjà morts
pâles et crachant ce qu’ils appellent leur âme
je renifle moi pendant ce temps-là
avec mon nez en coupe-vent
l’odeur du sel et l’odeur du charbon
Encore trois jours et voici la mer
que je vais toucher avec mes pieds de coton
et puis il y aura là-bas plus loin derrière
un morceau de verre
qui deviendra un fil de verre
ou un nuage
on ne saura plus très bien
On aura juste le temps de regarder une fois
et de dire au revoir
et puis il n’y aura plus rien du tout
la terre sera couchée
et la mer s’élèvera dans l’aube bleue
Encore trois jours pour penser à ceux qui restent
et qui étaient comme des membres
qu’on ne pouvait détacher de soi
sans souffrir
et voilà
voilà mon corps qui se brise en mille morceaux
à cause de l’éclatement de l’impatience
et qui devient comme un peuple de fourmis
que tout l’air rend ivres.
Trois jours que cette tempête crache et vomit
tout ce qu’elle a avalé sur sa route
trois jours que rien n’est plus sacré
pour ceux qui étaient bien tranquilles
au coin du feu
et qui maintenant ont peur
que tout ce qu’ils possédaient
leur dégringole sur le crâne
Trois jours que cette mer qui sifflait
pour charmer les voyageurs
se bat
contre cette terre qui allait la nourrir
et qui se dresse aujourd’hui pour chasser
tous ceux qui voulaient oublier
leur pays
Maintenant il semble qu’une heure
une treizième heure
ait sonné
et on ne l’attendait
Tout ce monde qu’on allait quitter
tremble et rage
et puis celle qui semblait si bonne
si douce
a pris une grande colère
on la voit qui serre ses milliers de poings
et qui les jette en avant
pour faire peur
Alors il faut attendre encore
attendre les secondes et les journées
qui glissent tout de même
On n’a plus besoin de s’accrocher
ni au sable ni à la mémoire
on est cloué là comme un vieux papier
contre un mur
On regarde ce qui se passe dans la rue
à travers la vitre d’une fenêtre
on en ferme les yeux
et on entend le morceau de musique
que joue le vent
avec ses coups de rafales
et ses flûtes dans les fentes
Allons Allons on trouvera bien de quoi se consoler
Ce n’est pas la peine tout de même de se tourmenter
et de croire que tout cela va finir d’un seul coup
On rira encore un peu et puis on boira beaucoup
tellement que la terre et la mer
tourneront
comme elles le font tous les jours et toutes les nuits
Allons Allons ce n’est pas la peine de pencher
la tête et de se dire comme je suis malheureux
et de faire des choses et des choses qui ne serviront pas
On n’a qu’à se laisser glisser
comme ça
dans le sommeil et dans la fatigue
et puis oublier tout ce vent
qui rage
parce qu’il est tout de même impuissant
et qu’il ne fera pas cette fois encore
crever la terre
Allons Allons mettons nos gants
nos manteaux et nos drapeaux
en attendant la pluie et la nuit
en attendant le départ
Voilà la mer et bientôt le soleil
Voilà la mer et cette brise qui est sucrée
Voilà une dernière fois la terre
qui se secoue comme un chien couvert de puces
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(Philippe Soupault, in La Révolution surréaliste, n° 7, 15 juin 1926)
Avez-vous jamais détaillé à loisir une de ces maisons où s’est commis, à une époque si éloignée que les grands-pères des grands-pères ne s’en souviennent plus, quelque crime atroce ? une de ces maisons vouées à l’exécration publique, isolées de tout voisinage humain, et que l’on montre du doigt, de loin, en disant qu’il y revient des esprits ?
Il n’est rien de particulièrement désolé comme ces pauvres maisons déshéritées d’habitants, c’est-à-dire d’âme, car l’homme est l’âme de la maison.
La maison hantée est d’ordinaire éloignée de toute route frayée ; on l’aperçoit se dresser immobile et grise, comme si elle était perpétuellement entourée d’un brouillard ; ses contre-vents, qu’une main inconnue a fermés voilà plus de cent ans, ont perdu leur couleur primitive sous les outrages de la pluie ; quelques-uns, suspendus à un seul gond et à moitié arrachés par le vent, gémissent lugubrement toute la nuit ; d’autres laissent tomber en poussière leurs ais disjoints, et l’on aperçoit par les trous, béants comme des plaies, les débris de vitres où pendent des toiles d’araignées.
À l’intérieur, on peut entendre battre les portes sans serrures : on dirait qu’une main inconnue les ouvre et les ferme brutalement, pendant que les girouettes rouillées jettent au vent des plaintes lugubres qui ressemblent à des cris d’orfraie.
Si le soleil brille joyeusement, la maison maudite n’en est pas moins sinistre ; il y a toujours au-dessus de son toit un nuage noir qui se profile avec des allures spécialement mystérieuses sur le fond clair du ciel. Les cheminées glaciales ont été démolies par les ouragans et ont effondré le toit dans leur chute ; des bouts de chevrons, traversant les tuiles brisées ou tombées, se dressent comme de gigantesques bras de potence ; les lucarnes semblent des yeux mornes tournés pour l’éternité vers quelque spectacle imaginaire et stupéfiant d’horreur ; les chouettes, seules habitantes des combles, engagent pendant la nuit des entretiens mélancoliques comme les versets alternés des psaumes des morts.
Que se passe-t-il dans ces bâtiments assemblés bizarrement ? Pas un pan de muraille n’est démoli qui laisse pénétrer le regard ; quant à s’aventurer au-dedans, personne n’y a songé et n’y songera. Peut-être y trouverait-on de ces escaliers tournants qui descendent, descendent toujours, sans que jamais on en puisse atteindre la dernière marche ; peut-être aussi de grandes pièces lambrissées, avec des taches de sang sur les murailles et les parquets, des taches de sang toujours renaissantes et qu’aucune puissance humaine ne saurait faire disparaître avant le jugement dernier. Nul encore n’a osé aller sonder ce mystère, pas même les voleurs. Et cependant on prétend que l’or du crime est caché là-bas quelque part, dans les mœllons des caves.
Les murs ne sont pas hérissés de piques ou de verres brisés, mais personne n’aura l’audace de les franchir, et si un homme se trouvait assez plein d’irréligion pour tenter l’escalade, la vue seule du jardin le ferait reculer, épouvanté.
Les allées sont encombrées d’herbes hautes et sombres qui empruntent évidemment leur sève à des cadavres de victimes assassinées ; les arbres fruitiers sont morts étouffés par des lierres noirâtres ; les fleurs ont dépéri, toutes les plantes utiles ou agréables qui fêtaient la présence de l’homme ont disparu sous les ronces. On ne trouverait pas un nid d’oiseau ; on voit glisser, dans les boues, gluants et sordides, de gros crapauds aux yeux ronds. La charmille a laissé pousser au hasard ses grands bras décharnés et semble un promenoir de spectres.
Et tout le monde dans la paroisse, sans excepter les esprits forts, tout le monde est saisi de frisson, rien qu’à la pensée des mystères qui doivent se passer la nuit, au clair de lune, dans ce jardin triste comme un cimetière abandonné.
Comme elle doit être malheureuse, la pauvre maison ! Elle était sans doute autrefois pleine de chansons et de fêtes ; cette charmille a vu passer sous son ombre des amoureux bras enlacés ; ces vastes salles ont retenti des éclats de rire et du bruit des instruments de musique ; de belles dames en robes de bal ont descendu par ces escaliers, en laissant traîner leurs longues jupes sur les marches ; elle a vu rire, elle a vu pleurer, elle a vu vivre, cette maison ! et la voilà condamnée à jamais à l’obscurité et au silence. Les hôtes mystérieux qui l’habitent marchent sans bruit, et les parquets eux-mêmes tressaillent d’horreur au contact de leurs pieds livides. Elle n’entend que des gémissements et des soupirs ; ce n’est plus une demeure de vivants, mais une demeure de fantômes ; ce n’est plus une maison, mais une tombe ; une tombe où l’on ne trouverait même plus de cadavre, une tombe profanée que le passant considère avec angoisse, en s’interrogeant tout bas sur l’effroyable mystère qu’elle renferme.
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(Ernest Rasetti et Charles Bataille, Antoine Quérard, Paris : Chez tous les libraires, 1862)
Comme je m’en revenais titubant
du cabaret des cent paroles,
– mélanges sans nom, toxiques violents, –
comme je m’en revenais, les jambes molles
du carnaval des postulats,
après maintes stations aux morales publiques
et maints horions avec ces dames les éthiques…
ayant goûté de tous les plats ;
ayant rongé les livres jusqu’aux os ;
ayant sucé les os jusqu’aux mœlles…
Comme je m’en revenais, si pauvre bateau !
de toutes parts prenant l’eau,
et la guerre civile en ma cervelle,
j’ai entendu vivre derrière mon dos.
Il faisait noir
à n’y pas voir,
malgré tant de raison et tant de foi,
à trois pas devant soi.
Comme je m’en revenais haletant,
hardes collées à mon dos glacé,
du concile des trépassés,
méditant la leçon du temps,
j’ai senti la mort derrière mon dos,
goulûment déjà, vivre à mes dépens.
Brusquement me retournant,
je l’ai assommée à grands coups de mes vingt ans
et je l’ai chargée sur mon dos.
Comme je m’en revenais avec mon fardeau,
triste chasse sur mon dos,
j’ai rencontré en chemin,
géant pesant du front, le berger du destin
que suivait dans son ombre immense, les présages,
et j’ai reconnu là tous mes mauvais visages !
Je suis passé en courant…
Des cailloux ont coupé le vent.
Je suis descendu avec mon fardeau,
des heures durant jusqu’au noir caveau
creusé tout en bas de « mon » escalier…
de mon escalier que je connais bien..
de mon escalier, depuis mon matin,
diminué déjà de quelques paliers !
J’ai enfoui le monstre au fond de « ma terre »
dans le bois, le fer, le plomb et la pierre.
J’ai raillé très haut
sur son « à bientôt, »
et suis remonté léger vers la joie
chantant l’aube levante à pleine voix.
*
Comme je m’en revenais un soir, ressorts brisés,
avec du « lourd » à mes souliers,
ivre de gris broyé
à m’en crever les yeux en face du soleil,
j’ai buté ! j’ai roulé ! ah j’ai roulé !
jusqu’au bas de mon escalier !
Or, allongé dans l’huile douce du sommeil,
je fus des jours durant plus « rien » que le zéro
et bien souvent j’ai cru, la lueur d’un éclair,
que c’était moi déjà l’amande du caveau,
l’amande pourrie et le ver.
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(René Arcos, in Dernier Cahier de Mécislas Golberg, Reims : Jean-René Aubert, 1908)