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Gustave Caillebotte, « Tête de veau et langue de bœuf, » c. 1882
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Gustave Caillebotte, « Tête de veau et langue de bœuf, » c. 1882
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(in Le Journal, treizième année, n° 4339, mercredi 17 août 1904)
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(in Le Journal, treizième année, n° 4343, dimanche 21 août 1904)
LES CHATS EMMURÉS
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Au Château de Saint-Germain. – Les Félins de la Chapelle Saint-Louis. – Deux Animaux archi-séculaires.
On a annoncé tout dernièrement qu’au cours des travaux de restauration du château de Saint-Germain, les ouvriers avaient mis à découvert une pierre de taille, sorte de caveau au milieu de laquelle se trouvait un chat momifié.
Le petit animal, pourvu de tous ses poils, avait les pattes étendues, la gueule béante, les dents et les griffes menaçantes, dans une attitude de lutte désespérée contre la mort.
Chacun sait que le château actuel a été bâti sur l’emplacement d’un rendez-vous de chasse mérovingien, qui devint plus tard la résidence de Louis le Gros. Saint Louis y résida également et fit construire la superbe chapelle qui porte son nom.
La première pierre de l’enceinte fut posée par Charles V en 1547.
On a rappelé à ce sujet qu’un protocole, tout au moins singulier, qui régissait alors les inaugurations de monuments, voulait, pour que la construction soit durable, qu’on introduisit dans les premières pierres un chat vivant.
Or, c’est l’animal inséré en 1547 dans le mur de l’enceinte qui a été découvert dernièrement et qui se trouve exposé actuellement dans une vitrine en attendant son entrée définitive au musée de Saint-Germain.
On a déclaré que cette pièce rare était vraisemblablement la seule de son espèce. Pas du tout, car voici que se dresse en face du pensionnaire de Saint-Germain un rival indiscutable qui lui enlève la palme du coup par la plus grande antériorité de son martyre.
Et, ce qui est certes plus étonnant, c’est qu’il a été découvert, comme l’autre, à Saint-Germain, mais en 1884.
Voici dans quelles circonstances :
Un ouvrier, qui procédait à des sondages dans les murs de la chapelle de Saint-Louis, mit à jour un cube de pierre creux de l’intérieur duquel il retira le cadavre parcheminé d’un chat.
L’artisan fit part de sa découverte au gardien des travaux de l’État, M. Henry, lequel alla trouver aussitôt l’architecte, lui demandant ce qu’il fallait faire de l’animal.
« Fichez-moi cela au diable, » répondit l’ingénieur.
Le gardien garda le félin momifié.
M. Henry, qui est aujourd’hui surveillant militaire au musée du Louvre – et doyen des surveillants militaires de France, artiste galvanoplaste merveilleux à ses moments perdus et spirite convaincu – possède toujours les restes du félin, vestige d’une coutume barbare heureusement disparue. L’origine de cette pièce ne saurait être mise en doute, l’aspect et l’attitude du sujet étant un sûr garant de son authenticité. Ce spécimen, impossible à créer chimiquement, a d’ailleurs été photographié lors de sa découverte et placé en effigie au musée d’Épinal par les soins de M. Vaubat, conservateur.
Trouvé dans les murs de la chapelle Saint-Louis, le félin aurait été muré dans les environs de 1230.
Alors que celui dont nous avons parlé plus haut possède encore tous ses poils, l’autre est entièrement dépouillé de sa toison. Il est étendu sur le côté droit, les pattes croisées, le cou tiré, les oreilles dressées, dans une attitude de souffrance extrême, mais nullement convulsé, comme le contemporain de Charles V.
Ne croit-on pas que la place réservée à celui-ci au musée de Saint-Germain ne devrait pas être plus logiquement occupée, étant donnée son ancienneté, par le pensionnaire de M. Henry !
Sinon, qu’en pense le Muséum d’histoire naturelle ?
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(in Le Petit Parisien, vingt-neuvième année, n° 10172, samedi 3 septembre 1904 ; photographie de Charles Marville, « Le Chat momifié de Saint-Germain-en-Laye »)
Le Bal de Jules Verne, à Amiens
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Monsieur Jules Verne a déjà trouvé le moyen de diriger les ballons, de faire vingt mille lieues sous les mers, de pénétrer au centre de la terre et de voyager autour de la lune. Il vient de tenter une entreprise peut-être plus difficile encore. Il a imaginé de mettre en action – à Amiens ! – un conte des Mille et une Nuits. En d’autres termes, il a invité les habitants de la ville où il a fixé sa résidence à prendre part à un bal costumé. Les compatriotes de M. Jules Verne se sont empressés de répondre à l’appel du célèbre romancier. Les journaux d’Amiens nous apprennent en effet que la fête donnée le 2 avril a dépassé toutes les splendeurs possibles.
Les salons Saint-Denis, magnifiquement décorés, étaient préparés pour recevoir plus de quinze cents personnes. Le bal commençait à dix heures, et à ce moment le coup d’œil était féerique ; les costumes, d’une richesse remarquable, étaient parsemés d’actualités puisées dans les ouvrages du maître de maison, auquel on tenait à rendre un hommage éclatant en reproduisant les différents types créés par son imagination féconde. Parmi les dames, on remarquait des costumes indiens d’une grande valeur et parfaitement réussis ; les pièces à la mode ont fourni beaucoup de sujets, entre autres une ravissante Marjolaine. Les hommes avaient des costumes mexicains, chinois, arabes, russes, etc. ; notons le costume d’un Pierrot, lequel, quoique très simple et de bon goût, a coûté simplement 1800 francs ; inutile de dire que le détachement des carabiniers Offenbach a fait merveille, et qu’ils étaient parfaitement trouvés ; le garde champêtre qui les commandait était sans égal ; une vraie création.
Le bal a été terminé par un cotillon très varié qui n’a cessé qu’à six heures du matin. Cette fête fera son tour du monde par la voie du Monde illustré.
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(in Le Monde illustré, journal hebdomadaire, vingt-et-unième année, n° 1044, 14 avril 1877. Nous invitons nos lecteurs à cliquer sur l’illustration pour obtenir un agrandissement)
Je n’ai pas connu Balzac, mais je l’ai vu. Je l’ai vu deux fois, comme en rêve.
Un jour, chez Gavarni, j’avise un petit daguerréotype bourgeoisement encadré et représentant un homme de quarante-sept ou quarante-huit ans, solide, chevelu, l’air d’un lutteur forain, avec sa redingote serrée à la taille et sa cravate ficelée autour du cou.
« Mais c’est Balzac !
– Oui, me dit Gavarni, c’est Balzac. Et ce daguerréotype-là est le seul portrait de Balzac que je trouve ressemblant, le seul directement pris sur nature. Et j’y tiens ! »
Gavarni, son fils, Pierre Gavarni, avait donné ce précieux souvenir à Chartes Yriarte, qui l’accrocha comme une relique au mur de sa villa de Saint-Cloud. Il l’y avait oublié en 70, lorsque les Prussiens vinrent. Un Allemand, d’un coup de botte, écrasa sous son talon l’image de verre et, l’armistice venu, Yriarte ne trouva plus sur le parquet que des débris, l’image écrasée, émiettée du maître, réduite en poussière par une brute… Et je n’ai jamais oublié la vision de ce Balzac que personne ne verra plus ! Et je retrouve très vivant, dans ma pensée, le Balzac que me montra Gavarni, un jour !
Mais je sais un autre portrait de Balzac, – par Meissonier, celui-là, – un portrait qui m’est apparu, un soir, comme un fantôme, et que j’ai vu et touché des doigts, et qui n’existe pas ! Ah ! ce spectre de Balzac, si j’avais pu le fixer, l’emporter, le garder ! Mais personne ne le verra et personne que moi ne l’aura vu. Voici comment.
Il y a cinq ou six ans, en sortant du dîner Bixio où je retrouve, chaque mois, des maîtres aimés, des amis, je remontais avec Meissonier jusqu’à son logis de la place Malesherbes, causant de toutes choses, d’art, d’idéal, de cet idéal, qui n’est guère à la mode, maintenant.
« Bah ! me disait Meissonier, l’idéal prend bien ses revanches, et, quand il ne se réfugie point dans les plis troués d’un drapeau, on le rencontre assez souvent dans le cabinet de travail d’un lettré ou dans l’atelier d’un peintre, surtout si le peintre et le littérateur ont la barbe grise. »
Il pensait à lui, mais il avait raison et ce n’est pas sans un juste sentiment de fierté, qu’il se plaisait, ce soir-là, à rappeler qu’il a, le premier, substitué l’étude du vrai à la convention, au chic qui régnait lorsqu’il débuta.
« On parle beaucoup aujourd’hui des tableaux d’après nature, me disait-il, en souriant, mais n’ai-je pas commencé à peindre les objets que j’avais sous les yeux, une table, un fauteuil, un pupitre à musique, une étoffe, un habit ? N’ai-je pas scrupuleusement étudié cela sur les choses mêmes, comme la figure humaine d’après le modèle ?
Il n’y a pas au surplus deux manières de faire vrai. Il n’y a pas d’autre but, d’autre point de repère que la nature. »
Et, tout en marchant, dans une de ces rares causeries nées d’une émotion ou d’un hasard, le vaillant, peu à peu emporté vers son passé, se mit à me conter ce qu’il avait autrefois supporté, combien il avait lutté, bûché, mangé de cette immortelle et terrible vache enragée que M. Pasteur ne guérira pas. Notre génération ne voit en ce maître que le vainqueur, mais il y a eu un Meissonier laborieux, pauvre acharné à sa tâche, et dont la vie vaillante, remplie de privations voulues, commande le respect. J’en sais des traits qui valent les légendes les plus célèbres de la vie des vieux peintres. Et ces traits-là sont vrais, poignants, cruels. Ils grandiraient les plus grands. Après la gloire qu’on salue, je ne sais rien de plus noble que le labeur qui la prépare. Quel est le maréchal de France qui avait fait placer dans son salon, parmi les œuvres d’art et les sabres d’honneur, ses grosses bottes de cuir toutes sales encore et lourdes de la boue des batailles ? Et plus que le bâton de velours bleu semé d’abeilles d’or, c’était cette boue qu’on saluait parce qu’il s’y mêlait du sang.
Eh bien, il y a presque du sang dans l’existence de jeunesse de Meissonier, le sang qui brûle sous la lampe si on ne le verse pas au combat.
Oui, je l’entends encore cette espèce de légende austère de la misère et du travail. Je l’entends, ce récit des journées dures, des longues nuits de labeur, des années de bataille !
Il y a plus d’un demi-siècle aujourd’hui, cinq artistes de tempéraments divers, tous jeunes alors, avaient formé une association laborieuse où les privations, mises en commun, devenaient de la gaieté partagée et du courage quintuple. Ces vaillants qui, mieux encore que les héros de Meurger, pouvaient s’appeler les Buveurs d’eau, se nommaient Steinheil, Geoffroy-Dechaume, Trimolet, Daubigny et Meissonier. Trois arrivent : Steinheil, le peintre-verrier archaïque, tout à fait supérieur, Geoffroy-Dechaume, le vieux sculpteur du monument de Corot, qui, entre autres travaux superbes, a signé un chef-d’œuvre, le tombeau de l’archevêque Affre à Notre-Dame, et Meissonier. Trimolet, le dessinateur, est mort ; Daubigny, l’admirable paysagiste, qui avait épousé la sœur de Trimolet, est mort.
Ceux qui demeurent s’aiment toujours. Steinheil est le beau-frère de Meissonier.
Or, voici ce qu’avaient imaginé ces compagnons de jeunesse, dans leur affectueuse et vaillante confraternité. Ils s’étaient associés, associés comme des ouvriers, comme les enfants d’un même foyer. Quatre d’entre eux travaillaient à peindre des éventails, des dessus de boîtes, à dessiner des modèles de pendules, à des travaux manuels ; le cinquième, arraché au métier, avait un an, une année entière, pour produire une œuvre d’art pur. Réservé, celui-là, sauvé pour un an. Les autres travaillaient, bûchaient, piochaient pour lui. Et, au bout de son année, à son tour, il travaillerait pour un autre. À tour de rôle, ces amis, ces camarades, ces frères se faisaient artisans, manœuvres, pour permettre à chacun d’eux de s’affirmer comme artiste.
Et ce n’était pas la bohème, ce n’était pas la misère, c’était la pauvreté sans plainte. On vivait de rien. On allait, entre deux labeurs, s’acheter pour deux sous de pain, se faire remplir un bol de terre de deux sous de bouillon, on ajoutait deux sous de pommes de terre frites et, pour six sous, on avait dîné comme un dieu – quand on dînait.
Ceux qui résistent à ces années noires n’ont pas volé le triomphe. Meissonier fut d’ailleurs bien vite exclu de l’association. Il venait d’épouser Mlle Steinheil.
« Tu es marié, dirent les autres, tu vas avoir à élever ta famille. Il ne t’est pas permis de travailler pour les autres. Nous, nous sommes libres ; nous pouvons donner une année à l’association. »
Les associés restaient donc quatre. Meissonier, lui, illustrait pour Curmer la Chaumière indienne et y donnait des dessins inimitables, des merveilles ; touchant quarante francs pour les bois de grand format et vingt francs pour les petits, il allait, le jour, feuilleter à la Bibliothèque les recueils de gravures, afin d’étudier l’Inde sur les documents, rentrait harassé et passait une nuit sur deux pour achever ses dessins. Pendant ce temps, les quatre continuaient – trois sur quatre du moins – à peindre des tabatières, des boîtes à liqueurs, des portes-cigares et à assurer, à tant par jour, une année d’art au nourrisson.
En commun la paye ! En commun les efforts ! Tous dévoués à tous. Et l’on verrait bien si l’on n’arriverait pas ainsi à forcer les portes et à dompter l’avenir !
Le nourrisson fut, la première année, Steinheil, qui exécuta un grand tableau d’histoire, actuellement au musée de Nantes. La seconde année, Daubigny put voyager et faire, sans compter les études, un grand paysage. La troisième année, ce fut Trimolet que les compagnons entretinrent. La quatrième année… Mais il n’y eut pas de quatrième année, et Geoffroy-Dechaume, qui rêvait déjà à ses beaux travaux gothiques, à ses sculptures, à ce monde de statues, qu’il portait dans sa tête, et qui allait avoir un an plein pour tailler son marbre ou pétrir sa terre, Geoffroy-Dechaume n’eut pas son année.
Bah ! il s’en consola en disant que les autres avaient eu la leur, et il ne regrette certes pas, le maître sculpteur, il n’a jamais regretté ces trois années passées à faire métier d’ouvrier pour que les autres fissent œuvre d’artiste. Et c’est ainsi que nous lui devons peut-être les peintures murales de Steinheil pour la Sainte-Chapelle et les vitraux des verrières de Strasbourg, et que Daubigny a pu devenir le paysagiste dont le nom restera à côté des Dupré, des Corot et des Rousseau.
Elles sont loin – ou semblent loin – ces mœurs cordiales, ces amitiés fraternelles. Il semble qu’on raconte là les dures existences des maîtres primitifs. Meissonier s’est trempé dans ces années rudes. Que de fois, à ses débuts, il s’est endormi sans dîner ! Il déjeunait parfois d’une pomme crue. On ne le croirait pas : trente francs qu’il avait le nourrirent pendant six mois. Qu’il a bien fait de les écrire pour lui-même d’abord, pour ceux qui nous suivront aussi, ces souvenirs, délicieux aujourd’hui, de souffrances vaincues. Des chefs-d’œuvre, ces pages, chef-d’œuvre de précision, d’émotion juste.
Il écrit comme il peint, avec une netteté définitive. Lui seul pouvait dire, sans ce frisson d’admiration qui vous saisit devant certains courages, avec quelle vaillance il a supporté ces premières années d’épreuves, et comment, un jour, suivant l’enterrement d’un maître, il se disait :
« Ceux qui marchent derrière moi doivent voir que mes souliers usés n’ont pas de talons ! »
Mais, quand on a passé avec honneur par de telles heures lourdes, lentes, déchirantes, on peut avoir la conscience de sa valeur, non pas seulement de cette valeur artistique qui donne la renommée, mais de cette valeur morale qui donne, avec le respect d’autrui, l’estime de soi-même.
On n’est pas seulement un grand artiste, on est un brave homme. C’est quelque chose, quoi qu’on dise.
Et Meissonier évoquait simplement, doucement, ces fiers et poignants souvenirs qu’il racontera en ses Mémoires, dont il m’a fait l’honneur de me lire quelques pages, vivantes comme ses peintures.
C’était au mois de janvier, il y a cinq ou six ans, et nous sortions d’un dîner où Meissonier venait d’être roi, roi de la fève. Nous remontions, par un froid sec, la rue de Londres, où ne passait personne à cette heure, et nous causions des contemporains, des amis de Meissonier.
« J’ai fait le portrait de Lamennais, me dit-il, oui, de Lamennais en prison… Il existe encore, ce portrait-là, il doit être chez moi, je ne sais où, caché dans quelque coin de mon atelier… Il était ressemblant… »
Puis, s’arrêtant :
« J’en avais commencé, un autre portrait, que je regrette de n’avoir pas fini ou plutôt d’avoir effacé… c’est celui de Balzac !
– Effacé, Balzac ! Le portrait de Balzac !
– Oui, voilà. Je l’aimais beaucoup, Balzac. J’ai illustré quelques-unes de ses œuvres, la Maison du chat-qui-pelote… d’autres encore…
– Mais son portrait ?
– Le portrait de Balzac ? Oh ! c’est toute une histoire. Je l’avais commencé. Balzac venait assez régulièrement à mon atelier ; nous causions ; il posait bien ; ça allait, mais ce diable de Balzac, je ne sais pourquoi, il manqua à un rendez-vous, puis il ne reparut plus. Je laissai là la portrait, et, un beau jour, j’ai peint par-dessus un tableau nouveau…. L’Homme choisissant une épée, qui appartient à M. Van Praet. J’avais même appelé ce tableau Jeune homme choisissant sa meilleure épée, mais Ponsard, qui était bon grammairien, et qu’Augier consultait sur ses vers, me dit en riant : « Votre titre est mauvais. Il est évident que, s’il choisit, il prend l’épée la meilleure ! »
Ainsi, M. Van Praet, le fameux amateur, ne se doutait guère, peut-être, qu’il possède deux Meissonier au lieu d’un dans le même cadre : l’Homme choisissant une épée et, dessous, le Portrait de Balzac.
Quel malheur, à tous les points de vue, que ce Balzac par Meissonier n’existe plus aujourd’hui ! De quel intérêt puissant il serait pour l’art et pour l’histoire ! Ce n’était pas le Balzac en robe de moine que nous avons admiré à l’exposition des Portraits du Siècle, c’était Balzac en redingote, Balzac appuyé sur sa canne, Balzac en promenade ou en visite… Balzac du daguerréotype de Gavarni, mais traduit par un maître.
Et, dans le froid vif de cette nuit de janvier, nous exprimions alors nos regrets à Meissonier, disant quelle perte c’était que celle d’un tel portrait, et nous lui demandions comment lui apparaissait Balzac.
Alors, du bout de sa canne, s’arrêtant sur le trottoir de la rue de Londres, le maître peintre traça sur un coin de muraille, que je vois encore, un invisible portrait que je verrai toujours. La canne allait, venait, sur le mur blanc, et, en suivant les mouvements du jonc que Meissonier maniait comme un pinceau, j’apercevais distinctement les lignes mêmes de ce portrait tracé en l’air, de ce portrait admirablement vivant, oui, vivant, avec son front, ses traits, sa bouche rabelaisienne, ses yeux de fièvre, vivant, très vivant, et qui n’existait pas. Ah ! l’étonnante et charmante aventure d’une réalité qui tenait du rêve ! Il y avait là comme une nouvelle de Balzac lui-même : un chef-d’œuvre inconnu. Balzac revivait, évoqué par ces traits rapides de la canne ; il ressuscitait, comme sous l’appel d’une baguette magique ; je l’avais là, sous mes yeux, avec sa tête massive et son torse puissant. La canne de Meissonier, merveilleuse comme son pinceau, m’a, pour une minute, rendu visible ce portrait détruit.
« Tenez, le voilà, Balzac ! »
Et je le voyais, et je le touchais sur la muraille de la rue de Londres ; deux jours après, je retrouvais encore un peu de poussière, la trace légère d’une éraflure dans le plâtre… Je ne pus m’empêcher de m’arrêter encore, déplorant qu’il n’y eût pas eu, le soir de janvier, un peu de couleur au bout de la canne du peintre. Cette poussière, ces atomes de boue séchée, cette égratignure de la muraille, c’était tout ce qui restait du fantomatique portrait de Balzac par Meissonier.
Et chaque fois que je repasse devant la maison où Meissonier traça, sur la muraille, cette image disparue, oui, – sur le pilastre de droite de l’hôtel du chemin de fer d’Orléans, – je m’arrête et je regarde.
Et je rêvais cette fantastique image de Balzac évoquée par la canne magique du peintre, ce merveilleux Meissonier inédit que seul j’aurai vu, ce portrait de Balzac, spectre d’un chef-d’œuvre, fantôme d’un fantôme – que j’ai vu m’apparaître et disparaître comme dans un rêve…
Balzac qui n’existe plus, revivant dans un Meissonier qui n’a jamais existé !
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(Jules Clarétie, in Le Temps, vingt-quatrième année, n° 8419, vendredi 16 mai 1884 ; repris dans La Vie populaire, tome IV, n° 92, dimanche 17 novembre 1889, puis dans La Lanterne, supplément littéraire, n° 397, 3 juillet 1890 ; Ernest Meissonier, « Homme choisissant son épée, » huile sur toile, 1851)
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(in La Pensée française, libre organe de propagation française et d’expansion républicaine, quatrième année, n° 88, 8 décembre 1924)
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Photographies d’Oscar Wilde et Alfred ‘Bosie’ Douglas, 1877-1905
Source : British Library
On annonce journellement des découvertes superbes, et on ne sait pas ce qu’elles deviennent. Nous avons tous lu, cet été, dans je ne sais quelle gazette, qu’un médecin suédois avait trouvé moyen d’appliquer aux vivants les procédés de M. Appert, et mettait, comme lui nos légumes, ses clients en bouteille.
On prétendait que, pour ne pas la voir vieillir, il avait enfermé sa femme dans un bocal ; qu’elle y vivait depuis cinq ans dans un parfait état de conservation et d’immobilité, et pouvait y rester sans inconvénient un siècle ou deux. Nous voudrions bien que ce miracle ne fût pas une plaisanterie.
Ce serait merveilleux de pouvoir endormir indéfiniment quelques-unes de ces célébrités qui nous ont si souvent endormis, et de les envoyer à l’avenir donner un échantillon de nos ennuis. Je ne sais pas si l’avenir nous voterait des remerciements, mais nous rendrions service à nos contemporains ; puis, que de reconnaissance nous devraient, en s’éveillant, les grands hommes que nous dépêcherions tout vifs à la postérité ! Je ne leur vois pas d’autre chance d’y arriver.
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(Camille d’Arnaud, in L’Artiste, tome VI, 1846 ; illustration de Linley Sambourne pour The Water-Babies, A Fairy Tale for a Land Baby, de Charles Kingsley, 1863)
Ces sept feuillets manuscrits de Fagus, que nous sommes heureux de partager avec vous, ne figurent pas dans son recueil Aphorismes (Paris : Édouard Sansot et Cie, 1908). Ils ont été rédigés pendant les dernières années de sa vie, au verso de bordereaux administratifs des années 1930-1931 [mairies d’Aubervilliers, de Vitry-sur-Seine, de Noisy-le-Sec, de Saint-Ouen, et Direction des affaires départementales] et, pour l’un d’entre eux, d’une lettre tapuscrite concernant la fondation du Journal des poètes.
MONSIEUR N
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LE CHAT NOIR EN CAMPAGNE
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(in Le Chat noir, organe des intérêts de Montmartre, troisième année, n° 121, samedi 3 mai 1884)
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ÉLECTIONS MUNICIPALES DU 4 MAI 1884
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XVIIIe Arrondissement — Quartier Montmartre
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ÉLECTEURS
Qu’est Montmartre ? — Rien !
Que doit-il être ? — Tout !
Le jour est enfin venu où Montmartre peut et doit revendiquer ses droits d’autonomie contre le restant de Paris.
En effet, dans sa fréquentation avec ce qu’on est convenu d’appeler la capitale, Montmartre n’a rien à gagner que des charges et des humiliations.
Montmartre est assez riche de finances, d’art et d’esprit pour vivre de sa vie propre.
Électeurs !
Il n’y a pas d’erreur !
Faisons claquer au vent de l’indépendance le noble drapeau de Montmartre.
« La Butte », cette mamelle où s’allaitent la fantaisie, la science et tous les Arts vraiment Français avait déjà son organe « Le Chat Noir ». À partir d’aujourd’hui, elle doit avoir son représentant, un représentant digne de ce nom.
Rodolphe SALIS, qui, depuis trois ans, dirige, avec l’autorité que l’on sait, le Journal qui est la joie de Montmartre, nous a paru apte à cette mission.
Montmartre mérite d’être mieux qu’un arrondissement.
Il doit être une cité libre et fière.
Aussi notre programme sera-t-il court et simple :
1° La séparation de Montmartre et de l’État ;
2° La nomination par les Montmartrois d’un Conseil Municipal et d’un Maire de la Cité Nouvelle.
3° L’abolition de l’octroi pour l’Arrondissement et le remplacement de cette taxe vexatoire par un impôt sur la Loterie, réorganisée sous la régie de Montmartre, qui permettrait à notre quartier de subvenir à ses besoins et d’aider les dix-neuf arrondissements mercantiles ou misérables de Paris.
4° La protection de l’alimentation publique. La protection des ouvriers nationaux.
LE COMITÉ :
VILLETTE (Pierrot), 20, rue Véron.
POUSARD (R. P. La Cayorne), 84 bard Rochechouart
CHOUBRAQUE, rue Ramey, 38.
LEFEVRE, rue Ramey, 38.
MARION, 26, rue Letort.
MARCEL-LEGAY, 92, boulevard Clichy.
GERAULT-RICHARD, 44, rue des Abbesses.
DE SIVRY, 82, rue des Martyrs.
Ph. CATTELAIN, 27, rue du Ruisseau.
RANDON, 82, rue des Martyrs.
COQUELIN (cadet), 84, boulevard Rochechouart.
Jules JOUY, id.
Alphonse ALLAIS, id.
Léon BLOY, id.
Ch. LEROY, homme de lettres, 23, boulevd Barbès.
Vu et Approuvé : Rodolphe SALIS.
ÉLECTEURS,
Ce programme sera défendu avec une énergie farouche. — Je suis de ceux qui meurent plutôt que de se rendre.
Si je descends dans l’arène vous jugerez si ma devise, SÉRIEUX QUAND MÊME, est justifiée.
Électeurs, pas d’abstention. La postérité nous attend.
Vive Montmartre !
RODOLPHE SALIS.
84, Boulevard Rochechouart.
Candidat des Revendications Littéraires, Artistiques et Sociales.
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Tract électoral inséré dans l’exemplaire du Chat noir du 3 mai 1884 conservé à la Bibliothèque de France.
Source : Gallica
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AU LENDEMAIN DE LA DÉFAITE
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Bulletin du Chat Noir
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Messieurs les électeurs se sont prononcés. Allons, tant mieux ! Ils ont nommé ceux qui doivent défendre leurs intérêts.
Cette intelligence qui préside à toute manifestation du suffrage universel, s’est donné carrière, encore une fois, comme elle le fera toujours.
Il faut avouer qu’il y a quelques progrès. Ainsi le bourgeois, pesant, égoïste, est un tant soit peu éloigné de la table où s’étale le gâteau politique. On vote pour les conservateurs (nous savons ce que cela veut dire) ou bien pour les radicaux.
Quant aux bourgeois pour lesquels Gambetta avait trouvé le qualificatif dissimulateur d’opportunistes, ils sont assez gentiment repoussés.
J’aime le peuple parce que tous et tout en viennent, et je le méprise parce qu’il est bête. Il est bon, mais ce qui nuit à ses qualités, c’est la manie intolérable que lui ont infusée des ambitieux, de se gouverner lui-même.
Or, ce qu’il fait le mieux, c’est d’étaler chaque jour sa bêtise et d’autoriser, par cela, ses adversaires à le traiter de méchant.
Ainsi, cette femme tombe dans la rue et reste étendue inerte sur le seuil d’une porte cochère. Savez-vous quel est le premier, l’unique mot que trouvent les bons électeurs qui passent ? « Elle est saoule ! » Et si, de la foule, se détache un individu dont le cœur s’émeut, s’il vient un être près de cette femme, qui s’inquiète de savoir si elle ne meurt pas d’inanition, c’est un réac !
Cet exemple, que vous pourrez contrôler quand vous voudrez, est trop banal de vérité pour que j’y insiste.
En voulez-vous un autre plus frappant ?
Qui donc trouvera les plus beaux ricanements et les plus belles insultes à l’adresse du pauvre diable, que les gens du peuple ?
Les plus violents regards de mépris pour les bottines éculées, les plus venimeuses blagues pour le chapeau défoncé, partiront des yeux et des bouches prolétaires.
Clovis Hugues lui-même, le sympathique poète, député, et le plus ardent ami du peuple, a jadis reçu pas mal d’insultes de ceux pour qui il parlait et s’agitait. Et cela, parce que sa profession de candidat à la députation ne lui permettait pas de se payer des costumes étonnants et des chapeaux étincelants.
Dernièrement, je rencontre un ancien camarade de collège tombé dans ce que nous appelons une purée noire.
Sans sourciller à la vue de sa détresse, je le prends par le bras et me mets à lui parler des souvenirs d’antan, pour amener doucement des confessions sur ses lèvres.
Tous les goujats et ouvriers qui passaient avaient pour notre groupe des regards ironiques. Cela me laissait encore froid.
Écoutez la suite de mon récit qui, je l’affirme, est véridique. Nous entrons chez un chapelier, dans une très modeste boutique, pour faire donner un coup de fer au chapeau de mon camarade. Le chapelier regarde le couvre-chef, le retourne entre ses doigts d’un air dégoûté, puis, étendant le bras, dans un geste à la Brennus : « Je ne nettoie pas de chapeaux aussi sales. » Et le noble travailleur, partisan de la fraternité, nous tourne le dos. Rosser ce goujat ! C’était dangereux ; mon ancien camarade n’était pas assez propre pour se présenter devant des juges.
Cela n’est rien encore. Il y a des décrotteurs que le décorum fait qualifier de commissionnaires. Ces gens-là, par respect de leur profession, portent aux filles des billets et vous procurent avec intelligence (tel est le terme) des entrevues et des correspondances des plus pornographiques. Ils connaissent le quartier et, pour quelques pièces d’argent, vous conduiront, vous étranger, aux maisons illustrées par Duhamel. Ces gens-là ne doivent pas être très fiers, pensez-vous.
Tout en causant avec moi, mon pauvre diable d’ami place son pied sur la boîte à cirage du décrotteur.
Indéfinissable, le regard que l’électeur promène de la tête aux pieds du client ! Indéfinissable !
« Je ne cire pas des chaussures aussi mauvaises. »
Il fallait donc, de par le mépris des autres malheureux, que le malheureux restât dans sa misère. Le « væ victis ! », quand il vient d’en bas, est impitoyable, implacable.
C’est donc l’adoration de l’éclabousseur que je blâme dans le peuple. En effet, c’est le prolétaire qui a établi la fortune et la puissance du bourgeois, du bourgeois dont il contemple l’habit et la voiture, dont il admire également le gant qui lui présente la note à payer. Il s’extasie devant le parvenu qui le pressure et méprise le pauvre qui est son frère ; il oublie aussi le monsieur bien élevé qui est son véritable ami.
Voilà ce qui s’est toujours produit. Voilà ce que les élections de dimanche dernier sont venues quelque peu contredire. C’est pour cela que je constatais un léger progrès.
Dans deux ou trois mille ans, le suffrage universel aura, peut-être, du bon.
LÉO NIVERSAC.
AVIS
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Montmartre, paraît-il, ne veut pas être libre. Qu’il demeure esclave du reste de la capitale ! Salis, malgré le nombre considérable de voix obtenues, se retire dans son château d’Espagne politique.
Que l’ingratitude de Montmartre retombe sur les habitants de Montrouge !

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(in Le Chat noir, organe des intérêts de Montmartre, troisième année, n° 122, samedi 10 mai 1884)
PREMIÈRES REPRÉSENTATIONS
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THÉÂTRE DE L’ŒUVRE. — Ubu roi, comédie guignolesque de M. Alfred Jarry.
Des sifflets ? oui ; des hurlements de rage et des râles de mauvais rires ? oui ; des banquettes prêtes à voler sur la scène ? oui ; des loges vociférantes et tendant les poings ? oui ; et en un mot toute une foule, furieuse d’être mystifiée, bondissante en sursaut vers la scène où un homme à la longue barbe blanche, au long habit noir, qui sans doute représente le Temps, vient à pas légers, accrocher, pancarte symbolique, au manteau d’Arlequin, l’illusion des décors ? oui ; et les allusions à l’éternelle imbécillité humaine, à l’éternelle luxure, à l’éternelle goinfrerie, incomprises? oui ; et le symbole de la bassesse de l’instinct qui s’érige en tyrannie, inaperçu ? oui ; et le bafouement de la pudeur, de la vertu, du patriotisme, de l’idéal, surexcitant jusqu’à la bacchanale les pudeurs, les vertus, les patriotismes et l’idéal des personnes qui ont bien dîné ? oui ; et, par surcroît, les drôleries pas drôles, les grotesqueries désolantes, le rire ouvert jusqu’au macabre rictus des têtes de squelettes ? oui ; et, vraiment, toute la pièce ennuyeuse, sans qu’une explosion de joie, toujours attendue, y éclate ? Oui, oui, oui, vous dis-je !…
Mais, tout de même, ne vous y trompez pas, ce ne sont pas des soirées indifférentes et dénuées de signe que celles d’hier soir et de ce soir, au théâtre de l’Œuvre.
Quelqu’un, parmi le tohu-bohu des huées, a crié : « Vous ne comprendriez pas davantage Shakespeare ! » Il a eu raison. Entendons-nous bien : je ne dis pas du tout que M. Jarry soit Shakespeare, et tout ce qu’il a d’Aristophane est devenu un bas Guignol et une saleté de funambulesquerie foraine ; mais, croyez-le, malgré les niaiseries de l’action et les médiocrités de la forme, un type nous est apparu, créé par l’imagination extravagante et brutale d’un homme presque enfant.
Le Père Ubu existe.
Fait de Pulcinella et de Polichinelle, de Punch et de Karageux, de Mayeux et de M. Joseph Prud’homme, de Robert Macaire et de M. Thiers, du catholique Torquemada et du juif Deutz, d’un agent de la Sûreté et de l’anarchiste Vaillant, énorme parodie malpropre de Macbeth, de Napoléon et d’un souteneur devenu roi, il existe désormais, inoubliable. Vous ne vous débarrasserez pas de lui ; il vous hantera, vous obligera sans trêve à vous souvenir qu’il fut, qu’il est ; il deviendra une légende populaire des instincts vils affamés et immondes ; et M. Jarry, que j’espère destiné à de plus délicates gloires, aura créé un Masque infâme. Quant à l’abondance des mots ignominieux proférés par les protagonistes de cette œuvre inepte et étonnante, elle n’a point de quoi nous surprendre : il y a des moments de siècle où, les dalles crevantes, les égouts, comme des volcans, éclatent et éjaculent.
À côté de Mme France, héroïquement ignoble, M. Gémier, sous l’écrasant poids d’un rôle farce qui ne faisait point rire, a été admirable de résistance à l’injure et de fidélité à son devoir d’interprète.
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(Catulle Mendès, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, cinquième année, n° 1536, vendredi 11 décembre 1896)
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(in La Justice, dix-septième année, n° 6174, samedi 12 décembre 1896)
LÉGITIME DÉGOÛT D’UNE ÂME DÉLICATE
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« Oui, Monsieur, voici déjà de beaux jours qu’on s’est ébroué, au sortir de la représentation de l’« Œuvre, » qu’on a tâché à oublier tous les parfums, tout l’héroïsme et tous les enthousiasmes de Ubu Roi, et ça nous reste, ça nous colle à la peau, aux dents, à l’âme, ça nous englue, ça nous embue…
– Horreur !…
– Vous avez dit ?
– Horreur !…
– Ah ! merci. J’avais mal entendu. Une assonance lointaine et contestable. Ah ! c’est un cauchemar, et ça tient de la place, et c’est sale.
– Vous croyez ?
– Croyez-moi, Monsieur, je m’y connais. Et ça ne peut pas rajeunir et faire reverdir l’art dramatique, le symbolisme et la poésie.
Notre siècle est le siècle de tout ce qu’on voudra, excepté le siècle de Cambronne. Le siècle de Cambronne ! Non ; c’est le siècle d’Eloa, le siècle de la pire pureté, du plus fol essor vers les cieux les plus fous. Et M. Jarry est tout à fait impardonnable d’avoir fait sonner si longtemps à notre oreille ou à notre oneille, aggravé d’un r de combat, d’un r agressif et de renfort, d’un r dur et pointu, ce mot de scatologie et cacalogique. Notez, Monsieur, que M. Jarry ne prononce jamais ce mot, qu’il est triste et d’éloquence monotone, qu’il est hanté par l’idée du meurtre, chose propre, que s’il vit avec des chouettes vivantes et mortes, c’est par respect d’Athéné la Chaste, et que ses vieilles estampes, ses lanternes de bicyclettes et ses squelettes ne sécrètent pas. Non, il nous jette ça à la figure parce qu’il n’en use pas, parce qu’il ne sait pas ce que c’est ; il porte sans remords le trouble en nos organismes et ça ne l’amuse pas beaucoup, ça ne l’empêche pas de songer aux fantômes qu’il a empruntés à M. Schwob et à M. Remy de Gourmont, de bâtir des tragédies, d’échafauder des miracles et de pleurer, entre deux parties de blason, sur la reine de Saba. Et nous, pendant ce temps, nous sommes poursuivis par le mot fatidique. Nous prenons un journal au café : voici Ubu, voici le reste et les évocations ; M. Fouquier et M. Bauër sont d’accord pour nous en parler le même jour, M. Rochefort met Ubu sur le trône de Madagascar et nous offre le mot ! Il est un endroit où il ne faut jamais imaginer le mot et la chose, c’est où vous savez, le petit endroit ; eh bien ! nous y trouvons un morceau de papier avec le mot et les images : ça s’agite devant nous, en une bouillie de cervelles confuses et d’oreilles dépareillées – et c’en est fait de notre digestion. M. Jarry ne s’en préoccupe pas, s’en guillotine l’œil gauche. Et ça durera des mois. Voilà un jour qui éternise une pièce, voilà un mot qui a droit de cité ; nous le retrouverons dans la bouche de nos fils, sur les lèvres de nos demoiselles, dans des revues, dans des tragédies néo-classiques, dans des vaudevilles, dans tous les théâtres et dans les églises.
– Hélas ! Ah ! Molière ! Ah ! Shakespeare ! Hélas !
– Oui, hélas ! Et je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais moi, je vais dans les théâtres et dans les églises pour m’amuser, pour me baigner dans l’idéal et dans la fantaisie, pour me distraire de mes soucis quotidiens, pour me fuir, moi et ma matière…
– Vous êtes mélancolique, Monsieur ?
– Non, Monsieur, je suis vidangeur. »
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(Ernest La Jeunesse, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, cinquième année, n° 1544, samedi 19 décembre 1896)