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Carte de visite autographe de Gaston de Pawlowski à Jacques Deval
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Carte de visite autographe de Gaston de Pawlowski à Jacques Deval
Quand on l’a prononcée pendant cinq jours au soleil levant, on peut défier les loups les plus affamés et mettre les chiens à la porte. La voici, cette oraison fameuse :
« Viens, bête à laine, c’est l’agneau d’humilité ; je te garde. Va droit, bête grise, à gris gripeuse ; va chercher ta proie, loups et louve et louveteaux : tu n’as point à venir à cette viande qui est ici. Vade retro, o Satana ! »
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(Collin de Plancy, Dictionnaire infernal, ou Bibliothèque universelle sur les êtres, les personnages, les livres, les faits et les choses qui tiennent aux apparitions, à la magie, au commerce de l’enfer, aux divinations, aux sciences secrètes, etc., Paris : P. Mongie, 1826 [deuxième édition])
Il s’appelle Cherel et tient commerce, à l’enseigne de « La Lanterne Magique, » 11, r. Coëtlogon ; une rue où l’on pénètre, au sortir de Saint-Germain-des-Prés, comme dans une flaque de silence provincial.
Chez lui, le temps s’est arrêté ou, du moins, a pris des libertés vis-à-vis des horloges et des calendriers. En passant le seuil, vous abordez un petit monde qui n’est plus coté à la bourse des valeurs nucléaires et des interlocuteurs à part plus ou moins prépondérante.
Entrez : machines pour usines de Lilliput, dames galantes format 1900, affiches d’autrefois, papillons défunts, jouets, brimborions, livres précieux ; sans compter diverses photographies abominables soustraites (par quels hasards ?) aux archives de la P. J. On y voit, par exemple, Liabeuf, l’homme aux bracelets, ou un employé de la morgue essayant de rassembler, tant bien que mal, les éléments premiers d’un philatéliste sectionné par des peaux-rouges inconnus. Les Mystères de Paris sont là, à portée de vos yeux et de votre main.
Lorsque vous vous pointez, le premier mouvement de Cherel est de se diriger vers le placard où il entrepose ses poisons : « Qu’est-ce que tu bois ? » Je ne vous conseille pas de refuser, car il vous insulterait. Il parle lentement, les yeux mi-clos, d’une voix qui traîne ses savates (les savates d’une voix !) sur les faubourgs et les fortifications d’une ville où nul n’a plus accès que par l’imaginaire. S’il est de bon poil, il vous dira à quoi Paris ressemblait quand Bonnot et Garnier tenaient tête aux zouaves et aux foules avides d’exécutions : « La première victoire de l’armée française depuis Sedan. »
Un client se manifeste-t-il, il vous oublie. Tant mieux : la caverne vous appartient ; vous pouvez toucher, regarder, rêver à loisir. La boutique devient un de ces saloons fantômes que certains États des U. S. A. conservent intacts, prêts à tomber en cendre au moindre faux pas. Il vous suffit d’un peu de bonne volonté pour ne pas casser le fil.
Le Chourineur, Corentin, Madame Arthur, Wyatt Earp, Bat Masterson vont revenir prendre possession du lieu et aussi ces filles aux corselets pailletés d’or, donnant le bras au type qui chante : « J’suis l’homme qui a fait sauter la banque à Monte-Carlo. »
Si, un jour, vous n’avez rien de mieux comme loisir, allez donc rendre visite de ma part au lanternier magique.
André HARDELLET
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(André Hardellet, in Le Collectionneur français, le journal de tous les collectionneurs et de toutes les collections, première année, n° 1, mars 1965)
On a l’impression, en le lisant, qu’il nous voit du haut d’une planète. De ces hauteurs-là, il laisserait flâner sur nous un regard amusé, plein de malice et d’une indulgence qui serait fille de la sérénité… Regard prompt à saisir le comique de nos joies, à mesurer la juste importance de nos peines. Et nos émotions le gagnent, cependant. Rosny aîné ! Un humoriste sentimental.
Grand, fort, la poignée de mains franche, la voix claire, la phrase limpide. Une impression de vigueur, de vitalité. Et puis, une tête d’autres temps, avec des yeux qui « regardent ailleurs, » vers des passés lointains, des mondes révolus.
« On me dit que je ressemble à un faune, » plaisante-t-il.
Un faune ? Ah ! mais non. Ce front haut et pâle, ce nez volontaire, cette barbe byzantine… C’est bien cela. J’abolis le veston, le faux col et tout ce qui fait le contemporain. Je l’habille d’un manteau de pourpre. Une couronne fermée, le globe terrestre à la main, et voilà le vrai Rosny, Un empereur byzantin descendu de quelque très vieille icône.
Avec cela, esprit moderne, universel, s’intéressant aux replis de l’âme en même temps qu’à tous les secrets de la science. Passionné d’histoire et de préhistoire, hanté par les problèmes de l’au-delà… Et, comme détente, la fraîcheur de la poésie dont est parfumée toute son œuvre, et cette ironie sans amertume qui se termine en mélancolie… Esprit tout en facettes, dont chacune reflète un aspect attrayant de la vie.

« La vie ? Mais c’est un émerveillement de toutes les minutes. Il n’est que de la regarder de tous ses yeux, de toute son âme. Elle est si diverse et sans cesse renouvelée !
– Les auteurs nouveaux, cher maître, s’évertuent au contraire à l’appauvrir. Ce ne sont que lamentations…
– Jeunesse !… dit seulement Rosny aîné, avec un pâle sourire.
– Que pensez-vous, lui dis-je, des livres modernes ? Et de cette licence qui semble le mot d’ordre de la nouvelle littérature ?
– Oh ! Licence ! Mettons que l’on ne se donne plus la peine de bien ciseler son ouvrage. On peut tout dire, en littérature, à condition que ce soit dit avec art. Pour ma part, je permets toutes les libertés. Mais je plaide pour le bon août, le souci des nuances. Et, en fait de livres, je vous avoue franchement que j’ai horreur des bouquins qui accrochent le passant. Vous savez, ceux dont le titre fait : « Psitt ! Psitt ! »
– Une dernière question, cher maître. Croyez-vous que nous allions vers le meilleur avenir des lettres ? Que nous sortirons de cette indécision et de cette médiocrité d’après-guerre ? »
Rosny aîné n’aime pas le mot « médiocrité. »
« Indécision est bien plus exact. Ce ne sont pas les talents qui manquent à notre époque, ni les bonnes volontés. Mais alors qu’avant la guerre l’écrivain s’adressait à un public plus ou moins connu, quelque chose comme une fidèle clientèle, celui de nos jours écrit pour un public changeant, ignoré, aux multiples exigences. De là ces flottements et certaines complaisances qui sont, hélas, des concessions faites, au grand dam de l’art. »
Après une heure passée avec lui, tout vous semble plus simple, plus facile. Et lorsque sa porte s’est refermée, j’en suis à me dire, tout à coup :
« Tiens ! Je me sens plus intelligente !… »
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(Mme Luc Valti, in L’Intransigeant, cinquante-deuxième année, n° 18910, jeudi 30 juillet 1931 ; les deux caricatures illustrent l’article)
Au cœur du Paris intellectuel, dans cet Hôtel des Sociétés Savantes, dont les murs gris suintent la science par tous les pores, la jeune École libre des sciences médicales organise, depuis octobre et chaque mercredi, une conférence « sur les travaux originaux ou faisant le point des données acquises. »
D’originalité, celle d’hier ne manquait point ! Jamais la petite salle n’avait paru si étroite, car nous étions 75 à avoir accompli le petit voyage au bout de la nuit parisienne pour venir écouter L.-F. Céline exposer ce qu’il appelle la médecine standard.
En somme, la verve du docteur-écrivain s’exerçait… aux dépens de la foultitude des confrères.
À l’en croire, presque tout va pour le plus mal dans le pire des mondes médicaux où l’anarchie règne en maîtresse absolue. « Jouer du piano ne consiste pas seulement à poser un doigt sur une touche, puis un autre et un autre encore ; encore faut-il que ce soit au bon moment. »
Il faudrait aussi que le nouveau médecin, frais émoulu de l’École, fasse six mois de stage auprès de praticiens éprouvés. Cela afin d’éviter ce genre d’aventure advenue à notre auteur à ses débuts.
« Je vais voir une malade rue des Moines. Regardant son pharynx irrité, je diagnostique une angine banale, mais elle voulait absolument que ce soit la diphtérie, et du vaccin.
Du vaccin, je pense affolé, mais ça ne se donne pas comme ça, et l’urticaire, et tout… Je m’en vais en prescrivant un collutoire. Plus de nouvelles. Mais la curiosité, que j’avais déjà grande, me pousse et je retourne chez elle huit jours après. Un confrère lui avait fait sa piqûre et derechef elle se sentait beaucoup mieux.
Maintenant, je leur « file » tout de suite leur ampoule. »
Jamais sans doute si docte assemblée n’avait entendu péroraison plus cordialement gouailleuse, paradoxes plus habilement soutenus. La langue parlée de l’auteur des « Beaux draps » est bien telle que celle des livres, aussi verte et intraduisible. Mais quelle virtuosité ébouriffante !
C’était un régal littéraire autant qu’une conférence médicale.
Et s’il leur tient d’aussi divertissants propos, je gage que les malades de ce dispensaire de banlieue où l’amène chaque jour une courageuse bicyclette aiment bien Monsieur Céline, leur « toubib. »
Georges MARTIN
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(in Paris-Soir, troisième année, sixième édition, n° 540, vendredi 23 janvier 1942)
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(in Paris-Soir, deuxième année, sixième édition, n° 493, jeudi 27 novembre 1941)
LE SECRET DE LA PIERRE PHILOSOPHALE
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Dans un vieux seau
plein de ferraille,
UN HOMME A-T-IL FAIT
DE L’OR ?
Le secret lui a été donné par un alchimiste qu’il avait pris pour un farceur
par André
ARNYVELDE
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Cela commence comme un conte des Mille et une Nuits, et si l’aventure, au lieu de se dérouler de nos jours, dans la capitale des Flandres, se passait dans la Bagdad du recueil légendaire, elle y serait sans doute parfaitement à sa place. « Il était une fois » un banquier fort considérable de Bruxelles qui, par la suite, devint directeur de banque, puis, vers la soixantaine, se fixa dans l’état de rentier. Il occupa alors me part de ses loisirs à muser chez les marchands de choses anciennes, et fut ainsi client d’une vieille antiquaire. Un après-midi, il trouva celle-ci en grand ennui. Elle avait des soucis d’argent, et notre rentier lui prêta la petite somme dont elle avait besoin. Elle s’acquitta fidèlement et, de nouveau, l’ancien banquier, à plusieurs reprises, eut l’occasion d’obliger la boutiquière. Un jour, celle-ci, pour remercier son amical prêteur, lui apporta un vieux seau rempli de métaux hétéroclites, et lui confia que c’était l’attirail dont se servait feu son mari, lequel, confessa-t-elle du même coup, s’occupait d’alchimie. Elle ajouta qu’il s’en occupait avec assez de succès pour que se fût trouvé un commanditaire qui était en train de lui installer une usine à Marseille, aux fins de fabriquer l’or très mystérieux, lorsque avait éclaté la guerre. Celle-ci interrompit les travaux, et l’alchimiste en devait mourir de douleur. Mais avant de trépasser, il légua oralement à sa femme le secret de la pierre philosophale. Lui-même tenait ce secret oral d’un oncle curé, qui avait voué sa vie à l’alchimie. C’est ce secret que la veuve reconnaissante révéla à M. Hauwaerts.
L’EXPÉRIENCE FAITE AU HASARD
Celui-ci se prit d’abord à sourire, et continua de vivre ses heures paisibles de rentier bruxellois comme si de rien n’était. Cependant, un jour de flânerie, il voulut tenter une expérience, et versa dans le vieux seau l’acide qui était l’un des éléments de la transmutation. Puis il n’y songea plus, lorsqu’un beau matin, l’acide ayant rongé la rouille du vase, l’expérimentateur trouva son tapis et son plancher brûlés. Il pensa renoncer à hanter plus avant la pierre philosophale, mais prit un de ses amis à témoin des dégâts. Celui-ci proposa de refaire l’expérience, dans une propriété campagnarde qu’il avait, où le sol n’aurait point à craindre l’acide.
« Le temps imparti à la transformation écoulé, me raconte M. Hauwaerts, je donnai le produit obtenu à un chimiste auquel je ne fis aucune révélation, quant à la manière dont s’était effectuée l’expérience. Peu après, le savant me remit un bulletin d’analyse témoignant qu’il avait trouvé dans ce produit quelques milligrammes d’or, un peu d’argent et un peu de platine. »
Considérant, avec sagesse, qu’il n’y avait point de garanties suffisantes pour croire à la transmutation, étant donné que les métaux recueillis pouvaient fort bien se trouver dans les métaux traités, M. Hauwaerts acheta un matériel tout neuf, et se mit à piocher l’histoire de l’alchimie.
« La question, me dit-il, préoccupa les Chaldéens, les Babyloniens et les Assyriens. Les philosophes grecs Thalès de Milet, Anaximène et Zénon l’approchèrent. Aristote synthétisa leurs théories, et celles-ci devaient influencer par la suite Albert le Grand et son disciple Saint Thomas d’Aquin. Les ouvrages traitant de cette matière sont innombrables, mais c’est la bibliothèque du Vatican qui est la plus riche en documents. Il s’y trouve entre autres une relation de l’immense fortune que possédait Jean XXII, pape d’Avignon au XIVe siècle, qui aurait connu le secret de la transmutation et en aurait retiré des sommes incalculables. Quoi qu’il en soit, il est hors de doute que la transmutation a permis à différentes reprises l’édification de fortunes dont l’origine est restée mystérieuse, mais a pu intervenir efficacement pour renflouer des finances obérées, ainsi qu’elles l’étaient en France sous Charles VII, quand Jacques Cœur put, de ses deniers, combler les vides. Or Jacques Cœur vivait à Paris au même moment que Nicolas Flamel… Coïncidence troublante ! Et Samuel Bernard ? D’où avait-il bien pu tirer les nombreux millions qu’il prêtait si complaisamment à Louis XIV, et plus tard à Louis XV ? Son peintre de père lui avait laissé une modeste aisance, dit-on, mais de là à l’accumulation rapide du tas de millions du fils ?… »
Ainsi parlait M. Hauwaerts, qui est un homme de taille moyenne, à la petite moustache grise en brosse, aux yeux pétillants de ferveur, tandis que nous roulions à travers Bruxelles, dans sa vieille voiture, en direction d’un jardin de la banlieue où, sous un hangar de bois, gîtent les cuves mystérieuses dans lesquelles il réalise à son tour la millénaire magie.
DE L’ANTIQUITÉ À 1938
« Anaximène, Thalès, Zénon, puis Aristote, continua-t-il avec une certaine solennité, basaient leur enseignement sur l’emploi des trois éléments, l’eau, l’air, le feu. Saint Thomas d’Aquin déclare avoir utilisé la foudre. J’ai tiré parti de cet enseignement pour réaliser le phénomène que je provoque. Mais j’ai remplacé la foudre – le feu – par l’électricité. »
J’écoutai alors le récit des immenses et âpres recherches de M. Hauwaerts, dans ce dernier domaine. À les résumer, il parvint à faire fabriquer des lampes, dont le « bombardement » est le facteur principe de la transmutation.
C’est dans ce bombardement que se tient le secret.
« Car tout le reste est fort simple. D’une simplicité enfantine ! » m’atteste avec éclat l’alchimiste, devant ses cuves.
Il soumet de la « mitraille » – entendez des copeaux, des déchets d’acier, de ceux, qu’en trouve à la tonne aux portes des usines – au bombardement de ses lampes. Quelques minutes suffisent. Ensuite, la mitraille est jetée à des cuves de bois, où elle baigne dans de l’acide chlorhydrique. Au bout d’un certain temps, cet acide, qui charrie l’acier qu’il a rongé, s’écoule dans des cuves contenant de la sciure de bois. Quand la sciure est saturée, l’on fait écouler dans les cuves inférieures le trop plein de l’acide, qui, pompé, remonte aux cuves du haut.
Au terme de ces manœuvres, – terme qui est très exactement de 864 heures, – la sciure est mise à sécher. Puis elle est brûlée. Et de ses cendres, on retire l’or, l’argent et le platine.
Voilà.
« J’AI FAIT DE L’OR »
« La dernière analyse, effectuée par une maison de métaux de Paris, me dit M. Hauwaerts, a donné 48 grammes d’or fin aux 100 kilos de résidus d’une matière qui coûte dans le commerce 45 francs les 100 kilos. Or, au cours du jour 48 grammes d’or fin doivent valoir environ 1600 francs. L’acide chlorhydrique coûte à peu près 30 centimes le litre. Quant à la sciure de bois… »
Je parle à M. Hauwaerts des grands et magnifiques travaux de Frédéric Joliot-Curie, et de lord Rutherford qui, eux aussi, ont fait de la transmutation. Mais toute de recherche pure, et portant sur des quantités de matière infinitésimales…
M. Hauwaerts n’ignore rien de ces travaux, ni de la radioactivité. Mais il confesse :
« Je ne suis pas un savant. Je me place seulement devant le fait. J’obtiens de l’or, par mes lampes, mon acide et ma sciure. Il m’a été très difficile d’être pris au sérieux par les savants. Cependant, je suis prêt, absolument prêt à faire devant eux mes expériences. Ils les accompliront, s’ils le veulent, eux-mêmes. Ils fourniront la « mitraille, » ils la soumettront au traitement que j’emploie. Ils analyseront les résidus. Je suis prêt à me livrer à leur contrôle total. Qu’ils m’enferment, qu’ils surveillent mes aliments, tous mes gestes. Il n’y a qu’un seul point où je doive agir personnellement, mais, s’ils le veulent, en leur présence : c’est le « bombardement » de la mitraille qu’ils auront apportée… »
M. Hauwaerts me parla ensuite des milliards que son secret pourrait apporter à la France. Mais je crus pouvoir dire à M. Hauwaerts que la France tiendrait beaucoup à ce que les savants confirmassent d’abord sa transmutation avant d’accueillir la prodigieuse proposition.
« Je suis à la disposition des savants, » me répondit doucement l’alchimiste.
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(in Paris-Soir, grand quotidien d’informations illustrées, seizième année, n° 5467, vendredi 8 juillet 1938)
Stockholm, novembre.
La Suède – patrie des allumettes et des roulements à billes – est aussi un très vieux pays saturé de légendes, une terre dont les ruisseaux se mettent soudain à murmurer des plaintes humaines, où d’étranges phosphorescences s’allument, la nuit, derrière les vitraux des églises villageoises, où des revenants glissent à pas feutrés sur les dalles des châteaux historiques. Le moyen âge survit en pleine modernité et, bien mieux, parfois les spectres s’adaptent aux progrès de la technique. Les habitants du Norrland jurent encore avoir vu leur ciel sillonné par des avions fantômes.
Un fantôme en redingote
Qu’on imagine un château isolé de la terre par d’énormes fossés marécageux : les vapeurs qui s’en dégagent enveloppent les vieilles pierres d’une buée crépusculaire où les réalités s’émoussent et les contours vacillent ; la vénérable bâtisse revêt un aspect fantomatique et les spectres manqueraient vraiment à tous leurs devoirs s’ils dédaignaient un cadre aussi approprié aux fréquentations de l’au-delà. Les châtelains de Vittskœlve auront beau affirmer que, de mémoire d’homme, aucun revenant n’a encore pénétré dans leur demeure, les paysans des environs ont tous entendu, généralement à trois heures du matin, un carrosse invisible rouler vers le château avec sa cargaison d’âmes trépassées. D’autres certifient avoir aperçu un être décapité se faufiler dans l’église.
Et de fait, toutes les possibilités prennent corps dans une région dont même le presbytère est hanté régulièrement par des spectres. Il y a deux ans, en 1934, la veille de la Pentecôte, le pasteur s’est réveillé baigné d’une sueur froide : un fantôme de prêtre, suivi de tout un cortège d’appariteaux, se glissa dans sa chambre, en fit lentement le tour et disparut dans la nuit. On eût dit que cet étrange visiteur tenait à inspecter les lieux avant de les choisir pour théâtre de ses pérégrinations nocturnes. Le 28 septembre de la même année, la bonne vit un être couleur de cendres errer dans la salle à manger. Et depuis, tous les membres de la famille du pasteur, tous ses visiteurs ont eu l’occasion soit d’apercevoir la vision crépusculaire, soit de l’entendre frapper aux portes, et souvent avec une véhémente obstination. Une jeune fille, venue en visite au presbytère, sentit une nuit un vent glacial lui souffler au visage, et, presque aussitôt, elle aperçut un fantôme de prêtre qui traversait la pièce. Une autre jeune fille, en descendant l’escalier, poussa soudain un hurlement de terreur : la fantôme la suivait, toujours le même, tissé de grisaille, en redingote de pasteur.
On conçoit qu’après deux ans de pareilles visites les nerfs de tous les habitants du presbytère soient à vif. Le pasteur, un digne et saint homme, a longtemps cherché à tenir secret le cauchemar où il vivait avec sa famille. Mais l’affaire s’ébruita, elle finit même par passionner l’opinion publique. Était-on en présence d’un cas d’hypnose collective ou bien, réellement, des puissances ténébreuses s’aventuraient-elles à troubler les esprits en plein XXe siècle ?
Des témoins confirment…
Un journaliste, collaborateur de l’Aftonbladet, et un médecin, décidèrent d’en avoir le cœur net. Ils passèrent la nuit au presbytère maudit et, par mesure de précaution, sous la protection d’un énorme dogue danois, prêt à traiter les visions infernales à l’instar de vulgaires cambrioleurs. Est-ce par crainte du cerbère que le fantôme préféra rester invisible ? Il s’abstint de paraître, mais manifesta sa présence, à plusieurs reprises, par des bruits sourds, par un glissement de pas. Et toutes les fois, le chien se dressait, pris d’inquiétude, le poil hérissé. Il s’approchait de la porte derrière laquelle il pressentait la naissance d’un mystère ; il grognait, mais n’osait aboyer. Point n’était besoin de voir un spectre pour comprendre que le presbytère était hanté !
Les esprits forts s’accordent à nier les apparitions et attribuent les bruits insolites soit à des phénomènes d’accoustique, soit au remue-ménage des rats dans les caves. Mais tel n’est pas l’avis des paysans : ils savent très bien qu’il y a un siècle un incendie a détruit le presbytère de fond en comble et que le vieux pasteur, qui l’habitait depuis cinquante ans, a vu périr dans les flammes tout ce qu’il possédait. Quoi d’étonnant, dès lors, qu’il revienne sur l’emplacement du sinistre et qu’il cherche, dans une maison reconstruite, son mobilier, ses livres et ses hardes ?…
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(Henry de Val, in Paris-Soir, grand quotidien d’informations illustrées, quatorzième année, n° 4884, dimanche 8 novembre 1936)
“Astronautique”
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« Un temps viendra où des escadres iront de planète en planète. »
Ainsi parle M. J.-H. Rosny aîné dans son dernier roman : Les Navigateurs de l’Infini.
De grands savants, comme M. Jean Perrin, prix Nobel de physique ; le général Ferrié, de l’Institut ; M. Fichot, président de la Société Astronomique de France, et l’un des précurseurs de l’aviation, l’inventeur Robert Esnault-Pelterie, sont bien près de la considérer comme prophétique.
Ils viennent de créer, à la Société Astronomique de France, un prix de 5.000 francs qui sera décerné, tous les ans, au mois de juin, au technicien dont les travaux auront contribué au développement de l’Astronautique.
L’Astronautique, c’est la science de la navigation interplanétaire, et même intersidérale.
M. J.-H. Rosny aîné, qui a trouvé son nom à cette nouvelle science, a foi dans sa filleule.
« La traversée Paris-Mars ? nous dit-il. Hélas ! nous ne verrons pas ça. Mais nos arrière-petits-enfants, pourquoi pas ?
L’exploit mythologique d’Icare, qui, il y a cent ans, eût pensé qu’il pût être un jour réalisé ?
Et la Radiophonie ? Et toutes les autres découvertes qui ont bouleversé ceux qui les ont vu éclore et dont les écoliers considèrent, maintenant, les applications comme toutes naturelles ?
– Avant d’envoyer des explorateurs dans un astre voisin, je crois qu’on cherchera à construire un appareil enregistreur capable d’explorer les limites de la couche atmosphérique.
– Oui. J’ai lu – sans l’avoir vérifié – qu’on avait déjà trouvé le moyen de diriger, du sol, un avion qui circule dans les airs.
On peut imaginer un appareil qu’on promènerait ainsi dans le ciel.
Ah ! poursuit le président de l’Académie Goncourt, cette curiosité des mondes qui nous entourent, comme je la comprends.
– Vous la partagez. Je me souviens de ces êtres que vos Navigateurs rencontrent sur Mars : ces lanières vivantes que sont vos Zoomorphes ; les Éthéraux, colonnes mouvantes, âmes lumineuses, et les Tripèdes, plus près de nous, malgré leurs trois jambes et leurs six yeux.
– Hélas, pures créatures d’imagination. Les écrivains sont encore seuls capables de décrire ces êtres possibles et inconnus. Mais n’est-ce pas beaucoup que les scientifiques s’intéressent à nos rêves ? »
Le puissant romancier s’est tu. Sous les sourcils noirs et touffus, son regard semble suivre « un vaisseau aérien voguant dans la nuit éternelle, à travers l’étendue morte, où les astres ne sont que de monotones points de feu… »
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(Jean Saint-Guy, in L’Intransigeant, quarante-neuvième année, n° 17643, mercredi 28 février 1928. Illustration extraite de Yambo, Gli esploratori dell’infinito. Racconto fantastico, Roma : Scotti, 1906)
L’autre jour, dans un café, sans montrer mon impatience bien compréhensible, j’attendais la pacification de l’Europe en buvant un verre de bière. Une femme qui portait un gros panier s’approcha de moi : elle voulait me vendre des cacahuètes. Avant d’avoir eu le temps de réfléchir, je fis un geste qui équivalait à un refus, car la nature nous a donné un réflexe qui nous protège contre l’éloquente insistance des vendeurs dont le monde est plein. Mais cette femme avait un visage triste ; et je la rappelai. Il faut vendre, me disais-je, beaucoup de cacahuètes pour pouvoir payer sa patente, sa modiste, son laitier et le reste. À ce propos, un juriste m’a expliqué que si l’on avait le droit de vendre des cacahuètes sans payer de patente, les marchands de cacahuètes pulluleraient comme des harengs.
Mes cacahuètes me firent réfléchir ; car il y a des fruits qui nourrissent l’esprit et le corps. Je remarquai que, dans le monde des cacahuètes comme dans les sociétés humaines, les individus mariés sont beaucoup plus nombreux que les célibataires. À l’ordinaire, les cacahuètes vont deux par deux, comme les vers classiques et comme les bœufs. Avant que nous cassions la coquille, son double renflement nous fait déjà comprendre qu’elle a deux locataires. Et les habitudes bien connues des animaux et des végétaux justifient ma supposition : si deux cacahuètes vivent ensemble dans le même appartement, c’est qu’elles forment un couple.
Jusque-là, tout va bien. Mais voici que le problème se complique. Pourquoi telle coquille plus simple constitue-t-elle un appartement d’une seule pièce habitée par une cacahuète solitaire ? Le célibat est le fait d’un individu conscient qui se révolte contre l’Instinct vital et qui se soucie des intérêts supérieurs de sa race autant que de Colin-Tampon. Les cacahuètes connaîtraient-elles Colin-Tampon ? C’est bien improbable. Alors, que faut-il imaginer ?
Mon étonnement était prématuré. Je n’avais pas poussé mes investigations assez loin. Après avoir cassé une coquille, je débarrassai une cacahuète de la pellicule brune qui l’enveloppait et tout s’expliqua. Cette mince pellicule n’est pas la chemise de la cacahuète : c’est la chemise commune à deux cacahuètes adossées fraternellement l’une contre l’autre. Il y a bien là deux individus distincts, car aucune adhérence ne gêne leurs mouvements. Trop souvent, nous employons le singulier dans les cas où nous devrions parler au pluriel. La pellicule brune est la chemise d’un couple, et non pas celle d’une cacahuète ; et, le plus souvent, deux couples vivent dans la même coquille, de même qu’il arrive à deux ménages de s’installer, par raison d’économie, dans le même appartement.
Dira-t-on que la cacahuète est la coquille avec son contenu et que mon prétendu « couple » ne constitue donc qu’une demi-cacahuète, composée de deux quarts indépendants ? Qu’on le dise ; cela m’est bien égal. Moi, je ne suis pas de ceux qui fendent les cacahuètes en quatre. Je continue à croire que la cacahuète n’est pas faite pour vivre seule ; et je me dis même qu’il doit y avoir des choses émouvantes dans la vie muette des cacahuètes.
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(Balthasar [Henri Roorda], « Ne nous frappons pas, » in Gazette de Lausanne et Journal suisse, cent vingt-huitième année, n° 180, jeudi 2 juillet 1925)