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(in Revue musicale S. I. M, neuvième année, n° 6, 15 juin 1913)















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(in Revue musicale S. I. M, neuvième année, n° 6, 15 juin 1913)
On sait que « Guy de Valmont » fut un pseudonyme employé par Maupassant au début de sa carrière, entre 1876 et 1878. Sa première utilisation répertoriée correspond à la publication d’« En canot, » première version de « Sur l’eau, » paru dans le Bulletin français, le 10 mars 1876.
Il l’utilisera par la suite pour signer trois chroniques littéraires : « Gustave Flaubert, » La République des Lettres, 22 octobre 1876 ; « Balzac d’après ses lettres, » La Nation, 22 novembre 1876 ; et « Les Poètes français du XVIème siècle, » La Nation, 17 janvier 1877 ; ainsi que pour trois autres contes parus dans La Mosaïque : « Le Donneur d’eau bénite, » 10 novembre 1877 ; « Le Mariage du lieutenant Laré, » 25 mai 1878 et « Coco, coco, coco frais ! », 14 septembre 1878.
Un courrier des lecteurs paru en 1974, dans le bulletin n° 45 des Amis de Flaubert, page 18, signale en outre une autre publication sous ce pseudonyme, intitulée « Le Cochon et la légende de Saint-Antoine. »
« Dans les dossiers (A-Z) de la bibliothèque municipale de Rouen, concernant la foire Saint-Romain, j’ai découvert un article imprimé et découpé, malheureusement sans référence d’origine, sans doute partie d’un lot d’amateur parvenu finalement à cet établissement public. On peut soupçonner qu’il parut dans un hebdomadaire rouennais, vraisemblablement le Tam-Tam, consacré en grande partie aux spectacles de la ville. Figurant parmi d’autres du même genre, il est signé Guy de Valmont, qui fut l’un des premiers pseudonymes utilisés par Maupassant. Dans l’ouvrage de Gérard Delaisement, consacré à Maupassant journaliste et chroniqueur (Albin Michel, Paris), suivi d’une bibliographie générale, on découvre dans le second chapitre consacré aux œuvres parues ou reproduites dans les revues (p. 276) un article de Maupassant paru le 22 juillet 1883 sous le titre de Saint-Antoine. Est-ce le même article ? Maintes fois, il a repris des articles publiés sous un titre voisin dans un autre journal, à une époque antérieure. Il nous semble surprenant qu’en 1883, Maupassant, fort connu depuis 1880 avec Boule de Suif, ait continué à faire paraître sous ce premier pseudonyme. Qui, parmi nos lecteurs, pourra résoudre cette sorte d’énigme ? Personnellement, sans avoir pu le vérifier, il me semble qu’avant 1880, Maupassant a collaboré à de petits journaux rouennais dont le Tam-Tam. Malheureusement, la collection de ce journal est fort incomplète à la bibliothèque de Rouen et je ne puis, pour l’instant, affirmer que cet article a paru en premier à Rouen. (A. D.) »
Le texte « Saint-Antoine, » que mentionne le découvreur à la date du 22 juillet 1883, est une nouvelle de Maupassant publiée dans La Vie populaire. Elle est initialement parue dans Gil Blas (cinquième année, n° 1232, mardi 3 avril 1883), signée de son pseudonyme Maufrigneuse (1), et a été reprise ensuite en volume dans les Contes de la bécasse. Elle n’a donc rien à voir avec « Le Cochon et la légende de Saint-Antoine, » qui est reproduit à la suite du courrier dans le Bulletin.
Or, il apparaît que ce texte oublié de Maupassant a également été publié sous un autre titre, toujours sous la signature de Guy de Valmont : « Le Marché aux cochons. » Il est paru dans le Musée universel, revue hebdomadaire illustrée (cinquième année, deuxième semestre, Paris : A. Ballue éditeur, Librairie de l’Art, 3 rue de la Chaussée-d’Antin, tome X, n° 240, 1er mai 1877, p. 68-70).
En dehors du changement de titre, l’article du Musée universel présente des différences notables avec celui inséré dans le bulletin des Amis de Flaubert ; outre quelques changements de ponctuation, il est surtout augmenté de trois paragraphes supplémentaires, que nous avons transcrits en caractères gras dans le texte que nous reproduisons ci-dessous.
En feuilletant les pages du Musée Universel, nous avons eu l’heureuse surprise de découvrir un autre article de Maupassant, inconnu à ce jour, intitulé « La Plage de Dieppe, » tome X, n° 243, 23 mai 1877, p. 117-119. Au vu de son thème, il n’est pas interdit de penser que, comme « Le Cochon et la légende de Saint-Antoine, » il a peut-être fait l’objet d’une publication antérieure dans un journal rouennais non encore identifié.
Quoi qu’il en soit, La Porte ouverte est heureuse d’offrir à ses lecteurs la primeur de ces deux textes de Guy de Maupassant, passés jusqu’à présent inaperçus ; on ne manquera pas de remarquer que notre auteur possédait déjà une fort jolie plume.
MONSIEUR N
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(1) Maufrigneuse est le pseudonyme qu’utilisa Maupassant pour signer ses collaborations au Gil Blas, entre octobre 1881 et août 1885, alors qu’il était sous contrat avec Le Gaulois.
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LE MARCHÉ AUX COCHONS
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Les bœufs vont sans résistance à l’abattoir. Leur lourd bataillon s’avance paisible, dans la rue ; et sur la houle que font leurs dos, on voit osciller, comme des mâts de navires, leurs grandes cornes recourbées.
Les moutons, par régiments, vont à la mort, trottinant l’un derrière l’autre, s’arrêtant un moment quand le premier s’arrête, et repartant à l’appel du berger.
Mais les misérables cochons devinent le sort qui les menace, ils crient avec fureur en refusant d’avancer ; leur petit œil rond, plein d’un désespoir obstiné, fait peine ; et tout leur gros corps flasque et graisseux a des frissons d’épouvante.
Pour faire marcher une vache paresseuse, un âne rebelle, un chien désobéissant, on leur attache une corde au cou, après quoi l’on tire dessus ; – mais pour un cochon : – non pas. – Leurs conducteurs ont inventé le plus invraisemblable des procédés.
Vous la connaissez bien, cette affreuse petite queue en tire-bouchon qui semble une ficelle tordue finissant en mèche de fouet. – Elle est solide comme un câble, et suffit à traîner l’énorme ventre de la bête. L’homme se l’enroule au poignet, cette queue, et, comme elle ne se rompt jamais, l’animal vient à reculons glissant sur ses pattes comme sur des roulettes, et grognant de colère et de douleur.
Un jour que je rencontrai un paysan halant de la sorte un cochon monstrueux : « Pourquoi, lui dis-je, le traînez-vous de cette façon ? » L’homme cligna de l’œil d’un air fin, et répondit : « Comme ça, pardine, il ne sait pas où il va. »

Le cochon est, en tout, un des animaux les plus calomniés.
Ne dit-on pas toujours : « Sale comme un porc ? » Il est sale, c’est vrai, mais parce qu’il ne peut faire autrement.
Comme le ciel lui a donné un estomac digérant toute espèce de nourriture, il mange toute espèce de choses. De là cette croyance qu’il se nourrit exclusivement des ordures les plus repoussantes ; de là aussi le proverbe : « On n’engraisse pas les cochons avec de l’eau claire. »
Mais je voudrais bien savoir quel est celui des animaux, à commencer par l’homme, qui deviendrait gras s’il n’était nourri que d’eau claire.
Le cochon aime la fange non pas par nature, mais par éducation et parce qu’on l’habitue à s’y vautrer.
Après tout enfin, s’il mange des ordures, il sait aussi trouver les truffes, ce qui prouve qu’il n’a point encore le goût si dépravé.
Il a ses illustrations dans l’histoire tout comme le cheval ou le chien. Il a causé la mort d’un fils de roi. Il possède aussi des ancêtres légendaires.
Avant Louis VI, surnommé « le Gros », les cochons paissaient librement dans la ville de Paris. Mais l’un d’eux, par maladresse, ayant fait tomber le cheval de Philippe, fils du roi, et ce prince étant mort de sa chute, l’accès des rues, par édit royal, fut désormais interdit aux frères du coupable.
Cependant les bons pères de l’abbaye de Saint-Antoine, à force de prières, et grâce à l’intercession des prélats les plus influents, obtinrent la liberté pour leurs troupeaux, à condition qu’ils porteraient désormais une sonnette attachée au cou.
J’ai parlé de l’abbaye de Saint-Antoine. – Le cochon le plus célèbre dont la tradition nous ait légué le souvenir est bien certainement le compagnon du saint qui donna son nom à cette abbaye.
On connaît très peu son histoire. La voici :
Un roi de Catalogne avait une femme qui était très belle et très bonne. Le diable en fut jaloux et, quittant les enfers, il s’introduisit dans le corps de la reine et lui fit commettre les actes les plus inconséquents. Le pauvre roi fut si désolé de voir sa moitié possédée du diable qu’il appela auprès d’elle les moines les plus vénérés, les anachorètes les plus en renom, les évêques les plus pieux. Ils eurent beau faire, réciter des prières tout le jour et toute la nuit, verser des fleuves d’eau bénite sur le corps habité par Satan, le malin ne voulut pas s’en aller et déjoua tous leurs exorcismes.
Mais la renommée apporta aux oreilles du roi le nom d’un pauvre ermite qui s’appelait Antoine, doué d’une telle sainteté et d’une telle puissance, disait-on, qu’il suffisait qu’il entrât dans un pays pour en chasser tous les démons. (Aussi comme ils se sont vengés quand Dieu leur abandonna le saint !)
Des ambassadeurs lui furent envoyés qui le ramenèrent dans Barcelone, où il rentra au milieu du peuple accouru à sa rencontre et qui s’agenouillait sur son passage.
Les portes du palais étaient grandes ouvertes et il arriva près de la reine possédée. Il se mit immédiatement en prière pour savoir à quel genre de démon il avait affaire et, l’ayant reconnu, le chassa d’un signe de croix. – La reine délivrée embrassa le bon saint. Mais voilà qu’à la stupéfaction des assistants on vit entrer dans la chambre une grosse truie qui déposa aux pieds d’Antoine un pauvre petit cochon qui venait de naître privé de pattes et privé d’yeux. Antoine, sans s’expliquer, sans doute, qui avait pu informer cette bête du miracle qu’il venait d’accomplir, mais comprenant quel service elle attendait de lui, rendit aussitôt la vue au porcelet et, le touchant quatre fois avec l’index, lui fit immédiatement pousser quatre pattes. – Puis, ayant salué le roi, il s’en retourna vers la solitude.
Il marchait depuis un jour perdu dans ses prières et sans regarder ce qui l’entourait, quand il sentit qu’on tirait sa robe par derrière.
Il se retourna et aperçut le petit cochon qui, par reconnaissance, l’avait suivi et ne le quitta jamais depuis.
Voilà pourquoi, si, comme je le crois, la légende est vraie, lorsque le diable, plus tard, persécuta le bon ermite, il s’acharna particulièrement sur son cochon en souvenir de sa délivrance de la reine de Catalogne.
« Nous allons prendre le cochon
« Du bienheureux Antoine ;
« Nous en ferons du saucisson
« Avecque de la couënne. »
GUY DE VALMONT
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(La gravure de Fortuné Meaulle est celle figurant dans l’article.)
LA PLAGE DE DIEPPE
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De toutes les plages de la Manche, celle de Dieppe est peut-être la plus élégante et la plus riche.
Trouville est aujourd’hui bien loin de son ancienne splendeur. Ce pays avait de hauts protecteurs qui ne sont plus et sa gloire est morte avec eux.
Le rivage d’Étretat, avec ses merveilleuses falaises et sa mer bleue comme la Méditerranée, reste encore presque inaccessible et n’est peuplé que d’artistes qui travaillent et de gens riches qui n’ont point besoin de venir à Paris pendant l’été. Le pays est petit, du reste, et ne pourrait contenir beaucoup de monde.
C’est, entre deux collines vertes, une poignée de maisons qu’on dirait jetées du ciel et restées debout au hasard de leur chute, tant elles sont singulièrement plantées dans tous les sens.
Les deux versants de la vallée, peuplés jusqu’à l’eau de chalets enfouis sous des arbres, se précipitent soudain dans la mer en falaises droites, hautes de cent mètres, que terminent les deux arches célèbres appelées porte d’Aval et porte d’Amont. Le pays, en grande partie, appartient à des propriétaires parisiens, et, par conséquent, jusqu’à ce qu’un chemin de fer lui ait donné plus d’extension dans la vallée, il ne pourra recevoir les grandes foules qui se ruent chaque année vers la plage de Dieppe.
Dieppe est une ville, et son faubourg, le Pollet, est presque aussi important qu’elle. Des armées de baigneurs peuvent donc s’y loger sans peine. Dieppe a un chemin de fer, des express directs avec Paris ; ce qui permet aux hommes qui travaillent à la ville tandis que leurs femmes se distraient à la campagne, de venir, en trois heures, les surprendre, et de retourner le lendemain à leurs affaires.
Dieppe est un grand port de mer, ce qui donne aux étrangers, outre les distractions des bains et du Casino, celle de l’entrée et de la sortie des navires.
En outre, Dieppe a un service de paquebots régulier avec Newhaven qui sème chaque jour sur le port des caravanes d’Anglais en veston gris promenant leur lenteur impassible et leur éternelle lorgnette, du vieux château qui couronne la côte jusqu’à l’extrémité des jetées où ils comptent les navires qui passent. Et chaque fois que le bâtiment porte les couleurs britanniques, ils disent, avec la haute gravité de leur orgueil national : « Aoh ! toujours pavillon anglais. »
De plus, à Dieppe, tout coûte fort cher, et les gens riches y vont naturellement par la seule raison qu’ils payent là dix francs ce qui vaut ailleurs cent sous.
Autant sa rivale, la plage d’Étretat, est petite, simple, intime et refermée, autant celle de Dieppe est opulente, luxueuse, magnifique de toilettes chamarrées, bruyante et largement ouverte. La mer s’y développe dans un horizon immense que domine, sur la côte, à la gauche du Casino, le vieux château flanqué de tours, bâti en 1433 par les communes du pays de Caux révoltées contre les Anglais.
Chaque jour, vers dix heures du matin, tous les jeunes gens se pressent au bord de l’eau parce que toutes les jeunes femmes prennent leur bain. On cause beaucoup, on chuchote, on sourit, on admire souvent, on médit davantage. Là, tous les artifices de la toilette sont dévoilés, depuis les amples mystères du corsage jusqu’à la trompeuse fraîcheur du teint. Et tandis que les « vraiment belles » montrent beaucoup, les autres, qui ont laissé dans les cabines leurs séductions artificielles, voilent pudiquement leur insuffisance dans un large peignoir bien fermé.
À côté du vulgaire costume de bain tout noir qui semble un sac où l’on s’enferme, on en aperçoit d’autres tantôt bleus et tantôt rouges, coquets et savants, mariés à la nuance de la peau et à la couleur des cheveux.
Il y a deux façons de passer l’après-midi.
Lorsque le temps est douteux, ou lorsqu’on a reçu une toilette neuve qu’on veut montrer, on se rend au Casino. On s’assied à l’abri du soleil au milieu de la foule des élégantes, en face de la mer. On écoute la musique et l’on rêve… un peu… à ce que doit penser de votre robe madame une telle, là-bas, avec sa toilette de bergère antique, entre ces deux vieux « jadis beaux » à cheveux blancs ; comme un automne… avancé… entre deux hivers.
S’il fait du soleil, on prend une voiture et l’on va, en bande, dans la forêt d’Arques.
Elle est entre deux vallées où coulent deux rivières, l’Eaune et la Béthune, qui se réunissent pour former l’Arques.
C’est une belle et vraie forêt, épaisse, profonde, pleine d’oiseaux, pleine de bêtes, pleine de bruits. Les grands arbres se courbent sous le vent puissant de la mer, qui les fait gémir plus fortement que la brise amollie des plaines. On y sent la terre grasse qui enfante, les herbes, les feuilles et la résine des sapins. Là, dans cet enveloppement de verdure, les belles dames passent avec des toilettes roses, tantôt folles, grisées par ces effluves de sève, tantôt graves et comme alanguies. Elles regardent ces arbres énormes qui ne ressemblent guère aux bosquets en carton des environs de Paris où courent des lapins apprivoisés, où fleurissent des plates-bandes de géraniums, où chantent des serins dans des cages. Quelquefois l’on va jusqu’au château de Tourpes où naquit Gabrielle d’Estrées ; quelquefois jusqu’à celui de Longueville qui fut à Duguesclin et à Dunois.
Le soir, on retourne au Casino. On y danse, on y écoute de la musique, on y voit jouer des vaudevilles et des opérettes. Hélas ! on y perd aussi bien des réputations. Que voulez-vous ? ces messieurs ne viennent que le samedi. Il faut bien se distraire un peu quand on est seule ; il n’y a que les mauvaises langues, d’ailleurs, qui peuvent y trouver à redire, et l’on se moque des mauvaises langues.
GUY DE VALMONT
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(Illustration : Eugène Boudin, « Sur la plage, Dieppe » ; huile sur toile, 1864)
M. le grand chambellan, comte de Steckenfeld, insista (n’était-ce pas au moins la sixième fois ?) :
« Votre Altesse… Puis-je faire entrer le condamné ? »
Son Altesse le prince Électeur leva vers lui sa moue lippue et amère. C’était un énorme jeune homme étouffant dans sa graisse, garni de rubans et de dentelles, sa grosse face ronde encadrée par les deux descentes frisées d’une perruque sans grâce. Il jeta sa plume d’oie sur le papier zébré de ratures où le madrigal qu’il prétendait rimer refusait d’éclore ; et il repoussa la table qu’un maître ébéniste avait faite incurvée, afin que le ventre de Son Altesse y pût trouver sa place.
« Le condamné… L’a-t-on drogué, celui-là, comme j’avais dit ? Se tiendra-t-il tranquille ? Je ne veux plus, – entendez-vous, monsieur de Steckenfeld ? – je ne veux plus de scènes comme la dernière. Ou bien je supprimerai cette coutume…
– Votre Altesse ne pourrait pas, fit le comte avec un fantôme de sourire qui pinça ses lèvres pâles. Voilà des siècles que vos ancêtres donnent audience aux condamnés à mort, pour les gracier ou les envoyer au supplice.
– Fort inutile en ce qui me concerne, monsieur. Gracier, moi ! À d’autres ! Il faut que justice se fasse, j’imagine ! »
Il s’était levé pesamment sur ses courtes jambes épaisses. Ses mollets de dondon tendaient la soie blanche des bas à coins d’or. Il poursuivit, moins haut, d’un ton mal assuré, en jetant de-ci de-là des coups d’œil fuyants :
« Mais je ne veux plus… Cette fille, cette belle fille, en vérité, cette… comment déjà ? – Clara… Clara…
– Stoffel, monseigneur. Clara Stoffel.
– … qui hurlait : « Innocente ! Innocente ! » en m’étreignant les genoux, et puis qui m’a menacé et injurié, la garce ! Non, plus de ça, hein ? Celui d’aujourd’hui, je vous demande : est-il drogué ?
– Soigneusement, monseigneur. Mais… le temps qui s’écoule peut dissiper le brouillard où l’a plongé la drogue et je ferai respectueusement observer à Votre Altesse…
– C’est bon. Faites venir… Quoi ? Qu’est-ce ? »
Un laquais géant, chamarré des lourds galons de la livrée princière, venait d’entrer. Immobile et raide, il fit part :
« C’est le perruquier de monseigneur, M. Wehmer. Il apporte… »
Les bajoues du Prince tremblotèrent de joie.
« Il l’apporte, déjà ? C’est merveilleux ! Qu’il vienne ! Qu’il vienne !
– Mais, monseigneur, risqua la chambellan désolé, le condamné…
– Il attendra. Vous ne comprenez donc pas, Steck, que Wehmer m’apporte ma nouvelle perruque ? Je l’ai envoyé à Paris, le mois passé, pour qu’il copie les perruques mêmes du roi Louis XIV. Aussitôt rentré, il s’est mis à l’ouvrage. Le voilà. Bonjour, Wehmer, bonjour ! Montrez, montrez vite ! »
Wehmer écourta ses révérences. Il avait un air triomphant. D’une boîte fort galante qu’il tenait, il sortit, vaste, souple et léger, le postiche aux mille boucles blondes, et en coiffa son poing qu’il éleva dans l’espace.
« Donne ! Donne ! faisait le prince, agité de convoitise. Cette fois, tu as réussi. C’est joli, joli, joli ! »
Il avait jeté au hasard sa perruque disgracieuse, et il apparaissait, prématurément chauve, le crâne tout nu et minuscule.
Wehmer, bras arrondis et petits doigts en l’air, lui arrangea la chose sur la tête et jusqu’aux épaules.
Le prince se regardait aux panneaux de miroir qui ornaient une porte. Il exultait.
« Admirable ! Charmant !.. Elle me serre un peu ; tu y remédieras demain ; aujourd’hui je la garde. Un bijou ! Comme cela vous change une personne ! Parbleu ! c’est le Roi-Soleil que je vois là. Je lui ressemble, hein ? Monsieur de Steckenfeld, je veux souper ce soir en grand gala. Et surtout que Mme de Frölich soit de la fête !
– C’est entendu, monseigneur. Mais… Wilhelm Tauchnitz ?
– Qui ? Quoi ? Tauchnitz ? Quel Tauchnitz ? »
M. de Steckenfeld désigna la porte opposée :
« Le condamné.
– Je ne veux pas le voir. Qu’on l’exécute demain, comme il est prescrit.
– Votre Altesse doit l’entendre, » dit fermement le comte.
L’autre, devant le miroir, tournait la tête complaisamment de droite et de gauche.
« Que vous êtes ennuyeux, mon pauvre ami !… Merci, Wehmer, retirez-vous. Très content de vos services. Ma bourse, tenez. »
Le perruquier partit en empochant la bourse ; M. de Steckenfeld se dirigea vers cette porte du fond, l’ouvrit et fit un signe.
Entre deux gardes superbes qui conduisaient sa marche incertaine, Wilhelm Tauchnitz s’avança, comme accablé de sommeil.
Un paysan livide, complètement hébété. La drogue faisait tout son effet.
On le mit à genoux et on le maintint, car il se serait couché pour dormir.
Au fond du miroir où il contemplait sa perruque à la mode de Versailles, l’Électeur-poussah l’aperçut. Et, sans même se retourner :
« Emmenez-le, voyons ! Cela suffit, quoi ! »
Cependant, M. de Steckenfeld, hautain et dégoûté, piquait du bout d’un doigt les côtes du condamné, lui soufflant :
« Dis « grâce » ! Allons, dis-le ! »
Le misérable entendait-il seulement ? M. de Steckenfeld haussa ses épaules de velours noir, refit un signe. On emmena le dormeur.
« N’est-ce pas, dit le prince, qu’elle me va à ravir ? Mais ne perdez pas de temps, mon cher comte. Un souper magnifique, eh ? Je mettrai mon habit bleu turquoise qui a des broderies d’argent… Dommage qu’elle me serre un peu. Bah ! Un rien. Wehmer l’élargira demain, avant mon lever. S’il vous plaît, dans l’antichambre, dites qu’on m’apporte à boire… Mon vin de Tokay. »
Il buvait inconsidérément tout le long du jour. À la promenade, les coffres du carrosse contenaient des flacons, et tout le monde s’arrêtait pour que Son Altesse bût commodément, sans que les cahots s’y opposassent.
À l’heure du souper, le monstrueux jeune homme était écarlate sous sa perruque blonde et dans le satin du bel habit d’azur et d’argent.
« Il fait chaud ! » dit-il à Mme de Frölich, qui, l’éventail battant, souriait près de lui.
On servit. La longue table éblouissait de flambeaux, de surtouts, de cristaux et de fleurs. De service en service, la gaieté s’enflait. La chère était exquise, les vins mémorables, les femmes divines. Le maître, toutefois, rouge comme pivoine, restait soucieux, contre son habitude.
« Qu’avez-vous, monseigneur ?
– Rien, rien, madame. D’être à côté de vous, le plaisir, l’émotion… »
Mme de Frölich continua de sourire. Il la désirait ardemment. Pour tout l’Empire, il n’eût avoué la migraine qui lui cognait le crâne.
« C’est cette perruque, » pensait-il.
Mais qu’y faire ?
Telle était sa souffrance, pourtant, qu’il dut, bien à regret, y céder. Soudain, au milieu des danses qui suivirent le souper, on ne le vit plus. Il s’était retiré en tapinois pour gagner son lit.
« Ah ! cette perruque, cette perruque ! dit-il au valet de chambre qui le déshabillait. C’est pire qu’un instrument de torture ! »
On mit la perruque sur un champignon de bois tourné et le prince dans ses draps, une compresse d’eau froide sous son bonnet de nuit. De rouge, il était devenu violet. Et tout à coup voilà qu’il se prit à battre la campagne, arrachant compresse et bonnet, criant qu’il endurait le martyre et suppliant qu’on lui ôtât cette perruque de malheur – bien qu’il ne l’eût plus, en vérité, sur la tête.
Les médecins arrivèrent, tout noirs. Comme on le saignait, il mourut sous leurs yeux. Et ils murmurèrent en latin :
« Corpulence, excès de table, indigestion… »
Le perruquier vint ranger la perruque. C’était sa charge. Ce faisant, il déplorait, à l’oreille d’une appétissante camériste :
« C’est pitié que cela n’ait servi qu’un seul jour. Les plus beaux cheveux du monde ! Ne le répétez pas : je les avais achetés très cher au bourreau. Oui donc : cette fille, vous savez, cette belle blonde qu’il a décapitée dernièrement, une nommée Clara Stoffel ; c’étaient les siens. »
La poulette lui dit, assez impressionnée :
« Est-ce qu’ils sont morts ? Il paraît que nos cheveux, cela vit encore longtemps après nous ! »
Et il dit :
« Moi, vous savez, je ne sais pas. Peut-être bien. »
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(Maurice Renard, in Le Matin, « Les Mille et un matins, » n° 19615, samedi 4 décembre 1937 ; illustration de George Cruikshank pour Jerry Jarvis’s Wig: A Legend of the Weald of Kent)
Au mois de mars 1938, le célèbre physiologiste Clément Choysel, ayant trouvé le moyen de réaliser ce qui, jusqu’alors, n’avait été qu’imaginé par quelques romanciers épris de fantaisie, s’endormit volontairement pour une période de soixante-deux ans. Il en avait quarante-cinq.
L’opération, assez compliquée, de sa mise en sommeil se fit en présence de sa nombreuse famille et de plusieurs savants, ses amis et collaborateurs. Ces derniers, bien entendu, n’ignoraient rien de ce qu’il faudrait faire, en l’an 2000, à pareille saison, pour réveiller Clément Choysel, si toutefois la chose était possible. Le fils aîné du dormeur, Stéphane Choysel, avait pris la direction de toute l’affaire et entendait suivre, avec une méticuleuse fidélité, les instructions de son audacieux père. Mais il va sans dire que ces messieurs comptaient sur leurs successeurs et non sur eux-mêmes pour procéder, soixante-deux ans plus tard, au ravivage du distingué sujet.
Clément Choysel, bien persuadé que sa méthode permettrait qu’on l’éveillât, au seuil du XXIe siècle, sans que l’âge eût marqué sa trace sur son corps endormi, ferma les yeux sur la vision du laboratoire où l’assistance émue le regardait s’assoupir…
Il les rouvrit, ces yeux, sur le spectacle d’une immense salle, d’une sorte de cirque dont les hauteurs s’arrondissaient en coupole. Une foule innombrable occupait les gradins. Il en était le centre. Des personnages, vêtus de maillots blancs et collants, l’entouraient. L’un d’eux, qui guettait à coup sûr le lever des paupières, lui dit doucement à l’oreille :
« Bonjour, grand-père ; ne parlez pas encore. Je suis votre petit-fils : Arthur. C’est aujourd’hui le 30 mars 2000, jour que vous avez fixé vous-même. J’espère que vous avez bien dormi. Nous vous transporterons dans une jolie chambre tranquille dès que vous aurez pu témoigner manifestement votre retour à la vie. C’est à cause du public. Je n’ai pas cru devoir négliger une aussi magnifique occasion de faire recette. Vous m’approuverez, j’en suis sûr…
– À boire ! » murmura Clément.
Et il éternua, ce qui est classique. Aussitôt, une ovation retentit. Clément Choysel, ayant bu un peu d’eau sucrée, fut emmené sur une civière. Il remarqua, en ce moment, que la gigantesque salle était éclairée à l’électricité. La foule se pressait sur son passage ; les faces de tous ces gens-là lui semblèrent blafardes ; mais il était encore dans un état de faiblesse qui le laissait indifférent aux détails de l’ambiance.
Quelques heures plus tard, il en allait tout autrement. Clément Choysel, revigoré par l’ingestion de drogues appropriées, causait au ralenti avec son petit-fils.
Le docteur Arthur Choysel avait soixante-cinq ans et paraissait de vingt ans plus âgé que son aïeul, lequel avait vraiment assez bon visage, malgré sa maigreur et en dépit de sa barbe, qui avait poussé drue et bien noire, accentuant le creux des joues.
Clément Choysel s’enquit des uns et des autres, morts et vivants. Mais, scientifique avant tout, il s’intéressait principalement aux observations qu’on avait faites de son cas durant son long sommeil, ainsi qu’à l’état du monde en cette année de grâce 2000 après Jésus-Christ. Il ne doutait pas que la science n’eût fait des progrès inouïs ; que la civilisation ne se fût admirablement raffinée ; et, se rappelant les « anticipations » qu’on avait faites jadis pour tenter de prévoir ce que serait l’an 2000, il était impatient de voir si la réalité en confirmait quelques-unes.
« À propos, dit-il, je suppose que nous sommes à Paris ?
– Certes !
– Ne pourrait-on me transporter dans une chambre avec des fenêtres ? Cette lumière artificielle… Est-ce une clinique, ici ? »
Puis, sautant à d’autres idées :
« Et l’Europe, où en est-elle ? Et l’Asie ? ? La paix ? L’humanité, enfin ?
– Grand-père, lui dit son vieux petit-flls, vous reprenez contact avec vos semblables à une date qui restera fameuse dans l’histoire des peuples et de leur bonheur…
– Vraiment ? fit Clément Choysel, de qui les yeux brillèrent.
– La terre est en joie, l’homme renaît depuis quelques jours. Une nouvelle vient d’être annoncée qui nous comble d’allégresse.
– Quoi donc ?
– Une découverte, dit Arthur en regardant son interlocuteur avec une étrange attention. Une découverte scientifique…
– Laisse-moi chercher. S’agit-il d’une trouvaille tout à fait imprévue ? Ou bien, de mon temps, était-ce déjà « dans l’air » ? Le cherchait-on déjà autrefois, quand je me suis endormi ?… Une découverte ! C’est si beau, une découverte ! Je me souviens, moi ! Les sérums de Pasteur ! La radio ! La conquête du ciel par l’avion !… Que cherchions-nous encore, voyons ?… Non, ne me dis rien. Je voudrais deviner moi-même, tout seul… Mais, Arthur, je te prie, fais-moi donner une autre chambre. J’ai hâte de revoir la lumière du jour !
– Il n’y a pas d’autre chambre, dit lentement Arthur. Nous habitons sous terre depuis longtemps. Toutes les villes ont émigré dans les profondeurs du sol. Le Paris que vous avez connu est au-dessus de nous, et il n’en reste qu’une cité déserte, des maisons vides, des rues silencieuses. Et il n’est pas une capitale, ni un village, sur toute la surface du globe, qui ne soient ainsi : morts, doublés par une capitale ou par un village souterrains. Morts, vous dis-je, et peuplés d’êtres pâles qui remontent au jour dès qu’ils le peuvent, pour courir la campagne et respirer le grand air. Mais habiter en surface, en agglomérations surtout, il y a longtemps que c’est défendu.
– Est-ce possible ? s’exclama Clément. Quoi ! Le monde n’a pas désarmé et nous en sommes là ?
– Nous en étions là, grand-père. Mais tout est changé, Dieu merci ! Maintenant les hommes vont pouvoir revivre sous le ciel. Je vous l’ai dit : la découverte la plus bienfaisante de tous les siècles vient d’être faite ! À plusieurs reprises, on l’avait crue accomplie ; ce n’étaient que fausses joies. Aujourd’hui, c’est sûr. Et c’est superbe !
– Ainsi, dit tout bas le savant, on a trouvé quelque procédé qui paralyse les avions, qui leur interdise le vol ? C’est bien cela ?
– C’est cela. »
Le dormeur, réveillé, leva ses mains diaphanes et dit seulement :
« Pauvres hommes ! »
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(Maurice Renard, in Le Matin, « Les Mille et un matins, » n° 19720, samedi 19 mars 1938)
« Vous croyez, me dit-il, que le temps des légendes est révolu ? Vous vous imaginez que le vieux fonds des histoires fantastiques est bel et bien bouclé ? Et qu’il n’en peut plus naître aucune, à notre époque de lumière et de raison ? Quelle erreur ! La source des légendes est inépuisable – et multiple. Des légendes, mais, mon cher, il ne cesse de s’en former derrière nous, dans le passé, tout autant que jadis. Tenez, moi qui vous parle, j’en connais une qui ne date que de trente et quelques années. D’où sort-elle ? D’Allemagne, s’il faut en croire le nom d’un des héros, tel que le narrateur me l’a dit. Mais rien ne prouve que cette histoire n’a pas été modifiée selon les pays qu’elle a parcourus, et qu’il n’en existe pas de versions anglaise, danoise ou espagnole, dont l’une serait la leçon originale. L’homme qui me l’a contée l’avait entendue de la bouche d’un voyageur bavarois, qui causait, en wagon, avec une dame, là-bas, du côté de Munich. Mon conteur ne leur avait pas adressé la parole. Il s’était borné à retenir l’histoire. Et peut-être ne me l’a-t-il pas rapportée exactement. N’est-ce pas ainsi, d’ailleurs, que les légendes s’embellissent, chemin faisant, de tout ce qu’on y ajoute et aussi de tout ce qu’on en retranche ?
Une légende, oui, dans toute l’acception du mot. Une légende qui vient, après bien d’autres, enrichir le bagage d’un certain sire décidément éternel et dont le monde se plaira toujours à redouter la rencontre ; pour quoi ce même monde se plaît non moins, de temps en temps, à inventer, qu’on l’a revu et qu’il s’est conduit comme ceci et comme cela, toujours à sa façon, qui ne change guère.
Je commence.
Au début de ce XXe siècle, vivait un homme honnête, pieux et bon, appelé Ludwig Brehmer, qui habitait, l’été, un chalet dans la montagne.
Un soir d’orage, il vit un éclair aveuglant sillonner l’espace. La foudre était tombée non loin de là. Et aussitôt un lugubre cri s’éleva dans les ombres du versant couvert de sapins, de prés et de rochers.
Ludwig Brehmer sortit aussitôt de sa maison et se dirigea vers l’endroit où quelqu’un venait de crier si terriblement. Il faisait très chaud et très lourd. De larges gouttes commençaient seulement à tomber.
D’affreux blasphèmes guidèrent Ludwig. Il distingua bientôt une sombre forme humaine qui dévalait vers lui en boitant, en maugréant et en levant le poing vers les nuages.
« Pour Dieu et avant tout, supplia Ludwig bien haut, ne blasphémez pas ainsi ! Quelle utilité de vous en prendre au Seigneur, monsieur ? Mais dites : avez-vous été foudroyé ? »
L’autre se taisait. Un peu plus haut que lui, sur la pente, là même d’où il venait, l’herbe brûlait, pour avoir subi la décharge fulgurante du ciel. Ludwig Brehmer monta l’éteindre, en tapant avec sa canne.
« Aidez-moi, que diable ! » fit-il.
Mais l’homme sombre, toujours muet, se frottait les côtes. Quand Ludwig le rejoignit, il vit que ce promeneur nocturne avait la peau noire comme celle d’un nègre ; mais peut-être était-ce là une conséquence du coup de foudre ? Le malheureux sentait le brûlé comme au sortir d’un incendie ; au bord de sa longue pèlerine de touriste, un feston de feu rongeait l’étoffe ; une fumée, empestant le soufre, montait du personnage.
« Attention ! s’épouvanta Ludwig. Vous flambez ! »
L’homme ricana, et il étouffa de ses mains le liseré dévorant, sans paraître éprouver la morsure du feu.
Interloqué, Ludwig Brehmer ne lui dit pas moins :
« Vous avez reçu un terrible choc… Venez chez moi, vous remettre.
– Bah ! Ce n’est pas le premier ! maugréa l’inconnu.
– Vous avez fait la guerre, sans doute ? »
Seul un ricanement lui répondit encore.
« Appuyez-vous sur moi. Vous boitez…
– Je boite toujours, » fit l’homme avec un rire amer.
Il étendit une jambe. Ludwig aperçut confusément un maigre mollet pris dans un gros bas, entre une ample culotte et un brodequin de pied-bot.
« Excusez-moi, dit-il, je ne suis qu’un malappris. »
Il n’osait pas questionner davantage cet étrange infirme. Quand ils furent entrés dans le chalet, le pied-bot voulut demeurer à l’écart de la lampe. Il était vêtu de noir et sa peau était réellement noire aussi, sans toutefois que ses traits fussent ceux d’un nègre. Était-ce quelque Hindou ? Était-ce un phénomène ?
Ce malheureux dégageait une telle odeur de roussi que son hôte s’en trouva incommodé et qu’il fut soulagé lorsque le foudroyé se fut retiré dans la chambre d’amis, sans avoir accepté le moindre réconfort solide ou liquide.
Le lendemain, Ludwig Brehmer, levé dès l’aube, frappa à la porte du voyageur. Il le trouva devant un chevalet, en train de peindre un paysage. Une magnifique boîte de couleurs, une palette, toute une gerbe de pinceaux. Pourtant, Ludwig aurait parié que, la veille, l’homme ne portait aucune espèce de fardeau. D’où sortait donc cet attirail ? Il fallait qu’il l’eût dissimulé sous sa pèlerine…
L’odeur de roussi persistait. D’ailleurs, non seulement la fenêtre était close, mais les rideaux restaient à demi fermés, ce qui créait une lumière obscure fort peu favorable à l’exercice de l’art pictural.
« Bonjour, monsieur, comment cela va-t-il ? dit Ludwig, sans avoir l’air de rien.
– Admirablement ! lui fut-il répondu. Je vous suis reconnaissant de votre hospitalité, monsieur. Et voyez : je brosse une petite toile, pour vous en remercier. »
Ludwig crut alors s’apercevoir que l’homme était plus noir encore qu’il ne l’avait cru. On aurait dit que l’ombre de la nuit s’attardait sur sa face, et même sur tout son être. C’était bien curieux et inexprimable. Et cela faisait comprendre vaguement pourquoi il craignait la clarté.
« Qu’est-ce que c’est ? dit Ludwig en se penchant vers le tableau avec beaucoup d’empressement et d’amabilité.
– C’est, répondit le singulier peintre, la vue d’une belle cité que j’ai traversée au cours de mes voyages, et dont, soit dit en passant, je n’eus pas trop à me louer… Voici le tableau terminé. Acceptez-le. Je vous salue, monsieur !
– Quoi ! Partir déjà ? J’espérais vous garder ici durant quelques jours…
– J’ai trop à faire. Voyager, voyager, tel est mon lot !
– Adieu donc ! » regretta Ludwig en remarquant la grimace qui, sur ce mot, avait crispé le visage ténébreux de son interlocuteur. Il le reconduisit jusqu’à la porte. Le voyageur ne voulut pas qu’il allât plus loin, et s’en fut, cahin-caha, si noir, si noir qu’il semblait entouré d’ombre, comme on représente, rayonnant de lumière, le Seigneur Dieu.
Alors, Ludwig remonta dans la chambre d’amis.
Le tableau était placé sur la cheminée, car il n’y avait plus là ni chevalet, ni palette, ni couleurs, ni pinceaux.
Et Ludwig fut pris d’une grande épouvante en voyant que les rues de cette ville si bien peinte étaient animées ; que des gens y passaient ; qu’aux fenêtres des maisons, il y avait des hommes, des femmes, des enfants qui bougeaient en regardant dehors. Des arbres s’inclinaient sous la brise. Des nuages glissaient dans le ciel…
Terrifié, frémissant d’une horreur indicible, Ludwig Brehmer, d’un violent coup de poing, creva la toile diabolique…
Et ce fut juste à ce moment, le 8 mai 1902, que la ville de Saint- Pierre, dans l’île de la Martinique, s’écroula tout entière, comme si vraiment cette immense catastrophe eût été l’œuvre d’un poing gigantesque et destructeur. »
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(Maurice Renard, in Le Matin, « Les Mille et un matins, » n° 19301, samedi 23 janvier 1937 ; illustration de Georges Lorin)
Un poète indien a dit que les éléphants étaient les seuls animaux qui eussent le sentiment de la justice. La violence et la contrainte ne réussissent jamais avec eux ; d’ailleurs, ils sont doués d’une perspicacité rare et d’une habileté peu commune. À Sureta, des éléphants mâles avaient été dressés à scier des troncs d’arbres. La femelle passait la journée à souffler délicatement de sa trompe la sciure de bois pour faciliter le travail. Et sitôt que le sifflet de l’usine annonçait la fin de la journée, elle s’interposait et faisait arrêter le travail sans souffrir qu’aucun mâle continuât sa besogne une minute de plus.
À Calcutta, un éléphant avait pour cornac un ivrogne qui, ayant acheté des noix de coco, s’était amusé à en briser les coques sur le crâne épais de l’animal. Celui-ci ne fit pas mine de s’être aperçu de l’injure, mais le lendemain, à la même heure, il prit à l’étalage du même marchand une noix de coco dont il fracassa le crâne de l’imprudent.
Mais tout ceci n’est rien à côté de la stupéfiante histoire qui fait en ce moment le tour de la presse anglo-indienne.
L’entrepreneur des docks de Bombay possédait une douzaine d’éléphants qui travaillaient toute la journée au déchargement des navires et accomplissaient sans fatigue le travail de deux ou trois cents dockers.
Les éléphants, sans y être contraints par personne, arrivaient le matin sur le quai à l’heure exacte ; le plus vieux d’entre eux répartissait entre ses congénères les fardeaux qu’on lui désignait d’une façon tellement équitable qu’on n’eût pas trouvé la différence d’un kilogramme entre le chargement de deux animaux ; et jamais il ne dépassait pour aucun de ses camarades un poids convenu et, pour ainsi dire inscrit d’avance, dans la mémoire mathématique des pachydermes.
D’un commun accord, un peu avant le coucher du soleil, les éléphants, très probablement partisans de la journée de huit heures, abandonnaient le chantier et se rendaient processionnellement au bureau de l’entrepreneur. Tour à tour et par rang d’âge, ils se présentaient à un guichet où un employé délivrait à chacun d’eux une bouteille de mauvais alcool de riz. Ils saisissaient le flacon par le goulot avec leur trompe, en absorbaient d’un trait le contenu et rentraient se coucher dans un ordre admirable, sans être gardés par aucun cornac.
Cependant, à la suite des protestations d’un ministre d’une secte très sévère de passage à Bombay, l’entrepreneur qui, pour les stimuler, avait eu la mauvaise pensée d’habituer ces pauvres animaux à l’alcool, résolut de leur supprimer leur ration de liqueur.
Les éléphants défilèrent dignement devant le guichet fermé et regagnèrent leur écurie sans donner aucune marque de mécontentement.
L’entrepreneur s’applaudit de sa vertueuse initiative, qui, en même temps, représentait une sérieuse économie. Mais bientôt il fut obligé de déchanter.
Le lendemain, il fut impossible de persuader les éléphants de se rendre au travail. Les y forcer ? Il ne fallait pas y songer ; les éléphants ne cèdent jamais à la brutalité et en tirent toujours une éclatante vengeance. Toute la journée, ils restèrent paresseusement couchés sur leur litière et ne consentirent à se lever qu’à l’heure de la distribution quotidienne d’alcool qui, ce soir-là, leur fut faite avec une générosité inaccoutumée.
Le lendemain matin, à l’heure exacte, tous les pachydermes se trouvaient sur le quai et procédaient à l’embarquement de plusieurs milliers de balles de coton avec un zèle digne d’éloges.
Nous soumettons le fait sans commentaires à la sagacité des psychiatres et des sociologues, sans distinction d’école.
GUSTAVE LE ROUGE
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(in Le Monde illustré, n° 4105, 22 août 1936)
« Nous nous croyons libres. Le sommes-nous ? Les actes que nous accomplissons, avec la certitude de n’obéir qu’à notre volonté, ne sont-ils que le résultat de poussées, de suggestions, d’ordres tyranniques émanés de despotes insaisissables ? Peut-être avons-nous affaire à des despotes beaucoup plus forts que nous, et plus intelligents. L’humanité n’est peut-être que leur bétail, – un bétail dont ils se nourrissent. Quand nous souffrons, quand nous sommes malades, pourquoi ne l’auraient-il pas décidé, pour nous prendre de l’énergie, du fluide ou je ne sais quoi, et réparer ainsi leurs propres pertes physiologiques ? Quand nous mourons, serait-ce qu’ils nous tuent ? »
Nous reprenons aujourd’hui l’exhumation des contes oubliés de Maurice Renard avec la publication de trois récits appartenant au merveilleux scientifique : « Gardner et l’invisible, » « Eux » et « L’Œil fantastique. » Leur filiation est explicitement établie par Maurice Renard dans la dernière nouvelle du cycle, avec la mention des morts tragiques de Gardner et de Chambrun, les deux principaux protagonistes des textes précédents. Selon l’indication même de l’auteur, elles formeraient donc une sorte de triptyque sur le même thème : celui des Invisibles, ces terrifiantes créatures que nos sens sont impuissants à percevoir, et qui gouvernent peut-être l’Humanité à son insu. Ces trois variations n’avaient encore jamais été réunies jusqu’à présent.
MONSIEUR N
GARDNER ET L’INVISIBLE
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Gardner habitait maintenant une jolie maison à Nogent, au bord de la Marne. J’allai le voir dès le début de mon séjour à Paris. Notre dernière rencontre datait de deux ans. Il me reçut avec un enthousiasme où je distinguai une pointe de fébrilité. Cela me surprit, car j’avais toujours connu en Gardner le plus flegmatique des chimistes.
Vieilli ? Changé plutôt. Gardner était à présent un personnage saccadé, agité et presque bavard, avec des yeux où brillait une ardeur distraite. L’air occupé d’autre chose. Si bien qu’une de mes premières paroles fut :
« Au moins, Gardner, je ne vous dérange pas ? »
Il me prit les mains.
« Vous, mon cher Krauss ? Une pareille pensée ? Je vous jure que votre visite est la chose que je pouvais souhaiter le plus au monde, vous entendez ?
– Trop gentil ! dis-je en souriant.
– Ne répondez pas comme cela. Je ne vous ai pas dit une politesse banale, Krauss… »
Il me tenait aux épaules et plongeait son regard dans mes yeux. Puis, se séparant de moi brusquement, il se mit à marcher en tous sens, se rongeant les ongles, se frottant la face sans ménagements, et parfois s’arrêtant devant la grande baie vitrée qui donne sur la rivière et ses arbres magnifiques.
Il s’immobilisa tout à coup et me fixa de ses prunelles qui semblaient toujours ne vous regarder qu’accessoirement.
« Krauss… Vous êtes le meilleur homme que j’aie rencontré dans ma vie. L’ami le plus sûr. Il faut que quelqu’un sache ce que je fais. Ce sera vous. »
Je ne répondis rien et m’efforçai de prendre une attitude grave et digne. Il réfléchit encore pendant trois ou quatre minutes, ce qui est très long en réalité, et il se décida, en faisant un nouveau geste nerveux :
« Ah ! Tant pis !.. Voyez-vous, Krauss, j’hésitais sur la façon de vous confier mon secret. Devais-je vous parler à haute voix, ou bien écrire, ou bien employer quelque autre procédé ? Plus j’y réfléchis, plus je crois qu’il est inutile d’y réfléchir, puisque je ne sais rien d’eux, rien de leurs sens ni de leur savoir, et que peut-être ils lisent dans ma tête toutes mes pensées.
– Hum ! fis-je. De qui s’agit-il, mon cher Gardner ?
– Venez, Krauss. »
Il me fit traverser son laboratoire, qui offrait un admirable et incompréhensible spectacle. C’était une vaste salle lumineuse, remplie de choses inconcevables, de dispositifs mystérieux, de reflets cristallins, de feux rouges, de petits bruits d’ébullition et de fuite de gaz, d’odeurs inquiétantes. Puis, par un étroit escalier montant, Gardner m’amena dans une chambre plus spacieuse encore, qu’il éclaira au moyen d’une forte lampe à arc, car elle était obscure comme un caveau.
D’un geste bref, avec un coup d’œil d’une extrême vivacité, il me désigna, sortant du mur, une série de tubes munis de robinets et qui donnaient à même l’espace. Ces tubes semblaient préparés pour fournir du gaz à des appareils de chauffage. Gardner me dit rapidement qu’ils communiquaient avec le laboratoire.
J’étais de plus en plus étonné et même impressionné de l’instabilité de ses regards ; il ne cessait de les promener de haut en bas et de droite à gauche, comme un malade, sujet à des hallucinations, interroge le vide avec la crainte des fantômes qui peuvent s’y former. Une intense préoccupation avait ressaisi Gardner ; il fit, pour la troisième fois, un geste brusque, d’incertitude, d’anxiété, et ce fut à voix basse, la bouche contre mon oreille, qu’il m’exposa l’étrange conception de son entreprise :
« Krauss, après tout, je vous dirai la chose aussi vite que possible ; c’est plus prudent. Écoutez, Krauss : c’est ici que le monde invisible doit apparaître pour la première fois à des yeux humains.
– Le monde invisible ? » murmurai-je, stupéfait.
Il secoua la tête, d’impatience.
« Allons, dit-il, vous savez bien que nos cinq sens sont impuissants à nous faire percevoir tout ce qui existe. Des sens, il en faudrait probablement des milliers pour avoir une perception totale du monde. Nous sommes donc entourés d’une quantité de choses et d’êtres que nous ne voyons pas, que nous n’entendons pas, que nous ne sentons d’aucune manière, parce qu’ils sont invisibles, silencieux, impalpables, etc. Voilà le mystère au milieu duquel nous vivons et qui n’est pas niable. Depuis cent ans, la science a découvert assez de choses, assez d’êtres jusqu’alors insoupçonnés, pour que nous soyons certains de n’être pas sur terre aussi seuls qu’il paraît. Des compagnons invisibles nous environnent. Ils nous croisent sans bruit, ils nous traversent peut-être, ils sont mêlés à notre existence sans que nous nous en doutions. Leur présence n’est, sans doute, pas sans effet sur la nôtre. Sans eux, nous ne serions pas ce que nous sommes, de même que, sans les microbes et les radiations, nous aurions un genre de vie tout à fait différent. Une possibilité terrible, ce serait que, parmi ces invisibles, il y en eût qui fussent nos maîtres…
– Comment !
– Oui, Krauss. Nous nous croyons libres. Le sommes-nous ? Les actes que nous accomplissons, avec la certitude de n’obéir qu’à notre volonté, ne sont-ils que le résultat de poussées, de suggestions, d’ordres tyranniques émanés de despotes insaisissables ? Peut-être avons-nous affaire à des despotes beaucoup plus forts que nous, et plus intelligents. L’humanité n’est peut-être que leur bétail, – un bétail dont ils se nourrissent. Quand nous souffrons, quand nous sommes malades, pourquoi ne l’auraient-il pas décidé, pour nous prendre de l’énergie, du fluide ou je ne sais quoi, et réparer ainsi leurs propres pertes physiologiques ? Quand nous mourons, serait-ce qu’ils nous tuent ?
– C’est effrayant ! balbutiai-je.
– Or, continua-t-il, j’ai trouvé le moyen de rendre visible momentanément tout ce qui ne l’est pas normalement. Dans cette salle close, que je ferai envahir par un mélange gazeux, tout ce qui est invisible m’apparaîtra. Je verrai, Krauss, comme je vous vois, ce que nul homme n’a jamais vu : les êtres qui sont au-delà de nos sens, leurs corps, leurs mouvements. Ce sera le commencement d’une lutte immense, en tout cas d’une ère d’observations illimitée.
Quand je dis que j’ai trouvé… Non. Il me faut encore huit jours, et tout sera au point. Quel triomphe, alors ! À moins que…
– Achevez ! Que craignez-vous ?
– Vous le savez bien, maintenant, Krauss. Vous ne seriez pas si blême…
Êtes-vous très occupé à Paris ? reprit-il plus froidement. Vous serait-il possible de venir me voir tous les jours ? Je vous en aurais de la reconnaissance, mon ami. En auto, le voyage est court.
– C’est entendu… Mais dites-moi, Gardner, ces êtres, ces monstres enfin, quel aspect selon vous ?…
– Chut ! fit-il. Nous n’avons que trop parlé. Si notre pensée muette leur est fermée et s’ils comprennent notre langage, ce que je viens de vous dire m’a trahi. »
Je le regardai comme je n’avais jamais regardé personne. J’éprouvai la vibrante fierté de me trouver en face d’un prodigieux surhomme. Et puis, sans transition, son visage constamment aux aguets me troubla…
Je le quittai sur une impression de perplexité.
Le lendemain et le surlendemain, j’allai le revoir. Il ne me souffla plus mot de ses recherches, mais elles nous passionnaient tous deux, et les regards que nous échangions en disaient long.
Le jour d’après, il me reçut en prononçant ce simple mot, d’un ton frémissant :
« Trouvé. Ce sera pour demain. »
Mais, à l’aurore, Gardner, frappé d’apoplexie, était mort.
Hasard ? Surmenage ? Exécution ? Mort, voilà ce qui est certain.
Dans une enveloppe cachetée, avec une lettre où le savant envisageait l’éventualité de sa fin, il me livrait la formule compliquée qui devait faire surgir pour lui tout ce que la nature nous a caché jusqu’à présent, et il me donnait des indications pratiques si minutieusement rédigées que je me décidai à tenter moi-même l’expérience extraordinaire.
Il est possible que je ne prenne pas toutes les précautions voulues pour manipuler les substances chimiques. Il est possible que je ne me garantisse pas convenablement des émanations, des vapeurs et des rayons. Toujours est-il que, depuis avant-hier, mes yeux me font très mal, et ma vue baisse avec rapidité. L’oculiste que j’ai consulté demeure indécis sur la cause de ces troubles, mais il ne m’a pas dissimulé que s’ils persistent, je puis devenir aveugle en quelques heures.
– Mon pauvre Gardner, pardonnez-moi. L’inconnu m’épouvante. Je renonce.
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(in Le Matin, « Les Mille et un matins, » n° 16694, 3 décembre 1929)
EUX
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Ils avaient une fort belle installation à Passy.
Florine traversa le jardinet très soigné qui, de sa pelouse nette et de ses hortensias, séparait le petit hôtel et le pavillon des laboratoires. Midi venait de sonner. Les deux préparateurs de Philippe sortirent du pavillon. Ils saluèrent Mme Chambrun avec un empressement respectueux, visiblement interdits à l’aspect, familier mais inattendu, de tant de grâce et d’élégance. Elle répondit d’un joli sourire bienveillant, et se dirigea vers l’escalier dans l’ombre du couloir.
Tout en haut, une porte bâillait sur une salle de vastes dimensions. C’était un ancien atelier de peintre ; mais, maintenant, des rangées de cuves chimiques et des batteries d’appareils électriques en faisaient un lieu de science – redoutable, certes.
« Tiens ! dit Florine. Tu as changé la porte. C’est à cause des courants d’air ? Celle-ci, en effet… »
Elle fit jouer le vantail garni de caoutchouc, qui se fermait à l’étouffée, avec une exactitude rigoureuse.
Philippe Chambrun se mit à rire. Il était bien tel que les journaux le montraient de temps à autre : grand, osseux, l’œil vif et bon, le front large, surmonté de cheveux rebelles qui s’envolaient drôlement. Toutes sortes de taches bariolaient sa blouse blanche. Il versait un liquide bleuâtre dans un ballon de verre qu’il élevait pour y mieux voir.
Sans cesser de rire, il déposa les verreries, se dévêtit de ses glorieuses souillures et s’approcha de sa femme, qu’il prit aux épaules pour la contempler avant de l’étreindre.
Elle avait très précisément vingt-trois ans. Lui, quarante. Et ils étaient mariés depuis dix-huit mois.
Florine le regarda en dessous, boudeuse, et grogna :
« Je sais bien que ce n’est pas à cause des courants d’air.
– Alors, c’est à cause de quoi ? » dit-il, la tête penchée malicieusement de côté.
Et tout à coup – ce qui ne s’était encore jamais produit – le féminin fit des siennes. Le caprice posséda Florine. Elle se dégagea et, quinteuse :
« Tu te moques de moi… Laisse ! Laisse-moi !… Pourquoi ne veux-tu pas me dire ce que tu fais ? Me crois-tu incapable de comprendre ?
– Oh ! Florine ! reprocha-t-il.
– Ou de garder un secret ? »
Déconcerté, il l’examinait, cherchant à s’expliquer…
« Allons ! Florine, mon enfant chérie, ce n’est pas sérieux ! Quelle mouche te pique ? »
Il y a des jours où les femmes les plus raisonnables ne sont que de fantasques petites filles. Celle-là, si tendre d’habitude, si sage, en vérité, se mit brusquement à pleurer. Un autre que Philippe – moins savant peut-être – eût compris quelle sorte de dépit faisait couler ces larmes. Il ne vit pas qu’on les pleurait sur soi-même, parce qu’on se jugeait stupide, odieuse et lamentable. Il crut aux paroles, puisqu’on ne les rétractait pas. Et il fut bouleversé de voir sa petite Florine si singulièrement malheureuse.
Il réfléchit. Son visage devint extraordinairement grave et pensif.
« C’est bien. Je te dirai. Es-tu contente ?
– Oui, fit-elle avec un sourire exquis, en s’essuyant les yeux. Et je te jure de garder ton secret. Car c’en est un, n’est-ce pas ?
– Un secret. Oui, vraiment, un étrange secret, » murmura-t-il.
Et il commença de marcher de-ci de-là, sans plus rien dire, l’air perplexe.
« Enfin, reprit-elle en désignant les appareils, tout cela… »
Mais lui, au moment de parler, semblait saisi de crainte.
« Pas ici ! Pas ici ! Ce sera plus prudent, sans doute… »
À son tour, Florine le regarda curieusement.
« Voyons, Philippe, nous sommes seuls ! Tes préparateurs sont partis… Ne sommes-nous pas seuls, Philippe ?
– Sait-on jamais ? » dit-il d’un ton bizarre.
L’inquiétude gagnait Florine. Elle ne se sentait plus en sûreté dans ce laboratoire – et elle en était péniblement ébahie.
« Viens, reprit Philippe plus tranquillement. Je pense que tu venais me chercher pour déjeuner ?
– Oui… »
Pendant le repas, elle n’osa l’interroger. Il continuait à se taire. Il rêvait, réfléchissait, plissait les paupières parfois, comme pour suivre dans l’espace la courbe imaginaire de sa pensée. Puis ses regards revenaient à Florine, et, dans une détente, il lui souriait, absorbé cependant.
Une fois, il dit, pendant une absence du domestique qui les servait :
« Mes préparateurs… ils ne savent rien. Je n’ai rien confié jusqu’ici. À personne. Et il est à remarquer que j’ai travaillé en paix, ce qui prouve, semble-t-il… semble-t-il…
– Quoi ? fit-elle.
– Rien ! » répondit-il en fronçant les sourcils.
Elle eut la sensation qu’il redoutait encore qu’on les écoutât, et elle proposa, tandis qu’un frisson désagréable la faisait tressaillir :
« Do speak english ! »
Il haussa les épaules et retomba dans le silence. Un peu plus tard, il reprit, en fixant sur elle un regard troublé :
« … Modifier l’atmosphère du laboratoire. Voilà. En opérer la transformation au point de vue de… »
Il s’arrêta, un doigt sur la bouche, les yeux furtifs.
« Je n’y suis pas du tout, avoua-t-elle.
– Évidemment. Tu ne peux pas comprendre comme ça ! Écoute, nous allons… Dispense-moi de commentaires… Nous allons prendre l’auto, faire une promenade, une grande promenade. Nous rentrerons dans la soirée, tard.
– Bien, » dit-elle.
À maintes reprises, elle s’était déjà dit qu’il vaudrait certainement mieux renoncer à connaître le secret des recherches de Philippe. Cependant, elle ne fit rien pour revenir là-dessus. Non pas qu’elle voulût pousser les choses plus avant afin de savoir s’il fallait soupçonner un dérangement de cette splendide intelligence, – une telle pensée ne l’avait qu’effleurée une seconde, – mais elle était la proie d’une curiosité passionnée, qu’il lui fallait assouvir.
L’auto faisait facilement des moyennes de 70. À cinq heures, M. et Mme Chambrun s’installaient sous une tonnelle, au bord de la Loire, pour le thé.
« 230 kilomètres, dit Philippe, c’est quelque chose. La précaution, pourtant, est peut-être tout à fait inutile… Enfin !… après tout, il est sans doute préférable que je ne sois plus seul avec ce secret. S’il s’agit de mon agrément, la chose, en tout cas, est certaine. »
Mais il paraissait aussi inquiet qu’à Paris, touchant les conséquences d’une explication.
« Je vais tâcher de te faire comprendre le plus rapidement possible. Avec le moins de mots. Ne parle pas. Écoute-moi en silence. Agis exactement comme s’il était certain qu’on nous épiât. »
Il resta alors, plusieurs minutes, préoccupé, à délibérer, et finalement, tira de sa poche l’une de ces petites ardoises portatives desquelles on efface en un clin d’œil, par le va-et-vient d’un volet, les mots qu’on y a tracés. C’est ainsi qu’il écrivit, morceau par morceau, ceci, que Florine lut, au fur et à mesure, derrière l’écran de sa main.
« Nos sens. Faibles. Peu nombreux. – Ne peuvent nous faire percevoir qu’une infime partie de la nature. – Il serait absurde de penser que, seuls, existent les choses et les êtres que nous voyons et palpons. – Gros à parier que nous vivons mêlés à une multitude d’êtres invisibles et impalpables. – S’ils existent, quels sont-ils ? Mystère. – Peut-être ne se doutent-ils pas, eux, de notre existence. – Mais peut-être, au contraire, ont-ils sur nous toutes sortes d’influences. – On peut même supposer (c’est le pire) qu’ils nous gouvernent à notre insu. – Que c’est à eux que nous devons parfois (ou toujours) ce qui nous arrive, même nos maladies. – Que, quand nous mourons, ce sont eux qui nous tuent. »
Florine, toute pâle, ouvrit la bouche.
« Chut ! » fit-il en coupant l’air d’un geste sec.
Et il écrivit de nouveau :
« Je crois qu’ils ne lisent pas dans notre pensée, parce que… – parce que, alors, j’ai lieu de croire qu’ils auraient troublé mes travaux. Mais… – Mais, s’ils existent et s’ils sont intelligents, entendent-ils, comprennent-ils nos paroles ? – Lisent-ils notre écriture ? »
Il effaça très vite cette dernière phrase, sous l’influence d’un réflexe, regarda profondément Florine et continua :
« Dans quelques jours, je pense aboutir, – But : emplir le laboratoire de certaines émanations. – En modifier l’air de telle sorte que l’invisible cesse de l’être. – Que ce monde caché apparaisse. – Qu’on puisse l’étudier, l’observer du moins, le photographier. – S’il existe. – Comme je le crois.
– Il n’existe pas ! protesta Florine, révoltée. Non ! ce n’est pas possible !
– Silence, maintenant, recommanda Philippe. Plus un mot. Je te promets de t’appeler dès que j’aurai obtenu un résultat.
– Mais… comment les imagines-tu ? Sous quelle forme ?
– Toutes les hypothèses sont permises… »
Elle était sous l’empire d’un malaise intolérable.
« Non ! Non ! répétait-elle, agitée d’une angoisse. Une chose pareille !…
– Nous verrons, nous verrons ! conclut-il avec un sourire. Et maintenant, nous pouvons rentrer. »
Ils firent quelques pas dans la campagne pour se reposer de l’auto. Le paysage était charmant sous le beau soir d’été. Une brise très douce, caressante, passait au long du fleuve.
« Le vent m’effraie, à présent, dit Florine. On dirait quelqu’un qui vous frôle et qu’on ne voit pas. »
Philippe s’égaya :
« Comme ça, dit-il, c’est plaisant.
– Je ne trouve pas. »
Et, tragique, elle sondait l’espace, en agrandissant les yeux, pareille à celle qui s’avance dans les ténèbres, à tâtons.
Ils revinrent à l’auto. On fit le plein d’essence, et Philippe reprit le volant.
Ils se turent d’abord, puis, après une quinzaine de kilomètres, elle pensa tout haut :
« Si loin. Était-ce bien nécessaire ?
– Je ne sais pas, te dis-je. Je ne sais rien… Eh ! comme la nuit vient vite ! Quelle heure est-il donc ? »
Il alluma les phares.
« Que fais-tu ? » lui dit-elle.
Immédiatement, il stoppa, surpris de l’accent qu’elle y avait mis.
« Quoi ? demanda-t-il, anxieux.
– Il fait encore très clair, et tu viens d’allumer les phares…
– Ah ! ah ! fit-il, étrangement sévère. Je trouvais aussi qu’ils éclairaient… qu’ils éclairaient mal… »
Il éteignit les projecteurs et se passa la main sur les yeux.
« Je ne comprends pas ce que j’ai… Une ombre. Il me semble que la nuit vient. Cela va se passer… probablement…
– Tu travailles trop. Tu te fatigues les nerfs, la vue…
– Hum ! Oui. Peut-être.
– Que veux-tu que ce soit ? » lui demanda-t-elle, brusquement impressionnée par son attitude.
L’idée – l’idée poignante – lui faisait battre le cœur à grands coups.
« Conduis, dit-il d’un ton bref. Mets-toi aux commandes. Ce soir, je… je n’ai pas confiance en moi. Je craindrais une défaillance de mes yeux. »
C’est ainsi qu’ils regagnèrent Paris, très tard dans la nuit. Rentrés, elle l’entoura de ses bras :
« Comment te sens-tu ? Souffres-tu ?
– Nullement. Rien d’autre que cette ombre sur les choses, toujours. »
Elle hésita. Puis, quand même :
« Davantage ?
– Non… »
Il mentait et elle n’en douta pas.
Philippe déclara avec une placidité affectée :
« J’irai voir l’oculiste demain.
– Bien entendu, dit-elle. À la première heure ! »
Ils ne dormirent ni l’un ni l’autre. À l’aube, Florine s’enquit :
« Eh bien ? »
Il avoua qu’un brouillard plus épais s’étendait devant lui. Puis il se livra, longuement, à des considérations sur l’atavisme. Sa mère avait eu les yeux faibles. Un de ses arrière-grands-pères était devenu aveugle.
« Du reste, comme Florine l’avait dit la veille, ces fatigues, n’est-ce pas… »
Songeuse, elle l’écoutait qui cherchait à son mal des causes ordinaires, pour la rassurer, lui donner le change.
« À tout prendre, se dit-elle, il y a des coïncidences incroyables… »
Il voulut se rendre seul chez l’oculiste, à qui Florine avait téléphoné. Elle n’insista pas pour l’accompagner.
Une heure plus tard, il revenait, joyeux, exultant.
« Guéri ! Guéri, mon amour ! Ce n’était rien du tout. Quelques gouttes d’un collyre, une application d’électricité, et me voilà comme avant.
– Mais qu’est-ce que tu avais, Philippe ? Le diagnostic ?
– Vague. Très vague. J’ai idée qu’on m’a traité au petit bonheur. Qu’importe ! Me voilà guéri, c’est le principal.
– Le docteur ne t’a pas recommandé d’éviter le surmenage ?
– Si… confessa Philippe. Mais cela ne m’empêchera pas de continuer ce que tu sais. Étions-nous bêtes, cette nuit, dis ? Avouons-le : nous croyions tous les deux que…
– Je le crois encore, figure-toi.
– Allons donc ! railla-t-il. La meilleure preuve de notre erreur, c’est que la médecine des hommes a fait cesser, tout net, cet obscurcissement.
Elle dit avec lenteur :
« En es-tu sûr ? Es-tu bien sûr que c’est la médecine des hommes ? »
Ceci le désorienta.
« Mais… fit-il, moitié indécis, moitié moqueur. Il me semble !
– Nous ne le saurons jamais, poursuivit Florine de la même voix lente et posée.
– Ça, par exemple ! Voyons ! Ai-je renoncé à mon entreprise ? Ai-je fait serment d’abandonner mes travaux ? Donc, les invisibles n’avaient aucune raison de me gracier !
– Tu n’as rien fait de tout cela. Mais moi… Il faut me pardonner, Philippe, parce que je t’aime infiniment, parce que, vois-tu, pour moi, toutes les découvertes du monde et toute la gloire ne comptent pas, au regard de ta santé, de ta vie…
– Ma vie n’est pas en jeu, dit-il précipitamment. Mais explique-moi…
– Ta vie n’est pas en jeu ? C’est une question. Suppose… Fais-moi l’amitié de supposer, un instant, que ce qui s’est passé leur est imputable, qu’ils l’ont voulu ainsi… Eux…
– Mais, Florine…
– Permets-moi d’achever. Ne serait-ce pas là un avertissement ? Un premier avertissement ?
– Soyons logiques. Dans le cas que tu supposes, il faudrait admettre – j’insiste – qu’ils considèrent mon offensive comme arrêtée.
– Elle l’est, Philippe.
– Comment cela ?
– J’ai tout brisé dans le laboratoire, pendant ton absence. »
Le silence fut.
Philippe se mordait les lèvres.
« Ah ! ah ! fit-il enfin. Ah ! ah !
– Me pardonnes-tu ?
– Grands dieux ! ma chérie, dit-il distraitement. Qu’est-ce que je ne te pardonnerais pas ! »
Il l’embrassa de bon cœur. Mais elle lui trouva un masque douloureux, blafard, où la peau semblait plus tendue.
« Je… Je vais aller voir ça, dit-il.
– Veux-tu de moi ? »
Il l’embrassa encore.
« Pas la peine. D’ailleurs, il n’est pas loin de midi. Le temps de me rendre compte, et je redescends. »
Il se retourna sur le seuil et lui fit un signe d’amitié, d’entente parfaite, accompagné de son sourire le plus affectueux.
« Merci, » dit Florine.
Là-haut, il poussa la porte neuve, aux joints hermétiques.
Les deux préparateurs, consternés, ramassaient des débris, au milieu d’un chaos qui rappelait les visions de la guerre.
Il les aida, sans prononcer une parole, et, quand midi sonna et qu’ils s’en furent allés, il continua, seul, machinalement, à déblayer… Il rêvait, en besognant. L’air se peuplait, pour son imagination, de créatures prodigieuses qui glissaient, voguaient comme font les bêtes au fond de la mer. C’étaient des formes translucides. Il y en avait de toute taille. De minuscules. D’immenses, beaucoup trop énormes pour que le laboratoire les contînt en entier. Elles y passaient cependant, nuageuses, aériennes ; car ni les murailles, ni aucun objet matériel n’étaient de nature à leur faire obstacle. Elles traversaient tout, comme font les ondes électriques, comme si leur substance eût été composée d’ondes. Seulement, elles n’étaient visibles que dans le cube d’air du laboratoire, préparé scientifiquement pour cela même.
C’était un rêve féerique. Et les yeux du savant brillaient.
« Bah ! dit-il. Qui ne risque rien… »
Il regarda ce qu’il tenait : un commutateur que le marteau de Florine avait arraché d’une dynamo.
Philippe, dans le tas, retrouva la dynamo. Mais la pièce, faussée, ne s’y ajustait plus.
Il calcula à voix basse :
« Six mois et cent mille francs. Cette fois, par exemple, plus un mot ! Florine ne saura rien. »
Florine montait l’escalier, inquiète de ce qui pouvait bien le retenir plus longtemps qu’il n’avait dit.
Elle le trouva par terre, étendu, sans mouvement Le médecin ne put le ranimer. Il attribua la mort à une congestion, la congestion au surmenage, et dit que les troubles visuels de la veille au soir constituaient un symptôme dont l’oculiste, très malheureusement, n’avait pas su comprendre la gravité.
Ce qui ne démontre absolument rien.
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(Maurice Renard, in La Revue des Vivants, organe de la génération de la guerre, n° 8, 1er août 1934)
L’ŒIL FANTASTIQUE
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Pendant plusieurs années, j’ai habité avec mon frère. Nous occupions un logement de deux pièces avec débarras, dans une vieille maison aujourd’hui détruite qui se trouvait en plein quartier Latin, au haut d’une rue étroite, courte et montante. Alfred était employé de banque et moi je faisais mon petit bonhomme de chemin au ministère.
Alfred n’aimait pas la banque, mais il disait : « Autant ça qu’autre chose. » Je ne vois, d’ailleurs, pas quelle profession l’aurait contenté. Il était fait pour posséder un laboratoire, une bibliothèque et pour y travailler tout son saoul sans rendre de comptes à personne. Ma chambre, à moi, était toujours en ordre ; si vous aviez vu la sienne! Encombrée de monceaux de livres et de toutes sortes d’instruments.
Alfred était toujours en train de combiner un appareil quelconque. Il faut vous dire que si une idée peut passionner un homme, c’est bien celle qui l’obsédait. Mon frère s’était mis en tête que la nature est peuplée d’une quantité d’êtres que nous ne pouvons pas percevoir, parce que nous n’avons que cinq sens et qu’il en faudrait d’autres pour prendre connaissance de ces créatures. Voilà l’idée d’Alfred. L’existence de ce monde ne faisait plus de doute pour lui, mais il s’efforçait avec acharnement d’en obtenir la preuve, c’est-à-dire, n’est-ce pas, d’arriver à voir, ou toucher, ou entendre ce qui était resté, jusqu’ici, invisible, impalpable et silencieux.
Aussi, dès qu’il disposait de quelques minutes, Alfred se plongeait dans ses études et ses expériences. Nous avions loué ce logement à cause du voisinage de sa banque. À midi, vous l’auriez vu remonter le boulevard en courant ! Il déjeunait d’un ou deux croissants trempés de café, au milieu de son capharnaüm, sans s’arrêter de bricoler. Le soir, nous dînions ensemble, au restaurant ; là, quand je parlais, presque toujours il m’écoutait mal, perdu dans ses idées, impatient de rentrer chez nous pour y travailler de nuit, jusqu’à des heures impossibles. Ou bien il me mettait au courant de ses travaux, de ses espérances, de ses déboires ; et alors, avec quelle passion !
Longtemps il tenta de faire apparaître le monde invisible. Je veux dire que longtemps il chercha par quels procédés, chimiques et autres, il pourrait bien traiter l’espace, afin que l’invisible qu’il renferme devînt visible. Puis il aborda le problème sous un angle tout différent. Mais, à cette époque, je lui avais déjà exprimé certaines craintes qui m’étaient venues en lisant un article de journal.
« Sais-tu que tu n’es pas le premier, Alfred ?
– Je le sais très bien, dit-il. Mais quelle importance ?
– Et moi, repris-je, je sais très bien pourquoi tu ne m’as jamais parlé de tes devanciers : un nommé Gardner et un nommé Chambrun. C’est qu’ils sont morts d’une drôle de façon. Regarde-moi, Alfred, ne détourne pas la tête. On dit que les invisibles les ont tués, comme ils étaient à la veille, l’un et l’autre, de violer leur mystère…
– Mais non, dit Alfred avec tranquillité. Il s’agit de simples coïncidences. Aucune preuve. Gardner et Chambrun sont morts très naturellement. D’ailleurs, admettons le contraire. Et après ?
– Méfie-toi, dis-je seulement. Jusqu’à aujourd’hui, je n’avais pas assez compris que les invisibles – si invisibles il y a – nous distinguent peut-être, eux, et que peut-être ils nous contrôlent. »
Je dus me contenter, pour toute réponse, d’un sourire énigmatique.
Tantôt, j’estimais que mon frère était la proie d’une innocente manie, comme peut-être l’avaient été ce Gardner et ce Chambrun, qui, après tout, avaient bien pu mourir normalement. Et tantôt je le prenais tout à fait au sérieux, frappé que j’étais par la rigueur de ses raisonnements et la logique de ses conjectures.
Un jour, donc, Alfred me dit qu’il changeait son fusil d’épaule ; qu’il renonçait à faire apparaître l’invisible, comme l’avaient essayé Gardner, puis Chambrun.
« Je me retourne, fit-il. Tu comprends ? C’est la vue que je vais tâcher d’approprier.
– Allons ! Tu ne peux pas modifier l’œil humain, ni lui adjoindre, je présume, des lunettes qui…
– Non (bien que tu oublies en ce moment que le microscope et le télescope lui ont fait voir, à leur manière, l’invisible.)… Non. Mais je peux fabriquer un œil scientifique… Tu verras ! »
Quelques semaines plus tard, en effet, il m’exhiba un appareil photographique du modèle le plus courant, mais dont il avait remplacé l’objectif par un système de son invention, plus volumineux que l’appareil lui-même et qu’un fil souple reliait à une prise de courant.
C’était par un beau dimanche de mai. J’étais libre. J’assistai à l’expérience. Mais j’oublie de vous dire qu’Alfred avait fait, de notre débarras, un cabinet noir pour y développer commodément ses clichés.
Vous avez saisi sans difficulté que « l’œil scientifique » n’était autre que cet objectif mystérieux, capable de fixer sur la plaque l’image des formes que l’œil humain ne saurait apercevoir.
« Eh bien ! fit Alfred, certainement ému. Essayons ! Le moment est venu. »
À ce moment, je me rappelai la mort suspecte de Gardner et de Chambrun. Je n’en soufflai mot. À quoi bon ? Nulle considération n’aurait retenu mon frère. J’avoue pourtant que je sondais le vide avec une étrange inquiétude, me demandant ce qui s’y passait à notre insu. Sans doute rien, parbleu ! Mais, malgré moi, je me figurais qu’une foule d’invisibles se pressait autour de l’appareil, une foule âprement curieuse, irritée, féroce. Et je prêtais à ces êtres l’aspect le plus bizarre…
Alfred prit un cliché. J’entendis un mécanisme ronfler dans l’objectif et je vis s’y allumer une lueur violâtre et tremblotante. Ensuite, mon frère emporta dans le débarras le châssis contenant la plaque 13 x 18. Il s’enferma. Il était calme. Et je me réjouissais, puisque rien de tragique ne s’était produit.
On pouvait en tirer diverses conclusions, bien entendu ; mais je ne retenais qu’une chose, c’est qu’Alfred était vivant, et je n’en demandais pas davantage.
Tout à coup, la porte du débarras s’ouvrit violemment et Alfred s’élança au-dehors. Il était plus blanc qu’on ne peut l’imaginer, et une terreur inconcevable, une stupéfaction atroce lui faisait jeter autour de lui des regards fous. Je hurlai :
« Qu’as-tu ? Alfred ! Alfred ! »
Fut-ce présence d’esprit ? Je me précipitai dans le débarras, tirant la porte sur moi. Mais, comme je l’avais bien prévu, la plaque sensible, au fond du bain révélateur, était complètement voilée, pour avoir vu le jour par la porte grande ouverte. Elle n’était plus qu’une vitre obscure.
Je revins à Alfred. Il bredouillait sans relâche :
« Quelle horreur ! Quelle horreur ! » en couvrant ses yeux de ses mains.
Et depuis, durant des années, il n’a jamais dit autre chose ni fait d’autre geste, jusqu’au soir où ses prunelles hagardes, qui avaient vu sur la plaque je ne sais quoi d’épouvantable, ont cessé à jamais de scruter le vide, qui maintenant les affolait.
L’appareil photographique était resté en ma possession. Je ne voulais pas l’anéantir ; je n’osais pas non plus, non, je n’ai jamais osé recommencer l’expérience. On voit bien assez de vilaines choses avec les yeux que la nature nous a donnés.
Je me suis marié, j’ai eu des enfants. Un jour, les petits ont déniché le fameux appareil et se sont mis à jouer avec. C’est vous dire qu’il n’en resta, très vite, que des débris.
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(in Le Matin, « Les Mille et un matins, » cinquante-cinquième année, n° 19650, samedi 8 janvier 1938)
Illustration de Louis Pouzargues pour la nouvelle de Maurice Renard, « Le Professeur Krantz , » La Petite Illustration Roman, n° 262, supplément de l’Illustration n° 571, 2 avril 1932.
Il arrive parfois que les pages d’un livre réservent d’agréables surprises à l’amateur de curiosités. Ayant commandé il y a quelques années un exemplaire très défraîchi de l’excellent essai Micromégas (1) que Régis Messac a consacré au roman scientifique, j’ai eu ainsi la joie de découvrir qu’il comportait un envoi à Raymond de Rienzi.
Il renfermait en outre une lettre tapuscrite adressée à Régis Messac, dans laquelle l’auteur des Formiciens (2) évoquait sa conception du merveilleux scientifique. Il s’agit probablement d’un brouillon, puisqu’elle n’est pas signée et comporte quelques rectifications manuscrites, mais elle nous a paru suffisamment intéressante pour que nous la reproduisions ici.
L’exemplaire de Rienzi témoigne d’une lecture attentive ; il comporte de nombreux passages soulignés au crayon de papier et une demi-douzaines d’annotations, la plus significative étant cette mention manuscrite au stylo-plume sur la troisième de couverture : « Le Monde des fourmis géantes (p. 53) a-t-il été traduit en français ? » (3)
Paris, le 1 Mars 1936
Mon cher confrère,
Il faut croire que je partage assez intensément votre goût pour les fantasmagories scientifiques, car, toute affaire cessante, j’ai lu Micromégas le soir même de mon arrivée.
Cette monographie (bi-graphie plutôt) m’est apparue du plus haut intérêt, tant par les filiations historiques que par votre impitoyable esprit critique. Ce dernier m’a séduit… à la manière des Vérités qui ne « sont pas toutes bonnes à dire ».
Je m’explique : dire à la fois qu’on aime le genre anticipation et démontrer en même temps que tous les romans de ce genre sont invraisemblables jusqu’à l’absurde par l’un au moins de leurs côtés, c’est risquer de tuer la poule aux œufs d’or. Je veux dire : c’est décourager le romancier. Et alors, où satisferons-nous notre appétit de merveilleux ?
Car il est bien évident que toute construction de ce genre comporte des lacunes, de l’arbitraire, de la contradiction interne… Je ne m’en aperçois que trop, moi qui raconte un soir de l’humanité si lointain que je suis obligé de presque tout reconstruire. Il faudrait être Démiurge, pour que cette construction ait la logique du monde existant !
L’indulgence est nécessaire. Il faut déjà être reconnaissant à un auteur de ne plus utiliser le « tapis volant », la baguette magique ou l’artifice enfantin [mention manuscrite remplaçant « lamentable » barré] du rêve dont on se réveille à la dernière page… Mais je reconnais avec vous que la Chimère très scientifique et très logiquement aménagée réserve des joies plus rares. C’est le cas des Petits Hommes ; c’est le cas de Quinzinzinzili (4). Ces deux livres sont assez nourris de science pour contenir des enseignements : le vôtre, en particulier, fait rêver – et toucher du doigt que de vieux mythes, de vieilles magies incompréhensibles sont peut-être réellement les reliquats déformés de civilisations englouties.
Pour [« en » biffé] revenir à Micromégas, j’ai apprécié particulièrement la place que vous y donnez à Maurice Renard (que je connais bien personnellement). J’ai tous ses livres fantastiques dans ma bibliothèque : il est un de ceux, avec Wells, qui satisfait le mieux mon besoin d’un minimum de logique.
Je vais me mettre en chasse de divers livres cités par vous, surtout celui des Fourmis géantes (encore que, pour ce dernier, je craigne des erreurs entomologiques : ainsi les Fourmis ne se mangent jamais les unes les autres, contrairement à un passage cité). J’ai aussi envoyé ma souscription pour « La Guerre du lierre », et suivrai de mes souscriptions les Hypermondes. Cette collection me paraît devoir être du plus haut intérêt.
Je souhaite très vivement que vous entrepreniez d’autres monographies sur le merveilleux scientifique : explorations astronautiques – chirurgie [remplaçant « greffes » rayé] fantastique – physico-chimie fantastique – espèces imaginaires (genre Xipéhuz) – contrées imaginaires (fond de la mer – cavernes – limites de l’atmosphère), etc. Je mettrais d’ailleurs bien volontiers mes très modiques informations à votre disposition. Je vous répète l’immense intérêt que j’ai trouvé dans Micromégas. J’y ai revu ces qualités qui m’avaient tant frappé dans votre article sur les Formiciens (5). J’y ai trouvé aussi des avertissements pour mes inventions futures. J’y ai constaté enfin, une fois de plus, cet « air de famille » entre nos esprits qui me fait penser que nous aurons plaisir à mieux nous connaître. Je vous adresse mes vifs remerciements et l’expression de ma chaleureuse sympathie intellectuelle.
Le tapuscrit comporte en outre au recto, à l’angle gauche, cette mention manuscrite : « Connaissez-vous Théo Varlet, etc. »
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(1) Nîmes : sd [1936], Imprimerie « La Laborieuse », tirage à 500 exemplaires numérotés, celui-ci portant le n° 14.
(2) Raymond de Rienzi, Les Formiciens, roman de l’ère secondaire, Paris : 1932, J. Tallandier.
(3) Rienzi fait référence à la longue nouvelle de A. Hyatt Verrill, The World of the Giant Ants, parue dans l’Amazing Stories Quarterly, vol. 1, n° 4, automne 1928, à laquelle Messac consacre un résumé détaillé p. 53-55.
(4) Octave Béliard, Les Petits Hommes de la pinède, Paris : 1930, La Nouvelle Société d’édition.
Régis Messac, Quinzinzinzili, Issy-les-Moulineaux : 1935, Éditions de la fenêtre ouverte.
(5) Compte rendu de Régis Messac dans Les Primaires, quinzième année, n° 37, janvier 1933, p. 462 à 468.
Monsieur N est très heureux de partager avec vous cette merveilleuse anecdote sur Charles Nodier. À sa connaissance, elle n’avait encore jamais été reproduite.
En dépit de certains détails troublants destinés à attester l’authenticité de l’ouvrage, le volume décrit ci-dessous est inconnu aux catalogues de la Deutsche Nationalbibliothek ; nous n’avons réussi à en localiser aucun exemplaire ni à en trouver mention nulle part. Nous nous contenterons donc, jusqu’à preuve du contraire, de le classer dans les rayonnages de la « bibliothèque imaginaire. »
Il nous est passé sous les yeux, ces jours derniers, un volume fort singulier, imprimé, en langue allemande, à Leipsick, et précédé d’une page de Charles Nodier. Ce volume a pour titre : les Derniers Moments d’un homme avalé par un serpent. Nodier explique l’origine de ce livre bizarre dans des termes qu’une rapide lecture nous semble pouvoir résumer en ce qui suit.
À l’époque où Victor Hugo fit paraître le Dernier Jour d’un condamné, ouvrage dont l’impression fut si profonde sur les imaginations engourdies dans le vasselage classique, un jeune écrivain, aujourd’hui critique célèbre, conçut une sorte de parodie de l’œuvre psychologique en si grand vogue. C’était l’histoire des sensations d’un homme avalé par un serpent.
Seulement il arriva ceci : c’est qu’à mesure que le critique écrivait, prenant son sujet plus au sérieux, l’idée d’une parodie s’évanouit devant sa conviction à décrire et à peindre les tortures de cet homme fasciné, avalé par le boa ! Passionné pour son œuvre à la fois fantastique et réelle, il réunit quelques amis pour leur lire les cinq ou six chapitres déjà écrits et excita chez les auditeurs, gens d’élite, Charles Nodier en était, une sensation aussi vive que bizarre. La lecture achevée au milieu des transports de ses amis, l’auteur avoua une chose : c’est qu’il ne savait comment terminer son histoire !… Et, en effet, on comprend toute la difficulté de constater le point précis où devaient finir les sensations de l’homme…sans parler même de l’étrangeté de la révélation sur tout ce qui précédait l’instant suprême et fatal.
Charles Nodier, très épris de cette idée folle et de l’émouvante façon dont elle avait été traitée, demanda à emporter le manuscrit pour chercher un dénouement. L’auteur laissa faire, mais Nodier ne trouva pas ou ne chercha pas ce qu’il avait promis. Le manuscrit fut oublié, enfoui dans des catacombes bibliographiques ; les années s’écoulèrent, puis Nodier mourut….
Et voilà qu’aujourd’hui paraît, traduit, et formant 220 pages, cet étrange récit, non terminé, sans nom, et seulement précédé de quelques lignes évidemment accommodées à l’aide d’une note que Nodier plaça, dans le temps, en tête du manuscrit confié !
Comment ce récit, probablement oublié de son auteur lui-même, est-il allé, après vingt-cinq ans, se faire traduire et publier en Allemagne ? Comment est-il sorti des mains de Charles Nodier ? Dans quelqu’une des ventes qu’il fit de certaines parties de sa bibliothèque probablement. Dans tous les cas, le fait est bizarre, aussi bizarre que l’œuvre elle-même qu’il met en lumière, sous l’abat-jour de la traduction.
ANDRÉ
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( in Le Monde illustré, journal hebdomadaire, n° 7, 30 mai 1857)
M. MARCEL SCHWOB
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Cœur double, avec une préface. 1 volume.
Il y a beaucoup moins de lecteurs pour les nouvelles que pour les romans, par cette raison suffisante que seuls les délicats savent goûter une nouvelle exquise, tandis que les gloutons dévorent indistinctement les romans bons, médiocres ou mauvais. Il n’est pas de feuilleton, si fade ou si coriace, qui ne soit avalé jusqu’à la dernière tranche par quelque pauvre d’esprit affamé de grosse littérature.
Les gloutons sont nombreux en ce monde terraqué où l’on mange. Pour neuf lecteurs sur dix, un roman est un plat dont ils s’empiffrent et dont ils veulent avoir par-dessus les oreilles. Aussi les fournisseurs ordinaires du public ont-ils un tour de main incomparable pour fabriquer des romans compacts et lourds comme des pâtés. Ils vous bourrent leur clientèle, ils vous la gavent jusqu’à la rendre stupide. Ils connaissent leur monde. Le vrai liseur de romans demande seulement qu’on l’abêtisse.
Celui-là lit un roman dans sa soirée et il serait bien incapable de lire autre chose qu’un roman. Il lit très vite, car rien ne l’arrête, et quand il a fini il ne sait plus ce qu’il a lu. Ce genre de lecteur n’est pas rare, et c’est pour lui que nos bons faiseurs travaillent.
Il n’y aurait pas grand mal à cela si, pour grossir leur clientèle, des écrivains de talent ne s’obstinaient à produire roman sur roman et ne s’étudiaient à dire en quatre cents pages ce qu’ils eussent mieux dit en vingt. Je ne me plains pas des mauvais romans, faits sans art pour les illettrés. Tout innombrables qu’ils sont, ils ne comptent pas. Je me plains de voir paraître tant de romans médiocres, écrits par des gens de quelque valeur et lus par un public cultivé. On en publie, de ceux-là, jusqu’à trois et quatre par semaine et c’est un flot montant qui nous noie. J’admire que des gens de bon sens, intelligents et qui ne sont pas sans lecture, se flattent d’avoir tous les ans à faire au public un récit en un volume in-18 jésus, et qu’ils se livrent de gaieté de cœur à ce genre de travail sans songer que notre siècle, en le supposant à cet égard plus heureux que les précédents, laissera après lui tout au plus une vingtaine de romans lisibles. C’est pourtant, si l’on y songe, une excessive prétention que de vouloir imposer une fois l’an au monde trois cent cinquante pages de choses imaginaires ! Que le conte ou la nouvelle est de meilleur goût ! Que c’est un moyen plus délicat, plus discret et plus sûr de plaire aux gens d’esprit, dont la vie est occupée et qui savent le prix des heures ! La première politesse de l’écrivain, n’est-ce point d’être bref ? La nouvelle suffit à tout. On y peut renfermer beaucoup de sens en peu de mots. Une nouvelle bien faite est le régal des connaisseurs et le contentement des difficiles. C’est l’élixir de la quintessence. C’est l’onguent précieux. J’admire infiniment Balzac ; je le tiens pour le plus grand historien de la France moderne qui vit tout entière dans son œuvre immense. Mais à la Cousine Bette et au Père Goriot je préfère encore, pour l’art et le tour, telle simple nouvelle : la Grenadière, par exemple, ou la Femme abandonnée. Aussi je ne crois pas donner une médiocre louange à M. Marcel Schwob en disant qu’il vient de publier un excellent recueil de nouvelles. M. Marcel Schwob a intitulé son livre Cœur double, et je n’en conçois pas très bien les raisons, même après qu’il les a déduites dans sa préface. Cette préface me plaît, parce qu’on y parle d’Euripide et de Shakespeare et qu’elle respire un amour fervent des lettres. Mais je n’ose me flatter de l’avoir bien comprise. M. Marcel Schwob, comme un nouvel Apulée, affecte volontiers le ton d’un myste littéraire. Il ne lui déplaît pas qu’au banquet des Muses les torches soient fumeuses. Je crois même qu’il serait un peu fâché si j’avais pénétré trop facilement les mystères de son éthique et les silencieuses orgies de son esthétique.
Il est très occupé d’Aristote qui voulait que le poète tragique corrigeât la terreur par la pitié, et il se flatte d’avoir observé dans son Cœur double ce précepte du Stagirite. Il peut avoir raison, mais c’est une raison qui ne me frappe pas, et je ne sais pas démêler le lien mystérieux qui, dans sa pensée, unit ses contes et en fait un tout indivisible. Je ne connais pas M. Marcel Schwob. On me dit qu’il est très jeune, et, à ce compte, sa préface peut passer pour une folie charmante de jeunesse.
À son âge, je n’étais pas content quand je n’avais pas expliqué l’univers dans ma matinée, sous les platanes du Luxembourg. En ce temps-là j’aurais été capable, je crois, de faire une préface comme celle de M. Marcel Schwob, le talent mis à part, bien entendu. Je ne parle que de la générosité tumultueuse des idées générales. Mais il n’y a que M. Marcel Schwob pour écrire tout jeune des récits d’un ton si ferme, d’une marche si sûre, d’un sentiment si puissant. Il nous avait promis la Terreur et la Pitié. Je n’ai guère vu la Pitié. Mais j’ai senti la Terreur. M. Marcel Schwob est dès aujourd’hui un maître dans l’art de soulever tous les fantômes de la peur et de donner à qui l’écoute un frisson nouveau. Bien qu’il procède parfois d’Edgar Poe et de Dickens (l’influence de Dickens est sensible dans Un Squelette), bien qu’il montre une aptitude naturelle et méthodique à calquer les formes d’art les plus diverses, bien que tel de ses contes soit du Pétrone très réussi, que tel autre rappelle les apologues orientaux de l’abbé Blanchet et que tel autre semble tiré d’un livre bouddhiste, il est original, il a une manière composite qui lui est propre, et il a trouvé un genre de fantastique sincère et personnel. Il serait assez difficile de définir ce fantastique et d’en montrer les ressorts. M. Marcel Schwob semble peu crédule. Il ne donne point dans le merveilleux de ce temps-ci. Il est tout à fait brouillé avec les spirites et, loin de revêtir leurs pratiques de poésie et de passion, comme l’a fait M. Gilbert-Augustin Thierry dans sa Rediviva, il se moque de M. Medium avec une massive et terrible gaieté qui sent un peu l’ale et le gin. Quant aux mages, si nombreux aujourd’hui et si vaillants à écrire de gros traités, il doute de l’efficacité de leur science, à juger par ce qu’il dit (dans le conte des Œufs) de Nébuloniste, magicien d’un certain roi de féerie. « C’était un élève des mages de la Perse ; il avait digéré tous les préceptes de Zoroastre et de Cakyâmouni, il était remonté au berceau de toutes les religions et s’était pénétré de la morale supérieure des gymnosophites. Mais il ne servait ordinairement au roi qu’à lui tirer les cartes. » C’est tout ce que j’ai pu découvrir de magie dans le Cœur double, et l’on n’y voit point, comme chez M. Joséphin Peladan, un vieux docteur allemand, épris d’esthétique, visiter la nuit en corps astral la jolie femme qui avait eu l’imprudence de remettre sa jarretière sous la fenêtre où il prenait le frais en songeant à l’Aphrodite des Cnidiens. M. Marcel Schwob n’est point tenté par les nouvelles hypothèses sur l’au delà. Les anciennes le laissent aussi incrédule. Son fantastique est tout intérieur ; il résulte soit de la construction bizarre des cerveaux qu’il étudie, soit du pittoresque des superstitions qui hantent ses personnages, ou tout simplement d’une idée violente chez des gens très simples. Il ne nous montre ni spectres ni fantômes ; il nous montre des hallucinés. Et leurs hallucinations suffisent à nous épouvanter. Rien de plus effrayant que ce riche affranchi romain, cet autre Trimalcion, qui a vu des stryges dévorer un cadavre :
« Soudain, le chant du coq me fit tressauter et un souffle glacé du vent matinal froissa les cimes des peupliers. J’étais appuyé au mur ; par la fenêtre, je voyais le ciel d’un gris plus clair et une traînée blanche et rose du côté de l’Orient. Je me frottai les yeux, et lorsque je regardai ma maîtresse, que les dieux m’assistent ! je vis que son corps était couvert de meurtrissures noires, de taches d’un bleu sombre, grandes comme un as – oui, comme un as – et parsemées sur toute la peau. Alors je criai et je courus vers le lit ; la figure était un masque de cire sous lequel on vit la chair hideusement rongée ; plus de nez, plus de lèvres, ni de joues, plus d’yeux ; les oiseaux de nuit les avaient enfilés à leur bec acéré, comme des prunes. Et chaque tache bleue était un trou en entonnoir, où luisait au fond une plaque de sang caillé ; et il n’y avait plus ni cœur, ni poumons, ni aucun viscère ; car la poitrine et le ventre étaient farcis avec des bouchons de paille. »
Voyez aussi le conte des trois gabelous bretons qui poursuivent en mer le galion du capitaine Jean Florin. Ce galion, chargé des trésors de Montezuma, ne débarquait jamais. Là encore, dans cette histoire de vaisseau fantôme, la terreur est produite par une superstition grossière et poétique que le conteur nous oblige à partager avec les trois marins.
On peut dire de M. Marcel Schwob, comme d’Ulysse, qu’il est subtil et qu’il connaît les mœurs diverses des hommes. Il y a dans ses contes des tableaux de tous les temps, depuis l’époque de la pierre polie jusqu’à nos jours. Mais M. Marcel Schwob a un goût spécial, une prédilection pour les êtres très simples, héros ou criminels, en qui les idées se projettent sans nuances en tons vifs et crus.
Je ne sais s’il est Breton, son nom ne semble pas l’indiquer, mais ses figures les mieux dessinées, du trait le plus pittoresque et le plus sympathique, sont des Bretons, soldats ou marins. (Voir Poder, les Noces d’Ary, Pour Milo, les Trois Gabelous.)
En tout cas, ce Breton sait au besoin parler le plus pur argot parisien. Il emploie la langue verte, autant que j’en puis juger, avec une élégance que M. Victor Meusy lui-même pourrait envier.
Il aime le crime pour ce qu’il a de pittoresque. Il a fait de la dernière nuit de Cartouche à la Courtille un tableau à la manière de Jeaurat, le peintre ordinaire de mam’zelle Javotte et de mam’zelle Manon, avec je ne sais quoi d’exquis que n’a pas Jeaurat. Et dans ses études de nos boulevards extérieurs, M. Marcel Schwob rappelle les croquis de Raffaelli, qu’il passe en poésie mélancolique et perverse.
Que dire enfin ? Il y a près de quarante contes ou nouvelles dans Cœur double. Ces nouvelles sont toutes ou rares ou curieuses, d’un sentiment étrange, avec une sorte de magie de style et d’art. Cinq ou six, les Stryges, le Dom, la Vendeuse d’ambre, la Dernière Nuit, Poder, Fleur de cinq pierres, sont en leur genre de vrais chefs-d’œuvre.
ANATOLE FRANCE
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(« La Vie littéraire, » in Le Temps, n° 1102, dimanche 12 juillet 1891)
CŒUR DOUBLE
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« Rien de plus beau que le lieu commun ! » s’écrie Baudelaire quelque part dans ses Fusées. Cette affirmation surprendra, certes, seulement les superficiels qui n’ont retenu des écrits du poète que l’apparente exception, la décevante armure des gemmes phosphorescentes dont il pare ses motifs favoris. Mais les penseurs, les rêveurs, ceux que ne saurait tout à fait satisfaire, tant accomplie soit-elle, cette vêture sombrement chatoyante, n’ont-ils pas découvert que, sous les reflets orageux, sous la musique plaintive des strophes et des phrases, l’essence même de l’œuvre baudelairienne se constituait d’émotions si représentatives des mobiles primordiaux de l’âme, d’idées tellement simples que la foule des « esprits pondérés, » la cohue d’obscurs pour qui le Gnôti Seauton ne sera jamais qu’une formule vide, ne pourra jamais concevoir cette essence – et s’en plaint ?
Ce reproche d’étrangeté, d’exception, d’obscurité encouru par Baudelaire au dire des médiocres, aujourd’hui encore on le jette à la face de quelques-uns qui, méprisant les barbotages peu scientifiques du réalisme (ancien ou néo), nullement soucieux de faire tonitruer à nouveau les gongs parnassiens, s’efforcent à des œuvres basées sur des idées très simples, fondamentalement simples – en un mot, sur ce qu’on est convenu d’appeler des lieux communs.
Conçu selon ce principe se révèle le livre de M. Marcel Schwob. Aussi – et sans doute à tort, – désirant expliquer son intention, l’auteur de Cœur double s’est-il risqué à une excellente et inutile préface. Excellente, parce qu’elle se réclame d’une esthétique qui nous est chère et que nous prônons dès longtemps ; inutile, parce que ceux qui appliquent des théories analogues à celles de M. Schwob, avec des nuances plus ou moins déterminées, ne sont et ne seront jamais légion et que les autres, ceux qu’on étiquetterait volontiers les Engravés, n’y comprendront goutte ; de sorte que personne ne sera converti.
Cœur double, nous dit donc cette préface, se déduit d’une proposition d’Aristote ; en substance, ceci : « le drame veut que la terreur soit purgée par la pitié. » Un parfait lieu commun, comme vous voyez. Mais l’Aristote de M. Schwob n’est pas celui mis en lambeaux aux disputes de la rue du Fouare ni celui dont s’autorisait cet extraordinaire abbé d’Aubignac pour édicter les préceptes draconiens qui encoléraient Pierre Corneille ; ce n’est ni le syllogiste ni le critique, mais bien le moraliste.
La terreur extérieure ou intérieure à l’homme est d’abord, et avant tout, un sentiment égoïste. L’homme oppressé par l’ambiance mystérieuse, par ce « Tout effrayant » cher à Maurice Mæterlinck ou en proie aux sombres suggestions du rêve que murmurèrent à son âme les légendes et les traditions, et parfois la fatalité d’une habitude de pensée natalement mélancolique, l’homme hanté par la terreur se replie sur lui-même ; son cœur s’endurcit ; l’idée solitaire le circonvient et l’étouffe ; il se heurte désespérément à ce mur de nuit et ne peut plus s’échapper de son Moi tombé malade. Mais les circonstances se modifiant, l’intelligence devenue plus éclairée ou l’âme plus forte, l’homme peu à peu discute sa terreur et s’efforce de la plaisanter, sans parvenir cependant à la dissiper entièrement : elle demeure un orage suspendu qui éclatera peut-être encore, bien que lutte déjà pour le vaincre un rire en rayons d’aube blanchissante à l’horizon de la pensée.
Puis la terreur s’objective ; d’autres ont peur, d’autres souffrent… S’effrayer à plusieurs est moins sinistre que de s’effrayer tout seul. « Il n’est pas bon que l’homme soit seul, » dit la Sainte Écriture. Alors, la Pitié apparaît : « Homme, parmi ceux qui tremblent comme toi – autour de toi, contemple ces faibles, ces misérables, plus cinglés par une vie atroce que toi-même. Éloignant de toi les fantômes, tu les écarteras d’eux ; haussant ton cœur à la compassion, tu les consoleras et les sauveras du rêve mauvais qui vous persécutait tous, et tu feras une œuvre bonne d’où ton âme sera pacifiée. »
Voilà, brièvement résumée, l’idée fondamentale de Cœur double. Hautement, nous affirmons qu’il n’en est pas de plus belle.
Dans l’application, M. Marcel Schwob a en général parfaitement réussi. Les différents contes du volume, soit qu’ils déduisent minutieusement les conséquences d’un fait douloureux, soit qu’ils closent d’une inattendue catastrophe l’exposé d’une situation effrayante, concourent presque tous on ne peut mieux à l’effet total ; à peine s’il est une ou deux pages peut-être superflues. M. Schwob doue ses personnages d’une vie intense et supérieure ; plusieurs (voir l’Homme voilé, le Dom, Lilith, Fleur de cinq pierres, etc.) sont des entités tragiques, nimbées d’un halo d’irréel, des êtres résumant une part de vie intérieure si grande qu’ils deviennent des symboles, c’est-à-dire la plus haute expression d’art qui puisse s’obtenir. Il y a aussi cette « Pitié suprême » qui termine le livre, cette Terreur future où des égorgeurs, des justiciers armés d’engins effroyables – et futurs – procèdent méthodiquement au massacre de toute une population, mais s’arrêtent, reculent, puis s’enfuient enfin, éperdus et sanglotants, devant le sourire de deux enfants épargnés par hasard. C’est d’un grand effet.
Quelques contes où l’ironie se mêle à la terreur sont également à retenir. Des individus falots et macabres, d’allure oblique et sentant la fièvre, s’y profilent dans une pénombre où grimacent des formes louches. On pense, devant eux, aux habitants de Wondervotteimis, au vicomte Allamistakéo, à la famille du roi Peste, à Ebenezer Scrogg des Contes de Noël, à M. Tulkinghorn de Bleak-House. Ce rapprochement s’impose : M. Schwob a l’outrance méthodique de la plaisanterie anglaise, le fun coupant et froid comme de l’acier. On rit et l’on éprouve un malaise, un frisson bizarre qui ne manque pas de charme. Lisez notamment Les Portes de l’Opium. Ceux qui ont usé de la drogue sublime et mortelle retrouveront dans ce conte leurs hallucinations faites d’effrois voluptueux et de plaisir ténébreux. C’est par où M. Schwob se rattache à Mark Twain, à Dickens (le bon ; pas celui des tasses de thé avec beaucoup de rôties), à Edgard Poe – surtout à Edgar Poe. Ce qui n’implique d’ailleurs pas que M. Schwob imite ces écrivains, mais qu’il est d’une classe d’esprit pareille à la leur. Il les a, sans doute aussi, fort pratiqués et a su merveilleusement s’assimiler la quintessence de certaines de leurs qualités.
L’écriture de Cœur double est parfaite, car tout à fait appropriée aux sujets traités, sans soubresauts de phrases ni problèmes de rhétorique, et surtout sans trop de points d’exclamation – ce qui était difficile à éviter, étant donnée la couleur horrifique de la plupart des contes. En somme, Cœur double est un livre de qui l’on peut dire, avec M. Jules Renard, que « ceux qui doivent le lire, le liront. »
ADOLPHE RETTÉ
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(in La Plume, revue de littérature, de critique et d’art indépendants, n° 60, 15 octobre 1891)
CŒUR DOUBLE (1)
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L’Homme funèbre, dont le nom est un aboiement, se leva, se promena, les mains dans ses poches, et dit :
« Voilà, je m’explique : exemple… »
Je l’arrêtai :
« D’abord, que signifie Cœur double ? Un cœur, je sais ce que c’est, Bourget, Maupassant, tant d’autres ! Ont fait sur le cœur un cours que je croyais complet. Mais qu’est-ce qu’un cœur double ?
– N’êtes-vous pas, dit l’Homme funèbre, égoïste et charitable ? Votre âme va de l’expansion de sa propre vie à l’expansion de la vie de tous. Mais par quel chemin ? Mon livre vous le dira. Égoïste, vous éprouvez des craintes personnelles, c’est le sentiment que nous appelons Terreur.
– Je vois : vous allez essayer de me faire peur. Ça ne prend guère avec un Français. Mais soit. »
Il me raconta Les Stryges. L’homme y est le jouet de ses superstitions, et son âme lui monte au nez, de frayeur ; Le Sabot : une petite fille renonce, au prix de sa damnation, à la misérable vie que le Diable lui fait entrevoir ; Les Trois Gabelous : une nuit, ils se lancent à la poursuite de l’or, et « quand le jour gris se lève, parmi les traînées de nuages noirâtres, au bout de la mer, ils se réveillent, la tête vide, la bouche mauvaise, les yeux fiévreux, et sombrent en pleine désolation. » L’Homme funèbre parlait lentement, d’une voix grêle comme une sonnerie de clochette. Souvent, je voyais le bruit de cette voix, sans l’entendre. Il ne me regardait pas, afin de me laisser frissonner à mon aise. Parfois il s’amusait de mots grecs ou d’argot, fier de me confondre. Et même, pour me rassurer, il faisait du pittoresque, qui enjolivait sa phrase, et fixait sur une trouvaille de style, sur des drôleries d’idées, mon attention inquiète : « Une striga épluchait des fèves et crachait les enveloppes autour d’elle, comme des cadavres de mouches. – Les oiseaux de nuit enfilaient des yeux à leur bec acéré, comme des prunes. – Des poignets étaient ridés comme le cou d’un lézard. – Des pieds d’enfant s’étaient durcis à marcher sur les pustules de cuir du varech. – La mer se peuplait de lames à tête frisée. – La lune montrait par une trouée son orbe lavé. – Deux vieux dormaient tristement, l’hiver, à petits coups, au coin du feu. – Sa voix avait le doux son des choses qui sont près de se briser. – La situation d’un chien noyé depuis plusieurs années au bord d’une rive désavantageuse. – Il n’avait plus un cheveu vaillant. – Sa voix ressemblait à s’y méprendre au sifflement triste d’une pipe qui jute. – La seule chose qui m’offusquait était que Tom Bobbins persistait à cligner de l’œil gauche, bien qu’il n’eût plus aucune espèce d’œil. Mais je me rassurais en me rappelant que mon autre ami Colliwobles, le banquier, avait coutume de donner sa parole d’honneur, bien qu’il n’en eût pas plus que Bobbins d’œil gauche. – Il mordit si heureusement une balle qui lui avait traversé la joue droite qu’il l’empêcha de trouer sa joue gauche, et se la fit monter au cerveau par le voile du palais. Le chirurgien qui constata son décès dit qu’il aurait pu avoir les dents brisées de la manière la plus désastreuse. – Un aphasique, couché au fond, répétait opiniâtrement, d’une voix (2) aiguë : « Qu’il est… qu’il est… qu’il est… killé, killé, killé… » et à côté de lui une loque d’homme, à qui on venait d’ôter le voile du palais, répondait d’une voix sifflante, comme une pompe qui fuit : « Il… est… deux heures ! – Vous n’avez pas peur, au moins ? dit l’Homme funèbre. – Pas encore ! » lui répondis-je crânement. – Voici Le train 081, dit-il. – Tout à coup (c’est un mécanicien qui parle), j’entends souffler une machine sur la double voie… avec un élan subit, le train rattrapa le nôtre et roula de front avec lui. Il était tout enveloppé d’un brouillard rougeâtre. La vapeur fusait sans bruit sur le timbre. Deux hommes noirs dans la brume s’agitaient sur la plate-forme. Ils nous faisaient face et répondaient à nos gestes. Nous avions sur une ardoise le numéro du train, marqué à la craie : 180 ; – vis-à-vis de nous, à la même place, un grand tableau blanc s’étalait, avec ces chiffres en noir : 081 ! »
À ces mots, l’Homme funèbre s’approcha de moi, me passa brusquement la main dans les cheveux et me dit :
« Je crois que ça commence : ils se dressent ! » Il acheva la terrible histoire du même ton tranquille, et, tout de suite, commença Les Sans-Gueule :
« On les ramassa tous deux, l’un à côté de l’autre, sur l’herbe brûlée… Le même fragment de tôle d’acier leur avait emporté la figure… Il ne leur restait ni nez, ni pommettes, ni lèvres, ni yeux… Ils reçurent à l’ambulance les noms de Sans-Gueule n° 1 et Sans Gueule n° 2… Un chirurgien anglais, surpris du cas, y prit intérêt, oignit les plaies, les pansa et construisit deux calottes de chair, concaves et rouges, identiquement perforées au fond, comme les fourneaux de pipes exotiques… Le choc terrible avait anéanti le sens de l’ouïe, si bien que la vie ne se manifestait en eux que par les mouvements de leurs membres, et par un double cri rauque qui giclait par intervalles entre leurs palais béants et leurs tremblants moignons de langue. Cependant ils guérirent tout deux… eurent un plaisir… : ce fut de fumer des pipes dont les tuyaux étaient tamponnés de pièces de caoutchouc ovales, pour rejoindre les bords de la plaie de leur bouche. Accroupis dans les couvertures, ils respiraient le tabac, et des jets de fumée fusaient par les orifices de leur tête : par le double trou du nez, par les puits jumeaux de leurs orbites, par les commissures des mâchoires, entre les squelettes de leurs dents. Et chaque échappement du brouillard gris qui jaillissait entre les craquelures de ces masses rouges était salué d’un rire extra-humain, gloussement de la luette qui tressaillait, tandis que leur reste de langue clapotait faiblement ! »
Comme je haletais :
« Nous ne sommes que tous les deux, me dit l’Homme funèbre : vous pouvez hurler d’horreur, vous soulager, et reprendre des forces, car ce qui suit est plus effroyable encore. »
Il continua. Avec l’extraordinaire fin des Sans-Gueule, avec l’Homme double, l’Homme voilé, Béatrice, Lilith, Les Portes de l’opium, il me traîna jusqu’aux sommets de l’Épouvante.
« Vous criez : Assez ! dit-il enfin. Je pense que votre âme est pleine de trouble, jusqu’au bord, mais je veux lui rendre le calme. L’âme doit être en harmonie, une chose symétrique, équilibrée. La purgation des passions, ainsi que l’entendait Aristote, cette purification de l’âme n’était peut-être que le calme ramené dans un cœur palpitant. Je balancerais en vous la terreur par l’ironie, ensuite par la pitié. Je vous ai mené par les Portes de l’opium jusqu’au néant des excitations, maintenant considérez, les choses terribles en souriant finement. Écoutez Spiritisme et la façon de préparer quelques « colles » pour les âmes qui manqueraient de mémoire ; Sur les dents, où ces paroles du dentiste servent de refrain : « Crachez, monsieur, voici la cuvette » ; L’Homme Gras, qui devint maigre grâce à l’homme maigre devenu gras, et souleva piteusement la nappe de peau qui pendait sur ses genoux et la laissa retomber ; Le Conte des œufs accommodé à la quarante-et-unième manière pour terminer le Carême – à la manière des œufs rouges ; Un Squelette…
– Halte-là, s’il vous plaît ! Je connais ce genre. De vieilles femmes m’ont aussi tenu dans leurs bras et les maisons hantées ne m’effraient plus.
– Mais non, répondit simplement l’Homme funèbre, point froissé. Ma maison à moi n’était pas un château vermoulu, perché sur une colline boisée au bord d’un précipe ténébreux. Elle n’avait pas été abandonnée depuis plusieurs siècles. Son dernier propriétaire n’était pas mort d’une manière mystérieuse. Les paysans ne se signaient pas avec effroi en passant devant. Aucune lumière blafarde ne se montrait à ses fenêtres en ruines quand le beffroi du village sonnait minuit. Les arbres du parc n’étaient pas des ifs, et les enfants peureux ne venaient pas guetter à travers les haies des formes blanches à la nuit tombante. Je n’arrivai pas dans une hôtellerie où toutes les chambres étaient retenues. L’aubergiste ne se gratta pas longtemps la tête, une chandelle à la main, et ne finit pas par me proposer, en hésitant, de me dresser un lit dans la salle basse du donjon. Il n’ajouta pas d’une mine effarée que, de tous les voyageurs qui y avaient couché, aucun n’était revenu pour raconter sa fin terrible. Il ne me parla pas des bruits diaboliques qu’on entendait la nuit dans le vieux manoir. Je n’éprouvai pas un sentiment intime de bravoure, qui me poussait à tenter l’aventure. Et je n’eus pas l’idée ingénieuse de me munir d’une paire de flambeaux et d’un pistolet à pierre ; je ne pris pas non plus la ferme résolution de veiller jusqu’à minuit en lisant un volume dépareillé de Swedenborg, et je ne sentis pas vers minuit moins trois un sommeil de plomb s’abattre sur mes paupières. »
Je riais, un instant ragaillardi.
« Assez ri, dit l’Homme funèbre. Il est temps de passer, avec Le Dom, en l’autre moitié de votre cœur, de vous représenter dans les autres êtres la misère, la souffrance et la crainte. Toutes les terreurs que vous avez pu éprouver, la longue série des criminels, des gueux, les a reproduites d’âge en âge, jusqu’à nos jours, depuis la Vendeuse d’ambre jusqu’à la vision de l’échafaud futur dans Fleur de cinq pierres, jusqu’à l’échafaud lui-même dans Instantanées.
Ayant pitié de ces pauvres, tentons de récréer la société, d’en bannir toutes les terreurs par La Terreur. Oui, faisons un monde neuf ; incendions mathématiquement, raisonnons l’explosion, tuons pour le principe, soyons les homéopathes du meurtre, à moins que le regard d’un enfant… »
L’Homme funèbre cessa de se promener, s’assit, s’enfonça dans le fauteuil. Il me donna l’impression d’un magicien venu pour me tourmenter, me faire, comme il disait, hurler d’horreur, puis pleurer en abondance. Je ne voyais plus que ses yeux qui me rayaient comme vitre. J’attendais le corbeau qui devait se percher sur son épaule. Est-ce que déjà la lampe ne charbonnait pas traditionnellement, près de s’éteindre ?
« Tout ça, dit-il enfin, c’est des bêtises. Concluons. Comment trouvez-vous mon livre ?
– Ah ! dis-je, essuyant mes tempes, à mon tour, je vous tiens.
– Soyez franc !
– Et poli. Comment terminer par quelque chose qui ronfle juste ? Si je m’écrie, vous serrant la main cordialement : « Dieu que c’est beau ! » les sots me gronderont comme un petit garçon. Dois-je dire plutôt, bon prince de critique : « Il y a des choses bien, » ou : « Edgar Poe est dans nos murs, » ou, comme flairant un papier brûlé : « Ce livre a passé par l’Enfer et sent le roussi ? »
– Ami, si vous n’avez rien de gentil à me dire, taisez-vous.
– L’impartialité, entre amis, consiste peut-être à ne jamais s’accorder de talent. Ma foi, Homme funèbre dont le nom aboie, afin de concilier la grosse et intime affection que j’ai pour votre livre avec la pudeur que je me dois, je prononcerai, non sans emphase, mais sûr de ma prophétie, que tous ceux qui doivent lire Cœur double le liront. »
JULES RENARD
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(1) Un vol., par Marcel Schwob, avec une préface de l’auteur (Ollendorff).
(2) À noter que Marcel Schwob a la préoccupation constante de la voix, que Théophile Gautier disait indescriptible.
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(in Mercure de France, n° 20, août 1891)
MARCEL SCHWOB
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Pour moi, Marcel Schwob est un chat. C’est un chat parmi les chats les plus doux, les plus potelés et les plus ronronnants ; seulement, je crois que chaque soir il devient sanguinaire et fait un affreux massacre de mignonnes souris et d’excellents petits volatiles. Toute la journée il reste en chattemitte sur la rampe de son escalier, et ce n’est que vers minuit qu’il devient terrible et que les habitants des gouttières frémissent de ses exploits.
Je dis que Marcel Schwob doit être un félin, car il se dégage un contraste frappant jusqu’à l’obsession de la douceur paresseuse de sa personne, et de la terreur folle des extraordinaires et sanguinaires nouvelles qu’il donne à l’Écho de Paris, et qu’il a réunies dernièrement en volume sous le titre de Cœur double. C’est effrayant comme tout ce que font les félins la nuit, comme les chacals déchirant les charognes, les hyènes hypocrites qui pleurent, les grands tigres royaux faisant la lutte.
Et ici, je quitterai le ton badin, car beaucoup des nouvelles de Schwob sont de toute beauté d’art, d’une très remarquable valeur d’érudition, d’un style net, franc, qui dit juste ce qu’il faut, pas un mot de plus, pas un mot de moins, et donne par cela même l’idée approchante de ce qu’est l’absolue perfection.
Il a intitulé son volume Cœur double, d’abord pour donner une raison d’être à sa préface (il a écrit une très belle préface), et ensuite parce que, suivant lui, deux sentiments se partagent le cœur de l’homme, l’égoïsme et l’altruisme, la terreur et la pitié. Ainsi que l’ancien théâtre grec, celui d’Eschyle, point celui des naturalistes qui suivirent : Sophocle ou Euripide, il se préoccupe non de l’œuvre d’art en elle-même, mais de son effet immédiat sur le spectateur ou le lecteur ; et son but, bien que les histoires qu’il conte ressemblent fort peu à celles de Marmontel, apparaît avant tout un but de moralité. Il faut rendre l’homme meilleur ; la seule manière d’y arriver est de l’émouvoir après l’avoir terrifié, de faire naître les sentiments de solidarité et de dévouement qui germent en lui !
Voilà à peu près exactement quelle serait l’éthique de Marcel Schwob s’il faisait du théâtre, et l’on peut juger de la différence qui le séparerait, lui et la scène grecque, du mélodrame de Bouchardy et de la scène de l’Ambigu.
À l’Ambigu, ce sont les personnages de la pièce qui sont récompensés ou punis suivant le bon ou le mauvais de leurs actes, et les assassins de la dernière galerie comprennent parfaitement que si leurs confrères payent pour eux au dernier tableau, c’est simplement afin de satisfaire à l’usage et ne point donner de cauchemars aux bourgeois des loges. En fait, ça se passe très rarement de cette façon dans la réalité !… Aussi Cartouche, Mandrin, Robert Macaire, tous les malfaiteurs, sont-ils les idoles de ce gros public, bien plus que la jeune fille assassinée !… On dit d’eux : « Sont-ils forts ! Sont-ils malins! » On les admire. Et en sortant beaucoup cherchent à les imiter ! De même Jack Sheppard en Angleterre, infiniment plus populaire et sympathique que Gladstone ou Parnell, bien que ceux-ci le soient déjà ! En somme, on pourrait parfaitement démontrer que le mélodrame soi-disant éducateur ne flatte que les bas instincts des masses et devient de plus en plus notre pépinière nationale de petits gredins ! Tous les criminels semblent hantés de la nostalgie du théâtre de boulevard, et Eugène Süe, Ponson du Terrail, Xavier de Montépin ne sont plus goûtés que dans les prisons !
Chez Eschyle et Schwob, au contraire, la moralisation est toute différente. On n’y force point d’aimables meurtriers à ne point meurtrir, par ce seul argument : nous allons vous couper la tête, si vous meurtrissez ; on évite au contraire de leur mettre le crime en face, et on leur dit : il y a autre chose à faire dans la vie que d’abominer… aimez !… Jamais d’ailleurs, chez l’un comme chez l’autre, le mal ne viendra directement des hommes ; il viendra d’une cause à laquelle ils ne peuvent rien, de la fatalité ! Regardez l’analogie entre le Prométhée d’Eschyle et le fou d’Hervieu. Quelle différence entre Ephaïctos et Corail, entre la Force ou la Violence et l’Homme voilé de Schwob ?
La conclusion qui se dégage de Cœur double semble donc celle-ci : le mal est en dehors de l’homme et, sans qu’on puisse s’imaginer pourquoi, il se trouve à la base même de la vie. La véritable œuvre d’art moralisatrice sera celle qui partira du mal pour arriver au bien, de la terreur pour parvenir à la pitié, et non celle qui punira le criminel de son crime par un crime pire : le châtiment. Le châtiment est l’abus du pouvoir que commet la société contre l’individu, de même que le crime fut l’abus de pouvoir de l’individu commis contre cette société à laquelle il appartenait. Ni l’un ni l’autre n’ont compris que le Mal est au-dessus d’eux, et que la seule mission de l’homme sur terre, soit particulier, soit général, est de chercher à l’atténuer en s’émouvant des douleurs qu’il cause !
C’est dans ce sens d’attendrissement, de solidarité et d’apitoiements, que le beau livre de Marcel Schwob m’intéresse surtout. Si je dis que l’auteur est, en plus de cela, un érudit de premier ordre, que ses études nombreuses et variées lui permettent de se transporter dans le milieu qui lui plaît : âge de pierre, moyen âge, temps modernes, qu’au point de vue de l’art pur, c’est un artiste très maître de son style, de son procédé, atteignant, par une simplicité directe absolue, aux effets de la plus folle terreur (Les Sans-Gueule, par exemple, terreur physique ; Arachné, terreur morale), je crois que j’aurais bien résumé l’esprit et la lettre d’un volume qui est l’un des meilleurs qu’il m’ait été donné de lire cette année.
MAURICE BEAUBOURG
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(« Physionomies littéraires, » in La Grande Revue, Paris et Saint-Pétersbourg, 10 novembre 1891)