(Jacques Deflandre, in Paris Sex-appeal, revue mensuelle, n° 17, numéro spécial « Les Voluptés de Noël, » samedi 1er décembre 1934)
–––––
(Jacques Deflandre, in Paris Sex-appeal, revue mensuelle, n° 17, numéro spécial « Les Voluptés de Noël, » samedi 1er décembre 1934)
–––––
« Tenez, monsieur, écoutez-moi ! Voyons, ai-je l’air d’un fou ? Vous pouvez bien me donner quelques instants d’attention, puisque je suis calme et parle raisonnablement. Oui, je sais, on vous a dit que je suis un détraqué, que mon intelligence a sombré dans le travail… des blagues, mon cher monsieur ! La vérité vraie, c’est que je suis une victime de l’amour et de la fatalité. Le croiriez-vous ?
– …
– Oh ! ce n’est pas une banale aventure d’alcôve que la mienne, et si je veux aujourd’hui vous livrer un secret qui pourra plus tard vous mener à la gloire, c’est parce que vous m’écoutez sans hausser les épaules. Monsieur, vous avez devant vous la plus grande célébrité scientifique du vingtième siècle !
– …
– Cela vous étonne ? Mon histoire est en effet presque incroyable ; si elle était vraisemblable, d’ailleurs, je ne serais pas ici.
Je suis né en province, dans le Midi de la France. Mon père était un brave homme de commerçant qui gagnait aisément sa vie, et gâtait son fils unique, travailleur et casanier. Un jour, – j’avais alors à peine douze ans, – il me rapporta d’une foire environnante un de ces primitifs et grossiers instruments composés d’un tube de cuivre et de deux lentilles de verre. Et malgré l’imperfection de ce microscope, je me passionnai immédiatement pour la recherche de tout ce qui échappe à notre regard nu et se révèle aux appareils imaginés et construits par la science. J’allais, examinant un brin de fougère, une patte de coléoptère, un granit cristallisé, intéressant à cette étude si complexe et si délicate mon esprit précoce de savant. Bientôt, ce joujou me parut ridiculement insuffisant, et je priai mon père de m’acheter un vrai microscope qui me permit de me lancer à corps perdu dans la contemplation de l’infiniment petit.
Alors, enfermé des journées entières dans mon cabinet de travail, je me livrai à un labeur acharné, apprenant, vérifiant, découvrant ce que les savants, mes prédécesseurs, avaient déjà découvert, appris et vérifié. Et, à vingt ans, j’en savais autant que le plus vieux d’entre eux. Oui, monsieur, que le plus vieux d’entre eux !
Voyons, est-ce de la folie, cela ?
– …
– À cette époque, je conçus un projet dont la hardiesse va vous stupéfier, quoiqu’il se révélât réalisable par la suite ; je voulus éblouir le monde scientifique par une merveilleuse découverte. Il s’agissait tout simplement pour moi d’arracher à la nature l’un de ses plus troublants secrets, le microbe du microbe ! Ah ! ah ! vous commencez à comprendre que je ne suis pas fou ? Quoi de plus raisonnable, quoi de plus noble qu’une pareille recherche ? Seulement, il me fallait construire un instrument unique au monde, et dont le grossissement fût plusieurs milliers de fois supérieur à celui obtenu par l’optique moderne ! Quelle tâche ardue, monsieur ! Je puis dire que j’ai peiné pendant des mois sans atteindre le résultat cherché. Désespéré, j’allais abandonner ce projet à l’accomplissement duquel j’avais épuisé toutes mes facultés et toutes mes ressources, lorsqu’un soir de fièvre, une femme m’apparut ; elle était brune, et toute pareille à ces gitanas qui s’en vont par les routes, disant la bonne aventure aux voyageurs.
« Remplace les lentilles de verre par des lentilles de diamant, et tu auras la solution de ton problème ! » me dit-elle en souriant mystérieusement.
Puis elle s’évanouit en une blonde fumée.
Cette femme avait sans doute raison et je me mis à chercher un diamant. La malchance me poursuivait cependant avec une étrange insistance. Les pierres qu’on soumettait à mon examen étaient trop petites, laiteuses ou mal taillées. Mais j’avais en moi des trésors de patience. Mon voisin était un juif fort riche, courtier en pierres précieuses, auquel j’allai exposer mon désir, lui promettant de le payer très cher s’il pouvait me satisfaire. Séduit par l’appât du gain, le juif courut chercher dans un coffre-fort un diamant d’une taille si parfaite et d’une eau si limpide que j’en fus ébloui. Hélas ! le prix exigé par cet homme était formidable et, longtemps, nous discutâmes sans nous entendre. Au moment où, absolument hors de moi, je me retirais, il fit encore miroiter la magnifique gemme aux rayons de la lampe. Une idée funeste me traversa alors le cerveau ; ayant saisi le vieil avare à la gorge, je serrais si fort qu’il en rendit son âme à tous les dieux.
Puis, ayant glissé le diamant dans ma poche, je couchai le cadavre dans le lit qui masquait l’accès du grenier, et je disparus après avoir fermé derrière moi la lourde porte de chêne… On crut à une mort naturelle !
Eh bien, je crois que ce meurtre me porta malheur. Enfermé dans mon laboratoire, je construisis un merveilleux appareil, à la membrure de cristal, à l’œil de diamant ; et, n’ayant plus de mystère pour moi, le monde infiniment petit m’ouvrit toutes grandes les portes de son palais enchanté !
C’est à cette époque que survint le grand malheur de ma vie. Figurez-vous que j’avais placé sur la lamelle de verre qu’on glisse sous la lentille du microscope une goutte d’eau prise sur une fleur ; et je contemplais la vie intense englobée dans ces molécules de gaz liquéfié, lorsque, soudain, je restai frappé de stupeur ; là, au milieu de la goutte d’eau, parmi des algues délicieusement menues et des coraux de rêve, reposait une femme d’une admirable beauté ; d’un bleu glauque et profond étaient ses yeux, et ses blonds cheveux retombants mettaient un voile d’or sur sa nudité divine. Elle était idéale, monsieur, et je sentis bien, à l’émotion qui me prit à la gorge, que j’étais devenu sur-le-champ amoureux fou de cette femme. Ah ! comprenez bien, mon ami, moi, amoureux d’un microbe à forme humaine, d’un microbe que les instruments imparfaits de mes collègues n’avaient pas pu découvrir et qui, pour mon malheur, se révélait à mon seul œil de diamant. Ah ! ne vous ai-je pas dit que mon histoire d’amour n’était pas banale ?
– …
– La fin est lamentable, monsieur ; après quelques heures de contemplation muette, la poitrine de mon idole se mit à haleter sur un rythme précipité, ses lèvres s’entrouvrirent, et ses bras étendus en croix se raidirent… Elle ferma les yeux et parut morte. Effrayé, je retirai la lamelle de verre ; la goutte d’eau s’était évaporée, et la nymphe avait rendu le dernier soupir !
Alors, un accès de rage m’a secoué ; j’ai hurlé ma douleur, j’ai brisé mes instruments… On a dès lors prétendu que j’étais fou ; mais vous savez vous-même, monsieur, maintenant que vous m’avez entendu, que je suis simplement un homme injustement frappé par le destin, par ce que les anciens appelaient l’inexorable Anankê… »
_____
(Henri Tolède, « Les Contes de la Petite République, » in La Petite République, journal de grande information politique, littéraire, trente-quatrième année, n° 12305, jeudi 23 décembre 1909 ; Lev Tchistovsky, « Nu allongé, » aquarelle, sd. Le lecteur aura reconnu dans ce conte un simple résumé de la nouvelle de Fitz-James O’Brien, « La Lentille de diamant » (1858) ; sur l’historique des adaptations de « The Diamond Lens » en langue française, on se reportera au Visage Vert n° 23, novembre 2013)
Son pavillon en berne, le yacht à vapeur la Rieuse filait parmi les banquises dans la nuit lumineuse des mers du pôle. On eût dit d’un vaisseau-fantôme : mornes, front baissé, les matelots erraient sur le pont ; car le deuil régnait à bord ; le joli yacht ramenait un cercueil.
Il y avait trois mois juste que la Rieuse était sortie du Havre, gaiement bariolée de pavillons et emportant, au lendemain de leur mariage, le comte Roger de Mordane et sa femme, une petite poitrinaire, frêle comme une fleur. Sans doute, l’espoir d’une guérison sous la brise vivifiante du Nord avait présidé à cet étrange voyage de noces. Le comte s’était trompé : maintenant, tout était fini.
Dans la cabine battue des vagues, sous la lueur tremblante de deux bougies, la petite comtesse, parmi les dentelles blanches de sa couchette, semble dormir. Affaissé auprès d’elle, Roger ne pleure même plus ; il s’efforce de prier, fermant les yeux pour revoir, en une vision ineffable, sourire la blanche adorée.
Oh ! certes, cette âme d’enfant rayonnait ailleurs ! Mais le corps, le pauvre corps si frêle, qu’en ferait-on ? Le ramener dans la terre de France, impossible ; l’abandonner à la mer, en proie à tous les monstres d’en dessous, oh ! cela, jamais !
Une affreuse mélancolie envahit le cœur de Roger, à la pensée du cercueil. Il songe que la chair ne saurait être immortelle et qu’il faut sangloter un adieu sans espoir sur ces lèvres pâles et ces yeux clos, dont il se rappelle les câlineries et les sourires pour toujours envolés. La race des hommes futurs ne connaîtra pas les traits de cette morte.
Eh bien ! si. – La sépulture que Roger rêve, il l’a trouvée : une tombe de glace. Il la confiera, la pauvre morte, au seul élément qui assure une immortalité pour les corps.
En ce désert solennel du pôle, des siècles passeront sur la neige inviolée sans qu’une parcelle du cadavre se transforme. Et si, après des millions d’aurores, après des cataclysmes imprévus, la morte reparaît aux yeux des hommes, ils rêveront que, dans la nuit des vieux âges, cette femme-là fut aimée.
*
Un soir, comme Roger se promenait sur le pont, il aperçut à l’avant de la Rieuse une grande île. Sur son ordre, on aborda dans une anse qui échancrait la base d’un glacier.
Alors, devant les matelots rangés en haie, et le front nu, Roger fit porter à à terre le petit cadavre voilé d’un linceul. On le descendit dans une crevasse du glacier, que deux hommes comblèrent avec de la neige.
Quand tout fut achevé, Roger, très pâle, se rembarqua ; comme le yacht dérapait, il monta sur la hune d’artimon et, jusqu’à l’heure où la nuit se ferma, il resta debout, les cheveux au vent, regardant s’atténuer dans la brume le pic blanchâtre où la pauvre morte dormait pour son premier soir, abandonnée dans le silence du pôle en sa couche de glace.
Et Roger pensa de nouveau aux siècles futurs où elle apparaîtrait aux yeux des hommes. Mais une pensée secrète, inavouée, le consolait et l’hallucinait tout à la fois : la pensée que lui-même pourrait revenir, fouiller le pic de glace et la revoir !
André Godard.
(Revue des Journaux et des Livres)
–––––
(André Godard, « Variétés, » in Le Petit Courrier, démocratie, autorité, huitième année, n° 261, mercredi 29 octobre 1890 ; in La Gazette de Château-Gontier, nouvelles de l’Ouest, journal politique, littéraire, agricole et commercial, dix-septième année, n° 3, jeudi 11 janvier 1894 ; « Variété littéraire, » in Stamboul, journal quotidien, politique et littéraire, quatre-vingtième année, n° 201, vendredi 2 septembre 1898)
Monsieur Boireux, fondateur-propriétaire des « Bazars de Lutèce, » dont chaque quartier de la ville possède une succursale, demanda au sculpteur Gilles Jonquière :
« Somme toute, que comptez-vous me faire pour mon parc de Vaucresson ? »
Il était assis dans le grand atelier, vis-à-vis de l’artiste en blouse blanche, qui avait interrompu son travail pour le recevoir. Çà et là, posées sur des selles, clouées à la muraille, quelques œuvres affirmaient un talent fougueusement émancipé de l’école, mais soumis aux disciplines éternelles de la raison et du goût. La porte était ouverte sur un jardin où flambait une fauve après-midi de septembre.
Le jeune sculpteur répondit au vieil industriel, admirateur fervent et insatiable qui lui avait déjà commandé son buste, puis ceux de sa femme, de sa fille, de son gendre et de ses petits-enfants, plus maintes statuettes pour son hôtel, et qui, maintenant, attendait de lui une statue pour sa somptueuse propriété acquise depuis peu :
« Ma foi, vous l’avouerai-je ? je n’en sais rien encore. J’en suis toujours à chercher. Mais j’espère qu’à la longue !… »
Le propriétaire des « Bazars de Lutèce » eut un confiant sourire :
« Oh ! je suis tout à fait tranquille là-dessus, tout à fait. »
Et, se levant :
« Je vous laisse à vos méditations, mon cher maître. Elles seront fécondes. À bientôt de vos nouvelles. »
Il gagna la porte, s’enfonça dans le jardin aux incandescentes rousseurs.
Resté seul, Gilles s’allongea sur un divan où tenait encore le parfum d’une de ses belles amies, et il lâcha son imaginative à la poursuite, non d’un sujet capable de satisfaire le propriétaire des Bazars, que la plus banale dryade aurait charmé, mais lui-même autrement difficile et tourmenté par l’ambition d’un chef-d’œuvre. Il reposait sur le ventre, le menton dans ses mains. Il pensa que Grévin avait prêté cette altitude à sa célèbre faunesse. Cependant, lui arrivait de l’extérieur, – de la grande avenue dont le jardin séparait l’atelier, – le pas d’un cheval. Alors, dans sa tête, un magique travail s’opéra : la faunesse de Grévin, perdant ses pieds de chèvre, eut tout à coup des pattes chevalines, se transforma en centauresse. Il admira comme l’inspiration jaillit des associations d’idées les plus hétéroclites, fleurit sur l’accidentel et le vulgaire. N’est-ce pas durant une sieste, en entendant goutter l’eau d’un robinet laissé ouvert par sa servante, que Richard Wagner conçut le chant limpide des Filles du Rhin !
Donc, dans le parc de M. Boireux, sur la pelouse centrale, il placerait une centauresse. Mais quelle position donnerait-il à son corps monstrueux ? Quelle expression à son visage de femme-cavale ? Il déciderait la chose un peu plus tard. Pour le moment, il se documenterait sur les Centaures.
Il alla extraire de sa bibliothèque le tome idoine du grand Larousse et une mythologie, puis, avec ces volumes, retourna à mon divan. Et, après s’y être commodément réinstallé, il lut la fable des Centaures.
Le souverain des Lapithes, Ixion, reçu dans l’Olympe par Jupiter, s’étant permis de lever les yeux sur Junon, le roi des dieux avait berné, bafoué sa concupiscence. Il avait livré à l’hôte sacrilège une nuée qui ressemblait trait pour trait à Junon. De la fallacieuse étreinte, était sortie la race des hommes-chevaux. L’un de ces monstres, Chiron, fut le sage précepteur d’Hercule. Pourtant, les Centaures devaient connaître, par ce même Hercule, les plus grandes calamités. C’est lui qui les traqua, les décima. Il les aurait tous massacrés de ses flèches si Neptune compatissant n’avait abrité les derniers survivants de la race dans l’Île aux Sirènes, où l’indolence et la volupté achevèrent la besogne de leur destructeur.
Un certain M. de Paravay avait recherché l’origine des Centaures. Il prétendait l’avoir découverte dans des documents chinois remontant à une haute antiquité. Dans le Pian y Tien, par exemple, il est question d’une nation appelée Ting-Ling dont les habitants, hommes jusqu’au buste, se prolongeaient et se terminaient en chevaux.
Le sculpteur, suffisamment instruit, referma mythologie et dictionnaire, et rêva. Le jardin, dans le cadre de la porte, n’était plus une flambée d’or fauve, mais un confus amas de cendres violettes, lorsqu’il se leva du divan. Il était temps qu’il s’habillât pour dîner chez la prinesse Merlowska.
Il ne parla, toute la soirée, que des Centaures et de sa statue. Chacun applaudissait au projet, surtout la princesse, artiste, enthousiaste, et qui ne se donnait pas la peine de celer un violent caprice à l’égard de Gilles. Un écrivain de ses amis, qui se trouvait là, lui conseilla de lire ou de relire les sonnets consacrés par Heredia aux Fils de la Nuée. En quittant ses hôtes, il courut à cette librairie des boulevards qui ne ferme qu’à une heure avancée de la nuit, et y acheta Les Trophées. Avant de s’endormir, il se grisa de ces impeccables petits poèmes où retentissent des cavalcades et des batailles farouches.
Au réveil, une hallucination précise lui montra sa statue telle qu’elle serait dans le parc de M. Boireux, sous le ciel d’un clair matin. Sa centauresse ne se dressait pas, piaffante ou cabrée, dans l’orgueil du triomphe ou la fureur du combat : elle gisait, une flèche dans l’épaule, blessée à mort.
« Il faut, décida-t-il, que j’apprenne illico au père Boireux le résultat de mes cogitations. » Il sauta du lit vers l’appareil téléphonique.
Au vieil industriel qu’émerveillait son idée, il expliqua :
« Je vais me mettre en quête de deux modèles. J’ai besoin, n’est-ce pas, d’un cheval et d’une femme… Allô ! Allô ! Un cheval savant qui se couche et se relève au commandement. Pour la femme, elle doit être rigoureuse et belle, avec une expression de sauvagerie… Allô ! vous m’entendez bien ? … avec un masque brutal. »
Avant midi, il se présentait dans un cirque, dont la direction l’abouchait avec un écuyer. Il fut mené aux écuries, défila le long de box bien cirés, devant les croupes trop rondes et trop satinées de chevaux trop doux.
« Je veux, dit-il, une bête plus maigre et plus nerveuse. »
Une jument à la robe noire constellée de blanc, qui s’appelait Satane, lui agréa enfin. Il conclut un arrangement aux termes duquel l’écuyer la conduirait quotidiennement à son atelier.
Le jour même, eut lieu la première séance de pose. L’écuyer s’y montra compréhensif, Satane docile et patiente. Le sculpteur prit d’elle plusieurs croquis et, à la deuxième séance, faisait une maquette prometteuse. Mais comme il n’avait en vue personne pour poser la partie humaine de son sujet, il sortit aussitôt après le départ de la bête, avec l’intention de découvrir, au fond d’un quartier populaire, la femme qui lui manquait.
Il se rendit à la Bastille, mais en revint bredouille. Le lendemain, il déjeuna chez un traiteur des Halles, proche le zinc où il savait que de jeunes marchandes de poissons ou de volailles venaient, chaque midi, prendre le gloria. Ce fut encore une vaine démarche. Enfin, dans un crépuscule pathétique où trottoirs et chaussée, baignés d’averses, reflétaient une chevauchée de nuages sombres et sanglants, il tomba en arrêt devant une marchande de fleurs qui promenait son panier à la Porte de Flandre. En un chandail couleur de mimosa, elle lui offrait un buste riche et pur, des traits réguliers et une mine farouche, superbement animale ; bref, le complément de la jument Satane.
Gilles, sur un ton bon enfant, lui exposa ce qu’il souhaitait de son obligeance. Elle l’écoutait, l’air obtus, mais flattée qu’un artiste la jugeât digne d’être sculptée.
« Vous me paierez ? demanda-t-elle avec une cupidité méfiante.
– Bien sûr.
– Cher ? »
Gilles lui indiqua un prix qui lui parut généreux, et elle accepta un rendez-vous pour le lendemain.
*
La séance était finie, mais si l’écuyer avait ramené sa jument, la marchande de fleurs demeurait, et Gilles lui expliquait cette statue à laquelle elle collaborait avec une bête. Toute la légende des Centaures se déroula devant un faible esprit stupéfait et troublé. Nora comprenait mal ; elle s’intéressait néanmoins au récit mythologique comme à un conte de fées particulièrement étrange et s’enorgueillissait d’acquérir des connaissances aussi peu répandues.
Elle s’exclama :
« Ce qu’ils vont être épatés, ce soir, les copains, quand je leur répéterai tout ça ! »
Immédiatement, Gilles la poussa à des confidences sur son existence intime et son milieu.
Elle était en ménage avec un ouvrier d’usine peut-être pas très beau, mais costaud. Ils menaient la bonne vie. Ce qu’ils gagnaient, ils le dissipaient dans les bistros, les bastringues, les foires. Malheureusement, on s’engueulait, on se cognait souvent, car elle était coquette, et Fernand avait le caractère jaloux.
« À preuve, quand je lui ai annoncé, hier soir, que j’irais poser chez un artiste, il m’a fait une scène. Mais je lui ai dit, après, que vous étiez un trop chic monsieur pour vouloir de moi, et ça l’a calmé. »
Elle se prépara au départ. Elle n’eut point à remettre de chapeau, étant venue en marchande de fleurs, son panier au bras, et vendant des bouquets sur son chemin.
« J’achète tout ce qui te reste, » dit le statuaire.
L’aubaine réjouit Nora. Elle aida Gilles à fleurir les vases.
Pour rejoindre la Porte de Flandre, elle prit le métro. À son bras ne pesait plus son panier maintenant vide, mais elle était tout alourdie d’impressions, de visions, de notions nouvelles. Le soir, au caboulot, puis au bal-musette, elle ahurit Fernand et leur société, avec le sculpteur, son atelier luxueux, l’extraordinaire statue en vue de laquelle il l’avait engagée, et la légende mutilée et déformée des Centaures.
Elle passa la nuit dans les cauchemars. Durant l’un d’eux, elle fut cheval jusqu’au nombril : elle traînait avec effroi ce corps bestial et s’efforçait de s’en arracher.
Nora était si obsédée de son mauvais rêve, qu’elle le conta au sculpteur. Il s’y intéressa extrêmement.
« Qu’éprouvais-tu à te voir transformée de la sorte ?
– J’avais la trouille et je me dégoûtais. Je n’étais plus une personne naturelle, s’pas ? Alors, je pensais que Fernand me vendrait à un montreur de phénomènes, que je serais trimballée de fête en fête, du Trône à Neu-neu. »
Les sentiments mêlés que traduisaient ses paroles et ses mines, n’étaient pas ceux qu’il rêvait d’inscrire sur les traits de la Centauresse agonisante. Il les voudrait moins puérils et moins vulgaires. Mais il n’en était pas encore au visage de la statue ; il avait le temps de chercher l’expression convenable et de l’enseigner à Nora.
Les séances se succédèrent. La statue, peu à peu, s’élaborait ; du corps de cavale tordu sur le sol, muscles bandés et veines saillantes, s’élançait le buste de la femme, de la femme dont une main, qui mollissait déjà, cherchait à extirper la flèche plantée dans son omoplate gauche. L’expression de la centauresse restait encore imprécise.
L’intimité grandissait entre l’artiste et la bouquetière des rues.
Un jour, un vieillard barbu torrentiellement, tout pareil à Neptune protecteur des Centaures, vint avec deux hommes jeunes et rasés.
C’étaient le maître et des amis de Gilles, l’un sculpteur comme lui, l’autre critique d’art et romancier.
« Bravo ! mon petit, déclara le vieillard. Arrive que je t’embrasse ! »
Le jeune sculpteur de sa suite confirma :
« Oui, ça y est ! »
Mais l’écrivain, perplexe, demanda :
« Le visage n’est pas au point, je suppose ? Tel quel, il ne me satisfait qu’à moitié.
– Je n’en suis pas content, moi non plus, approuva Gilles. J’aimerais même beaucoup à en causer avec vous. Vous me donneriez, c’est certain, une précieuse indication. »
Nora, nue dans un châle espagnol noir et fleuri de blanc comme la robe de la jument Satane, s’était assise sur son tréteau.
Il s’adressa à elle :
« Cette jolie fille sait-elle au moins ce qu’elle fait ici ? »
Elle le dévisagea d’un œil interloqué et fâché.
L’écrivain reprit un mode moins supérieur :
« Enfin, ma mignonne, savez-vous exactement ce qu’étaient les Centaures ?
– Si elle le sait ! Je le lui ai assez seriné. D’ailleurs, Nora a bonne mémoire et n’est pas une sotte. Prouve-le, ma gosse, en nous débitant la belle légende que je t’ai rabâchée. »
Elle obéit à son sculpteur, d’abord intimidée, mais se rassurant à mesure qu’elle parlait. À ce cours de mythologie saupoudré d’erreurs et d’anachronismes, poivré d’argot, le quatuor masculin se délectait.
Quand Nora se fut tue, l’écrivain recommença :
« Les Centaures sont bien une race maudite. Ils ont à expier le crime de leur ancêtre Ixion, qui, simple roi terrestre, osa désirer la reine de l’Olympe ! Et leur châtiment consiste à nourrir des aspirations humaines avec un corps animal qui les leur rend irréalisables. En eux, la matière opprime, écrase le spirituel. »
Il s’approcha de la statue.
« Tenez, là, dans ce fragment, mon cher Gilles, vous avez rendu à merveille cette tragique dualité. »
Il montrait la partie de la statue où, dans un frémissement de poil rude et de tendre chair, le poitrail de la bête s’unissait à la gorge de la femme.
« Oui, là, vous avez admirablement marqué le mariage forcé de l’une et l’autre nature, leur discorde, leur lutte permanente. Eh bien ! je vous conjure de reprendre cela pour le visage, en le clarifiant, en l’intensifiant. Ce dont souffre votre centauresse, c’est autant de n’avoir pu être entièrement une femme que de sa terrible blessure et de sa mort prochaine.
– Fichez-lui la paix avec toute votre littérature ! » grommela le vieux maître.
Au contraire, Gilles remercia l’écrivain d’une suggestion qu’il jugeait heureuse.
La rumeur s’étant propagée que Gilles Jonquière créait un chef-d’œuvre, les visiteurs affluaient. Ils arrivaient quand tombait le jour. De son tréteau, Nora voyait, entendait une assistance aux habits et aux propos élégants. Des dames, vêtues comme dans les illustrés de modes ou de théâtre, complimentaient langoureusement Gilles. Il avait ôté la blouse blanche tachée de glaise, qu’il portait pour le travail, et passé un veston de velours noir. À ce beau monde, il offrait le thé. Une princesse distribuait les tasses, les remplissait. Cette princesse échangeait avec Gilles de significatifs regards.
Elle, la pauvre Nora, on la traitait avec une gentillesse hautaine : on lui donnait des appellations d’amitié, comme à Satane, on lui accordait des friandises comme du sucre à la jument. Elle se retirait offensée et courroucée. Elle se soulageait sur Fernand et aussi sur Georget, un garçon coiffeur employé dans un lavatory, et avec qui elle trompait Fernand. Il lui avait plu à cause de sa mise soignée et de ses manières distinguées. Elle aimait ça depuis qu’elle se frottait à la haute. Mais Georget, aujourd’hui, ne lui suffisait plus. Elle se rendait compte qu’il lui offrait simplement des imitations.
Fernand et Georget souffraient de la sentir hostile. Chacun, de son côté, la mettait à la question. Avait-elle quelqu’un en tête ? Qui ? Probablement un de ces beaux messieurs qu’elle rencontrait chez son statuaire. Peut-être le statuaire lui-même. Tantôt, elle niait brusquement, tantôt, elle narguait ses amoureux : elle était libre, elle pouvait se donner ou se vendre à sa fantaisie. Fernand la punissait d’un coup de poing, et Georget, chétif et sournois, d’un soufflet ou d’un pinçon. Elle se rendait en les griffant, en les mordant, en leur crachant à la face. Elle les détestait surtout de la contraindre, par leurs interrogatoires, à regarder au fond de son cœur, et à y distinguer un sentiment qui l’effrayait.
Un jour, la princesse Merlowska était seule dans l’atelier, avec Gilles et son modèle. La princesse fumait sur un divan, tandis que l’artiste travaillait au visage de la Centauresse.
Tout à coup, il admira :
« Bien, Nora ; très bien, ma fille ! Voilà à peu près l’expression que je veux. »
Que traduisait-il donc, le visage de la petite fleuriste ambulante ? La jalousie et la fureur contenues par des sentiment d’humilité et d’indignité.
Ayant jeté l’ébauchoir, le sculpteur vint s’asseoir tout contre la princesse, devant un guéridon chargé de vins sucrés. Nora, derrière un paravent, n’en finissait pas de se rhabiller. Elle reparut à la longue. Son teint était livide ; sa bouche tremblait. Interloqués et apitoyés, Gilles et la princesse s’informèrent si elle était souffrante ou si elle avait quelque chagrin. Ils la convièrent à boire pour se remettre. Mais elle refusa d’une voix qu’altérait l’envie de pleurer, et s’en alla sans explication.
« Il y aura encore eu du grabuge entre elle et ses hommes, » dit le statuaire.
Quand Nora revint le lendemain, Gilles lui demanda :
« Ça va mieux ? »
Elle remua la tête d’un air triste et vague.
« Qu’y a-t-il de cassé ? Il s’agit de tes amours, n’est-ce pas ? »
Elle répliqua :
« Je me fiche de Fernand comme de Georget. »
Et Nora, après avoir posé sur lui un humide regard, se cacha le visage dans se bras replié, pour éclater en sanglots. Ainsi fit-elle au sculpteur l’aveu de son nouvel amour.
Il était touché et, davantage encore, embarrassé. Repousser Nora serait inhumain et niais. Gavé de mondaines et de comédiennes, il éprouvait soudain l’attrait de cette âme primitive enclose dans une forme divine, la curiosité de cette fleur sauvage, l’appétence de ce pain bis. Par ailleurs, il savait qu’une intrigue nouée entre eux, si dissemblables, se briserait bientôt, et il avait scrupule à donner à Nora une fantaisie en échange de sa passion. Enfin, pour se délivrer d’elle, laborieusement, peut-être ne faudrait-il pas qu’il se montrât dur et affreux ?
Nora pleurait sur le divan, la tête blottie dans son bras. Il s’empara de sa main qui pendait, la tapota :
« Veux-tu bien te taire, grosse bête ! Pourquoi te désoler de la sorte, oui, pourquoi ?
– Parce que vous êtes un monsieur, un artiste, alors que moi !… Quand on a de amies dans la noblesse, est-ce qu’on peut ?
– Mais oui, chère petite Nora. Ça vous change même très agréablement. »
Ils devinrent amants. Nora mettait, dans ses caresses, cet emportement désespéré qui caractérise le grand amour. Or, l’avenir dont tout cœur épris s’épouvante, qui le pouvait autant redouter que cette humble bouquetière des rues, liée par accident à un sculpteur riche, séduisant, glorieux ! Elle avait beau le voir vibrer dans ses bras, ou s’enflammer tandis qu’il sculptait, d’après elle, la centauresse, elle savait ces communions de chair et d’esprit mesurées et présageait sa répudiation prochaine. Toute nue pour l’amour ou pour l’art, elle se sentait de force à lutter avec la princesse Merlowska et d’autres aussi élégantes et aussi instruites, mais quand elle avait quitté le divan ou le tréteau, elle reprenait conscience de son infériorité et ne pouvait s’illusionner sur la durée de son règne. Elle ne pouvait plaire à Gilles que dans la nudité ou le silence.
Quelquefois, ils sortaient de compagnie. Mais, pour ménager leur commun amour-propre, le sculpteur ne menait Nora qu’en des lieux hantés par la populace : gargotes, foires, cinémas faubouriens. Comme elle n’était point dépaysée, elle s’y laissait aller à toutes ses impulsions. Nulle part, elle ne se plaisait autant que dans les fêtes foraines. Leur liesse brutale convenait à sa nature, et leur noire mélancolie, leur dramatique tristesse s’accordaient à son humeur présente. Elle tenait, serré contre elle, l’homme dont elle était folle et si fière, et elle lui jetait, de temps en temps, un vorace baiser. Au milieu de leurs plaisirs où Gilles se divertissait surtout de voir s’ébattre une belle fille, il arrivait à Nora de s’assombrir subitement. La fête, avec ses constructions de toile, ses baraques et ses attractions démontables, ses roulottes toujours prêtes à repartir, réveillait en elle les idées de précarité et de fugacité, lui rappelait qu’elle ne pourrait garder longtemps Gilles, que son bonheur aussi se disloquerait et que, dans sa vie, il n’y aurait plus que nuit et obscurité. Alors, elle soupirait en étreignant nerveusement la main de son ami.
« Qu’as-tu ? demandait-il.
– Je pense à des choses.
– Quelles choses ?
– Je pense qu’un jour, tu me laisseras. »
Il la traitait de « grosse bête » et lui flattait le cou.
Une fois, elle dit :
« Je suis, en effet, une grosse bête, comparée à toi et aux personnes que tu fréquentes ordinairement. Voilà mon malheur. »
*
La statue s’acheva, mais avant même qu’elle fût finie, le sculpteur était fatigué de la bouquetière. Ne désirant plus sa chair magnifique ni son âme simple, il ne voyait que ses tares. Il fut glacial, mais elle n’accepta pas le tacite congé qu’il lui donnait. Acharnée contre toute raison et toute espérance, elle l’obligea de la renvoyer en termes exprès et cruels. Lors de leur séparation, elle lui dit :
« Je savais que je n’étais pas une femme pour un monsieur, un artiste. »
Elle ponctua la phrase d’un sanglot étouffé.
Elle le considéra, contempla la centauresse maintenant au point, le tréteau et le divan où celui qu’elle chérirait toujours l’avait trouvée belle, puis s’en alla, le cœur noyé de ténèbres.
Le même soir, au bal, elle inquiétait Fernand et Georget par une discordante gaieté, les exaspérait par ses provocations à tous les danseurs.
*
Plusieurs mois après la rupture avec Nora, Gilles rentra une nuit, tenaillé par une anxiété sans cause. N’avait-il pas, en effet, que des raisons d’être satisfait et optimiste ? Notamment, La Centauresse venait de triompher au Salon d’Automne. Comment s’expliquer, alors, son accès d’angoisse ?
À la minute où il se disposait à se dévêtir, le téléphone retentit. On lui mandait d’un hôpital qu’une femme dangereusement blessée le réclamait. Une nommée Nora, fleuriste des rues, qui prétendait lui avoir servi de modèle.
« J’accours ! » répondit le statuaire.
L’interne de garde, en le conduisant à Nora, lui dit :
« On l’a isolée dans une petite chambre. Elle est mieux ainsi. Puis elle pique des crises qui empêcheraient les autres malades de dormir, qui les épouvanteraient. »
Il poursuivit :
« Elle avait de sales fréquentations. Elle s’est disputée dans un bastringue, et a reçu un coup de surin à l’épaule gauche. »
Le sculpteur songea : « Juste à la place où La Centauresse porte sa flèche. »
Cependant, l’interne ajoutait :
« La lame a pénétré profond. Il est probable que la blessée ne guérira pas. »
Ils atteignirent la chambre de Nora. Une surveillante les y accueillit.
« Pour le moment, elle est calme, » leur dit-elle.
Autour du lit de Nora et cachant celle-ci aux nouveaux venus se tenaient deux infirmiers et un garçon de salle prêts à la maîtriser. Gilles et l’interne se rapprochèrent.
Nora gisait sur le côté droit, les paupières closes, mais les traits révulsés. Elle ouvrit les yeux, reconnut le sculpteur. Aussitôt, rayonna de son visage une extase douloureuse.
« Toi ! murmura-t-elle. Mais, tu le sais bien, voyons, je n’ai pas le droit de t’aimer. Tu es un homme du monde, un monsieur de la haute, et moi qu’est-ce que je suis ? Une bête, une pauvre bête !
– Ça la reprend ! » dit le garçon de salle à l’interne.
Elle clama :
« Une bête ! »
Écartant ses draps, retroussant sa chemise, elle examina ses jambes, ses pieds et se convulsa d’horreur.
« Oh ! ces pattes ! ces pattes ! » hurla-t-elle.
Alors, elle poussa une sorte de hennissement et elle frissonna plus fort, terrifiée par son cri, qui ne semblait pas sorti d’une femme.
Puis, tendant les bras, tout le buste, passionnément, dans la direction de Gilles, elle commença de lancer des ruades furibondes, de secouer la partie inférieure de son corps, comme si elle avait voulu s’en séparer, la rejeter. Tout à coup, elle retomba sur le lit, muette et brisée. Une immense désolation ennoblissait son visage de plébéienne. « Que ne m’a-t-elle donné cette expression-là quand elle posait pour La Centauresse ! » regrettait Gilles, néronien à l’occasion comme tout grand artiste. En effet, dans un délire précurseur de l’agonie, Nora était miraculeusement cette femme-cavale éprise d’un homme, mais impuissante à se faire aimer de lui, exclue sans ressource de l’amour humain, qu’il avait rêvé de représenter avec un ciseau et un bloc de marbre. Croyant attachées à ses reins de belle fille une croupe et des pattes hirsutes qui symbolisaient son irrémédiable bassesse intellectuelle, Nora, de la manière la plus exacte et la plus aiguë, traduisait la fable des Centaures.
Mais elle se redressa encore et se reprit à ruer, bondir, hennir devant le personnel de l’hôpital, stupide, et le sculpteur.
Gilles était le seul à comprendre que, par amour pour lui, elle tâchait de s’arracher à un esprit indigne et peut-être aussi de réaliser, en mourant, sa plus belle statue.
–––––
(Maurice Duplay, in Gringoire, le grand hebdomadaire social, politique, littéraire, seizième année, n° 764, 6 août 1943 ; Alberto Savinio, « Mademoiselle Centaure, » tempera sur toile, 1945)
Il y avait une fois une jeune fille d’une grande beauté qui était amoureuse d’un cochon.
Éperdument !
Non pas un de ces petits cochons jolis, roses, espiègles, de ces petits cochons qui fournissent au commerce de si exquis jambonneaux.
Non.
Mais un vieux cochon, dépenaillé, ayant perdu toutes ses soies, un cochon dont le charcutier le plus dévoyé de la contrée n’aurait pas donné un sou.
Un sale cochon, quoi !
Et elle l’aimait… fallait voir !
Pour un empire, elle n’aurait pas voulu laisser aux servantes le soin de lui préparer sa nourriture.
Et c’était vraiment charmant de la voir, cette jeune fille d’une grande beauté, mélangeant les bonnes pelures de pommes de terre, le bon son, les bonnes épluchures, les bonnes croûtes de pain.
Elle retroussait ses manches et, de ses bras (qu’elle avait fort jolis), brassait le tout dans de la bonne eau de vaisselle.
Quand elle arrivait dans la cour avec son siau, le vieux cochon se levait sur son fumier et arrivait, trottinant de ses vieilles pattes et poussant des grognements de satisfaction.
Il plongeait sa tête dans sa pitance et s’en fourrait jusque dans les oreilles.
Et la jeune fille d’une grande beauté se sentait pénétrée de bonheur à le voir si content.
Et puis, quand il était bien repu, il s’en retournait sur son fumier, sans jeter à sa bienfaitrice le moindre regard de ses petits yeux miteux.
Sale cochon, va !
Des grosses mouches vertes s’abattaient, bourdonnantes, sur ses oreilles, et faisaient ripaille à leur tour, au beau soleil.
La jeune fille, toute triste, rentrait dans le cottage de son papa avec son siau vide et des larmes plein ses yeux (qu’elle avait fort jolis).
Et le lendemain, toujours la même chose.
Or, un jour arriva que c’était la fête du cochon.
Comment s’appelait le cochon, je ne m’en souviens plus, mais c’était sa fête tout de même.
Toute la semaine, la jeune fille d’une grande beauté s’était creusé la tête (qu’elle avait fort jolie), se demandant quel beau cadeau, et bien agréable, elle pourrait offrir, ce jour-là, à son vieux cochon.
Elle n’avait rien trouvé.
Alors, elle se dit simplement : « Je lui donnerai des fleurs. »
Et elle descendit dans le jardin, qu’elle dégarnit de ses plus belles plantes.
Elle en mit des brassées dans son tablier, un joli tablier de soie prune, avec des petites poches si gentilles, et elle les apporta au vieux cochon.
Et voilà-t-il pas que ce vieux cochon-là fut furieux et grogna comme un sourd.
Qu’est-ce que ça lui fichait, à lui, les roses, les lys et les géraniums !
Les roses, ça le piquait.
Les lys, ça lui mettait du jaune plein le groin.
Et les géraniums, ça lui fichait mal à la tête.
Il y avait aussi des clématites.
Les clématites, il les mangea toutes, comme un goinfre.
Pour peu que vous ayez un peu étudié les applications de la botanique à l’alimentation, vous devez bien savoir que si la clématite est insalubre à l’homme, elle est néfaste au cochon.
La jeune fille d’une grande beauté l’ignorait.
Et pourtant c’était une jeune fille instruite. Même, elle avait son brevet supérieur.
Et la clématite qu’elle avait offerte à son cochon appartenait précisément à l’espèce terrible clematis cochonicida.
Le vieux cochon en mourut, après une agonie terrible.
On l’enterra dans un champ de colza. (1)
Et la jeune fille se poignarda sur sa tombe.

–––––
C’est une superstition très répandue, dans certains pays de la vallée d’Auge, d’enterrer les cadavres des cochons morts dans des champs de colza. – (Note du traducteur.)
–––––
(Alphonse Allais, in Le Chat noir, cinquième année, n° 241, samedi 21 août 1886 ; in Fin de Siècle, deuxième année, n° 123, mercredi 4 mai 1892 ; in La Charente, orange républicain quotidien, vingt-septième année, n° 11824, mardi 18 et mercredi 19 janvier 1898. Repris en volume dans le recueil À se tordre, histoires chatnoiresques, Paris : Paul Ollendorff, 1891 ; édition illustrée par Pierre Delarue-Nouvellière, Paris : Albin Michel, 1925)
L’épisode de son mariage fut court. En une année, elle passa de son état de vierge à celui de femme, puis à celui de veuve, – des intimités douces du couvent aux étonnements et aux misères de l’alcôve, puis à la solitude. Et tout cela s’effectua sans grandes joies ni grandes douleurs.
Riche, elle vécut libre. La tristesse inexpressive de son visage lui permit des allures plus indépendantes et une existence selon ses goûts et selon son caprice, à l’abri des hommages et de la calomnie. Son avenir de femme lui importait peu. Dénuée de sens, d’une imagination calme, réfractaire à toute idée romanesque, elle ignorait les rêves et les désirs de l’amour. Nul ne l’aimerait. Elle n’aimerait personne. D’ailleurs, elle n’avait pas d’illusion sur son visage et condamnait son corps sur la foi de l’époux qui en avait raillé la maigreur.
Elle voyagea de pays en pays. Les musées l’attiraient. Peut-être l’y poussait un obscur instinct de contraste entre sa disgrâce personnelle et la beauté des formes que chantent les peintres et les statuaires. Elle y acquit un sens réel de l’art. Elle connut la joie des lignes et le contentement presque physique que donne l’harmonie des proportions. Telle courbe l’enchanta, et le souvenir de ses enthousiasmes peupla l’isolement de sa vie.
Elle sut vraiment discerner le beau. L’idéal ne fut pas un mot pour elle, mais une réalité où parvinrent certains génies et dont la notion lui représentait quelque chose de défini et absolu. Et c’est ainsi qu’un jour, en une minute de vision fortuite et d’extase troublante, elle s’aperçut de l’admirable poème de grâce et de perfection qu’était son corps.
À son insu, avec les ans et le calme monotone et sain de son existence, il s’était arrondi et développé. Nul creux, nul angle ne dérangeait l’œil. De la chair pleine et souple et blanche s’épanouissait en seins exquis et nobles, en magnifiques hanches, en un ventre pur et jeune.
Elle eut ce frisson de fièvre qu’elle connaissait bien pour l’avoir ressenti devant certaines œuvres. Et elle regardait comme si elle eût contemplé quelque chose qui ne fût pas elle, dont elle ne pouvait tirer ni vanité ni satisfactions de bonheur égoïste. Mais nul défaut n’atténua son exaltation, et vers l’image réfléchie allaient éperdument son instinct et son désir de suprême beauté.
Sa vie fut toute autre. Un élément nouveau et inattendu la bouleversait, changeant l’ordre de ses besoins et le but de ses aspirations. Les musées n’eurent plus d’attrait. À quoi bon chercher ailleurs les motifs d’ivresse quand elle était, elle, la plus sublime cause d’admiration ? Puis une sorte de souillure marque les grands chefs-d’œuvre dont le secret s’exhibe aux foules et aux générations. Elle, connaissait seule le mystère de sa splendeur.
Et parce que le mérite infini de la vie paraît en outre cette merveille d’art, elle se mêla peu à peu à la vie d’autrui. Et son orgueil naquit à voir et à deviner les corps malingres, les corps inachevés, les corps défectueux, aux seins trop lourds ou trop mesquins, aux hanches vilaines, au ventre flétri. Elle évoquait le sien, le sien si charmant, si suave, si simple et si complexe, si austère et si souriant.
Elle l’aima ; il fut son unique pensée, sa raison de vivre. Il lui tint lieu de l’amour qu’elle n’avait ni connu ni pressenti. Il remplaça l’art, cette excitation perverse de cerveaux vides et de regards en quête de voluptés publiques. L’amour, l’art, elle les possédait, et c’était la plus merveilleuse matière d’amour et la plus haute expression d’art que l’on pût concevoir.
Elle le touchait et le contemplait et l’enveloppait comme une relique précieuse. Sa vanité devint maladive. Elle le portait ainsi qu’un trésor. Et elle avait à la fois l’ardent désir qu’on le devinât et l’angoisse douloureuse qu’on osât y songer. Au bal, ses robes étaient montantes et flottantes. Rien ne se voyait de lui, car c’eût été un sacrilège de détailler sa perfection, et elle eût préféré l’offrir dans son absolue et radieuse nudité.
À la longue même, cette envie la hanta. Elle souffrit que nul ne sût ce qu’il y avait derrière le voile obstiné de ses vêtements et d’être seule à jouir d’un semblable trésor. Il lui vint alors des rêves où de défaillantes silhouettes d’homme restaient agenouillées, comme vaincues sous l’assaut d’admirations trop violentes, tandis qu’elle, debout, souriait, idole impeccable et sûre d’elle-même. Un été, dans sa chambre d’hôtel, au bord de la mer, elle demeura des heures, nue, la porte non close. Et elle attendait orgueilleusement.
Sa laideur n’incitait pas à l’hommage. Et elle fut si malheureuse que n’étant point recherchée, elle chercha.
Celui auquel elle se proposa – le premier venu, car, déterminée, elle ne perdit pas son temps à choisir – était un grand garçon brun, d’aspect solide et de visage doux, si timide qu’elle dut faire toutes les avances et lever tous les obstacles.
Brutalement, comme il ne comprenait pas, elle lui indiqua un rendez-vous.
Elle y arriva toute frémissante. Il lui semblait qu’un événement formidable allait s’accomplir, non qu’elle attachât la moindre importance au sacrifice de sa vertu, mais combien solennelle l’heure où son corps serait en spectacle, où ses formes se graveraient en lignes inoubliables dans les yeux d’un étranger !
Prise de tendresse pour celui qui partageait son secret, elle lui entoura la tête de ses bras et murmura :
« Il faut vraiment que je vous aime plus que vous ne croyez, plus que je ne croyais… »
Il lui baisa les yeux, les joues, et longuement les lèvres.
Et soudain, d’un mouvement brusque, elle le repoussa, avec un grand cri de terreur : il avait porté la main sur elle ! Oui, des doigts s’étaient agrippés à son corsage, des doigts nerveux et avides de viol. Mais jamais elle n’accepterait cela, jamais, elle en eut l’intuition profonde et certaine ! Jamais elle ne consentirait à pareille ignominie !
L’homme cependant marchait vers elle, le visage tuméfié, l’air bestial de ceux qui veulent. La lutte s’engagea. De ses bras raidis, elle s’opposait au contact. De ses poings crispés, elle frappait l’agresseur. C’était une crainte éperdue, affolée, qu’il pût seulement voir un coin de sa chair, et en même temps un dégoût intense qu’il osât la convoiter.
Vaincu, stupide, l’homme tomba sur une chaise. Et elle, durant quelques minutes, ne bougea pas, appuyée au mur, observant d’un air méchant le mâle ennemi.
Comment avait-elle pu se prêter à une telle profanation ? Elle comprit que, même douce et insinuante et timide, la caresse l’eût autant révoltée. Il eût fallu que l’homme s’agenouillât et s’extasiât comme elle sur ce qu’il ne connaissait pas. Et encore se fût-elle abandonnée ? Son admiration épuisée, ne serait-il pas devenu, un moment ou l’autre, la brute ardente à la conquête ?
Et elle pénétra le rôle exact du corps féminin, à la minute d’amour. Ce n’est rien qu’un instrument. En bois et animé des mouvements nécessaires, il remplirait le même office. L’homme l’emploie comme une machine commode et bien agencée qu’il s’adapte pour assouvir son appétit de luxure.
Et c’est à cela que son corps servirait, à cette besogne de soupape ? Son corps, son cher corps, cette merveille d’art, cette floraison prodigieuse de ce qu’il y a au monde de plus pur et de plus beau, serait un mécanisme ingénieux, un moyen de spasme, un récipient de volupté !
L’homme ricanait sans comprendre. Elle se pencha sur lui et, la voix haineuse, le geste irrésistible, scanda :
« Va-t-en. »
Il s’en alla.
Alors, elle se dévêtit. Et, nue, devant la glace, elle lui offrit la promesse d’une immuable chasteté et d’une éternelle solitude.
–––––
(Maurice Leblanc, in Gil Blas, dix-huitième année, n° 6002, jeudi 23 avril 1896 ; repris dans Le Supplément, grand journal littéraire illustré, seizième année, n° 1488, samedi 25 février 1899. L’illustration est extraite de cette dernière publication)
Trois mois après que mon vieil ami, le Dr L…, m’eut cédé sa clientèle à Bedous, je fus appelé au château de Herchelles pour soigner une fille de ferme.
Je trouvai le billet d’appel, très laconique, en rentrant d’une visite lointaine, et, ne sachant si le cas était urgent, je laissai reposer ma bête fatiguée et franchis à bicyclette les six kilomètres qui me séparaient du château.
La femme pour laquelle on m’avait fait venir avait été atteinte d’un malencontreux coup de faulx, mais sa blessure n’offrait aucune gravité.
Toutefois le pansement fut long et minutieux, ainsi que le nettoyage préalable : jamais, jamais de ma vie, je n’avais vu de genoux aussi sales ! Et, quand tout fut terminé, huit heures avaient déjà sonné.
M. de Herchelles m’invita à partager son dîner, et, après m’être excusé pour la forme, j’acceptai volontiers, sachant que je ne serais plus attendu chez moi.
M. de Herchelles pouvait avoir une trentaine d’années ; il n’était pas beau, manquant de cette régularité de traits qu’exige la perfection, mais il avait une expression mobile et intelligente qui séduisait dès le premier abord, et dans sa conversation, jamais banale, on percevait une hypersensibilité extraordinaire, presque féminine, qui contrastait étrangement avec le physique solide de ce vigoureux gaillard.
Il était célibataire et habitait seul le corps principal du château. Son personnel, très nombreux et bien stylé, occupait deux ailes en retour, et les bâtiments de ferme, construits derrière, fermaient le rectangle dont le centre, planté en jardin à la française, était le lieu de réunion de toute la valetaille et le théâtre d’une incessante animation.
Je m’extasiai sur cette distribution qui, tout en laissant aux serviteurs beaucoup de commodité et d’agrément, leur ôtait tout prétexte de passer devant le château.
« Oui, me répondit M. de Herchelles, c’est très bien combiné. Ma vue est à moi, rien qu’à moi… et à mes invités, » ajouta-t-il courtoisement, sentant l’étonnement que pouvait me causer son ton un peu exalté.
Nous passâmes sur la terrasse pour prendre notre café, et je compris alors son enthousiasme pour « sa vue. »
Une pente gazonnée, plantée çà et là d’arbustes rares, descendait mollement jusqu’à un petit étang entouré de plantes en fleur. Sur la rive opposée, le terrain repartait en vallonnements successifs, et, couronnant la plus élevée des ondulations, se dressait une construction étrange : chalet, pagode ou pavillon, dont les toits pointus se hérissaient en noir sur le ciel comme les cornes d’un monstre accroupi.
L’ensemble était d’une beauté saisissante. Mais le bâtiment original attirait surtout mon attention.
« Qui habite cette singulière construction ?
– Personne en ce moment, répondit mon hôte, et d’ailleurs personne désormais, car je vais la faire abattre. J’ai déjà demandé des ouvriers, et, dès que les moissons seront finies et que je pourrai avoir des bras, je compte faire commencer la démolition de cette horreur. »
Je me récriai, mais M. de Herchelles sembla vexé par mon interruption.
« C’est une horreur ! répéta-t-il violemment. Ce pavillon a été construit par mon grand-oncle, Jean de Herchelles, à son retour de l’Inde, pour servir de laboratoire à des expériences de magnétisme et de chimie que ma grand-mère n’aurait pas permises sous son toit. Tant qu’il vécut, mon grand-oncle y habita, mystérieusement, sans laisser pénétrer ses mauvais secrets par personne. Un beau matin, on le trouva mort, et personne n’a jamais pu s’expliquer sa fin. Comment et de quoi mourut-il ? Énigme ! J’ai interrogé les quelques survivants de cette époque : ils n’ont rien su ou ne veulent rien dire. J’étais alors tout enfant, mes souvenirs sont trop vagues pour que je puisse reconstituer les données nécessaires et résoudre ce problème. Jean de Herchelles s’est-il empoisonné ?… A-t-il été foudroyé ou asphyxié au cours de ses manipulations ? Qui peut le savoir ?… À sa mort, ma mère fit brûler tous ses papiers, tous ses livres d’occultisme et de magnétisme. »
Je ne pus retenir un soupir de regret.
« Elle a bien fait, affirma Herchelles, et plût à Dieu qu’elle eût en même temps rasé ce maudit pavillon ! Mais, à cette époque, nous n’avions pas une fortune suffisante pour nous permettre le luxe d’abattre des maisons. Ma mère se borna à en faire transformer l’intérieur et à le meubler d’une façon simple, mais pratique, afin de pouvoir le mettre en location.
– Madame votre mère était une femme de grand sens.
– Pas en cette occasion, s’écria M. de Herchelles, pas en cette occasion !
– Les locataires ne doivent pourtant pas vous manquer, » dis-je, sans arriver à réprimer une nuance d’envie au souvenir de la vilaine bicoque en plein chef-lieu de canton que j’habitais alors.
M. de Herchelles sourit.
« Mon pavillon vous a tapé dans l’œil, dit-il. Et je commencerais volontiers nos futures relations, qui seront, je l’espère, de très bon voisinage, en le mettant à votre disposition, mais… ce n’est pas possible… Sachant ce que je sais… j’en aurais un remords éternel. »
La discrétion m’empêcha de questionner mon hôte, mais je ne restai pas longtemps en proie à ma curiosité, car, d’une voix blanche, changée, il continua :
« L’esprit du mal habite la pagode ; c’est mon principal locataire. Il règne en maître dans la maison.
– Quelle folie me contez-vous là ?
– C’est la vérité, la vérité pure. Tous ceux qui s’y sont succédé en ont subi l’influence.
La première famille qui la loua… le père mort d’un accident de chasse, tué par son fils ; la mère enfermée dans un cabanon. Puis, un ménage de vieux bien tranquilles : c’étaient de faux monnayeurs. Ensuite, deux femmes seules, la mère et la fille ; celle-ci, une blondinette charmante, que nous vîmes grandir, embellir, se fiancer avec un voisin. Huit jours avant le mariage, en se coiffant, la lampe à alcool sur laquelle elle chauffait ses fers éclate, et la malheureuse reste aveugle et défigurée… Eh bien ! qu’en pensez-vous ?
– Que ce sont des coïncidences malheureuses, auxquelles vous attachez de l’importance parce que vous les voyez de près. Dans une grande ville, ces accidents passeraient inaperçus.
– Non, non, s’écria M. de Herchelles, ce n’est pas le hasard qui cause ces événements : le hasard n’existe pas. Et d’ailleurs, la chose la plus horrible, c’est celle qui m’est arrivée à moi-même voici trois mois, celle qui m’a décidé à ne plus laisser pierre sur pierre de ce nid de malheur.
Ma dernière locataire est entrée dans la pagode il y a six mois. Je portais encore le deuil de ma pauvre mère, qui, soit dit en passant, succomba à une fluxion de poitrine prise en traversant le lac pour rentrer de la maison hindoue. Est-ce encore là une coïncidence ?… Mais, à ce moment, je n’avais pas encore démêlé clairement les causes du mal, et, comme vous, je m’en étonnais simplement sans en rechercher l’origine. Quoi qu’il en soit, la maison fatale était restée fermée pendant près d’un an, quand mon notaire m’annonça qu’il avait trouvé preneur. La location fut faite par son entremise, et Mme Marie Durand prit possession de sa résidence sans que j’eusse eu l’occasion de lui être présenté.
Je n’étais pas curieux de faire sa connaissance. Marie Durand, ce nom me représentait une personne d’âge moyen, nez moyen, esprit moyen, etc., etc., vous connaissez le signalement.
Mais, dès le lendemain de son installation, elle me fit demander si elle était autorisée à se servir du batelet qui est sur le lac. Je jugeai que la politesse la plus élémentaire m’obligeait à lui rendre réponse personnellement, d’autant que je voulais faire certaines restrictions au sujet du bateau. Je craignais quelque accident.
Mais à peine eus-je entrevu ma locataire que mon état d’esprit passa par des variations qui ne me laissèrent bientôt plus maître de moi-même.
Ce fut d’abord de la stupéfaction.
Il était impossible d’être moins « Mme Marie Durand » que celle qui portait ce nom. Figurez-vous une jeune femme, mince, longue et pourtant musclée comme un garçon ; pas belle peut-être, mais d’une originalité saisissante. Elle portait ses cheveux bouclés courts autour de la tête et nattés derrière en une longue tresse d’un noir bleu qui semblait froide, métallique et vivante comme un serpent. Ses yeux, immenses, changeaient de teinte suivant son humeur et semblaient parfois deux trous, entre le front très bombé et les os de la face assez proéminents. Mais ce qui la caractérisait surtout, c’était sa bouche, grande, fendue comme une blessure et laissant voir deux rangées de dents aiguës pareilles à celles d’un jeune loup.
Ses manières et son langage n’étaient pas moins singuliers que son physique. Elle avait l’aisance qu’une femme doit aux meilleures fréquentations, mais aussi le laisser-aller qu’elle prend dans les plus basses. Elle montait à cheval comme une centauresse et brossait des toiles que n’eussent pas désavouées certains de nos chers maîtres. Avec cela, musicienne dans l’âme, parlant toutes les langues et versée dans leurs littératures autant que dans la nôtre ; aucune des choses de l’esprit ne lui semblait étrangère.
Naturellement, ce ne fut pas pendant notre première entrevue que je découvris tous les talents de ma voisine, mais, hélas ! j’en devinai assez pour me donner la curiosité de déchiffrer cette énigme vivante… et j’y retournai le lendemain, et le surlendemain, et encore et encore, tant que je m’épris d’elle comme on s’éprend seulement du mal incarné. Mais, alors, je la prenais pour un ange !
Trois mois s’écoulèrent, et, malgré ma passion pour cette femme, malgré les ruses que j’employai pour essayer de connaître son passé, elle ne laissa pas échapper un mot qui pût me mettre sur la voie. Qui était-elle ? D’où venait-elle ?… Que voulait-elle, surtout ?… Je me le demande encore.
Elle m’accorda si facilement les premières caresses de l’amour que je ne prévoyais pas le refus très net qu’elle fit à mes prières lorsque je voulus la posséder. Elle ne me donna ni excuse ni raison ; elle dit simplement :
« Je ne veux pas. »
Et comme j’insistais, espérant vaincre ses résistances si elle daignait m’en dire le motif, elle répliqua :
« Je ne veux pas… parce que je ne veux pas : voilà tout. »
Concevez-vous mon exaspération ?
Je désirais Marie, au point de ressentir, en baisant ses lèvres, le plaisir de la possession complète ; je l’aimais tellement que, désespérant de l’avoir pour maîtresse, je lui offris le mariage.
J’avais tout lieu de croire qu’elle avait habilement manœuvré pour m’amener à cette proposition ; vous connaissez ma situation de famille, et vous savez peut-être qu’un de mes grands-oncles, mort sans enfants, a ajouté une soixantaine de mille francs de rente aux vingt mille que je tiens de mes parents ; Marie Durand n’ignorait pas ce détail.
J’étais écœuré de sa trop habile vénalité, mais je préférais encore être aimé pour ma fortune que… n’être pas aimé du tout.
Eh bien ! je m’étais lourdement trompé. À ma proposition matrimoniale, Mme Durand répondit exactement comme à mes supplications amoureuses : « Je ne veux pas. » Elle ajouta même d’un ton un peu tranchant : « Et je vous prie de ne pas me reparler mariage, car je vous fermerais ma porte. »
Je fus horriblement déçu. Il était inutile de lui demander des explications, je le savais par expérience, et je me résolus donc à profiter du présent et à attendre que l’avenir m’apportât une chance de succès. Il était environ dix heures du soir : j’avais dîné chez Marie et je comptais y rester jusque vers deux ou trois heures du matin, comme elle m’avait souvent permis de le faire. Je la pris sur mes genoux et elle se pelotonna dans mes bras.
Non, je vous jure qu’elle n’était pas, qu’elle n’a jamais été ma maîtresse… je n’ai jamais voulu prendre de force ce que me refusait sa volonté. J’ai peut-être été un imbécile, mais en tout cas je ne me suis pas conduit comme un goujat.
À ce moment, on frappa à la porte d’entrée ; mon maître-valet venait m’apporter une nouvelle qui, selon lui, demandait ma présence immédiate. Une superbe truie anglaise, importée à grands frais, venait de mettre bas, et le brave Pouylas m’implora de venir sans retard admirer la nichée.
Cette communication, cocassement intempestive, me donna une crise de fou rire. Je n’aurais pas la femme que j’adorais… mais j’aurais six petits cochons : la vie a des compensations. Toutefois, je fus content de trouver ce prétexte pour partir ; je me sentais excessivement énervé, et je n’étais pas fâché d’abréger la soirée et d’échapper à un tête-à-tête qui devenait pénible pour moi.
Au lieu de prendre la barque, je traversai le lac sur les petits ponts – ils sont là, à gauche, on ne les voit pas d’ici – et, suivi de Pouylas, j’allai inspecter les nouveau-nés. Ils étaient vraiment charmants, tout frétillants dans un grand baquet de son d’où émergeaient leurs peaux rosées. On avait allumé un grand feu dans la cuisine de la ferme pour les sécher, et toute la livrée s’était réunie pour admirer le spectacle. Les gens de ferme défilaient devant la cuve avec l’intérêt bienveillant que manifeste une famille devant un berceau. Les propos étaient d’ailleurs sensiblement les mêmes : « Comme ils sont jolis ! – Celui-là ressemble à la mère. – Non, je trouve qu’il tient plutôt du père. » – Etc., etc.
Quand j’eus témoigné mon approbation en des termes suffisants pour satisfaire même Pouylas, qui a l’âme exigeante, et fait distribuer quelques bouteilles pour fêter l’événement et fortifier les veilleurs, j’eus conscience d’avoir rempli tous mes devoirs et je regagnai la terrasse. Je m’assis sur ce même banc où nous voici tous deux, et je regardai le même paysage que nous contemplons en ce moment. C’était une nuit de pleine lune. J’aperçus un mouvement sur la rive opposée, et je me rendis compte que quelqu’un venait de détacher le batelet que j’y avais laissé et traversait le lac. Je crus distinguer la robe blanche de Mme Durand ; elle faisait souvent de ces promenades nocturnes – et mon cœur se mit à battre la chamade. S’était-elle ravisée ?… Venait-elle me dire… quoi ?… Je la vis aborder, là, sur la pelouse, à l’endroit où vous voyez la barque amarrée. La lune éclairait en plein sa silhouette. Tout semblait d’argent, le lac frissonnant, les saules trembleurs, l’herbe humide, et elle se détachait sur ce fond, pareille à un esprit. J’attendis un instant, puis, la voyant immobile, j’allai à sa rencontre. Au tournant de l’allée, je la perdis de vue, mais, quand j’arrivai près d’elle, je restai muet de surprise.
Face au lac, elle dansait. Une brise légère soulevait ses minces draperies, agitait les branchages, moirait le lac ; tout n’était qu’un miroitement d’ombres et de lumière. Sa danse était étrange et fascinante, tantôt onduleuse comme un serpent, tantôt sauvage et triomphante comme un péan de victoire. Ainsi dut danser Salomé devant Hérode… mais non, Salomé était une femme, tandis que celle-ci !…
Chacune de ses poses, chacun de ses gestes produisait un son. Je n’avais jamais rien entendu de pareil, mais je compris que c’était le bruit de ses pensées. Et, tout à coup, je sentis ses volontés appeler les miennes, les choquer, les faire vibrer douloureusement, et toutes ces dissonances produisaient une musique folle, grinçante, métallique, ensorceleuse.
Et, sur ce rythme, elle dansait, elle dansait !…
Puis, tout à coup, elle s’arrêta, et le silence fut instantané. Elle se tourna brusquement vers moi et, pour la première fois, je vis son vrai visage.
Son masque avait pris la cruauté moqueuse et sensuelle des faunes ; deux bouclettes de ses cheveux dérangés pendant sa danse s’érigeaient en cornes sur son front, et, de sa petite mule tombée, je vis émerger le pied fourchu du bouc immonde.
Ce que je fis, comment je rentrai chez moi, je n’en ai pas le moindre souvenir. Le lendemain, malgré la répulsion que me causait ma découverte, je me rendis de bonne heure chez Mme Durand ; elle me reçut d’un air singulier : « Vous avez fait un mauvais rêve hier, me dit-elle ; cela ne vous est pas sain de courir le pays la nuit. »
En vain je la priai, la suppliai de m’expliquer le mystère, en vain je me défendis de l’avoir espionnée ; je suppose qu’elle ne m’a point pardonné d’avoir surpris sa transformation, car, lorsque je fis une autre tentative auprès d’elle, je trouvai la maison hindoue fermée : Mme Durand était partie.
Je lui écrivis. Ma lettre me fut retournée avec la mention : « Partie sans laisser d’adresse… »
– Et vous ne l’avez jamais revue ? demandai-je, vivement intéressé par cet étrange récit.
– Elle habite encore le pavillon, me dit Herchelles à voix basse ; vous comprenez maintenant pourquoi il faut que je le détruise. »
À ce moment, une brume légère s’éleva du lac et prit vaguement la forme d’une silhouette féminine. J’allais en faire la remarque à mon hôte quand je le vis bondir en avant.
« Elle est là ! Vous la voyez ! Je la tiens cette fois-ci, la gueuse ! »
Ses yeux sortaient de leur orbite ; une écume blanchâtre lui coulait des commissures labiales.
Instinctivement, je me précipitai à sa poursuite. Il arriva à moitié colline, puis je le vis tournoyer sur lui-même et tomber comme une masse. Quand je le rejoignis, je constatai une fracture de la base du crâne, causée par le choc contre une pierre. Sa chute était due à une attaque d’épilepsie. Il ne survécut que quelques minutes.
Après sa mort, on vendit le château, les terres et la maison hindoue. Celle-ci, vu son état de délabrement, fut cédée à un prix si minime que même mes modestes ressources m’en auraient permis l’acquisition ; néanmoins je ne l’achetai pas. J’obéis à un sentiment de superstition stupide que je regrette amèrement aujourd’hui. Voilà dix ans que cette délicieuse résidence est habitée par des gens parfaitement heureux et qu’il n’y est pas arrivé le moindre accident.

–––––
(Barraute du Plessis, Orosia et les treize cochons, Paris : Alphonse Lemerre, 1912 ; gravure de Franklin Booth, « The Valley of Silence, » in Annual of the Society of Illustrators, 1911 ; Gabriel Deluc, « La Danse dans le Bois sacré, » huile sur toile, 1910)
À René Dubreuil
Le désir est souffrance – a écrit Schopenhauer, – et plus que l’inanité du vouloir vers l’impossibilité du tangible est douloureuse dans le désir, cette vague anxiété mise en nous par l’expérience : anxiété d’une surprise, d’une décevance à l’heure de la réalisation.
Qui, en effet, parmi nous, voyant son désir enfin satisfait, n’éprouva l’amertume d’être soudain et cruellement désillusionné, de découvrir quelque défaut que la fièvre du souhait avait empêché de soupçonner, quelque tare entraînant le dégoût ?
Et cette immuable loi n’est-elle pas avérée, à savoir que la mesure de la déception correspond à celle du désir ?
En amour, – et l’amour est le plus complet désir, étant également égoïste et altruiste, – en amour, l’affirmation de cette règle est quotidienne.
Le thème éternel des mésaventures de la possession a servi de tout temps à la banalité des variations : depuis la farce classique de l’amant ébahi qui voit, au déshabillé de sa maîtresse, s’évanouir l’artifice des appas, jusqu’aux modernismes frissonnants et bizarres.
Ce conte est de ceux-ci.
Un hiver, à Nice, je rencontrai la baronne Carrari.
Dans le splendide décor, à la fois si joliment Renaissance et si cosmopolitement fin de siècle, qui fait le charme printanier et élégant de la grande station hivernale, la baronne brillait d’un magnifique éclat de beauté, de jeunesse et de nom.
Elle était, cette saison-là, la reine incontestée dont l’éphémère puissance est environnée de tous les hommages.
Le baron vivait loin de sa femme, dans une ambassade du Nord : un stimulant de plus à la poursuite des snobs autour de la délicieuse Italienne.
Les courtisans étaient nombreux.
J’en fus un.
Mais ce qui, pour les autres, n’était qu’un jeu ou un prurit, devint bien vite de l’amour pour le sensible sensuel que je suis, de l’amour avec toutes les joies, tous les délires, toutes les délices, toutes les navrances du désir : de l’amour vrai !
La villa Carrari, où j’étais admis, était le rendez-vous de la société mondaine, le centre des flirts et des fêtes.
Je ne dirai pas les poignances de jalousie que le sensible qui est en moi a souffert là, au spectacle des galantises et des frivolités papillonnant à son entour, car le sensuel oubliait tout à la vue dévotieuse et éperdue de l’Aimée.
Elle était si superbement belle : grande, sculpturale quoique svelte et souple, et ses yeux profonds et veloutés, la lourdeur lisse de ses bandeaux bruns lui donnaient la majesté mythologique d’une déesse promenant dans la futilité actuelle son port grave et aristocratique.
Pourtant, ce qui, dès le début, m’avait le plus irrésistiblement attiré vers elle, c’était le grain de sa peau. Cet élément de beauté, rare aujourd’hui et recherché par de très rares, est, selon moi, le complément dévolu pour l’absolue perfection. La femme jolie qui le possède défie la rivalité de tout autre attrait.
Que de fois j’ai admiré, et avec quelle fièvre esthétique victorieuse du bas érotisme, cette peau qu’aucun fard n’avait jamais polluée. Quelles comparaisons ne lui ai-je pas assignées, outre le sot et inévitable madrigal concettisé sur le nom de la baronne !
La blancheur mate des épaules avait au regard le froid joli d’un marbre très pur et très fin, d’un marbre cireux tel qu’en employaient les décadents d’Alexandrie ; la frêle colonnette du cou semblait d’un délicat albâtre et aussi les bras et les mains. Le front était éburné sereinement ; la lactescence du visage évoquait l’immaculéité douce des pulpes liliales. Cette peau enfin chantait une incomparable symphonie en blanc majeur.
Si impeccable, elle avait cependant, cette peau, une séduction amoureuse. Une aphrodisie en émanait avec la radiation ténue qui vient de toutes les blancheurs ; les lèvres, la tactilité caresseuse étaient éréthismées devant cette peau, avaient faim de la baiser, de s’assouvir au contact moite de son satin.
Du moins en était-il ainsi pour moi. Et si l’énigme souriante que la baronne persistait à demeurer, malgré les assiduités pressantes, fâcha maint amour-propre, sa froideur fut pour mon amour une exacerbation et une désespérance.
La saison allait finir et la cour timide que je faisais à l’Aimée menaçait de devoir s’arrêter sans solution ; le départ allait laisser en suspens mon désir, ce qui est la pire torture, autrement terrible que le coup de massue d’un non ! irrémissible. Fut-ce ma timidité, fut-ce de sa part une compassion, ou quoi autre, qui toucha la baronne ? Je ne sais. Mais un soir, au bal des d’Aigremonts, elle me promit de venir le lendemain à ma garçonnière.

C’était un consentement.
Mon bonheur fut indicible.
À moi, cette reine si convoitée et qui avait rebuté tant de prétentieux Don Juanismes ; à moi, cette femme admirable, sa beauté, sa tendresse ; à moi, cette béatitude, à moi, cette peau qui hantait mes pensées et mes rêves ; à moi, ce marbre, cet albâtre, à moi, ces lys : elle allait être à moi.
Je passai une nuit de démence, planant dans des empyrées d’extase et de volupté.
Comme elle avait dit, la baronne vint le lendemain. J’avais disposé mon rez-de-chaussée, clos les volets, arrangé mes bibelots pour le meilleur effet dans la pénombre faiblement illuminée par deux veilleuses, ainsi qu’une chapelle où doit visiter la Divinité.
Le feu au sang, je me précipitai à ses pieds dès qu’elle fut entrée, lumière et parfum. Elle s’assit. À genoux, je lui dis en verbes fervents combien je l’aimais, combien, sans oser le lui exprimer autrement que par des attitudes d’adoration, je l’avais aimée dans cette vie mondaine où sont si dépaysés les sentiments vrais ; je lui dis qu’elle était belle, qu’elle était bonne.
Elle me remerciait, me fixant d’un œil étrange où il y avait, avec de la gratitude, de la tristesse.
À cette minute, je ne notai pas cela, et, continuant mon hymne affolé, je commençai sans audace brutale, sans même l’effleurer d’un baiser hâtif, à décrocher les agrafes, à dénouer les cordons. Passive et inquiète, elle me laissait faire. J’attribuai ce silence, cette inquiétude, à une ultime pudeur d’honnête femme ou à quelque stratagème de coquette, et je ne m’arrêtai pas de la déshabiller, de lui murmurer des phrases berceuses. Elle fut dévêtue ; et quand apparut sa chair nue, blanche et rose, neige que moireraient des frissons d’aurore, je restai quelques minutes ébloui, anéanti dans le ravissement d’une vision.
Et je la portai vers le lit.
Mon premier baiser fut une angoisse. Sous mes lèvres, sa peau était molle, gluante ; j’eus l’impression horrible d’avoir embrassé quelque chose de visqueux. M’imaginant que j’étais la proie d’un cauchemar, d’un trouble créé dans mon esprit par des semaines d’attente et par la nuit fiévreuse, je renouvelai mon baiser, mon étreinte se fit passionnée. Ce fut affreux et ma raison s’égara.
Mes lèvres s’empouâcraient à cette peau ; elle était froide et fade, tel un ventre de crapaud, telle une glissante trace de limace. À mes doigts, il en était de même et c’était comme si j’eusse pétri une poix vivante, une gélatine sébacée et flasque.
Sa peau ! ce marbre, cet albâtre, ces lys, c’était cela : un hideux épiderme de bête rampante.
Me croire l’objet d’une aberration avait été, dans mon désarroi, ma première idée. Mais la baronne pleurait, et je compris : si elle se refusait à tous les désirs, si, tout à l’heure, elle avait paru préoccupée quand je lui parlais, la cause était qu’elle savait sa déplorable anomalie, sa tare.
Pauvre femme !… Et pourquoi avait-elle tenté une nouvelle expérience douloureuse ?
J’eus pitié. Et, surmontant mon dégoût, j’essayai de lui céler au moins ma répulsion.
Hélas ! c’était impossible. Cette viscosité, cette saveur de peau me firent peur. Peur !
Je crus embrasser la peau d’une morte, d’un cadavre exhumé de sa fosse quelques heures après l’ensevelissement, déjà pourri, déjà turgide et que l’humidité de la terre aurait déjà attaqué.
Je sautai à bas du lit, fou. J’enfilai un pantalon et un paletot, et l’abandonnant, elle, humiliée, bégayant dans la chambre, je m’enfuis au-dehors, tête nue, me cognant aux bornes.
Je crachais, je crachais jusqu’à souffrir de ma salivation séchée, et à une fontaine je m’arrêtai pour me laver les mains, pendant un temps très long, saisi d’une hébétude à ce soin unique et exaspéré.
Dès le lendemain, je quittai Nice.
Mais durant des mois encore, je crachai le souvenir ignoble à ma bouche de cette effroyable peau.
–––––
(Louis Latourrette, « Inédits, » in Don Juan, bi-hebdomadaire, littéraire, artistique & illustré, deuxième année, n° 130, dimanche 20 décembre 1896 ; in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, quatorzième année, n° 1260, 11 septembre 1897 ; in Gil Blas illustré hebdomadaire, dixième année, n° 7, 16 février 1900. Janis Rozentäl, « Noir Serpent, » huile sur toile, 1903 ; la gravure est extraite de la publication dans Le Supplément)
Pour que l’Image s’éveillât, il fallait d’abord ranimer les deux pôles de sa vie d’image : la lanterne de l’opérateur et l’écran.
Placée entre les deux, elle commençait à vivre. Son corps à deux dimensions prenait contact avec la surface lisse sur laquelle il était projeté, heureux de renaître, palpitant de toutes ses cellules d’ombre, et son visage, d’une perfection à faire frémir, relevait lentement deux herses de longs cils sur des yeux extasiés, dont les prunelles et le blanc brillant nageaient avec lenteur d’un bord à l’autre des paupières. Ce premier plan produisait, infailliblement, un grand effet. C’était la présentation de l’Image au public.
Une fois qu’elle avait capté les rayons obscurs de tous ces regards qui convergeaient vers elle, l’Image était prête pour des aventures qui, tantôt, la réduisaient à un infime point, mouvant dans les lointains d’un parc ou d’une prairie, criblés de taches de soleil, tantôt étiraient ses dimensions autant que le permettait la trame de son corps impalpable, tantôt lui infligeaient une croissance vertigineuse, lorsqu’elle accourait du fond de l’horizon, montée sur un cheval au galop ou assise au volant d’une automobile. Elle s’agitait, pleurait, souriait, s’inclinait comme une gerbe sur des épaules masculines, s’avançait avec une grâce royale, aux côtés d’un habit noir, dans des halls toujours décorés de plantes vertes et de meubles sculptés. Elle s’avançait et ses deux jambes, hautes et fuselées, se dessinaient tour à tour sous sa robe de soie, depuis l’attache de la cuisse.
L’Image n’éprouvait aucune des émotions qu’elle exprimait à l’écran – pas plus qu’elle ne mourait des coups de poignard ou de revolver. Cette bienheureuse insensibilité était la condition même de son existence. De même, le décor, jardin, bouge ou palais, lui était indifférent. Ce qui la faisait vivre et lui procurait de merveilleuses jouissances, c’étaient ces innombrables rayons obscurs des regards qu’elle captait et qui la réchauffaient de leur ardeur. Grâce à eux, elle savait qu’elle était belle, pitoyable, redoutable, fascinatrice. Et elle percevait la moindre altération de chacun de ces rayons comme un chef d’orchestre entend la fausse note ou la fuite d’une croche à contre-temps parmi la marée musicale de l’orchestre.
*
Quand on la remettait dans sa boîte, enroulée sur elle-même comme un boa transparent, l’Image reprenait son rêve confus, nourrie par les regards qui l’avaient caressée.
Elle en conservait une béatitude que des événements inconnus d’elle venaient renforcer à son insu. Ainsi, chaque fois qu’un inconnu écrivait à la jeune femme de chair dont elle était le reflet une de ces lettres qui arrivaient en masse au luxueux domicile de la vedette :
« Madame, je vous ai vu hière dans votre nouveau film et je meure d’amour pour vous. Jamai vous n’avez été si belle. Si il y a dans votre cœur un peu d’intérêt pour un pauvre petit gas qui n’est pas gatté par la vie, envoyez-lui votre photo, une où vous avez l’air triste et vous ferez un heureux. »
Ou bien :
« Mademoiselle, comme j’ai pleuré samedi soir au moment où vous dites adieu au jeune homme que vous aimez ! Vous étiez si belle, si émouvante, si malheureuse ! Cela vous arrachait l’âme. Quand vous restez appuyée à la balustrade de pierre et que vous le regardez s’éloigner, c’est toute la Femme qui souffre à travers vos beaux yeux. J’ai cru revivre le drame de mon existence. Mais vous êtes bien plus belle que moi. Vous êtes de ces reines qui passent dans la vie et qu’on regarde passer, etc., etc. »
Chaque fois, une émanation de cet amour répandu aux pieds de l’idole parvenait à son image endormie et rendait son sommeil plus délicieux, comme si un nouveau soleil eût rayonné sur son repos.
L’Image n’avait aucunement conscience du temps que duraient ces intervalles noirs entre les lumineuses résurrections. Aussi, lorsque, après une période où on l’éveillait à chaque instant pour l’offrir à un public ravi, on la laissa dormir dans sa boîte, sur un rayon de placard où quantité de boîtes pareilles à la sienne étaient rangées, elle ne s’aperçut de rien.
*
Un jour vint où elle se retrouva placée devant la lumière éblouissante, tandis que son corps à deux dimensions reconnaissait le contact familier de l’écran. Aussitôt, ce fut pour elle comme si elle ne l’avait jamais quitté. Elle leva sur ses larges prunelles la herse de ses cils et attendit les rayons des regards qui devaient former, à eux tous, son cœur immatériel.
Dès qu’ils l’atteignirent, elle éprouva un frémissement d’une nature singulière ; une sensation qu’elle ne pouvait reconnaître, car c’était le reflet de la douleur et de la honte. Cela lui fit l’effet d’un éparpillement de toute sa personne. Les rayons ne lui étaient pas favorables ; ils cherchaient à la détruire au lieu de lui donner la vie. L’Image ne comprenait rien à ce qui se passait. D’ailleurs, il n’était pas dans les conditions de son existence d’Image qu’elle comprît quoi que ce fût ; elle ne pouvait que sentir.
Dans la salle, le populaire, déjà mis en joie par le titre de la bande : Un peu de cinéma rétrospectif. Un grand film d’il y a quarante ans, criblait de lazzis et d’éclats de rire chacun des gestes de l’ombre mouvante :
« A-t-elle l’air godiche !…
– Mince de z’yeux ! T’es pas mort, Alfred ?
– Hou là, tu me fais peur…
– Chochotte, elle pleure !… »
D’autres voix, plus distinguées :
« Quelle grossièreté… Ces premiers plans… C’est enfantin, tout de même… Dire qu’on a aimé ça…
– La femme est assez belle…
– Heu, bien artificielle… Si la dernière des figurantes jouait comme ça de nos jours, le metteur en scène la jetterait à la porte immédiatement…
– Et ces robes, ma chère ! Était-on assez fagoté dans ce temps-là !… »
Lapidée par d’invisibles projectiles, l’Image souffrait tout ce qu’il est possible à une image de souffrir.
Il lui semblait que la vie allait l’abandonner, lorsqu’un regard venu à elle du fond de la salle la ranima. Il était chargé d’une telle sympathie, d’une telle ardeur désespérée, qu’il parvint à neutraliser l’effet des rayons hostiles.
Il provenait du fond d’une loge dans laquelle une très vieille dame était assise. Ses yeux fatigués, aux paupières éraillées par le grand âge, contemplaient l’Image comme on contemple l’inaccessible. Jamais, au temps de ses plus beaux triomphes, l’Image n’avait inspiré une telle nostalgie.
Une jeune femme modestement vêtue, qui se tenait assise à côté de la vieille dame, se détournait parfois pour sourire, quand l’Image apparaissait dans une de ces robes qui avaient fait rêver jadis tant de midinettes et de bourgeoises. La vieille dame se pencha vers elle :
« Vous voyez, Maud, ce fourreau de lamé argent… C’est celui que je portais le soir de mes fiançailles avec la Prince de Bamberg. Il avait fallu établir un service d’ordre, ce soir-là, à la porte de mon hôtel.
– Le Prince de Bamberg ? Celui-là qui a quitté Madame pour une danseuse ?
– Oui, Maud. Mais je ne l’ai pas regretté, vous savez… À ce moment déjà, j’aimais ailleurs… Ah ! j’ai été beaucoup aimée, beaucoup, Maud…
– Madame était si belle… Tous les hommes devaient en être fous.
– Ah oui, ah oui… Mais que me reste-t-il de tout cela ?
– Des souvenirs, madame…
– Ce n’est pas grand-chose, Maud. Vous verrez, plus tard… »
À ce moment, un éclat de rire général salua la grande scène d’amour du premier plan. La vieille dame ne put pas ne pas l’entendre, et elle parut se tasser encore un peu plus sur elle-même. Maud était fort mal à l’aise.
Si son corps d’ombre n’avait pas été maintenu implacablement par la pellicule de celluloïd, l’Image, frappée par cet éclat de rire, fût tombée en syncope, tout comme une femme. Elle ne sentait plus dans son cœur immatériel qu’une imperceptible pulsation de vie – et c’était le regard de la vieille dame.
Peu à peu, cette pulsation s’accéléra, faisant circuler, par larges ondes, un nouveau bien-être dans le corps de l’Image.
*
Au milieu de la foule ricanante, la vieille dame ne voyait, n’entendait rien. Maud lui parla ; elle ne répondit pas, tendue de tout son être vers cette ombre qui était la jeunesse, et la beauté, et l’amour, et le parfum des fleurs, et ce goût qu’avait la vie, jadis, tous les matins… Elle oubliait son apparence actuelle, ses rides, son corps effondré. Elle riait, pleurait, haletait, vivait tout entière à travers un visage d’une perfection à faire frémir, à travers de larges prunelles qui nageaient lentement d’un bord des paupières à l’autre…
Entre l’Image et celle qui avait été son double de chair, le rayon obscur du regard transportait la vie de l’une à l’autre. La vieille dame sentait que la chaleur se retirait de ses membres. Elle ne résistait pas, heureuse – et tout à coup, avec un arrachement doux, la vie sortit d’elle et s’engagea sur le pont invisible qui aboutissait à l’écran.
« Madame ! s’écria Maud. Mon Dieu ! Madame… »
Sa maîtresse avait glissé de sa chaise à terre. Sur le tapis de la loge, ce n’était plus qu’un paquet d’étoffes noires parmi lesquelles brillait le diamant, d’une eau merveilleuse, que l’ancienne « star » portait à la main gauche.
Au même instant, un grand tumulte s’éleva dans la salle.
L’Image s’était sentie douée tout à coup d’une puissance prodigieuse : elle voyait, elle comprenait, elle savait le pourquoi de son existence et ce qui la distinguait des êtres de chair. Un bonheur surnaturel l’envahit, si intense que son corps d’ombre ne put résister à tant d’ardeur et qu’elle se sentit fondre.
Sur l’écran, cela fit un papillotement de taches éblouissantes, puis plus rien, tandis qu’une grande flamme jaillissait de la cabine de l’opérateur.
Maud avait bondi hors de la loge, ne songeant plus qu’à se frayer un chemin à travers la foule hurlante qui encombrait déjà les issues.
L’incendie du Royal-Cinéma coûta la vie à plus de cent personnes. Parmi les cadavres, on retrouva le corps à demi carbonisé d’une très vieille dame, qui portait à l’annulaire gauche un diamant d’une eau merveilleuse.
L’enquête établit que le sinistre était dû à une imprudence de l’opérateur. Il est en effet inadmissible qu’une Image ait mis le feu à un bâtiment construit en ciment armé, simplement parce que son double, en expirant, lui avait donné son âme.
–––––
(Simone Ratel, « Les Contes de la Liberté, » in La Liberté, soixante-cinquième année, n° 23758, vendredi 23 août 1929 ; Giorgos Rorris, « Le Regard intrusif, » huile sur toile, 2012)
Corrard allait se suicider !
Corrard était un savant !
Ce n’était pas de sa faute !
Corrard aimait ! mais il aimait sans savoir qui ! Il savait bien quoi, voilà tout ! l’Idéal ! quelque chose d’inattendu qui ne venait pas. Il avait usé de la vie à la mode de tous les jeunes gens riches.
Il avait eu, et cela trop facilement peut-être, des maîtresses de toutes les sortes et de toutes les classes. Mais le hasard n’avait pas permis qu’il se liât avec aucune d’elles, dans des conditions assez empreintes de mystériosité, pour nourrir, comme il aurait fallu, sa spéciale et sensitive imagination. Fatigué et certain que toute la gamme féminine ne contenait pas le dièse enveloppeur et câlin de son rêve, il se jeta dans celle des passions sérieuses qui semblait devoir lui offrir le plus de désennui : la science. Il croyait trouver, dans le positivisme de cette déesse de marbre, l’effacement, jusqu’à l’oubli peut-être, des visions caressées… Hélas, pas un pétale ne s’arracha de cette fleur naïve et désormais noire qu’il avait en lui !
Quelque temps avant l’ouverture de l’Exposition d’électricité, il se crut sur la piste d’une importante découverte. L’orgueil qu’il en conçut, « a priori, » le rattacha sensiblement aux choses de ce monde. Malheureusement, le succès ne couronna pas ses expériences et le Palais de l’Industrie arbora sans lui ses splendeurs bleues. Le spleen que Corrard nourrissait, devint intense. Il ne pensa plus trouver l’indifférence que dans la mort…
Il faisait nuit ; Corrard, accoudé à la fenêtre de son atelier de l’avenue d’Eylau, contemplait les nuages, gros de pluie, qui semblaient vouloir écraser la terre, se demandant s’il devait entretenir une dernière correspondance avec les étrangers qui peuplaient le reste du monde. Quand, soudain ! le revolver sur la gâche duquel il appuyait son index droit, s’échappa de sa main. Il se mit à tourner, comme un fou, dans l’atelier, bouscula tout et, finalement, installa à ladite fenêtre, un appareil électrique d’une grande puissance de projection ; puis, ayant découpé à jour, au ciseau, dans une grande plaque de zinc, les premiers mots venus, qui furent par hasard ceux-ci : « Corrard s’ennuie ! » à l’aide d’une perche qu’il alla planter dans le jardin, il plaça la plaque en travers de la projection lumineuse, et aussitôt, contorsionnés, mais gigantesques et suffisamment visibles, il put lire sur les nuages ces mots, vaporeusement blancs : « Corrard s’ennuie !… » Il eut d’abord une sorte d’extase, puis un rictus plissa sa lèvre. Il renversa la perche d’un coup de pied, remonta et réarma son revolver. Quelle pouvait être l’utilité réelle d’une pareille invention ? Et puis quoi ! une invention ? N’était-ce pas là, plutôt, une simple application fantaisiste bonne au plus à amuser les badauds ?
Il fermait la fenêtre quand tout à coup un jet de lumière, qui partait du même côté de l’avenue, – à une distance d’un kilomètre environ, – alluma le nuage sur lequel Corrard venait de biffer sa tristesse et y traça ces mots gigantesques aussi :
« Lady Cokett s’ennuie ! »
Corrard, qui ne s’était pas tué, faillit néanmoins tomber à la renverse.
La valeur, la valeur « inchiffrable » de sa trouvaille surgissait du ciel même. C’était le bonheur possible, en personne, qui la proclamait, cette valeur ? En effet, combien devait être étrange et intelligente, cette lady Cokett à laquelle sa subjectivité divinatrice avait permis de reconstituer, en un clin d’œil, les éléments de ce fameux écritoire !
Et à quel spleen raffiné s’était adressé le sien ? et de quelle solitude savante avait dû partir la réponse pour que les moyens l’aient aidée si vite ?
Quant à la beauté de la tout au moins étrange interlocutrice, quant à son âge : détails plus que provisoires, que l’étonnante singularité de la rencontre obligeait naturellement à n’être approfondis que le plus tard possible. Corrard ne laissa pas languir la conversation.
Ce fut une singulière chose, pendant les plusieurs nuits que le ciel resta couvert, pour les rares passants du quartier de l’Étoile que de voir le ciel perler notre langue, comme s’il n’était né qu’en France. Beaucoup de superstitieux crurent à une vraie fin du monde et devinrent instantanément fous. Les autres ébruitèrent le miracle et je suis étonné de n’en avoir vu mention dans aucun journal. Les reporters écrivent-ils donc décidément leurs faits divers sans sortir de chez eux, ou bien ont-ils fait complètement ce que je n’ai cessé de faire que dans les derniers jours, c’est-à-dire, ont-ils refusé de croire la chose vraie et se sont-ils contentés de s’arrêter aux deux réflecteurs du palais de l’Industrie qui n’écrivaient rien du tout sur les nuages ? Moi, je me suis laissé entraîner par Sabacross qui, lui, avait déjà lu presque toute la correspondance. Pendant trois nuits seulement, paraît-il, il n’avait pas fait de nuages et Sabacross les avait passées à attendre. Il se consolait en disant que cela valait mieux que d’attendre une exécution sur la place de la Roquette.
Nous arrivâmes ensemble un jeudi, je me rappelle. Des terrains vagues, situés à peu près entre les deux foyers, nous servirent d’observatoire. Ils nous offraient le siège de leurs talus gazonneux. J’avais remarqué que des groupes assez nombreux se formaient sur certains points du quartier et restaient fort avant dans la nuit. Le samedi, la conversation, quoique toujours très lente, avait pris une tournure d’épanchements assez cupidonesque. Il est clair que les deux correspondants, qui, pour rendre leur état d’énervement plus quintessencié, retardaient le dénouement, en arrivaient à des faiblesses. À une certaine phrase prononcée par le nuage (côté Corrard), je suis persuadé même que lady Cokett a dû piquer un fard (électrique). Ce soir-là, la foule était considérable. Un demi-rire de critique narquoise la parcourut quand on s’aperçut que les deux amoureux essayaient de s’envoyer leurs profils réciproques, par nuages lumineux.
La ressemblance devait s’altérer singulièrement, car parfois ils avaient des nez…. et parfois des mentons !… Sur les dix heures, le phare lady Cokett écrivit ceci :
« Que faut-il faire ? »
On guettait la réponse quand un troisième phare inattendu, dont l’irrespectueux foyer était placé derrière nous, dans les terrains vagues, plaqua sur le parchemin céleste ces mots :
« Achetez les chaussures vissées
de Piessanbond
18, rue Marchemal, 18. »
Tout sembla interloqué dans la nature !
La foule fit un ohhh ! de réprobation et se dispersa. J’entendis plusieurs personnes dire en s’en allant : « Sont-ils bêtes, ces américains !!! »
Nous restâmes avec Sabacross, pour voir, mais le ciel se tut toute la nuit. Il y avait du froid dans l’air.
Le lendemain, un monsieur fort bien mis, mais d’une allure extrêmement folle sonnait chez monsieur Piessanbond. Un domestique parut :
« Monsieur Piessanbond ?
– Monsieur Piessanbond est sorti, monsieur, mais si monsieur veut bien attendre, monsieur Piessanbond va bientôt rentrer !
– Oh oui ! j’attendrai !!! »
Et l’homme grinçant des dents, mordant sa moustache, dévorant des yeux le ciel du plafond, attendit.
Une femme, d’une allure encore plus folle que celle du monsieur, mais adorablement cernée à la taille et… aux yeux, sonna :
« Môseu Piessanbâond ?
– Monsieur Piessanbond est sorti madame, mais si madame veut bien attendre, monsieur Piessanbond va bientôt rentrer.
– Aoh ! yés ! jé attendrai !… »
Elle piétina furieusement le tapis de Turquie et causa toute seule, tout haut, si bien que ses yeux ayant rencontré ceux du monsieur :
« Câonpenez-vô, môsieu, fit-elle à Corrard, car c’était lui, que moà aimais, oh ! aimais fôlement, épédioûment, et que môsieur Piessanbâond m’a ravi…
– Quoi donc ?
– Mon idéal, Môsieu !
– Un homme ???
– Bien certainement, Môsieu !…
– Monsieur Piessanbond ? Un homme ? Mais pardon, Miss, car j’ai bien l’honneur, je crois, de parler à une…
– Aoh ! yés, môsieu, à Lady Cokett.
– …
– Au secours, cria Miss, messeus, tout le monde, employés !!! »
Corrard venait de s’évanouir !
Mais il revint vite à lui, et serrant la main à miss Cokett :
« Si j’étais Corrard, dit-il, m’aimeriez-vous ? »
Cokett s’évanouit à son tour.
Elle revint à elle au moment où tous les employés émergeaient dans le vestibule.
« Donnez-moâ de quoi écrire ! » fit-elle, et, posant sa menotte gauche sur le bras de Corrard très pâle et très rouge, elle écrivit ces mots :
« Monsieur Piessanbond
Bien pardon de vous en avoir voulu
La réclame a du mauvais
Mais elle a du bon.
LADY COKETT. »
Corrard, qui revoit ses amis, est venu me présenter lady Cokett.
Je vais me suicider.
–––––
(Georges Lorin, « Variétés, » in Le Courrier du soir, quatrième année, n° 1371, mercredi 28 décembre 1881 ; illustration de Théophile Alexandre Steinlen pour « L’Affichage céleste » de Villiers de L’Isle-Adam, in L’Écho de Paris, supplément littéraire illustré, première année, n° 6, dimanche 14 juin 1891)