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(A. Desmorillon, in Lectures pour tous, Tour du Monde réunis, janvier 1933)
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(A. Desmorillon, in Lectures pour tous, Tour du Monde réunis, janvier 1933)
De Gibraltar, ce 2 janvier 1873. – La Goélette américaine MARIE-CÉLESTE de New-York, vient d’être amenée dans notre port par une barque anglaise, le DEI GRACIA. Marie-Céleste fut rencontrée en plein Océan, le 5 décembre, dans un état absolument parfait, mais sans personne à son bord. Impossible de rien savoir du sort de son équipage. – (Les journaux.)
EN PLEINE ÉNIGME
Quand, succinctement, me fut contée l’énigme de cette goélette, avant même que j’eusse appris le nom du bâtiment, avant qu’aucune indication de date me permît, pour la suite, la moindre investigation, ne soupçonnant même pas le lieu de son abandon en mer, n’ayant recueilli que le fait tout nu, la séduction du mystère me prit tout entier.
Pourquoi, dans l’ignorance des faits précis qui précédèrent et suivirent l’obscure aventure du petit bâtiment, l’ai-je d’instinct baptisé d’un nom de femme : Elisa-Mater ? Pourquoi l’ai-je situé en face de Corvo des Açores à l’instant tragique de sa troublante destinée ?
Deux points mystérieux auxquels je ne puis répondre.
Mais voici qu’un faisceau de précisions m’est venu, sous la forme d’un article paru dans le Temps, avec la signature de Théodore de Wyzéwa ; que j’apprends, du même coup, le nom de la goélette : Marie-Céleste ; la date de son départ de New-York : 2 septembre 1872 ; et celle de son arrivée à Gibraltar, sous la remorque du Dei Gracia : 2 janvier 1873.
Or, l’auteur du conte est né le 2 novembre de cette même année, et il est troublant de remarquer l’enchaînement de ces 2 dont il fut, à l’abord, vivement frappé.
Mes parents ont pu lire cet entrefilet, en être fortement impressionnés, en parler longtemps avec le souci de donner corps à leurs conjectures, et, ainsi, influencer mes cellules du tourment mystérieux qui les a possédés alors. J’avoue que ma supposition peut paraître enfantine, mais, vraiment, dès que me fut donnée la piste surnaturelle, la divination d’un phénomène et non d’un drame coutumier de l’Océan s’empara de mon imagination.
Est-elle plus extravagante ou plus plausible que celles de mes illustres devanciers d’Outre-Manche, auxquels le Strand Magazine de Londres fit appel pour résoudre l’énigme ? Ce n’est pas à moi de le dire. Mais il m’est permis de croire pourtant qu’elle raccorde mieux, à une réalité hypothétique, les détails qui nous sont brièvement fournis, que les essais de reconstitution parus dans le Strand, – tout géniaux qu’ils soient ; – car je n’ai rien négligé de ces détails qui ont fait « tiquer » les uns et que d’autres, paraît-il, ont passé sous silence, comme on évince des parasites encombrants. Et j’énumère : le jeu des chaloupes au complet ; la disparition du chronomètre du capitaine et des papiers de la Marie-Céleste ; le repas interrompu, avec l’apport de détails qui peuvent sembler triviaux ; le travail de couture de Mrs Griggs abandonné sur sa machine à coudre, et l’absence de toute trace de violence à bord de la goélette. Dans mon récit, celle-ci s’en va, nette d’avaries, de lutte, de sang, de désordre… belle et fatale… presque joyeuse… et livrant à ma plume, semble-t-il, son mystère jusqu’ici impénétrable, après quarante-neuf ans de randonnées tumultueuses à travers l’imagination de nos contemporains.
E. R.
L’EFFRAYANTE APPARITION
I
Au large des Açores, là où les hauts plateaux sous-marins suscitent l’image d’une Atlantide effondrée, une blancheur oscillante apparut entre le double azur.
Les deux îles septentrionales de l’archipel des Milans, Florès et Corvo, blocs montueux et rocailleux, se profilaient, illusoires comme un mirage, dans une transparence d’atmosphère incroyable.
La bougeante blancheur grandit, soulignée soudain d’un trait noir. C’était une jolie goélette marchande, gréée à New-York et faisant route pour Gênes. Elle avançait lentement, toutes voiles dehors, portant, à son étrave, inscrit en blanc, ce nom propitiatoire et charmant : Marie-Céleste.
L’air était doux, la mer tranquille, chose assez rare en ces régions fouettées de vents brusques et violents, et son vol, si l’on peut dire, avait quelque chose d’heureux.
Ils étaient treize à bord, dont la femme et le plus jeune enfant du capitaine, une fillette de sept ans. Le confiant et rude capitaine Benjamin Griggs n’avait pas cru devoir se soucier du nombre fatidique treize, qu’il eût pu modifier à son gré, en embarquant son fils aîné, admis d’ordinaire à l’expédition ; il n’avait pas voulu céder à un sentiment superstitieux, malgré l’insistance que les gens du port avaient mis à le désapprouver.
Et, de fait, la traversée s’accomplissait jusqu’alors sous d’heureux auspices.
Familier de ces parages dont il connaissait tout le plissement sismique des fonds, tous les écueils, – et l’on pouvait, en cet instant, sonder sans variation, deux bons milles, – le capitaine, heureux de l’heure, la vivait sans inquiétude, et sa tranquillité s’étendait de l’équipage à sa famille.
II
Solidement campé sur ses jambes écartées, une main empochée, l’autre agrippée au tuyau de sa pipe, le brave loup de mer regarde en rêvant la surface bleue aux dessous verts et violets sur quoi la goélette se balance doucement.
Étrange ! Étrange !
Une modification imprévue se produit, non sur la mer, toujours calme, mais dans la couleur de l’eau. De l’uniforme bleu ultramarin, de vagues rondeurs rousses et vertes se dégagent lentement, ainsi qu’on verrait, de la nacelle d’un aérostat, la terre apparaître à travers des brumes, alors que s’accentue la manœuvre de l’atterrissage.
Les yeux clairs du marin s’arrondissent de stupeur. Et la main qui tient la pipe s’écarte de sa bouche et reste en suspens.

« Pas d’écueil par ici, songe-t-il, et nous sommes encore loin des Açores !… » Quelques pas, un regard à la boussole. Puis il revient, tout à sa fébrile observation.
Alors ? Alors ? Est-ce un mirage ? un trouble de la vue ? Le pauvre homme fait le geste d’un halluciné : il appuie avec force le revers de sa main sur chacun de ses yeux… regarde encore… Et, de plus en plus, l’aspect des formes se précise ; la grisaille rousse s’ombre de plans violets, un éclat rose se pose sur un plan net de roche qui se dessine. Et cela monte, et cela bouge avec une lente et formidable majesté.
Ben Griggs, à cet instant, est seul sur le pont avec l’homme de barre qui, perdu dans son rêve, n’a rien vu encore. Et ce capitaine robuste et sain, qui n’a jamais eu peur, songe à une visite inopinée de la folie. Allons donc ! Lui, fou ! lui, Capitaine Griggs, dont la vie monotone de marin est heureuse et sans trouble ! Alors !… Alors !…
En bas, tout le monde est à table ; on est déjà venu plusieurs fois le héler. Va-t-il donc appeler à son tour ?
Non, il veut être seul à constater sa folie.
III
Maintenant les formes, toujours plus nettes, se déplacent ; leurs volumes se muent en différents aspects, traversés de frissons d’animalité : d’énormes poissons fuient, des tridacnes bousculés retombent, des viscosités fluent et des holutories se tordent ; des roches frangées d’actinies rouges et d’arborescences madréporiques s’effondrent, de grandes ulves déracinées penchent avec des oscillations reptiliennes, des méduses opalines s’éloignent en un lent dandinement, un requin vire et sille et, à chaque éboulement des formes superficielles, de grosses bulles soufreuses viennent crever à la surface, y laissant flotter de fines buées mordorées.
Et voici que l’eau tremble, se frise et clapote. De grandes aspirations noyées, suivies de rejets de boue, font une housse épaisse aux formes qui disparaissent ; et sans qu’aucun cri n’ait encore averti l’équipage de l’apparition prodigieuse, le capitaine inconscient se signe et attend. Quoi ? Il ne sait pas. Il est dans un autre monde, bouleversé par le prodigieux de l’aventure.
Griggs qui, sans être instruit, s’est plu dans sa jeunesse, aux lectures légendaires comme aux récits fabuleux des grands navigateurs, depuis le périple d’Hanon jusqu’aux relations de Bougainville et de Cook, juxtapose soudain, aux vieilles histoires de Thulés et des Atlantides les affaissements mystérieux, avec leurs retours érectifs, des Aurora et des Tuamotou. Il songe aux réalités tumultueuses des Cyclades, à ces îlots que les caboteurs de la mer Égée ont vu brusquement surgir autour de l’antique Délos, surgir, disparaître et reparaître sous la poussée du feu intérieur ; au tourment chaotique des terres écartelées des Santorin ; et sa tête brûlante, envahie par la montée des vieilles connaissances mythiques et des fantasmagories scientifiques, ne commande plus à son corps inerte et désemparé.
La rencontre se produit ! Et c’est lent, doux et sans heurt. Un long grincement… et la goélette s’incline, comme pour un échouement, pique de l’avant entre deux roches qui la coincent, la calent, l’étreignent et la soulèvent pour, finalement, la suspendre, ainsi qu’Hugo nous montre La Durande, entre ses deux rochers.

Une île est apparue qui toujours émerge davantage, et le prodige est effrayant.
Un cri terrible a jailli de la gorge du capitaine, auquel répond la clameur unanime de l’équipage rué sur le pont. Et ce sont des gémissements d’horreur, des cris de folie. L’effroi subit devant cette chose inattendue et comme surnaturelle a glacé le cœur des plus braves, et, dans le désordre qui s’ensuit, aucun plan d’action ne s’esquisse. Dans les faces pâles et terreuses, les lèvres grelottent, les yeux fixes accusent de la démence. Mrs Griggs s’est évanouie, et sa fillette, cramponnée à elle, sanglote et pousse, par intervalle, un cri déchirant, la croyant morte. Seul le capitaine, prévenu, mais encore hébété, reprend quelque sang-froid. Cependant, il est trop tard. La goélette se trouve maintenant juchée à cinquante pieds au-dessus de la mer et la montée se poursuit.
Seule une chaleur intense dénonce la phénomène. Et maintenant, l’eau se retire des flancs de cette terre si soudainement surgie, retombe en cascades bruissantes, s’épuise et laisse à sec, enfin, la dernière née des îles.
Cela forme une terre allongée émergeant à la manière d’un vaste cétacé dont la culminence soutient, comme un jouet, la goélette inclinée, dépouillée de ses voiles.
C’est un îlot de quelque vingt mille de tour et qu’ils auraient pu éviter si le capitaine n’avait été privé, pendant le quart d’heure que dura le phénomène, du contrôle le plus élémentaire de ses facultés d’habile marin.
IV
Le soir vient et, avec lui, le vif assaut des bourrasques. Tout le monde est descendu dans la grande cabine et, réuni autour d’une table, mange distraitement, une vague terreur subsistant encore dans les yeux de chacun.
Ils songent à la chose merveilleuse et terrible. Malgré leur crainte, la goélette serrée dans l’étau des roches est encore l’abri le plus sûr, le plus chaud qu’ils puissent espérer. Aussi, tout danger écarté, ont-ils convenu de veiller là pour attendre le jour. Au matin, sans doute ils verront poindre les voiles de quelque brick qu’ils salueront avec un cri de délivrance.
En attendant, ils commentent l’aventure. Les durs marins, les coudes sur la table, la femme pâle et la fillette toujours effrayée, écoutent avec une attention passionnée le récit fruste et merveilleux du capitaine.
V
À l’aube, le vent étant tombé, ils ont hissé les voiles pour attirer l’attention des marins sur l’île insolite. Le capitaine, juché sur la dunette comme sur un observatoire, sonde l’horizon circulaire de sa longue-vue, et, inquiet de le constater si désert, pris d’appréhension quant aux suites de l’événement, se résigne à réintégrer sa cabine où, sur le cahier de bord, il pense consigner les phases du phénomène. Déjà le soleil est haut sur l’horizon. Dans une des cabines, Mrs Griggs et sa fillette déjeunent. Le capitaine se joint à elles avant que d’entreprendre sa tâche, car c’en est une pour cet illettré que de former des phrases et de les assembler sur le papier.

Mais, comme ils en sont, le capitaine à son œuf et l’enfant à sa bouillie, que Mrs Griggs, plus expéditive, a repris un travail de couture commencé pendant la traversée, le jeune second, Henry Bilson, apparaît en riant. Il vient leur signaler que, au sud de île, presque à l’extrême pointe, les marins viennent de cerner un étrange animal du genre phoque – quelque lamantin sans doute – qui se démène et dont les attitudes les mettent en joie. Curiosité toute féminine, la mère et l’enfant s’élancent, suivies du jeune second, pour assister à la capture de l’amphibie.
Et le capitaine, resté seul, rentre dans sa cabine.
Il ouvre le cahier de bord et trace de sa grosse patte, plus habile à manier le funin que le porte-plume, de gros caractères tremblés dont ce sera le dernier spécimen :
5 décembre 1872. Par 35° de longitude ouest et 39° 15’ de latitude nord au large de Corvo, il nous arrive une chose étrange…
À ce moment même, rompant la phrase, un craquement puissant anime la coque de la goélette, une vibration intense, puis un glissement crissant le font sursauter.
Quel nouveau danger va surgir ?
Dressé dans une attente angoissée, il suppute… minute lucide : il prévoit tout… l’île s’enfonce, c’est cela, vite… à l’échelle… ramener l’équipage… détacher un canot avant que la goélette ne s’écrase… Rien à sauver ?… si, les papiers !… Il en bourre les poches intérieures de son suroît… Encore ?… son chronomètre, là… sur la table… vite !… Arrivera-t-il à temps ?
Il dévale des roches, saute dans des flaques, braille, gesticule, saute encore, bute, tombe et repart. Il court ! Des points noirs bougeants sont là-bas. Les voient-ils ? l’entendent-ils ? ne sont-ils donc pas avertis du danger ?… Si ! Bonheur !… Ils s’agitent et grossissent, très loin encore… Ils vont, les poings serrés, en blocs mouvants… Laissant loin derrière eux la femme et l’enfant du capitaine… Et lui voit, terrifié, la distance s’allonger… s’allonger… le troupeau humain grossir, l’atteindre… passer en trombe, pris de panique avec des yeux fous, des faces de brutes primitives…
Là-bas, il voit l’enfant hurler et choir, la mère se pencher. Ah !… la relever, la charger sur son dos et, tout alourdie, reprendre sa course… mais elle n’avance guère… Maintenant, il bondit… Arrivera-t-il à temps pour les sauver ? Il lui semble que le sol cède sous ses pas… En effet, l’île s’enfonce peu à peu sous les flots, comme cette flottante Délos dont il évoquait l’image lors de sa première épouvante… Mais il arrive enfin !… L’île s’enfonce toujours… La vague avance.. semble ronger la terre… Griggs enlève sa fille d’un bras vigoureux et, de sa main restée libre, il entraîne sa femme… Vite… vite… nous arrivons…
Mais que font, là-bas, les marins arrêtés ?… Quel désespoir s’est emparé d’eux ?… Le second agenouillé tient sa tête entre ses paumes… D’autres, les bras levés, trépignent de façon bizarre et désordonnée. Deux sont tombés, ne donnant plus signe de vie…
Une grande bouche horrible aux lèvres clapotantes s’est ouverte entre eux et la goélette… Une fumée jaune, opaque, s’élève avec un sifflement sourd… Le sol vacille, s’amollit, se boursoufle à la manière des salses, s’affaisse et s’enfonce… et c’est l’atroce noyade des deux groupes loin de tout secours…
Les trois Griggs, unis dans une suprême étreinte, descendent au gouffre de la mort, les yeux rivés au ciel, avec une plainte poignante… et non loin, en un agrippement désespéré, les hommes de l’équipage qui survivent extravaguent comme des enfants ou des fous… L’un d’eux, qui a réussi à sauter sur les épaules des autres, se dresse avec un grand geste des bras écartés comme pour s’envoler et échapper à l’horreur de l’engloutissement… et sa silhouette fantastique s’annihile dans un tourbillon de vapeur où défaille le cri suprême de son désespoir. Un dernier clapotement… et l’île a totalement sombré… dernier sursaut d’agonie de la belle Atlantide perdue.
Sur le flot, maintenant houleux. la goélette reprend joyeusement la mer, solitaire et sans avarie, toutes voiles dehors, comme à son départ, solitaire et muette à jamais sur la destinée fabuleuse et tragique de son équipage.
Edmond ROCHER
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(Edmond Rocher, illustrations de l’auteur, in Floréal, magazine universel illustré de la famille, juin 1922 ; eau-forte de Ricardo de Los Rios, d’après un dessin de François Flameng, pour illustrer Les Travailleurs de la Mer de l’édition Hébert, c. 1885 ; « La Durande après le naufrage, » plume, pinceau, encre brune et lavis de Victor Hugo)
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UN MYSTÈRE
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Abandon d’un navire
Le 13 décembre une partie de l’équipage du Dei Gratia, venant de New York, amena à Gibraltar une brigantine qu’il avait trouvée le 5 en mer, par lat. 38.20 N., long. 17.15 O., complètement abandonnée, et qui, à en juger par le livre de loch, serait le Mary Celeste, allant de New York à Gênes.
L’attorney général pour Gibraltar fit mettre ce navire à la chaîne à son arrivée, et le capitaine du Dei Gratia, qui était arrivé le 12, réclama le droit de sauvetage.
Le second et les marins du Dei Gratia qui étaient montés à bord du navire abandonné furent entendus le 20 et le 21, et leur déclaration provoqua l’examen du navire.
Celui-ci eut lieu le 23, par des plongeurs jurés, qui déclarèrent que les deux flancs du navire avaient été perforés à l’aide d’un instrument tranchant, et que le navire était en parfait état, bien approvisionné, qu’il n’avait pas essuyé de tempêtes, qu’il ne portait trace ni de feu ni d’explosion, ni d’aucune autre cause d’abandon.
Mais une épée fut trouvée, qui semblait porter des traces de sang et avoir été nettoyée avant d’être remise au fourreau.
Une enquête officielle, à laquelle des officiers supérieurs de la marine ont pris part, a fait reconnaître que les ouvertures avaient été pratiquées intentionnellement. Sur le tribord, on découvrit des marques de sang.
Le registre du navire, le manifeste et les connaissements étaient enlevés, ainsi que le sextant et le chronomètre.
Par contre, tout ce qui avait appartenu au capitaine, à sa femme, à son enfant et à l’équipage, fut trouvé en bon état, et il y en avait pour beaucoup d’argent.
Dans la cabine du capitaine, se trouvait un harmonium en bois de rose, des livres de musique et des bijoux en quantité. La carte et le loch furent trouvés au moment de la saisie du navire. Tous deux sont au courant jusqu’au 24 novembre et indiquent la hauteur de Saint-Mary’s.
Depuis, on ne sait plus rien du capitaine, de sa famille ni de l’équipage.
Le 24 novembre à midi, on avait fait les observations d’usage, ce qui prouve que le temps devait être assez beau ; la position était 36.56 N., 27.20 E. Il y a encore une annotation du 25 au matin, 8 heures, indiquant le passage de l’Ouest vers l’Est, par le nord de Saint-Mary’s.
Depuis le 25, il s’était passé dix jours sans que le gouvernement eût fonctionné.
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L’attorney de Gibraltar expose ensuite qu’il croit que l’équipage (après avoir défoncé un baril d’alcool) s’est enivré et a assassiné le capitaine Briggs, sa femme, son enfant et le second du navire ; qu’on a ensuite perforé le navire, de façon à faire croire à un abordage ou un heurt contre des rochers et à faire croire aux marins qui le rencontreraient qu’il ne valait pas un effort pour être sauvé ; que ces faits doivent s’être passés entre le 25 novembre et le 5 décembre.
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(Cet entrefilet paru dans La Petite Presse, journal quotidien, n° 2470, lundi 10 février 1873, est à notre connaissance la première mention concernant la Mary Celeste dans la presse française)
(in American Register [Paris], vol. V, n° 254, samedi 15 février 1873)
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Histoires de partout
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L’énigme de la Marie-Céleste
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Le matin du 2 septembre 1872, dans le port de New-York, une goélette américaine pourvue d’un gracieux nom français, la Marie-Céleste, s’apprêtait à partir pour Gênes, où elle avait coutume de transporter des marchandises et parfois aussi quelques passagers. Le capitaine, l’honnête et zélé Benjamin Griggs, avait décide d’emmener avec soi sa femme et son plus jeune enfant, une fillette de sept ans, tandis que l’aîné, un garçon de douze ans qui avait déjà fait plusieurs fois la traversée, devait rester à New-York pour y continuer ses études. Le petit aurait cependant bien souhaité pouvoir de nouveau accompagner en mer ses parents et sa sœur, mais le propriétaire de la Marie-Céleste, choisi comme arbitre, fut d’avis que les Griggs commettraient une folie en cédant au désir de leur fils. Force fut donc à celui-ci de laisser tristement partir tous les siens lorsque, vers midi, la goélette leva l’ancre pour commencer son voyage d’une durée ordinaire d’environ trois mois. La Marie-Céleste avait à son bord un équipage de treize personnes. Ce chiffre de mauvais aloi n’avait nullement inquiété le capitaine ; mais, dans le port, bien des gens avaient désapprouvé ce qui leur semblait une « bravade » dangereuse de l’excellent Ben Griggs, et regretté que ce dernier n’eût pas mis le « sort » de son côté en accueillant la requête de son jeune fils.
Et puis l’on n’avait plus eu de nouvelles de la Marie-Céleste jusqu’au jour où, quatre mois après le départ de la goélette, le consul des États-Unis à Gibraltar avait adressé à son ministre la dépêche suivante :
DE GIBRALTAR, CE 2 JANVIER 1873. La goélette américaine Marie-Céleste, de New-York, vient d’être amenée dans notre port par une barque anglaise, le Dei-Gratia. Marie-Céleste rencontrée en plein océan, le 5 décembre, dans un état absolument parfait, mais sans personne à bord. Impossible de rien savoir du sort de l’équipage.
Le fait est qu’une rencontre singulière s’était produite le matin du 5 décembre 1872, à 300 milles environ de Gibraltar. Tout d’abord, un paquebot allemand avait aperçu au large une goélette qui semblait flotter sans direction. Il lui avait envoyé les signaux d’usage, et puis, ne recevant pas de réponse, avait poursuivi sa route. Mais ce silence bizarre et les allures non moins étranges de la goélette avaient été observés par le capitaine d’un autre bateau, le petit voilier anglais Dei-Gratia. Soupçonnant un accident, une maladie contagieuse, ou peut-être une de ces crises générales d’ivrognerie qui parfois s’abattent brusquement sur tout un équipage, ledit capitaine s’était rendu à bord de la Marie-Céleste, et avait eu la stupeur de la trouver complètement déserte. Avec cela, nulle trace d’une lutte, nulle désordre sur le pont ni dans les cabines. Dans la plus grande de ces cabines, le capitaine, sa femme, leur enfant et le second du bateau avaient dû être surpris au milieu de leur déjeuner ; car la petite, notamment, s’était interrompue après les premières cuillerées de sa bouillie, et le capitaine, ayant déjà mangé un œuf, venait d’en introduire un autre dans son coquetier. Les provisions, l’argent de la caisse, les malles et valises, les divers vêtements, tout cela avait été laissé intact, sans que les treize personnes de l’équipage semblassent avoir emporté un seul des objets qui leur appartenaient. L’unique disparition constatée était celle du chronomètre et des papiers de la goélette ; encore l’absence des papiers se trouvait-elle en partie compensée par la découverte, à sa place ordinaire, du livre de bord. Il est vrai que celui-ci ne donnait, sur la traversée de la Marie-Céleste, que des renseignements tout rudimentaires – le capitaine Griggs n’ayant jamais beaucoup aimé à se servir d’un porte-plume. La notation des longitudes et latitudes s’arrêtait le 4 décembre, veille du jour où le capitaine Boyce avait rencontré la goélette abandonnée.

D’autres détails encore, que je ne puis songer à énumérer, attestaient que la catastrophe qui avait vidé la Marie-Céleste avait dû arriver de la manière la plus imprévue et la plus soudaine. Par exemple, Mme Griggs n’avait pas eu le loisir de reboucher une bouteille contenant un certain sirop qu’elle avait sans doute fait boire à sa fille. Elle-même avait commencé, probablement dès le matin du dernier déjeuner, un petit travail de couture qui était resté à peine ébauché sur sa machine ; et les hommes de l’équipage, de leur côté, s’étaient trouvés interrompus au milieu de leur lessive hebdomadaire. Mais le plus étonnant de l’aventure était que pas une des chaloupes de la goélette ne manquait ; tandis que d’autre part, comme je l’ai dit, aucune trace ne dénotait la venue à bord de personnes étrangères. L’équipage n’avait certainement pas pu quitter la Marie-Céleste par ses propres moyens ; et il ne semblait pas non plus qu’il eût été emmené de force par des gens d’un autre bateau, – qui du reste, selon toute apparence, n’auraient pas été d’humeur à respecter aussi scrupuleusement la caisse de la goélette.
Après quoi l’on a eu beau répandre à tous les coins du monde les signalements de l’équipage disparu, ou du moins de ceux des membres de cet équipage que l’on connaissait, jamais plus l’on n’a retrouvé aucun des treize voyageurs de la Marie-Céleste. Jamais personne n’a su ce qu’étaient devenus l’excellent capitaine Griggs, sa femme et sa petite fille, ni le jeune second, Henry Bilson, ni les hommes du bord et les deux ou trois passagers. Il y a eu là un mystère plus étrange que tous ceux des romans d’aventures, et qui d’ailleurs a plus d’une fois déjà vivement excité l’imagination des conteurs anglais. C’est ainsi que sans aucun doute le problème de la Marie-Céleste aura suggéré à R. L. Stevenson l’idée du plus « romanesque » de tous ses récits, l’inoubliable Naufrageur écrit par le poète écossais durant les dernières années de sa courte vie. Pareillement, sir Arthur Conan Doyle, le père du fameux Sherlock Holmes, a publié naguère une nouvelle où il essayait de résoudre à sa façon l’énigme de la goélette abandonnée ; mais je dois ajouter que cette « solution » de M. Conan Doyle me paraît d’une extravagance bien peu… convaincante. Les membres de l’équipage de la Marie-Céleste auraient été tués, l’un après l’autre, par un mulâtre qui aurait fait le vœu d’exterminer le plus grand nombre possible de représentants de notre race blanche !

Or voici qu’une revue anglaise, le Strand Magazine, s’est avisée de rappeler ce mystère déjà vieux de plus de quarante ans, et puis d’inviter quelques-uns de ses principaux collaborateurs à lui envoyer les hypothèses les plus ingénieuses qu’ils pourraient combiner touchant le sort de l’équipage de la Marie-Céleste. Hélas ! les résultats produits jusqu’ici par l’intéressante « consultation » du Strand Magazine n’ont guère de quoi, non plus, satisfaire notre curiosité. Ni M. Barry Pain, ni M. Morley Roberts, ni M. H. A. Vachell n’ont rien trouvé qui pût nous procurer l’illusion d’une « piste » sérieuse. Tout au plus ai-je pris un certain plaisir à la lecture du conte imaginé par M. Arthur Morrison, encore bien que ses lignes générales ressemblassent beaucoup à celles de la nouvelle susdite de M. Conan Doyle. D’après M. Morrison, tous les membres de l’équipage auraient été tués et jetés à l’eau, successivement, par un matelot d’une force musculaire énorme, et que la méditation des écrits de Swedenborg aurait plongé dans une véritable folie religieuse. C’est pour les envoyer le plus vite possible aux béatitudes célestes que ce Joseph Hallers, surnommé le « saint Joe, » aurait jeté par-dessus bord ses douze compagnons de traversée ; à la suite de quoi, il se serait précipité lui-même vers la porte du Ciel, en se munissant du chronomètre de la goélette, afin de mieux connaître la durée de son ascension. Quant aux papiers du bord, M. Morrison a négligé de nous expliquer comment et pourquoi son illuminé avait jugé devoir les emporter dans les régions bienheureuses.
Non, rien de tout cela ne projette la moindre lueur sur la ténébreuse aventure de la Marie-Céleste. Mais j’ai songé, en lisant cet article du Strand Magazine, à la foule des personnes de chez nous qui pendant leurs vacances vont se mettre en quête d’un sujet de roman, de nouvelle, ou de pièce, pour exercer leur talent plus ou moins « professionnel. ». Et je me suis dit que peut-être j’aurais chance de rendre service à quelques-unes d’entre elles en leur indiquant cette histoire qui unit au mérite de l’authenticité la plus entière le précieux avantage de stimuler irrésistiblement la fantaisie créatrice. Qui sait si, sous l’influence supplémentaire du temps brumeux et froid qui paraît installé à demeure pour tout l’été, le modeste résumé que l’on vient de lire ne nous vaudra pas, l’automne prochain, une solution décisive de l’émouvant problème de la Marie-Céleste ?
T. DE WYZEWA
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(Théodore de Wyzewa, in Le Temps, cinquante-troisième année, n° 19002, dimanche 13 juillet 1913 ; les illustrations sont extraites de l’article « The Greatest Mystère of the Sea: Can you solve it? » du Strand Magazine de juillet 1913)
Histoires de partout
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Suite (et peut-être fin) du Mystère de la « Marie-Céleste »
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J’ai rappelé ici, il y a quelques mois, l’étrange et mystérieuse aventure de la Marie-Céleste. C’était une petite goélette américaine qui, un certain jour de septembre de l’année 1872, avait quitté le port de New-York à destination de Gênes, emmenant à son bord un équipage de treize personnes. Trois mois plus tard, un voilier anglais avait rencontré la Marie-Céleste flottant à la dérive dans l’océan Atlantique. La goélette était absolument inhabitée, et aucun des objets qui s’y trouvaient n’avait de quoi fournir l’ombre d’un renseignement touchant le sort des treize membres de l’équipage. Le capitaine Griggs et ses compagnons n’avaient emporté avec soi ni l’argent de la caisse ni leurs propres effets ; seuls, le chronomètre et les papiers de la Marie-Céleste avaient disparu. Semblablement, pas une des chaloupes ne manquait : ou bien l’équipage de la goélette s’était transporté sur un autre bateau, ou bien il s’en était allé à la nage. Son départ, en tout cas, avait été sûrement imprévu et soudain, car la grande cabine conservait tous les vestiges d’un premier déjeuner brusquement interrompu. La femme du capitaine, qui faisait partie du voyage ainsi que sa petite fille, n’avait pas même eu le temps de fermer sa machine à coudre. Sur la table, une bouteille de sirop antiscorbutique restait débouchée. Enfin, l’on devinait que les hommes du bord, au moment de leur départ, venaient d’achever tranquillement leur lessive hebdomadaire.
Cette découverte surprenante avait eu lieu le 5 décembre 1872, et jamais depuis lors, malgré toutes les enquêtes et toutes les promesses de primes, jamais personne n’avait pu savoir ce qu’était devenu l’équipage de la Marie-Céleste. Il y avait là un mystère des plus troublants, et qui bien souvent avait séduit la fantaisie des conteurs anglais, mais sans que leurs hypothèses ni tout le reste des explications hasardées depuis quarante ans eussent de quoi soulever le moindre coin du voile. En juillet passé cependant, une revue anglaise, désireuse de tenter un dernier effort, avait réimprimé tous les documents relatifs à l’aventure de la goélette, et c’est à cette occasion que j’avais moi-même très rapidement résumé ici l’étonnante aventure, en la recommandant aux méditations estivales de nos lecteurs. Le fait est que mon article m’avait valu un bon nombre de réponses, parmi lesquelles je noterai seulement celle qu’un jeune poète wallon, M. Christian Beck, avait publiée vers le début d’août dans la Meuse de Liège. D’après M. Beck, l’unique moyen possible de s’expliquer la disparition subite de l’équipage de la goélette consistait à supposer l’une de ces rafales de vent, inattendues et terribles, qui surviennent parfois dans l’océan Atlantique et balayent tout d’un coup le pont d’un vaisseau. Je ne puis malheureusement songer à citer dans tout son ensemble l’ingénieuse « solution » de notre confrère liégeois ; je la signale simplement en raison de la ressemblance saisissante de son point de départ avec la solution nouvelle et peut-être décisive que nous offre aujourd’hui le Strand Magazine.
Car il se trouve que l’effort suprême dont je parlais tout à l’heure a porté ses fruits. La revue anglaise a reçu communication d’un long manuscrit qui ne prétendait pas à moins qu’à être la « confession » authentique de l’un des membres de l’équipage de la Marie-Céleste ! L’envoi s’accompagnait d’une lettre où le possesseur du manuscrit, M. Howard Linford, racontait que l’un de ses anciens serviteurs, appelé Abel Fosdyk, lui avait laissé en mourant trois caisses toutes remplies de papiers. « Vous aurez là-dedans – lui avait dit le moribond – l’explication de l’affaire de la Marie-Céleste ! » Mais M. Linford avait oublié l’aventure mystérieuse de la goélette ; si bien que prenant la Marie-Céleste pour un nom de femme, il n’avait pas même regardé les papiers posthumes du vieux domestique. C’est seulement l’autre jour, en lisant l’article du Strand Magazine, qu’il s’était rappelé les dernières paroles d’Abel Fosdyk. Il avait alors ouvert les trois caisses, et y avait rencontré, notamment, un récit détaillé de tout le funeste voyage de la Marie-Céleste, écrit aux environs de 1880 par l’unique survivant de la catastrophe.

Après quoi le possesseur actuel de ce récit n’en garantissait nullement la vérité. Le vieux Fosdyk ne lui avait jamais fait la moindre mention de sa présence à bord de la Marie-Céleste, ni, en général, d’aucun des événements de sa vie passée. M. Linford ajoutait cependant qu’avant d’envoyer le manuscrit au Strand Magazine, il s’était livré à une petite enquête, qui lui avait démontré la parfaite justesse des affirmations de Fosdyk sur des points où celles-ci semblaient en contradiction avec les détails publiés par les journaux. C’est ainsi que le nom véritable du capitaine de la Marie-Céleste n’était pas Griggs, comme on l’avait toujours imprimé, mais Briggs, ainsi que l’avait écrit Fosdyk. Pareillement, les rapports officiels notaient une entaille pratiquée dans l’avant de la goélette : aucun journal n’avait signalé cette entaille, tandis que le manuscrit de Fosdyk en expliquait longuement l’origine. Enfin, tous les journaux de l’automne de 1872 s’accordaient à constater le nombre et la violence exceptionnels des tempêtes dans l’océan Atlantique, durant cette saison.
J’ai insisté à dessein sur cette lettre d’envoi, car le fait est que la personnalité de son auteur constitue pour nous l’un des éléments principaux d’un problème « psychologique » dont je serais tenté de dire qu’il a remplacé désormais l’ancien mystère « historique » de la Marie-Céleste. Si seulement Abel Fosdyk a vécu, s’il a figuré parmi les serviteurs de M. Howard Linford et lui a légué en mourant trois caisses de papiers, nous pouvons être à peu près sûrs de posséder dorénavant l’explication définitive de l’aventure de la goélette. Le manuscrit envoyé au Strand Magazine, et dont un fragment se trouve reproduit en fac-similé, nous présente toutes les apparences d’une relation parfaitement naturelle et sincère. Son style même, avec son mélange d’emphase et de gaucherie, n’a rien qui démente l’hypothèse d’un vieux domestique écrivailleur et tout bourré de lectures. Ou bien nous avons là, en effet, le récit véridique d’un survivant de la Marie-Céleste, ou bien ce récit et le brave homme qui l’aurait rédigé ont été inventés de toutes pièces par un adroit mystificateur.

C’est d’ailleurs ce que semble avoir compris la direction du Strand Magazine ; et aussi a-t-elle tenu tout d’abord à nous renseigner sur la personne de M. Howard Linford. « La relation qu’on va lire, nous dit-elle, nous a été envoyée par M. A. Howard Linford, l’éminent principal de la grande et célèbre école préparatoire de Peterborough-Lodge. M. Linford est justement renommé dans le monde scolaire comme l’ardent et infatigable champion de la doctrine qui fait d’un enseignement plus approfondi des mathématiques et de la langue anglaise la condition essentielle de toute culture scientifique. Il a, du reste, été bien récompensé de ses efforts par les succès de ses élèves dans nos diverses écoles publiques. » Suit l’énumération de quelques-uns des plus mémorables entre ces succès obtenus par d’anciens élèves de M. Linford. « Les bourses gagnées aux concours par des candidats sortant de Peterborough-Lodge, notamment, sont plus nombreuses que celles de toute autre école préparatoire du royaume. » Tel est l’homme qui nous apporte aujourd’hui la « solution » du mystère de la Marie-Céleste, en nous affirmant qu’il la tient lui-même de l’un des domestiques de son école. Que l’on imagine, chez nous, le proviseur du lycée Louis-le-Grand envoyant à un journal la « confession » autobiographique du petits-fils de l’un des gardiens de Louis XVII au Temple, et nous assurant que l’auteur l’a écrite sous ses yeux ! Nous n’hésiterions pas un instant à le croire ; et de la même façon notre premier mouvement, en présence du récit d’Abel Fosdyk, est de prendre tout à fait au sérieux un témoignage qui s’offre à nous dans des conditions d’aussi bon aloi. Mais ensuite, irrésistiblement, un doute nous vient. Nous nous rappelons le goût passionné des Anglais pour cette forme particulière de l’humour qu’est sans contredit la mystification. Nous songeons que M Linford réunit en soi le culte des belles-lettres et celui des mathématiques, ce qui ne laisserait pas de lui conférer, au besoin, des aptitudes privilégiées pour l’invention et la mise au point d’une « combinaison » romanesque s’adaptant à tous les « angles » du problème de la goélette abandonnée. Et peut-être notre méfiance risque-t-elle encore de s’accroître, précisément, devant la plénitude merveilleuse avec laquelle le récit envoyé par M. Linford satisfait notre curiosité sur les moindres détails du problème, selon la manière classique des « explications » finales d’un Gaboriau ou d’un Conan Doyle. Car il n’y a pas jusqu’à l’absence du bouchon sur la bouteille de sirop qui ne nous soit « éclaircie » par le scrupuleux Abel Fosdyk, qui, d’ailleurs, pouvait fort bien (s’il a seulement existé) avoir lu de son temps des relations du mystère analogues à celles qu’a publiée récemment le Strand Magazine, et s’être proposé d’y répondre quasi mot pour mot. De sorte qu’au total nous nous sentons partagés. De page en page, nous nous demandons si le simple, loyal et attachant récit qui se déroule devant nous a été écrit il y a vingt ans par un vieux domestique dans une chambre des combles de Peterborough-Lodge, ou bien s’il n’aurait pas été composé ces jours derniers dans l’austère et somptueux bureau du directeur de l’école, avec l’intention secrète d’instruire et d’humilier tout ensemble les conteurs « professionnels, » dont il faut avouer que les « solutions, » publiées naguère dans le Strand Magazine, attestaient une pauvreté pitoyable d’imagination et de style.

Voici, en tout cas, les faits essentiels de la « solution » qui nous vient (ou prétend nous venir) de l’unique survivant de l’équipage de la Marie-Céleste.
Une série d’affreuses tempêtes avaient eu pour effet de troubler un peu la cervelle de l’excellent capitaine Briggs. Le matin du 3 décembre 1872, par un calme plat, la goélette poursuivait paisiblement sa marche, lorsqu’une discussion très violente avait éclaté entre le capitaine et son second. Celui-ci s’excusait d’avoir jadis laissé périr un matelot, en alléguant l’impossibilité pour lui de se jeter à la mer avec tous ses habits. Sur quoi le capitaine, de plus en plus exaspéré, avait résolu de donner une leçon au second en se jetant lui-même à la mer, vêtu comme il l’était, et en faisant à la nage le tour du bateau. Vainement sa femme avait essayé de le raisonner : il n’avait pas même voulu attendre la fin de son repas, et c’est à grand-peine que Mme Briggs avait obtenu de lui qu’il consentît à se laisser escorter par deux des plus habiles nageurs de l’équipage.
Bientôt, cet équipage tout entier s’était rassemblé sur le pont. Mme Briggs tenait en main le chronomètre de la Marie-Céleste, de manière à évaluer la durée de la folle gageure du capitaine. Et puis ce dernier et ses deux compagnons avaient sauté dans l’eau ; et déjà ils allaient parvenir au tournant de l’arrière, quand les spectateurs avaient aperçu un énorme requin s’avançant vers eux. Presque au même moment, Fosdyk, anxieusement penché sur le rebord de la goélette, s’était soudain senti soulevé, emporté, précipité dans les flots. Un brusque coup de vent s’était abattu sur le pont de la Marie-Céleste !
Et lorsque ensuite Abel Fosdyk avait réussi à reparaître à la surface de l’eau, – après s’être délivré de l’étreinte d’un de ses compagnons qui s’était accroché à lui en tombant et l’entraînait avec soi vers le fond, – il avait constaté que le pont de la goélette était entièrement désert. Nul moyen, pour lui, de remonter à bord ! Çà et là, il lui avait semblé voir surnager une tête hagarde ; et puis tout vestige de vie humaine avait disparu. Par miracle cependant, Fosdyk avait pu s’installer sur une planche, enlevée naguère à l’avant du bateau par ordre du capitaine, qui avait imaginé d’en faire une espèce de banc pour sa petite fille. La tempête avait évidemment décloué la planche ; et c’est sur ce radeau improvisé qu’Abel Fosdyk avait flotté pendant il ne savait combien d’heures, dans un état d’inconscience dont il ne s’était réveillé qu’en abordant sur un point de la côte africaine. De là, un petit voilier français l’avait conduit à Alger, puis à Marseille, où il était resté longtemps à l’hôpital et avait même subi une grave opération.
Combien nous aimerions à apprendre que les registres des hôpitaux de Marseille, à la date des derniers mois de 1873, ont conservé quelque trace de ce séjour d’un marin anglais appelé Abel Fosdyk, ou, en tout cas, ayant fait partie de l’équipage d’une goélette américaine ! Du même coup, nous pourrions nous tenir pour certains de posséder enfin la clef de l’une des plus célèbres et des plus inquiétantes énigmes de toute l’histoire moderne.
T. DE WYZEWA
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(Théodore de Wyzewa, in Le Temps, cinquante-troisième année, n° 19113, dimanche 2 novembre 1913 ; les illustrations sont extraites de l’article « The Mary Celeste: The True Solution of the Mystery? » du Strand Magazine de novembre 1913)
LE LAC AUX FANTÔMES
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On appelait ce lac le « Lac aux Fantômes, » un nom peu explicable à première vue.
À peine sauvage bien qu’isolé, il n’avait rien de funèbre. De médiocres dimensions, – trois quarts de mille de long sur un demi de large, – il était bordé de pins, de trembles, de bouleaux, et semblait enchâssé dans son cadre de verdure comme un miroir sans tache. La pureté extraordinaire de ses eaux reflétait d’une façon hallucinante l’image inversée du ciel américain avec ses nuages coureurs et ses arbres riverains qui, à peine assombris, plongeaient dans un gouffre dont les sondages n’avaient jamais pu trouver le fond.
Rarement le vent ridait sa surface. De hautes montagnes dominées par le pic Hart et celui de la Table le protégeaient à l’ouest ; au sud s’élevaient le Carter et ses contreforts.
Le paysage tout autour était verdoyant et accidenté. On distinguait, à demi noyés dans les feuillages, deux ou trois bungalows clairs avec de gaies clôtures peintes en blanc… Qui eût pensé que, cinquante ans plus tôt, les gens de notre race n’avaient aucune idée de cette magnifique contrée du bassin de la Big Horn et que seul le mocassin silencieux de l’Indien foulait ce sol verdoyant ?
Le nom de « Lac aux Fantômes » m’intriguant, j’en demandai l’explication au colonel Gayton qui m’hébergeait.
« Une curieuse légende, me répondit mon hôte ; elle remonte au siècle dernier, d’après les Indiens Cheyennes qui naguère chassaient dans ces parages. Parmi les gens occupés sur mon ranch se trouve un vieux brave nommé Napi, qui l’a maintes fois contée.
Avant 1870, sa tribu se réunissait chaque mois au bord de ce lac, à l’époque de la pleine lune, sûre d’assister à un émouvant spectacle. Au milieu de la nuit, en effet, un canot chargé de gens apparaissait sorti de la pénombre de la rive et se dirigeant à grands coups de pagaie vers l’ouest où il disparaissait d’une façon inexplicable. Sous l’éclat argenté de la lumière lunaire, on distinguait nettement les occupants de l’embarcation : des guerriers, des femmes et des enfants morts depuis peu. Plusieurs fois, des témoins, reconnaissant des parents, les nommèrent à voix haute. Vainement. Les fantômes ne paraissaient pas s’apercevoir de la présence des vivants et le canot glissant vers l’ouest ne tardait pas à s’évanouir. Napi prétend avoir, à plusieurs reprises, parfaitement identifié des amis, entre autres un de ses beaux-frères et un cousin, peu après leur mort dans un combat. Durant des années, le canot accomplit sa traversée nocturne. Dans l’été de 1870, à la stupeur des Indiens, il manqua le macabre rendez-vous. Depuis cette époque, il n’a pas reparu. Bien entendu, les Peaux-Rouges ont tiré de ce fait de sinistres présages, entre autres celui de la disparition prochaine de leur race… »
Quelques jours après cette explication, le colonel m’emmena dans les parages du lac tirer des canards sauvages dont les volées s’abattaient parmi les roseaux. Napi, portant deux carniers, nous accompagnait. On était en septembre. La pleine lune se levait énorme, un peu rouge, entre les bouleaux. Il faisait plutôt frais et nous marchions d’un bon pas.
Soudain, Napi s’arrêta. Le Lac aux Fantômes était sur notre gauche et l’Indien demeurait immobile, la tête penchée de ce côté.
« Qu’y a-t-il ? » s’inquiéta mon hôte.
Je n’entendais rien, pour ma part. Mais le vieux Peau-Rouge, sans prononcer une parole, fit une demi-volte et fonça sous le couvert.
Après un moment d’hésitation, nous prîmes la même direction, le colonel et moi.
Tout en marchant, je demandai :
« Où croyez-vous qu’il aille ?
– Au lac, sûrement… »
Nous fîmes encore quelques pas. La main de mon compagnon enserra tout à coup mon bras droit.
« Écoutez… » fit-il à mi-voix.
Immobiles, nous tendions l’oreille. Un bruit léger, une sorte de clapotis cadencé troublait à peine le silence nocturne. La lueur de l’énorme lune qui montait en face de nous dans le ciel éclairait un peu nos visages. Je vis à ce moment les prunelles du colonel glisser à la rencontre de mon regard. Nous nous étions compris. L’étau de sa main libéra mon bras. Nous nous élançâmes tous deux vers le lac.
Il brillait par places comme du mercure. La clarté oblique de l’astre laissait, dans l’ombre des arbres du rivage, la partie qui nous était opposée. Dans son mystère, je crus encore percevoir, une seconde, à la limite de l’ouïe, le clapotis décroissant…
Tout était calme, par ailleurs. Le paysage semblait figé dans une clarté molle, presque irréelle.
De derrière le tronc d’un pin, à courte distance, une silhouette surgit. Celle de Napi. En quelques secondes, l’Indien fut près de nous.
« Colonel Gayton, fit-il précipitamment d’une voix altérée, le canot est revenu. Napi l’a vu. Il a vu aussi les revenants. Les revenants ont fait des signes à Napi. Napi va mourir…
– Que racontez-vous là ? s’écria l’Américain d’un ton à la fois bourru et cordial. Voilà plus de vingt-cinq ans que ce canot macabre a disparu du lac. Ni vous ni moi nous ne le reverrons, croyez-moi. Ne vous faites pas de souci et allons chasser.
– Colonel Gayton, insista l’Indien, Napi a entendu le bruit de pagaies et vu le canot comme il vous voit devant lui. Il a reconnu son père, sa mère, sa femme et ses frères. Tous lui faisaient des signes. Napi n’a pas peur de la mort et il doit obéir aux revenants. »
Mon hôte se tourna vers moi.
« Préférez-vous poursuivre ou rentrer ? »
J’avouai préférer rentrer. Je ne me sentais plus de goût que pour parler de ce qui nous ramenait au logis. Néanmoins, d’un accord tacite, à cause de l’Indien, nous fîmes la route en silence.
À peine seuls dans la salle à manger du ranch de mon hôte, je me libérai.
« Avez-vous bien entendu le bruit des pagaies ? »
Il me fit de la tête signe que oui.
« Moi aussi… Convenez que c’est bizarre.
– C’est bizarre, en effet… Hallucination auditive peut-être. »
Cette explication me parut assez pauvre.
J’objectai :
« Mais Napi a vu, ou du moins affirme avoir vu le canot. Quel dommage que nous soyions arrivés deux minutes après lui ! »
Le colonel secoua verticalement la tête d’un air pensif.
« Réalité ou illusion, Napi a vu des revenants qui lui faisaient signe. Il y a des chances pour qu’il ne survive pas à la soirée d’aujourd’hui. »
L’événement donna raison à mon hôte.
Le lendemain, nous trouvâmes l’Indien couché sur son lit, dans l’appentis qu’il occupait. La première chose qui frappait en entrant était le vermillon qui couvrait sa face et ses mains. Lui que je n’avais jamais connu que sous une défroque de civilisé, il était uniquement vêtu d’un pantalon à la cow-boy. Sa poitrine s’ornait de ses anciens plastrons d’exploit. Tête nue, quelques plumes dans les cheveux, il semblait respirer avec peine.
« Les revenants m’ont fait signe, prononça-t-il d’une voix faible. Je dois m’en aller. »
Il mourut deux jours plus tard. Un médecin qui villégiaturait à quelques milles de là vint constater le décès. Le défunt n’avait aucune maladie. Le cœur, petit à petit, avait cessé de battre, simplement.
« C’est étrange, déclara le docteur qui était un homme de l’Est. N’aurait-il pas pris quelque drogue ? »
Le colonel secoua la tête négativement.
« Quand un Peau-Rouge est convaincu que des fantômes l’appellent dans l’au-delà, et c’est ici le cas, il n’a nullement besoin d’en appeler au suicide, croyez-moi. »
Le médecin sourit d’un air sceptique.
Aussi, ni mon hôte ni moi, nous n’insistâmes sur la scène de la précédente soirée.
Encore moins fut-il question des coups de pagaies que les deux survivants de cette singulière aventure auraient juré avoir distinctement entendus dans la nuit.

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(Joseph-Émile Poirier, « Les Contes d’Excelsior, » in Excelsior, vingt-troisième année, n° 8007, dimanche 13 novembre 1932 ; Henri Julien, « La Chasse-galerie, » huile sur toile, 1906 ; Newell Convers Wyeth, « The Water Burial, » huile sur toile, 1906)
UNE NUIT DANS LES MAUVAISES-TERRES
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Dans la nuit qui tombait sur les Mauvaises-Terres du Nébraska, trois hommes s’affairaient autour d’un chariot léger. Soudain s’éleva la voix de l’un d’eux :
« Tant pis ! Nous camperons ici. »
Et après une, seconde de silence :
« La jument a dû se forcer un tendon… »
Tout en dételant l’animal, il expliqua que son dessein était de gagner le « défrichement » le plus proche, à vingt-cinq milles de là. Il y emprunterait un cheval frais et, au matin, il serait de retour. André Cloziaux, un Français nouveau venu dans la région, se tourna vers son autre compagnon :
« Que pensez-vous de cela, docteur ?
– Cher monsieur, je pense que nous devons laisser notre guide agir à son gré. Changraux est un vieux routier des plaines. »
Sans s’occuper des propos de ceux qu’il venait de promener tout un jour dans le dédale des Mauvaises-Terres, Louis Changraux, le métis, coupa avec une hachette quelques buissons de sauge à moitié desséchés, y ajouta un peu de paille et deux ou trois bûches emportées par précaution, mit le feu au tas et dit :
« Voilà qui vous fera une bonne « boucane » contre les moustiques, quoiqu’ils ne soient guère à redouter ici. Maintenant, je m’en vais. Je serai de retour à l’aube. »
Sa silhouette s’effaça dans l’ombre. Une nuit de la mi-printemps sans lune enveloppa les deux hommes. Cloziaux sortit sa pipe. Le docteur prit dans un étui un cigare. La flamme rouge et jaune faisait craquer le bois. La demi-obscurité réalisait le prodige de rendre la fantastique région plus fantastique encore.
Les Mauvaises-Terres de ce coin de l’ancien Far-West américain sont des mystères du globe. À la suite de quel cataclysme ou de quelles inexplicables érosions cette bande de terrain de 145 kilomètres environ de longueur sur 48 de large a-t-elle été dénudée, déchirée, machurée, découpée ? Quel génie quasi démoniaque a taillé dans l’argile pâle et la pierre à chaux ces tours pareilles à celles de burgs en ruines qui se chevaucheraient, érigé ces flèches colossales qui menacent le ciel, suspendu ces corniches au-dessus d’abîmes et posé en de mystérieux équilibres des blocs sur des pointes ? Cette région d’embûches fut en 1890 le dernier refuge des Sioux en guerre contre les Blancs, et les généraux américains n’osèrent pas y faire pénétrer leurs troupes.
Pour rompre un silence qui devenait pesant, Cloziaux demanda :
« Pourquoi attribue-t-on ces Mauvaises-Terres au Nébraska puisqu’elles sont sur le territoire du Dakota ?
– Parce que nous sommes à la frontière de ces deux États et qu’il faut distinguer ces Mauvaises-Terres de certaines autres situées un peu plus au nord et qui ne sont guère moins curieuses. »
À ce moment, le Français eut l’impression que quelque chose passait au-dessus de sa tête. Il leva les yeux et aperçut un point blanchâtre qui s’évanouissait à sa gauche dans la nuit.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Le médecin se redressa.
« Je ne vois rien, » dit-il.
Ses dents aurifiées brillèrent soudain dans un sourire d’intentions malicieuses peut-être, mais qui, à la lueur du feu, parut un peu singulier à son compagnon.
« Serait-ce le fantôme de Sitting-Bull ? railla-t-il. À l’agence de Pine-Ridge, il y a des Indiens qui prétendent que le vieux chef sioux, assassiné en 1891, rôde encore dans ces terres désolées. »
Comme Cloziaux se taisait, il poursuivit :
« Dans tous les cas, une curieuse histoire a couru dans toute la réserve à cette époque. On ne vous l’a jamais contée ?… Non ? Eh bien, la voici :
C’était dans les jours tragiques de l’hiver de 1890-1891. Les Sioux, vaincus et rassemblés depuis quelques années déjà dans quatre grandes réserves de cette région-ci sous la surveillance des autorités américaines, venaient de se soulever. Ils étaient las des mauvais traitements de notre administration à leur égard et troublés aussi par certaines prophéties annonçant à la race des Peaux-Rouges la fin prochaine de ses malheurs.
– N’est-ce pas à cette époque, interrompit Cloziaux, que le bruit se répandit parmi eux de l’apparition d’un Messie Sauveur et de l’anéantissement de tous les Visages Pâles par un cataclysme d’ordre cosmique, qui devait naturellement épargner les Indiens ?… C’est bien cela ?
– Je vois, cher monsieur, que vous êtes renseigné sur ce point. Mais je doute que vous connaissiez l’histoire que je veux vous conter. Je ne l’ai sue moi-même que parce que, mes grades tout juste conquis, je venais d’être nommé à mon premier poste, dans une agence indienne à soixante-dix milles à l’est d’ici, sur les bords de la Rivière-Mauvaise. Là était cantonnée une petite fraction de Sioux, des gens américanisés et que laissait bien indifférents l’affaire du Messie. Pourtant, c’était au moment où les choses commençaient à se gâter sérieusement. On était au 15 décembre. Sitting Bull avait été tué le matin même, à un jour de route plus au nord… Tué dans une sanglante bagarre au moment où, sur l’ordre des autorités, on procédait à son arrestation. Les gens dont je vous parle revenaient, au cours de la nuit, d’une fête de clan. Ils étaient, je pense, une douzaine et ils devisaient gaiement. Soudain, l’un d’eux s’arrête… pousse une exclamation de frayeur. Surpris, les autres regardent le ciel du côté qu’indique la main de leur compagnon. Et, de leurs lèvres à tous, le même cri jaillit à la fois : « Tatanka Yotaka ! » C’est le nom sioux dont Sitting Bull est, en anglais, la traduction. »
Le docteur, les yeux soudain fixes et brillants à la lueur du feu, mâchonnait son cigare.
« Alors, fit doucement le Français, qu’avaient-ils vu ?
– D’après les Indiens que j’ai interrogés individuellement à plusieurs reprises, et dont les déclarations identiques n’ont jamais varié, c’était la forme immense et pâle, mais bien reconnaissable, du grand chef qui passait au-dessus d’eux, un bras étendu comme pour désigner les Mauvaises-Terres vers lesquelles elle glissait lentement et où elle s’évanouit.
– Hallucination collective ? opina André Cloziaux d’un ton faiblement interrogateur.
– Bien sûr ! » appuya sans chaleur le praticien.
Ils se taisaient, pensifs, lorsqu’un même tressaillement les fit sortir presque ensemble de leur rêverie.
« Regardez… là ! » cria Cloziaux.
L’ombre blanche, qui avait glissé au-dessus d’eux, était déjà loin. Elle se fondit vite dans la nuit.
« Cette fois, vous l’avez vue ! poursuivit le Français sur un ton excité où il y avait aussi une sorte d’exaspération. Mais enfin qu’est-ce que ça peut bien être ? »
Le médecin, qui s’était levé, écarta les bras et les laissa retomber dans un geste d’ignorance. Puis, ayant pris dans le chariot sa couverture et les trois bûches qui restaient pour alimenter le feu, il s’allongea, appuyé sur un coude, et parut somnoler.
Les genoux ramenés contre la poitrine et pressés entre ses mains jointes, son compagnon agitait, dans son esprit, des hypothèses. Du temps passa.
Cloziaux fut réveillé par la fraîcheur nocturne. Le feu mourait devant lui. Pourtant, l’ombre semblait moins épaisse. Il redressa la tête. Une lune rouilleuse, maléfique, montrait sa corne au-dessus des terres déchiquetées. Les choses autour de lui prenaient un aspect si étrange qu’il se leva, presque angoissé, et contourna les derniers tisons pour retrouver son compagnon. Il eut un saisissement : la couverture vide du docteur gisait sur le sol.
À mi-voix, puis plus fort, il appela.
« Voilà ! Voilà ! répondit enfin l’interpellé du fond de l’ombre ; j’ai cru revoir cette… chose blanche, vous savez… J’ai voulu m’assurer… Mais elle a encore disparu et je ne suis pas plus avancé… »
Comme ils n’avaient plus de bois, ils s’enveloppèrent dans leurs couvertures et marchèrent autour du chariot, contents de trouver le bon prétexte de la fraîcheur pour écarter les mauvais rêves.
Soudain, un hennissement lointain traversa l’air. La jument répondit aussitôt. Le docteur s’était arrêté net.
« Serait-ce Changraux ? » hasarda-t-il, un espoir dans la voix.
C’était lui ; sa silhouette équestre ne tarda pas à se dégager de l’ombre où se diluait une vague clarté mauve.
Tout devenait rassurant. Changraux était là ; le jour était proche.
« Rien de neuf ? questionna le guide pour la forme.
– Rien… répondit sans conviction le médecin.
– Ah ! cependant… » fit le Français.
Et, tandis qu’on attelait le cheval frais, il parla de l’apparition blanche.
« Une grosse chouette sans couleur dont il y a des nichées dans les falaises, » expliqua placidement le métis.
Comme c’était simple ! Sa voix semblait chasser les ténèbres, leurs mauvaises influences.
On partit dans le jour qui se levait…
Cloziaux, ragaillardi, tenta sur un ton léger de reparler de l’histoire du fantôme de Sitting Bull. Qu’en pensait Changraux ? Cela, il ne le sut jamais. Sa question, deux fois posée, n’obtint d’autre réponse qu’un coup de coude du docteur. Car, s’il y a des choses naturelles, il en est d’autres sur lesquelles même une moitié d’Indien gardera toujours le silence.
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(Joseph-Émile Poirier, « Les Contes d’Excelsior, » in Excelsior, vingt-sixième année, n° 9083, samedi 26 octobre 1935 ; Newell Convers Wyeth, « The Indian in His Solitude » [1 et 2], huiles sur toile, 1907)
LE CHEF-D’ŒUVRE
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La demie de dix heures venait de sonner lorsqu’un furieux coup de sonnette me fit tressauter. La porte ouverte sur l’ombre du palier me décela pourtant une haute silhouette, que je reconnus immédiatement : c’était celle de mon très vieil ami, le peintre Hermann.
J’étais trop au fait des bizarreries de ce grand garçon mélancolique et rêveur pour m’étonner outre mesure de sa visite insolite et lui livrai passage, mais dès que nous fûmes dans le studio, où j’espérais passer quelques heures de tranquille travail, je fus frappé par l’affreuse pâleur qui recouvrait les traits de son visage et par l’étrange et morbide mobilité de son regard qui fuyait le mien.
« Eh bien, Hermann, qu’avez-vous ?
– Je l’ai tuée. »
J’eus un recul, mais il ne le vit pas. Il était tombé assis dans un fauteuil, comme un automate, et restait immobile ; seules ses mains, qu’il avait fines et blanches, étaient agitées d’un tremblement fiévreux. À partir exactement de cette minute, rien n’existait plus pour lui que ce qu’il avait à dire et il le dit, absolument comme si je n’avais pas été là, plutôt pour plaider je ne savais quelles circonstances atténuantes ou légitimes vis-à-vis de lui-même, que pour me convaincre, moi, de la nécessité de l’acte qu’il me confiait.
Il y eut un silence, puis il leva son regard vers moi, un regard où il y avait de la prière, de la crainte, du désespoir et tant d’innocence, qu’il me rappela des yeux d’enfants malingres et battus, comme on en rencontre tant, hélas ! dans nos faubourgs.
« Oui, dit-il lentement, je l’ai tuée, ce soir, dans l’ombre où elle voulait vivre, je l’ai tuée pour la voir à la clarté d’une lampe, la voir toute pour la première et la dernière fois… Si vous saviez ce que fut ma vie !… Cette femme, je l’aimais du premier et du dernier amour, si violemment que, ne la sentant pas à moi, toute à moi, je l’ai tuée… Oui… Comprendrez-vous ? C’est difficile à dire, à faire comprendre, tant c’est puéril et déconcertant… J’aurais pu vivre heureux de ce qu’elle me donnait, mais je n’ai pas pu. Il me fallait ce qu’elle m’a toujours refusé… Cette femme a toujours été une inconnue pour moi… Depuis le premier jour où sa main a répondu au serrement de la mienne, depuis le soir où, dans l’ombre propice, elle s’est donnée, sincèrement donnée, et toujours depuis elle est restée cachée dans les ténèbres créées par elle, pour nos enchantements, et sans que jamais elle ait voulu en sortir. Oui, c’est ainsi, cruellement c’était ainsi, cette femme que j’aimais et qui m’aimait pourtant, m’a toujours dérobé ce dont mes yeux avaient soif ; jamais il ne m’a été donné de me rassasier de la splendeur de sa chair. J’avais rêvé une toile inoubliable où j’aurais dressé son beau corps laiteux sur un fond de lourdes draperies ; j’aurais, j’en suis sûr, créé un chef-d’œuvre de vie et d’amour ; elle ne l’a pas voulu. Non, elle ne l’a pas voulu. Ne pouvant plus lutter contre cet âpre désir qui me rongeait et qui, chaque jour plus grand, torturait davantage l’amant et l’artiste, je lui ai tout dit, comme un enfant désespéré, qui supplie d’abord, puis qui gronde.
Je vois encore son tranquille sourire… Nous étions dans le petit salon que vous connaissez ; elle avait joué pour moi ce 15e prélude de Chopin où il y a tant d’angoisse et tant de douleur ; comme tous les soirs, elle était vêtue de sa robe de mousseline de soie noire, à pleine échancrée au corsage ; son épais chignon de cheveux légers lui cachait la nuque et elle avait passé à sa ceinture une rose thé, qui mettait là comme une tache de lumière chaude.
Oui, je vois encore son sourire tranquille et joyeux ; elle me prit les mains, se fit câline et de sa voix chantante, qui berçait si bien mon amour, elle me dit… »
Pour la première fois, mon pauvre ami marqua une sorte de nervosité ; jusqu’alors, sa parole avait été dolente ; il continua, mais la fièvre commençait à actionner son débit :
« C’est ainsi qu’elle parla ; chacune de ses paroles m’est restée dans l’oreille : « J’ai réussi enfin et tu m’en vois très heureuse, ami de mon cœur, car je t’aime, je t’aime jalousement, avec furie. L’idée seule que tu pourrais me comparer à d’autres, à celles que tu as connues, fait perler à mon front une sueur d’angoisse, j’ai voulu me mettre à l’abri de telles mortelles et dégradantes inquiétudes et j’ai réussi… Jamais, ô mon ami, jamais tu ne connaîtras la splendeur nacrée de mon corps, jamais tu ne connaîtras entièrement celle que tu aimes et qui t’adore, parce qu’ainsi je laisse en toi un désir, comprends-tu, un désir qui ne sera jamais satisfait, un désir et une espérance. Jamais tu ne me posséderas tout entière ; je serai pour toi toujours un peu mystérieuse ; la satiété reculera tant que ce désir te tiendra et te fera haleter comme Tantale après l’eau fraîche, et ce désir, je le ferai durer autant que mon amour, pour garder le tien. Pleure comme un enfant, dresse autour de moi les embûches, emploie la violence, jamais tu ne pourras me comparer à aucune autre, et je me dresserai toujours dans ton esprit, plus belle que la plus belle de celles que tu as aimées, parce que ton imagination et ton art me feront telle qu’ils me voient et non pas telle que je suis.
Cependant, mon aimé, c’est de moi que le poète aurait pu dire :
Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre. »
Elle s’est penchée vers moi pour un baiser ; mes mains furent autour de son cou fragile, et j’ai bu son dernier soupir… C’était hier au soir… Toute la journée, j’ai peint… Maintenant, je vais mourir. Allez chez moi, faites le nécessaire et faites que nous dormions côte à côte. »
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Elle était étendue sur une table recouverte d’une soie noire brodée de dragons d’argent et, sur le chevalet, la toile était finie. C’était une image imprécise et qu’il fallait regarder à deux fois pour se rendre compte de la puissance et de la science qui s’en dégageaient. C’était un chef-d’œuvre, en vérité, un pur chef-d’œuvre.
J’ai laissé Hermann mourir plutôt que de le voir enclos dans un asile d’aliénés et, respectueux, je les ai réunis sous une pierre anonyme.
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(Ernest-Maurice Laumann, « Nos Contes, » in L’Avenir de Paris, journal quotidien, deuxième année, n° 504, lundi 7 juillet 1919 ; Vera Rockline, « Nu féminin, » huile sur toile, sd)
AU FOND DU JARDIN
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Nous venions de visiter la si belle collection de ces bibelots d’ivoire où se sont exercés l’admirable patience, l’art subtil et en même temps profond des artisans chinois des XVe et XVIe siècles, et notre hôte nous avait réunis dans une salle de la deuxième cour où le thé était servi dans des bols coréens dont chacun avait un nom de légende se rapportant à sa couleur, à sa forme, à sa matière : Fleur de Jade, Un Nuage sur la lune, La Brise ride l’étang, et Miou-Tsang, mandarin à bouton de corail, nous faisait les honneurs de sa demeure avec la grâce pompeuse et pleine d’aménité que le dignitaire chinois emploie à toutes les heures et dans toutes les circonstances de la vie. Ce lettré était en même temps un artiste profondément averti et sagace ; ses collections d’armes, d’étoffes, de peintures, de bibelots, d’éventails et de laques étaient d’une beauté sans seconde.
Miou-Tsang avait été, pendant son séjour à Paris, attaché à l’ambassade, la coqueluche des salons officiels ; on le trouvait aussi peu Chinois que possible ; il avait, en tout cas, gardé de son contact avec l’Occident certaines habitudes qui n’étaient d’ailleurs pas des meilleures quant au goût ; c’est ainsi qu’il avait endossé un smoking pour nous recevoir, mais la pièce où nous étions renfermait son cercueil laqué noir, rehaussé d’or, placé devant un hôtel de Fô où se consumaient des bâtonnets odorants.
Tout, autour de lui, sentait le grand seigneur, sa demeure, sa domesticité comme aussi l’ordonnance même de sa vie, rituelle pour ainsi dire. Il administrait une grande province, et l’empereur lui accordait sa confiance.
« Ce que j’admire chez vous, dit-il, en passant à la ronde une boîte de précieux cigares, c’est la douceur qui émane de votre fréquentation, – en même temps, l’éclair de son regard passait entre ses paupières mi-closes, comme une lueur d’acier, – le charme de vos familles, la beauté de vos lettres et de vos arts, qui ne le cèdent en rien aux nôtres. Parmi vos auteurs, j’admire surtout ceux qui chantent la nature, car, vos Honorées Présences seront de mon avis, la vie est vraiment belle pour qui sait en prendre la plus belle part, et quelle part serait plus belle que celle que nous offre la nature ? »
Il avait fermé ses petits yeux obliques ; il les rouvrit lentement en laissant la fumée de son cigare s’échapper doucement de ses lèvres.
« Les fleurs, continua-t-il, ne constituent-elles pas le plus beau des poèmes ? Le nuage qui passe dans la profondeur d’un ciel d’été n’a-t-il pas mille et mille aspects divers qui suggèrent à l’esprit mille et mille diverses images ? Le tremble qui fait frissonner ses feuilles, le saule qui penche les siennes vers l’eau murmurante, le soleil qui se couche dans son apothéose, la lune qui se lève dans la douceur de son aurore nacrée, est-ce que vraiment tout cela ne nous dit pas : « Tais-toi, contemple et jouis ! » J’envie, oui, hôtes honorables, j’envie l’existence de nos contemplatifs religieux qui, figés dans une immobilité parfaite, ne vivent que par le regard. L’animal, l’insecte, le papillon, dont la vie ne dépasse pas la journée, sont des œuvres admirables devant lesquelles il faut s’incliner, l’âme ravie ! »
Ainsi, nous le laissâmes parler, car, avec un art admirable, il esquivait toutes nos discrètes questions sur son pays, sur lui-même, pour ne parler que de nous et de notre pays.
Le thé pris, il fit venir ses musiciens et une chanteuse. La chanteuse, nous l’avions déjà entendue, mais nous n’en fîmes rien voir ; la chanteuse s’avança, vêtue à l’ancienne mode de lourdes étoffes brodées d’or ; ses bras étaient chargés de bracelets et ses ongles, démesurément longs, semblaient d’agate au bout de ses doigts fuselés qu’elle agitait lentement sur le rythme musical. Elle chanta :
Nous voici dans ces longues nuits
Qui valent mille onces d’argent !
Après elle, les musiciens se firent entendre seuls, et comme la chaleur était tombée, Miou-Tsang nous proposa l’obligatoire visite aux jardins. Ce fut d’abord un enchantement. Nous suivîmes une allée de saules pleureurs jusqu’à un étang contenu en des margelles d’onyx et sur l’eau duquel s’épanouissaient des lotus pâles qu’effleuraient en nageant des canards mandarins ; dans les pelouses qui s’étendaient au-delà des saules, se dressaient des pagotins de bronze d’une admirable pureté de style. À la suite de cette allée de si haute allure commençait la merveille.
C’était le chef-d’œuvre des jardiniers chinois de Miou-Tsang et l’empereur ne pouvait en avoir de plus beau.
Des chênes centenaires n’atteignaient pas un mètre ; des saules, des érables, des ifs, des noyers noirs auraient tenu dans la conque des deux mains. Tout cela vivait d’une vie normale mais rabougrie, au bord de petits cours d’eau semés d’îles où se dressaient des pagotins de porcelaine et d’onyx. Ce jardin franchi, on revenait vers la maison, mais je m’étais attardé à promener la lentille d’une loupe sur un magnolia nain en fleur et, quand je me relevai, j’étais seul. Rejoindre la maison ne m’embarrassait pas et je me mis en route ; j’ignorais que chaque jardin chinois constitue un véritable labyrinthe et, après avoir franchi une porte sculptée, je me trouvai dans un autre jardin, mais fruitier, celui-là. Les pêchers, les abricotiers, les pruniers semblaient vouloir se rompre sous la charge de leurs fruits et d’eux venait une odeur de maturité végétale qui, combinée avec celle des fleurs, devenait étrangement enivrante.
J’allais sortir, en quête de ma vraie route, quand un écriteau planté près d’une énorme jarre attira mon attention. Il était fait d’une planche passée au rouge, sur laquelle s’alignaient des caractères que je n’eus pas grand-peine à traduire :
« Ceci est la justice de Miou-Tsang. »
Tout cela ne présentait cependant rien d’anormal et n’évoquait ni une idée de justice ni une idée de vengeance. C’était une grande jarre de terre cuite dont l’étroit goulot, de la circonférence d’une assiette, me sembla-t-il, était surmonté d’une sorte de bouchon informe, mais couvert de mouches si nombreuses, si diverses, d’insectes si innombrables, qu’il semblait vivre lui-même de ces multiples vies. Tout cela grouillait et bourdonnait sans relâche ; sur la panse de la jarre, un double cordon de fourmis sinuait, montant et descendant. Avec le bout de mon parasol, je fis s’envoler toute cette vermine et, alors, sous l’épaisse couche de miel qui enduisait ce que j’avais pris pour un bouchon, je découvris une tête humaine, aux yeux tuméfiés, rongés, aux lèvres cousues. C’était une tête de femme, suppliciée par l’ordre du maître, et avec tant de raffinement que, pour que le supplice ne fût pas abrégé par une insolation, la jarre avait été placée à l’ombre d’un grand magnolia dont les fleurs odorantes laissaient tomber l’un après l’autre leurs pétales cireux sur cette lamentable et horrible Chose.
La tête vivait encore.
J’introduisis le canon de mon revolver dans la plaie qui avait été une oreille, et fis feu. Cela fit peu de bruit.
Quand je revins à la maison, Miaou-Tsang, souriant, m’attendait sur le seuil.
« Il est, lui dis-je, une chose que nous ne prendrons jamais, nous autres Occidentaux, c’est votre justice maritale. »
L’acier de son regard brilla entre ses paupières mi-closes ; il s’inclina, et s’effaçant :
« Votre vénérée personne entrera-t-elle dans ma maison ?
– Non, dis-je ; faites venir mon cheval et considérez, Miou-Tsang, ce jour comme étant le dernier de nos relations.
– La vie pour moi n’aura donc plus de charme, » fit-il, en s’inclinant.
Il frappa dans ses mains et mon cheval me fut amené.
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(Ernest-Maurice Laumann, « Nos Contes, » in L’Avenir de Paris, journal quotidien, deuxième année, n° 443, mercredi 7 mai 1919 ; Wilhelm Trübner, « Gorgonenhaupt » [Tête de Gorgone], huile sur carton, 1891)
Richard Clayton se ramassa comme le plongeur qui s’apprête à piquer une tête dans le bleu de l’eau. De fait, Richard Clayton était bien un plongeur. Mais il avait, pour plongeoir, la masse argentée de l’aéronef à bord duquel il allait se lancer, non dans le bleu de l’eau, mais dans celui du ciel, non vers le bas, mais vers le haut, non pour un saut de quelques mètres, mais pour un saut de quelques millions de millions de kilomètres.
Le petit savant bedonnant, à la maigre barbiche, absorba une large goulée d’air, leva le bras, empoigna un levier d’acier et tira. Il sentit sous ses pieds la réponse mécanique de l’embrayage.
Et puis, pendant un temps, rien ne sembla se produire.
Mais, tout à coup, un choc violent jeta Clayton par terre. Le Futur était en mouvement.
Imaginez le battement des ailes de l’oiseau qui s’élance dans le ciel, la vibration des élytres de l’insecte qui fonce dans l’espace, le drôle de chant silencieux des muscles trop bandés… le choc était fait de tout cela.
Un frisson de délire agita l’aéronef Futur. Clayton le sentit tanguer comme un fou et trembler de toutes ses parois. Un bourdonnement aigu emplissait le vaisseau et Clayton sentait le moindre de ses nerfs résonner comme une corde à piano. Sans se lever, il jeta un coup d’œil au tableau de bord :
« Bon Dieu ! murmura-t-il, en miette… »
C’était vrai : aucun instrument de contrôle n’avait résisté au choc. Le sol de la cabine était semé de verre pulvérisé et chaque cadran n’était plus pourvu que d’une aiguille tordue et sans vie.
Clayton se redressa sur son séant, désespéré. Rien ne pouvait lui arriver de plus dramatique que la mort de tous ces petits mécanismes, de toutes ces machines à mesurer l’espace, le temps, le mouvement. La pensée de l’inventeur fit un saut de trente ans en arrière et retrouva en lui l’enfant transfiguré par le vol de Lindbergh au dessus de l’Atlantique. Il se rappela ses études ; il évalua l’argent qu’il avait coûté à son père richissime pour fabriquer une machine volante capable de vaincre non plus seulement des portions d’espace, mais l’espace lui-même dans sa totalité, l’Espace avec un grand E.
Des années durant, Richard Clayton avait rêvé, calculé, anticipé. Il avait étudié les travaux des savants russes sur la fusée. Il avait créé la fondation Clayton, embauché des ingénieurs, des mathématiciens, des astronomes, et les avait fait travailler pour lui. Et puis ç’avait été la découverte de l’énergie atomique et la construction du Futur. Le Futur était un obus d’acier et d’aluminium sans fenêtre, rendu habitable par des procédés secrets. Dans l’étroite cabine aménagée à l’intérieur, les réservoirs d’oxygène, les stocks de comprimés nutritifs, les machines à produire de la lumière, à conditionner l’air, à créer l’énergie, laissaient tout juste à l’homme la possibilité de faire des promenades de six pas.
En bref, une minuscule cellule de métal, mais qui constituait, pour Richard Clayton, l’instrument propre à faire de son rêve une réalité. Grâce à elle, il comptait, en effet, atteindre la planète Mars et revenir. Au départ, l’appareil échappait à la gravitation terrestre, avec l’aide des fusées d’un moteur à réaction, l’énergie puisée dans la dislocation de l’atome devant suffire pour accomplir le reste du trajet.
Selon ses calculs, il lui faudrait dix ans pour atteindre Mars, dix ans pour en revenir à la vitesse de 1200 kilomètres à l’heure.
On était loin des 300000 kilomètres-seconde, du fantastique milliard de kilomètres de l’heure-Lumière. Non, c’était un lent, un monotone voyage scientifiquement calculé. Tout était réglé d’avance et Clayton n’avait plus rien à faire, pas même à diriger la marche de son vaisseau. Tout était automatique…
« Et maintenant, quoi ? » se dit Clayton en contemplant le verre brisé des cadrans qui pailletait le sol.
Cet accident initial rendait désormais Clayton incapable de lire sur son tableau l’histoire du Futur à travers le temps et l’espace, de juger des heures écoulées, de la distance parcourue, de la direction prise. Il n’avait plus qu’à s’asseoir là pour dix, pour vingt ans, seul, totalement seul dans son étroite cabine ; et rien pour se distraire, ni livres, ni papier, ni jeux ; rien qui aurait pu faire passer à Clayton un peu de ce temps dont il ignorait désormais le cours.
Richard Clayton était le prisonnier du désert noir de l’Espace.
La Terre s’était certainement évanouie loin au-dessous de lui ; bientôt, il ne serait plus qu’une petite boule de feu vert sous la grosse boule de feu rouge qui s’appelle Mars.
Pour le regarder s’envoler, une foule énorme s’était amassée dans le champ où avait eu lieu le départ. Son assistant, Jerry Chase, avait eu grand mal à faire la police. Clayton imagina tous ces gens, le regard braqué sur ce cylindre d’acier brillant qui jaillissait sans cesse du nuage léger produit par les fusées pour vriller son chemin dans le ciel. Et puis le ciel avait englouti le cylindre et les gens avaient dû quitter l’aérodrome pour rentrer chez eux… et oublier.
Mais lui, dans sa boîte, se rappelait pour eux. Il n’aurait même que cela à se rappeler, pendant dix, pendant vingt ans…
Il se rappelait… Mais quand donc cesserait cette infernale vibration ? Tout tremblait autour de lui comme une cloche que le marteau vient de frapper ; c’était terrible à endurer, cette sensation de vivre au cœur d’une cloche et de sentir chaque fibre de son être résonner à chaque pulsation du métal. Ni lui, ni ses experts n’avaient compté avec ce problème démoniaque. Il éprouvait comme un trémolo de souffrance dans son crâne bruissant. Est-ce que cela cesserait jamais ? Est-ce qu’il aurait à supporter cela durant tout le voyage ? Est-ce qu’il pourrait, pendant longtemps, échapper à l’inévitable folie ?
Pour l’heure, il pouvait encore penser.
Clayton s’étendit donc sur sa couchette et joua à se souvenir. Il fouilla dans les moindres détails de sa vie, depuis sa naissance jusqu’au présent. Mais il ne lui fallut qu’un temps ridiculement bref pour épuiser les plus minces ressources de sa mémoire. Alors, il eut l’impression d’être habité par un grand vide bourdonnant.
« Je pourrais prendre de l’exercice, » dit-il à haute voix.
Et il arpenta sa cabine : six pas dans un sens, six pas dans l’autre ; et encore six pas et encore six pas… Sa promenade le mena rapidement à la lassitude. Soupirant, il pensa à manger et ouvrit l’armoire aux pilules nutritives. Il les considéra.
« Je n’ai même pas la ressource de manger pour me distraire : grâce à ces petites merveilles de la science, un simple mouvement de déglutition, et hop ! vous voilà rassasié pour de longues heures. »
Une fois de plus, il s’étendit sur sa couchette et ouvrit le robinet d’oxygène. Il aurait bien voulu dormir, pour autant que cette horrible vibration le permît. Il éteignit la lumière ; il continua de souffrir inexplicablement de ce bruissement vibrant qui s’était installé autour de lui, dans lui, comme un nouveau silence.
Prisonnier de l’Espace. Quel étrange situation ! Autour de sa bizarre machine, les planètes en incandescence accomplissaient leur périple millénaire, les étoiles scintillaient dans le noir no man’s land des espaces sidéraux. Et lui, au milieu de tout cet infini, pouvait vivre, sain et sauf, dans sa carcasse vibrante. Il était à l’abri de tout, même du froid total, du zéro absolu. Il n’y avait que cette vibration…
Si seulement elle pouvait cesser. Elle exceptée, Clayton trouvait à son état des compensations : plus de journaux pour rappeler que l’homme est un loup pour l’homme ; finies la radio imbécile et l’inepte télévision. Le paradis !…
Le paradis ? Le paradis avec cette vibration ?…
Clayton s’endormit, traversant l’Espace.
*
Il ne faisait pas jour quand il s’éveilla. Il ne faisait pas nuit non plus. Il ne faisait Rien. Si : il faisait Vibrant. Chancelant, Clayton se leva et alla avaler quelques pilules. Puis il s’assit pour subir sa torture. Une effrayante sensation de solitude l’étreignit. Aurait-il osé imaginer qu’on pût être seul à ce point ? Être coupé de tout. N’avoir rien à faire. Aucun prisonnier dans aucun cachot ne pouvait, sur terre, connaître l’épreuve d’une solitude équivalente. Au moins eux, les prisonniers de la Terre, ils respiraient un air qui venait du dehors, non d’une machine. Si même ils ne le voyaient pas, ils savaient le soleil derrière le mur de leur cachot. Ne fût-ce qu’un instant, ils pouvaient apercevoir le visage d’un geôlier, d’une sentinelle, le visage d’un être humain, enfin !
Pauvre Clayton qui s’était pris pour un misanthrope ! Et le voilà maintenant dans sa boîte merveilleuse qui aurait donné n’importe quoi pour apercevoir une figure au monde. Il avait soif de voir de la vie sous quelque forme que ce fût. La compagnie d’un insecte lui aurait suffi. Et son infernale cabine de six pieds carrés se serait muée en Éden pour peu qu’une voix humaine autre que la sienne eût pu s’y faire entendre.
Il était si seul.
Rien à faire, qu’à subir le supplice des vibrations, à avaler des pilules et essayer de dormir…
Clayton, à la longueur de ses ongles, déduisit que du temps avait passé. Il allait falloir les couper. Il recula sans cesse le moment d’accomplir cette tâche par crainte d’user trop vite cet infini bonheur d’avoir enfin quelque chose à faire.
Et puis, pendant des heures, point par point, il examina, dans un petit miroir, son visage barbu. Et puis il inspecta ses vêtements jusque dans leurs moindres détails. Et puis, il inventoria le matériel de sa cabine avec une manie scrupuleuse. Et puis il s’obligea à fermer les yeux, et puis il se sentit s’assoupir, et puis il se réveilla en sursaut, et puis il analysa le mal de tête que la vibration avait installé dans son crâne et qui ne lui laissait nul répit. Et puis cela recommençait.
Et puis, tout à coup, il se leva, alluma toutes les lampes du Futur, ouvrit en grand le robinet d’oxygène et fit une horrible découverte :
Il avait perdu la notion du temps !
Avait-on assez parlé autour de lui de la relativité du temps ! Lui-même avait souvent jonglé avec cette formule mathématico-philosophique. Aujourd’hui seulement, il en concevait la réalité. Ce temps, il n’avait plus rien pour le mesurer, pas de montre, pas de soleil, pas… de lune dont il pût observer le cycle. Pas d’activité régulière. Rien, rien, rien. Depuis quand était-il en voyage ? Impossible de se le rappeler. Impossible de se repérer, impossible de calculer. Avait-il mangé toutes les six heures, toutes les dix heures, toutes les vingt heures ? N’avait-il dormi qu’une fois par jour, ou plus ou moins ?
Il se croyait seulement perdu dans l’Espace et voici qu’il l’était aussi dans le Temps. Hébété, il se précipita sur ses pilules et en avala quelques-unes, comme si se nourrir devait l’aider à recouvrer son sang-froid. Comme si avaler cette chimie allait lui faire retrouver la trace du temps qui lui avait échappé.
C’était terrifiant. Ayant réalisé qu’il avait perdu la notion du temps, il comprit bientôt qu’il allait perdre la notion de sa propre identité, que l’obus qui voyageait entre les mondes n’allait plus transporter qu’un aliéné. Mais qu’était-ce donc que le temps pour que sa perte fût lourde de tant de conséquences ? Il voulut y penser. Il n’y pensa pas longtemps. Il était las de penser à cela ou à tout autre chose. Il avait à oublier le monde qu’il avait quitté et auquel il ne tenait plus que par sa mémoire épuisée et farouche.
« J’ai peur, murmura-t-il. Peur d’être seul dans le noir. Je peux avoir dépassé la lune, je peux être à un million de kilomètres de la terre… ou à dix millions… Que sais-je ? »
Alors, Clayton se rendit compte qu’il était en train de se parler à lui-même : qu’il prenait ainsi le chemin de la folie. Mais il ne pouvait s’en empêcher… pas plus qu’il ne pourrait jamais empêcher cette tyrannique vibration qui ébranlait jusqu’à l’âme.
« J’ai peur… J’ai peur… Quelle heure est-il ? Quel jour ? Quelle année ? Quel temps est-il ?… J’ai… J’ai peur… »
Et ainsi, dans son âme douloureuse, naquit la complainte du temps perdu.
Elle berça l’homme hagard, finit par l’endormir, et le temps poursuivit sa course.
Au réveil, Clayton se sentit plus fort, plus courageux. Sa confuse rancœur avait disparu. Il se raisonna. Cet air artificiel combiné et dosé qu’il respirait avait affecté ses nerfs. L’oxygène avait dû lui donner des vertiges et cette alimentation par pilules nutritives, toute nouvelle pour son estomac, avait certainement été pour quelque chose aussi dans les troubles ressentis. Dieu soit loué, c’était passé. Il sourit et arpenta sa cabine.
Alors, les pensées revinrent. Quel jour était-on ? Depuis combien de semaines avait-il quitté la terre ?… De semaines ?… De mois, peut-être ! Voire un ou… deux ans. Tout ce qui se rapportait à la Terre était si loin, si flou, si perdu dans son esprit : un lambeau de rêve qui flotterait… Il se sentait désormais plus près de Mars que de la Terre ; et, dès lors, il commença à vivre de plus en plus dans l’avenir et de moins en moins dans le passé.
L’acte raisonné avait peu à peu fait place à l’acte automatique. Il allumait ou éteignait la lumière quand il en éprouvait un obscur besoin qui ne s’analysait pas, il avalait machinalement ses pilules, tournait dans sa cage sans penser, ignorait le geste de sa main pour régler la pression d’air, dormait sans savoir ni quand ni pourquoi.
Richard Clayton en vint donc comme à oublier son corps et la boîte perfectionnée qui enfermait ce corps. L’obsédant bourdonnement de la machine se fit partie intégrante de sa conscience. Fini, Richard Clayton, être humain que la science a lancé dans les espaces interplanétaires. Richard Clayton n’est plus un homme. Richard Clayton est une chanson, d’une note et d’un mot, qui se chante dans l’Éther.
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Il advint une chose merveilleuse : Richard Clayton atterrit. La machine se posa en piquant du nez dans un ultime tressaillement. Le contact avec l’herbe vaporeuse de la planète rouge avait été doux. Le Futur s’était comporté comme prévu. Depuis longtemps déjà, Clayton avait senti que l’aéronef usait de moins en moins de ses fusées atomiques et se laissait porter par la gravitation martienne. Clayton ouvrit la porte et bondit légèrement dans l’herbe pourpre. La pression atmosphérique donnait d’ailleurs à ses mouvements une divine aisance. Ses moindres gestes affectaient la gracieuse en même temps qu’irrésistible puissance qui semble se dégager du ralenti cinématographique.
« Une bulle de savon musclée, voilà ce que je suis ! » pensa Clayton, radieux.
L’air était frais et le soleil paraissait plus ardent, en dépit des nuages qui enveloppaient le globe.
Au loin, la forêt. Une forêt d’un vert intense, tachée de rouge. Une végétation luxuriante, un délire de branches, de feuilles et de fleurs. Clayton se dirigea vers un frais bosquet. Son regard s’arrêta sur un premier arbre qui laissait pendre deux de ses branches comme des bras. Des bras !… C’étaient des bras !… deux bras verts qui l’enserrèrent d’un coup et l’enlevèrent du sol pour le presser contre le tronc d’arbre, un tronc noirâtre, visqueux, froid comme un énorme serpent. Et les yeux de Clayton se fixèrent sur les fleurs pourpres de l’arbre.
Les fleurs étaient des têtes.
Des têtes démoniaques avec de gros yeux pourris aux reflets glauques et sanguinolents ; des têtes pourpres qui n’étaient que des yeux et une bouche… Une bouche ouverte, profonde comme une caverne rouge et froide, une bouche créée pour sucer le sang.
Et l’arbre resserre son étreinte, et Clayton se débat en vain et une tête se penche, une tête de femme, pour l’embrasser.
Le baiser du vampire ! Un afflux de sang pourpre rend plus rouge encore les lèvres qui s’approchent, sensuelles et fatales. Clayton veut lutter : le froid, les bras feuillus qui l’écrasent contre l’arbre gluant, les yeux avides et pourris, les lèvres goulues, tout le paralyse. Le baiser s’approche, s’applique ; Clayton s’évanouit.
Clayton, en s’éveillant, connût qu’il avait rêvé. Son repos, trempé de sueur, lui rappela qu’il avait un corps. Il se leva et se traîna péniblement jusqu’au miroir.
Il recula d’horreur. Rêvait-il encore ?
Sa glace venait de lui retourner le visage d’un homme sur le déclin. Ce qu’une barbe broussailleuse laissait voir de chair était raviné, buriné, ferreux. Mais ses yeux surtout l’épouvantaient.
Étaient-ce bien les siens ? Il ne les reconnut pas : des yeux usés, injectés de sang, perdus dans le creux osseux de l’orbite. En élevant sa main vers son visage ravagé, il aperçut dans le miroir les grosses veines bleues qui les gonflaient, traçant sur la peau parcheminée cette implacable carte géographique de la décrépitude. Les cheveux de Richard Clayton étaient ternes et grisonnants. Cette découverte lui rendit partiellement la notion du temps : pour avoir vieilli à ce point, il fallait qu’il eût voyagé durant des années et des années.
Évidemment, la vie sans précédent qu’il menait pouvait l’avoir vieilli prématurément… mais enfin ! Clayton pensa qu’il atteindrait le but de sa randonnée et souhaita l’atteindre avant d’avoir sombré dans de nouveaux cauchemars.
Voilà que, maintenant, on frappe de l’extérieur à grands coups de marteau sur la coque de l’aéronef. Et la trappe s’ouvre et des monstres de métal noir, au visage sans expression, s’engouffrent dans la cabine, empoignant Clayton. Une tour d’acier, des marches d’acier, un escalier interminable et des pas d’acier, des choses d’acier interminables. Cling… Cling… Cling… quand on est d’acier, on n’est pas fatigué… On peut monter, monter encore, monter toujours, en traînant des débris pantelants sans que la sueur mouille jamais votre front d’acier… On n’est pas gai, on n’est pas triste, une tête d’acier ne saurait avoir aucune expression d’aucune sorte. Tout a une fin, même l’acier, même une tour d’acier qui se termine par un dôme d’acier.
*
Ils jetèrent Clayton devant la Présence et, d’une voix mécanique, cliquetante, grinçante et sans nuance, parlèrent.
« Nous – l’avons – trouvé – dans – le – corps – d’un – oiseau – oh – Maître.
– Il – est – fait – de – chose – tendre.
– Il – est – étrangement – vivant.
– C’est – un – a – ni – mal. »
Du centre de la tour, jaillit un grondement articulé :
« J’ai – faim. »
Sur un trône d’acier qui s’élève du sol, le Maître. L’engrenage de ses dents.
« Nourrissez-moi. »
Ils jetèrent Clayton dans l’engrenage.
Cette fois-ci, le miroir offrit à Clayton le portrait d’un homme aux cheveux non plus grisonnants, mais blanchissants. D’un rêve à l’autre, d’un monde à l’autre, Clayton prenait de l’âge.
Manger des pilules, marcher, s’étendre, renouveler l’air, se laisser vibrer avec la machine, subir et attendre, c’était tout. Attendre ! jusqu’à quand ? Jours, mois, années, siècles ! attendre un temps ignoré pendant des temps ignorés, des ères de rêves.
Mars est atteint. Des fantômes l’accueillent et leurs voix murmurantes éclosent au profond de son âme.
« La vie est arrivée ici ! disent-elles ; nous, dont les âmes mortes ont franchi seules le grand vide des espaces, nous attendions la vie pour nous en repaître. La voici. Place au festin des âmes ! »
Et le sang de Clayton alla nourrir les morts.
Nouvel atterrissage… Mais cette fois-ci, Mars n’est même plus la Mort : c’est le Néant. Rien devant. Rien derrière. Rien autour. Rien dessus. Rien dessous. Rien sans fin, nulle part. Et Richard Clayton sombre. Ce rêve-ci, Clayton le fit debout. Ses yeux, en s’ouvrant, découvrirent immédiatement dans le miroir un septuagénaire décrépit.
« Dieu, » bredouilla-t-il.
Pour la première fois depuis bien longtemps, il perçut le son de sa propre voix. Par quel nombre d’années se chiffrait ce « bien longtemps » ?
Une horrible peur le traversa : Et si les calculs étaient faux ? S’il n’atteignait jamais Mars ? Ou avait-il compté dix années ?… Certainement, le Futur avait dépassé la planète, échappant à son attraction, et errait à jamais dans l’infini…
Que pouvait-il se passer sur Terre depuis qu’il l’avait quittée ? La guerre ? Une épidémie mondiale ? Peut-être un météore avait-il fait d’elle un globe mort ? Et si, tandis que lui, Clayton, s’élançait à la conquête de Mars, les habitants d’un autre monde avaient pris la Terre d’assaut ?…
Mais quelle absurdité de se tracasser pour cela !… Le problème pour Clayton était uniquement d’atteindre son propre but. Certes, il ne pouvait rien à la marche de sa machine, mais il avait à se maintenir lui-même en bon état de santé physique et morale. Dans l’horreur vibrante de sa prison, Clayton rassembla ses forces défaillantes : il voulait vivre et voir Mars.
Et, tout d’abord, plus de rêves !
Il rêva…
Ses cheveux étaient blancs maintenant, et rares. Son corps était parvenu à un degré incroyable de sénilité. Trop vieux pour penser, trop faible pour agir, Clayton vivait quand même dans le vrombissement de son aéronef.
*
Tout d’abord, il ne réalisa pas. Étendu sur sa couchette, les yeux fermés, il venait de constater que la vibration avait cessé. Un nouveau rêve.
Non. Le Futur était immobile. Le Futur s’était posé.
La vieille carcasse de Richard Clayton fut agitée d’un tremblement incontrôlable. La vibration avait laissé la machine pour l’habiter, lui ; des années et des années de tourments physiques et de folles pensées avaient fait cela. Clayton put à peine se lever.
Mais le moment était venu. Lui, Richard Clayton, avait accompli l’impossible, réalisé l’inimaginable.
Il se traîna vers la trappe. La déverrouilla. L’air frais s’engouffra dans l’habitacle. Clayton sortit une jambe… Et tomba, sans en avoir conscience, dans les bras de son assistant, Jerry Chase.
Chase considéra, sans le reconnaître, ce vieillard épuisé.
« Où est M. Clayton ? demanda-t-il. Et qui êtes-vous ? »
Alors, seulement, il reconnut, à travers le faciès émacié, les traits de son patron.
« C’est Clayton ! Qu’est-ce qui ne va pas, patron ? » questionna-t-il, la gorge serrée.
Et, autant pour se rappeler à lui-même la réalité en face de cette figure hallucinante que pour renseigner Richard Clayton, Jerry Chase résuma ce qui s’était passé :
« L’aéronef n’a pas décollé. Les fusées atomiques ont fait long feu, agitant l’appareil dans une telle succession d’explosions qu’il nous a été impossible de nous approcher jusqu’à ce que les moteurs s’arrêtent. Néanmoins, ni jour ni nuit, nous n’avons quitté le terrain… »
Richard Clayton entrouvrit les yeux. Sa bouche se crispa en soufflant dans un râle :
« J’ai… perdu… la notion du temps… Combien… combien… de temps… suis-je resté dans le Futur ?
– Juste une semaine… »
Alors, les yeux de Richard Clayton se révulsèrent. Son long voyage avait pris fin.
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(Robert Bloch, traduction anonyme, illustrée par Félix Lacroix, in Qui ? Le magazine de l’énigme et de l’aventure, n° 1, 16 mai 1946. Il s’agit ici de la première traduction française, parue vingt-et-un ans avant celle de Frank Straschitz, dans l’anthologie Chefs-d’Œuvre de la science-fiction, Fiction spécial n° 11 (162 bis), Paris : Éditions Opta, mai 1967. À notre connaissance, elle n’avait pas encore été répertoriée)
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(Robert Bloch, « The Strange Flight of Richard Clayton, » in Amazing Stories, volume 13, n° 3, mars 1939)
Ce soir-là, le soir du 31 décembre, nous avons quitté de bonne heure la rue vibrante de lumières, de musiques, de rires, de chansons, et nous sommes rentrés, nos deux grandes filles agrippant mes bras, tandis que la cadette se faisait traîner par ma femme.
« Ah ! clamait Denise, l’aînée, que c’était beau la ménagerie ! Et tous ces feux de Bengale ! Maintenant, c’est encore plus beau : nous allons recevoir nos étrennes, et nous entendrons sonner la Clémence ! »
Des cris de joie lui répondirent.
Je souriais, bien qu’au fond de moi-même, une tristesse persistât, la tristesse de ces journées d’anniversaire, de plus en plus lourde à mesure qu’on vieillit.
Sur le palier, je m’arrête pour que ma femme me rejoigne. Son rire se rapproche, mêlé au rire de l’enfant. Alors, je me représente notre douce veillée intime, semblable à toutes nos veillées. Et j’évoque mon ouvrage, La Psychologie des Papillons, qui s’achève lentement, car les affaires ne me laissent que peu de loisirs.
Nous entrons. La bonne accourt :
« Il y a un monsieur au salon.
– Qui est-ce ?
– Madame, je ne sais pas. Il a voulu attendre. »
J’ouvre la porte du salon. Une seule lampe l’éclaire à peine. Le feu mourant jette des lueurs fugitives. Au coin de la cheminée, dans le fauteuil, je distingue une ombre immobile.
Elle se dresse. Un vieillard, à la face creusée, blême sous les longs cheveux blancs, me regarde, comme éveillé en sursaut.
Non, je ne reconnais pas ce visage.
« Monsieur ? Monsieur ?… »
Une crainte vague et incompréhensible m’envahit.
« Vraiment, vous ne me reconnaissez pas ? Vraiment ? »
Je secoue la tête.
Il s’étonne :
« Vous avez donc oublié le vieux Losse ? »
Je m’exclame en lui tendant les mains :
« Monsieur Losse ! Ah ! Monsieur Losse ! Pardonnez-moi ! Il fait si sombre ici… Et puis, il y a bien longtemps qu’on ne vous a vu ! »
Je ris, soulagé de savoir que mon visiteur est ce brave père Losse, un drôle de type, un original qui disparaît durant des mois et tombe sur vous à l’improviste.
Je l’ai connu dès mon enfance, aussi vieux qu’aujourd’hui, toujours gai, affable, d’une courtoisie surannée.
Personne ne sait où il habite. On le rencontre dans la rue ; il passe à vive allure, correct, coiffé d’un grand chapeau de feutre. Il s’occupe de travaux scientifiques dont, jamais, on n’entend parler.
« Monsieur Losse, je pensais à vous, ce soir ! »
Je n’ajoute point :
« Nous nous demandions si vous étiez mort… »
Ce vieil ami de mon père, depuis des mois, je ne me suis pas occupé de lui… J’éprouve un soudain repentir. Et je réclame de ses nouvelles avec insistance. Marie allume une seconde lampe, prépare le thé. Les apostrophes joyeuses des fillettes qui brandissent leurs cadeaux allègent l’atmosphère.
Lui n’écoute point mes paroles empressées. Il a vieilli terriblement. Son regard est vague. Il prononce des monosyllabes :
« Je suis là… chez vous… ce soir… ce soir… le 31 décembre. »
Ma femme me lance un regard apitoyé qui signifie :
« Il tombe en enfance… Il est tout seul, et malheureux… »
Il répète :
« Le 31 décembre… Mon dernier 31 décembre. »
Je le revois, tassé dans son fauteuil, le visage si blême que j’eus la sensation de la mort qui le touchait déjà. J’essayai de le réconforter, de lui promettre qu’il verra beaucoup d’années nouvelles. Mes encouragements détonnent. Il marmotte des phrases confuses.
Je ne sais quel effroi, peu à peu, s’empare de nous.
« J’en ai tant vu, des 31 décembre… et si tristes… le plus triste jour. Les hommes, ils s’imaginent que c’est une fête. Ils font du bruit, ils s’étourdissent. Ah ! oui, les carrousels, les forains, les musiques ! Imbéciles !
– Erreur, Monsieur Losse ! Les forains me paraissent des confrères, humbles et bienfaisants : de même que les romanciers, les auteurs dramatiques, tous les gens de Lettres, et les hommes de Science, ils nous ménagent un peu d’oubli, cherchent le moyen de nous divertir. »
Il ne m’entend pas. Il ressasse :
« Les jours, une monnaie qu’on gaspille. Et puis, le 31 décembre, plus rien ne reste… plus rien… et l’on sait que tout sera bientôt fini. »
Troublé, j’évoque sa figure de naguère, illuminée d’enthousiasme. Il soutenait avec brio quelque théorie neuve, d’audacieux paradoxes. Un sentiment bizarre s’insinue en moi : ce n’est point le père Losse que je regarde, assis près de la cheminée…
Son visage décoloré s’éclaire sous la lampe ; les yeux fixes, il chuchote :
« Le 31 décembre, c’est la nuit où les jours passés reviennent, et, avec eux, tous nos morts. »
Ma femme, épouvantée, laisse tomber son tricotage. Je frissonne. Une angoisse pèse sur nous.
Le père Losse reprend de la même voix caverneuse :
« Notre passé mauvais… nos mensonges… nos injustices… Ah ! la nuit du 31 décembre, pour les hommes – et les femmes, qui osent regarder en eux-mêmes… »
Un silence. Il soupire :
« Je ne reste jamais seul, cette nuit-là… Non, jamais, depuis… depuis… »
Sa bouche s’est crispée. Les yeux hagards, il contemple une image d’horreur indicible.
Ces paroles attirent-elles de redoutables fantômes ?
Mon regard se rive à l’étrange figure. Je ne distingue plus ma femme et les enfants. Lui seul demeure, si pâle dans la chambre obscure qui se brouille et vacille. De minute en minute, je le vois blêmir : les os saillent ; cette face semble se décomposer.
Est-ce une hallucination ? Auprès de ce visage, des visages s’estompent. Et je reconnais tous mes morts : ceux qui sont partis avant qu’on n’ait rien su leur dire… ceux qui, vivants, furent supprimés de nos existences, car nous ne les comprenions pas… Et les délaissés, les calomniés… ceux qu’il fallait soutenir, et que je n’ai pas soutenus… Ceux dont nous avons pris la place ; ceux à qui j’ai fait du mal. Tous, ils me regardent. Leur muet reproche me bouleverse.
Et d’autres encore surgissent des ténèbres : visages de parents, d’amis, de camarades, enfants, vieillards, oubliés, disparus depuis des années. Ils se profilent à peine, s’effacent dans la pénombre.
Je ne suis pas un méchant homme. Et mon existence honnête, logiquement déroulée, a fait tant de victimes !
Épouvanté, je murmure :
« Quel est ce visiteur qui détient ce pouvoir horrible ? »
Et j’entends Monsieur Losse répondre de sa voix redevenue naturelle :
« Le visiteur s’en va et vous souhaite une bonne année. Il est tard. Ma route est longue… »
Il se lève, marche vers la porte. Je le reconduis.
Lorsque je rentre dans la chambre, elle me paraît plus éclairée. Le feu se ranime. Les fillettes jasent. Je m’assieds. J’effleure la robe, les cheveux de Marie : sa douce présence est un exorcisme.
Pourquoi certaines paroles prennent-elles, ce soir, un sens si profond et si révélateur ?
Les années enfuies s’allongent sous mes yeux, champ morose où je cherche en vain quelque réconfort. Tous mes actes trahissent un égoïsme indélébile. Je n’ose plus regarder en moi-même.
Et je halette :
« Marie… Marie ! »
Elle lève ses beaux yeux confiants et murmure :
« Je le trouve étrange, ce soir, Monsieur Losse. C’était lui… et pourtant, ce n’était pas lui…
– Marie… il a ramené tous nos morts…
– Ah ! répond-elle, nos morts sont des saints qui nous aident à vivre. »
Sa voix fervente et sa tendresse me calment. Elle ajoute :
« Et les autres, les vivants auxquels tu penses, et qui sont là, il faut aller vers eux. »
Le 2 janvier, je déplie mon journal ; un cri m’échappe :
« Monsieur Losse est mort ! »
Marie s’exclame :
« Quand ?
– Dans la nuit du 31 décembre. »
Je m’interromps, suffoqué :
« Alors… ce visiteur n’était pas Monsieur Losse ! C’était… »
Marie explique miséricordieusement :
« Il se sera trouvé mal en rentrant chez lui. Oh ! nous aurions dû l’accompagner, ou le retenir auprès de nous ! »
J’ai regardé Marie, et nous n’avons plus rien dit.

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(Noëlle Roger, Au Seuil de L’Invisible, Neufchâtel/Paris : Éditions Victor Attinger, 1949 ; Ladislav Mednyánszky, « Starec a smrť » [La Mort du vieillard] I et II, huiles sur toile, 1895)
ALBERT-JEAN : INSTINCT DE CHIEN
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Carlos empoigna la gueule de son dogue. Il retroussa la viande crue des babines sur les crocs baveux et sa pression fronça la peau du nez flaireur et brida les yeux luisants.
« La vieille race des étrangleurs de loups ! » déclara-t-il.
Le chien, délivré de l’étreinte, fit un bond. Puis, la queue basse, l’échine ondulante, il revint flairer les talons de son maître.
« Ce n’est pas ici que tu pourras réveiller son instinct de combat, dis-je à mon tour… Les loups ! Mon grand-père a tué le dernier, en 1871 ! »
La lune blanchissait les méandres de la route et le torrent précipitait son fracas au fond de la vallée. Une odeur sauvage de lavande et de thym chargeait le vent. L’eau brillait, par échappées brèves, parmi l’écroulement des rocs. Et, de place en place, un champ de seigle rapiéçait la montagne pierreuse.
« Ton grand-père avait de la chance ! conclut Carlos, avec un soupir… Il avait ses terrains de chasse à portée de sa carabine, tandis que moi je ne puis me payer les battues au loup que dans les films canadiens, au cinématographe ! »
Un hibou huait, à l’abri du vent brusque qui chassait des balles de nuages blancs dans le ciel creux. Nos femmes s’arrêtèrent et tressaillirent.
« Regardez le chien ! » dit Isabelle.
Le dogue tenait un arrêt mystérieux au revers du petit fossé. Campé sur trois pattes, la quatrième soulevée avec précaution, il braquait ses yeux clairs vers un champ de cailloux qui surplombait la route.
« Il ne lui manquait plus, maintenant, que de chasser la chouette ! » décréta Carlos avec humeur, en tirant sur le collier à clous de cuivre.
Le chien ne bougea pas d’un pouce. Il semblait pétrifié dans son guet. Des frissons brefs moiraient son plage et ses oreilles se dressaient férocement sur son crâne bombé.
« Ici, Dick ! »
La bête rabaissa sa patte, avec précaution. jusqu’au sol. Sa nuque se tendit et le cou parut se gonfler sous le hérissement des poils raides.
« Ici, Dick ! »
Carlos ébranla le molosse, d’un coup de pied.
« Ne lui fais pas de mal ! » suppliait Madeleine.
Ce fut alors que le cri du chien éclata : un hurlement de défi sauvage, une plainte furieuse qui labourait cette vallée paisible, la parcourait et la prolongeait jusqu’à l’infini des mondes inconnus.
Carlos me saisit par le bras :
« Regarde ! »
Le chien s’était ramassé, pour mieux se détendre, dans un élan de tous ses muscles qui le projetaient vers le champ désert.
« Ah ! mon Dieu ! il devient enragé ! » gémit Isabelle.
Une frénésie étrange excitait l’animal dont les bonds mesuraient le sol. Il tenait sa gueule ouverte à demi, comme s’il l’eût crochée dans la gorge d’un adversaire invisible. Par instant, l’arrière-train ployé, il semblait résister à une traction formidable et ses ongles griffaient la terre écorchée. Son souffle faisait voler une bave écumeuse et chacun de ses muscles jouait visiblement sous sa robe lustrée.
Soudain, il faiblit, roula sur le flanc, agita ses pattes convulsives. Mais un sursaut le redressa. Nous eûmes alors la perception très nette que ses crocs happaient l’ennemi, dans un effort définitif. Il demeura, quelques secondes, crispé dans sa victoire. Puis son étreinte se desserra. Ses oreilles mollirent, sa queue s’agita faiblement, il abaissa son museau et il nous parut qu’il se désaltérait à une source invisible.
Nous bondîmes dans le champ. Un champ dévasté, un champ rocailleux dont nul épi n’avait tenté de percer la croûte de silex éclatés.
Nous cherchâmes en vain à relever le passage de quelque animal imprévu sur cette terre où, seules, des brebis avaient laissé leurs traces habituelles.
Dick nous fixait, l’œil en coin, et son flanc battait sous la poussée désordonnée du souffle.
*
J’avais oublié le chien de Carlos et Carlos lui-même, lorsque l’idée me vint, l’année passée, d’acheter du terrain pour tenter la culture de la lavande. Le champ où Dick s’était battu contre un adversaire invisible fut compris dans un des lots.
Une sale besogne, le défrichement des terres dans nos montagnes. Les cailloux faussent le soc et les mancherons brûlent les paumes des malheureux qui s’attellent à la besogne. Je surveillais moi-même les travaux et j’avais imaginé un système de primes pour stimuler l’effort des travailleurs.
Ce jour-là, ils attaquaient le coin désolé que nous avions surnommé « le Champ du Mystère, » Isabelle et moi. Le soleil plombait les nuques et la sueur vernissait les visages, tandis que mes hommes éventraient le sol, d’une pesée têtue de tous leurs muscles.
Je somnolais sous le soleil furieux qui tendait une buée rouge sous mes paupières, lorsque le son clair d’une lame qui se fêle me fit sursauter. Un juron ponctua ce bruit insolite.
Le soc d’une des charrues venait de se fausser contre une dalle enfoncée dans le sol et que nous nous mîmes aussitôt en devoir de dégager.
À coups de pioche et de pic, nous ne tardâmes pas à isoler une manière d’auge rectangulaire et fermée, en quoi je reconnus aussitôt une de ces sépultures gallo-romaines qui parsèment cette région du bas Dauphiné.
« Est-ce qu’on l’ouvre maintenant, ou faut-il attendre le maire ? me demanda le chef des travailleurs.
– Faites-moi sauter ça, tout de suite ! » commandai-je, avec l’assurance du maître dans son champ.
La pierre s’effrita, au premier coup, et nous découvrîmes un amas de poussière, une traînée brunâtre qui avait gardé vaguement le dessin d’un squelette. Un fragment de l’os occipital conservait sa forme de coquille et deux fémurs poreux étonnaient par leur longueur, leur volume et leur légèreté.
« Oh ! voyez donc, monsieur, s’écria un des paysans… On dirait des dents de loup ! »
Au-dessus du crâne humain, le contour d’une mâchoire se devinait – d’une mâchoire où des crocs restaient plantés par miracle dans le creux terreux des alvéoles.
J’entrevis alors la silhouette du guerrier que l’on avait inhumé là, drapé dans une peau de loup dont le crâne évidé se rabattait sur son front comme un casque.
« Un loup ! vous avez raison ! »
Le combat qui avait mis le chien de Carlos aux prises avec un adversaire insoupçonnable, à cette même place, me remonta brusquement à la mémoire. Dick, l’étrangleur de loups, avait-il flairé la dépouille de l’ennemi enseveli depuis des siècles, ou s’était-il heurté à une présence invisible qui rôdait autour du tombeau ?
« Arrêtez-vous ! » criai-je à mes travailleurs.
La supériorité magnifique de l’instinct sur l’intelligence humaine m’écrasait. Et je me mis à fuir, droit devant moi, comme si je sentais sur mes talons le souffle d’une horde millénaire.

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(Albert-Jean, in Le Quotidien, numéro d’essai hors commerce uniquement réservé aux abonnés, jeudi 15 février 1923 ; Claude-François Desportes, « Étude de chien près d’un lièvre, » huile sur papier marouflé sur toile, c. 1750 ; gravure d’après un dessin de Samuel Howitt, « The Dog and the Wolf, » 1810)
PIERRE MILLE : MOUSTACHE
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« … Il ne faut pas rire, dit Belleuse ; ce n’est pas matière à rire. D’abord, c’est insulter nos ancêtres. Songez qu’ils ont tous cru et toujours cru, nos pères, ceux de la nuit des temps, ceux qui chassaient des monstres aujourd’hui disparus avec des armes de pierre, au retour des morts, à l’ombre des morts, à l’esprit invisible et pernicieux des morts. Il nous en reste quelque chose, au fond de nous-mêmes : nous avons peur, et si nous rions c’est par bravade, pure bravade.
– Bah ! répondit Nangis, le sculpteur qui ressemble, avec son crâne chauve et l’éventail de sa barbe rousse, à un moine défroqué, il n’y a rien, absolument rien ! De toutes les histoires qu’on raconte, il n’en est pas une, pas une seule, qui puisse être rigoureusement contrôlée, ou qui ne puisse s’expliquer par un phénomène bien simple, bien banal, bien ordinaire, ou par une mystification. Nous n’avons pas peur ! Au contraire, comme les enfants, nous voudrions croire, pour avoir un peu peur. Ça nous rajeunirait… Toi-même, Belleuse, as-tu quelque chose à dire, as-tu jamais vu quelque chose ?
– Non, répondit Belleuse.
– Tu vois bien !
– Je n’ai rien vu, mais j’aurais mieux aimé avoir vu. J’aurais été plus rassuré… Il y a dix ans de ça, et c’était à une lieue des fortifications, à Clamart, figurez-vous, tout simplement à Clamart, au pied de la redoute, à deux cents mètres de la ligne du chemin de fer. Il y avait là, – j’ignore si on l’a démolie pour y construire des maisonnettes à bon marché : c’est bien probable, mais je n’en sais rien ; je ne suis jamais retourné de ce côté-là, c’est plus fort que moi, – il y avait là une vieille et grande maison bâtie vers la fin du dix-huitième siècle, en plâtre et en mœllons, avec une attique en triangle, trouée d’un œil-de-bœuf, et des guirlandes de stuc au-dessus des fenêtres. Et elle était entourée d’un beau jardin devenu tout sauvage, où l’on pouvait pénétrer comme dans un moulin, car la muraille de clôture, qui avait été crénelée pendant le siège de Paris, était tout effondrée. Par endroits, on avait essayé d’aveugler les brèches avec des palissades en planches, mais ces palissades mêmes pourrissaient de vétusté. Un bel endroit, pour un peintre, n’est-ce pas ? Un jour, je ne luttai plus contre la tentation. Je mis mon chevalet sur mon dos, gardai une boîte à couleurs en bandoulière et sautai le mur. Moustache, mon bon chien Moustache, une espèce de barbet noir très intelligent et toujours paisible, prit son élan et me suivit. Tout de suite, j’eus de l’herbe à la hauteur des yeux : une herbe folle, une herbe d’été, sommée de longs épis barbus, déjà tout jaunes. Moustache y fit quelques bonds délirants, parce que ça l’amusait, comme tous les chiens, qui ne sont civilisés qu’en apparence, un si bon retour à la nature, avec ses odeurs qu’il reconnaissait sans les avoir jamais senties.
Mais bientôt il devint sage, singulièrement sage, et se contenta de marcher derrière moi. Sans doute, ça le fatiguait d’avoir à creuser son propre tunnel dans cette brousse.
Et je trouvai là des motifs, des motifs ! L’enfance du monde qui ressuscitait dans ce coin abandonné ! Des arbres irradiés de soleil, pâles de soleil par-dessus, en dessous tout noirs et tout tragiques de belles branches mortes, ces branches de sous-bois que les bûcherons coupent toujours, pour nous empêcher d’en jouir, je suppose. Et puis des géraniums devenus comme des arbres eux-mêmes, une rhubarbe dont les pousses s’étaient mises à ramper, à s’étendre, à touffer, monstrueuse, avec ses feuilles immenses, impressionnantes, maléfiques. C’était épatant, je vous dis, épatant ! Ce parc devint mon atelier. J’y retournai tous les jours.
La maison ne m’intéressait pas ; une vieille maison, n’est-ce pas, et voilà tout. Les portes et les persiennes en étaient fermées, et je n’essayai pas de m’y introduire. Autre chose est, quand on a encore quelque respect pour les lois de son pays, d’entrer sans permission dans un jardin désert, et de crocheter une serrure. Je n’essayai même pas d’en faire une esquisse : elle était trop laide, avec ses gouttières rouillées, décrochées, qui pendillaient. Et Moustache, généralement plus curieux, n’en approchait pas non plus. Un jour que, le soleil couché, je retombais de la muraille ébréchée sur la route, je me trouvai dans les bras d’un citoyen qui portait une plaque sur sa blouse bleue. Je le pris d’abord pour le garde champêtre : ce n’était qu’un cantonnier. Je respirai. Mais l’homme demanda tout de même :
« Qu’est-ce que vous faisiez là-dedans, vous ?
– Je suis peintre, répondis-je avec quelque confusion, peintre paysagiste… Alors j’ai été prendre des études, comprenez-vous ? j’ai fait des tableaux. Tenez, voulez-vous porter mon chevalet jusqu’au chemin de fer ?… »
Je lui avais mis quarante sous dans la main, et il les prit, avec le chevalet. Pourtant, comme il m’accompagnait, il ajouta, d’un air d’excuse :
« Ça ne gêne personne, allez, que vous passiez vos journées dans cette propriété. C’est à louer ou à vendre, depuis la guerre. Mais ça ne tente pas dans le pays.
– Pourquoi ? »
Il haussa les épaules :
« Des idées. Ça ne tente pas, voilà tout. Il est venu quelqu’un, après la Commune, qui avait loué pour passer l’été, mais il est reparti tout de suite. Et, depuis ce temps-là, c’est bouclé. Ça ne tente pas, je vous dis, ça ne tente pas.
– C’est hanté ? »
Le mot m’était venu tout de suite à la bouche, simplement pour sa bizarrerie, je crois, pour l’impossibilité du fait.
Songez donc : à Clamart, une maison hantée ! Mais l’homme se mit à rire – du reste… tenez, comme vous avez ri tout à l’heure !
« Est-ce qu’on sait ! Des bêtises. Je crois plutôt que c’est trop grand : ça ne se loue plus, ces grandes maisons. Les clefs sont à l’agence, rue de Paris. Vous pouvez visiter, si le cœur vous en dit. Et vous aurez ça pour pas cher. Oh ! ben, oui, pour pas cher !
– Mais le monsieur, celui qui avait loué après la Commune, est-ce qu’on sait pourquoi il est parti si vite ? »
Il ne me répondit pas.
Voilà pourquoi je décidai d’aller passer une nuit dans cette maison. L’aventure m’intriguait, comme elle vous aurait intrigués vous-mêmes. Il y a toujours une petite vanité qui vous pousse. On aime à pouvoir dire : « Mon cher, j’ai couché une fois dans une maison hantée… » L’affaire fut bientôt réglée avec l’agence, où, d’ailleurs, on fut très catégorique. Eh non, la maison n’était pas hantée ! Il n’y a pas de maisons hantées. Seulement, les grandes propriétés ne se louent plus, autour de Paris.
Quand j’arrivai le soir avec un lit de camp, un pliant et un photophore, mon fidèle Moustache sur les talons, j’étais d’avance presque découragé : il n’y aurait rien, parbleu ! il n’y aurait rien !
Et, en effet, quand on m’eut ouvert la porte, je ne trouvai rien que le vide, les toiles d’araignée, la poussière. Dans le vestibule, des cartouches, au-dessus des portes, laissaient voir des scènes de chasse, des déjeuners sur l’herbe, assez médiocrement peints. La salle à manger à pans coupés, avec un dallage en pierres de liais, donnait sur le jardin par trois larges fenêtres, et, par une porte à deux battants, sur un salon immense, dont les boiseries sculptées étaient peintes en blanc. Il y avait deux escaliers, l’un prenant dans le vestibule, l’autre dissimulé dans l’épaisseur du mur de ce salon. Une « folie, » certes, une amoureuse maison du dix-huitième siècle, devenue plus tard la propriété d’honnêtes bourgeois, comme tant d’autres. L’escalier dérobé menait à une chambre à coucher dont toutes les parois avaient été décorées de glaces. Mais toutes ces glaces avaient été brisées, le même jour, aurait-on dit, brisées par des coups de feu : on distinguait encore le mince petit trou creusé par les balles, autour de larges fêlures en étoiles, régulières. Les brutes allemandes avaient voulu s’amuser, peut-être : c’est si tentant de crever des miroirs à coups de fusil ou de revolver. Plus tentant encore que de marcher dans la neige vierge, pour faire de sales trous noirs. Mais c’est un plaisir du même genre. Pourtant, je réfléchis que, si on avait commis ces dévastations « pour s’amuser, » un instinct très ordinaire aurait porté ces barbares à tirer d’abord dans le milieu des glaces. Mais leurs blessures, au contraire, étaient à des places irrégulières : à droite, à gauche, en bas, en haut. Non, non, il ne s’agissait pas d’un jeu brutal et sauvage ; on s’était battu, dans cette pièce ; on y avait surpris quelqu’un. Mais qui ? Les défenseurs, ou les paisibles habitants de cette maison ? Je ne le saurais jamais, nul ne le saurait jamais. Drame obscur, effacé par trente ans de silence.
Ah ! le silence, le silence ! Il y a plusieurs sortes de silence. Des silences neutres, naturels, ordinaires, des silences bienveillants, comme celui de la campagne endormie ; et des silences offensifs, perfides, hostiles : le silence de cette chambre était de ceux-là. Il me fallut un effort pour me dire : « S’il y a quelque chose, c’est ici. Et, par conséquent, c’est ici que je dois attendre et veiller. » Mais enfin, je fixai mon lit de camp sur ses tringles, je déposai sur le pliant un flacon de cognac, un revolver, le photophore allumé, j’attendis et je veillai. J’avais fermé la porte. Moustache essaya de l’ouvrir avec sa patte, puis revint vers moi en gémissant. C’est un chien douillet : il n’a pas l’habitude de dormir sur le plancher nu. Je crus que c’était de là que venait son inquiétude, et lui fis signe de se coucher sur le lit de camp. Mais il refusa et resta campé devant cette porte, le poil hérissé, grelottant.
Alors, pendant des heures, de longues heures, je ne sais plus combien d’heures, ce fut l’angoisse, l’angoisse pure et simple, inutile, sans cause. Pas même l’impression d’une présence invisible, malveillante, dangereuse : l’angoisse, et c’est tout. J’avais seulement la sensation que des gens, des inconnus, avaient jadis, en ce lieu, attendu quelque chose d’atroce, d’inévitable, attendu, attendu, le cœur battant, et mon cœur battait comme le leur… Et puis, tout à coup, Moustache se jeta en avant, ses lèvres noires retroussées sur ses crocs. Et il hurla ! Un grand hurlement qui déchira la nuit et me donna la chair de poule. Eh bien, quoi, quoi ? La porte était toujours fermée, et il n’y avait rien dans cette chambre, absolument rien que ce qu’elle contenait la minute d’auparavant. Pas une ombre, pas un fantôme, pas un bruit, excepté ces grands hurlements qui ne cessaient plus. Et Moustache se mit à reculer, à reculer, jusque vers le lit de camp où je m’étais assis. Il était égaré, il était fou de fureur et d’effroi, il tremblait, il bavait. Je n’essayai pas de le rassurer, de le caresser : il m’aurait mordu ! Aussi vrai que je vis, que je parle, que je fume une pipe en ce moment, je ne voyais rien, toujours rien ; mais il voyait, lui, je suis sûr qu’il voyait ! et même il entendait ! Par instants, à ses hurlements succédait ce petit aboi, sec, claqué, que jettent presque tous les chiens au moment d’un coup de feu. Et, brusquement, il gémit, il se pencha, il tira la langue, il fit comme s’il léchait une blessure, une invisible blessure sur une invisible forme étendue à ses pieds.
… Et j’ai fichu le camp, oui, j’ai fichu le camp, à travers le jardin, jusqu’à la route, jusqu’à Paris, comme un lâche. Je n’avais rien vu, pourtant. Mais Moustache ?… »

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(Pierre Mille, « Contes du Journal, » in Le Journal, n° 7469, dimanche 9 mars 1913 ; Joseph-Urbain Melin, « Chien égaré se réclamant, » huile sur toile, 1882 ; gravure extraite du Livre des Merveilles du monde de Jean de Mandeville, 1478)
Dans cette guerre scientifique, qui emploie des engins si multiples et des moyens si perfectionnés, il n’y a pas un élément de la nature qui ne soit mis à contribution. Que ce soit sur terre ou sous terre, à la surface ou au sein des mers, à travers les airs, dans le monde animé ou inanimé, il n’est pas un être, pas une plante, pas une substance qui ne soit utilisée pour la lutte gigantesque. Imaginez pour un instant qu’un homme de la préhistoire s’éveille de son sommeil tant de fois séculaire… Quel ne serait pas son étonnement devant les prodiges d’invention réalisés par ses arrière-petits-neveux !
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Un jour, c’était non loin du Chemin des Dames, je mangeais seul en mon trou souterrain lorsque la sonnerie du téléphone interrompit mon repas. On creusait alors des tranchées et des boyaux en vue d’une attaque prochaine et, un coup de pioche ayant mis au jour un très ancien ossuaire, le colonel m’invitait à examiner cette découverte.
Le Soissonnais, lieu de si fréquents combats depuis Clodion le Chevelu jusqu’à la troisième République, cache sous ses guérets trop de morts des périodes historiques pour qu’on veuille attribuer, légèrement, à la préhistoire les vieux os qu’on y déterre. Néanmoins, le colonel avait tant de plaisir à croire sa découverte du même genre que celles de Néanderthal et de la Chapelle-aux-Saints, que je me fis scrupule d’en paraître douter. Et moi-même, lorsque j’eus rapporté quelques beaux fragments dans ma tanière, je me plus à leur prêter les quelque vingt mille années qui suffisaient à l’hypothèse.
Je songeais : si, comme dans la vision d’Ézéchiel, un souffle vivifiant passait soudain sur cet ossuaire ; si tous ces débris se réarticulaient ; si la poussière redevenait chair et que l’Homme préhistorique se redressât, vivant, portant ses regards étonnés sur la terre où il tomba, sanglant, lors de l’antique carnage, comment verrait-il le carnage actuel ? Dans les gourbis du front, à certaines heures de nuit et aux miaulements de la mort, on s’hallucine facilement. Je n’avais pas formulé cette pensée que déjà l’Homme préhistorique était devant moi : un géant couvert de poils, à la mâchoire carnassière, dont les paupières clignotaient à la lueur de mon quinquet.
L’ANCÊTRE DES POILUS M’APPARAÎT
Comme la nuit était froide, je m’étais emmitouflé de ma dalmatique en peau de mouton et mon visage sortait à peine d’un passe-montagne en laine velue ; mon costume, vu dans la pénombre, ne marquait la mode d’aucune époque. Aussi l’ancêtre parut-il peu surpris de me voir là. Il promena même sur l’architecture de ma caverne le regard tranquille de quelqu’un qui s’y reconnaît. Cependant, comme, après tout, la vue de certains objets et d’un homme inconnu mettait en son cerveau quelque confusion, il passa sa main sur un front bas et ombragé d’une rude tignasse, et dit en bâillant comme un fauve :
« Je crois que j’ai un peu dormi.
– Un peu, avouai-je avec la même modestie.
– Vous êtes un guerrier de ma tribu ? Le combat est-il fini ? Avons-nous la victoire ? interrogea-t-il, coup sur coup.
– Apparemment j’appartiens à la tribu, quoique d’une classe de mobilisation légèrement plus jeune que la vôtre. Le combat continue et nous serons vainqueurs. Nous sommes forts. »
Le géant regarda avec pitié mes mains ridiculement petites, les comparant aux siennes, deux massues capables d’assommer un bœuf, et rectifia :
« Oui, je suis fort. J’en ai tué vingt, et puis… je ne sais plus… je suis tombé. »
Et, avant que j’aie pu le prévenir, il poussa un retentissant cri de guerre.
« Taisez-vous, dis-je, malheureux ! Vous réveillez les poilus !
– Ah ! oui… les Poilus ! répéta l’Homme avec fierté, acceptant le mot comme un naturel hommage à ceux de sa race. Mais quoi ? Est-ce qu’ils dorment ? Devant l’ennemi ?
– Ceux-ci se reposent. D’autres veillent.
– Je veux voir. »
Il courut vers l’issue de la caverne et je le suivis. Nous cheminions par le boyau creusé dans la terre molle, sous la forêt dépouillée, calcinée, jetée bas par les obus. On était à cette heure avancée de la nuit où les canons semblent céder, comme les hommes, à la fatigue, et où leur mutisme permet d’entendre l’aigre flûte de la bise dans les branches. Il y eut pourtant quelques détonations très sourdes, trop lointaines pour que mon hôte s’en inquiétât plus que d’un orage roulant sous l’horizon. Son attention était entièrement occupée par la tranchée dans laquelle le boyau débouchait, et par la longue rangée des poilus accroupis, recroquevillés, dont il nous fallut enjamber les corps. Les héros de l’Yser, de la Champagne et de Verdun étaient appesantis par le sommeil profond des belles consciences. La boue les avait envahis, ôtant à tout ce qui les touchait la forme et la couleur, ne laissant apercevoir que des barbes hirsutes, des peaux de mouton aux laines agglutinées, des fusils tellement empâtés qu’ils ressemblaient plutôt à d’informes massues. Quelques-uns gémissaient en dormant, ou proféraient des paroles confuses. Et des rats, avec de petits cris, se disputaient les miettes de leur pain gris. Jamais la misère de ces admirables enfants perdus ne m’était apparue si poignante.
Mais mon visiteur la jugeait naturelle : cette misère avait toujours été la sienne, la magnifique misère qui est la noblesse de l’homme, luttant contre le monde, avec des bras fragiles, mais avec une étoile au front. Il regardait les dormeurs de près, espérant retrouver un ami, un parent, quittés la veille. Des millénaires, inaperçus de lui, avaient coulé vainement ; les apparences soudaient le présent à l’insondable passé.
QUELQU’UN DE BIEN ÉTONNÉ
Nous parvînmes ainsi jusqu’au bord de la « terre-qui-n’est-à-personne, » dans un poste d’écoute où veillaient, silencieuses, quatre statues de boue vivante.
« Chut ! soufflai-je à mon compagnon. L’ennemi est là. »
Le colosse se dressa et regarda par-dessus le parados. Il vit, à la pâle luminosité des étoiles, un horrible plateau, un chaos désertique tourmenté comme une mer ; un singulier enchevêtrement de ronces, quelques cadavres, pas une silhouette mouvante. Mais deux ou trois traînées lumineuses fusèrent dans le ciel et crachèrent de grosses étoiles éblouissantes qui descendaient lentement. Il les prit pour des météores et, pour la première fois, montra de l’effarement.
« Quel présage ! murmura-t-il.
– Présage ou non, baissez-vous vite. »
Il obéit, juste à temps ; car il se fit dans l’ombre une sorte de rire saccadé et des balles sifflèrent. Ni les observateurs du poste, ni moi n’avions bougé. Cela rassura l’Homme.
« L’hyène a chassé les mouches d’un cadavre, » s’expliqua-t-il à lui-même.
L’interprétation m’amusait. L’hyène de l’époque des cavernes, qui n’est plus que poussière, a légué son rire sinistre à un plus redoutable fauve, et les mouches que la mitrailleuse fait s’envoler sont mortelles.
Un grand silence régna. L’Ancêtre fouillait ardemment la nuit, de ses regards plus perçants que les nôtres. Tout à coup, il étouffa un cri et tendit le doigt en avant : « Là ! là ! » chuchota-t-il. La mer de boue paraissait moutonner et rouler des vagues grises. Les observateurs se secouèrent nerveusement. L’ennemi, peut-être ?… La menace de l’ombre ? Une illusion vaine causée par la nuit ? Le colosse cherchait une arme, un caillou. D’instinct, je lui saisis le bras : « Pas vous ! pas vous ! Venez vite ! »
Il faudrait pouvoir dire d’un mot ce qui se passa en une seconde. Les sentinelles avaient fouillé dans une poche et, exécutant le geste que j’interdisais à l’Ancêtre, lançaient des cailloux à pleines mains. Seulement ces singuliers cailloux éclataient, en tombant, comme des tonnerres. Je me glisse, je me faufile, par des crevasses immenses, traînant toujours l’Homme, dont les dents claquent. Parmi les fusées blanches, d’autres montent aux cieux, qui s’égrènent en pluie d’étoiles rouges et, ce signal à peine donné, de grandes voix éteignent tous les aboiements de la mousquèterie ; c’est, au fond de l’horizon, à l’arrière, le roulement continu d’un tambour monstrueux ; au-dessus de nos têtes, des sifflements de dragons apocalyptiques, des souffles de léviathans, des vols d’anges noirs ; à l’avant, vers le lieu que nous quittons, la planète crève et vomit ses entrailles. Je ne sais trop comment nous arrivons enfin à la creute où l’Homme préhistorique et moi pénétrons en trombe. Là, je reprends haleine et, devant le Visiteur affalé, livide, tremblant de tous ses membres, je pars d’un grand éclat de rire. Alors il s’écroule et, sans voix, m’enveloppe d’un regard d’hypnotisé.
Quand il revint à lui, il prit la pose du Penseur de Rodin et médita longuement.
« J’ai dû dormir plus longtemps que je ne croyais, conclut-il enfin.
– Peuh ! répondis-je, un rien ! À peu près vingt mille ans.
– Vingt mille ans ! ! ! »
LES ÊTRES ET LES CHOSES SE BATTENT POUR NOUS
« Pardonnez-moi, dit-il en tombant à mes pieds. Vous êtes sans doute un esprit… un démon… un dieu…
– Hélas ! en ai-je l’apparence ? Voyez mon corps menu, mes membres grêles. Je ne suis que faiblesse et, d’une chiquenaude, vous m’écraseriez comme un insecte. Au premier abord, vous m’avez méprisé, non sans prétexte : je ne suis pas un guerrier à votre mesure. Au milieu des forces que la guerre déchaîna, je m’abrite dans un terrier comme un gibier traqué, et, tout à l’heure peut-être, un coup de ces tonnerres que vous entendez soufflera ma vie comme on souffle un lumignon. Moins robuste que les hommes de votre génération, je vis, depuis trois ans du moins, tout aussi misérablement qu’eux, et d’une façon tout aussi primitive, couchant sur un grabat, dans des vêtements qui me défendent mal de l’eau et du froid ; je mange des viandes grossières, et si je veux du feu, il m’arrive encore assez souvent de le tirer, comme eux, d’un caillou. Vous avez été trompé d’abord. Et ceux-là, les hommes vêtus de boue que vous avez frôlés, sont-ce des dieux aussi ? Non. Malgré les milliers d’ans qui séparent nos deux existences, l’homme est toujours l’homme, même physiquement plus petit, et la divinité règne toujours au fond d’inabordables cieux. Mais pourtant, continuai-je en m’exaltant, il y a quelque chose de nouveau. Dès l’origine, en vous, dans votre crâne alourdi de chair et d’os, il y avait une flamme, faible et minuscule, mais impériale et divine. C’est elle qui a grandi au souffle des générations, et, bien qu’elle ne tienne pas de place dans l’espace, des mondes naissent ou s’anéantissent maintenant, à sa volonté. Ce qu’il y a de changé, voici : la Nature vous écrasait, vous, les Géants, et elle est l’humble servante de la petite flamme et notre esclave, à nous, les Pygmées.
Eh ! oui. La terre, si vaste qu’il faudrait des milliers d’existences pour en connaître les innombrables aspects, et qu’on creuserait jusqu’à la fin des temps sans en trouver le fond ; les gouffres insondables des mers ; les plaines bleues infinies du ciel ; ses millions de plantes gorgées de sucs qui sont des aliments, des remèdes ou des venins ; tous les êtres animés qui déçoivent la vue par leur petitesse ou l’effraient par leur monstruosité. Tout cela, c’est notre conquête ; tout cela travaille pour nous et, présentement, se bat pour nous. »
TOUT L’UNIVERS À NOS ORDRES
« Lorsque vous guerroyiez pour la possession d’une caverne, pour un lambeau de nourriture, pour une femme enlevée, vous frappiez d’un poing solide, ou d’un silex emmanché, ou d’un caillou lancé. Mais votre force herculéenne s’arrêtait pourtant au bout de vos bras. La Nature, impénétrable et muette, loin de vous fournir une aide, vous dressait des embûches.
Tout vous limitait. Rien ne nous limite.
Le vent est à nous, l’éclair obéit, la bête est soumise. Ébranleriez-vous, avec toute votre force, le rocher qui couvre cette grotte ? Moi, je pourrais le réduire en poussière sans qu’il y ait à mes tempes une goutte de sueur. Fuyez hors de la portée de mes bras courts, et courez jusqu’au coucher du soleil : ce soir, une foudre lancée par moi vous atteindrait encore au terme de votre course. Nous sommes les maîtres du monde, et quand nous nous battons, non pour un morceau de viande crue, mais pour que, le Mal vaincu, il y ait plus de justice et plus de beauté par le monde, l’univers entier s’émeut de la querelle et prend parti pour le maître qui l’asservit plus étroitement. La guerre n’est, au fond, que l’épreuve où se mesure la capacité de régner sur les choses, sur les êtres, sur les Forces. »
LES BÊTES ELLES-MÊMES…
« Eh ! quoi ? dit l’Homme, cherchant à ordonner les pensées que mon lyrisme lançait comme des fusées, vous dites que les bêtes elles-mêmes…
– C’étaient vos plus redoutables ennemies, n’est-ce pas ? Nous avons détruit celles que leur férocité rendait impropres au servage et nous avons incliné les autres sous le joug. Si bien que, parmi elles, nous ne comptons plus guère que des domestiques. Si je pouvais vous conduire dans les grandes plaines de l’arrière, vous verriez les massifs animaux, lentement, retourner la glèbe où germera le grain. Un enfant les guide avec une baguette. La chair et le sang d’autres bœufs nourrissent nos guerriers. Savez-vous que notre armée, seule, mange quatre mille bœufs par jour, un million et demi par an, près de six millions en quatre années ? Leur graisse nous éclaire, leurs peaux fournissent les enveloppes de nos pieds, les bretelles de nos armes, les lanières de nos attelages. Et, quant aux os, nous en tirons, entre autres choses, du feu. »
Je pris une allumette dans ma poche.
« Au bout de ce morceau de bois, ce point rouge, le phosphore, sort d’un os.
Ceci est bien peu de chose, continuai-je. Et compterai-je, après les bœufs, combien de millions de moutons sont nécessaires à couvrir ces soldats, vêtus, de la tête aux pieds, de laines filées ? Ferai-je l’étalage de tous les autres animaux qui concourent à leur nourriture, sans oublier les poissons pêchés dans toutes les mers et conservés, pour leurs besoins, à l’abri de la corruption ? Mais ce ne sont là encore que des animaux-victimes.
Je n’ai rien dit de ceux qui sont des compagnons d’armes et des amis. »
COMPAGNONS D’ARMES À QUATRE PATTES
À ces mots, comme s’il eût répondu à mon appel, Bostock, le chien sanitaire, sortit de dessous le grabat et vint me lécher la main.
« Vous le connaissiez peut-être, celui-là, dis-je à l’Ancêtre. Il était vraisemblablement déjà votre camarade. C’est un héros, plusieurs fois blessé, qui, malgré la nuit et le cataclysme, dans le tumulte infernal, par les solitudes mortelles où le pas de l’homme hésite, guide le sauveteur vers le blessé abandonné qui râle ; parfois même, il étrangla de ses crocs un ennemi acharné sur le mourant. Et voulez-vous voir un autre héros ? »
Nous remontâmes. Nous allions, cette fois, vers des régions relativement plus sûres, vers les routes. À l’abri des replis de terrain, à perte de vue, des convois, profitant de l’heure calme, traversaient l’étendue, avec des bruits d’essieux, des cris, des hennissements. Des centaines d’équipages apportaient les vivres, les munitions. Sans désordre, malgré l’encombrement des voies, des batteries se hâtaient au grand trot vers des emplacements nouveaux, faisant tinter le fer et l’acier et se glissant sans heurts parmi les véhicules de toute sorte. Et ce tumulte ordonné était encore grandiose, magnifique : le triomphant esclavage de l’animalité déplaçant pour l’homme des masses colossales de matières.
« Les chevaux ! les chevaux ! criait l’Ancêtre avec enthousiasme.
– Oui, les chevaux, les grandes bêtes jadis libres, indomptables, ivres d’air, maintenant blanchissant leurs mors d’écume ! Encore ne voyez-vous là que les traîneurs de chars, plébéiens superbes de l’espèce. Que diriez-vous des seigneurs, des combattants qui, derrière l’horizon, attendent l’heure de bondir, dans l’ivresse de la charge, dans l’éclair des sabres, aux cris des cavaliers, et de fouler les bataillons ennemis sous leurs durs sabots comme on foule le raisin au pressoir ! Et voici le troupeau des obstinés, de ceux qui peinent et s’entêtent, les mulets mitrailleurs et leurs petits frères les ânes, si doux, si souffreteux, qui pourtant, par des chemins impossibles et sans se plaindre, une centaine à la file conduits par un seul ânier, vont porter, sous les foudres, des fardeaux plus lourds qu’eux. Des amis qu’on ne vante pas, qu’on calomnie parfois et qui sont de si humbles et de si fidèles soldats de la guerre !
– Reste sans doute à intéresser à la guerre l’oiseau qui vole et l’insecte qui se glisse dans l’herbe. Mais, évidemment, cela est au-dessus de vos forces.
– Point du tout. Le pigeon fut, et est encore à la rigueur notre messager, et, sans s’écarter, il vole tout un jour pour rendre à leurs destinataires les plis confiés à ses ailes. Quant à l’insecte… levez les yeux. »
Dans le ciel tout rose d’aurore, une « saucisse » s’était levée et balançait à la brise matinale sa panse obèse et porcine.
« Savez-vous qui a filé la trame de cette enveloppe translucide ? La larve d’un papillon. Des millions de petits vers ont travaillé à cette machine de guerre, fabriquant chacun un flocon d’un fil si ténu qu’il en faut vingt pour atteindre l’épaisseur d’un cheveu. »
LE MONDE VÉGÉTAL À NOTRE AIDE
« Tout ce qui vit est absorbé par les nécessités de la lutte, et si nous écoutions frissonner le monde végétal, ce serait bien autre chose ! Ici, nous touchons à l’immesurable et à l’indicible. Pas une plante qui n’ait été cataloguée par nous et utilisée pour ses vertus particulières. Nous faisons croître et perfectionnons les espèces les plus généreuses, et n’en oublions aucune. Nous avons multiplié les grains, les fruits, les racines qui nous nourrissent plus abondamment encore que la chair animale. La terre est couverte par la mer houleuse des épis que nous avons semés dans le vent. Et notre vie, décuplée par l’effort belliqueux, en dévore tellement que nous craignons d’en manquer, que des panses hardies, portées sur les océans tumultueux, nous en apportent encore jour et nuit des extrémités du globe. Notre culture a forcé la vigne, qui jadis épuisait sa sève en des rameaux stériles, à fixer la chaleur du soleil dans des grappes lourdes, et nous en buvons, pour être forts, le suc qui est à la fois le feu de l’astre et le lait de la terre. Pour stimuler nos ardeurs, nous faisons venir des pays brûlants des plantes aromatiques qui font battre le cœur à coups précipités. Tant il est vrai que les régions les plus éloignées de la bataille n’y restent point elles-mêmes indifférentes !
Des prairies vastes comme le ciel sont tondues de leur herbe pour les besoins de nos auxiliaires animaux. Les fibres végétales cèdent à l’envi le fil des vêtements, les toiles des voiles et des tentes, les cordeaux et les câbles, tout ce qui couvre, tout ce qui lie. Je ne veux point parler des innombrables médicaments, dont plusieurs étaient tenus en réserve dans les algues mêmes des abîmes, ni des résines, ni des goudrons. Mais, rien qu’avec le bois des chariots, des fourragères, des fusils, des coffrages et des étais de sapes, des piquets reliant les ronces artificielles devant les tranchées, on reconstituerait les forêts vierges qui bornaient votre horizon.
La guerre a fait tomber la chevelure de la terre ! Et la substance végétale coopère encore à des travaux plus mystérieux, car ma pensée se représente soudain les milliers de tonnes de cellulose, les milliers de tonnes de bois carbonisés, les milliers de tonnes de cette bourre éclatante dont certains arbustes entourent leurs graines frileuses, et les sucres, et les alcools, et les éthers, et tant de produits inertes en soi, dont nous faisons… la foudre. »
NOUS AUSSI, NOUS LANÇONS LA FOUDRE
« Car, en vérité, il semble que nous passions une formidable armée en revue et nous n’avons encore vu défiler que les auxiliaires et les services annexes. Écoutez le crépitement des fusils et des mitrailleuses, le hurlement des canons. Voilà la guerre elle-même. On ne se bat plus avec les poings ; on lance le tonnerre, comme les dieux. Les ressources de la nature vivante ne nous contentant pas, nous avons capté les forces cachées dans la matière immobile et nous en avons animé d’une vie mystérieuse ce qui avait l’apparence de la mort.
– Faut-il comprendre que vous ayez créé des êtres vivants ?
– Pas tout à fait ; n’exagérons pas ! Mais nous avons fabriqué des monstres artificiels avec les entrailles mêmes du globe. Car nous allâmes chercher à des centaines de mètres au-dessous des plaines et des rivières, des pierres singulières, les métaux, qui, fondus dans les brasiers, moulés, martelés, ont pris toutes les formes que nous avons voulu, se sont muées en muscles et en os de fer et d’acier, en articulations de cuivre, sont devenus des bêtes terribles. »
À cent pas, j’indiquai une batterie de 75 dont nous nous rapprochâmes. Des servants soulevaient les obus qu’engloutirent les culasses aussitôt refermées. Il y eut des éclats de voix, des gestes prompts. Les canons levèrent leurs cous comme pour regarder au-dessus des verdures, et brusquement poussèrent quatre grands cris d’acier, durs, implacables, féroces, simultanés. L’Ancêtre pâlit et chancela. Pendant quelques minutes, il fut sourd.
« Ce qu’ils ont vomi est maintenant tombé à plus de deux lieues d’ici. Quatre foudres ont crevé, couvrant la plaine de débris humains sanglants et méconnaissables. Et ne vous ébahissez pas outre mesure à l’aspect de ces bêtes fauves : ce sont les nains du genre. Il en est de colossaux dont les projectiles creusent des abîmes là où ils tombent. »
CE QUE MANGENT LES MONSTRES D’ACIER
Le plus ancien Poilu du monde dit simplement, d’une voix un peu tremblante, en montrant un canon :
« La bête marche-t-elle ?
– Parbleu ! Mais pourtant, pas toute seule. On la tire et on la pousse. »
Il eut comme un soupir de soulagement.
« Vos bêtes ne marchent pas !
– Pardon ! celles-ci ne marchent pas seules, parce que nous ne sommes pas intéressés à ce qu’elles marchent : il nous suffisait apparemment qu’elles eussent une gueule. Ce sont nos dragons, nos bêtes à venin. Mais nous avons aussi des chevaux d’acier, dont la fonction est de courir. »
Au-delà des collines, j’indiquai une locomotive courant sur le bleu des lointains. L’Homme préhistorique cligna des yeux dans le jour levant.
« Je ne vois rien, affirma-t-il.
– Je croyais vos yeux si perçants ! Prenez donc les miens. »
Et je plaçai mes jumelles devant son regard. D’abord, il ne sut rien y distinguer, puis, tout à coup, il fit une exclamation et fut près de lâcher l’instrument ; enfin, il le tourna et le retourna avec des gestes nerveux, l’ôtant et le remettant tour à tour.
« Bah ! lui dis-je, ne faites pas attention. Une bagatelle ! Un moyen que nous avons de rapprocher les objets inaccessibles. Mais que voyez-vous ?
– Là ! Là ! tout près, un géant noir qui crache la fumée par sa narine et qui traîne vingt chariots pleins de gens.
– C’est notre cheval d’acier. La fumée est sa respiration. Et voyez quelle force ! Il boit de l’eau. Il mange. Mais, au fait, ce qu’il mange est beaucoup plus vieux que vous-même. Il mange des troncs d’arbres et des herbes qui végétaient des milliers d’années avant votre naissance et dont vous ne soupçonnâtes pas l’existence. Ces végétaux sont si vieux qu’ils se sont changés en une sorte de roche, la houille, que la terre a recouverte avec le temps et que nous avons retrouvée à cinq cents ou mille mètres de profondeur, en creusant des puits. La terre ne cesse de nous en livrer et nous de lui en arracher, car c’est peut-être notre plus inappréciable richesse. C’est la houille qui, brûlant, donne la vie à presque toutes nos machines, encore que maintenant les torrents qui coulent des montagnes lui font concurrence en nous procurant également la force motrice (car nous avons aussi le torrent, le fleuve et la mer pour alliés). Singulière chose que des plantes mortes depuis cent mille ans ou beaucoup plus, fassent aujourd’hui la guerre !
La houille nous fournit quantité de produits, même des parfums, mais on en tire avant tout un air léger qui nous éclaire et nous chauffe, et qui fait flotter dans le ciel les ballons que vous vîtes tout à l’heure. Sans la houille, la guerre, telle que nous la faisons, serait impossible.
Ne croyez pas pourtant que les locomotives soient les seuls animaux-machines du genre qui marche tout seul. Sur toutes ces routes blanches, à perte de vue, vous pouvez d’ici voir filer, avec plus de rapidité que les vents les plus impétueux, d’autres machines semblables à de gros scarabées noirs, qui franchissent quelquefois plus de quarante lieues en une heure. Celles-ci s’alimentent d’une huile tirée aussi des profondeurs du sol, comme la houille.
Et, depuis la guerre, nous avons inventé la machine de combat, l’éléphant colossal, le tank, en un mot, dont vous apercevez là-bas quelques spécimens endormis. Ce Béhémoth d’acier, dans sa marche glissante, grimpe aux collines, franchit les ravins, traverse les tranchées, culbute les défenses, broie les hommes et porte dans ses flancs des orages ! Toujours le métal !
Ils sont d’acier encore, les flancs courbes et les viscères énormes des Léviathans, les vaisseaux qui se combattent sur la surface des océans comme des cétacés gigantesques ; d’acier les traîtres poissons que nous cachons sous les vagues, les sous-marins. »
OÙ L’ANCÊTRE RENONCE A COMPRENDRE
« Car la mer est en guerre. Je vous dis que les éléments mêmes sont nos esclaves. Le plus léger, le plus impalpable de tous, l’air lui-même a vu violer par nous sa solitude immense. Il porte nos chefs-d’œuvre : des oiseaux de bois, de tissu et de métal, se jouent à travers ses ondes transparentes. Écoutez ces lointains bruits d’ailes. C’est l’heure où les aigles quittent leurs aires pour lutter dans l’azur. Ils vont vers l’ennemi… Et ces oiseaux pondent des œufs terribles, des œufs qui tuent !
– Oh ! comme ils sont loin !
– N’est-ce pas ? Eh bien ! la merveille des merveilles, c’est qu’à cette distance, les hommes qui montent les coursiers de l’air restent en contact avec nous. Ils nous envoient des avis et nous leur envoyons des ordres. Pas une parole de cette conversation singulière ne se perd dans le vaste espace. Depuis beau temps déjà, nous savons, à l’aide de métaux attaqués par une eau corrosive, produire un fluide subtil dont les ondulations transportent la voix à des distances vertigineuses ; nous entendons, d’une extrémité de la terre à l’autre, ce qui se dit. Les frissons de l’espace portent eux-mêmes nos messages.
– Je ne comprends plus…
– Vous ne pouvez pas comprendre. Et que d’autres choses difficiles à saisir ! Peu satisfaits d’employer sous leurs formes naturelles les matières que l’univers nous livre, nous les séparons ou les combinons par une cuisine endiablée que nous appelons chimie, pour leur faire produire des effets inattendus. Je vous ai dit que la fibre de bois et la bourre de coton, substances si bénignes, se prêtaient à des combinaisons d’où sort le tonnerre. Hélas ! faut-il ajouter que le sel de la mer, cette fleur des eaux dont les exhalaisons saines et vivifiantes guérissent les malades en parfumant les souffles du large, a été décomposé pour engendrer les gaz chlorés, vapeurs étouffantes et vénéneuses que la haine projette en grandes nappes sur les champs de carnage pour faire mourir des multitudes !
– L’homme est effrayant ! » dit l’Ancêtre dans un souffle.
J’allais continuer… L’air se plaignit soudain et un souffle géant passa, qui me coucha la face contre terre. L’obus crevait tout près avec une violence qui fit bondir le sol et retentit jusque dans mes os. Quand je me relevai, les oreilles pleines d’un silence extraordinaire, j’étais seul.
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(Octave Béliard, composition en double page de Henri Lanos, in Lecture pour tous, vingt-et-unième année, 4ème livraison, n° 16, 15 novembre 1918)
C’était une toute petite maison dans la montagne. Derrière elle, les Pyrénées dressaient leurs cimes neigeuses. Devant elle, la mer vautrait sa profondeur bleue contre la grève veloutée de rose. À droite, l’Espagne résonnait de tambourins et de pistolades catalanes. À gauche, la France faisait griller au soleil les pentes et les vignes du Roussillon.
La petite maison, jadis halte de contrebandiers, sur une route de l’ancien temps, se dressait, minuscule et blanche, tout isolée.
Dès les premiers bourgeons, en mars, le ménage Rouspignol y montait, dans l’automobile du fils, un bon garçon de vingt-cinq ans, qui fabriquait des conserves de fruits à mi-chemin de Collioures, sur la colline.
Les Rouspignol avaient amené l’électricité sur un fil, avec des poteaux ; une source gazouillait derrière la maison ; un potager, que Robert (le père) bêchait, leur donnait des légumes. Ils cultivaient des plantes rares et leur plus grand bonheur était de les faire ensuite admirer par quelque voisin de la ville, venu en promenade dans la montagne.
« Vous n’avez pas peur, des fois, tout seuls dans cet isolement ? demandait-on.
– Peur de quoi ? répondait Robert Rouspignol. Nous n’avons pas d’argent. Les rôdeurs ne viennent pas sur cette vieille route qui ne mène nulle part depuis qu’on a fait le chemin de fer et coupé dans les rochers ; ils passent par en bas. Les contrebandiers ne nous diraient rien, au contraire ; nous leur donnons parfois de l’eau ou un verre de rosé…
– Le facteur monte une fois par semaine, ajoutait Mme Rouspignol, et les forts militaires ne sont pas loin. »
Ils étaient heureux ; après avoir soigné leurs fleurs extraordinaires, ils restaient de longues heures à contempler le merveilleux paysage étalé à leurs pieds, assis l’un à côté de l’autre, sous la grande tonnelle de vignes qui les abritait du soleil.
Tout l’hiver, ils y peinaient.
Un soir de décembre, Robert Rouspignol apporta à sa femme un petit objet :
« Regarde voir, Marcelline. Le commis du musée a trouvé ça en nettoyant une armoire dans la salle préhistorique. »
Elle tourna la chose dans ses doigts.
« Et qu’est-ce que c’est ? Un œuf d’oiseau ? Ou bien une espèce de noix ou de haricot d’avant le déluge ?
– Personne ne sait, mais on dirait bien un haricot noir, Marcelline.
– Bon sort ! fit-elle en riant. C’est un haricot pour des géants ! C’est gros comme un œuf d’oie ! Sais-tu ? nous allons le planter à la montagne ; nous verrons bien.
– Un haricot d’il y a cent mille ans ? tu n’y penses pas. Le germe sera mort depuis longtemps. »
Pourtant, ils plantèrent l’objet devant la maison, au pied de la vigne, en plein soleil.
Et la graine soudain poussa. Ce furent trois longs tentacules d’un blanc verdâtre qui s’accrochèrent à la vigne. Les Rouspignol étaient enchantés. Le lendemain, Robert appela sa femme :
« Viens voir ! Trois feuilles comme des langues de bœuf depuis hier ! Ce que ça pousse vite ! »
Une pluie nocturne donna à la plante inconnue une vigueur incroyable. Des branches s’accrochèrent sur toute la maison ; les feuilles cachèrent la vigne ; des vrilles énormes comme des serpents s’agrippèrent partout.
Un matin de juin, la vieille vigne fut brisée net et arrachée par la liane dévorante. Marcelline en aurait pleuré, mais Robert lui montra du doigt de longues pendeloques blanchâtres :
« Regarde, ça va fleurir ! au moins cinquante boutons au-dessus de nous, dans la tonnelle, et autant autour de la fenêtre !
– Le fils sera bien étonné quand il viendra !
– Je vais inviter les voisins pour dimanche ! »
Au matin, le facteur passa et prit la lettre.
« Bé vrai ! dit-il, ce que c’est d’une clématite ! Personne n’en a vu la pareille depuis l’échelle de Jacob, pour sûr, monsieur Rouspignol ! »
Ils riaient.
« Permettez que je m’en cueille un brin ? »
Le facteur en coupa une pousse et une sève laiteuse en coula, à grosses gouttes. Il s’essuya la main.
« Hein ? des fois que ce serait du poison ? »
Marcelline s’amusait.
« Regardez ! Nous aurons cent fleurs ! »
Le lendemain matin, un odeur merveilleuse emplissait l’air. Les fleurs épanouies, d’un blanc verdâtre, se balançaient, grandes comme des lustres, aux rameaux sombres comme un million de tubéreuses.
« Que j’en ai mal à la tête, fit Marcelline. Viens sous la tonnelle pour regarder les autres, si elles sont écloses aussi. »
Comme tous les matins, ils prirent le café autour de la table de bois, devant la maison, à l’ombre, en regardant l’admirable paysage.
« J’ai comme sommeil, » fit Robert.
*
En ville, la lettre décrivant la plante merveilleuse fit le tour des amis ; personne ne voulut attendre le dimanche et, dès le samedi, une cohorte de trente voitures monta, portant le rire et les provisions à la maisonnette des vieux Rouspignol.
Depuis le grand tournant de la route stratégique, les klaxons joyeux cornèrent bruyamment ; mais nulle voix ne leur répondit. Un spectacle angoissant les accueillit en haut.
La tonnelle était écroulée sous le poids de la plante antédiluvienne et gigantesque. Une odeur effroyable s’élevait de l’amas de lianes, malgré le parfum entêtant des centaines d’immenses fleurs blanches.
Entre les feuilles énormes, on apercevait encore un morceau d’étoffe à côté d’une chaise. Des cadavres d’oiseaux et d’insectes étaient tombés partout…
Atterrés, les gais compagnons se regardaient, n’osant comprendre. Un automobiliste s’en retourna pour avertir la police par téléphone, du poste douanier de la Dent-du-Mont.
Un mouchoir mouillé en travers du visage, les hommes attaquèrent, à la hache, la liane aux effluves mortels. Des jets de sève laiteuse giclaient sous leurs coups, causant des brûlures. Des vrilles grosses comme des couleuvres s’abattaient sur les travailleurs et ligotaient leurs membres. Des gousses énormes, remplies d’ovules noirs, pendaient déjà de tous côtés, jetant au soleil les graines effroyables.
Les cadavres en décomposition des époux Rouspignol furent retrouvés sous ce qui avait été la tonnelle. Mais la plante avait aussi envahi, écrasé la maison. Le fils Rouspignol traîna les cadavres de ses parents de l’autre côté de la route, à l’ombre d’un chêne-vert.
« Apportez des herbes, fit-il, en réprimant ses sanglots. Et videz vos bidons. Vous redescendrez au frein. »
Pris de haine pour la plante démoniaque qui ressuscitait déjà de tous côtés, les hommes regardèrent les pousses lisses et vertes oscillant avant de s’abattre sur ce qui vivait encore… Ils obéirent.
Mais avant de jeter l’allumette, le fils voulut chercher quelques souvenirs dans la maisonnette branlante. La plante ne lui en laissa pas le temps. Une dernière ruée des vrilles agrippantes et la petite maison blanche s’abattit comme un château de cartes. Alors, le fils Rouspignol sortit son briquet, fit flamber un journal et le jeta sur les ruines.
En ce moment, les flammes jaillirent, plus fortes que la plante qui jeta en vain ses fusées de sève et ses vrilles étrangleuses pour se défendre, dans une puanteur atroce.
Quand la police arriva, elle trouva un brasier fumant et pétillant, ayant déjà réduit en cendres l’extraordinaire liane méphitique et gagnant la prairie. Il fallut arrêter l’incendie qui menaçait les forêts.
Sur la route, les joyeux compagnons, montés pour une partie de rire, entouraient, en larmes, les cadavres hideux des vieux amateurs de plantes rares.

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(Félicie de Baillehache, « Les Mille et un matins, » in Le Matin, cinquante-troisième année, n° 19095, mercredi 1er juillet 1936 ; « Nos Contes, » in Le Petit Marseillais, soixante-dixième année, n° 25369, mercredi 8 décembre 1937 ; cette nouvelle a été recueillie dans l’anthologie de Marcel Berger, Les plus Belles Histoires de peur, Paris : Éditions Émile-Paul Frères, 1942. Illustrations de Virgil Finlay)
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