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Gravures de W. L. Taylor et A. Buhler illustrant The Wreck of the Hesperus de Henry Wadsworth Longfellow, New York : E. P. Dutton & Co., 1889
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Gravures de W. L. Taylor et A. Buhler illustrant The Wreck of the Hesperus de Henry Wadsworth Longfellow, New York : E. P. Dutton & Co., 1889
J’APPRENDS à l’instant la mort d’André Breton. Les hommes de cette sorte ont toujours été rares ; dans les années à venir on s’apercevra qu’ils se feront plus rares encore, et nous aurons bonne mine devant nos machines électroniques où manquera toujours un brin de violette.
Lui n’avait cessé d’être à la pointe de l’éclair.
Ses dernières années furent un peu amères, j’imagine. Ce curieux amalgame que l’on nomme le public s’était détourné de lui, sans deviner à quel point il demeurait présent ; et puis il souffrait de voir piétinées la plupart des valeurs qui avaient constitué ses raisons de vivre, mais il ne se plaignait pas.
La dernière fois que je l’ai vu, rue Fontaine, nous avons parlé des voyages sur la lune et il m’a dit : « Ils vont la souiller. » La souiller, sans plus. Moi, bien sûr, j’aurais employé un terme beaucoup plus grossier, mais il conservait sa politesse même dans l’extrême dédain.
Nul n’ignore que les proses les plus somptueuses de la langue française c’est dans son œuvre qu’il faut les chercher, mais André Breton n’était pas là seulement : si quelqu’un vous a jamais fait signe, par-dessus le mur et la porte basse, par-delà le petit pont mystérieux, c’est bien lui. Ce signe, toutefois, il ne l’adressait qu’à ceux qui se souvenaient encore des trésors de l’école buissonnière, qui croyaient en la nécessité d’aller voir de l’autre côté.
Nous sommes quelques-uns qui penserons à lui, par les nuits claires, entre la tour Saint-Jacques et la rue Nicolas Flamel.

Dessinée en 1937, cette œuvre d’André Breton est un hommage à une belle inconnue.
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(André Hardellet, « André Breton, » in Le Collectionneur français, deuxième année, n° 18, octobre 1966. L’objet-poème illustre l’article ; la photographie d’André Breton fait partie d’une série de photomatons pris vers 1929, et destinés à encadrer le tableau de René Magritte, « Je ne vois pas la femme cachée dans la forêt »)
« Une histoire de fantômes ! dit le Dr Legrand, tandis que, mêlé à la fumée odorante des havanes, le parfum troublant des roses montait dans l’air pur de ce soir d’été ; oui, j’en connais une authentique, tragique aussi, qu’une suite de curieuses coïncidences, me permit d’observer moi-même dès le début.
À la réflexion, je puis vous le dire sans danger, car, à présent tous les acteurs de cette étrange histoire sont morts ou disparus. »
Tout pensif, le célèbre médecin s’arrêta, comme pour rappeler ses souvenirs ; ses yeux perçants et mobiles fixèrent un moment le ciel nocturne, puis revinrent se poser sur ses compagnons.
Il y avait là, entre le Dr Legrand, médecin des Hôpitaux, et le comte Sarrosoff, un Russe épris du mystère, plusieurs notabilités de l’Art et de la Science Européenne.
Le dîner annuel que le grand seigneur russe donnait à ses amis, s’achevait.
Les convives se groupaient sur la terrasse de la villa, autour d’une table en bois de rose, où était servi le moka parfumé.
Presque sous les murs de la terrasse, les flots de la Méditerranée venaient doucement mourir, et chantaient leur éternelle chanson ; au large, c’était l’admirable spectacle, tant de fois décrit. La mer immobile, le ciel sans nuages, l’atmosphère idéale, la lune noyant toutes choses dans une sorte de brouillard argenté.
« À l’époque où remonte mon histoire, continua le docteur, je débutais à peine et j’occupais un petit appartement sur la rive gauche, près des quais.
Mes journées s’écoulaient entre l’étude des maladies nerveuses que je poursuivais avec passion et l’attente souvent vaine des clients. J’eus la chance, un matin, d’éviter une chute grave au célèbre professeur X…, qui, dès lors, me prit en amitié, s’occupa de moi activement et me fit faire, entre autres, des remplacements à sa maison de santé de Neuilly. C’est là que débute mon histoire.
J’étais donc de service un matin et, ma visite terminée, je me disposais à partir, lorsqu’on frappa à la porte ; un infirmier se présenta :
« Monsieur le docteur, me dit-il, il y a là une femme, désespérée ; son enfant est, paraît-il, évanoui dans une maison voisine. Elle ne peut trouver de médecin, et demande de l’aide ; que faut-il faire ? »
Je fis répondre à cette femme que j’étais prêt à la suivre, et elle m’entraîna rapidement au dehors.
Tout à côté, une rue franchie, la femme s’arrêta.
J’avais devant moi une vieille grille, autrefois dorée. On apercevait, au travers des barreaux, à moitié caché par la végétation touffue d’un jardin abandonné, un petit pavillon qui me parut dater de la fin du XVIIIe siècle.
L’aspect en était plutôt sombre, presque effrayant ; une indéfinissable tristesse, un sentiment vague d’épouvante émanaient de ces vieux murs, malgré la lumière d’un beau jour, malgré le ciel bleu sur lequel tranchait le toit d’ardoises mansardé.
Rapidement, chassant, d’un effort, cette mauvaise impression, je suivis la jeune femme en pleurs qui m’introduisit dans une grande pièce pauvrement meublée, au rez-de-chaussée. Sur un petit lit, un enfant de six ans gisait étendu. Noyée dans ses cheveux blonds, sa tête penchait légèrement en arrière, les yeux bleus, vitreux, étaient à moitié fermés ; le nez pincé et livide, la bouche entrouverte. Un examen attentif était, hélas ! inutile ; au premier coup d’œil, je reconnus la mort.
Le pauvre enfant était déjà froid ; ses petits bras raidis semblaient vouloir repousser une apparition terrifiante. Mon regard éclaira la mère qui s’écroula sur le petit cadavre en sanglotant éperdument.
J’attendis longtemps, n’essayant pas de consolations superflues et, mot par mot, j’appris de la malheureuse que son fils s’était endormi la veille en parfaite santé, et qu’elle l’avait trouvé le matin insensible et froid. Elle avait cru à un évanouissement et était aussitôt sortie pour chercher du secours.
Dans l’intérêt de mon récit, continua le praticien, il vous suffit de savoir que l’autopsie ne révéla en aucune façon le secret du mystère. Nul organe vital n’était attaqué ; seule, la force nerveuse, ce que Baunis appelle « la force neurique rayonnante, » semblait avoir été soutirée par une étrange et puissante machine pneumatique ; l’enfant s’était éteint comme une lampe privée d’huile, tout était intact en lui.
Des jours passèrent, la famille éprouvée avait déménagé et les portes du pavillon tragique s’étaient refermées.
Malgré moi, cette mort me préoccupait. Forcé de passer chaque jour devant la maison, le désir d’en savoir davantage me hantait de plus en plus, si bien qu’un jour, j’entrai de mander au gardien qui habitait une petite construction près de la grille, la clef du pavillon. Cet homme, qui, d’ailleurs me connaissait, me la remit avec une certaine hésitation. L’ex pression de ses traits me parut même si bizarre que je résolus de l’interroger après ma visite. Je traversai vivement le jardin autrefois sablé, maintenant envahi par les herbes sauvages, et j’entrai. Aussitôt, comme la première fois, la même impression étrange s’empara de moi ; c’était une angoisse vague ; une pression mystérieuse sur le cœur, une difficulté extraordinaire de respiration, un commencement d’épouvante sans cause…
Je me trouvai dans un couloir dallé et terminé par une porte vitrée, donnant sur le jardin. Au fond, à gauche, un escalier de bois montant au premier étage. À droite, une grande porte à double battant, portant encore des traces de sculptures dorées et surmontée d’un panneau peint, aux personnages effacés. À gauche, près de l’entrée, la porte de la chambre mortuaire. J’entrai ; c’était une grande pièce carrée à deux fenêtres. Au fond, une cheminée de marbre blanc surmontée d’une glace au cadre terni, dont la surface verdâtre, semblait vieillie et morne d’avoir reflété tant de souffrances humaines. Le parquet était en mauvais état ; les murs, très épais, étaient recouverts de vieilles tapisseries disparates qui, par endroits, tombaient en lambeaux. Je remarquai une alcôve vide et une sorte de grand placard pratiqué dans l’épaisseur de la muraille. À droite de l’alcôve, une petite porte.
J’ai toujours été sensible à ce que l’on pourrait appeler l’action occulte des choses sur l’organisme humain, et mon malaise augmentait, malgré ma volonté. Debout au milieu de la chambre, je fixais involontairement les yeux sur l’eau verte de la glace, et peu à peu, je cessai d’y apercevoir mon image, et moi, moi le médecin sceptique, je crus voir s’y refléter… un fantôme… deux yeux en même temps si furieux et si tristes, d’une tristesse surhumaine, seuls très visibles dans un visage moins bien formé. Je haussai les épaules et détournai la tête avec effort. Je sortis rapidement au grand jour et, en respirant l’air frais du matin, ma gêne disparut entièrement.
Le concierge était là, m’attendait et paraissait inquiet. Je lui remis la clé et son pourboire.
« Monsieur n’a pas l’intention de louer, me dit cet homme, d’un ton presque suppliant ; monsieur n’a pas d’enfant ?
– Non, non, je ne veux pas louer, mais je voulais revoir l’endroit où est mort cet enfant l’autre jour.
– Ah ! tant mieux, soupira-t-il d’un air radieux ; j’en ai assez, moi, de ces enterrements d’enfants ; c’est terrible aussi, monsieur, pensez que, depuis dix ans, c’est le huitième enfant mort en une nuit, et sans maladie, et il paraît qu’avant moi, c’était la même chose. Si le propriétaire persiste à louer, moi, je m’en irai ; j’aime mieux risquer la misère que de voir ainsi mourir tant d’innocents !
– Comment ! dis-je, vous ne vous trompez pas ? la pièce a-t-elle été désinfectée ?
– Mais oui, monsieur, chaque fois, et soigneusement, je vous en réponds, on n’a rien négligé et, cependant, tout enfant couchant dans cette chambre est toujours mort en une nuit et sans maladie apparente, pendant son sommeil ; et tous ont le même geste d’effroi, la même expression d’angoisse. Aussi loue-t-on difficilement, et à de pauvres gens seulement. »
Il se tut.
Je m’éloignai tout pensif, après avoir remercié le brave homme.
Une enquête discrète dans le quartier me permit d’acquérir la certitude qu’il n’avait rien exagéré. Tout était exact.
À cette époque, je n’avais aucune notion d’hyperphysique, et vous savez avec quel soin, même aujourd’hui, je suis obligé de cacher mon opinion sur l’occulte et sa merveilleuse synthèse. Aucune méditation, aucun effort, ne pouvaient donc éclaircir pour moi l’angoissant mystère.
Les années passèrent, continua le docteur Legrand. Le souvenir de ces morts bizarres s’effaçaient peu à peu, mais cependant pas entièrement, et, de temps en temps, lorsque les circonstances me ramenaient à Neuilly, j’allais jeter un coup d’œil sur le pavillon qui n’avait pas été loué depuis. Je n’aurais probablement jamais eu l’explication de ces faits étranges, si une coïncidence qui, à bien réfléchir, est peut-être en elle-même aussi extraordinaire et qui a été le début de mes études occultes, ne s’était présentée il y a une dizaine d’années.
J’avais accepté de soigner un vieux prêtre recommandé par des amis, et qui n’avait, du reste, aucune maladie que ses 80 ans. Je m’étais pris d’amitié pour lui, et nous discutions parfois longuement sur les éternels problèmes de la conscience, de la survie et de la responsabilité humaine. Nous n’étions pas souvent du même avis et, en matière de religion romaine surtout, nos esprits étaient loin de s’entendre.
Cependant, je lui accordais certains beaux côtés de la vie ecclésiastique et, entre autres, l’admirable énergie, la belle ténacité que les prêtres, même les plus mondains, mettent, et ont mis de tous temps, à garder le secret de la confession.
« Oui, me disait un jour mon vieil ami, il n’y a pas d’exemple qu’un prêtre, même tombé, l’ait trahi, et parfois, cependant, il donne lieu, ce secret, à de biens pénibles luttes de conscience. Après ma mort, je vous ferai parvenir des pages de notes, parmi lesquelles vous trouverez la relation réellement tragique d’une des plus terribles situations où je me sois trouvé dans ma longue existence. Vous devrez garder ce secret pendant 10 ans après ma mort, mais à ce moment, il n’y aura plus aucun inconvénient à ce qu’il soit connu. »
Quelques mois après, je reçus, presque en même temps, la nouvelle de la mort de mon vieil ami, et un assez volumineux paquet.
C’étaient des notes, des plans de conférences, d’intéressantes études théologiques, des traductions de latin et de grec, et d’hébreu.
Mon attention fut attirée par une enveloppe sur laquelle étaient écrits ces mots : « Pour le docteur X…, à ouvrir après ma mort. »
Le souvenir de notre dernière conversation me revint brusquement ; je pris connaissance du document et vous comprendrez toute la stupéfaction que j’éprouvai en présence d’un des plus extraordinaires enchaînements du capricieux Destin qu’il m’ait été donné de rencontrer. Vous me comprendrez dès que vous aurez entendu la lecture de ce dramatique récit qui paraîtrait bien plus vraisemblable au XIIIe qu’au XIXe siècle. »
Le docteur tira de son portefeuille un papier jauni qu’il déplia, et il lut :
« Près de paraître devant Dieu, écrivait le vieux prêtre, je me sens poussé par une force surnaturelle à écrire la rédaction de l’événement le plus tragique de mon existence. Peut-être est-il dans les desseins de la Divine Providence que ce récit ait un jour son utilité : j’ai consacré ma vie à réaliser le vrai en moi et autour de moi ; de plus, les mourants ne mentent pas ; je n’ai donc pas besoin d’affirmer l’exactitude minutieuse de ce qui suit.
J’ai aujourd’hui, 1er janvier 1912, quatre-vingt-dix ans, je suis sain d’esprit et, si mon corps est fatigué, ma mémoire est plus sûre que jamais. Mais, pour certaines raisons, je ne veux pas fixer de dates exactes à ce récit.
J’étais alors tout jeune prêtre, et j’avais été nommé vicaire à la petite paroisse de X… près de Paris.
Le curé s’étant un jour absenté dès le matin, j’étais seul dans le petit jardin du presbytère ; il pouvait être huit heures du soir et la nuit était proche. J’allais rentrer, lorsque la petite clochette de la barrière tinta doucement, et je vis accourir un enfant du pays porteur d’une lettre ainsi conçue :
« Monsieur le Curé de X… est instamment prié, au nom de la charité chrétienne, de venir donner les secours de la religion à un mourant.
Il trouvera, au détour de la route, une voiture ; qu’il veuille bien y monter. »
« Qui t’a remis cette lettre ? demandai-je à l’enfant.
– C’est un monsieur dans une voiture, monsieur l’abbé. »
Je réfléchis un instant, et malgré le côté mystérieux de cette convocation, peut-être même à cause de lui, car j’étais très jeune, j’allai prendre le nécessaire à la sacristie et sortis sur la route. La nuit était venue, et ce fut avec certaines difficultés que je trouvai la voiture dont les lanternes étaient éteintes. Je m’approchai ; la portière s’entrouvrit, une main me fit signe de monter et aussitôt les chevaux partirent au galop.
La plus profonde obscurité régnait dans l’intérieur de la berline ; un peu ému, j’entendis une voix douce, me dire à l’oreille :
« N’ayez aucune crainte, monsieur le curé, vous ne courez aucun danger, mais il ne faut pas que vous sachiez où nous allons. Il est nécessaire que vous vous laissiez bander les yeux.
Si vous hésitez, sachez qu’une créature humaine va, par votre faute, mourir sans être réconciliée avec Dieu. »
Au même moment, je sentis un bandeau de soie m’entourer le front et me fermer les yeux.
Puis ce fut le silence ; la voiture roulait toujours. Il est très difficile dans l’état où je me trouvais d’évaluer le temps ; cependant, il me semble que deux heures au moins s’étaient écoulées, lorsqu’enfin les chevaux s’arrêtèrent. On me fit descendre ; je sentis le sable sous mes pas, et ma joue fut effleurée par une branche humide.
Une porte grinça ; je franchis le seuil, et on m’enleva mon bandeau… J’étouffai avec peine un cri d’effroi !…
« Comment rendre cette terrible scène ? Ce n’est pas que j’aie rien oublié ; tous les détails, après tant d’années, sont encore présents à ma mémoire, mais je ne sais comment en faire comprendre l’horreur !
Je me trouvais au centre d’une assez grande pièce à deux fenêtres, complètement aveuglées par d’épais rideaux de velours noir. Devant moi, une cheminée de marbre blanc surmontée d’une glace ancienne. À ma droite, une alcôve, et, à côté, un grand placard, sorte d’armoire pratiquée dans le mur. La lumière d’un grand candélabre à nombreuses bougies éclairait. Au fond de ce placard, les traits terrifiés d’un homme jeune encore, aux yeux noirs, agrandis par l’épouvante. Il ne criait pas, mais une sueur d’agonie coulait sur son front ; la tête seule paraissait encore, et le corps maintenu droit dans une maçonnerie toute fraîche… était déjà muré.
À gauche, deux hommes vêtus de noir et soigneusement masqués se tenaient immobiles.
Je fermai les yeux pour ne plus voir le terrible spectacle ; la même voix douce, certainement déguisée, me les fit brusquement ouvrir :
« Monsieur le curé, ne cherchez jamais à savoir où vous êtes et qui nous sommes, vous n’y parviendriez pas. Nous sommes des justiciers et non des assassins. Nous nous éloignons un instant ; entendez en confession celui qui va mourir et récitez pour lui les prières des agonisants. N’essayez pas de changer quoi que ce soit à notre décision, ce serait inutile ; remplissez le devoir de votre ministère. Faites vite. »
Que pouvais-je faire, seul, dans un endroit inconnu ? Ces deux hommes jeunes, énergiques, évidemment armés, apparaissaient animés de la plus sombre résolution. Néanmoins, j’essayai de les attendrir, ce fut en vain.
Je m’approchai alors du malheureux emmuré, et lorsque, 10 minutes plus tard, il cessa de parler, je savais tout, mais le terrible secret restera à jamais enseveli au plus profond de ma conscience de prêtre.
Rapidement, on me banda les yeux, on me porta presque jusqu’à la voiture, car mes forces m’abandonnaient.
Au moment où je quittais la chambre, un des hommes se baissait, plaçait les pierres et continuait le lugubre travail… Un ou deux cris terribles, bientôt étouffés, pendant qu’on m’entraînait, et ce fut tout…
Nous partîmes, et quelque temps plus tard, j’étais de retour à la cure de X…
Je n’avais pas promis de ne rien tenter pour découvrir la mystérieuse maison du crime. Aussi, après avoir pris conseil de mes supérieurs, je courus faire ma déclaration à la justice, en gardant, bien entendu, le secret de la confession.
Tout fut inutile. Vainement on m’interrogea, vainement, les recherches les plus minutieuses furent entreprises ; jamais le moindre indice ne fut trouvé.
Les coupables qui certainement appartenaient aux plus hautes classes de la Société, demeurèrent toujours à l’abri de la Justice humaine. Puisse la Justice divine ne pas leur demander un compte trop sévère de leur acte dont je connais le mobile, et que je ne puis m’empêcher, non d’excuser ni d’absoudre, mais peut-être, en me plaçant au seul point de vue humain, de ne pas trouver entièrement incompréhensible. »
« Telle fut, mes amis, l’étrange révélation, dont la lecture me plongea dans la stupéfaction la plus grande, dit le docteur Legrand, en replaçant le document dans son portefeuille.
Vous le devinez sans doute, ce qui m’étonna le plus, ce ne fut pas le crime en lui-même, bien que rare et extraordinaire, mais la description de la pièce où il avait eu lieu !
J’eus instantanément la certitude intérieure que cette chambre à alcôve, je la connaissais et qu’elle se trouvait dans le pavillon de Neuilly ! Pourquoi ? Je n’en savais rien. Je luttai longtemps avec moi-même et je ne sais quelle aurait été l’issue de ce combat entre ma raison et mon intuition, si je n’avais fait, précisément à cette époque, la connaissance du docteur Suppa, le chef du mouvement occulte et spiritualiste en France.
Il m’avait intéressé en me prouvant d’abord, par des faits, la supériorité de la médecine dosimétrique et de l’homéopathie, et en m’enseignant la médecine mentale véritable. Puis il m’avait initié à l’étude de la philosophie occulte et de la synthèse traditionnelle.
Un jour, nous étions réunis chez lui à Auteuil, et nous avions examiné des documents se rapportant à la question du vampirisme. Preuves en mains, il m’avait convaincu que rien au monde ne peut être plus certain si l’on admet le témoignage humain : procès-verbaux des enquêtes judiciaires, récits signés et légalisés des témoins, et cela en très grande quantité. Vous savez tous en quoi consiste ce phénomène troublant et terrible : À la mort du corps grossier, un lien subsiste entre lui et le double. Ce dernier, entraînant une bonne partie de la matière éthérique et de la matière physique, pénètre dans certaines maisons et s’attaque de préférence aux enfants.
Il approfondit leur sommeil et, par une aspiration indescriptible, soutire la force vitale et, même, une bonne quantité du sang de leur victime ; puis il retourne vers le cadavre et y puise les fluides physiques nécessaires à la continuation de la macabre et mortelle besogne.
Parfois, l’action des vampires est ressentie au seul endroit où est déposé le corps ; parfois, ils jouissent d’une certaine liberté et peuvent s’éloigner.
On met un terme à leurs forfaits en enfonçant un pieu dans le cœur, et en brûlant le cadavre ; enfin, en certains cas, le phénomène cesse de lui-même pour des raisons inconnues.
Nous prolongeâmes fort tard notre causerie ce soir-là, car je voulus raconter l’histoire des morts d’enfants, et celle de l’emmuré. Je lui dis comment, malgré moi, j’établissais un lien entre elles et comment, sans raison valable, je pensais que la chambre de l’emmuré était la même que celle de la villa de Neuilly.
Mon maître réfléchit un moment et me dit qu’à son avis, il pourrait être utile de s’en assurer. Le propriétaire fut mis au courant dès le lendemain et, quelques jours après, les recherches furent entreprises dans la fameuse chambre hantée.
Le placard ouvert, on mit bientôt à jour une maçonnerie, moins ancienne que celle du mur et, après plusieurs heures de travail, le cadavre momifié d’un homme apparut.
Les vêtements étaient tombés en poussière. Le squelette avait encore la peau sur toute son étendue. Cette peau était entièrement racornie et sèche, et les organes splanchniques n’existaient plus.
Ainsi tout était vrai ! Je ne m’étais pas trompé et nous nous trouvions bien dans la chambre du crime où, vers 1852, avait eu lieu la scène dramatique racontée par le vieux prêtre. Le mystère était éclairci, au moins en ce qui concernait la mort subite des enfants.
Le vampirisme avait été, dans ce cas, restreint à la chambre même et seuls des organismes faibles en avaient ressenti la funeste influence. »
Un silence impressionnant accueillit les dernières paroles du docteur Legrand ; la nuit s’était voilée au loin derrière d’épais nuages…
« Avec ce que nous ne savons pas, dit l’un des convives, on construirait un monde. »
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(Georges Phaneg, in Le Voile d’Isis, revue mensuelle d’études ésotériques, psychiques et divinatoires, vingt-deuxième année, troisième série, n° 29, mai 1912 ; Alphonse Legros, illustration pour « Le Chat noir » d’Edgar Allan Poe, c. 1860-61)
I
Il est fatigant de jouer pendant des heures entières. Et mon esprit ne fut jamais capable d’accorder une attention très longue aux batailles de mes soldats ou aux ruades de mon cheval César. Il aimait, au contraire, vagabonder sans contrainte et sans but en d’imaginaires pays merveilleux, que me dépeignait la vieille Julie dans toutes ses histoires, et où je vivais avec délices. À tel point, qu’oubliant les plus graves occupations de la journée, celle de donner à César son avoine quotidienne ou simplement de prendre mon goûter, je me couchais sur le tapis du petit salon, les yeux grands ouverts et le front plissé, pour mieux suivre ma promenade. Souvent alors, j’entendais ma grand-tante Rose qui murmurait à maman, de sa petite voix presque basse :
« Comme il ressemble à Jérôme ! »
Et ses beaux yeux devenaient tristes.
Longtemps, j’ai ignoré ce qu’elle voulait dire. Et les questions qu’à plusieurs reprises je posai à la vieille Julie n’amenèrent jamais que cette phrase, toujours pareille et dite avec assurance :
« Ce pauvre petit, tout de même ! »
Elle se taisait ensuite, contrairement à son habitude qui était de parler beaucoup ; et, par elle, je ne sus rien. L’audace me décida : je résolus de m’adresser à tante Rose elle-même. Et un jour, comme je lui demandais :
« Tante Rose, à qui dis-tu que je ressemble ? » ce qui manqua de franchise, car « Jérôme » ne quittait guère ma mémoire, elle me répondit en hochant la tête :
« Mon chéri, c’est à un petit garçon qui fut le frère de ta maman. Il était très gentil et très sage. Et il avait des boucles aussi jolies que les tiennes, » ajouta-t-elle en caressant ma chevelure.
Je la priai de me dire où il se trouvait et si, comme mon oncle Albert, il voyageait dans le pays des nègres. Elle secoua la tête.
« Il a été malade, mon Jeannot, très, très malade. Et puis… »
Mais Julie entra, tenant son livre de comptes pressé sur sa poitrine, et chassa, par des questions culinaires, les souvenirs de tante Rose.
Ce que je venais d’entendre piqua ma curiosité plus encore que ma complète ignorance ne l’avait su faire. Je m’enquis de tous côtés et peu à peu j’appris que Jérôme – d’une année plus jeune que maman – était mort à huit ans et demi d’une angine qu’il avait contractée au cours d’un voyage, et malgré les soins angoissés de ma grand-mère. Elle-même ne put résister à la fatigue et au chagrin que lui causa cette perte, et mourut trois semaines après lui.
Je conçus de cette histoire un grand effroi. La pensée que je ressemblais à un petit garçon mort me poursuivit durant de longs jours. Ce qui me terrifia aussi fut le nom de cette maladie mystérieuse et dont je ne pouvais dire qu’une chose : qu’on en mourait. Sans cesse, je me répétais : « Je suis comme Jérôme, je vais mourir, j’ai une angine. » Et ne sachant pas d’où l’on souffre quand on a une angine, je souffrais de tout mon corps.
L’âge même de Jérôme ajouta son mystère à ma crainte. Je venais d’avoir six ans. Et l’incertitude où je me trouvais de placer six ans par rapport à huit ans et demi fut une vraie torture. Était-ce avant ou après ? Un soir enfin, j’en posai avec hardiesse la question à ma mère. Elle me traita en riant de grosse bête, et me dit que c’était après, et qu’il y aurait encore deux grandes années avant que je ne les eusse. Cette assurance, venue de l’être que je chérissais le plus, me donna une joie telle, que je bondis sur les genoux de maman et que je l’embrassai à l’étouffer, sans qu’elle pût rien comprendre à mon élan, ni rien faire que répondre à mes caresses. J’en oubliai la mort, l’angine et le petit Jérôme. Je dansai et je courus comme un fou ; la vieille Julie me regardait avec stupeur et ne reconnaissait plus son Jeannot, si raisonnable de coutume. Et je chantai, et quand on m’eut couché, je m’endormis en murmurant : « Encore deux ! Encore deux ! » Car un enfant seul peut croire avec confiance en la longueur des années, et il faut avoir vécu pour connaître et sentir la fuite impalpable des jours…
II
L’automne amena un grand changement dans notre vie. En rentrant du collège, un matin, mon père, tout joyeux, nous annonça qu’il était nommé professeur de seconde au lycée de Versailles. Nous avions huit jours pour nous y rendre. Très vite, il fallut nous préparer à partir et à quitter – pour mes parents, ce fut à jamais – la bonne ville d’Alençon, où ils se connurent et se marièrent, et où je naquis. Ma mère en éprouva un profond chagrin ; mais elle le cachait soigneusement pour que le plaisir de mon père ne fût pas troublé. Pourtant, elle ne parlait plus, durant les repas de cette dernière semaine, et si elle écoutait, c’était avec tristesse. Et le soir, quand elle se penchait sur moi pour me souhaiter la bonne nuit, j’apercevais dans l’ombre des yeux pleins de larmes qui brillaient doucement. Pour moi, les préparatifs me donnaient beaucoup de distraction ; je ne quittai pas un seul instant ces demi-dieux, velus et à la voix tonnante, qui descendaient en un tournemain les meubles et les malles. Et leur compagnie me fut une source inépuisable d’admiration réjouie.
Le dimanche, à la nuit tombée, nous partîmes. Dans l’omnibus qui nous conduisit à la gare, puis dans le wagon, malgré ma résolution de jouer au contrôleur, je dormis à moitié. Non que j’eusse sommeil ; mais je ne pouvais garder mes yeux ouverts. D’eux-mêmes ils se fermaient. Et de plus, tous les bruits du train se fondaient en un curieux murmure. Parfois, cependant, j’arrivais à saisir une phrase ou quelques simples mots. Maman dit à deux reprises :
« Jeannot ! réveille-toi, mon Jeannot ! »
Je n’en fis rien. Ce n’était pas de ma faute : pourquoi mes yeux se fermaient-ils ? Je m’étais blotti contre l’épaule de la vieille Julie, qui soupirait de temps à autre :
« Ce petit, tout de même ! »
Il me parut bien lui avoir entendu déjà prononcer cette phrase ; mais en quelle occasion ? Je n’eus pas la force de me le rappeler. Puis, mon père, qui parlait à peine, remarqua :
« Cet enfant n’est pas bien. »
La petite voix de tante Rose répliqua sévèrement :
« Il est fatigué, voilà tout. Au lit, sitôt arrivé, et demain il n’y paraîtra plus. Vraiment, vous vous frappez sans aucune raison. »
Il était fort avant dans la nuit quand nous débarquâmes à Versailles. Les cris des employés, les portières qui claquaient en coup de fouet, les lumières de la gare et l’agitation de ma famille me tirèrent un peu de mon demi-sommeil ; mais dès qu’on m’eut installé dans le vieux fiacre, qui nous entraîna, gémissant, vers notre nouvelle demeure, je m’assoupis encore. Je n’arrivais plus à tenir ma tête droite, tant je la trouvais lourde. Et mes épaules et mes genoux se brisaient à chaque cahot de la voiture.
La vieille Julie suivit les conseils de tante Rose. Sitôt arrivés, elle me prit dans ses bras, laissant mes parents s’occuper du cocher et des bagages, et sonna ; une grande femme vint ouvrir, tenant une lampe. Julie murmura :
« Je vous salue bien, Madame la concierge. »
La grande femme répondit d’un air entendu :
« Ah ! c’est pour le troisième ! »
Puis elle nous précéda dans un large escalier noir, traversa des pièces vides et sombres, et parvint dans une chambre où je retrouvai avec stupeur mon petit lit. Julie me déshabilla sans un mot, m’embrassa vite pour rejoindre son travail, et s’en fut. La grande femme partit également. Je perdis tout à fait conscience.
Je m’éveillai à cinq heures du matin, en hurlant. Mes parents accoururent et me trouvèrent la figure très rouge et les mains accrochées aux lèvres. Je pleurais :
« Maman, maman, j’ai mal dans la bouche. »
On s’affola. Ne connaissant aucun docteur dans la ville, mon père dut à nouveau déranger la concierge pour qu’elle indiquât le plus proche.
« C’est, dit-elle, M. Tilleul, un peu plus bas dans l’avenue, au 64. »
Julie se précipita et revint avec un gros homme, triste et chauve. Il toucha mon poignet, étudia ma gorge – ce qui ne fut pas une simple affaire – et déclara enfin :
« Ce petit bonhomme a pris froid dans le va-et-vient de vos préparatifs. Il est en train de « faire » une angine. Voyez sa température. »
Machinalement, je murmurai une phrase, oubliée depuis longtemps et que ma mémoire soudain retrouvait : « J’ai une angine, je vais mourir, je suis comme… » Je poussai un cri ; une réflexion venait de s’imposer à moi, énergique et brutale. Il n’y avait pas deux grandes années entre six ans et huit ans et demi. C’était faux, complètement, puisque j’étais comme Jérôme. Mon désespoir n’eut pas de bornes. Mais ce qui me coûta le plus, ce ne fut pas de penser que j’allais mourir, tout de suite, comme « il » était mort, mais de savoir que maman avait pu me tromper.
III
Durant tout le jour, la fièvre augmenta sans cesse. Elle conduisait un long cortège d’apparitions étranges, qui tournaient autour de mon lit en se tenant par la main et en chantant. Je ne parvenais pas à comprendre leurs paroles, mais la mélodie un peu monotone de leurs voix atténuées m’engourdissait doucement, comme les berceuses de Julie.
La nuit vint. La ronde se défit et disparut. Mes paupières, malgré leur fatigue incroyable, se soulevèrent un peu. Du haut d’une console, une petite veilleuse tremblante éclairait à peine maman, qui sommeillait dans un fauteuil. Sa chère figure s’était tirée. J’aurais voulu courir à elle, et caresser son front pour en chasser la fatigue et l’ennui. J’aurais voulu surtout lui dire combien je lui pardonnais ses paroles inexactes : elle paraissait tant souffrir ! Mais je ne pouvais pas bouger. Mon corps semblait collé au drap. Et ma gorge m’étouffait, douloureuse et brûlante.
Je tournai la tête avec difficulté. Et mes yeux, ne sachant plus où se fixer, allaient se perdre à nouveau dans un rêve – quand tout à coup, je vis la porte qui lentement s’ouvrait.
Quelqu’un parut, et s’approcha. Il y eut un froissement d’étoffe sur le plancher nu. Bientôt, je distinguai une robe : elle ressemblait à celles que tante Rose m’avait montrées un jour avec émotion, parce qu’elles dataient de sa jeunesse. Les manches en étaient à gigot, et le satin jaune pâle qui la composait, semé de petits anneaux d’un jaune plus vif, mettait une tache claire dans l’ombre. La dame se pencha sur moi. Des boucles brunes, placées à l’ancienne manière, encadraient un visage aux traits doux et charmants. Et j’aurais cru voir soudain tante Rose rajeunie, si je ne m’étais souvenu qu’elle avait des yeux bleus, tandis que ceux-ci, qui me regardaient en souriant, étaient noirs. Je lui dis :
« Bonjour, Madame. »
Elle s’inclina plus encore et me baisa au front. Avec lenteur, ses belles mains soignées caressèrent ma gorge, et la douleur s’atténua. Alors, elles se posèrent sur mes yeux lourds. Je m’endormis.
On m’a dit plus tard que la journée suivante fut la plus mauvaise de la maladie ; je me souviens seulement de n’avoir pu articuler un mot, tant je souffrais. Et je souhaitais de toutes mes forces que la dame revînt, pour qu’elle me fît dormir encore. Car, sans nul doute, elle était fée.
Elle revint. Au même instant que la veille, la porte s’ouvrit sans bruit pour la laisser passer. La douleur seule m’empêcha de lui témoigner ma joie de sa nouvelle visite : elle sourit cependant, l’ayant saisie dans mon regard. Je sentis de nouveau ses lèvres sur mon front. Puis je la vis tirer de son petit sac un mouchoir, qu’elle plaça sur ma gorge. Il sentait bon. Je fermai les yeux pour mieux jouir de sa fraîcheur et de son parfum. Et tout à coup j’eus l’impression que je pouvais parler.
Mais comme si elle m’avait deviné, la fée mit un doigt devant sa bouche, qu’elle avait petite et mignonne. Elle reprit le mouchoir et, à reculons, me fixant toujours de ses yeux adorables, quitta la chambre.
Sans plus tarder, j’appelai à tue-tête ma mère, qui se réveilla en sursaut. Et, me pressant pour ne rien oublier, je lui racontai la visite de la nuit précédente et celle de cette nuit, et combien la fée était belle, et comment elle avait calmé ma douleur ; et que son mouchoir sentait bon ; et qu’elle ressemblait à tante Rose ; et que sa robe était jaune, avec des petits ronds. Maman éclata en sanglots et cria :
« Marcel, Marcel ! »
Mon père se précipita.
« Marcel, Jeannot est perdu. Il a le délire. Vite, il faut que M. Tilleul vienne, tout de suite, tout de suite. »
Et quand M. Tilleul entra, maman, qui ne cessait de m’embrasser en pleurant, gémit :
« Docteur, mon petit garçon va mourir ! »
M. Tilleul me considéra gravement, selon son habitude, et son gros visage montra de la stupeur. Maman, qui ne le quittait pas du regard, se jeta dans les bras de mon père.
« Tu vois, tu vois sa figure. Ô mon Dieu, mon Dieu ! »
Mon père voulut la calmer.
« Voyons, voyons, » soupira-t-il. Mais de grosses larmes glissèrent sur ses joues.
Alors, M. Tilleul se tourna vers eux, et dit :
« Vous vous méprenez, Madame, sur l’étonnement que m’inspire l’état de notre petit malade. J’avoue que ce début d’angine me donnait quelque inquiétude, d’autant plus que sa forme ne laissait pas d’être mauvaise. Et la journée d’hier me faisait croire qu’il faudrait, longuement et sans répit, lutter contre une évolution assez grave. Or, voici qu’à présent je trouve une gorge presque guérie, des pulsations rapides et égales, et des membres ayant recouvré leur souplesse. Vous m’en voyez surpris, mais agréablement. »
Maman se remit à sangloter. Mon père, très ému, secoua les mains du docteur en lui promettant une reconnaissance éternelle. M. Tilleul se défendit.
« Mais non, je vous assure. Croyez bien que je n’y mets aucune modestie exagérée ; mais, voulant être franc, je dois reconnaître que je n’y suis pour rien. Et si mes sentiments ne m’interdisaient toute croyance, je vous dirais, Monsieur, que voilà un miracle, simplement. »
Malgré tout, et sur la prière de ma famille, il promit de passer le lendemain.
« Ainsi, conclut mon père, nous serons plus sûrs… »
M. Tilleul s’inclina, et partit.
IV
Moi seul, je savais maintenant à qui je devais de guérir si vite. Mais je ne tentai plus d’associer maman à mon secret : car, heureuse de me savoir sauvé, elle n’eût fait, en cette occasion, aucun effort pour me comprendre. D’ailleurs, elle décida, le soir, d’abandonner son fauteuil et de se coucher. Je renfermai donc mes pensées et ma joie. Quelqu’un les connaîtrait (je savais bien qui !) et personne d’autre.
À la mi-nuit, un coup de vent me glaça. J’ouvris les yeux ; la porte était fermée pourtant, et la fenêtre. Je voulus m’expliquer d’où le froid pouvait venir ; mais je l’oubliai soudain, ainsi que le sommeil et que toute autre chose, parce que mon regard venait de découvrir, assise à la place de ma mère, la fée.
Elle tenait dans sa main gauche une petite tasse de porcelaine, blanche et translucide, où se dessinait une guirlande de fleurs. Et de l’autre main, elle en remuait régulièrement le contenu. J’éprouvai, en la considérant, une étrange impression de reconnaissance et d’amour. Et, ne sachant comment lui en donner la preuve, je hasardai :
« Madame, je voudrais bien vous embrasser. »
Elle se leva, et vint à pas lents jusqu’à mon chevet, sans quitter sa tasse. La tristesse de son regard détruisit d’un seul coup ma joie.
« Madame la fée, m’inquiétai-je, pourquoi vous avez de la peine ? »
Elle ne répondit rien, mais je sentis très nettement qu’elle pensait :
« Mon petit garçon, c’est parce que je ne reviendrai jamais plus. »
Alors, dans un élan de terreur et de tendresse, je me jetai violemment contre elle, en protestant :
« Oh, ça n’est pas vrai, n’est-ce pas, Madame ? »
Et mon coude heurta la tasse.
Elle culbuta dans la soucoupe, avec un tintement de clochette ; et le bruit métallique de la cuiller contre la porcelaine me donna un grand coup au cœur. En même temps, les bras de la fée m’écartèrent. Et je vis, juste à la hauteur de mes yeux, sur le corselet de sa robe, une large tache de café.
Une angoisse nouvelle broya cruellement ma poitrine ; et comme je ne comprenais pas encore, une voix qui sifflait en elle me dit et me redit : « Bête, c’est toi ! »
C’était moi ! Je venais de faire cela, je venais d’indisposer la fée, au moment où je désirais le plus gagner son affection, au moment où je voulais tant qu’elle restât auprès de moi ce soir, et qu’elle revînt aux jours suivants ! Je retombai sur mon lit, et je la suppliai à travers mes larmes :
« Pardon, pardon, Madame ; ne vous en allez pas, dites ! »
Mais elle s’en allait, malgré mon chagrin et mes prières, penchant la tête, et sans rien dire. La porte se referma sur elle. De toutes mes forces, je criai :
« Madame la Fée ! Madame la Fée ! »
Ce fut en vain. Dans le corridor, ses pas légers s’affaiblirent et moururent. Je me trouvai mal.
Un espoir insensé chassa complètement mon sommeil les nuits suivantes, et rendit trop longues les premières journées ; un remords aigu déchirait mon cœur, si plein d’adoration pour la fée pitoyable,– et mon seul désir était de le lui témoigner humblement. Aussi, dès que la vieille Julie avait clos les volets de la chambre, j’attendais avec une anxieuse impatience qu’il plût à la fée de paraître. Mais elle demeurait invisible. Parfois, je m’imaginais apercevoir dans l’ombre sa robe claire et son sourire : ce n’était que le vivant reflet de la veilleuse sur l’acajou des meubles.
Au début de la nouvelle semaine, M. Tilleul me permit de me lever et de reprendre ma vie habituelle. Mais, eu égard à mon chagrin, la seule distraction que je me tolérais fut de me tenir auprès de la fenêtre et d’observer l’avenue, que je voyais pour la première fois. Il pleuvait sans cesse ; un matin je m’esclaffai, parce qu’un passant, qui voulait éviter les flaques d’eau, marchait de façon ridicule.
Je gardai ensuite un vif ressentiment contre mon rire stupide, ayant ramené mon esprit à la fée disparue.
Pourtant, et malgré moi, les amusements devinrent plus fréquents et plus forts. Le souvenir du visage harmonieux s’estompa bientôt. Et je retrouvai vite mon bon sommeil d’enfant, qui dort insoucieux du monde et de lui-même. Puis une grande nouvelle arriva, bouleversant la maison : mon oncle Albert allait revenir du pays des nègres. L’impatience de le revoir et de l’entendre, les images baroques et bizarres que je me faisais de ses aventures chassèrent tout ce qui restait en ma mémoire de Madame la Fée. Il n’en fallut pas plus pour que j’oubliasse complètement la robe de satin, et les petits anneaux, et la grande tache brune – comme j’avais oublié autrefois, sur une simple assurance de ma mère, l’angine, la mort et le petit Jérôme.
V
Un autre printemps vient de naître. Mais j’en ai croisé déjà plus de cinquante et, malgré leur teinte dorée, les rayons du soleil nouveau n’arrivent plus à me faire croire que mes cheveux sont encore blonds. Et mes yeux, pourtant bien affaiblis, distinguent sans peine la fin de la route ; elle est proche.
Tous ceux qui m’accompagnaient, et en qui j’avais placé toute mon affection, me quittèrent très vite pour s’étendre sur le talus, et s’assoupir. D’abord, la vieille Julie et tante Rose, qui ne vécurent jamais l’une sans l’autre et voulaient rester compagnes. Puis à leur tour, comme les chères vieilles, mes parents s’arrêtèrent ensemble, esclaves radieux d’un amour trop puissant pour qu’ils se pussent quitter, même d’un pas. Jamais je n’ai souffert autant qu’alors. Et cependant je dus continuer le chemin.
Il fut médiocre et solitaire, traversant d’humbles prairies et bordé d’arbres simples. Et lorsque je me retourne, je n’y vois que des tombeaux.
Pour famille, il ne me reste plus, depuis mon adolescence, que l’oncle Albert. Il s’est retiré, au retour de ses longs voyages, dans la vieille maison d’Alençon qu’il a ornée de ses trouvailles, étonnantes et parfois horrifiques. J’aime à l’aller voir ; son âge et sa philosophie me sont d’un grand secours, et la tranquillité avec laquelle ses quatre-vingts ans s’accommodent d’une existence uniforme et d’une mort imminente me charment tout en m’attristant.
À mon arrivée, ce matin, mon oncle m’entraîna.
« Viens, commanda-t-il. Je veux te montrer quelque chose qui va te toucher, toi, l’amateur de souvenirs, qui t’attendrira même, puisqu’aussi bien elle est arrivée à émouvoir ton vieux colonial d’oncle. »
Nous entrâmes dans le salon. On avait placé, au centre et sur un tabouret, une caisse de bois noir vermoulu. Mon oncle en souleva le couvercle.
« Voilà qui date de mon enfance, » dit-il d’une voix qui me parut tout à coup très lointaine.
J’aperçus des étoffes sombres, correctement rangées. La main ridée du vieil homme les prit avec soin et les souleva. Elles se déplièrent, dessinant peu à peu la silhouette d’une robe charmante et surannée.
Les manches à gigot, et le corselet raide, et les plis évasés de la jupe m’évoquèrent aussitôt l’image de tante Rose jeune fille. Je fis part à l’oncle Albert de ma pensée.
« Ce ne sont pas, me répondit-il, les habits de ta grand-tante, mais ceux de ta grand-mère. Je les ai retrouvés hier soir dans une soupente et j’avoue que cela m’a fait un je ne sais quoi. »
Son accent devenait bourru et sa moustache tremblait. Il jeta la robe sur un fauteuil et découvrit le fond du coffre.
« Regarde encore, » ajouta-t-il.
Une étoffe claire y scintillait. Pourquoi l’ai-je saisie brusquement ? D’un seul coup, elle se déroula : une robe encore, semblable à l’autre. Mais le satin qui la composait était d’un jaune très pâle, semé de petits anneaux d’un jaune plus vif. Et, au-dessus de la ceinture, s’étalait une large tache brune.
J’eus un éblouissement. Mon oncle murmura :
« Ta grand-mère n’a plus mis de robe après celle-ci. C’est en la portant qu’elle a lutté contre l’angine du petit Jérôme, et qu’elle a été vaincue. Tu la connais, Jean, n’est-ce pas, cette pauvre histoire ? »
Si je la connaissais ! Tous ses moindres détails traversèrent au galop mon esprit. Mais d’autres, bien plus nets, le fixèrent sur un autre enfant, qui fut malade aussi, et qui est mort aussi depuis longtemps, puisqu’il ne vit plus que dans mon cœur. Et comme il ressemble à Jérôme…
Mon oncle n’attendit pas ma réponse ; il reprit :
« Pauvre gosse ! il nous a vite quittés. Nous l’aimions. Il faisait la joie de ta mère et la mienne : car il était le petit frère, celui qu’on gâte et que souvent on réprimande, de toute l’énergie que donne le grand âge. Pense donc, j’avais onze ans ! »
Un sourire passa dans ses yeux.
« Mais ce que nous ne lui avons point pardonné, durant des jours, ce fut d’avoir entraîné notre maman après lui, si loin de nous… »
Il se tut. Sans pouvoir plus attendre, je levai la tête, en interrogeant :
« Mais… cette tache ? »
Mon oncle fit un grand geste :
« Tu m’en demandes trop, mon garçon. Oublies-tu que soixante-dix longues années se sont enfuies depuis lors ! Vraiment, je ne me souviens d’aucune chose qu’on puisse rapporter à cela. »
Il se pencha sur la robe.
« On dirait du café, » remarqua-t-il.
Cette aventure me paraît extraordinaire, et je ne parviens pas à me l’expliquer. C’est peut-être que je ne peux point y réfléchir de façon calme. C’est peut-être que l’homme ne doit jamais tenter de comprendre les mystères qui l’entourent et perdre son ignorance.
J’incline à croire simplement que je fus l’objet d’un rêve, un rêve incompréhensible et divin, dont la grâce me consola et me guérit même. Et ce soir, j’éprouve une mélancolie très grande à la pensée que jamais, durant ma vie, ni plus tard, je ne pourrai donner à un enfant, comme le fantôme exquis de ma grand-mère, une illusion si douce.
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(Claude Aveline, in La Revue critique des idées et des livres, tome XXII, n° 189, 23 mai 1921. Ce conte n’a pas été recueilli dans ses Histoires nocturnes et fantastiques ; son manuscrit est conservé à la Bibliothèque municipale de Versailles, sous le titre « La Tache de café ou les Maladies pareilles » (Ms Aveline 56). Il a néanmoins fait l’objet d’une publication aux Pays-Bas dans le volume rassemblé par son ami Martin J. Premsela : Claude Aveline, Pages choisies, recueillies et annotées à l’usage des écoles secondaires hollandaises, Zutphen : W. J. Thieme en Cie., 1930. Illustration : Gabriël Metsu, « Het zieke kind » [L’Enfant malade], huile sur toile, c. 1665)
Ce soir-là, je sortais de ce qu’on nomme une séance de spiritisme. Dans la pénombre d’une chambre éclairée d’une seule bougie, une table, galvanisée par la force nerveuse des adeptes qui la frôlaient, s’était agitée, – le plus naturellement du monde, – par l’inconsciente entremise des assistants, et avait débité diverses billevesées qui persuadèrent aux simples d’esprit que le fantôme d’un homme du temps passé s’était, pour quelques minutes, insinué dans les fibres des planches de la table, histoire, pour ce pauvre mort, de se mettre en communication avec les vivants.
Je me hâte de dire que je ne crois pas au spiritisme et que j’ai toujours tenu pour des niais particulièrement téméraires ceux qui se font une distraction de jouer à l’aveuglette avec des forces à coup sûr naturelles mais inconnues, et, par conséquent, d’autant plus redoutables.
Je sortais donc d’où j’ai dit. Quelqu’un, qui sortait aussi, derrière moi, me toucha l’épaule.
« Monsieur, me dit cet homme, ex abrupto, que vous en semble de tout ceci ?
– Rien, dis-je. J’ai déjà vu des tables tourner. Il y a là indiscutablement un fait. Mais, quoique nous n’en ayons pas encore une explication absolument satisfaisante, cette explication existe quelque part. Il y a des tas d’autres choses dans la nature que nous ne comprenons pas plus que celle-là, et qui n’en sont pas moins très simples. Le phénomène des tables tournantes n’a sûrement rien de surnaturel, et le jour qu’on l’expliquera, on sera probablement surpris de sa simplicité. »
L’homme, cette fois, me frappa sur l’épaule.
« Enfin ! dit-il, j’en trouve un qui comprendra peut-être ! »
Je le regardai, moitié ahuri, moitié choqué. Il s’en rendit compte, mais passa outre, tout souriant.
« Monsieur, reprit-il, il m’importe peu que sous me trouviez mal élevé ; il m’importe beaucoup que, quoique adepte du spiritisme, – ne vous défendez pas ! vous sortez de cette maison, n’est-ce pas ? – il m’importe donc que, quoique adepte, vous ayez conservé quelques lueurs d’intelligence. Monsieur, j’ai besoin de témoins tels que vous ; et, bon gré, mal gré, vous allez m’en servir. »
En moi-même, je me demandai : « Est-ce un fou ? »
Il lut dans ma pensée et sourit.
« Non, monsieur, je ne suis pas fou. Venez donc avec moi. »
Machinalement, je tirai ma montre. Il arrêta mon geste :
« Ne regardez pas l’heure : quand même il serait tard, vous viendrez, parce que j’ai besoin que vous veniez. On ne me résiste pas, monsieur ; ce serait trop dangereux, croyez-m’en ! »
Je ne puis dire que j’eus peur, ce serait exagéré. Mais je suivis tout de même cet homme.
Je le regardai tout en marchant ; il ne me parut nullement extraordinaire. Même il avait peut-être raison d’affirmer qu’il n’était pas fou. Au moins, il n’en avait absolument pas l’air.
J’oubliais de situer l’histoire : tout cela se passait à Auteuil, rue du Ranelagh, je précise. Et c’était vers le Bois que m’entraînait mon guide singulier.
Parvenus au coin de la rue et du boulevard de Beauséjour, je vis une sorte de café ou d’estaminet. L’homme y alla tout droit.
« Vous m’excusez, dit-il, il faut que je m’asseye un peu. »
C’est ce qu’il fit. Je m’assis en face de lui. Il commanda je ne sais quoi. Et comme on nous apportait nos verres, je le vis jeter dans le sien plusieurs pincées d’une poudre blanche qu’il puisa dans une sorte d’étui à cigarettes. Après quoi, il but.
« Pouah ! fit-il, cette bière est une drogue ! »
Ce disant, il me regardait, et se prit à rire. Ensuite, il se leva, paya, repartit. Et moi à sa suite.
Il n’alla d’ailleurs pas loin. Nous étions montés sur la passerelle qui enjambe, au bout de la rue du Ranelagh, le chemin de fer de Ceinture. Au milieu de cette passerelle, l’homme s’arrêta.
« Monsieur, me dit-il alors avec une sorte de gravité, vous allez assister à une chose naturelle, mais inconnue. Soyez-moi témoin, je vous prie. C’est dans ce dessein que je vous ai amené jusqu’ici, je vous l’ai dit. Et je m’en excuse. Je ne sache pas de tables tournantes qui vaudront jamais, en fait de curiosité, ce que vous allez voir. »
Quand il eut dit cela, je le regardai très attentivement. Il me parut changé : beaucoup plus pâle, les pupilles très dilatées. Ses gestes étaient devenus saccadés et exagérés ensemble. Il parlait d’une voix rauque et les mots se précipitaient dans sa bouche en s’entre-heurtant les uns les autres. Quel poison inquiétant avait-il mêlé à ce verre de bière qu’il avait bu devant moi ? Je n’en ai su, ni, probablement, n’en saurai jamais rien.
Quant à ce que je vis, le voici :
Je vis, au-dessus de l’homme immobile, quelque chose qui naissait – une manière de lueur – comme un rayon de lune et, d’instant en instant, cela se renforça, devint plus net, plus lumineux. Cela ne touchait pas la tête de l’homme : cela surmontait cette tête ; c’était comme suspendu au-dessus, telle une flamme qui eût mystérieusement brûlé dans l’air, sans combustible qu’on pût discerner.
Je vis cette flamme grandir. D’abord, elle avait été courte, incolore et terne. Bientôt, elle s’allongea, se fit brillante en même temps ; sa couleur se précisait : un violet aigu. Cela n’éblouissait pas, et pourtant les yeux souffraient à regarder ce violet, probablement mêlé de rayons chimiques.
Maintenant, cela prenait la forme et la stature d’une ombre humaine, lumineuse, impalpable, d’une ombre de feu qui flottait au-dessus de l’homme. Lui, d’ailleurs, n’avait pas bougé et demeurait devant moi, bras croisés, rigide. En regardant attentivement, je crus distinguer une manière de cordon lumineux qui reliait ensemble les deux têtes : la tête de chair et la tête de flamme. Ce cordon me fit l’effet d’être singulièrement élastique ; d’instant en instant, je le voyais grossir et diminuer, s’allonger et s’accourcir, selon les agitations de l’extraordinaire flamme suspendue : car, si l’homme ne remuait pas, l’ombre enflammée, elle, s’agitait au contraire, montait, descendait, vacillait, bondissait… De tout cela, je me souviens à merveille, malgré mon effarement… car – pourquoi mentirais-je ? – tant que dura la prodigieuse expérience, tous mes os grelottèrent de peur. Mais la peur est un burin qui grave toutes choses bien profond dans nos mémoires.
Tout à coup, l’homme, qui me regardait toujours, parla :
« Voyez ! » dit-il.
Il tenait à deux mains le garde-fou de la passerelle ; tout à coup, il se retourna, regarda au loin, puis, brusquement, se pencha en avant, d’une secousse brutale. Alors, je vis l’ombre enflammée au-dessus de sa tête suivre son mouvement ; mais le suivre avec une incommensurable violence. Ce fut comme si la flamme avait été ruée en avant : tel le jet de feu qui jaillit d’un canon. Cela partit en projectile, s’allongeant démesurément. Un arbre était devant à cinquante mètres, à cent peut-être : la flamme, devenue boule de feu, passa au travers avec un fracas formidable ; je vis les branches bouleversées se disperser et se fracasser comme dans un vent d’orage. Et il me sembla que, par-delà, plus loin que l’arbre, d’autre ramures dans le Bois s’agitaient, se culbutaient.
Devant moi, l’homme, derechef, était debout, droit. Il chancelait, comme épuisé. Sa taille ma parut moindre et ses épaules voûtées. Au-dessus de sa tête, nulle flamme n’était plus visible.
« Monsieur, me dit-il enfin d’une voix sourde et comme cassée, si vous êtes curieux, vous irez demain inspecter là-bas, les rives du lac inférieur. »
Sur quoi, il s’en alla délibérément. Et je n’eus ni le temps, ni l’envie, ni surtout le courage de le suivre.
De loin, il me cria :
« Monsieur, tout ce que je viens de faire, n’importe quel homme le ferait aussi bien que moi, s’il savait. Apprenez, monsieur ! »
Il disparut.
Le lendemain, je fis comme il m’avait dit de faire ; j’inspectai les rives du lac inférieur. Et voici ce que je vis :
Deux grands peupliers, la veille debout, verdoyants et robustes, étaient à terre, écrasés, déracinés et comme calcinés.
Si vous en doutez, d’ailleurs, je jure que cela cela est vrai ; allez-y voir.
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(Claude Farrère, « Contes du Petit Parisien, » in Le Petit Parisien, quarante-cinquième année, n° 15744, mardi 6 avril 1920 ; cette nouvelle a été reprise dans le recueil L’Autre Côté, contes insolites, Paris : Ernest Flammarion, 1928)
« Ha, ha, ha ! » La rumeur, trouant la voûte des hêtres, courut sur les vagues bleues de la forêt, tomba dans les combes lumineuses où elle réveilla des échos mystérieux. « Ha, ha, ha ! » Était-ce le glapissement d’un renard s’embusquant sur le passage d’un lièvre, l’appel d’un bûcheron lancé du bord d’une tranchée, le cri d’une ramasseuse de bois mort ?
Le père Huot, qui avait amené son troupeau dans ce lointain trou de Glane, étroit vallon où l’on trouvait encore un peu d’herbe verte au fort de la sécheresse, le vieux berger donc qui dormait à l’ombre d’un frêne se réveilla, et, s’étant dressé sur son coude, il prêta l’oreille longuement ; mais déjà l’étendue retombait au silence, rien ne vivait plus que l’implacable soleil, calcinant les taupinières, incendiant les herbes, faisant pleurer à l’écorce rouge des sapins des larmes blondes de résine.
Pourtant, le vieux à peine rassuré secouait la tête d’un air rêveur. Il n’aimait pas ça. Il se passait, dans ce canton lointain de Glane, des choses qui l’impressionnaient par leur air d’étrangeté. À tous moments, des bruits inquiets retentissaient au creux des buissons : des branches craquaient, des pas mystérieux résonnaient sur les berges du ruisseau, sur les sentiers, dont la terre se fendillait. Et Brisetout, le vieux chien, aux longs poils traînants collés par l’argile des chemins, aux oreilles déchirées par les crocs des camarades, n’était pas content lui non plus. Parfois, il poussait un grognement sourd et, les narines retroussées sur ses crocs, il fixait un regard fasciné sur les bourrés de ronces, sur la lisière du bois, comme s’il y voyait marcher un être invisible, que les sens grossiers du vieux n’apercevaient pas.
Soudain, le chien se dressa, le poil hérissé et l’échine frémissante prêt à bondir, il flairait le vent. « Paix là, » murmura le vieux, qui tourna la tête, et vit, au bas d’une allée de cornouillers que le soleil avait colorés en cuir fauve, une jonchée de feuilles sèches s’agiter, se soulever, tournoyer dans le vide en une trombe légère.
Quelqu’un avait passé là.
Mais les moutons broutaient paisiblement ; ils entassaient au bord du ruisseau, où dormait une eau saumâtre, leurs dos crépus, que les paysans avaient marqués de craie rouge. Quand l’un d’eux levait la tête, aucune appréhension ne se lisait sur sa face stupide.
Le vieux berger retombait à sa songerie. Le jour, tout allait bien ; mais la tombée du crépuscule emplissait le vallon reculé de formes menaçantes, de bruits qui roulaient de l’horizon et prenaient sans qu’on sût pourquoi une terrifiante ampleur. Quand le soleil plongeait derrière les sapins et trouait leurs rameaux noirs de clartés sanglantes, une sorte d’horreur arrachait un soupir lamentable aux vieux arbres. On ne reconnaissait plus rien. Le chant d’un grillon, perdu entre deux mottes de terre, devenait la vibration formidable d’un violon géant, qui aurait monté jusqu’aux étoiles ; un brin de chaume, hérissé au faîte d’un coteau, se détachait sur le couchant pâle qu’il masquait, comme la ramure d’un chêne. Quant à pénétrer dans la Jurade, la forêt voisine, le vieux frissonnait à cette seule pensée. S’étant approché de la lisière, il avait entendu des pas, des pas silencieux qui glissaient en frôlant les mousses, des galopades éperdues qui retentissaient dans les taillis, au milieu d’un fracas de branches cassées. Des lueurs bleuâtres, pareilles à des flammes d’enfer, couraient sur la souche pourrie, et de la fourche noueuse d’un chêne, qui dressait ses bras convulsés, était sorti un ricanement horrible. Le vieux, fou de peur, s’était enfui…
Une heure passa.
Il ne bougeait pas, appuyé au tronc du frêne, et il retenait son souffle pour cueillir tous les bruits épars. Quelque chose remuait dans le bois ; alors, un frisson d’angoisse courait le long de son échine, puis s’apaisait, quand il apercevait un grand lièvre roux, débouchant d’une tranchée et bondissant parmi les genêts, un écureuil qui sautillait de branche en branche, comme une flamme rousse, et égrenait sur les cailloux les noisettes et les glands vides…
Toutes les superstitions des campagnes assaillaient son cerveau. Il songeait aux êtres mystérieux, qui hantent la clairière ou l’étable, se blottissent sous les mottes de terre ou sous la poutre du toit et profitent de la nuit pour accomplir leur maléfice. Un rien décèle leur passage : pétillement d’une flamme, cercle verdoyant dessiné dans l’herbe de la prairie, et l’œil de la vieille jument qui soudain s’emplit de lueurs. Il songeait au soutrè, au petit nain qui bondit dans la paille des greniers, caracole au cou des chevaux, dont il s’amuse, pendant les longues nuits d’hiver, à tresser les crins en anneaux inextricables. Il songeait aussi avec une horreur grandissante aux bûcherons qui passent à la tombée de la nuit dans les carrefours forestiers et mènent une trentaine de loups, hurlant de concert à la lune levante.
Mais lentement le ciel s’assombrit, et le père Huot, un peu soulagé, songea que le moment était venu de regagner le village, comme il faisait tous les soirs.
Il se leva donc, jeta sur son épaule son sac de toile, et, ayant sifflé Brisetout, qui rassembla le troupeau par la prairie que tachait vaguement la terre rouge des taupinières, il poussa les moutons dont la masse ondulait devant lui comme un flot jaunâtre.
*
Pan, pan, pan… Trois coups frappés distinctement retentirent sur la berge du ruisseau.
Le père Huot s’arrêta, intrigué, tandis que son chien poussa un aboiement lugubre, un son étrangement fêlé, qui glaça le vieux d’épouvante.
Pan, pan, pan. Le bruit repartait de plus belle. Cela résonnait à deux pas, dans les roseaux agités d’un frémissement léger par les souffles du soir, puis les coups s’éloignaient, allaient retentir en un faible écho à l’extrémité du vallon. Cela voltigeait sans cesse autour du berger, comme un hochequeue sautillant sur une grève. Pan, pan, pan. Le vieux faisait des suppositions. N’était-ce pas la cognée d’un bûcheron, travaillant sur le tard au fond d’une coupe, ou le bec du pivert martelant l’écorce d’un arbre ? Mais la forêt était lointaine et les sons ne seraient pas arrivés jusqu’à lui avec cette saisissante netteté. « Suis-je bête pensa-t-il soudain. C’est quelque fermier, qui, voulant mettre le bétail au vert, est venu à la nuit tombante consolider une clôture. On entend le marteau qui retombe sur les pieux de la palissade. »
Pan, pan, pan. Le bruit, cette fois, retentit à sa gauche, si nettement que le vieux distingua d’autres bruits qui l’accompagnaient : le clapotement d’un linge mouillé qu’on plongeait dans l’eau courante, le son mat d’un battoir retombant sur la lessive.
Il se rassura. Plus de doute ! Une femme, profitant de ce long crépuscule d’été qui s’attarde sur la terre, quelque bonne ménagère âpre à la besogne était venue laver son linge au ruisseau.
Pourtant, cette supposition ne le satisfaisait pas tout à fait. Pourquoi cette femme, à cette heure tardive, aurait-elle choisi cet endroit écarté alors qu’il y avait au village un lavoir commode, avec une eau limpide descendue de la côte, et qui ruisselait continuellement dans les auges de pierre moussue ?
Pourquoi ?
Voulant en avoir le cœur net, il marcha dans la direction du bruit, et avança la tête.
Une touffe d’oseraie dominait la berge ; il l’écarta doucement et il aperçut la lavandière.
Accroupie au bord du ruisseau, sa silhouette se détachait nettement sur l’eau brillante qui formait à cet endroit une fosse profonde. Autour d’elle s’étendait la grève jonchée de galets blancs. Le courant tournoyait, formait des remous qui emportaient dans leur ronde des paquets d’écume. Par moments, un chevesne bondissait, happant les mouches qui viennent effleurer la surface des eaux nocturnes.
La lavandière travaillait avec ardeur. Elle ne perdait pas un moment. Penchée sur une longue pierre plate qui lui servait de banc à laver, agenouillée sur une grosse gerbe de joncs, elle étalait dans l’eau courante une grande pièce de linge que le père Huot reconnut pour un drap, puis elle le tordait, le savonnait, et le battoir retombait en cadence, manié par une main vigoureuse.
Pan, pan, pan.
Le berger ne pouvait distinguer le visage de la laveuse, mais il voyait nettement ses épaules qui s’agitaient, son échine qui ondulait, ses mains qui se démenaient. Tout à fait rassuré, maintenant qu’il connaissait la cause du bruit mystérieux, il lui adressa une plaisanterie, comme les paysans en échangent volontiers, quand ils se rencontrent dans les chemins :
« Mâtin, vous travaillez sur le tard. Votre homme, pour sûr, ne vous renverra pas quand vous rentrerez chez vous. »
La lavandière ne répondit pas ; elle continuait à tordre et à battre son linge. Seulement, elle poussait de temps à autre un soupir.
Ce soupir avait quelque chose d’effrayant.
Alors, le père Huot, intrigué, fit quelques pas en avant. Il reconnut la travailleuse à sa jupe d’étoffe grise, au fichu de cotonnade rayé de bleu qui couvrait ses maigres épaules, et surtout à cette apparence indéfinissable qui émane des attitudes, du corps, des contours, et se grave dans l’œil plus sûrement que tout autre détail.
C’était la mère Marie-Jeanne, une pauvre fileuse, âgée de quatre-vingts ans, qui habitait une masure croulante à l’entrée des chènevières Elle était tombée en enfance, et parfois, partie dans les champs, elle s’égarait, tandis qu’elle ne cessait de répéter des propos, des riens, des chansons de son jeune temps d’une voix menue et chevrotante.
Il la reconnaissait bien, la vieille radoteuse ; quelle idée aussi de venir laver du linge, en ce lieu écarté, à la nuit noire !
Il l’appela donc d’une voix forte, comme faisaient d’ordinaire les gars qui la remettaient dans son chemin :
« Mère Marie-Jeanne ! »
La lavandière ne leva pas la tête.
« Mère Marie-Jeanne, répéta-t-il d’une voix plus ferme, faut rentrer, c’est l’heure… »
Elle continuait de battre son linge, n’ayant pas l’air d’avoir entendu.
Le berger cria de toutes ses forces :
« Mère Marie-Jeanne ! Y a pas de bon sens de rester au bord de l’eau à cette heure ! Mère Marie-Jeanne, faut rentrer chez vous ! Quoi donc que vous faites de si pressé ? »
La laveuse ne tourna pas la tête, mais elle répondit d’une voix étrangement plaintive, qui montait comme le gémissement du courlis parmi les roseaux :
« Je lave les langes des enfants morts et le suaire des trépassés… »
Le berger, qui tremblait de tous ses membres, s’était pourtant rapproché, conduit par une force invincible…
Une stupeur le cloua sur place et le cri qui allait sortir de son gosier s’arrêta sur ses lèvres. La vieille avait tourné la tête, et il avait aperçu une face d’ombre, où les yeux luisaient comme un feu de pâtre sous une roche, où la bouche s’ouvrait noire, tragique, caverneuse. Elle se leva, tenant le drap qu’elle venait de laver et d’où l’eau ruisselait à flots. Et le vieux pâtre, béant d’horreur, s’apercevait que le corps de la lavandière était miraculeusement diaphane, et qu’il voyait nettement au travers les galets blancs de la berge, les saules lointains et les roseaux des berges qui frissonnaient au vent du soir.
La lavandière mystérieuse grandit démesurément. Elle remplissait la nuit de sa stature menaçante. Sa tête, où les yeux jetaient toujours une inquiétante lueur, dépassa la cime des monts. Elle atteignit les étoiles qui s’allumaient dans le firmament pâle, et l’immense suaire, s’étant ouvert, semblait un filet qui emprisonnait dans ses mailles ruisselantes la forêt, les prés, les campagnes.
Le berger prit la fuite.
*
Il se rassura en arrivant près du village. Les bons toits, profilant vaguement leurs formes dans les ténèbres, lui parurent des amis. Il reconnut, sous la fontaine de fer forgé, l’auge de pierre moussue où le bétail venait boire ; il entendit avec une joie reconnaissante le clapotement de l’eau qui se déversait dans le chemin.
Il avait rêvé, sans doute ! C’était la nuit avec son cortège de visions indécises, d’apparitions fantastiques, qui avait suscité en lui cette épouvante. Toutes choses maintenant dans les ombres paisibles, où l’on sentait la présence et la protection des hommes, prenaient un aspect familier et normal. Il les reconnaissait ; il avait envie de les toucher de la main au passage. Voilà le tombereau où Jean Hurla rentre ses pommes de terre, on devine dans la nuit la blancheur des sacs amoncelés ; voici la petite maison de Joson Mornot, si basse qu’on peut atteindre l’auvent de tuiles, et, quand on passe près de l’étable, on respire la senteur chaude du fumier, on entend le souffle fort de la bête qui rumine et fait sonner sa chaîne sur le bord de sa mangeoire.
Et voici que des lanternes, balancées à bout de bras, rayonnent dans la nuit. Ce sont les paysans, maîtres des moutons, qui, ayant entendu le bêlement du troupeau, ouvrent les écuries, dénombrent les bêtes au passage, et les poussent devant les crèches garnies de foin.
Oh ! les douces clartés, qui chassent les ténèbres, et font apparaître une à une les granges, les charrettes, les herses entassées dans les cours, toutes les choses paisibles et bien connues.
Quand il eut fait sa tournée, toutes les bêtes sans exception étant rentrées au bercail, le vieux berger, à son tour, prit le chemin du logis.
Comme il arrivait à l’entrée des chènevières, il se signa, saisi de nouveau d’un frisson de terreur, car, pour gagner sa maison, il devait passer devant celle de Marie-Jeanne.
Une clarté trouait la nuit. Il s’approcha, reconnut les vitres envahies de toiles d’araignée, la chambre où la pauvresse filait au long des jours assise devant son rouet, la porte ruineuse qui pendait à demi arrachée de ses gonds.
Pourquoi la vieille avait-elle de la lumière à cette heure ?
Le père Huot monta les trois marches de granit qui vacillèrent sous ses pas. Il se dressa sur le seuil.
Une chandelle posée sur une table projetait dans la chambre une clarté noyée d’ombres. Il distingua une forme allongée sur le lit de chêne de forme antique. Un drap, qui la recouvrait, accusait de ses grands plis son effrayante rigidité. Et, sur la table, il y avait aussi un verre où trempait un brin de buis bénit.
Assises sur des escabeaux, trois vieilles édentées, aux tempes jaunies, marmottaient des prières. Une d’elles penchait son front ridé, son nez chaussé de lunettes, sur un antique missel à fermoir de cuivre.
Machinalement, le pâtre ôta sa casquette. Il laissa ses sabots près du seuil et, marchant à pas muets, il s’approcha du lit funèbre.
Il prit le rameau de buis et fit le signe de la croix sur la forme immobile.
Puis il tomba à genoux et se mit en prières ; quand il eut fini, il se pencha à l’oreille d’une des vieilles :
« Alors, la Marie-Jeanne est morte ? demanda-t-il.
– Elle a dû passer à la nuit tombante, répondit-elle. Dans la soirée, la voisine l’avait vue marcher dans son jardin. Elle a eu une attaque, sans doute. On l’a trouvée dans le bûcher, étendue toute raide, serrant dans ses mains un battoir et un morceau de savon, comme si elle allait laver son linge au ruisseau. »
Le berger secoua la tête. Il sentait planer sur son front le souffle effrayant du mystère.
Les vieilles avaient repris leurs oraisons.
« Dona eis requiem, dit l’une d’elles.
– Amen ! » répondit le vieux berger.
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(Émile Moselly, in Bibliothèque universelle et Revue suisse, cent dix-septième année, tome LXVII, n° 199, septembre 1912 ; Yan’ Dargent, « Les Lavandières de la nuit, » huile sur toile, 1861)
Un léger silence, comme une ombre fine, tomba sur le groupe des causeurs assis sous une charmille, dans ce calme frais qui suit les chaudes journées d’août. Les cigares des hommes, avivés, brillèrent dans la nuit en points de braise, et l’on n’entendit plus que le palpitement léger, les coups d’ailes des éventails maniés par les femmes.
Ils prenaient le café, après dîner, sous de grands arbres, dans le jardin d’une de ces jolies villas des banlieues de Paris, qui ont l’air à la fois d’un château et d’un hôtel.
Un des fumeurs se décida :
« Avez-vous remarqué comme nous avons tous cessé de causer en même temps ? Dans les pays du Nord, quand cela arrive, on dit que c’est un ange qui plane ; en France, les paysans prétendent que c’est la mort qui passe. – Ils ne croient plus qu’à la mort. – En tous cas, j’ai eu de la peine à oser parler, et je suis sûr que vous étiez tous comme moi. »
La maîtresse de la maison eut un haussement d’épaules amical.
« Oh ! vous, monsieur Sagor, nous savons que vous êtes un mystique, presque un mage, comme on dit maintenant. Vous croyez à un tas de choses que je ne veux même pas connaître et qui ne sont pas trop catholiques ; mais je vous préviens que mon oncle de Rieux est un sceptique et qu’il n’admet ni les sorciers ni les revenants. »
Elle désignait un homme d’une cinquantaine d’années, assis avec une recherche de confortable dans un bon fauteuil de paille, l’air bien d’équilibre, fort et calme, gardant une pointe encore d’orgueilleuse jeunesse. Il sourit.
« Mon Dieu, ma chère Anne, ne dites pas cela trop vite ; j’ai dans ma mémoire une histoire assez étrange, et si je ne suis pas devenu un adepte du spiritisme et autres fantaisies, c’est que j’ai vraiment une cuirasse d’incrédulité. »
Les femmes s’écrièrent :
« Oh ! monsieur de Rieux, contez-nous cela. Vous nous la devez maintenant, votre histoire. C’est délicieux d’avoir un peu peur.
– Pour moi, mesdames, j’ai eu grand peur, et aujourd’hui encore je ne puis songer sans un petit frisson à cette aventure. Je vous le disais, je ne crois guère aux jongleries des médiums, aux tables tournantes, à tous ces fatras de sorcellerie qu’on essaie en ce moment de renouveler du moyen âge ; pourtant, j’ai été le témoin d’un fait étrange, si inexplicable, si inutile, vraiment déconcertant. Vous voulez l’histoire ? Soit. Si vous avez trop peur, vous m’arrêterez.
Vous vous rappelez, ma nièce, que j’ai été passer quelques mois d’hiver dans le Midi, il y a deux ans. J’étais parti avec des amis à moi que vous n’avez pas connus, – vous demeuriez en Bretagne dans ce temps-là, – le ménage de Mauléon. Eux, ils étaient dans leur lune de miel, une lune de miel qui durait depuis deux ans déjà, mais ils se trouvaient juste au moment où, s’aimant bien tout de même, ils étaient pourtant assez las l’un de l’autre pour être inconsciemment enchantés d’avoir un tiers entre eux. Moi, j’étais le célibataire un peu désabusé que vous connaissez et qui est bien votre serviteur. Près de Nice, dans ce joli coin encore sauvage de la presqu’île Saint-Jean, nous avions trouvé une villa très confortablement installée et passablement meublée.
Un rez-de-chaussée d’un étage, l’eau dans la maison, chose rare en Provence, des sonneries électriques dans toutes les pièces et un jardin, surtout, un jardin tout en or, plein de citrons et d’oranges. En angle, obliquement, une écharpe bleue de mer, les pierres blanches du petit port de Saint-Jean, avec son air un peu turc, et la vieille tour de Saint-Hospice dans l’indigo cru du ciel. Nous passions nos journées à grimper dans les rochers d’Èze ou de la Turbie, à pêcher, à faire de longues promenades en canot ; le soir, un peu de lecture, de musique ou un bézigue, et nous allions nous coucher à dix heures : une vie saine, reposante. C’est pour vous dire que nous n’étions ni des nerveux ni des exaltés.
Nous menions cette existence-là depuis une dizaine de jours, très contents, quand, une nuit, j’entends ma porte s’ouvrir brusquement et je me réveille en sursaut en voyant entrer Bertrand de Mauléon, un bougeoir à la main. Il me dit :
« Tu dors ? Ce n’est donc pas toi qui as sonné ?
– Sonné ? On sonne à la porte du jardin ?
– Non. Nous venons d’entendre la sonnette électrique. J’ai cru que tu étais malade, je me suis levé.
– Je n’ai pas sonné du tout.
– Alors, c’est qu’en te retournant tu auras touché le bouton de la sonnerie.
– Mais non, je dors comme une souche, sans bouger.
– Enfin, c’est quelqu’un ; elle n’a pas sonné toute seule.
– C’est peut-être toi, tu l’auras poussée du coude sans t’en apercevoir. »
Je me retournai, furieux d’avoir été réveillé, et je me rendormis. Cependant, le lendemain, nous fîmes toutes sortes de suppositions. Cela nous avait intrigués. Il n’y avait que nous dans la maison, les deux femmes qui nous servaient et que nous avions prises dans le pays couchaient dehors, chez elles ; il était singulier que ce timbre se fût mis à sonner comme ça.
Dans la journée, nous avons fait une très belle promenade en mer et, le soir, nous n’y pensions plus.
J’avais éteint ma bougie un peu plus tard qu’à l’ordinaire et je venais à peine de fermer les yeux quand j’entendis, non distinctement, presque moralement, à travers les ouates du sommeil commencé, le trille aigu de la sonnerie. Je sautai à bas de mon lit, j’ouvris ma porte : Bertrand était sur le pas de la sienne, tenant une lumière qu’il haussait dans les ténèbres.
Il me cria :
« Tu as entendu, cette fois ?
– Oui.
– Ce n’est pas moi qui ai sonné, je n’étais pas couché.
– Moi, je dormais à moitié, mais je suis sûr que je n’ai pas touché le timbre.
– Il faut voir ce que c’est. C’est drôle. »
Je rentre chez moi, je passe un pantalon, je prends mon revolver. En traversant le palier, j’aperçus Mme de Mauléon dans sa chambre ; elle était debout, un peu pâle, frissonnante, dans un long peignoir blanc.
« Qu’est-ce que c’est, monsieur de Rieux ? Qu’est-ce qu’elle nous veut, cette sonnette ?
– Il doit y avoir quelque chose de dérangé dans les piles. Ne vous. effrayez pas, madame, nous allons voir. »
Nous descendons au rez-de-chaussée, Bertrand et moi ; rien, pas un bruit, pas un souffle. C’est nous-mêmes qui avions fermé les portes en dedans, – j’ouvrais aux femmes le matin, – personne n’avait donc pu entrer. Nous visitons la sonnerie ; elle paraissait en parfait état. Mme de Mauléon était descendue avec nous, n’osant rester seule, là-haut ; tout cela m’avait tellement énervé que j’eus un tressaut de peur à son arrivée silencieuse, en apercevant tout d’un coup ses vêtements blancs, livides sous la lueur tremblée de nos bougies. Nous sommes remontés dans nos chambres de guerre lasse, mais nous n’avons pu dormir de la nuit.
Au matin, sans rien dire, je filai vers Villefranche et je revins avec un serrurier. Il examina les piles, le timbre, tout était en ordre ; il inspecta les serrures, elles n’avaient pas été touchées. Cela devenait incompréhensible. Pourtant, nous n’étions pas très effrayés ; agacés, intrigués plutôt, comme en présence d’un fait dont la raison vous échappe. Mme de Mauléon était une petite femme très courageuse, élevée à la campagne avec un père chasseur. Très pieuse, elle était justement à cause de cela beaucoup moins qu’une autre dominée par la crainte du surnaturel, par la peur de ceux qu’on appelle naïvement les ESPRITS. Cependant, voulant en avoir le cœur net, nous avons pris un parti : celui d’attendre, tous éveillés, l’heure à laquelle la sonnerie nocturne s’était produite la veille et l’avant-veille.
L’appareil électrique était dans la cuisine ; nous nous installâmes dans la salle à manger qui était à côté. Avec ce soin minutieux que savent mettre les femmes à faire exactement les choses, Mme de Mauléon avait placé à toutes les ouvertures, portes ou fenêtres, d’imperceptibles scellés, des fils de soie. Nous pouvions être victimes d’un mauvais tour de servante, d’une ingénieuse combinaison de propriétaire pas fâché de rentrer dans sa maison après se l’être fait payer ; il fallait tout prévoir. Quand nous eûmes tout préparé avec des allures de conspirateurs qui, malgré tout, nous amusaient, nous nous mîmes à faire un bézigue en buvant du thé. Vous voyez que nous n’étions ni bien surexcités, ni bien épouvantés. Cependant, à mesure que nous sentions approcher minuit, nous devenions un peu nerveux.
Car – remarquez ceci – les deux sonneries avaient eu lieu les deux soirs à la même heure. Un peu par effet théâtral, par ce vieux besoin préhistorique qu’ont les hommes de se sentir armés, nous avions sur la table, à portée de la main, nos revolvers chargés. Peut-être, inconsciemment, voulions-nous nous persuader à nous-mêmes la possibilité d’un danger naturel.
Quand on attend nerveusement, avec inquiétude, il arrive toujours un moment où l’attention se détend. C’est merveilleux combien l’homme a de peine à fixer son esprit. Nous étions justement occupés d’un « quinze-cents » que je venais de déclarer quand l’horloge sonna le premier coup de minuit, et, au même moment, comme mû par le même ressort, la timbre vibra… Mais, cette fois, ce furent trois coups à intervalles réguliers, trois coups nets, précis, stridents, comme appuyés par une main ferme, mécanique. Ah ! terrible, vraiment terrible, cette minute-là ! Nous sautâmes sur nos armes, nous précipitant comme des fous dans la cuisine ; naturellement, il n’y avait personne.
Nous avons visité toute la maison, exaspérés, criant presque de rage et d’épouvante : les scellés étaient intacts, personne n’avait pu entrer. Cela devenait insupportable, à la fin, et je vous assure qu’à ce moment-là j’ai eu la sensation des cheveux qui se dressent sur la tête, des cheveux qui vibrent au-dessus des oreilles, droits et douloureux.
Nous sommes sortis, nous avons été sur le port ; il nous semblait que nous serions en sûreté devant cette mer vivante, bruissante. Les étoiles brillaient comme elles brillent ce soir ; il faisait une nuit splendide, calme, pure, divine, une nuit païenne de Hellade… Et nous tînmes conseil : Bertrand voulait partir tout de suite, au lever du jour, sans chercher à comprendre. Mais sa petite femme avait repris tout son sang-froid ; elle lui fit honte, lui dit qu’elle ne consentirait jamais à fuir lâchement devant un fait que nous ne pouvions nous expliquer, mais qui devait être explicable.
« Qui sait, chercha-t-elle, si l’humidité de la nuit ne détend pas au bout d’un certain temps les fils de fer qui mettent les piles en communication avec le timbre ? Évidemment, cette sonnerie est due à une cause naturelle, toute simple. Nous ne sommes pas les jouets d’une hallucination, cela est certain, puisque nous sommes trois, tous trois dans notre bon sens, et que nous entendons la même chose ; ce n’est pas une mauvaise plaisanterie qu’on nous fait, puisque personne ne peut entrer dans la maison. Alors quoi ? – Des revenants, des esprits frappeurs ? Ma religion ne les admet pas, je ne peux pas les admettre davantage. Nous sommes très bien ici, pourquoi nous en aller parce qu’une sonnette est détraquée ? Moi, je reste. »
Elle était, ma foi, si fière et si énergique dans sa résolution que nous cédâmes ; cette croyante était plus sceptique que nous, les incrédules, les fils de Voltaire. Hélas ! nous sommes tous plus ou moins les fils intellectuels de ce tabellion de Voltaire !
Le soleil se leva sur la mer. À mesure qu’il montait, étalant des gris, des roses, des bleus sur les lames, il nous semblait que nos terreurs s’évaporaient. Les souvenirs de la nuit pâlissaient, s’effaçaient par le fait même de l’arrivée triomphale du jour, et tout se simplifiait, s’expliquait. Quand nous sommes rentrés à la villa, nous nous sommes mis à rire en pensant à la tête que nous devions avoir, nos revolvers au poing, devant cette sonnerie, dans cette cuisine. Et nous décidâmes de rester encore, de voir.
Mais je voulais faire une expérience ; je montai sur une chaise et je dévissai la petite coupole en acier tintant qui sert de timbre, ne laissant que le marteau.
Nous étions redevenus si calmes, je m’en souviens, que je dis en riant à Mme de Mauléon :
« Si c’est un esprit et qu’il ne soit pas trop bête, il s’apercevra bien qu’il n’y a plus de sonnerie et il sera rudement attrapé. »
Un quart d’heure avant minuit, nous n’avons plus pu y tenir ; nous avons été tous les trois dans la cuisine, moi tenant une lampe, et nous avons attendu, les yeux groupés sur ce battant. Nous sentions le danger, l’inconnu approcher à chaque échappement de l’horloge.
Tout d’un coup elle a sonné, et nous avons vu le marteau se lever trois fois, tac, tac, tac, régulièrement. Il y avait un doigt, quelque part, dans la maison, un doigt fait d’ombre ou de chair, ou de quelque surnaturelle substance, mais un doigt enfin qui s’était posé sur le bouton d’ivoire, l’avait pressé pour qu’il sonnât, pour qu’il nous épouvantât. L’être vivait à côté de nous, nous frôlait sans doute et pourtant il n’avait pas entendu ce que j’avais dit, n’avait pas vu ce que j’avais fait. À quelle classe dégénérée, sans oreilles et sans yeux, appartenait-il donc ?
Des traînements légers se firent, des glissements comme de jupes de soie sur les dalles rudes de la cuisine carrelée, des froufrous presque mondains, des froissements de velours et de dentelles. Une procession de robes défilant contre nos pieds. Puis cela finit et, brusquement, nous sursautâmes en entendant frapper à la porte, la porte du dehors sur le jardin. C’était des coups violents, rageurs, des coups acharnés qui semblaient donnés par une patte griffue, car on percevait à la fois sur le bois le son mat des poils et le grattement aigu des ongles.
L’être frappait avec fureur, tapait bêtement, comme un animal qui s’obstine. Cela a duré peut-être une heure pendant laquelle, je le confesse, nous avons été assez lâches pour ne pas oser aller ouvrir cette porte, voir ce qu’il y avait derrière. Enfin, un peu de jour blêmit au haut des fenêtres, un coq, très loin, chanta, et les coups cessèrent.
Cette fois-là, mesdames, nous avons bouclé nos malles le lendemain et nous sommes partis sans chercher à comprendre. Je ne suis jamais revenu dans le pays ; je n’ai pas pu faire une enquête comme je me l’étais promis. Ce fait est demeuré pour moi inexplicable.
– Et Mme de Mauléon ? demandèrent les femmes.
– Eh bien ! Mme de Mauléon est morte trois mois après, jour pour jour, à la même heure. Notez que je ne considère pas du tout cette coïncidence comme significative. La jeune femme était déjà délicate, très nerveuse ; il est donc tout naturel qu’une pareille émotion ait pu déterminer la maladie qui l’a emportée.
– Et vous n’avez jamais cherché à vous expliquer ?…
– J’ai réfléchi bien souvent à cette aventure, je ne trouve rien qui puisse me satisfaire. Nous n’étions pas des exaltés, je le répète ; nous ne nous occupions en aucune façon de spiritisme ou d’occultisme. Nous avons dû être dupes d’une auto-suggestion réciproque. »
Andréas Sagor se leva.
« Puis-je vous faire une question, monsieur ? Depuis la mort de Mme de Mauléon, aucune communication, aucune confidence n’ont-elles été échangées entre elle et vous ? »
M. de Rieux pâlit entièrement, serra les dents, regardant son interrogateur d’un air de hauteur qui soudain mit des steppes entre eux deux.
« Votre question est singulière, monsieur. »
Et il ajouta avec un mâchonnement fébrile des lèvres : « D’ailleurs, des rêves, des cauchemars ; de quelle valeur cela peut-il être ? »
Il jeta son cigare, s’affirma :
« Non ; le fait est singulier, mais il doit avoir une explication toute simple.
– Et pourquoi ne pas admettre, monsieur, qu’il se soit passé à ce moment, dans cette maison, un phénomène dépassant les données de nos sens? Quelle crainte et quelle horreur faut-il donc avoir de tout ce qui n’est pas immédiatement tangible, de ce qui ne l’est peut-être « pas encore, » pour mettre cet acharnement à nier l’évidence ? On dirait vraiment que vous, le fils de Voltaire, comme vous disiez tout à l’heure, vous vous cabrez devant le surnaturel.
– Pourquoi le surnaturel se manifeste-t-il avec cette timidité, se produit-il par faits isolés, inutiles, ridicules ? On dirait qu’il se faufile, qu’il se glisse, et tout le résultat qu’il donne est d’effrayer des femmes ou des dupes. Eh ! mon Dieu ! je ne demande pas mieux que de le voir éclater, l’événement qui renversera ma raison, l’événement que l’humanité attend depuis qu’elle a conscience d’elle-même et qui lui a toujours failli, l’affirmation brutale, fulgurante, magnifique de quelque surhumaine entité : quelque chose comme le jugement dernier, le Fils de l’Homme se manifestant au-dessus des nues rouges. Mais cela ne vient pas, cela nous a toujours déçus. On est obligé de lui forcer la main à votre surnaturel, de lui faire jouer la comédie ; il a l’air d’un domestique renvoyé qui fait des farces. C’est une fumisterie, par exemple, que votre spiritisme.
– Pourquoi pas ? dit Sagor. Pourquoi ces grossièretés, ces bassesses de langage qui étonnent parfois quand on interroge des tables ou des médiums, ne seraient-elles pas le fait d’esprits inférieurs, de larves d’esprits en formations, en ébauches, de difformités d’esprits rôdant dans les bas-fonds, autour de l’humanité ? Des êtres infirmes, aveugles et sourds comme celui de Saint-Jean. Ils peuvent prendre plaisir à railler, à décevoir l’homme qu’ils savent supérieur à eux malgré le poids de ses organes ; il est assez naturel qu’ils cherchent à le séduire ou à l’épouvanter, par leurs mirages. »
Des portes-fenêtres de la villa, un accord vint sur la fraîcheur du soir ; d’autres suivirent, nagèrent dans l’air, sa combinèrent dans les harmonies grêles d’une sonate de Mozart. Les mesures cadencées, perlées comme un cadre Louis XVI, faisaient des révérences, agitaient de gentils menuets dans les ténèbres du jardin rayé de lumière.
« Allons, messieurs, dit la maîtresse de la maison, nous avons assez causé, rentrons ; ces demoiselles vont nous faire un peu de musique. »
Un à un, ils gravirent les marches du perron. Dehors, au-dessus de leurs têtes, le ciel était fébrile, battait comme le pouls de quelque être prodigieux dont les veines charrieraient des astres au lieu de globules. Un scintillement, un frémissement de mondes trembla dans la tendresse verte des hauts peupliers noyés de nuit.
Andréas regarda.
« Comme ils ont peur ! Dire que tous, oui, tous, sans exception, ils se cacheraient sous ces massifs, essaieraient de se dérober sous ces futaies, fuiraient comme Ève et Adam après la faute si on venait leur dire : « Dieu est arrivé, il s’est manifesté pour vous ; venez, adorez-le. »
Il renversa la tête, reçut dans ses yeux la palpitation tangible de l’infini ; ses prunelles s’enflammèrent d’une belle passion d’éternité.
« Pourtant, murmura-t-il, il n’y a rien à craindre de ce qui est derrière les étoiles. »
FIN
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(François de Nion, in Le Gaulois, vingt-huitième année, troisième série, n° 5286 et 5287, mercredi 5 et jeudi 6 septembre 1894)
Compiègne.
Je battais la forêt, sac au dos, depuis l’aube. Au détour d’un sentier, le feuillage se déchira tout d’un coup, et les étangs m’apparurent dans une éblouissante vision. La forêt les tenait là enserrés, immobiles. Tout autour, la végétation se pressait haletante, dans une plus large poussée pour boire l’eau féconde et, comme surexcitée, elle étendait ses branches vers cette grande trouée, où l’air passait libre, où tombait le soleil.
Il y eut au bruit de mes pas le sauve-qui-peut d’une alerte ; les poissons gagnèrent le large ; j’entendis couler entre les roseaux les poules d’eau craintives ; et les grenouilles surprises plongèrent avec un grand bruit ; puis… plus rien.. On n’entendit plus rien, que le crépitement des ailes de libellules qui rentraient en chassant ; et, loin, dans les bois, la phrase brève d’un rouge-gorge qui, sans se lasser, répétait sa chanson.
Le jour tombait. Un brouillard d’une gaze impalpable flottait sur les eaux, teinté d’azur pâle, et traînant dans ses plis l’or fluide des rayons réfrangés.
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Oh ! les eaux sont troublantes ! De terribles inconnues semblent se dégager de ce milieu tout plein de mystères : c’est là que la vie a pris naissance, que les êtres ont vagi sur la terre pour la première fois. Une vie intense y grouille encore, d’animaux singuliers ; et, je les revoyais, pour les avoir chassés, autrefois, les vers de vase, les larves, les dytiques, les tritons, les bêtes glaireuses et sans forme, les salamandres au corps en deuil, et les poissons, créatures étranges, faites d’armures d’argent, ayant des yeux qui ne ferment pas et des bouches sans voix.
Le crépuscule commençait à descendre. Le vent du soir courait en murmurant, ridant les eaux, courbant les roseaux bruns, m’apportant avec de longs soupirs la tiède haleine des forêts. Les libellules dormaient et le rouge-gorge depuis longtemps avait tu sa chanson.
L’heure était d’un charme suprême.
Je ne sais pourquoi il me vint à l’esprit ces mystérieuses ballades, ces histoires de voix qui vous appellent au fond des eaux.
Je pensais aux Sirènes, à la reine Mab, à Loreley, au roi des Aulnes, aux eaux qui vous tentent et vous tuent…
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Tout à coup les grenouilles se mirent à coasser les notes monotones de leur sardonique nocturne ; on eût dit un chapitre de moines nasillant dans la nuit quelque fantastique office des morts, et des feux follets dansaient dans les roseaux, semblant porter des torches.
Une chouette cria, au loin ; et alors il se fit un grand, bruit, un grand bruit d’eau qu’on trouble, les étangs bouillonnèrent et j’en vis sortir une dégoûtante mêlée de monstres horribles.
C’étaient les espèces formidables endormies, depuis des milliers et des milliers de siècles, dans les entrailles de la terre. Je les vis s’élevant de la vase primitive, étranges, immenses, démesurés, et tous horriblement armés de leurs becs de bronze, de leurs griffes d’acier, de leurs dents menaçantes. Tous monstrueux ! Car c’étaient là les grossières ébauches, par quoi la Nature préludait à ses créations.
Les uns prirent leur vol, lourds et balancés sur leurs ailes bizarres ; d’autres s’en allaient hurlant, la trompe au vent ; d’autres encore bondissaient ou rampaient, tordant dans des enlacements terribles leurs corps écailleux.
Et tout ce monde se dressa devant mes yeux et les volcans allumèrent leurs colères ; et, dans je ne sais quelle buée infernale, sous les forêts gigantesques dont les arbres ont perdu leurs noms, j’entendis hurler les cris de guerre, de fureur ou d’effroi ; et je vis les grands égorgements, dont nul ne sait l’histoire.
L’eau qui montait les engloutit.
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Et la terre était habitée.
C’étaient maintenant des villes, aux clochetons sans nombre, enfermées dans leurs ceintures de pierre. Les cloches et les buccins sonnaient l’effroi aux foules accourues qui, du haut des remparts, montraient de leurs mains affolées, au loin, les grands marais stagnants, où, dans la vase, les derniers survivants des époques disparues cachaient leurs têtes mises à prix.
Et, comme tous se lamentaient, un chevalier bardé de fer se faisait ouvrir les portes, et marchait, béni par les prêtres, au dragon mangeur d’hommes.
Je revoyais les duels horribles, le combat corps à corps dans la fumée et dans le sang, et le monstre râlant, enfin, la mort sous le glaive triomphant.
Et le vainqueur acclamé rentrait au son des cloches dans la ville en liesse.
Et maintenant, c’étaient dans les cités, sous de hauts hangars au jour douteux, les mêmes monstres étalant, dans leur rigidité de pierre, leur squelette prodigieux ; et, dans les orbites vides, les yeux n’étaient plus qui virent fumer les volcans et monter les déluges aux premiers jours du monde.
Ossatures puissantes, anatomies inconnues, ruines mélancoliques des cycles effacés, elles étaient là, contemplant de leurs yeux sans regard nos petitesses éphémères.
Oh ! il y a là quelque chose qui trouble l’âme, plus encore que la mort : une forme créée a disparu sans retour, le néant l’a reprise ! Cependant, tout être appelé à la vie doit renaître dans sa postérité ou ressusciter à une vie suprême. Et ceux-là sont morts, morts, sans retour; et, sans retour, leurs formes sont à jamais perdues.
Celui qui les tira du néant s’était-il donc trompé ? Pourquoi les déluges les ont-ils repris ?
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La nuit était venue. Un garde passa. Je repris le chemin.
De loin en loin, des chiens hurlaient au vagabond qui battait si tard la grand-route.
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(Frédéric Cousot, in Le Figaro, supplément littéraire, quinzième année, n° 36, samedi 7 septembre 1889)
Rien n’est curieux comme d’assister, d’après des notes retrouvées par hasard, au travail de composition d’un écrivain illustre, de suivre les tâtonnements de sa pensée, de se rendre compte, au moyen de notes rapides jetées par lui sur le papier, de ses projets et de ses rêves…
Quel artiste peut jamais donner, quelle que soit l’ampleur de son œuvre, la somme totale de ce qu’il eût souhaité d’exécuter ? Balzac, acharné sur son gigantesque labeur, ne suppliait-il pas, à son lit de mort, son médecin de lui accorder encore six mois, ou six semaines au moins, pour tracer seulement le plan des vastes choses auxquelles il avait songé !
Le grand poète Baudelaire, lui, n’eut pas la fièvre de productivité d’un Balzac. Des années de « fainéantise, » comme il disait, succédaient à des années de travail. On sait ce qu’il faut entendre par ce mot de fainéantise : c’est-à-dire un besoin de méditation, de contemplation, joint à une lassitude raffinée de la vie, entretenue par un état maladif. « J’ai cultivé mon hystérie avec jouissance et terreur, » a écrit Baudelaire dans un des feuillets de son journal intime. Si les Fleurs du Mal dominent tout son œuvre, comment oublier, toutefois, que Baudelaire a abordé les travaux les plus divers, qu’il a été un critique d’art admirable, un traducteur merveilleux, qu’il a écrit un nombre considérable d’études littéraires et que, en même temps qu’il donnait ses Paradis artificiels, il faisait jusqu’à du journalisme politique ! Étrange paresseux, – comme d’absurdes légendes voudraient le représenter, – que ce génial écrivain dont l’esprit était toujours en éveil, et jusqu’à le tuer !
S’il avait eu toute sa liberté, si sa santé n’avait pas été ainsi profondément ébranlée, combien d’autres volumes il eût laissés !
Nous pouvons du moins, grâce à un travail d’une haute importance documentaire de M. Eugène Crépet, nous faire une idée de tout ce qu’il méditait.
M. Crépet a eu la bonne fortune d’acquérir à la vente de Poulet-Malassis, l’original et lettré libraire que l’on sait, des liasses de manuscrits ébauchés de Baudelaire, contenant des indications qu’il a mises en œuvre d’une façon très intéressante, et elles ne pouvaient tomber en de meilleures mains que les siennes. En dépouillant ce monceau de notes rapides, d’ébauches encore vagues, de feuillets où Baudelaire jetait sa pensée toute chaude, il est arrivé à dresser une liste considérable d’œuvres projetées.
À la vérité, sur la plupart d’entre elles, les renseignements précis font défaut. Nous n’en avons que les titres, souvent bizarres et qui ne devaient pas être assurément définitifs. Quelques-uns de ces titres seulement sont accompagnés de brefs commentaires.
Il y a là, par exemple, la trace de vingt-deux romans dont l’idée avait servi à Baudelaire, et qui, presque tous, semblaient devoir être des études fantastiques d’une psychologie compliquée. Voici quelques-uns de ces titres : L’Autel de la volonté, le Portrait impossible, Un Homme en loterie, l’Amour du Rouge, les Monstres, la Fin du monde, l’Holocauste involontaire.
Sur les papiers de Baudelaire, M. Crépet n’a relevé parfois qu’un projet réduit à quelques mots, et même sans titre. Il s’éprend, par exemple, de ce sujet : un homme qui voit dans sa maîtresse un défaut, un vice imaginaire, et qui en a l’obsession, ou bien, c’est une justification de la peine de mort, l’aventure d’un criminel qui, manqué par le bourreau, délivré par le peuple, retourne de lui-même au supplice. Ailleurs, il rêve de montrer quelle puissance sensuelle un artiste peut éprouver dans la société des fous, ou s’expliquer la joie de l’amitié envers un être déchu. Ailleurs, dans la Maîtresse vierge, il songe à développer cette thèse : « La femme dont on ne jouit pas est celle que l’on aime. » Je cite, ici, les quelques lignes qui suivent cette déclaration, contenant le germe du roman qui l’avait séduit :
Délicatesse esthétique, hommage idolâtrique des blasés. – Ce qui rend la maîtresse plus chère, c’est la débauche avec d’autres femmes. – Ce qu’elle perd en puissances sensuelles, elle le gagne en adoration. La conscience d’avoir besoin du pardon rend l’homme plus aimable.
Puis ce sont de plus courtes indications encore : « Faire un roman sur les derniers hommes ; – les mêmes vices qu’autrefois ; distances immenses ; – de la guerre, des mariages, de la politique parmi les derniers hommes. » Il revient pourtant sur ce sujet, qui semble le tenter particulièrement. Sur un feuillet détaché, M. Crépet a retrouvé ces mots, qui se rapportent au même projet : « Les dernières palpitations du monde ; luttes, rivalités. La haine. Le goût de la destruction et de la propriété. Les amours, dans la décrépitude de l’humanité. Chaque souverain n’a plus que cinquante hommes armés. »
Le théâtre séduisait aussi Baudelaire. Longtemps il avait songé à un drame, L’Ivrogne, développement de la pièce de vers des Fleur du Mal : le Vin de l’assassin. Il en parla à Hostein, alors directeur de la Gaîté, et au comédien Tisserand. Mais il n’écrivit rien de la pièce. Puis il s’enthousiasma pour un autre drame, Le Marquis du 1er houzards, dont il a au moins laissé le scénario, indiquant qu’il tenait à une mise en scène compliquée, exacte, originale. C’était – ou plutôt ce devait être – l’histoire d’un fils d’émigré s’éprenant, presque malgré lui, de la figure de empereur, devenant un des colonels de la grande armée, et sacrifiant héroïquement à ses convictions nouvelles l’amour d’une femme. Un tableau devait représenter la bataille de Wagram ; un autre, qui eût, certes, été grandiose, aurait montré les troupes envoyées contre Napoléon, à son retour de l’île d’Elbe, se sentant tout à coup ébranlées en apercevant leur ancien chef et se mêlant aux soldats qui l’accompagnaient.
Il existe encore la trace d’un troisième drame, La Fin de Don Juan (sujet qui avait aussi tenté Flaubert) mais Baudelaire s’était borné à indiquer les personnages. On y voyait le fils de Don Juan, rôle travesti, une Statue « fantastique, grotesque et violente, à la manière anglaise, » l’Ombre de Catilina et un Ange « s’intéressant à Don Juan. »
Baudelaire, qui haïssait la Belgique, où il avait étrangement souffert, rêvait aussi un travail caustique et même féroce sur ce pays, la Belgique vraie. Les phrases ne sont là qu’ébauchées, les verbes à l’infinitif ou sous-entendus. On peut imaginer, d’après les indications qui sont demeurées, que la satire eût été cruelle.
Mais ce que M. Crépet a recueilli de plus précieux, dans ces notes de Baudelaire, ce sont des pensées, jetées au hasard, hardies, troublantes, paradoxales, contenant la genèse de travaux de toute sorte, études critiques, poésies, fantaisies littéraires ou philosophiques : – « Ce qu’il y a d’enivrant dans le mauvais goût, c’est le plaisir aristocratique de déplaire. – Je comprends que l’on déserte une cause pour savoir ce qu’on éprouvera à en servir une autre. – Être un homme utile m’a toujours paru quelque chose de bien hideux – Ne pouvant pas supprimer l’amour, l’Église a voulu au moins la désinfecter, et elle a fait le mariage – Qu’est-ce que l’amour ? Le besoin de sortir de soi ? – Ce qu’il y a d’ennuyeux dans l’amour c’est que c’est un crime où on ne peut pas se passer de complice. – Défions-nous du bon sens, du cœur, de l’inspiration et de l’évidence. »
J’ai cité ces quelques pensées, au milieu d’une centaine, presque au hasard. C’est, dans toutes, la même furie contre le banal, le convenu, ce qui est réputé l’ordinaire raison, – toujours, bien entendu, à un point de vue purement littéraire. Que d’œuvres singulières fussent sorties, sans doute, de ces ébauches ! Mais ce grand novateur est mort à quarante-six ans et ses dernières années n’ont été qu’une longue agonie !
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(Paul Ginisty, « La Vie littéraire, » in Gil Blas, neuvième année, n° 2758, mardi 7 juin 1887 ; portrait de Charles Baudelaire par Georges Rochegrosse in Les Fleurs du Mal, Paris : Librairie des Amateurs, A. Ferroud, 1917)
La nuit tombait lorsque, débouchant de la forêt maussade, je parvins, moi Ulrich Markus, au sommet de la colline dominant la vallée. La lune blême émergeait alors de derrière le vieux burg et la silhouette massive du donjon se découpait bizarrement sur l’obscurité du ciel.
À mes pieds s’étendait le village. Je ne le voyais pas, mais quelques lueurs tremblantes m’en indiquaient l’emplacement. L’idée de bientôt m’étendre sur une couche mœlleuse me rendait un peu de bonne humeur. J’eus un regain de courage et, reprenant ma route, je commençai avec prudence la descente de la pente escarpée, recouverte d’aiguilles de sapin acérées et glissantes.
Tout en cheminant, je m’efforçais de percer les ténèbres pour apercevoir la petite bourgade où j’étais né. Cinquante ans s’étaient écoulé depuis mon départ de Karlsbach que j’avais quitté, tout enfant, avec Anton Diepper, mon père adoptif. Comme tant d’autres Souabes, nous étions partis pour la Palestine. Le brave homme, en mourant, m’ayant légué sa fortune, je m’étais empressé de réaliser mes biens et de regagner l’Europe. Je revenais seul.
Le chemin défoncé m’avait obligé à abandonner, en pleine montagne, mon chauffeur et la voiture de celle-ci avec son pont arrière cassé. Je croyais être alors à proximité du village. Il me fallut grimper pendant trois heures pour l’entrevoir, tapi dans la vallée. Mes pas sonnèrent enfin sur les pavés de pierre. Il faisait noir maintenant, car si les étoiles s’allumaient peu à peu, les lumières de Karlsbach s’éteignaient une à une. Je ne connaissais personne dans cette agglomération perdue ; le souvenir des Markus ne devait guère subsister que dans la mémoire de quelques vieillards, et pourtant une émotion intense me gagnait. Mais tout être humain subit une émotion semblable lorsque, à l’automne de sa vie, il s’en retourne vers la maison natale.
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J’arrivais enfin sur la grande place que plusieurs graves tilleuls abritaient. L’église, rigide et froide, se dressait face au château féodal. Dans un renfoncement, brillait une lueur indécise et j’aperçus le panneau d’une enseigne. J’en sifflai de plaisir…
La salle commune me parut déserte. Deux ampoules à demi brûlées l’éclairaient d’une fade clarté. Je m’assis sur un banc de cerisier poli par les fonds de culottes. L’âcre odeur de tabac amassée entre les murs blêmes me fit tousser tout à coup, et la servante survint.
Grande, maigre et chlorotique, cette femme complétait le tableau. Elle me servit sans hâte et sans parler. Sa robe noire, son teint livide et ses yeux glauques s’adaptaient à ce milieu sans vie. Elle y glissait comme une ombre, surgissant et s’évanouissant brusquement pour reparaître, plus spectrale, plus mystérieuse encore.
D’un ton monocorde, elle m’assura que mon lit serait prêt sitôt mon repas terminé. Je lui demandai si d’autres voyageurs se trouvaient à l’auberge. Elle ne répondit pas. Fourbu comme je l’étais, je dînai fort mal. Renversé sur la banquette, tête et dos appuyés au mur humide, je digérais rêveusement lorsqu’une voix aiguë perça l’un des coins sombres.
« Hé, hé ! disait la voix criarde, « Mein lieber Herr, » cette maison n’est-elle pas plaisante pour un touriste exténué ? »
Et l’obscurité s’entrouvrit pour livrer passage au plus surprenant bonhomme que j’eusse jamais contemplé. Un petit être cocasse, correctement vêtu, chauve et bedonnant, au visage poupin rasé de près, aux yeux bleus et ronds comme des billes.
Mais ce qui me frappa surtout, et c’est ce qui contribuait à le rendre grotesque, c’est la paire de jambes burlesquement courtes qui supportaient le tronc imposant de mon interlocuteur.
« Souffrez que je me présente, continua-t-il de son timbre grinçant : Cornélius Lahm, antiquaire à Ulm, chercheur infatigable, bibliophile impénitent, membre correspondant de l’Académie souabe de sciences psychiques… Oui, poursuivit-il en s’asseyant près de moi et en tentant vainement de croiser ses petites jambes l’une sur l’autre, oui, cette quiétude est merveilleusement tonique. Ce climat, à juste titre, possède une grandiose réputation… Hé, hé ! j’étais déprimé par un labeur excessif.. Les nerfs me poussaient à bout… Me voici complètement remis maintenant… Oui, complètement ! »
Il se tut pour fouiller dans une poche.
« Un cigare, insista-t-il en me tendant ouvert un étui de cuir. Tenez, essayez celui-ci, c’est un cigare hollandais… J’estime que c’est à Amsterdam que l’on découvre les meilleurs cigares… Allons bon, cela recommence ! »
Au loin, le tonnerre grondait sourdement et ses roulements, multipliés par les échos des vallées, déferlaient jusqu’à nous en vagues mortes. La servante reparut et ferma les fenêtres.
« Cela se gâte, soupira mon nouveau compagnon. C’est la dent cariée dans une jolie bouche… Ici, celui qui aime les orages est copieusement servi !… Moi, je les déteste. »
*
Il y eut un silence. Le cigare hollandais parfumait mes narines et mon palais. L’idée qu’un orage allait se déchaîner, cependant que, dans mon lit, je narguerais la tempête, créait soudain en moi un délicieux engourdissement.
Et mes regards se posèrent sur le « Courrier de la Forêt-Noire » qui gisait déplié, sur une table voisine. Je parvins, inconsciemment, dans la pénombre, à déchiffrer le titre de son roman feuilleton.
« La Haine plus forte que la mort ! » prononça, tout bas, mon voisin. Hé ! hé ! que voilà un beau titre, ma parole !
– Je conviens de sa belle sonorité, fis-je.
– … et de son exactitude, » ajouta Cornélius.
Mon sourire contraint prouva que je formulais des réserves.
« Comment ! vous doutez ? s’exclama le bonhomme en s’échauffant tout à coup. Vous doutez ?… Ah ! votre incrédulité me navre. »
Il toussota, brandit un binocle majestueux, en encadra les deux billes bleues, puis confirma :
« Cela me navre, oui, cela me navre… Il est vrai que notre monde est peuplé de sceptiques qui ont ni le temps, ni la volonté d’observer ce qui se passe autour d’eux… C’est aussi désolant qu’indiscutable, mais moi… »
Il se pencha pour lancer violemment :
«… J’observe ! »
Le bonhomme m’amusait. Devinant qu’il cherchait à enfourcher quelque dada, je l’aidai à se mettre en selle.
« Vous observez ? » appuyai-je.
Ma question parut le combler d’aise.
« Si j’observe ? s’écria-t-il, je ne fais que cela !… Observer, c’est comprendre… Eh bien ! Monsieur (il parla très bas), eh bien ! voyez-vous, à Karlsbach, j’ai observé quelque chose de curieux… »
Fier de son effet, il me contempla.
« De très curieux, répéta-t-il. Karlsbach, peut-être l’ignorez-vous, possède un cimetière situé non loin des marais de l’Homme noir… En marchant d’un bon pas, il faut vingt-cinq minutes pour s’y rendre. Or, j’adore flâner de ce côté, non pas que l’endroit soit beau, mais parce qu’il m’inspire. Parce que mes méditations, roulant parmi ces pensées mortes, recueillent, çà et là, des lambeaux de vérité…
– Fraulein ! ordonnai-je à la servante qui glissait, effacée et morne, Fraulein, servez-nous, je vous prie, deux verres de votre meilleur « schnaps »…
– Et laissez le flacon sur la table, ma fille, décida le nabot aux jambes grotesques. Laissez-le là tout bonnement… Hé ! l’orage se rapproche… Vzzzzzzzz !… Le feu d’artifice commence. Que disais-je donc, mon cher Monsieur ?… Ah ! je vous avouais mon habitude de me promener souvent du côté du cimetière… Eh bien ! j’ai constaté là-bas un fait incroyable, mais positif. Écoutez-moi ! Dans ce cimetière, à l’angle le plus éloigné de l’entrée, se trouvent deux vieilles tombes se faisant face. Derrière l’une, se trouve un chêne ; derrière l’autre, un aulne. Ces deux arbres semblent se défier. Il y a, dans leurs silhouettes robustes, un je ne sais quoi d’agressif… Ils paraissent se haïr !
– Comment ? lâchai-je, ahuri.
– Ils paraissent se haïr ! reprit le nabot, frappant du poing sur la table… Cela vous étonne, parbleu ! C’est pourtant ainsi. Tenez, un soir qu’un sérieux orage mijotait dans la marmite céleste, je me trouvais précisément dans la vallée. La température étouffante m’écrasait. Pas un souffle ne fouettait l’air… Mon attention fut alors attirée par les deux colosses debout parmi les tombes, tels deux survivants sur un champ de bataille… À ma stupeur, je m’aperçus tout à coup que ces arbres se penchaient l’un vers l’autre, puis qu’ils heurtaient, avec rage, leurs branches comme deux boxeurs leurs poings… Cette vision fantastique me stupéfia et je crus à une tornade soudaine. Intrigué, je m’approchai et pus constater qu’il n’y avait pas le moindre vent. Les arbres, Monsieur, se battaient comme des fauves…
– Allons donc ! m’exclamai-je, vous voulez rire !
– Pas avec des choses de ce genre, Monsieur, articula sèchement le bonhomme… Ils se battaient, je le maintiens… J’eus du reste bientôt l’occasion de remarquer que les deux arbres montraient cet état belliqueux chaque fois qu’un orage sourdait dans la montagne… Je me mis donc à étudier de près le troublant phénomène. J’appris que, sous les dalles moussues abritées par le feuillage des géants, reposaient deux ennemis farouches, deux hommes qui s’étaient détestés de leur vivant parce que leurs familles se détestaient depuis toujours… J’appris aussi que cette haine féroce n’avait cessé que le soir maudit où le forgeron Peter Markus, blessé mortellement par le maçon Léo Stein, avait pourtant brisé les reins robustes de son adversaire avant de mourir… Mais qu’avez-vous ?
– Rien, balbutiai-je, un peu de fatigue simplement… Vous disiez donc ? »
Et j’essuyai mes mains devenues moites. Dans mon cerveau déferlaient les confidences du nabot bibliophile. Je n’ignorais, certes, rien de la tragédie vieille d’un demi-siècle. L’oncle Anton ne m’avait-il pas, à maintes reprises, narré le drame ? Ne savais-je pas que la lignée des Stein s’était éteinte avec le maçon et que, des deux clans ennemis, moi seul subsistait ?… Mais il émanait de cet homme, parlant de mon père, une impressionnante poussée de conviction et, bien que cette histoire d’antagonisme végétal me parût impossible, je me sentais saisi par une émotion subite.
« Vous disiez donc ? répétai-je.
– Il va falloir vous coucher de bonne heure, mon cher Monsieur… conseilla Cornélius. Vous êtes tout pâle… Où en étais-je ? Ah ! oui !.. je voulus donc, plus encore, percer le mystère. Dans mon cerveau obstiné, je retournais sans cesse ces faits déconcertants. Et, un jour, Andréas, le fossoyeur me raconta, sans se douter de l’importance de ses paroles, qu’à la suite d’une exhumation proche, des dalles mortuaires de Markus et de Stein, il avait constaté que des racines du chêne – l’arbre s’élevant sur la tombe de Markus – plongeaient dans le cercueil du forgeron, alors que celles de l’aulne, dressé sur la sépulture de Stein, s’étaient peu à peu insinuées dans celui du maçon… Je n’insistai pas. Tout s’expliquait.
– Comment cela, tout s’expliquait ? » demandai-je.
Cornélius Lahm eut un ton surpris :
« Vous ne comprenez pas ?
– Pas du tout, » concédai-je.
L’antiquaire, membre de l’Académie de sciences psychiques, saisit son verre et le vida. Puis il me contempla d’un air pensif.
« Vous m’étonnez, remarqua-t-il. Mais, voyons, tout devient limpide… Si la vie s’est échappée des deux corps meurtris, la haine qu’ils recelaient, cette haine hyperdynamisée ne s’est pas volatilisée, elle. Tout au contraire, elle s’est concentrée dans les cercueils, et les racines des arbres se sont imprégnées de ces forces néfastes…
– Mais c’est de la folie, » m’exclamai-je.
Cornélius Lahm laissa tomber sur moi un froid regard bleu.
« C’est simplement la vérité, rectifia-t-il. Je vous suis, d’ailleurs, reconnaissant de vouloir bien m’écouter. Sur cent mortels, quatre-vingt-dix-neuf se seraient défilés déjà !… Non, ce n’est pas folie, poursuivit-il gravement, et j’édifie mes théories sur des bases robustes… Vous n’ignorez pas que, dans certains cas d’envoûtements, les sorciers procédaient jadis à des accumulations de fluide humain, généralement de haine, qu’il plaçaient dans des endroits choisis par eux. On appelait ces dépôts « charges »… Dans le cas qui nous intéresse, les charges, se sont créées automatiquement, comme se produit une accumulation de gaz lorsqu’un tuyau crève. Les malheureux arbres se sont peu à peu intoxiqués en puisant dans ces dépôts vénéneux, et l’aversion réciproque, ressentie autrefois par les deux ennemis, les anime maintenant…
– Mais…
– Il n’y a pas de mais, coupa brusquement le bonhomme. Il n’y a que des vérités contrôlables.
– Contrôlables ?
– Nous en reparlerons, ajouta simplement Cornélius. Mais permettez-moi de continuer : tout sentiment, qu’il s’agisse de colère, de peur, de haine ou d’amour, s’exacerbe dès que le temps. devient orageux. C’est ce qui se produit au cimetière lorsque l’atmosphère est surchargée d’électricité… Les deux colosses feuillus subissent alors, comme des êtres animés, ces excitations électro-magnétiques. Ils s’irritent. La rancune tenace dont ils sont saturés les jettent l’un contre l’autre et ils se heurtent alors farouchement. »
Cela me parut tellement énorme qu’irrévérencieusement, je haussai les épaules. La supposition était insensée. Cette idée baroque d’une charge de haine, concentrée dans un cercueil et aspirée par les racines d’un arbre !… J’en éclatai de rire.
Herr Cornélius Lahm me toisa narquoisement. Mon scepticisme semblait même ne pas lui déplaire. Il continua avec flegme :
« Cher Monsieur, ne regardez pas avec inquiétude mon verre vide. Je suis un buveur solide et j’ai toute ma raison… Vous niez l’existence de ce fluide humain. Je le déplore… Cependant, n’avez-vous jamais remarqué qu’un chien partage inconsciemment les ressentiments de son maître ? Tout comme nos deux arbres, ces animaux deviennent le jouet des émanations redoutables… Puisque vous vous obstinez à contester le fruit de mes méditations, eh bien ! mon cher Monsieur… Monsieur… À propos, vous ne m’ayez pas encore fait l’honneur de me dire votre nom. »
Je mentis effrontément.
« Eckert, Friedrich Eckert, de Pforzheim.
– Eh bien ! monsieur Eckert, je vais vous faire une proposition.
– Je vous écoute.
– Voulez-vous, lors du prochain orage – et, ici, il s’en déchaîne, presque chaque jour, un du calibre de celui qui sévit en ce moment – voulez-vous donc vous rendre avec moi au petit cimetière ?
– Volontiers.
– Même de nuit ?
– Et oui, si vous le jugez utile. »
Radieux, le nabot s’inclina.
« Avec vous, me déclara-t-il pompeusement, je ne perdrai pas mon temps… Sapristi, quel fichu coup de vent !… Voici l’ouragan qui s’en mêle.. À la vôtre, cher Monsieur ! »
*
Le lendemain, vers le soir, la chaleur devint suffocante. Cependant que la servante fantôme mettait le couvert, le nabot s’approcha de moi.
« Tout va bien, me confia-t-il. Nous irons là-bas cette nuit. Le ciel annonce une bourrasque peu commune… Andréas, le fossoyeur, m’a prêté la clef… »
Cette marche dans l’obscurité, je ne l’oublierai jamais. Le nain, cahotinant devant moi, semblait rouler sur ses courtes jambes comme un fauteuil sur ses roulettes. Je le suivais sans parler. L’idée de me trouver, dans de telles conditions, devant la tombe de mon père, m’oppressait et je me sentais mal à l’aise. Nous pénétrâmes dans la forêt. Les sapins gigantesques se taisaient et leur silence lugubre me parut menaçant. Des touffes d’airelles nous happaient sournoisement les chevilles. Des ronces s’accrochaient à nos vestes et nous faisaient trébucher. Nous dûmes longer le bord d’un ruisseau muet et invisible. Une éclaircie me permit d’entrevoir un ciel plombé dans lequel glissaient rapidement d’énormes masses jaunes. Une lune grimaçante, à la face rongée, achevait ce paysage hallucinant.
« Nous voici arrivés, » chuchota Cornélius.
Quel affreux endroit ! Je pus apercevoir une mare de boue fétide à la surface de laquelle des bulles inquiétantes crevaient sourdement. Tout était miasme dans ce cloaque sinistre et l’imagination tourmentée d’un Poe n’eût pas trouvé pire. À droite et à gauche de cette clairière de fange, la forêt contemplait craintivement cette vision de cauchemar. Nous contournâmes un trou dans lequel sommeillait un liquide innommable recouvert de lentilles d’eau. Un crapaud, se, traînant sur son ventre, gonflé et lisse, plongea soudain dans. l’immonde flaque verte et son « plouf » visqueux me glaça de dégoût…
« C’est un bien vilain coin, reconnut mon guide. Toutes les plus sales bêtes de la création paraissent s’y donner rendez-vous… Voici deux jours, j’y ai même rencontré un de ces affreux serpents, heureusement fort rares, descendant dégénéré des venimeux ophidiens lâchés jadis, dans les forêts de Germanie, par les légions romaines, écrasées par les hordes d’Arminius… Les couleuvres et les salamandres y abondent, ainsi que les moustiques, cette engeance infernale… Entrez, je vous prie… »
Il poussait une grille rouillée dont l’aigre bruit irrita mes gencives. Un frisson me parcourut à la vue des pierres plates et blanches endormies sur le sol. Au fond du cimetière se dressaient deux arbres…
*
Un lointain grondement s’enfla, puis mourut. La nuit s’éclaira de lueurs blêmes. Cornélius Lahm ricana.
« Hé, hé ! prononça-t-il en refermant la grille, nous allons éprouver, je gage, de rudes émotions… Je les déteste, convint-il brusquement, mais je les désire quand même puisqu’elles me permettront de convaincre un incrédule. »
La boueuse petite allée centrale fut parcourue silencieusement. Un bref éclair stria de nouveau la nuit. Puis tout redevint noir.
« Ici, sous l’aulne, se trouve la tombe de Stein, me souffla le nabot, et là, sous le chêne, celle de Markus. »
J’examinai attentivement les arbres.
« Ils semblent bien paisibles, déclarai-je.
– Ne vous y fiez pas trop, murmura Cornélius. Regardez donc l’aulne, ne croirait-on pas qu’il va bondir ?… Hep ! Attention ! »
Jamais je ne saurai comment cela se passa. Je m’approchais lentement. Il y eut un sifflement, une chose longue et souple cingla l’air et j’éprouvai une violente commotion. Aveuglé par le sang, je demeurais, hébété…
« En arrière ! monsieur Eckert, s’exclama Lahm, m’empoignant par le bras. L’aulne se fâche…
– C’est absurde, marmottai-je en essuyant mon visage balafré ; c’est absurde ce que vous dites !
– Partons, je vous en supplie, insista Cornélius. Je vous assure que cet arbre vous a volontairement frappé… »
Un effrayant coup de tonnerre ébranla l’atmosphère. La foudre s’abattit non loin de nous. Pendant quelques secondes, le cimetière fut éclairé comme en plein jour.
« Venez, hoqueta le bonhomme, venez ! »
Encore étourdi, j’avançai avec peine.
Le nabot me saisit par la main. Je sentis qu’il tremblait.
« Mon Dieu, chuchota-t-il.
– Qu’y a-t-il ? fis-je, en tremblant à mon tour.
– LE GRAND AULNE NOUS SUIT ! »
L’intonation était celle d’un homme épouvanté. Ce que disait l’antiquaire ne me surprit pas. Ne savais-je pas, depuis un instant déjà, sans avoir besoin de m’en rendre compte, que l’arbre de Léo Stein me poursuivait férocement ?…
« Fuyons, » râla Cornélius.
Je tentai de courir. La peur ligotait mes membres. Je parvins pourtant à avancer d’un pas et glissai sur une chose cylindrique et molle qui s’étira sous mon pied. Ce contact odieux me stimula.
… Et je lançai un regard en arrière. L’aulne s’était déplacé d’une vingtaine de pas. Au milieu de l’allée, je le vis, tel un monstrueux poulpe, se mettre en mouvement et, s’aidant de ses racines déterrées, ramper vers moi dans un lent effort invincible.
« Pourquoi, pourquoi vient-il à nous ? balbutia Cornélius.
– Pourquoi ? et ma voix devint blanche. C’est parce que je suis le fils de Markus le forgeron, l’adversaire de Stein. »
*
Fermant les yeux, j’attendis la mort, paralysé que j’étais par l’effroi. Un moment durant, mon cœur ne battit plus. Et soudain, couvrant le fracas de l’orage, un hurlement de folie éclata.
« Oh ! criait le nabot éperdu, regardez… Le chêne a rejoint l’aulne…. Il s’agrippe à lui… Dieu de miséricorde ! ils se battent ! »
Hagard, j’aperçus les géants enlacés qui tanguaient, roulaient et, sous leur lourde masse, broyaient les tombes. Cornélius Lahm était à genoux. Puis un craquement sinistre retentit. Un effrayant vacarme déchira mes oreilles. Une odeur démoniaque tordit ma gorge. Je m’affaissai, évanoui…
*
« Vous avez la vie dure, « mein lieber Herr, » constatait avec admiration, deux jours plus tard, mon aubergiste. Quand, après l’orage, on vous a ramené à l’aube, je croyais bien que c’en était fait de vous ! Le sang vous inondait la face et vous étiez comme,mort… Quel orage terrible, « Donnerwetter » ! Songez donc que les deux grands arbres du cimetière ont été arrachés de terre par le vent… On les a trouvés enchevêtrés l’un dans l’autre à cent pas de leur emplacement, et l’aulne était brisé en deux… En somme, vous vous en tirez à bon compte ! Il y a bien cette estafilade, mais Herr Doktor Feucht l’a rudement bien recousue… Ce n’est pas comme cet infortuné Herr Cornélius. Il paraît que jamais il ne recouvrera la raison…
– C’est effrayant, » murmurai-je.
Et je me retournai sur ma couche. J’avais besoin d’être seul, car un dangereux désir naissait en moi, celui de confier mon secret à cet homme et de lui raconter ce qui s’était passé, là-bas, dans les marais de l’Homme Noir…
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(Marcelle Leitz, in Ric et Rac, n° 170, 11 juin 1932 ; cette nouvelle a été traduite en roumain par Georges Teddy, sous le titre « Ringul Spectrelor, povestire fantastica de M. Leitz, » et publiée dans la revue Realitatea ilustratā, cinquième année, n° 289, 11 août 1932 )