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(A. Nadal, in Le Jeudi de la jeunesse, hebdomadaire, dixième année, n° 471, jeudi 1er mai 1913)
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(A. Nadal, in Le Jeudi de la jeunesse, hebdomadaire, dixième année, n° 471, jeudi 1er mai 1913)
L’enfant a dit : « J’ai rêvé ! »
Et son petit visage est si bouleversé, tellement terrifié, que sa mère, en le dorlotant tendrement, le rassure, avec des baisers et de douces paroles.
Mais l’enfant raconte, en son adorable jargon, sa nuit d’épouvante, pleure encore, tout à l’effroi que lui ont laissé les faces horribles du cauchemar.
En mots simples, la mère dissipe ses terreurs, essaie de lui faire comprendre l’inanité du songe, et que les vilains bonshommes qui ont tourmenté son enfant ne sont pas vrais.
*
L’enfant est devenu un homme.
À vingt années de distance, il se souvient de ces songes terrifiants, car ils ont laissé au cerveau neuf leur image indélébile.
Les trois premiers qui se sont répétés à travers les nuits ont alterné leur suggestion sur la petite imagination du bébé.
Et le jeune homme, aidé de la maman, en reconstitue les détails, en explique la genèse si mystérieuse alors, les narre et les commente ; et pour n’y point greffer d’éléments parasitaires, s’en tient au récit concis des choses apparues.
C’est, ici, le songe exprimé en toute sa brièveté, par images vives, avec le souci de ne pas tricher avec le souvenir.
Les Tells
Las d’une journée passée au grand air, maman me couche, me baise au front, me borde, tire les rideaux blancs de mon petit lit et m’abandonne. Immobile, la tête enfoncée dans l’oreiller, j’attends bien sagement la venue du sommeil ; même, je ferme les yeux avant de dormir. Mais quelque chose remue régulièrement, avec de petits chocs sourds, au fond de la plume. Je lève la tête : parti, le bruit ! Inquiet, je me retourne sur l’autre côté. Le bruit recommence, sur le même rythme, mais avec un son légèrement différent. Certainement, une bête est sous mon oreiller. Je l’entends, mais rien ne me ferait désormais bouger… j’ai trop peur. Tout en sueur, mais vaincu par la fatigue, je sombre dans le sommeil, lentement… Quelque chose comme un frais et doux carillon tintinnabule dans mes oreilles, puis un long bruit fuse, comparable à celui qu’émet un jet de vapeur brusquement lâché ; un petit éclatement… crac… je dors.
Alors, une vie bizarre qui n’a aucune correspondance avec les heures de veille commence pour moi.
C’est la nuit, dans une rue inconnue, une rue de Paris. Le clair de lune découpe durement les toits et cheminées sur le ciel, et je suis dans l’ombre portée des maisons. Soudain, le long d’une corde immense qui descend obliquement de la lune et qui, nouée à la cheminée d’un édifice, retombe jusqu’au sol, de grands êtres velus, ayant forme de singes, s’élancent en bonds désordonnés de notre satellite. Puis ils se laissent glisser en tournoyant, lentement, avec des arrêts brusques et réguliers, sur le rythme sourd entendu sous l’oreiller. Ils viennent me prendre… je n’ai sans doute pas été sage… je grelotte d’effroi…
Ce sont les Tells, ces grands singes velus ! Tell, tell, tell… onomatopée suggérée à mon rêve par le bruit entendu lorsque je me couche sur le côté droit.
Ils touchent terre, m’emportent… et je ne sais plus ce que je deviens.
Les Brans
Les Tells descendent toujours de la même manière ; comme toujours, pareillement, arrivent les Brans qui ont hanté mon oreille gauche avant que je ne m’endorme.
Je me trouve au bord d’un bassin rectangulaire, plein d’eau, limité par des rangs serrés de pilotis. Cela ressemble – maintenant que je puis le dire – à une petite piscine protégée d’une barrique en bois, ou plutôt à un lavoir clos comme on en rencontre dans certains bourgs de France. Il y fait toujours obscur, chaud et humide. Les Brans sont grands et nombreux. Leur aspect rudimentaire et terrible fait songer à de long monolithes arrondis aux deux bouts et tendus par le milieu comme les pains des boulangers. Aucun signe d’animalité. Et plus impressionnants que les Tells parce qu’ils n’ont ni visage ni membres, et qu’en conséquence ils ne font pas de gestes comme eux. Ils entrent par file indienne, en sautillant à petits coups réguliers et sourds, bien en ordre, et le son de leur venue est très riche et très grave : Bran ! bran ! bran !
Leurs colorations chaudes de grand silex éclairent sourdement l’ombre bleuâtre du lieu, et, devant leur invasion, je fuis en suivant la marge du bassin… mais, à bout de souffle, fou de terreur, tout entier dans l’idée de leur échapper, je me précipite dans la piscine… et je meurs.
Le rêve est cassé.
Pauvre enfant ! Personne ne t’a dit, quand tu as crié dans la nuit et confié tes épouvantes aux visages penchés sur ton lit, que c’était là le bruit de ton sang, le petit martèlement de la vie à ton oreille… Et tu as vécu d’atroces cauchemars, n’osant plus t’endormir, épiant, dans les plis des rideaux, toutes les faces hideuses de l’insomnie qui venaient te hanter en grimaçantes mascarades, jusqu’à ce que le sommeil, plus fort que ta terreur, vienne t’anéantir.

Les Luzes
Maintenant, après l’horreur de ces deux songes, il m’est plus agréable d’évoquer les Luzes qu’un doux coma, avant-coureur du sommeil, faisait fuser à mon oreille après le tintinnabules de cloches.
Ceux-là, je les aimais – quoiqu’ils m’effrayassent bien un peu – pour leurs qualités musicales, leurs formes étoilées et leur éclat doré.
C’est, dans mon rêve, un plein jour ensoleillé, brutal, frappant des murs hargneux, et, chose qui me stupéfie encore, – donnant des ombres violemment colorées, comme les comprennent, maintenant, nos grands impressionnistes. Je m’adosse à l’un de ces murs, dans une ombre claire, et j’attends… quoi ?… je ne sais… C’est comme une angoisse sans nom qui m’oppresse… je sens qu’ils vont venir… Soudain, les Luzes se lèvent du lointain, comme une nuée de grandes sauterelles d’or, et se ruent sur moi, avec un vrombissement aigu s’éternisant sur le mode : lu-u-u-z-re, qui me les fit nommer ainsi. Roidi, incorporé au mur, j’attends l’anéantissement terrible et délicieux, mais les êtres stellaires s’évanouissent en me touchant.
Quand il me fut donné de lire la fantastique histoire des Xipéhuz, ce chef-d’œuvre de J.-H. Rosny, l’aîné, j’ai souri à la vision lointaine de mes chers Luzes.
Les Hommes bleus
Puisque mes songes d’enfant reviennent me visiter, j’en dirai encore quelques-uns, pour mentionner leur allure augurale.
*
J’ai sept ans, donc j’ai peu lu, mais j’ai longuement médité sur les images. Jamais elles ne m’apparaissent immobilisées : je les fais vivre, évoquant ce qui précède et suit la scène figée que le graveur me propose.
À peine ai-je mis en jeu mes facultés d’observateur que les plans se séparent, que les tailles du burin disparaissent et que les personnages agissent, en ronde-bosse, réellement. C’est le stéthoscope animé, sans les grossièretés d’expression, les ratés et les déformations du cinématographe.
Du reste, ces procédés d’illusion m’étant parfaitement inconnus, je laisse à mon imagination d’alors l’orgueil de ses découvertes. À ces influences, donc, je crois pouvoir rattacher les songes suivants que je narrerai brièvement :
Seul, dans une campagne inconnue, je me gorge de mûres, près d’un buisson. D’une falaise rougeâtre, très haute – m’apparaît-il, –de longues lianes descendent jusqu’au plein sol.
Là, tout est beau. Des insectes lumineux vibrent d’un vol continu. De larges fleurs s’épanouissent, doucement balancées des brises, près des feuilles qui m’étonnent par leurs dimensions et leurs dentelures. Tout à coup, deux hommes nus, très jeunes descendent le long des lianes. Ils sont tout bleus sur l’ocre de la falaise, et leur beauté m’apparaît prodigieuse. Formes pleines et dures aux muscles harmonieux, dermes luisants : je ne puis mieux les comparer maintenant qu’au Narcisse du Musée de Florence ou à l’Apollon sauroctone du Musée du Louvre. Leurs gestes ont la grâce de la forme cultivée. Ce sont deux Athéniens des cirques… et ils sont bleus. En cet instant, j’ignore tout des antiques, et Pierre Louÿs, qui est de mon âge, n’est que le très futur auteur de Léda et la Guerre du feu où je retrouve les hommes bleus n’a pas encore sollicité leur auteur.
Cependant, mes célestes atteignent le sol, passent près de moi et s’en vont, sans m’avoir aperçu.
J’ai dit qu’ils étaient bleus, d’indigo pâle, avec des cheveux bleus presque noirs, divisés au sommet de la tête en deux masses lisses et luisantes.
*
Dans mes premiers songes, la couleur domine : elle est la caractéristique de leur beauté, de leur gaieté ou de leur mélancolie. Cette constatation rattachée à mes premières observations sur mon goût de la couleur, m’induit à penser que le peintre que je suis est né avec moi, et que mon sang a charrié, dès l’enfance, l’irrésistible vocation.

Les Lémures
Un jour, – un jour du rêve, – je me trouve dans une ville aux rues désertes. C’est un agglomérat original de maisons, – songez aux vieilles rues de Nuremberg, – mais, sur cette ville, il a plu des cendres. Tout y est gris, et derrière les silhouettes des pignons des clochers des campaniles, le ciel est d’un rose acide et mélancolique. Mes pas ne font aucun bruit. On les dirait feutrés, comme lorsque nous marchons sur de la neige. J’arrive devant une cathédrale minuscule, grande comme une église de village, mais ouvrée, historiée, surchargée d’étonnants détails, et il me faut traverser un petit pont de bois pour approcher de l’édifice.
Ah ! ce silence désert en cette étrange ville.
Enfin, j’atteins le pont… je m’y engage… Ah ! comment dire l’horreur qui m’étreint !… Chacun de mes pas porte sur de petits personnages couchés – d’horribles lémures – dont les doigts grêles se tendent, dont les yeux s’ouvrent avec fureur, dont la bouche bée et pourtant ne profère aucun son. Leurs formes racornies se dégagent, grises de la cendre grise, et je sens monter vers moi la clameur muette de tous les habitants de la funèbre ville en miniature.
Maintenant, les détails m’apparaissent dans leur tragique précision : la cathédrale doit sa forme à une inextricable combinaison d’ossements enchevêtrés où se multiplie, en un rappel obsédant, une ricanante petite tête de mort. Quoique frissonnant d’horreur, je passe le portail bas, juste à ma taille, et je me trouve, face à face, avec un cavalier géant, bardé de fer et monté sur un gigantesque cheval caparaçonné. Il emplit toute la voûte cendreuse et s’appuie sur sa lance. Il est le prisonnier des larves. C’est le géant Pensée, esclave des contingences. Soudain, son cheval rue, sa voix éclate comme un tonnerre… et je m’éveille tout en sueur.
L’Ennemi prophétique
En songe, – toujours, – je suis la rue Fondary. La neige couvre le sol ; il fait à peine jour, et quelques réverbères sont encore allumés. Tout est plongé dans une atmosphère brumeuse et violacée. Les passants sont des fantômes noirs, sans visages visibles… et silencieux. Dans le ciel plombé, il y a beaucoup de lunes à l’état de croissants, toutes orientées pareillement, et dont les courbes d’or rouge crèvent la brume. Dans l’air flotte une écrasante fatalité. Arrivé près de l’ancien chez nous, une tête énorme, sans corps apparent, surgit d’une guérite : c’est la hideur même. Face rose d’homme-porc surmontée d’une crinière flamboyante, hérissée ; peau squameuse et musculeuse avec, entre les plis mous des paupières, la tache bleue de l’œil ; un œil petit et d’expression méchante, sans cils ni sourcils, et qui scrute mon regard avec férocité.
Et c’est d’une voix curieusement criarde, d’une voix d’homme châtré dès l’enfance qu’il prophétise :
« Regarde-moi ! – Rappelle-toi ! – Tu verras ! »
Et ce, en faisant surgir de son enveloppe de brume une main demi-fermée, à l’index menaçant.
*
À vingt ans de distance, j’ai retrouvé l’être, sa hideur, sa voix, et ce fut le pire de mes ennemis. Coïncidence d’images, évidemment !… mais n’est-ce pas troublant à l’excès, ces retours de visions limbaires à la réalité ?…

La Citerne tragique
Dans un pays que maintenant j’identifie à certaines contrées désertes de l’Ardèche, je marche dans un paysage brûlé ; la terre d’un brun violâtre est jonchée de scories volcaniques. Je n’ai pourtant à cette heure qu’une idée très vague de ce que peut être un volcan et je n’ai vu d’autre paysage que les squares de Paris et les quais pittoresques de Javel. Donc, je me hasarde sur ce sol mystérieux, privé de vie. Après avoir longtemps marché, me voici arrêté par des ruines, toutes bâtisses quadrangulaires à demi effondrées. Comme le sol, elles sont de composition sismique, et leur rectitude sèche, aride, avec les fenêtres cintrées, ouvertes comme des yeux sur le ciel, remuent en moi des souvenirs occultes, de terrifiques et angoissantes impressions de choses vues et senties, jadis… ce mot n’a pas de sens pour un enfant – il me semble pourtant que je me souviens ! Un escalier bien conservé descend vers une pelouse aux longues herbes vertes – la seule tache verte de l’endroit – et, vers le milieu de ce tapis hérissé, hirsute, apparaît, s’impose à l’œil, une vaste pierre carrée, d’un gris jaunâtre, – la seule de son espèce ici, – et c’est comme une pierre tombale enfoncée à ras du sol. Mais je sais que ce n’est pas cela et, quoiqu’angoissé et remué par l’approche d’une révélation qui sera tout à l’heure un souvenir, j’approche et m’efforce à pénétrer le mystère. Une grosse boucle de fer dort sur la pierre et me dit que se trouve là la clef de ce que je pressens. Avec la facilité que donne le rêve de soulever des poids fantômes, j’empoigne la boucle et lève la pierre à angle droit, en sorte qu’elle demeure ainsi lorsque je l’abandonne. C’est une citerne : une eau verte et visqueuse où l’on aurait jeté de la mousse broyée. Une chaîne fichée à la paroi humide pend et plonge dans cette eau. Je dois tirer la chaîne si je veux savoir. Je m’agenouille, et doucement, mais sans effort, j’attire à moi les chaînons après quoi plusieurs chaînes plus petites sont soudées, et voici que l’eau verte et visqueuse s’opalise de formes vacillantes. La chose ou les choses sont encore dans les profondeurs, mais, en tirant toujours, elles se précisent, prennent des formes humaines, et, tout à coup, affleurent. Ce sont d’abord une, deux, trois et quatre têtes dont les cheveux noirs, mi-longs, sont ceints de bandeaux rouges ou verts, dont les barbes courtes, et jadis frisées, encadrent de jeunes visages qui seraient beaux sans leur avidité, leurs paupières bleuies laissant apparaître le blanc quasi liquéfié de l’œil ; et puis, suivent de grands corps nus, solides et musclés, des corps d’athlètes, impeccablement beaux. Ceux-là n’ont pas été jetés aux murènes, mais lancés dans cette eau après avoir été attachés ensemble. Ils ont dû nager longtemps dans l’obscurité de cette tombe liquide, se cramponner, s’épuiser, et, finalement, couler dans la mort. Maintenant, au jour, au bout des chaînes que, d’un mouvement lent, je plonge et retire, ils affleurent tout entiers, superbes, avec je ne sais quoi de macabrement joyeux. Furent-ils des amants de Messaline sacrifiés après l’indicible nuit d’amour ? des Augustins tombés en disgrâce ? des pamphlétaires dénoncés ?… ou simplement des conjurés surpris ?
J’ai marché près d’eux sous la toge… ils semblent me reconnaître… et j’ai la sensation que, maintenant, je suis l’un d’eux… je m’appelais Lucius Aræna, et l’un des bandeaux rouges semble sourire lorsque, très haut, je prononce ce nom.
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J’ai reconnu le paysage – il y a quelques années, le site… il y avait une citerne asséchée… la pierre n’était plus là… mais de grands frissons de brise soulevaient mon manteau que je me figurais être de pourpre et long.

Le Décapité
Je suppose que mes parents m’ont promené, tout enfant, dans un musée, – et ce doit être au Louvre, – car le songe prend ici des caractéristiques de souvenirs latents. Un personnage familier au pinceau de Veronèse s’y reproduit si fidèlement que, seule, la vue de l’immense toile des Noces de Cana a pu impressionner aussi fortement la plaque sensible de mon jeune cerveau. Mais j’ai perdu le souvenir de cette visite et c’est dans le songe que je le retrouve.
Donc, c’est dans une crypte immense et voûtée, éclairée au centre par un candélabre chargé de bougies. Des gens sont assis, élégamment vêtus à la mode somptueuse de la Renaissance. Sous le jeu vacillant des luminaires, satins et bijoux mettent des éclats changeants sur les velours et les buffleteries, et la chair lumineuse des femmes contraste avec le visage basané des hommes. Ces gens sont venus là pour y fêter quelque événement, en des rites mystérieux dont je ne conçois pas le sens.
Comme au théâtre, deux personnages de premier plan, plus éclairés que les autres, semblent tenir toute la scène. Les autres ne sont que des comparses qu’on voit gesticuler dans la pénombre. On devine qu’ils boivent, s’embrassent, jouent aux cartes ou dorment sur les tables, la tête entre leurs mains.
Mais voici que s’anime le dialogue entre les deux vedettes, deux hommes ; l’un superbe de prestance et beau visage, tête nue, les cheveux presque ras, rejoignant aux joues une jeune barbe brune qui s’effile vers le menton, la moustache s’y noyant gracieusement ; il est sans armes, et tout dénonce en lui un homme d’état. L’autre est coiffé d’une toque à crevés, comme celle des reîtres allemands, buffleté, botté haut, et, sur le pommeau d’un large glaive fiché en terre, ses deux mains appuyées soutiennent son menton. Figure farouche durement accusée, et comme ravinée par les hâles et les rudes fatigues des campagnes militaires, il écoute, sournois, narquois, les objurgations qui tombent des lèvres dédaigneuses du jeune patricien. Des mots brefs comme des estocades balaient, avec le mouvement de tête saccadé qui les accompagne, chaque phrase de l’argumentation tenace qui le cingle.
C’est un duel curieux dont les éclats n’atteignent même pas la foule environnante qui attend, sans impatience, la fin du colloque. Tout cela est prévu sans doute. Eux tous savent ; mais, spectateur inaperçu, je ne quitte pas des yeux ces deux lutteurs impassibles, dont j’ignore le secret.
Le jeune homme, soudain, s’est levé, le bras tendu jusqu’à toucher la joue sombre de l’homme armé. Celui-ci a simplement levé la tête, et alors ses yeux, enténébrés jusque-là par l’ombre de la toque, ont fulguré d’un éclair féroce et haineux.
Et presque aussitôt dressé, prenant le glaive à deux mains et le maniant d’un tournoiement rapide, devant la foule dressée d’horreur, il décapite d’un coup son antagoniste.
Ce n’est d’abord qu’une rumeur épouvantée. Des femmes se pâment et des soldats tirent l’épée, prêts au châtiment. Mais les doigts crispés s’ouvrent, les armes tombent, lâchées, car une horreur plus grande fait place à l’autre.
Le grand corps a chu sur les reins, en un lent écroulement, et maintenant repose abandonné. Mais la tête sectionnée est là, comme suspendue où le glaive l’a surprise, éboutant largement et sans arrêt un sang riche. Et la voici qui parle, lentement balancée d’arrière en avant, et qui suit l’homme blême d’effroi, aux yeux exorbités de folie ; c’est une harangue sans merci qui fonce sur le félon, l’accule au mur d’où la foule s’écarte, mais où sa tête sonne et rebondit. La mort l’a pris en pitié : car il s’écroule à son tour, pour jamais.
Et la tête superbe, toujours saignante, se tourne vers la foule maintenant plus visible et parle toujours…
Rien de ce qu’elle articule ne me parvient, mais une phrase, la dernière, éclate lumineuse, comme un Mane Thecel Phares sur le mur sombre de la crypte :
« Il a vendu la Patrie. »
Un voile d’ombre glisse sur la tragique vision qui s’annihile en ses plis, et la mort du sommeil me reprend.
Bien longtemps après ce songe qui hanta ma treizième année, je me suis trouvé en présence de l’Apparition de Gustave Moreau ; cette apparition qui place Salomé en face de la tête de St-Jean, après la décollation, et toute l’horreur de mon rêve m’est revenue.
À la ressemblance près du visage, et sans la rayonnante auréole du saint, l’idée réalisée du peintre peut illustrer ce terrible cauchemar.

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(Edmond Rocher, in Belles-Lettres, art et critique, troisième année, n° 21 et 22, mars et avril 1921 ; l’épisode des « Tells » et des « Brans » a été repris dans le chapitre « La Prison blanche » de son roman autobiographique L’Âme en friche, Paris : Éditions du monde Nouveau, 1922. Lithographies d’Alfred Kubin : « Du sollst nicht töten, » c. 1901 ; « Die sieben Todsuenden : Zorn, » 1914 ; « Der Hauskobold, » 1919 ; gravure de Henry Justice Ford pour « King Kojata, » extraite du Green Fairy Book d’Andrew Lang, 1892 ; Alfred Kubin, « Selbstbetrachtung, » lithographie, c. 1901-1902 ; Gustave Moreau, « L’Apparition, » huile sur toile, c. 1876)
À Pine-Ridge, centre indien dans le Dakota méridional, aux États-Unis, j’ai été le témoin, quelques années avant la guerre, d’une affaire assez singulière. Elle semble la contre-partie de l’aventure de cet Anglais du Canada, éleveur de castors, devenu auteur célèbre et qui, ayant passé jusqu’à sa mort pour un métis de Peau-Rouge, a récemment défrayé la chronique en Angleterre, en Amérique, et même en France. Mais mon héros était, lui, de bonne foi.
Un soir de pluie après dîner, le professeur K…, un anthropologue de l’université de Bonn, en mission dans l’Ouest, s’était attardé à converser dans la chambre que j’occupais chez le « postmaster » de la réserve des Sioux, car Pine-Ridge – localité devenue depuis une superintendance – avait déjà cependant son bureau de poste.
Vers le milieu de la soirée survint mon logeur qui lui remit une lettre datée de Clay-Creek, à plusieurs milles au nord.
« Connaissez-vous celui qui a signé cela ? demanda le savant au fonctionnaire, aussitôt qu’il eut pris connaissance de la missive.
– Je le connais. M. Laurens, peintre et dessinateur, est dans le pays depuis quelque temps. Il est venu ici muni de recommandations d’hommes politiques. Il s’intéresse d’une façon particulière aux Indiens. Il prétend qu’il a dû vivre comme Peau-Rouge dans une existence antérieure. Au fait, il en a un peu le physique. Je n’ai pas encore pu démêler s’il s’agit d’un humoriste ou d’un loufoque.
– Il me demande un rendez-vous, dit le professeur. Je ne serais pas fâché du tout de le voir, car son cas paraît curieux. »
Il traça quelques lignes sur son block-notes, mit le feuillet sous enveloppe et confia le tout au « postmaster. »
M. K… me proposa d’assister à son entrevue avec cet original. La curiosité me poussa à accepter et, le lendemain après-midi, je me dirigeai vers les bâtiments de l’agence. Dans une dépendance, l’administrateur de la réserve avait réservé à l’anthropologue une sorte de laboratoire où, plusieurs fois, j’avais été le témoin de ses manipulations, notamment lorsqu’il enduisait de plâtre les visages de métis et, plus rarement, d’Indiens bénévoles dont les masques tourmentés figurent peut-être encore aujourd’hui sous les vitrines du musée ethnologique de Bonn.
Je trouvai M. K… déjà en compagnie du visiteur auquel il me présenta comme son assistant. M. W. Julius Laurens était un homme d’une quarantaine d’années environ et de belle stature. Je fus frappé par son regard noir, pénétrant et vif, qui me rappelait celui de beaucoup d’Indiens. Son hôte le priant de poursuivre ses explications, M. Laurens reprit la parole.
« Je disais à M. le professeur que je suis fort anxieux en ce qui concerne mon origine. J’ai longtemps cru que j’étais né à Winona, dans l’Iowa. Du moins, c’est ce qu’affirmaient ceux qui m’ont élevé. Car, en somme, je les ai peu connus, ayant été mis de très bonne heure dans un collège. Puis mes parents – car, jusqu’à nouvel ordre, je les appelle ainsi – ont péri dans une catastrophe de chemin de fer. J’ai dû quitter le collège à seize ans et gagner ma vie. Ayant une forte propension pour les arts, et en particulier le dessin, j’ai commencé par faire des « cartoons » pour vivre. J’en plaçais dans des journaux et publications de New York. En même temps, je suivais des cours afin de me perfectionner. Dès le collège, il m’était arrivé d’avoir des visions bizarres : il me semblait que j’assistais à de brefs combats dans lesquels les Indiens tenaient un grand rôle ; je me trouvais moi-même parmi eux ; parfois, j’avais comme le souvenir d’une loge en peau intérieurement ornée de peintures, d’un homme au visage coloré, d’une femme qui me peignait les cheveux et de beaucoup de chiens avec lesquels je jouais. Ces visions revêtirent une grande précision durant mon adolescence, quand j’eus vu des Peaux-Rouges dans des exhibitions. Ils me furent tout de suite aussi familiers que si j’avais réellement vécu avec eux dans une vie antérieure. »
M. Laurens, soudain songeur, fit une légère pause. Il allait reprendre le fil de son discours, quand le professeur K… l’interrompit :
« Voulez-vous me permettre ? » fit-il, en lui prenant une main.
En même temps, il lui repoussait la manche jusqu’au tiers de l’avant-bras.
« La proéminence accentuée de la tête du cubitus, l’extrême délicatesse de l’attache et d’une partie de votre avant-bras sont choses peu communes chez les Blancs, prononça-t-il après un court examen. Je n’insisterai pas sur votre teint d’un brun assez chaud, car cela ne prouve pas grand-chose à mon avis : les nourrissons indiens sont presque aussi clairs de peau que les nôtres et le hâle est pour beaucoup dans la couleur des adultes. En ce qui concerne vos cheveux qui sont noirs, en effet, et dénués de toute tendance à la frisure, il me faudrait en examiner la section au microscope. Nous verrons cela. Pour l’instant, je note aussi que l’os de vos pommettes, sans être très accentué, est sensible ; votre arête nasale ne présente pas de courbature aquiline comme chez un bon nombre d’indigènes nord-américains, mais est en prolongation de l’inclinaison frontale, ce qui n’est pas rare non plus chez eux. Serait-il indiscret de vous demander de vous examiner le torse ? Les anthropologues sont terriblement curieux, » s’excusa en riant le professeur.
C’était, du point de vue scientifique et même artistique, un torse intéressant que celui de M. W. J. Laurens ; un torse brun d’homme solide aux muscles longs, où les épaules droites comme celles que l’on voit aux statues égyptiennes attirèrent d’abord l’attention du savant. Mais, quand il passa à l’examen du dos, il eut un cri :
« Ah ! la voilà, la signature de votre race. »
Du doigt, il désignait juste au-dessus de la ceinture du pantalon, entre la colonne vertébrale et les dernières côtes, une sorte de meurtrissure brune et diluée.
« Le signe mongolique ! Il s’en faut que tous les Indiens le portent, mais ceux chez qui il existe ne peuvent contester leur origine. Maintenant, cher monsieur, vous pouvez vous rhabiller. L’affaire est jugée. »
Dans les jours qui suivirent, nous reparlâmes beaucoup, M. K… et moi, de cette découverte. Cependant, le principal intéressé demeurait perplexe. Il regagna Winona, où il était censé avoir vu le jour, pour se livrer à une enquête dont je connus le résultat juste avant mon départ. Il rapporta au savant allemand qu’il avait très probablement été recueilli vers l’âge de trois ans par quelque officier américain, après un combat entre les troupes et les Indiens. Par la suite, dans des circonstances mal établies, il était devenu le fils adoptif des Laurens. Peut-être, par une sorte de pudibonderie assez anglo-saxonne, le couple jugeait-il préférable de dissimuler l’origine de l’enfant, si même il la connaissait exactement. Aujourd’hui, étant marié, M. Laurens avait cru devoir mener avec discrétion son enquête personnelle. Il craignait que sa femme, américaine cent pour cent, s’offusquât qu’il fût de sang indien. D’autant plus que le ménage avait une fille de seize ans, ce qui était de nature à compliquer les choses.
« Je garde donc mon secret, nous confia M. Laurent, et je me contenterai de passer aux yeux de mon épouse pour un original en raison de l’intérêt, pour elle incompréhensible, que je porte aux Peaux-Rouges. Sur ce point, ma fille semble – et pour cause, quoique inconsciemment – partager mon goût. Si elle savait la vérité, sans doute estimerait-elle, comme moi, préférable d’avoir dans les veines du sang du premier et du véritable Américain que celui de quelque pauvre hère émigré, il y a soixante ans peut-être, de l’Europe centrale. »
Quatre années plus tard, dans une salle parisienne où l’on donnait un « Western, » un nom me frappa sur le tableau de distribution des rôles : Judith Laurens. À travers le film mouvementé et tragique, je suivis, avec un intérêt passionné, la sincérité et la fougue de l’héroïne indienne. Par instants, l’espace d’un éclair, je croyais saisir, sublimée dans la lumière noire de ses prunelles, une expression qui m’avait frappé, jadis, chez le visiteur du professeur K… Me fût-il resté un doute à cet égard, le seul jeu de cette interprète m’aurait averti : si remarquables que parussent ses moyens d’artiste, ils étaient dominés de haut par le pathétique de son appel à l’orgueil de la race qu’elle rendait authentiquement vivante sur l’écran.

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(Joseph-Émile Poirier, « Les Contes d’Excelsior, » in Excelsior, vingt-neuvième année, n° 10007, mardi 10 mai 1938 ; illustration de Newell Convers Wyeth pour The Deerslayer [Le Tueur de Daims] de James Fenimore Cooper, New York and London : Charles Scribner’s Sons, 1927)
C’est un beau pays qui doit, tout compte fait, être quelque part sur la terre, puisque d’aucuns, – que je sais, – y sont allés durant leur vie et en sont revenus.
On peut même fixer approximativement l’endroit où il se trouve : c’est dans le Haut-Quercy, quand on quitte les bois de Bastit par l’orée qui regarde le soleil levant, entre Espédailhac, Reilhac et Issendolus. Si vous vous arrêtez par là d’aventure, vous entendrez les gens du lieu parler de Clarecrose, des palais tout en or et en diamants qui s’y élèvent, des sources qui y coulent, des oiseaux et des bêtes étranges qui y vivent, des belles dames qui s’y promènent en robe couleur de lune et qui sont, à n’en point douter, fées.
Les bouches et les cœurs sont pleins de dictons ou de chansons à propos de ce pays fabuleux. Ainsi, l’on dit d’un prodigue « que tout l’or de Clarecrose ne lui suffirait pas, » d’une fille trop fière de sa beauté « qu’elle se prend pour une des dames de Clarecrose, » et autres choses semblables… Quant aux chansons, il en est de bien belles qui ne donnent aux tout petits d’autre envie que celle de danser en rond, mais qui font rêver bien des jeunes hommes.
Et voici par quoi commence une d’elles, que je traduis comme je peux :
Marche trois jours et quatre nuits
Par les chemins des hommes, puis
Quitte alors cette route, et suis
La piste de la Lune…
Ce qui t’attend au beau pays
Si ce n’est pas le paradis,
Ô cœur vaillant, c’est mieux ou pis :
C’est l’amour, la fortune !
Ne sois pas trop tôt fatigué.
Passe le bois, passe le gué
Puis d’un bâton de chêne – ô gué ! –
Heurte la porte close,
Ô cœur vaillant, et tu verras
Les belles Dames de là-bas
Venir en te tendant les bras
Du fond de Clarecrose.
Dépassez d’une lieue Espédailhac, Reilhac ou Saint-Dolus, et alors Clarecrose ne veut plus guère dire que quelque chose comme « grotte lumineuse, » en dialecte quercinol. Un savant de mes amis a trouvé là un prétexte pour croire que Clarecrose pourrait bien n’être qu’une de ces vastes cavernes souterraines dont le Quercy est plein, et d’où un berger égaré serait revenu jadis avec toutes sortes d’histoires extraordinaires. Ceci est une de ces absurdités où verse inévitablement la science lorsqu’elle s’occupe de ce qui ne la regarde pas… Clarecrose est Clarecrose, et voilà tout… Si ce n’était qu’un gouffre comme Padirac, par exemple, il suffirait, pour s’y rendre promptement et à peu de frais, d’acquérir un de ces billets à prix réduits que la Compagnie d’Orléans propose aux touristes désireux de contempler cette curiosité naturelle ; il ne serait pas nécessaire de suivre, comme dit la chanson, « la piste de la Lune, » et encore moins de chercher à comprendre ce que cela peut bien signifier ; il ne serait pas non plus nécessaire d’avoir « le corps brillant et le cœur pur, » ce qui – à en croire un dicton – est indispensable aux hommes qui veulent voir s’ouvrir devant eux les portes de Clarecrose…
Ceci dit, beaucoup seront persuadés que ce pays merveilleux n’est qu’une fiction vaguement symbolique ; je dois me hâter de les détromper une fois pour toutes : Clarecrose existe ailleurs que dans l’esprit des gens qui en parlent, et les descriptions qu’en ont faites ceux qui en sont revenus concordent si admirablement que le moindre doute serait preuve de partialité ou de folie.
Parmi les plus illustres pèlerins de Clarecrose, il faut citer le marquis Gaspard de Houeilhacq-Fontès, qui fut de son vivant membre de l’Académie des Sciences, Lettres, Arts et Agriculture d’Agen, et maître ès Jeux Floraux à Toulouse. Je choisis ce nom à dessein, pour bien montrer que les héros de ces étranges aventures ne furent pas toujours des enfants ou des simples d’esprit.
Au printemps de 1873, M. de Houeilhacq-Fontès, las de ses doctes labeurs, avait quitté son hôtel d’Agen pour son château de Fontès-en-Quercy. Il aimait passionnément la chasse et tuait les renards pour tuer le temps. Un soir, il ne rentra pas au château et l’on crut qu’il s’était laissé choir, en poursuivant les bêtes puantes, dans le cloup (gouffre) de Cazamiane, auprès duquel on trouva son cheval paissant tranquillement.
Sa femme s’accoutuma si bien à l’idée de sa mort qu’elle se remaria, déjà sur le retour, avec un gentilhomme du pays, pauvre, de vingt ans plus jeune qu’elle, et d’aimable tournure…
Or, huit jours après les noces et cinq ans après la disparition du marquis, celui-ci revint au château, disant qu’il arrivait tout droit de Clarecrose… Par un sentiment de délicatesse bien naturel, le nouvel époux de Mme de Houeilhacq-Fontès lui céda la place et fila prestement en emportant comme viatique les bijoux de sa femme et une forte somme d’argent qu’il était allé toucher pour elle à Cahors le matin même.
Comme bien l’on pense, la marquise ne se vanta pas de ce second mariage, et M. de Houeilhacq-Fontès n’en sut jamais rien. Il avait été de tout temps assez distrait, mais, depuis son retour, il ne vivait véritablement plus qu’en lui-même, avec les souvenirs de son merveilleux voyage. Il passait son temps dans son cabinet de travail, rédigeant ses mémoires, n’ayant d’autre compagnie que celle d’un petit serpent blanc apprivoisé et d’une espèce absolument inconnue, qui lui avait été donné, disait-il, par une Dame de « là-bas »…
La bestiole disparut mystérieusement le lendemain de sa mort, qui eut lieu le 4 septembre 1882.
Comme c’était la saison où l’on accommode les prunes en confitures, sa femme, qui décidément ne valait pas un liard, fit remettre aux servantes les feuillets de ses mémoires pour couvrir les pots.
Mais j’ai mieux à dire sur Clarecrose. Et voici :
Il ne se passe pas d’année que je n’aille dans le Haut-Quercy, auprès de Mme d’Estange. Elle fut ma marraine comme elle avait à peu près douze ans et, lorsque j’eus grandi un peu et que je connus les contes où de belles et bonnes fées consentent à être marraines des fils des hommes, il me fut impossible d’imaginer ces fées sous des traits autres que ceux de la grande jeune fille aux yeux verts et aux cheveux bruns qui devint Madame d’Estange à quelque temps de là…
Depuis la mort de son mari, elle vit au fond des solitudes quercinoles, dans son domaine de Castelcourrilh, avec son petit Georges, le cœur tout occupé de lui. Elle est encore plus belle à présent qu’elle a beaucoup pleuré.. C’est une de ces créatures qui portent leur splendeur morale comme armure adamantine, et les ans passeront longtemps encore au-dessus de sa tête sans oser s’y appesantir.
Il m’est doux de croire que le cygne dont s’enorgueillit le blason des Estange n’y fut jamais qu’en prévision d’elle.
C’est un pénible voyage que celui de Castelcourrilh ; à Cahors, on quitte le train et d’antiques potaches vous secouent sur près de six lieues à travers le plus morne des paysages, dans l’inexorable monotonie de tertres et de plateaux couleur de cendre où à peine, par endroits, pousse une maigre et lépreuse végétation… La poussière pique aux yeux, racle à la gorge ; le soleil brille d’un éclat aveuglant et nu… Mais enfin, on aperçoit au loin, contre le ciel, la frange violette des bois de Bastit et, à l’ombre des premiers arbres, la longue façade de Castelcourrilh : ainsi se termine l’épreuve qu’il faut subir avant de gagner le paradis, car Castelcourrilh est véritablement le paradis, peut-être parce qu’il y a un ange.
Or, l’an passé, à mon arrivée, je trouvai le château bouleversé. La vieille nourrice de Madame d’Estange m’attendait en larmes sur le perron, et ce fut elle qui me mit au courant : depuis la veille au soir, on cherchait vainement le petit monsieur et une fillette de ses amies.
« Voilà quelques jours, disait la nourrice, qu’ils ne parlaient plus que de partir pour Clarecrose ; ils se promenaient dans le parc avec des bâtons sur l’épaule et des gourdes à la ceinture, pour imiter les pèlerins qu’ils avaient vus sur leurs livres d’images : nous n’y avions pas pris garde… nous avions cru qu’ils jouaient sagement… Et maintenant, pecaire ! Dieu sait ce que sont devenus ces pauvres petits innocents ! »
La nuit vint comme elle vient là-bas en été, brusque, voluptueuse et fraîche après la flamme du jour. Du balcon où j’étais accoudé auprès de Mme d’Estange, accablée de douleur, je regardai longtemps, dans la campagne, circuler les lanternes des métayers et des voisins qui allaient poursuivre les recherches toute la nuit. Je répétais sans cesse :
« Ne pleurez plus, marraine ; on les retrouvera. »
Ces mots, je les disais sincèrement, éclairé soudain par un pressentiment heureux, et mon intention n’était pas d’offrir une vaine consolation à la chère âme blessée qui palpitait près de moi… Ma marraine fut, durant des heures et des heures, secouée de sanglots violents ; quand vint l’aube, elle tomba dans mes bras, comme si elle n’avait pu supporter plus longtemps avec ses seules forces le poids immense de son désespoir… Ah ! la douceur de ses pleurs sur mes lèvres !
Il faut dire bien vite que mon pressentiment n’avait pas menti. Bien plus, c’est à Mme d’Estange et à moi que fut réservée la joie de retrouver les enfants. Le jour était venu et nous traversions le parc pour aller aux nouvelles, quand nous les vîmes, couchés dans l’herbe, tout près de la grille, à un endroit où les chercheurs avaient dû passer et repasser bien des fois dans la nuit. Georges et son amie dormaient en se donnant la main et en souriant à de jolis rêves.
Je revois le petit, quelques heures plus tard, entre sa mère et moi. Il faisait le récit de son voyage avec des yeux brillants de bonheur et trouvait pour en décrire les merveilles des mots et des intonations comme on en imagine sur les lèvres des chérubins. En vain Mme d’Estange, croyant à une sorte de délire, voulait le faire taire et le calmer.
« Maman, lui disait-il, laisse-moi tout raconter, tant que c’est si près qu’il me semble que j’y suis encore… Nous avions couru droit devant nous sous le bois et, quand ce fut la nuit, nous nous trouvâmes dans un joli chemin blanc… On aurait dit que la lune marchait devant nous en laissant traîner sa robe par terre pour que nous la suivions et que nous ne nous trompions pas de route… Et nous avons atteint ainsi un grand portail tout en or, et de belles dames sont venues à notre rencontre… Elles te ressemblaient, maman !… Si tu savais comme elles ont de beaux châteaux, et de beaux jardins, et comme elles nous ont fait manger de bonnes choses !… L’air était plein de lumière bleue… Il y avait par-ci par-là quelques hommes pareils à ceux que l’on voit sur la terre, mais ils étaient revêtus de merveilleux habits et ils avaient l’air heureux, heureux… L’un d’eux m’a demandé si je n’étais pas le petit Monsieur d’Estange…
– Mon chéri, murmura Madame d’Estange sur un ton suppliant, ton amie et toi vous étiez fatigués, vous vous êtes endormis et vous avez rêvé tout cela… »
Georges secoua négativement la tête et poursuivit :
« Il m’a demandé si je n’étais pas le petit Monsieur d’Estange. Et il m’a dit encore : « Je vous reconnaissais bien. Tous les dimanches, en allant à la messe, vous passiez devant notre maison avec votre maman. Je suis Jean Piédase, de Reilhac, et chez moi on ne sait pas ce que je suis devenu… Vous direz à mon père que je vais bien et que je reviendrai peut-être un jour…
– Jean Piédase… Jean Piédase, s’écria Madame d’Estange, je me rappelle cette histoire… Mais où donc cet enfant a-t-il entendu parler de cela ?
– Et, ajouta Georges, il m’a prié de remettre à son père, pour bien prouver qu’il n’était pas mort, une bague qu’il avait au doigt. »
Georges fouilla dans sa poche et en tira une chevalière d’argent comme en portent les riches paysans du Quercy. Le soir même, le vieux Piédase, mandé en hâte, vint au château, reconnut la bague et l’emporta en pleurant de joie.
Quelques jours plus tard, M. d’Escolobre, un vieil ami de Mme d’Estange, fut son hôte. Tout le pays racontait l’aventure du petit Georges, et il était venu à Castelcourrilh pour savoir au juste ce qui s’était passé. Pour ma part, je n’avais cessé de penser à l’inexplicable mystère et de m’irriter en me sentant incapable d’y comprendre jamais rien ; le calme sourire avec lequel M. d’Escolobre écouta Georges répéter son histoire ne laissa pas de m’irriter davantage encore. Il dut s’en apercevoir, car, soudain il me dit :
« Voilà vingt ans, Monsieur, que je n’ai pas quitté ce pays. J’y vis seul ; je regarde, j’écoute, et c’est toute ma vie… Je connais toutes les chansons, toutes les légendes… J’ai vu et entendu, à force d’aiguiser mes yeux et d’ouvrir grandes mes oreilles, des choses que la plupart des hommes ne perçoivent pas, faute d’attention ou de temps… J’ai vu au clair de lune, après de longues nuits d’attente, un être singulier, velu et cornu, disparaître dans le « Trou du Diable » ; j’ai vu des empreintes fourchues dans le jardin de la vieille Zane des Fonts, laquelle racontait qu’un loup-garou venait, avant le petit jour, vendanger furtivement les grappes de ses treilles… Je suis fixé sur la nature de ce nocturne amateur de raisins… J’ai entendu aussi mes chiens, parfois, hurler sans cause apparente, inquiets et furieux, comme s’il avaient senti passer dans l’ombre des bêtes légendaires… N’oubliez pas que, dans ce coin du Quercy, on vit véritablement au milieu du passé, que jamais fleuve n’apporta sur ce sol nu la tourbe des alluvions, que nous foulons les rochers mêmes où les premiers hommes appuyèrent leurs pieds tremblants de peur, que des cavernes inexplorées gardent dans leurs flancs, au-dessous de nous, des ténèbres vieilles de mille siècles… Ce que nous appelons légende n’est presque toujours que le souvenir d’une vérité morte ; pourquoi certaines vérités, mortes partout ailleurs, ne vivraient-elles pas encore dans ce pays ?
– Alors, dis-je en m’efforçant de prendre un ton railleur et sceptique, des sylvains, des fées et autres êtres mythiques existeraient encore aux environs de Castelcourrilh ?… »
M. d’Escolobre parut réfléchir un instant, puis :
« Les sylvains, les fées, répondit-il, voilà des appellations bien précises et qui ont le tort d’évoquer en nous trop de souvenirs littéraires… Et cependant… »
À ce moment, dans le silence sonore de la nuit déjà noire, retentit sur la route une chanson de paysanne, scholie imprévue en marge des paroles de notre ami :
C’étaient les Dames du Bonheur…
Elles avaient des yeux couleur
D’azur ou d’eau vive – doux cœur,
Beau corps et clair visage ! –
Des hommes ingrats et méchants,
Sourds à leurs pleurs comme à leurs chants,
Les chassèrent loin de nos champs
Par malice et par rage.
Toute leur race s’exila.
Beau temps, depuis lors, s’écoula…
Sont-elles mortes pour cela ?
Je n’en crois pas grand-chose !
Elles sont près d’ici, tout près…
Ô cœur gentil, cœur qui leur plais,
Tu les verras dans leur palais
Au fond de Clarecrose !
M. d’Escolobre s’était tu pour prêter l’oreille et il ne reprit pas son discours où il l’avait laissé, quand se fut éloignée la chanteuse qui passait dans l’ombre. Il estimait, je pense, que la chanson avait parlé pour lui.

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(Charles Derennes, in La Renaissance d’occident, revue mensuelle de littérature, d’art, de sciences et de critique, troisième année, tome VI, n° 10, octobre 1922 ; repris in Revue politique et littéraire, revue bleue, soixante-troisième année, n° 22, 21 novembre 1925. Dante Gabriel Rossetti, « The Bower Meadow » et « La Ghirlandata, » huiles sur toile, 1872 et 1873)

Nous avons déjà eu l’occasion d’évoquer à plusieurs reprises la rue de la Vieille-Lanterne, aujourd’hui disparue, dans laquelle Gérard de Nerval trouva la mort durant la nuit du 25 au 26 janvier 1855. Nous sommes heureux de mettre en ligne aujourd’hui l’esquisse inédite d’un contemporain, signée des initiales A. M. et datée de février 1855.
Si l’on peut noter l’absence de la lanterne représentée à droite, parfois à gauche, sur la plupart des gravures d’époque, on remarquera surtout la présence d’un élément mentionné dans la description d’Alexandre Dumas et ignoré par tous les illustrateurs : la grande clef de bois peinte en jaune, servant d’enseigne au serrurier Boudet.
MONSIEUR N
Le vieux Paris, avec ses rues étroites, sales et sombres, d’un aspect sinistre et d’un cours parfois tortueux, tombe et s’en va rapidement sous le marteau des démolitions, qui font place à des quartiers réguliers où circulent du moins l’air et le jour. Il en reste cependant encore çà et là plus d’un vestige, momentanément oublié entre des décombres. C’est ainsi qu’entre les quais et la nouvelle rue de Rivoli, si élégante, il existe une rue auprès de laquelle il ne faut plus parler de la fameuse rue aux Fèves des Mystères de Paris. Celle-ci, même dans son état primitif, était un boudoir en comparaison de ce cloaque. Elle s’appelle la rue de la Vieille-Lanterne. Du quai, on y arrive par la rue Saint-Jérôme, qui la coupe à angle droit. Là, dans sa propre direction, elle fait face à une seconde rue, d’un nom encore plus lugubre que le sien, mais assez large et propre dans sa courte étendue, la rue de la Tuerie, qui aboutit à la place du Châtelet. Quant à la rue de la Vieille-Lanterne, voici ce que c’est. À son ouverture de ce côté, ouverture déjà fort étroite, elle présente aussitôt une sorte de bifurcation, dont l’une des branches, de quelques pas seulement en longueur et large de deux ou trois pieds, forme comme une galerie rustique ou un mauvais balcon de plain-pied ; il conduit à la porte de la première maison, dont l’entrée est plus relevée que celle des autres et de niveau avec les rues voisines. Cette espèce de passage ou de pont ne va pas plus loin ; mais tout à côté (et c’est, si l’on veut, la seconde et la principale de nos deux branches) descend obliquement un raide escalier de quelques marches, dont les dernières arrivent sous cette manière de pont ou de galerie rustique que nous tâchons d’indiquer au lecteur. C’est seulement arrivé au bas qu’on se trouve réellement dans la rue de la Vieille-Lanterne ; le rez-de-chaussée de toutes ses maisons sauf la première est ainsi d’un étage au-dessous des rues avoisinantes. On voit donc qu’il faut la chercher pour la voir, et encore savoir bien où la chercher. Un de nos amis, que ses affaires appellent fréquemment dans tous ces quartiers du vieux Paris, disait comme nous, il ne l’avait jamais vue, et n’avait pas l’idée de rien de pareil. Ce n’est qu’un long couloir sombre, formé par des maisons très hautes, mal hantées, cela va sans dire, et entre lesquelles une petite charrette ou deux à trois hommes de front peuvent à peine passer.
L’escalier qui, de ce côté, lui sert de passage, car de l’autre elle débouche directement, tourne un peu, avons-nous dit, sous cette galerie ou entrée supérieure de la première maison, en sorte qu’arrivé au bas, dans la vraie rue, on se trouve sous cette galerie comme sous une espèce d’auvent. Là, le mur est percé d’une assez grande fenêtre cintrée, comme celle d’une boutique, et munie de forts barreaux de fer. En face, chose horrible ! s’ouvre un couloir encore plus étroit que la rue ; ce couloir est un des principaux égouts de la grande ville, dont il conduit les immondices à la Seine, qui est à deux pas. C’est là, dans cette horrible impasse d’où l’on ne peut sortir qu’en gravissant un mauvais escalier, c’est dans cet endroit perdu, affreux, désolé, en face de ce cloaque sans lequel il est déjà un cloaque lui-même, c’est sous ce lugubre auvent, c’est à ces noirs barreaux à peine visibles dans l’ombre, que l’on trouva Gérard de Nerval suspendu, le vendredi matin, quand il fit jour.
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(Anonyme, « Chroniques, » in la Revue suisse, 10 février 1855)

Si, vous arrêtant sur la place du Châtelet, le dos contre la colonne qui en occupe le centre, et la droite tournée vers la Seine, vous regardez en face, vous verrez s’enfoncer entre deux rangées de maisons hautes, noires, écaillées, une rue étroite qui porte le nom de rue de la Tuerie.
Sur les murailles qui font face à la place du Châtelet, deux inscriptions peintes en noir attireront votre regard. À droite, vous lirez ces mots : À la Colonne ; à gauche, ceux-ci : À la Momie.
Quelle enseigne pour un magasin ! quel nom pour une rue ! La Momie et la Tuerie ! N’est-ce pas un singulier rapprochement, et ne pourrait-on pas répéter avec Victor Hugo le mot terrible : Ananké ?
Faites quelques pas dans cette rue et vous êtes en plein moyen âge. Mais hâtez-vous ; le marteau de la démolition l’aura bientôt rasée.
La plume de M. de Balzac et, à son défaut, le pinceau de M. Decamps pourraient seuls donner la vie à ce coin du vieux Paris, et en faire ressortir la forme et la couleur, forme horrible, couleur épouvantable.
*
La rue franchie, on arrive à l’angle de la rue Saint-Jérôme, qui court perpendiculairement à la Seine, non moins étroite, non moins fangeuse que sa voisine. Un souvenir de meurtre a baptisé l’une, un souvenir de la religion a baptisé l’autre ; le crime et la foi, tout le moyen âge est là.
En face de la rue de la Tuerie, et coupant la rue Saint-Jérôme en deux tronçons comme un coup de hache, rampe quelque chose qui n’a pas de nom, qui s’enfonce sous terre et qui aboutit à la place du vieux Marché-aux-Veaux. Est-ce une ruelle, un passage, une percée ? C’est tout cela ensemble, et c’est moins que cela.
C’est une fente ouverte violemment entre deux pâtés sombres de vieilles maisons, dont un homme marchant les bras tendus toucherait les deux murailles.
Quelles murailles ! Rongées par l’humidité, décrépites, noires, suintantes, ébréchées, elles dressent leurs pans rigides jusqu’à des hauteurs d’où la lumière ne tombe jamais. Çà et là, des portes basses fermées de grilles percent leur épaisseur glaciale ; des fenêtres irrégulières, ouvertes sur ce cloaque, y cherchent une clarté fantastique, et font penser que des êtres humains respirent là-dedans. Un ruisseau, où se déversent toutes les eaux sales du quartier, occupe la largeur du pavé et court vers un égout qui ferme cette brèche du côté de la rue de la Tuerie. Une vapeur fétide et froide en sort et se mêle à l’air qu’elle décompose. Au pied des murs, des immondices, des tessons de bouteille, des amas de débris de toutes sortes ; au centre de la ruelle, d’un côté, une estacade de planches disjointes qui cachent un terrain vide, encadré de maisons dont les pans, d’inégale hauteur, se coupent à angles bizarres, où quelques rayons de lumière brisés par les toits éclairent des loques accrochées à des fenêtres borgnes, des carreaux verdâtres, et, çà et là, un pot de fleurs sans fleurs ; de l’autre, une lanterne suspendue à une tringle au-dessus d’une porte grimaçante et dont la vitre dépolie porte en caractères usés ces mots : Hôtel garni ; on loge au mois et à la nuit ; bon café à l’eau et petit verre pour vingt-cinq centimes. Derrière le vitrage éraillé et terni de deux croisées qui dépendent de cet hôtel, on voit des tasses, quelques assiettes, un bout de carotte, un morceau de viande dans un plat, des verres opaques et d’autres menus objets, comestibles et vaisselle, qui font qu’on s’arrête tout pensif en disant : « Des chrétiens mangent donc là ! »
Cette ruelle, cette fente, ce cloaque s’appellent l’impasse de la Vieille-Lanterne.
On y descend du côté de la rue Saint-Jérôme par un escalier de pierre à deux étages que sépare un étroit palier. Le premier étage qui a sept marches est surplombé, du côté gauche, par une petite terrasse suspendue, en vieux ais, garnie de garde-fous et sur laquelle ouvre la boutique d’un serrurier indiquée à l’œil des passants par une énorme clef de bois peinte en jaune. Le second escalier, composé de cinq marches, incline à gauche, plonge sous la terrasse en forme d’appentis, et rencontre le sol de la ruelle au ras d’un magasin sombre comme l’enfer et tout rempli de casseroles, de vieilles marmites, de tuyaux de poêle, de grils et autres ustensile de fer. Cette cave noire prend, dans la bouche des voisins, le nom un peu ambitieux de magasin de quincaillerie.
Entre l’escalier de cinq marches et la porte de ce magasin où, en plein midi, la clarté d’une chandelle vient en aide au soleil, on a, pour les besoins du service intérieur, pratiqué une fenêtre que défendent de gros barreaux de fer. Sous la partie supérieure de l’escalier servant de voûte, un large égout creuse son lit noir et nauséabond. Les eaux croupissantes qui s’en échappent s’écoulent à droite par une brèche à ciel ouvert, fermée à son extrémité par la gorge d’un égout souterrain qui passe sous le quai et se jette dans la Seine.
Quand on a descendu les douze marches de pierre gluantes, chargées d’ordures, empestées, qui font communiquer la rue de la Tuerie à la ruelle de la Vieille-Lanterne, on est dans un trou infect, noir, hideux, que pressent des murs sordides, où la nuit, l’humidité, le froid vous enveloppent, et sur lequel s’ouvrent les soupiraux béants de deux vomitoires chargés d’émanations fétides ; tout autour, des grilles de fer, des murs qui semblent frappés de lèpre, de lourdes portes armées de gros clous, et, tout au fond, les pans de murailles et les décombres de la place du vieux Marché-aux-Veaux.
C’est à l’un des barreaux de fer, le plus élevé, de la fenêtre taillée carrément à l’angle de l’escalier inférieur, près du magasin de quincaillerie, que Gérard de Nerval s’est pendu.
Victor Hugo, dans Notre-Dame de Paris, n’a jamais rien imaginé de plus étrangement ténébreux, de plus lugubre, de plus secret, de plus malsain, de plus propice aux sombres aventures, de plus menaçant, de plus tortueux, de plus glauque, de plus caverneux que ce coin de la grande ville.
Faites cinquante pas, et vous êtes dans la rue de Rivoli !
Détail bizarre ! Sur cet appentis vermoulu qui couvre de son ombre glacée la fenêtre mortuaire, habite et sautille un corbeau boiteux, qui va et vient, agitant ses ailes et frottant son bec noir aux bâtons de la balustrade. Quand un passant s’arrête et regarde autour de lui, le corbeau se perche, avance le cou et pousse un cri rauque.
Quel romancier, amoureux des choses sinistres, eût imaginé une mise en scène plus triste que le décor découvert par ce pauvre mort ?
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(Amédée Achard, « Lettres parisiennes, » in L’Assemblée nationale, huitième année, n° 35, dimanche 4 février 1855 ; croquis de la rue de la Vieille-Lanterne par Victorien Sardou, paru dans La Nouvelle Revue, vingt-troisième année, nouvelle série, tome XVIII, 15 octobre 1902)

Dessin original inédit représentant la rue de la Vieille-Lanterne
(Collection particulière de Monsieur N)
QUELQUES DÉTAILS SUR LA MORT DE GÉRARD DE NERVAL ET SUR LA PLACE OÙ L’ON A RETROUVÉ SON CORPS
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Si par hasard, vous qui lisez ces lignes, vous vouliez faire un funèbre pèlerinage au lieu où a été retrouvé le corps de notre pauvre ami Gérard de Nerval, vous n’auriez, pèlerin de deuil, qu’à suivre l’étrange itinéraire que nous allons tracer.
Arrêtez-vous d’abord à la place du Châlelet.
En face d’un des côtés de la colonne élevée à Desaix, à main gauche de la statue de la Victoire qui la surmonte, vous verrez une rue qui s’appelle la rue de la Tuerie.
Vous entrerez dans cette rue, laissant un magasin d’épicerie à gauche, une boutique de marchand de vin à droite.
Cette rue est elle-même coupée transversalement par deux autres rues.
À gauche, par la rue de la Vieille-Tannerie.
À droite, par la rue Saint-Jérôme.
Alors la rue se rétrécit.
On lit en grosses lettres sur un mur qui fait face :
BAINS DE GÈVRES.
Et au-dessous :
BOUDET,
ENTREPRENEUR DE SERRURERIE.
Au pied du mur sur lequel sont inscrites ces deux affiches commence un escalier avec une rampe de fer.
Escalier étroit, visqueux, sinistre.
D’un côté, à droite, les marches touchent au mur.
De l’autre côté, un prolongement de la rue, large d’un mètre, conduit à la boutique d’un serrurier, qui a pour enseigne une grosse clef peinte en jaune.
Devant la porte, sautille un corbeau, qui, de temps en temps, fait entendre un sifflement aigu.
L’escalier et la boutique du forgeron font déjà partie d’une autre rue :
La rue de la Vieille-Lanterne.
Remarquez-vous l’étrange coïncidence de ces deux noms :
Rue de la Tuerie, rue de la Vieille-Lanterne ?
On descend dans cette dernière, qui n’est qu’une ruelle profonde qui semble s’enfoncer sous la place du Châtelet, par l’escalier que nous avons dit.
On craint à la fois de poser le pied sur ces marches glissantes, la main sur cette rampe rouillée.
Vous descendez sept marches, et vous vous trouvez sur un petit palier.
Eu face de vous, à la hauteur de votre tête, ce prolongement qui conduit chez le forgeron fait voûte.
Dans l’obscurité, au fond de cette voûte, vous découvrez une fenêtre cintrée avec des barreaux de fer pareils à ceux qui grillent les fenêtres des prisons.
Descendez cinq marches, arrêtez-vous sur la dernière, levez le bras jusqu’au croisillon de fer.
Vous y êtes : c’est à ce croisillon que le lacet était attaché.
Un lacet blanc, comme ceux dont on fait des cordons de tablier.
En face est un égout à ciel ouvert, fermé par une grille de fer.
L’endroit, je vous l’ai dit, est sinistre.
En face de vous, s’étend la ruelle de la Vieille-Lanterne, qui remonte vers la rue Saint-Martin.
Dans cette rue, à droite, un garni, quelque chose d’immonde, qu’il faut voir pour s’en faire une idée, avec une lanterne, sur le verre de laquelle est écrit :
On loge à la nuit.
Café à l’eau.
En face de ce garni, des écuries qui, pendant ces longues nuits de glace que nous venons de traverser, sont restées ouvertes afin de donner un refuge aux malheureux trop pauvres même pour demander à loger dans ce garni.
Vous êtes resté sur la dernière marche, n’est-ce pas ?
Eh bien, c’est là, les pieds distants de cette marche de deux pouces à peine, que, vendredi matin, à sept heures trois minutes, on a trouvé le corps de Gérard encore chaud, et ayant son chapeau sur la tête.
L’agonie a été douce, puisque le chapeau n’est pas tombé.
À moins toutefois que ce que nous croyons un acte de folie ne soit un crime ; que ce prétendu suicide ne soit un véritable assassinat.
Nous reviendrons là-dessus tout à l’heure.
On courut au corps-de-garde, on détacha le corps, on appela un médecin.
Le médecin pratiqua une saignée.
Le sang vint, mais inutilement. Gérard ne rouvrit pas les yeux, ne poussa pas un soupir.
Il était mort !
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(Extrait du Mousquetaire, journal de M. Alexandre Dumas, troisième année, n° 30, mardi 30 janvier 1855)

3 février.
Vendredi, 26 janvier, à sept heures du matin, un homme fut trouvé pendu dans un coin de Paris.
Le sergent de ville qui décrocha le corps déjà raidi par le froid, le porta à la Morgue.
Un vieux passeport, retiré de la poche de son paletot, apprit à la police le nom que portait le mort. Bientôt, une vague rumeur se répandit dans Paris, et vers midi les oisifs de la grande ville furent informés qu’un poète s’était pendu aux premières lueurs du jour.
La nouvelle de la mort de Gérard de Nerval vola de bouche en bouche. Beaucoup de ceux qui l’avaient connu coururent à la Morgue pour s’assurer par leurs yeux de la triste vérité. Ils conservaient au fond du cœur une vague espérance. La veille encore on l’avait vu, la veille encore il causait, il souriait ! Mais il fallut bien vite perdre tout espoir. Dans ce cadavre couché sur la pierre, dès le premier regard ils venaient de reconnaître Gérard de Nerval.
Sa mort avait quelque chose de lugubre. Elle était comme un coup de foudre et terminait sa vie comme le cinquième acte d’un mélodrame.
Le suicide, qui l’avait finie, avait eu pour cadre un des coins les plus hideux de Paris. Il semble que les derniers éclairs d’une fantaisie vacillante l’aient guidé dans le choix de ce repaire. À l’heure de cette folie suprême, peut-être Gérard de Nerval a-t-il eu un souvenir vague de Notre-Dame de Paris et de toute cette littérature romantique qu’il avait tant aimée. Peut-être, comme Pierre Gringoire, cherchait-il une cour des miracles. Sait-on bien ce qui se passe dans ces cerveaux malades où l’intelligence flotte indécise, et quelles bizarreries les assiègent ? Peut-être à cette heure sinistre, poursuivi par des rêves, a-t-il arrangé sa vie comme un dénouement, et, funèbre héros de cette tragédie qu’il promenait dans l’ombre, a-t-il pensé à donner à sa mort une décoration digne de son horreur.
Si, vous arrêtant sur la place du Châtelet, le dos contre la colonne qui en occupe le centre, et la droite tournée vers la Seine, vous regardez en face, vous verrez s’enfoncer entre deux rangées de maisons hautes, noires, écaillées, une rue étroite qui porte le nom de rue de la Tuerie.
Sur les murailles qui font face à la place du Châtelet, deux inscriptions peintes en noir attireront votre regard. À droite, vous lirez ces mots : À la Colonne ; à gauche, ceux-ci : À la Momie.
Quelle enseigne pour un magasin ! quel nom pour une rue ! La Momie et la Tuerie ! N’est-ce pas un singulier rapprochement, et ne pourrait-on pas répéter avec Victor Hugo le mot terrible : Ananké ?
Faites quelques pas dans cette rue et vous êtes en plein moyen âge. Mais hâtez-vous ; le marteau de la démolition l’aura bientôt rasée.
La plume de M. de Balzac et, à son défaut, le pinceau de M. Decamps pourraient seuls donner la vie à ce coin du vieux Paris, et en faire ressortir la forme et la couleur, forme horrible, couleur épouvantable.
*
La rue franchie, on arrive à l’angle de la rue Saint-Jérôme, qui court perpendiculairement à la Seine, non moins étroite, non moins fangeuse que sa voisine. Un souvenir de meurtre a baptisé l’une, un souvenir de la religion a baptisé l’autre ; le crime et la foi, tout le moyen âge est là.
En face de la rue de la Tuerie, et coupant la rue Saint-Jérôme en deux tronçons comme un coup de hache, rampe quelque chose qui n’a pas de nom, qui s’enfonce sous terre et qui aboutit à la place du vieux Marché-aux-Veaux. Est-ce une ruelle, un passage, une percée ? C’est tout cela ensemble, et c’est moins que cela.
C’est une fente ouverte violemment entre deux pâtés sombres de vieilles maisons, dont un homme marchant les bras tendus toucherait les deux murailles.
Quelles murailles ! Rongées par l’humidité, décrépites, noires, suintantes, ébréchées, elles dressent leurs pans rigides jusqu’à des hauteurs d’où la lumière ne tombe jamais. Çà et là, des portes basses fermées de grilles percent leur épaisseur glaciale ; des fenêtres irrégulières, ouvertes sur ce cloaque, y cherchent une clarté fantastique, et font penser que des êtres humains respirent là-dedans. Uu ruisseau, où se déversent toutes les eaux sales du quartier, occupe la largeur du pavé et court vers un égout qui ferme cette brèche du côté de la rue de la Tuerie. Une vapeur fétide et froide en sort et se mêle à l’air qu’elle décompose. Au pied des murs, des immondices, des tessons de bouteille, des amas de débris de toutes sortes ; au centre de la ruelle, d’un côté, une estacade de planches disjointes qui cachent un terrain vide, encadré de maisons dont les pans, d’inégale hauteur, se coupent à angles bizarres, où quelques rayons de lumière brisés par les toits éclairent des loques accrochées à des fenêtres borgnes, des carreaux verdâtres, et, çà et là, un pot de fleurs sans fleurs ; de l’autre, une lanterne suspendue à une tringle au-dessus d’une porte grimaçante et dont la vitre dépolie porte en caractères usés ces mots : Hôtel garni ; on loge au mois et à la nuit ; bon café à l’eau et petit verre pour vingt-cinq centimes. Derrière le vitrage éraillé et terni de deux croisées qui dépendent de cet hôtel, on voit des tasses, quelques assiettes, un bout de carotte, un morceau de viande dans un plat, des verres opaques et d’autres menus objets, comestibles et vaisselle, qui font qu’on s’arrête tout pensif en disant : « Des chrétiens mangent donc là ! »
Cette ruelle, cette fente, ce cloaque s’appellent l’impasse de la Vieille-Lanterne.

On y descend du côté de la rue Saint-Jérôme par un escalier de pierre à deux étages que sépare un étroit palier. Le premier étage qui a sept marches est surplombé, du côté gauche, par une petite terrasse suspendue, en vieux ais, garnie de garde-fous et sur laquelle ouvre la boutique d’un serrurier indiquée à l’œil des passants par une énorme clef de bois peinte en jaune. Le second escalier, composé de cinq marches, incline à gauche, plonge sous la terrasse en forme d’appentis, et rencontre le sol de la ruelle au ras d’un magasin sombre comme l’enfer et tout rempli de casseroles, de vieilles marmites, de tuyaux de poêle, de grils et autres ustensile de fer. Cette cave noire prend, dans la bouche des voisins, le nom un peu ambitieux de magasin de quincaillerie.
Entre l’escalier de cinq marches et la porte de ce magasin où, en plein midi, la clarté d’une chandelle vient en aide au soleil, on a, pour les besoins du service intérieur, pratiqué une fenêtre que défendent de gros barreaux de fer. Sous la partie supérieure de l’escalier servant de voûte, un large égout creuse son lit noir et nauséabond. Les eaux croupissantes qui s’en échappent s’écoulent à droite par une brèche à ciel ouvert, fermée à son extrémité par la gorge d’un égout souterrain qui passe sous le quai et se jette dans la Seine.
Quand on a descendu les douze marches de pierre gluantes, chargées d’ordures, empestées, qui font communiquer la rue de la Tuerie à la ruelle de la Vieille-Lanterne, on est dans un trou infect, noir, hideux, que pressent des murs sordides, où la nuit, l’humidité, le froid vous enveloppent, et sur lequel s’ouvrent les soupiraux béants de deux vomitoires chargés d’émanations fétides ; tout autour, des grilles de fer, des murs qui semblent frappés de lèpre, de lourdes portes armées de gros clous, et, tout au fond, les pans de murailles et les décombres de la place du vieux Marché-aux-Veaux.
C’est à l’un des barreaux de fer, le plus élevé, de la fenêtre taillée carrément à l’angle de l’escalier inférieur, près du magasin de quincaillerie, que Gérard de Nerval s’est pendu.
Victor Hugo, dans Notre-Dame de Paris, n’a jamais rien imaginé de plus étrangement ténébreux, de plus lugubre, de plus secret, de plus malsain, de plus propice aux sombres aventures, de plus menaçant, de plus tortueux, de plus glauque, de plus caverneux que ce coin de la grande ville.
Faites cinquante pas, et vous êtes dans la rue de Rivoli !
Détail bizarre ! Sur cet appentis vermoulu qui couvre de son ombre glacée la fenêtre mortuaire, habite et sautille un corbeau boiteux, qui va et vient, agitant ses ailes et frottant son bec noir aux bâtons de la balustrade. Quand un passant s’arrête et regarde autour de lui, le corbeau se perche, avance le cou et pousse un cri rauque.
Quel romancier, amoureux des choses sinistres, eût imaginé une mise en scène plus triste que le décor découvert par ce pauvre mort ?
On raconte que Gérard de Nerval s’est pendu avec un cordon de soie. Ce cordon, que depuis quelques jours il portait amoureusement sur lui, tenait par tous les fils à sa folie.
Il disait que c’était la ceinture de Mme de Longueville.
On dit aussi que ce cordon avait appartenu à Jenny Colon, cette blonde Jenny que Gérard avait aimée si longtemps d’un amour si vif et si timide.
La vie poétique de Gérard de Nerval avait commencé de bonne heure. À peine âgé de dix-huit ans, au sortir du collège où un vieil oncle l’avait placé, Gérard publiait une traduction de Faust, qui fut tout d’abord remarqué par le célèbre Eckermann, et à laquelle le grand Gœthe rendait justice en termes nets :
« Je ne peux plus lire le Faust qu’en français, disait-il ; dans cette heureuse traduction, tout agit de nouveau et avec vivacité. »
Comment Gérard avait-il appris assez d’allemand pour pouvoir traduire Faust, un de ces livres que les érudits de Leipzig commentent, c’est ce qu’il n’a jamais su lui-même. Il le parlait, et c’est tout.
Plus tard, et au temps de ces voyages qui promenaient sa vagabonde fantaisie de Bruxelles à Constantinople, un jour qu’il était à Syra, il se trouva qu’il comprenait le grec comme jadis il avait compris l’allemand. Un Grec passait la pipe à la main ; Gérard l’arrêta et l’interrogea en langue franque. Le Grec lui répondit en grec, et Gérard étonné devina qu’il savait la langue de Botzaris et de Colocotroni.
Gérard de Nerval avait le don des langues comme un Slave.
Gérard s’était trouvé de bonne heure presque seul. Sa mère, peu de temps après sa naissance, était morte ; son père, M. Gérard Labrunie, chirurgien-major des armées impériales, voyageait au travers de l’Europe, au gré des batailles ; un vieil oncle prit soin de son enfance, qui se développa dans cette charmante province du Valois, qu’il a chantée dans Sylvie.
Quand il entra dans la vie, la mode était aux poésies patriotiques. C’était le temps où la France pleurait sur les ruines de Missolonghi, et répétait en chœur les refrains de Béranger. Il rima donc deux volumes de poésies imitées des Messéniennes, ou, pour être plus exact, inspirées par leur retentissement. Ces deux volumes, tombés dans l’oubli, avaient pour titre : les Élégies nationales et les Gloires de la France.
Le titre dit la chose.
Gérard s’appelait déjà Gérard de Nerval. Le chirurgien-major, avec lequel le jeune poète avait eu peu de rapports, était, dit-on, un peu comme le vieux Poquelin, tapissier du roi. Il ne voulait pas que le nom de Labrunie fût livré à la littérature. Le fils, trop fier pour lutter, laissa là le nom de Labrunie, et prit celui de Nerval.
À partir de ces débuts, on retrouve la trace de Gérard de Nerval dans le Voleur, où il publia une nouvelle : la Main de gloire, dans laquelle son talent à venir brille d’un premier éclat ; dans le Monde dramatique, où il travailla avec Petrus Borel et quelques autres écrivains romantiques d’une pléiade aujourd’hui dispersée ; le Figaro que dirigeait alors Alphonse Karr.
Mais à vrai dire, dans quel journal littéraire, petit ou grand, Gérard de Nerval n’a-t-il pas fait tomber quelques gouttes d’encre échappées d’une plume à la fois paresseuse et féconde ? Il était doué de rêverie et d’activité, et il produisait beaucoup en même temps qu’il se promenait beaucoup.
Dès cette époque, il avait le goût de ces journaux sans nom qui paraissent pour mourir, feuilles errantes de la presse qui se rédigent au hasard, s’impriment on ne sait où, et se sont envolées aussitôt qu’on les cherche. Il les aimait sans qu’il sût pourquoi, et sa prose allait en quête de ces carrés de papier fugitifs sans qu’il fût besoin de la solliciter.
Il y avait dans cette tendance un reflet littéraire de cette bohème pour laquelle Gérard de Nerval eut, en tout temps, un amour profond.
Il travaillait à l’Artiste et à la Revue de Paris, non sans un certain succès, lorsque naquit dans sa pensée le premier germe de cette Reine de Saba, qui devait être, dans le principe, un poème d’opéra pour Meyerbeer, et qui, sous la pression d’une rêverie constante, devint plus tard l’idée fixe de sa folie.
La Reine de Saba subit d’étranges et continuelles transformations : libretto, poème épique, roman, tragédie, jusqu’au jour où elle prit corps dans le feuilleton du National sous le titre de : les Nuits du Ramadan.
Mais la Reine de Saba, morte au point de vue littéraire, survécut dans son esprit, – j’allais dire dans son cœur, – et devint l’amante invisible de ses rêves, la chimère de ses amours fantastiques et vagabonds.
Ce n’était qu’une fantaisie, un caprice idéal ; ce fut plus tard une folie.
Un jour vint, jour néfaste, où Gérard de Nerval put dire sérieusement à ses amis, en leur serrant la main : « Adieu ; la reine de Saba m’attend ! »
Et il s’en allait rêveur, avec ce doux sourire qui ne quittait jamais sa bouche.
Il avait dès lors un nom, une réputation, et faisait partie d’un petit cercle littéraire qui demeurait rue du Doyenné, – on ne trouverait plus même une pierre des fondations de cette rue à présent, – et où vivaient ensemble Arsène Houssaye, Théophile Gautier, Édouard Ourliac, mort depuis. Ils étaient quatre ; ils ne sont plus que deux !
Là, dans quelques petites pièces, on travaillait, on causait, on fumait ; on mettait en commun le déjeuner, les cigares, la poésie, l’espérance, tous ces biens de la jeunesse. Gérard de Nerval avait le goût du bric-à-brac ; il fouillait le vieux Paris comme le cousin Pons de Balzac, admirant les meubles d’ébène sculpté, les dressoirs, les vieux bahuts, les faïences, les émaux, les armures ciselées, tous ces chefs-d’œuvre de l’art que la mode a tirés de la poudre des greniers. Le plus clair de son argent s’en allait chez les marchands de curiosités.
C’est ainsi qu’il avait acheté un vaste lit en chêne du temps de Louis XIII, d’un travail précieux. Peut-être le destinait-il à ses noces chimériques avec la reine du Saba ! Ce lit, il le promenait partout. S’il n’avait pas toujours de logement pour lui, du moins en voulait-il un pour son lit.
Un matin qu’il cherchait une chambre pour son lit, rue Taitbout, on lui en fit voir une qui lui convenait assez ; malheureusement, il trouva, toutes choses arrangées, que le lit n’entrait pas dans la chambre.
« Quel malheur ! dit-il ; si encore la chambre pouvait entrer dans le lit ! »
Quelque temps, ce lit superbe a été chez Théophile Gautier. Où est-il maintenant ?
Ce qu’il achetait un peu partout, Gérard de Nerval l’oubliait un peu partout. Ses amis lui servaient de dépositaires ; l’un d’eux avait un coffre allemand, un autre un buffet italien, celui-là un plat de Bernard de Palissy.
Cependant, Gérard de Nerval poursuivait le cours de ses travaux littéraires ; il rédigea le feuilleton dramatique de la Charte de 1830, et entra plus tard à la Presse, où il doubla Théophile Gautier.
Ce fut en 1839 ou en 1840 que Gérard de Nerval débuta dans la Revue des Deux-Mondes, où il publia quelques pages – les Amours de Vienne – qui montrèrent ce qu’on pouvait attendre de son talent, alors dans toute sa fleur. Vivacité, éclat, sentiment : cet article montrait les plus heureuses qualités dans un cadre charmant.
Mais la part qu’il prenait aux publications périodiques, revues ou journaux, n’empêchait pas Gérard de Nerval de chercher au théâtre et dans les livres d’autres éléments à l’activité de son esprit.
Tour à tour, il donna à la scène Léo Burkart – un des meilleurs drames qui aient traversé le théâtre de la Porte-Saint Martin, sous le règne d’Harel, Piquillo, qu’il écrivit dans la fougue intérieure d’une passion que tout le monde connut avant celle qui l’inspirait ; les Monténégrins – et, en collaboration avec Méry, le Chariot de l’Enfant et l’Imagier de Harlem.
En 1844, il publiait son Voyage en Orient. Toute la littérature remarqua le chapitre consacré aux femmes du Caire : c’est un des morceaux les plus exquis des lettres contemporaines. Venaient ensuite les Filles de Feu, auxquelles appartenait cette Sylvie qui parut dans la Revue des Deux-mondes, et où se trahit déjà, au travers d’un talent arrivé à sa plénitude et d’un sentiment plein de délicatesse, un éclair de la folie qui le tourmentait ; les Illuminés, que mettait en saillie un remarquable travail sur Rétif de la Bretonne ; Lorely ou la Fée du Rhin, paysages et croquis de voyages en Allemagne ; les Petits Châteaux de Bohème, souvenirs de la vie intime, où l’on retrouve quelques traces de son passage dans la rue du Doyenné.
Mais, si Gérard de Nerval ne cessait pas de produire, le germe de la foie qu’il portait en lui depuis 1840 ne cessait pas de grandir aussi. À partir de cette nuit fatale qui vit son premier accès, il eut des intermittences de raison, mais jamais sa raison tout entière. Elle était comme un exilé qui revient à intervalles inégaux dans la maison où il aimait à se reposer, qui s’y arrête un jour, une heure, une saison, et qui bientôt reprend sa course vagabonde et disparaît.
La première fois qu’il fut en proie au délire, une nuit, au milieu de la place Cadet, on le conduisit dans une maison de santé, rue Picpus, au fond du faubourg Saint-Antoine ; il y resta quelque temps, puis son intelligence dissipa les brouillard où elle était comme noyée, et il rentra dans la vie. Mais le coup était porté. Six ou huit mois après, il fallut l’interner chez le docteur Blanche, dont l’établissement était alors à Montmartre.
Il en devint l’hôte habituel ; il y entrait, il en sortait, il y retournait, il y vivait. Quelquefois, on ne l’y voyait pas pendant tout un été ; Gérard était à Spa, aux bords du Rhin, en Italie, dans les Cyclades ; puis, un matin, il frappait à la porte du docteur, comme un oiseau battu par le vent qui revient au nid.
Gérard de Nerval avait poussé l’art des voyages jusqu’à ses plus extrêmes limites. Il voyageait avec rien, sans argent, sans valise, sans manteau. Il partait pour le Caire comme d’autres partent pour Saint-Cloud, avec vingt francs dans la poche. Rien ne l’inquiétait ; il avait sa plume et son insouciance, deux trésors. Et comme si la Providence eût aimé ce pauvre être si doux et si paisible, jamais rien ne lui a manqué, si loin que sa fantaisie l’ait conduit.
Entre tous les pays qu’il a visités, l’Orient est toujours celui qui l’a le plus séduit ; il l’aimait avant de le connaître, il l’adorait après l’avoir parcouru, il voulait y retourner sans cesse. Son esprit, son imagination, son rêve l’y appelaient. L’Orient, n’était-ce pas la patrie de la reine de Saba ?
Quand il ne pouvait pas aller à Smyrne ou à Jérusalem, Gérard allait à Francfort ; il avait une sorte de culte pour la rue des Juifs – encore un souvenir du moyen âge. À défaut des minarets blancs découpant leurs fines arêtes sur le bleu du ciel oriental, il aimait les romanesques maisons de bois, toutes branlantes et toutes déchiquetées, de la vieille cité allemande.
Que d’histoires et que d’aventures pendant ces longs voyages où le rêve lui servait de compagnon ! Il fallait lui entendre raconter comment, étant un jour à Spa, sans argent pour rester, sans argent pour partir, il jeta sur le tapis un florin qu’il avait trouvé au fond de sa poche. Ce florin lui rapporta soixante francs ; une fortune ! Il retourna à Paris triomphalement, comme un roi, ne sachant que faire de tant d’or.
Gérard eût été un grand philosophe, s’il avait su ce que c’était que la philosophie. C’était un oiseau. Il vivait dans Paris comme un pinçon dans une forêt ; rien ne l’inquiétait, rien ne l’étonnait, rien ne l’affligeait. S’il avait quinze sous dans sa poche, le reste lui importait peu. Ce mot demain, ce mot si plein d’épouvante ou d’espérance, n’avait point de sens pour lui ; ce n’est pas qu’au besoin, il n’en eût compris la signification ; mais il faisait mieux, il n’y pensait pas.
Il vivait pour l’heure présente, au jour le jour, sans que la tristesse l’effleurât jamais.
Aussitôt que la nouvelle de sa mort se fut ébruitée, il s’est trouvé des gens pour crier que cette horrible fin était à la fois pour la société une honte et un crime.

C’est un peu la mode aujourd’hui de mettre sur le compte de la société tout ce que produisent la folie, les mauvaises passions, les instincts méchants. Quel beau thème à longues plaidoiries ! Ce n’est pas ici le lieu de relever ces puérilités dont l’intelligence publique commence à faire justice ; mais, disons-le bien vite, la société n’est pour rien dans le suicide de Gérard de Nerval. La société lui a donné tout ce qu’elle pouvait lui donner, une réputation, des journaux, des revues, des éditeurs, des amis. Toutes les routes et toutes les mains étaient ouvertes devant lui. Son travail d’un jour suffisait à sa semaine : il n’avait pas de besoins.
On a dit que la misère avait poussé Gérard de Nerval à la mort. On a voulu refaire avec son nom l’histoire de Malfilâtre. C’est au moins une sottise. Gérard de Nerval n’a jamais su ce que c’était que la misère. Il avait dans Paris dix tables où il pouvait s’asseoir, dix maisons où il pouvait dormir.
Mais il avait l’humeur errante et l’esprit capricieux. Il n’aimait pas coucher deux fois dans l’appartement où la veille il était entré, et fuyait le soir la table où il avait pris son déjeuner le matin. S’il est vrai qu’on l’a vu accoudé dans des cabarets buvant des verres d’eau-de-vie aux heures les plus noires ; s’il est vrai qu’il a demandé l’hospitalité de quelques nuits dans des hôtels garnis où l’on échange trois sous contre un lit, la misère, hélas ! n’était pour rien dans ces habitudes effrayantes. La folie le harcelait et le poussait à ces déplorables manies.
Plaignons ce malheureux Gérard encore enfant dans l’âge mûr, plaignons cette mort solitaire, épouvantable, mais n’accusons pas la société d’un crime qu’elle n’a pas commis.
Peu de jours avant ce dernier vendredi, Gérard passait dans le bureau d’un journal avec lequel il était en relations d’affaires. On lui devait de l’argent.
« En voulez-vous ? lui dit-on.
– Non, répondit-il, j’en ai. »
Et il s’en alla.
L’oiseau des champs amasse-t-il quand il a dans son bec quelques vermisseaux ? Ainsi faisait Gérard.
La dernière fois que je lui ai serré la main, c’était il y a deux mois, au bureau de la Librairie nouvelle. Il avait ce même paletot marron qu’on lui vit toujours et ce sourire bienveillant et doux qui errait sur son visage en toutes circonstances. Il parla d’abord des choses du moment avec un sens net et précis, puis un éclair traversa sa pensée, et sa conversation se précipita vers les horizons sans limites de la folie.
« J’ai rencontré une étoile, l’autre nuit, nous dit-il, au coin de la rue Vivienne ; je la connais, il y a longtemps qu’elle m’agace ; elle m’a donné rendez-vous au Palais-Royal, mais je n’irai pas. J’ai bien autre chose à faire : mon grand air à répéter… un air chinois que j’ai appris à Pékin…. Meyerbeer a voulu me le dérober, mais je le cache. Écoutez ! »
Et il voulut chanter, et il s’interrompit, et il nous raconta ses voyages avec la reine de Saba, et l’intrigue d’une comédie qu’il finissait, et mille choses qui tombaient les unes sur les autres comme des cascades. Il ne s’arrêtait pas ; il allait toujours, sautant de sujets en sujets avec la prestesse d’un chat, et les reliant par de bizarres traits d’union, rapide, infatigable, nerveux, passionné. Il donnait le vertige.
Ces accès n’étaient ni quotidiens, ni réguliers. Cent fois on pouvait le rencontrer, causer avec lui, se promener et le prendre pour un être raisonnable. Mais c’était Gérard de Nerval. Il y avait une lézarde dans son intelligence, et la mort a passé par là.
Son pauvre corps est resté quatre grands jours à la Morgue ; personne ne l’a réclamé.
La Société des Gens de Lettres a recueilli sa dépouille mortelle oubliée, et lui a donné un tombeau au cimetière du Père-Lachaise. Le jour de l’enterrement, plus de cinq cents personnes se sont réunies à Notre-Dame, où le cadavre a été offert aux prières et aux bénédictions de l’Église. Il y avait là beaucoup d’écrivains, beaucoup d’artistes, tous ceux qui l’avaient connu, et aussi un grand nombre de curieux, de ces gens qui vont par désœuvrement là où la foule se presse. Le spectacle est un peu partout à Paris, et on accompagnait Gérard de Nerval à sa dernière demeure, peut-être pour voir M. Alexandre Dumas on M. Mélingue.
Maintenant qu’il est mort, à présent que l’oiseau fatigué a plié ses ailes, disons-le à sa louange, dans cette vie littéraire qui, pour lui, a duré plus de trente ans, Gérard n’a fait de mal à personne. Les luttes, les combats de la presse, le double mouvement de Paris et du journalisme ont pu jeter le trouble dans son esprit, égarer sa pensée, ils n’ont jamais égaré sa plume ni troublé son cœur.
Il a beaucoup écrit et n’a jamais soulevé une médisance et fait une blessure au courant du feuilleton. Comme André Chénier, au moment où sa bouche alanguie laissait échapper son dernier souffle, lui aussi pouvait frapper son front et dire : « Il y avait quelque chose là ! »
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(Amédée Achard, « Lettres parisiennes, » in L’Assemblée nationale, huitième année, n° 35, dimanche 4 février 1855. Portrait de Gérard de Nerval ; croquis de la rue de la Vieille-Lanterne par Victorien Sardou, paru dans La Nouvelle Revue, vingt-troisième année, nouvelle série, tome XVIII, 15 octobre 1902 ; lithographie de Gustave Doré, « La Rue de la Vieille-Lanterne, » dite aussi : « Allégorie sur la mort de Gérard de Nerval, » 1855)
C’était en 1837 : un propriétaire, point du tout romantique, nous mit à la porte de sa vieille maison de l’impasse du Doyenné, château-fort de la Bohème, sous prétexte que nous faisions du jour la nuit et de la nuit le jour. La Bohème se dispersa : Camille Rogier partit pour l’Orient, Pétrus Borel tenta de mettre Asnières à la mode ; Théophile Gautier, Gérard de Nerval et moi nous allâmes planter notre tente rue Saint-Germain-des-Prés, tout près de l’église.
Ce fut là qu’Émile de Girardin et Alphonse Karr vinrent à nous, pour la Presse et le Figaro. Nous nous trouvions bien dans notre troisième étage, avec une savante cuisinière et un valet de chambre de haut style. Dans la peur d’être encore mis à la porte, nous nous couchions presque toujours avant minuit.
L’escalier n’était éclairé que par un quinquet fumeux, qui transformait les locataires en ombres chinoises. Or, voici ce qui advint :
Le quatrième étage était occupé par une très jolie damoiselle, qui avait débuté à l’Odéon dans les figurantes.
À chaque rencontre dans le petit escalier, on se saluait d’abord par un sourire.
Bientôt, on fut plus éloquent. On alla jusqu’à déjeuner ensemble quand le monsieur de la damoiselle était en voyage. Il l’entretenait, comme on entretenait alors les pécheresses : beaucoup de promesses, quelques diamants et mille francs par mois. En ce temps-là, mille francs, c’était de la folie. Aussi, on prédisait que ce monsieur-là se ruinerait avec les filles. Ce n’était pas l’opinion de la belle Clemencia.
Après avoir déjeuné trois ou quatre fois chez nous, la belle Clemencia nous donna à déjeuner chez elle. Très bon déjeuner, sur ma foi ! un homard et une fricassée de poulet servis par une jolie fille qui rassemblait beaucoup à la maîtresse de la maison.
Je hasardai cette idée, une flûte de vin de Champagne à la main :
« Mesdames et messieurs, puisque, aussi bien, nous nous trouvons mieux au quatrième étage qu’au troisième, pourquoi ne déjeunerions pas plus souvent avec la belle Clemencia ? Nous serions des seigneurs généreux et, par la force de notre plume, nous déciderions un directeur à faire de cette femme unique une actrice au lieu d’une figurante. »
Cette idée, qui n’était pas bien extraordinaire, fut bruyamment applaudie, surtout par la jolie fille qui nous servait.
Théo me dit à mi-voix, à propos de cette femme de chambre :
« À n’en pas douter, c’est la sœur de la maîtresse de la maison ; la ressemblance est inouïe.
– Eh bien ! nous n’en serons que mieux servis.
– Il y a danger, dit Gérard ; j’ai peur de devenir amoureux d’elle. »
Mais ce beau rêve s’évanouit, parce que Clemencia, après avoir souri à cette idée phalanstérienne, nous peignit son Othello sous les traits les plus farouches :
« Il ne vous tuerait pas, mais c’est sur moi que tomberaient les coups. »
*
Nous déjeunâmes encore quelquefois ensemble ; Gérard était devenu furieusement amoureux de la femme de chambre. Il méditait même de l’enlever quand, un beau jour, la portière de la maison nous dit, en nous apportant nos lettres du matin :
« Vous avez entendu tout ce vacarme, cette nuit ?
– Pas du tout, que s’est-il donc passé ?
– Mlle Clemencia est morte subitement.
– C’est impossible !
– C’est impossible, mais cela est ainsi. »
Toute la maisonnée monta au quatrième étage pour voir la morte, la belle morte, comme on a dit dans les journaux de ce temps-là.
Clemencia était belle encore dans sa pâleur et sous ses cheveux épars, des rayons d’or sur du marbre blanc.
Pour toute famille, elle n’avait que la femme de chambre qui était, en réalité, sa sœur, ainsi que l’avait indiqué Théo.
Dès le lendemain de l’enterrement, on ne parlait déjà plus de la belle Clemencia, mais bientôt on devait en parler encore.
Un soir que je rentrais après minuit, la portière, qui se couchait à six heures et qui, tout endormie, tirait souvent le cordon, était assise dans sa loge à moitié vêtue.
« Ah ! Monsieur, me dit-elle toute pâle, c’est moi qui ne dormirai pas cette nuit.
– Pourquoi donc ?
– Pourquoi donc ? Vous ne le croiriez pas ! Mlle Clemencia est passée devant ma loge dans ses habits de théâtre. Je lui ai dit, toute défaillante : « Quoi ! c’est vous ! » Elle m’a répondu : «Oui, c’est moi, et je file bien vite, car je vais jouer mon rôle à l’Odéon. »
La portière s’imaginait que j’allais le prendre sur le même ton, mais j’éclatai de rire et je lui dis : « Vous rêvez, ma bonne femme ; allez vous coucher, » et j’allai me coucher moi-même, mais non sans quelque trouble d’esprit, car je suis quelquefois visionnaire.
Je contai l’histoire à Théo et à Gérard de Nerval, qui ne manquaient pas de plaider la cause des revenants, surtout quand il s’agissait d’un mort à peine enterré, qui revient dans sa maison par son âme incorporelle.
Deux jours après, ce fut le tour de Théophile Gautier, qui nous réveilla pour nous dire :
« Moi aussi, je viens de voir la morte.
– Toujours dans ses habits de théâtre ? lui demandai-je.
– Oui, dans sa fameuse robe de velours constellée de pierreries, qui la faisait si belle, à l’Odéon, quand elle jouait la reine.
– Oh ! oui, ce rôle de reine où elle n’avait rien à dire. »
Nous apprîmes bientôt que tout le quartier était en révolution à propos des apparitions de notre maison. Les uns avaient vu distinctement Clemencia à sa fenêtre sur le coup de minuit ; les autres l’avaient reconnue fuyant vers l’église Saint-Germain-des-Prés. Ce fut à ce point, que les journaux s’occupèrent de l’événement. On savait que nous avions été les amis de la dame. C’était à qui nous dirait :
« Avez-vous vu la revenante ? »
Ce fut mon tour de la voir apparaître.
Un soir que je rentrais un peu tard, tout en montant l’escalier bien noir, je sentis le frôlement d’une robe de soie.
« C’est vous, Clemencia ? »
L’ombre descendait très rapidement ; je voulus la suivre, mais, dans mon émotion, je tenais mal la rampe.
« Clemencia ! » criai-je une seconde fois.
Quand je fus arrivé à la loge de la portière, il me sembla que la porte d’entrée se refermait.
« Ah ! monsieur, me dit la portière, à moitié morte, c’est la dernière fois que je couche seule dans cette maison maudite ; croiriez-vous que le fantôme a tiré le cordon !
– Cela vous prouve que ce n’est pas un fantôme.
– Comment ! ce n’est pas un fantôme ! voilà quatre ou cinq fois que je vois Mlle Clemencia passer devant ma loge. Je la reconnais bien. Et pourtant, elle est enterrée. J’ai vu descendre son cercueil dans la fosse. Voyez-vous, monsieur, si tout le monde parle des revenants, c’est parce qu’il y a des revenants. »
Je voulus jouer à l’esprit fort, mais la portière m’envoya coucher. Je lui dis alors d’une voix de stentor de rouvrir la porte.
À peine étais-je dans la rue que Gérard de Nerval vint à moi :
« C’est de plus en plus étonnant, me dit-il, mais je viens de voir Clemencia passer dans un fiacre. Elle disait au cocher de la conduire au Montparnasse.
– Visionnaire ! » dis-je à Gérard, en lui serrant la main.
Nous nous quittâmes sur ce mot.
Quand tout le monde fut bien convaincu qu’il y avait une revenante à notre numéro, les moins bêtes parmi les commères répandirent le bruit que la ci-devant servante de Clemencia, désespérant d’hériter de sa sœur à cause des dettes, s’attifait toutes les nuits avec les plus belles robes de celle-ci pour aller les vendre à une marchande à la toilette du boulevard Montparnasse.
Le commissaire de police voulut savoir le mot de cette énigme : il ordonna la comparution devant lui de la sœur de Clemencia ; mais ce fut en vain qu’on la chercha par tout Paris, on ne la retrouva jamais.
Théophile Gautier jura ses grands dieux qu’il avait été lui-même dupe des apparitions de Clemencia. Esquiros, qui fut le Saint-Just de la dernière Révolution, était aussi un visionnaire ; et il ne doutait pas de la résurrection momentanée de cette Clemencia, qu’il avait plus d’une fois magnétisée.
Nous avons beau pratiquer l’esprit mathématique, nous avons tous plus ou moins le don de la vue surnaturelle.
George Sand n’a pas craint d’ériger en axiome cette vérité, que nul n’a le droit de nier l’au-delà, par cette raison que celui-ci ne voit pas ce que celui-là voit.
Contant un soir cette histoire dans le palais romain des Champs-Élysées que Mme de Girardin habitait au temps où elle faisait tourner les table, la dixième Muse affirma, en vraie visionnaire, que c’était bien l’ombre de Mlle Clemencia qui descendait l’escalier toutes les nuits.
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(Arsène Houssaye, « Souvenirs de jeunesse : Le Jeu des fantômes, » in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, cinquième année, n° 1194, samedi 4 janvier 1896 ; Max Švabinský, « Básník a Múza » [Le Poète et la Muse], gravure sur bois, 1931)
Nous avons déjà eu l’occasion, dans un article précédent (1), de signaler la première version française des Fairy Legends and Traditions of the South of Ireland, de Thomas Crofton Croker, parue chez Moutardier en 1828, sous le seul nom de son traducteur, P. A. Dufau.
La plus célèbre de ces légendes, « Daniel O’Rourke, » rencontra très rapidement un vif succès, au point que l’auteur, sur la suggestion de Walter Scott, en tira une pantomime en vers, Harlequin and the Eagle ; or, The Man in the Moon and his Wife, qui fut représentée à l’Adelphi Theatre en décembre 1826, et connut même une seconde édition en 1828 sous le titre Daniel O’Rourke; or, Rhymes of a Pantomime, founded on that Story.
On ignore généralement en France que ce conte de Croker a servi de source à Alexandre Dumas pour son récit connu sous le titre « Le Cauchemar de Mocquet » ou « Un Voyage à la lune. » Il n’y a rien là de surprenant : bon nombre de contes merveilleux de Dumas sont en fait des transpositions de littérature étrangère (2), de Grimm et Andersen notamment. Ce texte ne fait pas exception à la règle.
Nous sommes heureux de vous présenter aujourd’hui le « Voyage à la lune » dans sa double version : le conte original de Thomas Crofton Croker et sa réécriture par Alexandre Dumas.
MONSIEUR N
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(1) Voir l’article « Deux Pookas, un plagiat et une lettre de Walter Scott. »
(2) Sinon la quasi-totalité ; nous aurons l’occasion d’y revenir.
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DANIEL O’ROURKE
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Quelques personnes connaissent sans doute les miraculeuses aventures de Daniel O’Rourke ; mais bien peu de gens savent que tous les périls que courut sa vie, provinrent en grande partie de ce qu’il s’endormit un jour au pied de la tour du Phooka. Je l’ai connu particulièrement. Il demeurait au bas de la colline de Hungry, située à droite de la route qui mène à Bantry. À l’époque où il me raconta cette histoire, il était déjà d’un âge avancé, il avait les cheveux gris et le nez rouge. Ce fut le 25 juin 1813, par la plus belle soirée qu’il fût possible de voir, qu’assis sous un vieux peuplier et fumant sa pipe, il me fit le récit suivant : je me disposais alors à visiter les cavernes de l’île de Dursey, et j’avais passé la matinée à Glengariff.
« On m’a souvent prié de raconter mon histoire, dit-il, aussi ce n’est pas la première fois que je le fais, mais on a toujours du plaisir à se rappeler le danger, quand on en est dehors. Le jeune fils de mon maître venait d’arriver du voyage qu’il avait fait en France et en Espagne, comme c’était la coutume parmi nos jeunes gentilshommes, avant qu’on entendît parler de Bonaparte et des bons gaillards qui l’ont suivi. Il y avait eu un dîner où tout le monde avait pris part, grands et petits, riches et pauvres. Les vieux gentilshommes étaient, sauf votre honneur, de vrais et dignes gentilshommes. Ils juraient bien un peu après vous, et vous donnaient même de temps en temps quelque petit coup de leur fouet de chasse, mais après tout on n’y perdait rien, car ils avaient l’humeur facile et loyale, leurs maisons étaient ouvertes à tout venant, et la compagnie, quelque nombreuse qu’elle fût, y était toujours sûre d’un bon accueil. Jamais de vexation, relativement à la rente, et très peu de domaines aussi étaient confiés à des agents ; loin de là, à peine y avait-il un seul tenancier qui n’éprouvât la bonté de son seigneur plusieurs fois dans l’année ; à présent, c’est tout autre chose, mais il est mieux de laisser cela, et de revenir à mon histoire.
Nous avions en abondance les meilleures choses, nous mangions, nous buvions et nous dansions, il fallait voir ! Notre jeune maître, entre autres, dansait avec Peggy Barry ; ils formaient alors le plus beau couple du monde, et ils sont à présent bien loin tous les deux ! Que voulez vous…. Pour abréger, vers le soir, je ne sais comment je me trouvai à peu près ivre, et tout à coup je me vis sur le chemin à quelque distance du château, sans m’être aperçu que je l’eusse quitté ; je cherchais pourtant si je l’avais quitté. Pensant, en moi-même, comment la chose s’était faite, je m’en allais chez Molly Gronohan’s, pour lui parler d’une belle vache tachetée, sur laquelle on avait jeté un charme. Comme je traversais le chemin pierreux qui mène à Ballyashenogh, et que je regardais les étoiles en faisant le signe de la croix, car c’était la fête de la Vierge, mon pied manqua, et je tombai dans l’eau. Je jetai un cri et me crus noyé. Cependant, je me mis à nager, à nager de toutes mes forces pour sauver ma pauvre vie ; enfin, après bien de la peine, je gagnai la terre, et je me trouvai, sans pouvoir dire comment, dans une île déserte.
J’errai d’un côté et d’un autre, ne sachant où j’allais, jusqu’à ce qu’à la fin je me vis dans une vaste fondrière. La lune brillait autant que le jour ou que les yeux de votre maîtresse ; pardon, monsieur, si je parle ainsi. Je me tournais vers le nord et vers le sud, vers l’est et vers l’ouest ; je voyais des bruyères d’un côté, des joncs de l’autre, et partout des joncs ou des bruyères. Il m’était impossible de comprendre comment je me trouvais là, et mon cœur se serrait en pensant que cet immense marais allait indubitablement me servir de sépulture. Je m’assis sur une pierre qui, par bonheur, se trouva à côté de moi, et tout en me creusant la tête pour savoir ce qu’il fallait faire, je me mis à chanter l’Ullagone, lorsque tout à coup le ciel s’obscurcit ; je levai les yeux et je vis quelque chose, dont je pouvais à peine distinguer la forme, qui, se dirigeant d’en haut sur moi, se posa à terre à quelques pas, sur ses pieds armés de griffes, et me regarda fixement pendant quelques minutes. Je pensai que ce ne pouvait être qu’un aigle, et certes c’était le plus beau qui eût jamais déployé ses ailes dans le Kerry.
Ainsi, me regardant en face :
« Daniel O’Rourke, me dit-il, comment cela va-t-il ?
– Très bien monsieur, je vous remercie, et j’espère que vous allez bien vous-même. Oui, dis-je, quoique stupéfait d’entendre un aigle parler comme un chrétien.
– Qu’est-ce qui t’amène ici, Dan ? dit-il.
– Rien du tout, monsieur, lui répondis-je, et je ne désire autre chose que de me retrouver sain et sauf chez moi.
– Est-ce hors de cette île que tu veux aller, Dan ? me dit-il.
– Oui, monsieur. »
Alors je lui racontai comment, après avoir bu un petit coup de trop, j’étais tombé dans l’eau et j’avais nagé vers cette île, et comment j’étais entré dans la fondrière et ne savais plus quel chemin prendre pour en sortir.
« Dan, me dit-il après un moment de réflexion, quoiqu’il soit très mal à toi de t’être grisé le jour de Notre-Dame, comme tu es du reste un homme d’une bonne conduite, qui va à la messe, qui ne lance jamais des pierres contre moi ou les miens, et ne te mets point à jeter des cris quand tu nous vois dans les champs, je suis à ton service ; viens, monte sur mon dos ; serre-moi bien de peur de tomber ; je te mettrai hors de la fondrière.
– Je crois, lui dis-je, que votre honneur se moque de moi, car qui a jamais entendu parler de monter à cheval sur un aigle ?
– Foi de gentleman, dit-il, posant sa griffe droite sur son estomac, tu le peux, je suis pressé ; ainsi décide-toi, ou accepte mon offre ou meurs dans cette fondrière… Aussi bien, je m’aperçois que cette pierre sur laquelle tu es assis s’enfonce sous toi. »

Il n’était que trop vrai ; je sentais la pierre s’affaisser de minute en minute. Il n’y avait pas à choisir. Alors, pensant que la peur fait souvent plus de tort que le mal :
« Je vous remercie, monsieur, de votre politesse, lui dis-je hardiment, j’accepte votre offre généreuse. »
Je montai donc sur le dos de l’aigle, et je le saisis fortement par le cou. Il s’élança dans les airs aussi léger qu’une alouette. Je me doutais bien peu du tour qu’il me préparait. Il s’élevait, s’élevait, s’élevait toujours ; Dieu sait à quelle hauteur il me mena.
Pensant qu’il ne savait peut-être pas le bon chemin pour me reconduire à la maison :
« Mais, monsieur, lui dis-je d’un ton poli, car j’étais tout à fait en son pouvoir, sauf le respect que je dois à votre honneur, et avec une humble confiance dans votre sagesse, si vous étiez descendu un peu, vous seriez à présent au-dessus de ma cabane, vous pourriez me déposer là et je n’aurais plus qu’à vous remercier.
– Arrah Dan, dit-il, me prends-tu donc pour un fou ? Regarde dans ce champ là-bas ; ne vois-tu pas deux hommes avec un fusil ? Sur ma parole, il serait singulier que j’allasse me faire tuer, pour avoir voulu rendre service à un ivrogne et l’avoir tiré d’une fondrière d’où il ne pouvait plus sortir. »
Je le maudis de bon cœur en moi-même, mais sans parler, car à quoi m’eût-il servi ? Cependant, il continua de voler vers le ciel et de s’élever toujours plus haut dans les airs. À la fin, je lui renouvelai la prière de descendre et de me déposer à terre, mais ce fut en vain.
« Dans quel endroit du monde voulez-vous donc aller, monsieur ? lui dis-je.
– Retiens ta langue, Dan, me dit-il ; mêle-toi de tes affaires et non de celles des autres.
– Ma foi, il me semble que ceci me regarde un peu, lui dis-je.
– Reste tranquille, Dan, » répliqua-t-il, et alors je ne dis plus rien.
Enfin, après une bien longue course, nous nous trouvâmes, le croiriez-vous ? à quelques pas de la lune elle-même.
Vous jugez si j’étais à mon aise… Du côté que la lune nous offrait, ressortait une espèce de bâton recourbé ayant l’apparence d’une faux ; le narrateur, s’arrêtant alors un instant, traça sur le sol avec sa canne cette figure.
« Ô Dan, me dit l’aigle, je suis fatigué de ce long voyage ; je ne croyais pas qu’il y eût si loin.
– Est-ce ma faute, mon maître ? lui dis-je, est-ce moi qui vous ai engagé à voler aussi haut ? n’y a-t-il pas, au contraire, une heure que je vous prie et supplie de vous arrêter ?
– Il ne sert à rien de revenir là-dessus, Dan, me dit-il je suis très fatigué ; en conséquence, il faut que tu descendes de mon dos, et que tu restes assis un moment sur la lune, tandis que je me reposerai.
– Assis sur la lune, lui dis-je, sur cette petite chose ronde, qui est là devant ! allons donc ; mais je vais tomber infailliblement, et il ne restera pas de moi un morceau qui soit entier… Je le vois bien, vous êtes un méchant traître.
– Point du tout, Dan, répliqua-t-il ; saisis lestement l’extrémité de cette faux, qui est fixée sur un des côtés de la lune, elle te soulèvera et t’empêchera de tomber, quand tu seras assis.
– Je ne le ferai pas, lui dis-je résolument.
– Eh bien, dit-il de l’air le plus tranquille, soit, ne le fais pas, mon petit homme ; mais je te préviens que je vais d’un seul coup de mon aile t’envoyer sur la terre, où les os de ton corps seront brisés et dispersés en éclats, comme une goutte de rosée qui tombe le matin sur une feuille de chou.
– Allons ! me voilà dans une belle situation, » pensai-je en moi-même ; puis, l’ayant maudit en bon irlandais afin qu’il ne pût me comprendre, je quittai son dos le cœur transi, comme vous pouvez croire, et j’empoignai le bout de la faux ; je m’assis sur la lune, et je vous assure que c’était là un siège bien froid. Quand il m’eut ainsi logé, il se tourna vers moi et me dit :
« Adieu, Daniel O’Rourke ; je pense que te voilà bien à présent : tu m’as volé mon nid l’année dernière (et c’était vrai, ma foi ; mais comment l’avait-il découvert ? c’est ce que je ne saurais dire) ; en récompense, sois le bienvenu chez la lune, et restes-y perché comme un coq à te geler les talons.
– Eh quoi ! en agirais-tu de la sorte, méchant animal ? lui dis-je, hors de moi. Veux-tu donc me laisser ici ? Est-ce là le service que tu voulais me rendre ? Le diable t’emporte avec ton nez crochu, toi et toute ta race !… »

C’était parler au désert : il étendit ses deux grandes ailes en éclatant de rire, et s’envola avec la rapidité de l’éclair. Je lui criai de s’arrêter ; mais j’aurais ainsi crié tout le reste de ma vie qu’il n’en eût pas fait plus attention à moi. Il s’éloigna donc, et je ne l’ai plus revu. Puissent mes malédictions l’accompagner partout ! Vous devez croire que ma situation me semblait alors désagréable : je commençais à gémir comme un homme qui se croit perdu, lorsqu’une porte s’ouvrit au milieu de la lune, en criant sur ses gonds, comme si elle n’eût pas été ouverte depuis longtemps ; je suppose qu’on n’avait jamais pensé à les graisser, Mais qui croyez-vous que je vis sortir par cette porte ? L’homme de la lune lui-même : je le reconnus à sa chevelure.
« Bonjour, Daniel O’Rourke ! dit-il ; comment te portes-tu ?
– Très bien, je vous remercie ; et j’espère que votre honneur se porte aussi fort bien.
– Qu’est-ce qui t’a amené ici, Dan ? » me dit-il.
Alors, je lui racontai comment le bon vin du maître m’avait un peu étourdi la tête, comment j’avais été jeté dans une île déserte, comment je m’étais perdu dans la fondrière, puis enfin comment le méchant aigle m’avait promis de m’en faire sortir, et, au lieu de me remettre chez moi, m’avait transporté dans la lune.
« Dan, me dit l’homme de la lune, prenant une prise de tabac, tu ne peux pas rester ici.
– Je vous assure, monsieur, que c’est bien contre mon gré que j’y suis. Mais comment retournerai-je chez moi ?
– C’est ton affaire, dit-il, Dan ; la mienne est de te dire que tu ne peux pas rester ici, et qu’il faut que tu décampes dans la minute.
– Je ne fais de tort à personne ici, lui dis-je, me tenant toujours fortement à la faux pour ne pas tomber.
– Il n’importe, Dan ; tu dois partir, dit-il.
– Oserais-je vous demander, monsieur, lui répliquai-je, si votre famille est si nombreuse que vous ne puissiez donner l’hospitalité à un pauvre voyageur égaré ? Je suis sûr que vous n’êtes pas très souvent dérangé par des visites comme la mienne, car la route est un peu longue.
– Je suis seul, répliqua-t-il ; mais crois-moi, il faut partir, et tu ferais mieux de lâcher la faux.
– Ma foi ! avec votre permission, lui dis-je, je ne le ferai point, et plus vous me l’ordonnerez et moins je le voudrai.
– Tu ferais mieux, Dan… » répéta-t-il encore.
Alors, le toisant de la tête aux pieds :
« Mon petit camarade, lui dis-je hardiment, il n’y a qu’un mot à dire : je ne bougerai pas d’ici ; maintenant, faites ce qui vous plaira.
– C’est bien ; nous allons voir ! » me dit-il.
Et, retournant sur ses pas, il rentra et referma la porte sur lui avec une telle violence, que je crus un instant que la lune allait tomber je ne sais où et nous avec elle.
Je me préparais à entrer en lutte avec lui, lorsque je le vis revenir avec un grand couperet à la main : sans dire un mot, il en donna deux coups sur le manche de la faux qui me soutenait, et crac ! la voilà en deux morceaux !
« Bonjour, Dan ! me dit le vilain homme en me voyant tomber avec celui que je tenais à la main ; je te remercie de ta visite et te souhaite un bon voyage ! »
Je ne pus lui répondre, car j’avais déjà fait du chemin dans le ciel, roulant toujours comme une feuille sèche que le vent chasse au hasard.
« Le seigneur m’assiste ! » m’écriais-je de temps en temps, frissonnant de crainte à la pensée du terme d’un pareil voyage. Mais, tout à coup, un certain bruit vient siffler à mes oreilles ; je regarde et je vois voler à côté de moi une troupe nombreuse d’oies sauvages. Le vieux jars qui conduisait le vol s’étant approché de moi :
« Est-ce toi, Daniel ? me dit-il.
– Moi-même, » répondis-je sans être surpris de sa question, parce que j’étais habitué aux aventures de cette espèce. D’ailleurs, je le reconnus pour être du marais de Ballyashenogh.
« Bonjour, Daniel O’Rourke ! me dit-il ; comment te portes-tu ?
– Très bien, monsieur, lui dis-je, respirant avec peine, à cause de la grande rapidité avec laquelle nous allions ; j’espère que votre honneur se porte bien aussi ?
– Je crois, Daniel, que tu vas dans ce moment-ci plus vite que tu ne veux.
– Comme vous voyez, monsieur, lui répondis-je.
– Et où vas-tu avec tant de hâte ? » dit l’oiseau.
Je lui dis comment j’avais bu un peu trop, comment je m’étais trouvé dans une île déserte où je m’étais égaré au milieu d’une fondrière, et comment un méchant aigle m’avait ensuite laissé perché sur la lune, et comment l’homme de la lune m’en avait chassé.
« Dan, me dit-il, je veux te sauver ; allonge la main, accroche-toi à une de mes pattes, et je te mènerai chez toi. »
Tout en pensant que je ne devais peut-être pas me fier beaucoup à sa promesse… comme je n’avais rien de mieux à faire, je me laissai saisir fortement par sa patte, et nous volâmes ensemble, et les autres oies volèrent après nous, légères comme des alouettes.
Nous continuâmes ainsi à fendre l’air jusqu’à ce que nous nous trouvâmes exactement au-dessus de l’immense océan. Je le reconnus fort bien, car je vis à ma main droite le cap Clear au milieu des flots.
« Ah ! milord, dis-je à l’oie, car je pensai qu’il convenait de marquer à mon guide beaucoup de respect ; au nom du ciel, volez vers la terre !
– C’est impossible, dit-il ; car, vois-tu, nous allons en Arabie.
– En Arabie ! lui dis-je ; c’est, je crois, un pays fort éloigné. Ah ! monsieur, pourquoi me mener dans cet endroit-là ? Vous devriez avoir pitié de moi !
– Silence! silence, imbécile ! je te dis que l’Arabie est une contrée très agréable qui ressemble à West-Carbery autant qu’un œuf à un autre ; seulement, il y a un peu trop de sable. »
Comme nous parlions ainsi, un vaisseau apparut à notre vue, fendant les flots avec une incroyable rapidité.
« Voulez-vous, s’il vous plaît, dis-je, me laisser tomber sur ce vaisseau ?
– Nous ne sommes pas tout à fait dessus, me dit-il.
– Je crois que si, répliquai-je.
– Je te dis que non ! répondit-il ; si je te lâchais à présent, tu tomberais au milieu de la mer.
– Je suis sûr du contraire, lui dis-je, car je vois bien, moi, que le vaisseau est justement au-dessous de nous ; ainsi, lâchez-moi !
– Soit donc, puisque tu le veux, dit-il ; prends le chemin qui te convient. »
Et, parlant ainsi, il ouvrit sa patte. Ma foi ! il avait raison, car je tombai tout juste au milieu des eaux ; je plongeai jusqu’au fond et je me crus perdu, lorsqu’une baleine, se réveillant de son sommeil nocturne, vint à moi, me regarda en face et, sans souffler un mot, dressa sa queue et fit jaillir sur moi des flots d’eau salée, jusqu’à ce qu’il n’y eût pas dans tout mon corps un seul os qui n’en fût pénétré.
Dans ce moment, j’entendis quelqu’un qui parlait auprès, de moi, et la voix ne m’était pas inconnue.
« Allons, debout, ivrogne ! » disait-on.
Alors, je me réveillai, et je vis Judy, Dieu ait son âme ! qui, avec une cruche pleine d’eau, m’arrosait à différentes reprises ; car, quoique ce fût une bien brave femme, elle ne pouvait souffrir de me voir ivre, et avec ça elle était un peu querelleuse.
« Lève-toi ! me dit-elle de nouveau ; n’as-tu pas trouvé, dans toute la paroisse, de meilleur endroit pour te coucher que les vieux murs de Carrigaphooka ? (1) Je suis sûre que tu n’as pas dormi ici très tranquillement, et que ton sommeil a été troublé par quelques visions. »
Et c’était vrai, car j’avais la tête encore pleine d’aigles, d’oies et de baleines, me tramant dans les airs, me déposant sur la lune et me précipitant au fond de la mer ; et, ce qui est sûr, c’est que j’aurais bien pu m’enivrer dix fois encore sans qu’il y eût risque que j’allasse me coucher ensuite dans le même lieu. (2)
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(1) Château situé à deux milles à l’est de Macroom sur un rocher.
(2) Cette histoire a formé la matière d’un poème en dix chants, distribués en stances de huit vers. L’auteur, M. Gosnell de Cork, l’a fait insérer dans le Blackwood’s Magazine.
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(in Contes irlandais, précédés d’une introduction par M. P. A. Dufau et ornés de gravures, tome second, Paris : Moutardier, 1828 ; cet ouvrage est la traduction française des Fairy Legends and Traditions of the South of Ireland, de Thomas Crofton Croker, London : John Murray, 1828)
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Le texte que nous reproduisons est celui de la première parution dans la revue d’Alexandre Dumas, Le Monte-Cristo ; il comporte un certain nombre d’incohérences et de maladresses qui ont été corrigées lors de la parution en volume.
LE CAUCHEMAR DE MOCQUET
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J’ai souvent, dans mes Mémoires et même ailleurs, parlé d’un garde de mon père avec lequel j’ai fait mes premières armes.
Ce garde s’appelait Mocquet.
C’était un brave homme fort crédule. Il ne fallait pas discuter avec lui sur les légendes de la forêt de Villers-Cotterets. – Il avait vu la dame blanche de la Tour au Mont, il avait porté sur ses épaules le mouton fantastique de la Butte-aux-Chèvres, et l’on a vu que c’était lui qui m’avait raconté l’histoire de Thibault le meneur de loups, que tout récemment j’ai mis sous les yeux de mes lecteurs.
Dans les derniers temps où mon père, déjà gravement malade du mal dont il mourut, habita le petit château des Fossés, Mocquet fut atteint d’une étrange hallucination.
Il se figurait qu’une vieille femme d’Haramont, petit village distant des Fossés d’une demi-lieue, le cauchemardait.
Je ne sais pas si le verbe cauchemarder existe dans le dictionnaire de Boiste, de l’Académie ou de Napoléon Landais, mais, s’il n’existe pas, Mocquet l’avait créé.
Mocquet, cette fois, avait eu raison ; puisque le substantif cauchemar existe, pourquoi le verbe cauchemarder n’existerait-il pas ?
Mocquet était donc cauchemardé par une vieille femme nommée la mère Durand.
Selon Mocquet, à peine était-il endormi, que la vieille femme venait s’asseoir sur sa poitrine, et, pesant de plus en plus sur lui, l’étouffait.
Alors commençait pour lui, avec toute la force et toutes les émotions de la réalité, une série d’événements s’enchaînant les uns aux autres avec une certaine logique qui démoralisait Mocquet, tant il était convaincu, en se réveillant, que ce qu’il venait de rêver n’était pas le moins du monde un rêve.
Sa conviction sous ce rapport était telle, que je vis plus d’une fois les auditeurs ébranlés, et que moi, enfant, je ne doutais aucunement pour mon compte que Mocquet ne vînt effectivement des pays d’où il disait venir.
À la suite de ces rêves, Mocquet, d’ordinaire, se réveillait haletant, pâle, brisé ; c’était à faire peine de voir le pauvre diable employant tous les moyens connus de ne pas dormir, tant il craignait le sommeil, suppliant les voisins de venir jouer aux cartes avec lui, disant à sa femme de le pincer au bleu dès qu’il fermerait les yeux, et buvant, pour se fouetter le sang, du café comme un autre aurait bu de la bière.
Mais rien n’y faisait : les voisins de Mocquet, qui avaient à se lever le lendemain au jour, ne poussaient guère la partie de piquet au-delà d’onze heures. Sa femme, après l’avoir pincé jusqu’à une heure du matin, finissait par s’endormir. Enfin, le café, qui d’abord avait produit un effet satisfaisant, cessait peu à peu d’agir, et était, pour le malheureux Mocquet, rentré dans la classe des boissons ordinaires.
Mocquet luttait alors de son mieux, – il marchait, il chantait, il nettoyait son fusil, – mais, peu à peu, les jambes lui refusaient le service, la voix s’éteignait entre ses lèvres et la batterie de son arme lui tombait des mains.
Tout cela ne s’opérait point sans que Mocquet, dans la prévision de ce qui allait se passer, poussât des plaintes amères, mais ces plaintes dégénéraient en une espèce de râle, qui indiquait que le cauchemar commençait et que la sorcière, qui chevauchait le pauvre garde en guise de balai, était à son poste.
C’était alors que le dormeur perdait toute idée du temps, de l’espace et de la durée, selon que son rêve avait plus ou moins traîné en longueur. Il soutenait qu’il avait dormi douze heures, huit jours, un mois, et les objets qu’il avait vus, les localités qu’il avait parcourues, les actes qu’il avait accomplis dans son hallucination restaient tellement présents à sa mémoire, que, quelque chose que l’on pût lui dire, quelque preuve qu’on essayât de lui donner, rien ne pouvait ébranler cette conviction dont j’ai déjà parlé.
Un jour, il arriva si haletant, si pâle, si brisé dans la chambre de mon père, que mon père vit bien qu’il devait lui être arrivé, non pas en réalité, – la réalité était devenue chose à peu près indifférente à Mocquet, – mais en rêve quelque chose de formidable.
En effet, interrogé, Mocquet répondit qu’il tombait de la lune.
Mon père parut mettre la chose en doute. Mocquet la soutint, et, comme ses affirmations ne paraissaient pas faire grande impression sur l’esprit de mon père, Mocquet lui raconta son rêve tout entier.
J’étais dans un coin, j’entendis tout, et, comme j’ai toujours été grand ami du merveilleux, je ne perdis pas un mot du récit fantastique que l’on va lire, et qui est contemporain – sinon rival – des poétiques et fiévreux récits d’Hoffmann.
VOYAGE À LA LUNE
« Vous vous rappelez bien, général, qu’il y a sept ou huit jours, vous m’avez envoyé porter une lettre au général Charpentier, à Oigny. »
Mon père interrompit Mocquet.
« Tu te trompes, Mocquet, lui dit-il ; c’était hier.
– Général, je sais ce que je dis, continua Mocquet.
– Mais, pardieu ! moi aussi, dit mon père ; et la preuve, c’est que c’était hier dimanche et que nous sommes aujourd’hui lundi.
– C’était hier dimanche et c’est aujourd’hui lundi, insista Mocquet ; seulement, ce n’est pas hier, mais il y a eu dimanche huit jours que vous m’avez envoyé à Oigny. »
Mon père savait qu’en pareille circonstance il était inutile de discuter avec Mocquet.
« Soit, dit-il, supposons qu’il y ait huit jours.
– Il n’y a pas à supposer, général ; j’ai mis huit jours à faire le voyage que je viens de faire, et vous verrez que ce n’était pas trop de huit jours et que j’ai eu le temps bien juste.
– En effet, si tu as été à la lune, Mocquet.
– J’y ai été, général, aussi vrai qu’il n’y a qu’un Dieu au ciel.
– Eh bien, conte-nous cela, Mocquet ; ce doit être un voyage fort intéressant.
– Ah ! je crois bien ; vous allez voir. Il faut donc vous dire, général, que le hasard a fait qu’il y a eu dimanche huit jours, le père Berthelin se remariait en secondes noces ; il me rencontre juste comme il sortait de l’église, et il me dit :
« Bon ! je ne t’aurais pas dérangé pour si peu, mais, puisque te voilà, tu dîneras avec nous au Port-au-Perche.
– Je ne demande pas mieux, répondis-je ; le général m’a donné congé jusqu’à demain, et, pourvu que demain à neuf heures je sois de retour, je suis libre de mon temps jusque-là.
– Bon ! tu sais ton chemin, n’est-ce pas ?
– Je crois bien.
– On te renverra à minuit, et, avant le jour, tu seras aux Fosses.
– Alors, lui dis-je, cela va bien. »
Et je pris le bras de la grosse Berchu, qui n’avait pas de cavalier, et me voilà de la noce.
C’était le père Tellier, de Corcy, qui avait fait le repas ; le général Charpentier avait envoyé cinquante bouteilles de vin cacheté ; Tellier en avait apporté cinquante ; nous étions vingt-cinq convives, dont sept femmes ; en mettant une bouteille de vin par femme, c’était donc quelque chose comme huit ou neuf bouteilles [sic] par homme ; c’était plus que raisonnable. Je disais bien à Berthelin : « Cinquante bouteilles pour cinquante [sic], Berthelin, crois-moi, c’est assez ; » mais lui me répondit catégoriquement :
« Bon ! le vin est tiré, il faut le boire. »
Et le vin fut bu.
Vous comprenez bien, général, que, quand un homme a ses huit bouteilles [sic] dans le ventre, il ne marche pas très droit et n’y voit pas très clair ; aussi je ne sais pas bien comment la chose se fit, mais je me trouvai tout à coup avoir la rivière d’Ourcq à traverser.
Je savais un endroit où il y avait, non pas un pont, mais un tronc d’arbre jeté d’un bord à l’autre ; je longeai la berge jusqu’à ce que je le trouvasse, je m’engageai bravement dessus, mais, arrivé au milieu, tout à coup le pied me manque, et patatra ! voilà Mocquet à l’eau.
Heureusement que je nage comme un poisson ; je tirai ma coupe vers le bord ; mais, soit que la rivière pliât comme une chose flexible, soit que le courant fût trop fort, soit que le bord s’éloignât au fur et à mesure que je m’en approchais, je nageai, allant en avant, suivant le fil de l’eau, mais ne pouvant jamais mettre le pied sur la rive.
Au point du jour, j’entrai dans une rivière plus large.
C’était la Marne. Je continuai de nager.
Plus la matinée s’avançait, plus il y avait de monde au bord de la rivière ; tout ce monde me regardait passer, disant :
« Voilà un fier nageur ! Où va-t-il ? »
Les autres répondaient :
« Probablement au Havre – ou en Angleterre – ou en Amérique. »
Et, moi, je leur criais :
« Non, mes amis, je ne vais pas si loin ; je vais au Château-des-Fossés porter à mon général la réponse du comte Charpentier ; – mes amis, au nom du ciel, envoyez-moi une barque ; – je n’ai nullement affaire ni en Amérique, ni en Angleterre, ni même au Havre. »
Mais eux se mettaient à rire, répondant :
« Non pas, tu nages trop bien ; – nage, nage, Mocquet ! nage ! »
Je me demandais comment ces gens, que je n’avais jamais vus, savaient mon nom ; – mais, comme je ne pouvais pas résoudre cette question et que, quelque effort que je fisse pour m’approcher du bord, je ne gagnais pas un pouce, je continuai de nager.
Vers quatre heures de l’après-midi, j’entrai dans une autre rivière plus large, et, comme je vis au-dessus d’une petite baraque : Au pont de Charenton, matelote et friture, je présumai que j’étais dans la Seine.
Je n’eus plus de doute quand, vers les cinq heures, j’aperçus Bercy.
J’allais traverser Paris.
J’étais fort content, car je me disais en moi-même :
« C’est bien le diable si, dans toute la longueur de la ville, je ne trouve pas un bateau où m’accrocher, une âme charitable qui me jette une corde, ou un chien de Terre-Neuve qui me repêche. »
Eh bien ! général, je ne trouvai rien de tout cela ; les quais et les ponts étaient couverts de monde qui semblait être venu là pour me regarder passer ; je criai à tous ces hommes, à toutes ces femmes et à tous ces enfants :
« Mes amis, vous voyez bien que je finirai par me noyer si vous ne me secourez pas ; à l’aide ! à l’aide ! »
Mais hommes, femmes et enfants se mettaient à rire et criaient :
« Ah ! bien, oui, te noyer, tu n’as garde ! Nage, Mocquet, nage ! »
Et j’en entendais d’autres qui disaient :
« S’il va toujours de ce train-là, il sera demain soir au Havre, après-demain en Angleterre, et dans deux mois en Amérique. »
J’avais beau leur crier : « Ce n’est pas tout cela ; je porte une réponse au général ; il attend la réponse. Arrêtez-moi donc, arrêtez-moi donc ! »
Ils répondaient :
« T’arrêter, Mocquet ? Nous n’en avons pas le droit, tu n’es pas un voleur. Nage, Mocquet nage ! »
Et, en effet, sans pouvoir m’accrocher aux trains de bois, aux piles des ponts, aux bateaux de blanchisseuses, je continuai de nager, passant successivement en revue : à droite, la place de l’Hôtel-de-Ville, à gauche la Conciergerie, à droite le Louvre, à gauche l’Académie, puis le jardin des Tuileries, puis les Champs-Élysées, jusqu’à ce qu’enfin je laissai Paris derrière moi.
La nuit vint, je nageai toute la nuit. Le matin, je me trouvai à Rouen.
Plus j’avançais, plus la rivière s’élargissait, et plus, par conséquent, les bords s’éloignaient de moi. Je me disais :
« Et ils appellent cela la Seine-Inférieure, ils sont bons enfants. »
À Rouen, j’excitai la même curiosité qu’à Charenton et à Paris ; mais, comme à Charenton et Paris, on m’invita à continuer de nager, en calculant, comme à Charenton et à Paris, le temps qu’il me faudrait, si je marchais toujours de ce train-là, pour aller au Havre, en Angleterre ou en Amérique.
À trois heures de l’après-midi, j’aperçus une immense étendue d’eau devant moi, avec une grande ville à droite bâtie en amphithéâtre et une petite ville à gauche.
Je présumai que la petite ville à gauche était Honfleur, la grande ville en amphithéâtre à droite le Havre, et l’immense étendue d’eau la mer.
J’étais trop loin des bords pour exciter la curiosité de la population ; je ne rencontrais que des pêcheurs sur leurs barques, qui s’interrompaient au milieu de leur pêche pour me regarder passer en disant :
« Ce sacré Mocquet, voyez donc comme il nage : c’est pis qu’un canard. »
Et, moi, je leur disais en grinçant les dents :
« Tas de canailles, va ! »
En attendant, c’était moi qui allais, et d’un fier train, je vous en réponds. Aussi, je ne tardai pas à sentir, au mouvement de la vague, que j’étais en pleine mer.
La nuit vint.
J’aurais pu appuyer à droite ou à gauche ; mais, comme rien ne m’attirait plus particulièrement à gauche qu’à droite, je continuai à nager droit devant moi.
Vers le point du jour, j’aperçus devant moi quelque chose comme une ombre. Je fis un effort pour me dresser dans l’eau et voir par-dessus les vagues. J’y parvins, et il me sembla que c’était une île.
Je redoublai d’efforts, et, le jour venant de plus en plus, je m’aperçus que je ne m’étais pas trompé.
Une heure après, je mettais pied à terre.
Il était temps : je commençais à me fatiguer.
Mon premier soin, en arrivant dans l’île, fut de chercher quelqu’un à qui demander où j’étais. Vous comprenez bien, général, que je comptais profiter de la première occasion pour revenir en France. Je me disais : « Ma femme va être inquiète et le général furieux, d’autant plus que, quand je leur raconterai ce qui m’est arrivé, ils ne voudront pas me croire. »
Et remarquez bien que je n’étais qu’au commencement de mes aventures.
L’île me parut déserte.
Par bonheur, j’avais si bien dîné au port aux Perches, que je n’avais pas faim du tout. Seulement, j’avais soif, mais cela ne m’inquiétait pas : j’ai toujours soif.
Je trouvai une source et je bus.
Puis je me mis en devoir de visiter l’île, car, enfin, si j’étais destiné, comme Robinson, à vivre dans une île, mieux valait connaître cette île plus tôt que plus tard.
L’île était plate et sans une seule colline. Je m’avançai à travers un marais dix fois large comme celui de Walve. Au fur et à mesure que j’avançais, j’enfonçais davantage dans la tourbe et je sentais la terre trembler autour de moi. J’essayai d’aller à gauche, j’essayai de revenir sur mes pas, partout la terre cédait, menaçant de m’engloutir. Je me décidai donc à aller droit devant moi pour tâcher d’atteindre une grosse pierre que je voyais à cinquante pas devant moi.
J’y parvins, – ma foi, il était temps, – je sentais la terre s’enfoncer sous moi, comme le jour où, du côté de Poudron, je fus obligé de mettre mon fusil entre mes jambes. Seulement, je n’avais pas de fusil, de sorte que cette dernière ressource me manquait.
Je montai sur le rocher, et je m’assis à son extrémité.
Mais à peine y fus-je installé, qu’il me sembla que mon poids, ajouté à celui du rocher, le faisait entrer petit à petit dans le marais. Je me penchai, – et je n’eus bientôt plus de doute, le rocher s’enfonçait d’un pouce à peu près par minute et je pouvais calculer, à six pieds par heure, que, dans deux heures, si aucun moyen de salut ne se présentait, je serais englouti.
Une ou deux fois, j’essayai de descendre et de gagner un endroit plus solide. Mais il faut croire que la terre s’amollissait de plus en plus, – la première fois, – j’entrai jusqu’au genou, la seconde jusqu’à mi-cuisse, de sorte que je n’eus que le temps de me raccrocher à mon rocher et de remonter dessus.
Mais mon rocher lui-même s’enfonçait toujours.
Je compris que tout était fini pour moi ; j’essayai de me rappeler une des prières que ma mère m’avait apprises lorsque j’étais tout petit – mais il y avait si longtemps de cela que j’avais tout oublié.
J’étais assis ; je laissai tomber ma tête sur mes genoux, en fermant les yeux.
Mais je n’avais pas besoin de voir pour me rendre compte de la situation – je sentais le rocher qui continuait de s’enfoncer d’un mouvement presque insensible, lorsque, tout à coup, une grande ombre effleura mon œil, même à travers mes paupières, et il me sembla que quelque chose passait entre le soleil et moi.
Je rouvris vivement les yeux, – ce qui passait entre le soleil et moi, c’était un aigle superbe, – ayant plus de dix pieds d’envergure. Il tourna quelque temps autour de ma tête. – Je crus qu’il avait de mauvaises intentions et je cherchais une arme quelconque pour me défendre, – lorsqu’au lieu de s’abattre sur moi, il s’abattit devant moi, – replia ses ailes, lissa ses plumes, et, me regardant d’un air goguenard, me dit :
« C’est donc toi, Mocquet ? »
J’avoue que je fus on ne peut plus étonné d’entendre un aigle m’adresser la parole et me nommer par mon nom, – mais, depuis quelque temps, il m’arrive des choses si extraordinaires, que mes étonnements sont de courte durée.
« Oui, monsieur, lui répondis-je poliment, c’est moi.
– Comment te portes-tu ?
– Mais assez bien pour le moment. Et vous ?
– Moi, comme tu vois, je me porte à merveille. »
Puis, après un moment de silence :
« Tu me parais inquiet, me dit-il ; qu’as-tu donc ?
– Ma foi, monsieur, lui répondis-je, je ne vous dissimulerai pas que j’aimerais autant être rentré chez le général, auquel j’ai une réponse à donner de la part du comte Charpentier, que d’être ici.
– C’est-à-dire, mon cher Mocquet, que tu cherches un moyen de transport et que tu n’en trouves pas.
– Vous y êtes, monsieur, » m’écriai-je.
Et je me mis à lui raconter comment vous m’aviez envoyé à Oigny, comment j’avais rencontré Berthelin, comment il m’avait invité à sa noce, comment je m’étais grisé, comment j’étais tombé dans l’Ourcq, comment de l’Ourcq j’avais passé dans la Marne, de la Marne dans la Seine et de la Seine dans la mer ; comment, enfin, j’avais débarqué dans l’île où j’avais l’honneur de le rencontrer, et cela juste au moment où la position devenait assez critique pour me donner de graves inquiétudes.
« En effet, dit l’aigle en jetant un coup d’œil sur mon rocher qui s’enfonçait de plus en plus, il n’y a guère de chances pour que tu te tires d’affaire, mon pauvre Mocquet.
– Vous croyez ? lui demandai-je.
– Ah ! me dit-il, tu es le dixième ou douzième que je vois mourir comme cela. »
Je laissai échapper un gémissement.
« Bon ! dit-il, ne te désespère pas trop ; tu as la chance de tomber sur un des genres de mort les plus rapides et les moins douloureux, tandis qu’en continuant de vivre, tu étais exposé à un tas de maladies plus douloureuses les unes que les autres, aux rhumatismes, à la goutte, aux névralgies, à la phthisie, à la paralysie… »
Je l’interrompis.
« Sauf votre respect, monsieur, lui dis-je, vous qui êtes si savant, ne connaîtriez-vous donc point un moyen pour moi de quitter cette île ; car, si caressante que soit la mort que vous me promettez, j’aimerais encore mieux vivre, fût-ce cent ans, en courant toutes les chances mauvaises de la vie, que de mourir dans une heure, si agréablement que ce soit.
– Tu as donc bien peur de la mort ?
– Ce n’est pas pour moi, c’est pour ma famille ; et puis j’ai une réponse à rendre au général de la part du comte Charpentier.
– Eh bien, je vais être bon garçon, quoiqu’il soit inconvenant de se griser comme tu l’as fait, et surtout le saint jour du dimanche. Monte sur mon dos.
– Comment ? m’écriai-je, que je monte sur votre dos ?
– Oui, et tiens-toi bien, de peur de tomber.
– Vous voulez plaisanter.
– Foi d’aigle, dit l’oiseau en posant sa patte droite sur sa poitrine, je parle sérieusement. Ainsi, accepte mon offre, ou prépare-toi à mourir étouffé dans la boue comme un crapaud ; aussi bien voilà ton piédestal qui s’enfonce, et je ne donne pas un quart d’heure sans que ce soit le tour de la statue. »
En effet, il n’y avait plus du rocher hors de la boue que la partie sur laquelle portaient mes deux pieds, et encore la tourbe liquide commençait-elle à mouiller la semelle de mes souliers.
Je regardai autour de moi et compris qu’il n’y avait pas d’autre moyen de salut que d’accepter la proposition que me faisait l’aigle ; en conséquence, prenant mon parti :
« Je vous remercie du service que vous m’offrez, monsieur, lui dis-je, et l’accepte de grand coeur ; seulement, je crains d’être un peu lourd.
– Bon ! dit l’aigle, ne crains pas cela, je suis fort. »
Il s’approcha de moi, releva ses ailes de manière à ce que je pusse me mettre à califourchon sur son dos sans en gêner les mouvements ; je l’empoignai par le cou et il s’éleva rapidement dans l’air.
D’abord, je le serrai un peu fort, car je craignais de tomber, mais, au mouvement qu’il fit, je compris que je gênais sa respiration et j’ouvris un peu la main.
« C’est bien, dit-il ; maintenant, cela va aller tout seul.
– Pardon, lui dis-je, le plus poliment que je pus, attendu que je me voyais à son entière discrétion, – s’il plaît à Votre Seigneurie, et sauf le respect que je dois à son jugement supérieur, il me semble que nous ne prenons pas le chemin de la maison.
– Tout à l’heure, tout à l’heure, dit l’aigle ; j’ai pour le moment affaire dans la lune, et nous allons d’abord y passer. »
Vous comprenez ma stupéfaction ; je faillis en perdre l’équilibre et me laisser tomber.
« Dans la lune ! m’écriai-je ; – mais je n’ai point affaire dans la lune, moi ; – je n’y connais personne, vous auriez dû me prévenir, – cela me retarde, de passer par la lune.
– Bon ! dit l’aigle, vingt-quatre heures de plus ou de moins, qu’est-ce que c’est que cela ? Si je t’avais laissé sur ton île, tu aurais été autrement en retard. Aide-toi donc ; viens avec moi ou va-t-en.
– M’en aller ! lui dis-je ; vous en parlez bien votre aise. Par où voulez-vous que je m’en aille ?
– Par où tu voudras. Tu comprends, la route est libre.
– Non pas, peste ! j’aime encore mieux aller avec vous dans la lune. J’attendrai à la porte pendant que vous ferez vos commissions. »
Cependant, nous continuions de monter ; la terre ne m’apparaissait déjà plus que comme un brouillard et la mer comme un miroir, tandis qu’au-dessus de ma tête, je voyais la lune s’élargir au fur et à mesure que la terre diminuait.
La nuit vint, la terre se couvrit d’obscurité, tandis qu’au contraire la lune s’illuminait de la réflexion du soleil, que je voyais écorné par la terre. – L’aigle montait toujours.
Il vint un moment où la terre me cacha entièrement le soleil ; alors je me trouvai dans l’obscurité la plus complète ; j’avais perdu la lune entièrement de vue.
L’aigle montait toujours.
Peu à peu, la terre démasqua le soleil et le jour revint.
Le soir, je n’étais plus qu’à deux ou trois lieues de la lune ; elle m’apparaissait comme une grosse boule jaunâtre de la forme d’un fromage de Hollande ; elle avait un gros bâton fiché dans le côté comme la queue d’une poêle.
Je présumai que c’était par là que la prenait le bon Dieu quand il avait affaire à elle.
« Mon cher Mocquet, me dit l’aigle, nous voilà arrivés ; mets-toi à cheval sur ce bâton et attends-moi. »
Il ne s’agissait pas de discuter, vous comprenez bien ; je fis ce que désirait l’aigle et me cramponnai de mon mieux à cette espèce de manche à balai.
Il me sembla qu’il branlait dans la lune ; de plus, le poids de mon corps le fit incliner, de sorte que je me trouvai comme sur un cheval qui se cabre.
« Le diable t’emporte, aigle maudit ! » murmurai-je en patois picard, pour qu’il ne m’entendît pas.
Mais lui éclata de rire et dit :
« Bonsoir, Mocquet ! si tu te trouves bien là, restes-y mon garçon.
– Comment, que j’y reste ?
– Sans doute.
– D’abord, je ne m’y trouve pas bien.
– Tant pis ; mais ce n’est pas moi qui te porterai ailleurs.
– C’était donc une farce ? m’écriai-je ; eh bien, elle est jolie, votre farce !
– Non, Mocquet, ce n’est point une farce, c’est une vengeance.
– Une vengeance ? Et pourquoi vous vengez-vous de moi ? Je ne vous ai rien fait.
– Comment, tu ne m’as rien fait ? Tu as, l’année dernière, déniché mes petits sur la plus haute tour du château de Vez.
– Allons donc, j’ai déniché deux émouchets ; vous n’êtes pas un émouchet, vous.
– Oui, fais l’innocent, va !
– Monsieur l’aigle, je vous jure…
– Au revoir, Mocquet !
– Monsieur l’aigle…
– Porte-toi bien.
– Au nom du ciel !…
– Bien du plaisir. »
Et, battant des ailes, il s’envola en riant.
Je ne riais pas, moi, vous comprenez bien ; le bâton s’inclinait de plus en plus : si j’avais pu accrocher un coin de la lune, je me serais au moins assis dessus, et j’eusse été plus à mon aise ; mais je tenais le bâton à deux mains, je n’osais le lâcher d’une seule, de peur que les forces ne manquassent à l’autre, et que je ne fusse précipité.
En ce moment-là, justement, la porte de la lune s’ouvrit, criant sur ses gonds comme une porte qui depuis plus de trois mois n’a pas été graissée, et l’homme de la lune parut.
« Quel homme ? demandai-je de mon coin.
– Dame, répondit Mocquet, probablement celui qui la garde.
– Il y a donc un homme dans la lune ?
– Oh ! cela, je puis le certifier ; je l’ai vu comme je vous vois, et, de plus, il m’a parlé.
– Que t’a-t-il dit ?
– Il m’a dit : « Que fais-tu là, fainéant ?
– Comment, fainéant ? lui dis-je ; eh bien, je vous réponds qu’il y a peu d’êtres de notre espèce qui fassent une besogne pareille à celle que je fais en ce moment.
– Et à quel propos fais-tu cette besogne-là ?
– Oh ! je n’en ai pas eu le choix, » lui dis-je.
Et je lui racontai comment vous m’aviez envoyé chez le comte Charpentier, comment j’avais trouvé Berthelin, comment il m’avait invité à sa noce, comment je m’étais grisé, comment j’étais tombé dans l’Ourcq, comment de l’Ourcq j’étais passé dans la Marne, de la Marne dans la Seine, et de la Seine dans la mer. – Puis vint l’histoire de l’île, du rocher, de l’aigle ; puis je lui racontai comment ce misérable oiseau m’avait abandonné sur mon bâton comme un perroquet sur son perchoir, en me souhaitant bien du plaisir, souhait qui était loin de se réaliser ; enfin, je le suppliai de me tendre la main et de m’aider à monter sur la lune.
Mais lui, commençant par tirer sa tabatière de sa poche, l’ouvrir, y fourrer ses doigts, y puiser une prise de tabac et la renifler, secoua la tête.
« Comment ! vous secouez la tête ? m’écriai-je.
– Oui, Mocquet, je la secoue, répondit le priseur.
– Qu’est-ce que cela veut dire ?
– Cela veut dire que tu ne peux pas rester ici.
– Comment ! je ne peux pas rester ici ?
– Non ; tu vois bien que tu fais pencher la lune.
– Certainement que je le vois bien.
– Alors, tu comprends : si la lune penche encore d’un degré ou deux, tu vas renverser mon eau, qui est là dans le creux d’un rocher. Et, comme il ne pleut ici que tous les trois mois, qu’il a plu avant-hier, je serai mort de soif avant les prochaines pluies.
– Mais, aussi, m’écriai-je, je ne compte pas rester ici, vous comprenez bien. Je profiterai de la première occasion qui se présentera pour la terre.
– Il n’y a jamais d’occasion pour la terre, me répondit l’homme.
– Il n’y a jamais d’occasion ?
– Jamais…
– Comment ferai-je alors ?
– Tu lâcheras le bâton ; et, comme la terre est juste au-dessous de la lune en ce moment, dans deux ou trois heures, tu seras arrivé.
– Mais je me briserai comme verre. Allons donc !
– Quoi, allons donc ?
– Jamais.
– Jamais quoi ?
– Jamais je ne lâcherai mon bâton.
– Ah ! tu ne le lâcheras pas !
– Non, je ne le lâcherai pas.
– Eh bien, c’est ce que nous allons voir. »
L’homme de la lune, qui avait gardé sa tabatière dans sa main, la remit dans sa poche, rentra dans sa maison et en sortit cinq minutes après avec une hache.
À cette vue, je devinai son intention et je frémis de tout mon corps.
« Eh ! mon cher monsieur, lui dis-je, j’espère bien que vous n’allez pas couper mon bâton. – Mais c’est tout simplement un meurtre, un assassinat. – Ah ! vieux drôle ! ah ! vieux coquin ! ah ! vieux… »
Un craquement terrible me coupa la voix : au troisième coup de hache, le bâton s’était rompu et je tombais, mon bâton entre les jambes, avec une telle rapidité, que la voix me manqua.
Débarrassée de moi, la lune se remit d’aplomb, et je vis l’homme qui suivait des yeux ma chute à travers l’espace avec une satisfaction qu’il ne se donnait pas même la peine de cacher.
Au bout de dix minutes, à peu près, d’une chute furieuse, il me sembla entendre à mes oreilles un grand bruit d’ailes accompagné de formidables koing ! koing ! koing !
Je passais à travers une bande d’oies sauvages.
« Comment ! me dit le jars qui conduisait la troupe, c’est vous Mocquet ? »
J’avoue que cela me fit plaisir de me trouver en pays de connaissance. – Seulement, comment cette oie me connaissait-elle ? C’est ce que je n’ai jamais pu savoir.
« Ma foi, oui, répondis-je, c’est moi-même.
– Êtes-vous en bonne santé ?
– Pour le moment, cela ne va pas mal, répondis-je ; mais j’ai peur que, d’ici à peu, il n’y ait du changement.
– Sans être trop curieux, continua le jars, puis-je vous demander comment il se fait que je vous rencontre à vingt mille lieues de la lune et à soixante mille lieues de la terre ? »
Alors, je lui racontai comment vous m’aviez donné une commission pour le comte Charpentier, comment j’avais rencontré Berthelin, comment il m’avait invité à la noce, comment je m’étais grisé, comment j’étais tombé dans l’Ourcq, comment de l’Ourcq j’étais passé dans la Marne, de la Marne dans la Seine et de la Seine dans la mer. Puis vint l’histoire de l’île, du marais, du rocher, de l’aigle. – Je lui narrai comment ce misérable oiseau m’avait conduit à la lune, m’avait abandonné sur le manche de la lune, et comment l’homme de la lune, voyant que je la faisais pencher, avait craint que je ne répandisse son eau, avait pris une hache et avait coupé le bâton. – En preuve de quoi, je lui montrai le bâton que j’avais encore entre les jambes.
Peut-être me demanderez-vous comment je pouvais raconter tout cela en tombant, puisque, entraîné par mon poids, je devais tomber bien plus vite que les oies ne pouvaient voler. Mais, à ce commandement : Koing-koing-koing, qui veut dire, dans la langue des oies : Reployez vos ailes, toute la troupe avait reployé ses ailes ; n’ayant plus rien pour se soutenir, chaque oie tombait en même temps que moi, comme un gros grêlon.
« Ah ! ah ! fit le jars après m’avoir écouté avec attention, si bien que tu dégringoles ?
– Je dégringole, c’est le mot.
– Que donnerais-tu bien à celui qui te garantirait de te déposer à terre aussi doucement que sur un lit de plumes ?
– Je lui donnerais ma bénédiction d’abord, et, foi d’homme, j’y ajouterais bien un petit écu.
– Eh bien, moi, je t’y déposerai pour rien.
– Pour rien, c’est encore mieux.
– Mais à une condition, cependant.
– Laquelle ?
– Tu me jureras de ne jamais faire la chasse aux oies sauvages.
– Oh ! si ce n’est que cela, je vous le jure.
– Kouag ! » fit l’oie sauvage.
Cela veut dire : Attention !
« Nous y sommes ! répondirent les oies.
– Prenez chacune un bout du bâton dans votre bec, » commanda le jars.
Les oies obéirent.
« Là ! et maintenant, étendez les ailes. »
Les deux oies commandées étendirent les ailes, et je sentis que je m’arrêtais dans ma chute.
« Ah ! sapristi ! » m’écriai-je.
C’était la respiration qui me revenait.
Je fis une évolution sur mon bâton et je me trouvai assis de côté, comme une femme sur une bourrique. Je tenais le bâton des deux mains, et, comme de regarder en bas me donnait le vertige, le jars ordonna au reste de la bande de voler au-dessous de moi et de me faire avec son corps une espèce de tapis de pied.
Pendant toute cette conversation et toute cette opération, nous étions insensiblement descendus, et la terre, non seulement s’était refaite visible, mais m’apparaissait dans tous ses détails. Nous remontions vers le Midi, ce qui était mon chemin direct, et je revoyais successivement le Havre, Rouen, Paris.
Arrivé à Paris, je criai à mon jars, qui nous servait de guide : « Un peu à gauche, l’ami, un peu à gauche ! »
Il répéta dans sa langue : « Un peu à gauche ! » et nous obliquâmes.
J’avoue que je revis avec une grande joie Dammartin, Nanteuil, Crépy.
« Un peu à droite ! » dis-je, arrivé à cette dernière ville, et le jars prit un peu à droite.
Tout à coup, je m’aperçus que la bande, au lieu de s’abaisser, s’élevait.
« Mais c’est ici, m’écriai-je, mon ami jars, c’est ici ; descendez-moi donc ! Voilà Wualve à ma droite, voilà Haramont à ma gauche, voilà les Fossés juste au-dessous de moi. Descendez-moi donc ! descendez-moi donc ! »
Mais lui criait : « Plus haut ! haut ! »
Et, sans m’écouter, la troupe lui obéissait.
J’allongeai la main pour l’attraper ; j’avais une envie terrible de lui tordre le cou.
Il m’échappa, mais comprit parfaitement mon intention.
« Ah ! voilà comme tu es reconnaissant, Mocquet ? » me dit-il.
J’étais exaspéré.
« Mais ne vous apercevez-vous donc pas, lui dis-je, que nous nous éloignons de chez le général… pour aller où ? je n’en sais rien… au diable !
– Mocquet, dit le jars d’une voix douce, pour être une oie, on n’est pas pour cela un imbécile. N’as-tu donc pas vu ?
– Si fait, j’ai vu ; j’ai vu le château du général, j’ai vu Villers-Cotterets, et voilà que nous appuyons à droite et que je vois la Ferté-Milon, et que je vois Melun, Montargis, Moulins.
– Oui, tu as vu bien des choses ; mais tu n’as pas vu Pierre, le jardinier, qui était embusqué derrière une haie avec son fusil, et qui nous attendait pour nous canarder.
– Bah ! Pierre est un maladroit, il vous eût manquées.
– Il y a, mon cher Mocquet, chez les oies, un proverbe qui dit : « Il n’y a pires coups que les coups de maladroit. »
– Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! fis-je ; mais ou allons-nous maintenant ? Bon ! voilà que je revois la mer. Qu’est-ce que cette mer-là ?
– C’est la mer Méditerranée, que les anciens appelaient mer intérieure, parce qu’elle est entièrement enfermée dans les terres et n’a de communication avec le grand Océan que par le détroit de Gibraltar.
– Savez-vous que vous êtes fort instruite pour une oie ? lui dis-je.
– J’ai beaucoup voyagé, répondit modestement le jars.
– Mais enfin, où allons-nous ?
– Nous allons au lac Tchad.
– Où est cela, le lac Tchad ?
– Au centre de l’Afrique.
– Comment, au centre de l’Afrique ? dans le pays des nègres ?
– Justement.
– Mais je n’y ai point affaire, moi ; je n’y veux pas aller. Halte-là ! halte ! Tenez, voilà justement un bâtiment qui va entrer à Marseille ; descendez moi sur le bâtiment, descendez-moi vite.
– Je ne puis te descendre tout à fait, tu sais bien que partout où est l’homme nous courons un danger.
– Eh bien, approchez-vous le plus possible, je me laisserai tomber.
– Libre à toi.
– C’est bien heureux. Là, je crois que j’y suis.
– Non, pas encore.
– Et maintenant ?
– Pas encore.
– D’ici, je tomberai juste sur le pont.
– D’ici, tu tomberas à la mer.
– Et d’ici ?
– Tu y es ; mais ne perds pas de temps. Il passe, – il sera passé. Bon voyage ! »
En effet, j’avais lâché le bâton, mais une seconde trop tard. Au lieu de tomber sur le bâtiment, je tombai dans son sillage.
Comme je tombais d’une centaine de pieds de haut, j’allai jusqu’au fond de la mer. Heureusement, j’avais fait provision d’air ; je retins ma respiration, et je revins à la surface.
On m’avait vu tomber du bâtiment, et une barque m’attendait avec quatre rameurs et un contremaître.
Oh ! général, je ne saurais vous dire ma satisfaction quand je sentis une main d’homme au lieu d’une patte d’oie, et quand je me vis porté sur un bâtiment au lieu de voyager à cheval sur le dos d’un aigle, ou assis sur un bâton porté par des oies.
Deux heures après, nous étions à Marseille.
Je courus à la malle-poste : par chance, il restait une place avec le conducteur ; je la retins, et me voilà !
Maintenant, général ; pardon du retard ; mais vous conviendrez qu’il ne fallait pas moins de huit jours pour aller du port aux Perches au Havre, du Havre à l’île du Marais, de l’île du Marais à la Lune, de la Lune à la Méditerranée, de la Méditerranée à Marseille et de Marseille à ici.
Voici la réponse du comte Charpentier, général. »
Et Mocquet tendit une lettre à mon père.
*
Mocquet a toujours cru qu’il avait été dans la lune. On a eu beau lui soutenir qu’il n’avait pas quitté son lit et avait eu le cauchemar, il soutint, lui, qu’il avait bel et bien fait le voyage que je viens de raconter.
Mocquet me prit en grande amitié, surtout parce que j’étais le seul qui ne lui rît pas au nez quand il parlait de l’aigle vindicatif, de l’homme de la lune et du jars savant.
Je ne lui riais pas au nez, parce que je croyais fermement qu’il avait fait le voyage de la lune, et que je ne regrettais qu’une chose : c’était de ne l’avoir pas fait avec lui.
« Mais soyez tranquille, me disait Mocquet, si j’y retourne, je vous prendrai avec moi et nous irons ensemble. »
Mocquet est mort sans y retourner.
Maintenant, y a-t-il quelqu’un qui cherche un compagnon de voyage pour aller dans la lune ?
Me voilà.
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(Alexandre Dumas, in Le Monte-Cristo, journal hebdomadaire de romans, d’histoires, de voyages et de poésie, publié et rédigé par Alexandre Dumas seul, première année, n° 25, jeudi 8 octobre 1857 ; « Un Voyage à la lune » a été repris en suite dans le tome I des Causeries, Bruxelles : Office de publicité ; Leipzig : Alphonse Durr, 1857 [édition autorisée pour la Belgique et l’étranger, interdite pour la France], puis Paris : Michel Lévy frères, 1860)
Je rentrais à Ermenonville. Une quinzaine de blondines, à l’entrée du village, se pressaient devant le porche de la maison de Robert Burnand. Ah ! j’y suis : les chœurs de dimanche, les petites Gérard de Nerval ! Elles viennent répéter leurs chansons, les chansons du pays, que le pauvre fol a tant chéries, flore mélodieuse dont il a le premier parfumé son herbier. Pour un jour, tout cela revivra : cette aimable fête villageoise, le bouquet du Jeu de l’arc, le cortège sur l’étang, cette pompe agreste de la vieille France, tout ressuscitera dans un décor à la Jean-Jacques, dans le parc délicieux du marquis de Girardin, grâce aux jeunes seigneurs du lieu, le prince et la princesse Léon Radziwill.
Gérard serait heureux : il se retrouverait chez lui. Tout a si peu changé ici ! Même les fillettes que voilà, n’y reconnaîtrait-il pas ses Jeannettes, ses Fanchettes, sa Louise et sa Célénie, « la petite Velléda du vieux pays des Sylvanectes, » aussi rieuses et aussi fraîches que la Thève et la Nonette, sous les herbes desquelles il poursuivait les écrevisses ? Il dirait qu’elles sont toujours aussi jolies. Il n’y manquera même pas une comédienne de Paris, comme il convient pour célébrer la mémoire du chimérique amant de Jenny Colon, et pour représenter, à côté de la Sylvie, la capricieuse Aurélia.
*
Quelqu’un sera pourtant fâché de cette fête : c’est, hélas ! notre ami M. Marcel Boulenger. Il n’aime pas la Sylvie de Gérard de Nerval. Il a la sienne, et il soutient naturellement que c’est la vraie. Que peut une petite paysanne contre la fière Orsini, duchesse de Montmorency, chantée par Théophile de Viau sous les ombrages de Chantilly ? Ce qui complique la situation, c’est que son frère, Jacques, tient pour la « concurrence. » On verra les deux frères, chacun à la tête de sa troupe, défendre les droits des deux Sylvies. Ce drame consterne nos forêts.
Pour moi, je n’en dirai rien. Je ne suis pas bien sûr de l’existence réelle de la Sylvie de Gérard. La petite dentellière de Loisy ou plutôt de Mortefontaine, sœur du frère de lait du poète et sa camarade d’enfance, est-elle autre chose qu’une image ? Je sais bien que Gérard est du nombre des écrivains dont la vie tient à leurs ouvrages. Mais il était peu exigeant en fait de réalité. Il demandait si peu aux femmes, cet amoureux de la nuée ! Je pense que ce nom gracieux de Sylvie, illustré, il le savait bien, par le bosquet de Chantilly, n’est qu’un nom littéraire, le nom qu’il lui fallait pour nommer ses souvenirs, les lointaines impressions de son adolescence, et ce qui se condensait pour lui, en forme de femme, sur la cime de ses forêts natales, lorsqu’il y revenait à la veille de mourir, et regardait le roux automne ouater l’horizon de songes et de vapeurs.
*
Mais à quoi bon cette vaine querelle ? Qu’importent ici les rangs, les titres ? Il ne s’agit que de poésie.
Et Gérard de Nerval est un charmant poète. Je laisse la triste aventure qui l’a rendu célèbre, et la noire inquiétude qui fut le tourment de sa vie. Je laisse son roman, ses amours, ses voyages, l’Allemagne, l’Orient, et son illuminisme, et jusqu’aux sonnets sibyllins des Chimères, ancêtres des vers de Mallarmé et de Paul Valéry. En réalité, ce vagabond, ce bohème de Gérard n’est qu’un aimable genius loci. Il a écrit un jour quelques pages de souvenirs, quelques cahiers d’impressions à peine arrangés en Nouvelles ; c’est toute sa gloire. Il a dit là les délices de son Valois.
Sans doute, on reproche bien injustement aux romantiques l’amour de l’exotisme. Je n’oublie pas le Hugo de la Fête chez Thérèse, pour ne rien dire de Corot. Mais, tout de même, ce romantisme, pour rompre avec les anciens cadres, a peut-être abusé de la convention des pays pittoresques. Gérard, plus tôt las que les autres, est rentré plus vite au foyer. Il a dit plus doucement le charme de son village. C’est dans les trois ou quatre dernières années de sa courte vie, lorsqu’il eut fait le tour du monde romantique, qu’il revient chercher le repos dans le coin de province où le destin l’avait fait naître ; malade et poursuivi déjà par les furies, il retournait vers le monde heureux de son enfance, et venait demander la paix à la terre maternelle.

C’est alors, dans ses courses qui ne dépassaient plus un rayon de quelques lieues, vers Dammartin, Meaux, Ver, Eve, Othis, Senlis, parmi ces collines boisées qui font autour de Paris une ceinture verdoyante ; c’est dans ce doux pays compris entre les lentes ondes de l’Oise, de la Marne et de l’Aisne, île paisible, île souriante portée entre les bras des rivières rêveuses, et où « pendant plus de mille ans a battu le cœur de la France » ; c’est dans cette contrée aqueuse, où hésitent les nuages et les eaux indécises, pleine de lueurs d’étangs et de miroitements de fées ; contrée secrète, royaume des bois et des bruyères, domaine de la dryade et de la menthe sauvage, où brame le cerf et où glisse le vol gris et muet du héron, c’est là que le malheureux, quelquefois, vint fuir son agonie et retrouver pour un moment le bienfait de l’enfance et l’illusion du passé.
Un autre, un malade comme lui, cœur profondément ulcéré, était venu déjà demander un dernier refuge à la petite Clarens du parc d’Ermenonville et aux solitudes du Désert. À chaque pas, Gérard retrouvait dans ces bois l’ombre souffrante de Jean-Jacques. Qui se douterait sans eux qu’à dix lieues de Paris s’étendît cette nappe d’ombrage et de silence ? Tout le monde connaît la beauté de la campagne romaine et célèbre la grâce de la campagne de Londres. À Paris, on n’accorde guère que la guinguette et la banlieue. On ne sait pas encore assez que Paris a aussi sa « nature » et sa poésie. Ou plutôt, on l’a oublié. Gérard nous en fait souvenir.
C’est le pays de la mesure et de la demi-teinte, le pays de la ligne sobre et de la lumière vaporeuse, où le jour plus fin qu’ailleurs enveloppe les lointains d’une atmosphère grisâtre ; pays de bonhomie et de politesse immémoriales, point farouche, mais pudique ; sans effets violents ; pays de la nuance plutôt que du contraste. Chacun y salue l’étranger ; partout des traces d’une longue culture, un dolmen, un vieux camp romain, une ruine féodale debout sur son coteau comme une sentinelle opiniâtre, les restes d’une abbaye au fond d’une vallée, un clocher pointant dans les brumes, un château d’autrefois parlant de chasses fastueuses et d’aventures galantes. Tout raconte ici une histoire d’infini raffinement et de civilisation. Le Moyen-Âge y a laissé des lambeaux de son armure et des arceaux de ses cloîtres ; la Renaissance y a semé ses ornements fleuris, et le dix-huitième siècle, ses tombeaux et ses colonnes rustiques, les jouets saugrenus de son idylle et de sa philosophie. Et tout autour, le mystère de la forêt sans âge.
Nulle part au monde un mélange plus complexe de la nature et de l’art, du cœur et de la raison : rien de comparable à cet extrait de France qui s’appelle le Valois. C’est le pays aux yeux clairs et au tendre sourire, qu’il faudrait choisir pour y élever une statue de la Muse dans le temple de la Sagesse ; le pays de Racine et de La Fontaine, des Rêveries de Rousseau et de L’Embarquement pour Cythère ; et il y a de tout cela dans le charme inimitable de la prose de Gérard. C’est la nymphe de Jean Goujon, voilée et pourtant transparente ; c’est l’Attique reparue dans nos brumes délicates, ayant aux lèvres la chanson où l’on reconnaît la patrie.
*
Voilà ce que Gérard apprit de la petite fille dont il a fait Sylvie. Voilà ce que rechercheront aujourd’hui les pèlerins d’Ermenonville, qui referont sur ses pas, à travers les forêts du Valois, le voyage de Senlis.
Dans ce pays plein de souvenirs, où soupirent des vers du Tasse et frémissent des accents de La Nouvelle Héloïse, où flottent des fantômes romanesques pareils aux ombres errantes sous les myrtes de Virgile, ne vous étonnez pas si vous en rencontrez de plus jeunes ; moins pâles que les premières, en costumes de 1830, peut-être les verrez-vous former les rondes légères de la ballade romantique sur les prairies étoilées d’anémones ; elles s’appellent Adrienne, Angélique, Aurélie, Octavie ; le poète poursuit ces images, elles fuient ; il s’élance pour embrasser ces formes diverses d’un même amour. Non loin d’elles, assise à l’écart et murmurant un vieil air du pays, brodant de ses doigts agiles le tulle de la noire dentelle, une blonde paysanne attend, attend toujours le retour du volage : elle a l’air d’une sœur plutôt que d’une amante. Image du foyer, des tendresses domestiques, elle ressemble à l’ange patient du bonheur.
Ainsi s’ajoute une nouvelle page à la légende de cette contrée. Aux vieux apôtres de la Gaule, Saint Loup et Saint Rieul, qui parlait aux grenouilles, aux rois et aux princesses, Henri IV, Gabrielle, aux rêveurs, aux poètes, se joint désormais la figure de Gérard et de Sylvie. Ici demeure tout ce qui reste de son charmant génie. Son âme y est mêlée à l’air qu’on y respire. Ne cherchez rien de lui dans la dépouille lugubre qui pend à la grille de l’égout de la Vieille-Lanterne. La part immortelle de lui-même est venue se rattacher à sa fidèle Sylvie. Parfois vous croirez la reconnaître dans le vol neigeux d’un couple de cygnes qui s’élève au-dessus des étangs de Chaalis.
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(Louis Gillet, in Le Gaulois, journal de la défense sociale et de la réconciliation nationale, cinquante-septième année, troisième série, n° 16349, dimanche 9 juillet 1922. Louis Janmot, « Rayons de soleil » [Le Poème de l’Âme 13], huile sur toile, 1854 ; frontispice de Sylvie par Paul-Émile Colin, Bourg-la-Reine : Chez l’auteur, 1946 ; illustration en taille-douce de Paul-Émile Bécat pour Sylvie, Paris : Les Heures Claires, 1949)