3 février.
Vendredi, 26 janvier, à sept heures du matin, un homme fut trouvé pendu dans un coin de Paris.
Le sergent de ville qui décrocha le corps déjà raidi par le froid, le porta à la Morgue.
Un vieux passeport, retiré de la poche de son paletot, apprit à la police le nom que portait le mort. Bientôt, une vague rumeur se répandit dans Paris, et vers midi les oisifs de la grande ville furent informés qu’un poète s’était pendu aux premières lueurs du jour.
La nouvelle de la mort de Gérard de Nerval vola de bouche en bouche. Beaucoup de ceux qui l’avaient connu coururent à la Morgue pour s’assurer par leurs yeux de la triste vérité. Ils conservaient au fond du cœur une vague espérance. La veille encore on l’avait vu, la veille encore il causait, il souriait ! Mais il fallut bien vite perdre tout espoir. Dans ce cadavre couché sur la pierre, dès le premier regard ils venaient de reconnaître Gérard de Nerval.
Sa mort avait quelque chose de lugubre. Elle était comme un coup de foudre et terminait sa vie comme le cinquième acte d’un mélodrame.
Le suicide, qui l’avait finie, avait eu pour cadre un des coins les plus hideux de Paris. Il semble que les derniers éclairs d’une fantaisie vacillante l’aient guidé dans le choix de ce repaire. À l’heure de cette folie suprême, peut-être Gérard de Nerval a-t-il eu un souvenir vague de Notre-Dame de Paris et de toute cette littérature romantique qu’il avait tant aimée. Peut-être, comme Pierre Gringoire, cherchait-il une cour des miracles. Sait-on bien ce qui se passe dans ces cerveaux malades où l’intelligence flotte indécise, et quelles bizarreries les assiègent ? Peut-être à cette heure sinistre, poursuivi par des rêves, a-t-il arrangé sa vie comme un dénouement, et, funèbre héros de cette tragédie qu’il promenait dans l’ombre, a-t-il pensé à donner à sa mort une décoration digne de son horreur.
Si, vous arrêtant sur la place du Châtelet, le dos contre la colonne qui en occupe le centre, et la droite tournée vers la Seine, vous regardez en face, vous verrez s’enfoncer entre deux rangées de maisons hautes, noires, écaillées, une rue étroite qui porte le nom de rue de la Tuerie.
Sur les murailles qui font face à la place du Châtelet, deux inscriptions peintes en noir attireront votre regard. À droite, vous lirez ces mots : À la Colonne ; à gauche, ceux-ci : À la Momie.
Quelle enseigne pour un magasin ! quel nom pour une rue ! La Momie et la Tuerie ! N’est-ce pas un singulier rapprochement, et ne pourrait-on pas répéter avec Victor Hugo le mot terrible : Ananké ?
Faites quelques pas dans cette rue et vous êtes en plein moyen âge. Mais hâtez-vous ; le marteau de la démolition l’aura bientôt rasée.
La plume de M. de Balzac et, à son défaut, le pinceau de M. Decamps pourraient seuls donner la vie à ce coin du vieux Paris, et en faire ressortir la forme et la couleur, forme horrible, couleur épouvantable.
*
La rue franchie, on arrive à l’angle de la rue Saint-Jérôme, qui court perpendiculairement à la Seine, non moins étroite, non moins fangeuse que sa voisine. Un souvenir de meurtre a baptisé l’une, un souvenir de la religion a baptisé l’autre ; le crime et la foi, tout le moyen âge est là.
En face de la rue de la Tuerie, et coupant la rue Saint-Jérôme en deux tronçons comme un coup de hache, rampe quelque chose qui n’a pas de nom, qui s’enfonce sous terre et qui aboutit à la place du vieux Marché-aux-Veaux. Est-ce une ruelle, un passage, une percée ? C’est tout cela ensemble, et c’est moins que cela.
C’est une fente ouverte violemment entre deux pâtés sombres de vieilles maisons, dont un homme marchant les bras tendus toucherait les deux murailles.
Quelles murailles ! Rongées par l’humidité, décrépites, noires, suintantes, ébréchées, elles dressent leurs pans rigides jusqu’à des hauteurs d’où la lumière ne tombe jamais. Çà et là, des portes basses fermées de grilles percent leur épaisseur glaciale ; des fenêtres irrégulières, ouvertes sur ce cloaque, y cherchent une clarté fantastique, et font penser que des êtres humains respirent là-dedans. Uu ruisseau, où se déversent toutes les eaux sales du quartier, occupe la largeur du pavé et court vers un égout qui ferme cette brèche du côté de la rue de la Tuerie. Une vapeur fétide et froide en sort et se mêle à l’air qu’elle décompose. Au pied des murs, des immondices, des tessons de bouteille, des amas de débris de toutes sortes ; au centre de la ruelle, d’un côté, une estacade de planches disjointes qui cachent un terrain vide, encadré de maisons dont les pans, d’inégale hauteur, se coupent à angles bizarres, où quelques rayons de lumière brisés par les toits éclairent des loques accrochées à des fenêtres borgnes, des carreaux verdâtres, et, çà et là, un pot de fleurs sans fleurs ; de l’autre, une lanterne suspendue à une tringle au-dessus d’une porte grimaçante et dont la vitre dépolie porte en caractères usés ces mots : Hôtel garni ; on loge au mois et à la nuit ; bon café à l’eau et petit verre pour vingt-cinq centimes. Derrière le vitrage éraillé et terni de deux croisées qui dépendent de cet hôtel, on voit des tasses, quelques assiettes, un bout de carotte, un morceau de viande dans un plat, des verres opaques et d’autres menus objets, comestibles et vaisselle, qui font qu’on s’arrête tout pensif en disant : « Des chrétiens mangent donc là ! »
Cette ruelle, cette fente, ce cloaque s’appellent l’impasse de la Vieille-Lanterne.

On y descend du côté de la rue Saint-Jérôme par un escalier de pierre à deux étages que sépare un étroit palier. Le premier étage qui a sept marches est surplombé, du côté gauche, par une petite terrasse suspendue, en vieux ais, garnie de garde-fous et sur laquelle ouvre la boutique d’un serrurier indiquée à l’œil des passants par une énorme clef de bois peinte en jaune. Le second escalier, composé de cinq marches, incline à gauche, plonge sous la terrasse en forme d’appentis, et rencontre le sol de la ruelle au ras d’un magasin sombre comme l’enfer et tout rempli de casseroles, de vieilles marmites, de tuyaux de poêle, de grils et autres ustensile de fer. Cette cave noire prend, dans la bouche des voisins, le nom un peu ambitieux de magasin de quincaillerie.
Entre l’escalier de cinq marches et la porte de ce magasin où, en plein midi, la clarté d’une chandelle vient en aide au soleil, on a, pour les besoins du service intérieur, pratiqué une fenêtre que défendent de gros barreaux de fer. Sous la partie supérieure de l’escalier servant de voûte, un large égout creuse son lit noir et nauséabond. Les eaux croupissantes qui s’en échappent s’écoulent à droite par une brèche à ciel ouvert, fermée à son extrémité par la gorge d’un égout souterrain qui passe sous le quai et se jette dans la Seine.
Quand on a descendu les douze marches de pierre gluantes, chargées d’ordures, empestées, qui font communiquer la rue de la Tuerie à la ruelle de la Vieille-Lanterne, on est dans un trou infect, noir, hideux, que pressent des murs sordides, où la nuit, l’humidité, le froid vous enveloppent, et sur lequel s’ouvrent les soupiraux béants de deux vomitoires chargés d’émanations fétides ; tout autour, des grilles de fer, des murs qui semblent frappés de lèpre, de lourdes portes armées de gros clous, et, tout au fond, les pans de murailles et les décombres de la place du vieux Marché-aux-Veaux.
C’est à l’un des barreaux de fer, le plus élevé, de la fenêtre taillée carrément à l’angle de l’escalier inférieur, près du magasin de quincaillerie, que Gérard de Nerval s’est pendu.
Victor Hugo, dans Notre-Dame de Paris, n’a jamais rien imaginé de plus étrangement ténébreux, de plus lugubre, de plus secret, de plus malsain, de plus propice aux sombres aventures, de plus menaçant, de plus tortueux, de plus glauque, de plus caverneux que ce coin de la grande ville.
Faites cinquante pas, et vous êtes dans la rue de Rivoli !
Détail bizarre ! Sur cet appentis vermoulu qui couvre de son ombre glacée la fenêtre mortuaire, habite et sautille un corbeau boiteux, qui va et vient, agitant ses ailes et frottant son bec noir aux bâtons de la balustrade. Quand un passant s’arrête et regarde autour de lui, le corbeau se perche, avance le cou et pousse un cri rauque.
Quel romancier, amoureux des choses sinistres, eût imaginé une mise en scène plus triste que le décor découvert par ce pauvre mort ?
On raconte que Gérard de Nerval s’est pendu avec un cordon de soie. Ce cordon, que depuis quelques jours il portait amoureusement sur lui, tenait par tous les fils à sa folie.
Il disait que c’était la ceinture de Mme de Longueville.
On dit aussi que ce cordon avait appartenu à Jenny Colon, cette blonde Jenny que Gérard avait aimée si longtemps d’un amour si vif et si timide.
La vie poétique de Gérard de Nerval avait commencé de bonne heure. À peine âgé de dix-huit ans, au sortir du collège où un vieil oncle l’avait placé, Gérard publiait une traduction de Faust, qui fut tout d’abord remarqué par le célèbre Eckermann, et à laquelle le grand Gœthe rendait justice en termes nets :
« Je ne peux plus lire le Faust qu’en français, disait-il ; dans cette heureuse traduction, tout agit de nouveau et avec vivacité. »
Comment Gérard avait-il appris assez d’allemand pour pouvoir traduire Faust, un de ces livres que les érudits de Leipzig commentent, c’est ce qu’il n’a jamais su lui-même. Il le parlait, et c’est tout.
Plus tard, et au temps de ces voyages qui promenaient sa vagabonde fantaisie de Bruxelles à Constantinople, un jour qu’il était à Syra, il se trouva qu’il comprenait le grec comme jadis il avait compris l’allemand. Un Grec passait la pipe à la main ; Gérard l’arrêta et l’interrogea en langue franque. Le Grec lui répondit en grec, et Gérard étonné devina qu’il savait la langue de Botzaris et de Colocotroni.
Gérard de Nerval avait le don des langues comme un Slave.
Gérard s’était trouvé de bonne heure presque seul. Sa mère, peu de temps après sa naissance, était morte ; son père, M. Gérard Labrunie, chirurgien-major des armées impériales, voyageait au travers de l’Europe, au gré des batailles ; un vieil oncle prit soin de son enfance, qui se développa dans cette charmante province du Valois, qu’il a chantée dans Sylvie.
Quand il entra dans la vie, la mode était aux poésies patriotiques. C’était le temps où la France pleurait sur les ruines de Missolonghi, et répétait en chœur les refrains de Béranger. Il rima donc deux volumes de poésies imitées des Messéniennes, ou, pour être plus exact, inspirées par leur retentissement. Ces deux volumes, tombés dans l’oubli, avaient pour titre : les Élégies nationales et les Gloires de la France.
Le titre dit la chose.
Gérard s’appelait déjà Gérard de Nerval. Le chirurgien-major, avec lequel le jeune poète avait eu peu de rapports, était, dit-on, un peu comme le vieux Poquelin, tapissier du roi. Il ne voulait pas que le nom de Labrunie fût livré à la littérature. Le fils, trop fier pour lutter, laissa là le nom de Labrunie, et prit celui de Nerval.
À partir de ces débuts, on retrouve la trace de Gérard de Nerval dans le Voleur, où il publia une nouvelle : la Main de gloire, dans laquelle son talent à venir brille d’un premier éclat ; dans le Monde dramatique, où il travailla avec Petrus Borel et quelques autres écrivains romantiques d’une pléiade aujourd’hui dispersée ; le Figaro que dirigeait alors Alphonse Karr.
Mais à vrai dire, dans quel journal littéraire, petit ou grand, Gérard de Nerval n’a-t-il pas fait tomber quelques gouttes d’encre échappées d’une plume à la fois paresseuse et féconde ? Il était doué de rêverie et d’activité, et il produisait beaucoup en même temps qu’il se promenait beaucoup.
Dès cette époque, il avait le goût de ces journaux sans nom qui paraissent pour mourir, feuilles errantes de la presse qui se rédigent au hasard, s’impriment on ne sait où, et se sont envolées aussitôt qu’on les cherche. Il les aimait sans qu’il sût pourquoi, et sa prose allait en quête de ces carrés de papier fugitifs sans qu’il fût besoin de la solliciter.
Il y avait dans cette tendance un reflet littéraire de cette bohème pour laquelle Gérard de Nerval eut, en tout temps, un amour profond.
Il travaillait à l’Artiste et à la Revue de Paris, non sans un certain succès, lorsque naquit dans sa pensée le premier germe de cette Reine de Saba, qui devait être, dans le principe, un poème d’opéra pour Meyerbeer, et qui, sous la pression d’une rêverie constante, devint plus tard l’idée fixe de sa folie.
La Reine de Saba subit d’étranges et continuelles transformations : libretto, poème épique, roman, tragédie, jusqu’au jour où elle prit corps dans le feuilleton du National sous le titre de : les Nuits du Ramadan.
Mais la Reine de Saba, morte au point de vue littéraire, survécut dans son esprit, – j’allais dire dans son cœur, – et devint l’amante invisible de ses rêves, la chimère de ses amours fantastiques et vagabonds.
Ce n’était qu’une fantaisie, un caprice idéal ; ce fut plus tard une folie.
Un jour vint, jour néfaste, où Gérard de Nerval put dire sérieusement à ses amis, en leur serrant la main : « Adieu ; la reine de Saba m’attend ! »
Et il s’en allait rêveur, avec ce doux sourire qui ne quittait jamais sa bouche.
Il avait dès lors un nom, une réputation, et faisait partie d’un petit cercle littéraire qui demeurait rue du Doyenné, – on ne trouverait plus même une pierre des fondations de cette rue à présent, – et où vivaient ensemble Arsène Houssaye, Théophile Gautier, Édouard Ourliac, mort depuis. Ils étaient quatre ; ils ne sont plus que deux !
Là, dans quelques petites pièces, on travaillait, on causait, on fumait ; on mettait en commun le déjeuner, les cigares, la poésie, l’espérance, tous ces biens de la jeunesse. Gérard de Nerval avait le goût du bric-à-brac ; il fouillait le vieux Paris comme le cousin Pons de Balzac, admirant les meubles d’ébène sculpté, les dressoirs, les vieux bahuts, les faïences, les émaux, les armures ciselées, tous ces chefs-d’œuvre de l’art que la mode a tirés de la poudre des greniers. Le plus clair de son argent s’en allait chez les marchands de curiosités.
C’est ainsi qu’il avait acheté un vaste lit en chêne du temps de Louis XIII, d’un travail précieux. Peut-être le destinait-il à ses noces chimériques avec la reine du Saba ! Ce lit, il le promenait partout. S’il n’avait pas toujours de logement pour lui, du moins en voulait-il un pour son lit.
Un matin qu’il cherchait une chambre pour son lit, rue Taitbout, on lui en fit voir une qui lui convenait assez ; malheureusement, il trouva, toutes choses arrangées, que le lit n’entrait pas dans la chambre.
« Quel malheur ! dit-il ; si encore la chambre pouvait entrer dans le lit ! »
Quelque temps, ce lit superbe a été chez Théophile Gautier. Où est-il maintenant ?
Ce qu’il achetait un peu partout, Gérard de Nerval l’oubliait un peu partout. Ses amis lui servaient de dépositaires ; l’un d’eux avait un coffre allemand, un autre un buffet italien, celui-là un plat de Bernard de Palissy.
Cependant, Gérard de Nerval poursuivait le cours de ses travaux littéraires ; il rédigea le feuilleton dramatique de la Charte de 1830, et entra plus tard à la Presse, où il doubla Théophile Gautier.
Ce fut en 1839 ou en 1840 que Gérard de Nerval débuta dans la Revue des Deux-Mondes, où il publia quelques pages – les Amours de Vienne – qui montrèrent ce qu’on pouvait attendre de son talent, alors dans toute sa fleur. Vivacité, éclat, sentiment : cet article montrait les plus heureuses qualités dans un cadre charmant.
Mais la part qu’il prenait aux publications périodiques, revues ou journaux, n’empêchait pas Gérard de Nerval de chercher au théâtre et dans les livres d’autres éléments à l’activité de son esprit.
Tour à tour, il donna à la scène Léo Burkart – un des meilleurs drames qui aient traversé le théâtre de la Porte-Saint Martin, sous le règne d’Harel, Piquillo, qu’il écrivit dans la fougue intérieure d’une passion que tout le monde connut avant celle qui l’inspirait ; les Monténégrins – et, en collaboration avec Méry, le Chariot de l’Enfant et l’Imagier de Harlem.
En 1844, il publiait son Voyage en Orient. Toute la littérature remarqua le chapitre consacré aux femmes du Caire : c’est un des morceaux les plus exquis des lettres contemporaines. Venaient ensuite les Filles de Feu, auxquelles appartenait cette Sylvie qui parut dans la Revue des Deux-mondes, et où se trahit déjà, au travers d’un talent arrivé à sa plénitude et d’un sentiment plein de délicatesse, un éclair de la folie qui le tourmentait ; les Illuminés, que mettait en saillie un remarquable travail sur Rétif de la Bretonne ; Lorely ou la Fée du Rhin, paysages et croquis de voyages en Allemagne ; les Petits Châteaux de Bohème, souvenirs de la vie intime, où l’on retrouve quelques traces de son passage dans la rue du Doyenné.
Mais, si Gérard de Nerval ne cessait pas de produire, le germe de la foie qu’il portait en lui depuis 1840 ne cessait pas de grandir aussi. À partir de cette nuit fatale qui vit son premier accès, il eut des intermittences de raison, mais jamais sa raison tout entière. Elle était comme un exilé qui revient à intervalles inégaux dans la maison où il aimait à se reposer, qui s’y arrête un jour, une heure, une saison, et qui bientôt reprend sa course vagabonde et disparaît.
La première fois qu’il fut en proie au délire, une nuit, au milieu de la place Cadet, on le conduisit dans une maison de santé, rue Picpus, au fond du faubourg Saint-Antoine ; il y resta quelque temps, puis son intelligence dissipa les brouillard où elle était comme noyée, et il rentra dans la vie. Mais le coup était porté. Six ou huit mois après, il fallut l’interner chez le docteur Blanche, dont l’établissement était alors à Montmartre.
Il en devint l’hôte habituel ; il y entrait, il en sortait, il y retournait, il y vivait. Quelquefois, on ne l’y voyait pas pendant tout un été ; Gérard était à Spa, aux bords du Rhin, en Italie, dans les Cyclades ; puis, un matin, il frappait à la porte du docteur, comme un oiseau battu par le vent qui revient au nid.
Gérard de Nerval avait poussé l’art des voyages jusqu’à ses plus extrêmes limites. Il voyageait avec rien, sans argent, sans valise, sans manteau. Il partait pour le Caire comme d’autres partent pour Saint-Cloud, avec vingt francs dans la poche. Rien ne l’inquiétait ; il avait sa plume et son insouciance, deux trésors. Et comme si la Providence eût aimé ce pauvre être si doux et si paisible, jamais rien ne lui a manqué, si loin que sa fantaisie l’ait conduit.
Entre tous les pays qu’il a visités, l’Orient est toujours celui qui l’a le plus séduit ; il l’aimait avant de le connaître, il l’adorait après l’avoir parcouru, il voulait y retourner sans cesse. Son esprit, son imagination, son rêve l’y appelaient. L’Orient, n’était-ce pas la patrie de la reine de Saba ?
Quand il ne pouvait pas aller à Smyrne ou à Jérusalem, Gérard allait à Francfort ; il avait une sorte de culte pour la rue des Juifs – encore un souvenir du moyen âge. À défaut des minarets blancs découpant leurs fines arêtes sur le bleu du ciel oriental, il aimait les romanesques maisons de bois, toutes branlantes et toutes déchiquetées, de la vieille cité allemande.
Que d’histoires et que d’aventures pendant ces longs voyages où le rêve lui servait de compagnon ! Il fallait lui entendre raconter comment, étant un jour à Spa, sans argent pour rester, sans argent pour partir, il jeta sur le tapis un florin qu’il avait trouvé au fond de sa poche. Ce florin lui rapporta soixante francs ; une fortune ! Il retourna à Paris triomphalement, comme un roi, ne sachant que faire de tant d’or.
Gérard eût été un grand philosophe, s’il avait su ce que c’était que la philosophie. C’était un oiseau. Il vivait dans Paris comme un pinçon dans une forêt ; rien ne l’inquiétait, rien ne l’étonnait, rien ne l’affligeait. S’il avait quinze sous dans sa poche, le reste lui importait peu. Ce mot demain, ce mot si plein d’épouvante ou d’espérance, n’avait point de sens pour lui ; ce n’est pas qu’au besoin, il n’en eût compris la signification ; mais il faisait mieux, il n’y pensait pas.
Il vivait pour l’heure présente, au jour le jour, sans que la tristesse l’effleurât jamais.
Aussitôt que la nouvelle de sa mort se fut ébruitée, il s’est trouvé des gens pour crier que cette horrible fin était à la fois pour la société une honte et un crime.

C’est un peu la mode aujourd’hui de mettre sur le compte de la société tout ce que produisent la folie, les mauvaises passions, les instincts méchants. Quel beau thème à longues plaidoiries ! Ce n’est pas ici le lieu de relever ces puérilités dont l’intelligence publique commence à faire justice ; mais, disons-le bien vite, la société n’est pour rien dans le suicide de Gérard de Nerval. La société lui a donné tout ce qu’elle pouvait lui donner, une réputation, des journaux, des revues, des éditeurs, des amis. Toutes les routes et toutes les mains étaient ouvertes devant lui. Son travail d’un jour suffisait à sa semaine : il n’avait pas de besoins.
On a dit que la misère avait poussé Gérard de Nerval à la mort. On a voulu refaire avec son nom l’histoire de Malfilâtre. C’est au moins une sottise. Gérard de Nerval n’a jamais su ce que c’était que la misère. Il avait dans Paris dix tables où il pouvait s’asseoir, dix maisons où il pouvait dormir.
Mais il avait l’humeur errante et l’esprit capricieux. Il n’aimait pas coucher deux fois dans l’appartement où la veille il était entré, et fuyait le soir la table où il avait pris son déjeuner le matin. S’il est vrai qu’on l’a vu accoudé dans des cabarets buvant des verres d’eau-de-vie aux heures les plus noires ; s’il est vrai qu’il a demandé l’hospitalité de quelques nuits dans des hôtels garnis où l’on échange trois sous contre un lit, la misère, hélas ! n’était pour rien dans ces habitudes effrayantes. La folie le harcelait et le poussait à ces déplorables manies.
Plaignons ce malheureux Gérard encore enfant dans l’âge mûr, plaignons cette mort solitaire, épouvantable, mais n’accusons pas la société d’un crime qu’elle n’a pas commis.
Peu de jours avant ce dernier vendredi, Gérard passait dans le bureau d’un journal avec lequel il était en relations d’affaires. On lui devait de l’argent.
« En voulez-vous ? lui dit-on.
– Non, répondit-il, j’en ai. »
Et il s’en alla.
L’oiseau des champs amasse-t-il quand il a dans son bec quelques vermisseaux ? Ainsi faisait Gérard.
La dernière fois que je lui ai serré la main, c’était il y a deux mois, au bureau de la Librairie nouvelle. Il avait ce même paletot marron qu’on lui vit toujours et ce sourire bienveillant et doux qui errait sur son visage en toutes circonstances. Il parla d’abord des choses du moment avec un sens net et précis, puis un éclair traversa sa pensée, et sa conversation se précipita vers les horizons sans limites de la folie.
« J’ai rencontré une étoile, l’autre nuit, nous dit-il, au coin de la rue Vivienne ; je la connais, il y a longtemps qu’elle m’agace ; elle m’a donné rendez-vous au Palais-Royal, mais je n’irai pas. J’ai bien autre chose à faire : mon grand air à répéter… un air chinois que j’ai appris à Pékin…. Meyerbeer a voulu me le dérober, mais je le cache. Écoutez ! »
Et il voulut chanter, et il s’interrompit, et il nous raconta ses voyages avec la reine de Saba, et l’intrigue d’une comédie qu’il finissait, et mille choses qui tombaient les unes sur les autres comme des cascades. Il ne s’arrêtait pas ; il allait toujours, sautant de sujets en sujets avec la prestesse d’un chat, et les reliant par de bizarres traits d’union, rapide, infatigable, nerveux, passionné. Il donnait le vertige.
Ces accès n’étaient ni quotidiens, ni réguliers. Cent fois on pouvait le rencontrer, causer avec lui, se promener et le prendre pour un être raisonnable. Mais c’était Gérard de Nerval. Il y avait une lézarde dans son intelligence, et la mort a passé par là.
Son pauvre corps est resté quatre grands jours à la Morgue ; personne ne l’a réclamé.
La Société des Gens de Lettres a recueilli sa dépouille mortelle oubliée, et lui a donné un tombeau au cimetière du Père-Lachaise. Le jour de l’enterrement, plus de cinq cents personnes se sont réunies à Notre-Dame, où le cadavre a été offert aux prières et aux bénédictions de l’Église. Il y avait là beaucoup d’écrivains, beaucoup d’artistes, tous ceux qui l’avaient connu, et aussi un grand nombre de curieux, de ces gens qui vont par désœuvrement là où la foule se presse. Le spectacle est un peu partout à Paris, et on accompagnait Gérard de Nerval à sa dernière demeure, peut-être pour voir M. Alexandre Dumas on M. Mélingue.
Maintenant qu’il est mort, à présent que l’oiseau fatigué a plié ses ailes, disons-le à sa louange, dans cette vie littéraire qui, pour lui, a duré plus de trente ans, Gérard n’a fait de mal à personne. Les luttes, les combats de la presse, le double mouvement de Paris et du journalisme ont pu jeter le trouble dans son esprit, égarer sa pensée, ils n’ont jamais égaré sa plume ni troublé son cœur.
Il a beaucoup écrit et n’a jamais soulevé une médisance et fait une blessure au courant du feuilleton. Comme André Chénier, au moment où sa bouche alanguie laissait échapper son dernier souffle, lui aussi pouvait frapper son front et dire : « Il y avait quelque chose là ! »
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(Amédée Achard, « Lettres parisiennes, » in L’Assemblée nationale, huitième année, n° 35, dimanche 4 février 1855. Portrait de Gérard de Nerval ; croquis de la rue de la Vieille-Lanterne par Victorien Sardou, paru dans La Nouvelle Revue, vingt-troisième année, nouvelle série, tome XVIII, 15 octobre 1902 ; lithographie de Gustave Doré, « La Rue de la Vieille-Lanterne, » dite aussi : « Allégorie sur la mort de Gérard de Nerval, » 1855)
C’était en 1837 : un propriétaire, point du tout romantique, nous mit à la porte de sa vieille maison de l’impasse du Doyenné, château-fort de la Bohème, sous prétexte que nous faisions du jour la nuit et de la nuit le jour. La Bohème se dispersa : Camille Rogier partit pour l’Orient, Pétrus Borel tenta de mettre Asnières à la mode ; Théophile Gautier, Gérard de Nerval et moi nous allâmes planter notre tente rue Saint-Germain-des-Prés, tout près de l’église.
Ce fut là qu’Émile de Girardin et Alphonse Karr vinrent à nous, pour la Presse et le Figaro. Nous nous trouvions bien dans notre troisième étage, avec une savante cuisinière et un valet de chambre de haut style. Dans la peur d’être encore mis à la porte, nous nous couchions presque toujours avant minuit.
L’escalier n’était éclairé que par un quinquet fumeux, qui transformait les locataires en ombres chinoises. Or, voici ce qui advint :
Le quatrième étage était occupé par une très jolie damoiselle, qui avait débuté à l’Odéon dans les figurantes.
À chaque rencontre dans le petit escalier, on se saluait d’abord par un sourire.
Bientôt, on fut plus éloquent. On alla jusqu’à déjeuner ensemble quand le monsieur de la damoiselle était en voyage. Il l’entretenait, comme on entretenait alors les pécheresses : beaucoup de promesses, quelques diamants et mille francs par mois. En ce temps-là, mille francs, c’était de la folie. Aussi, on prédisait que ce monsieur-là se ruinerait avec les filles. Ce n’était pas l’opinion de la belle Clemencia.
Après avoir déjeuné trois ou quatre fois chez nous, la belle Clemencia nous donna à déjeuner chez elle. Très bon déjeuner, sur ma foi ! un homard et une fricassée de poulet servis par une jolie fille qui rassemblait beaucoup à la maîtresse de la maison.
Je hasardai cette idée, une flûte de vin de Champagne à la main :
« Mesdames et messieurs, puisque, aussi bien, nous nous trouvons mieux au quatrième étage qu’au troisième, pourquoi ne déjeunerions pas plus souvent avec la belle Clemencia ? Nous serions des seigneurs généreux et, par la force de notre plume, nous déciderions un directeur à faire de cette femme unique une actrice au lieu d’une figurante. »
Cette idée, qui n’était pas bien extraordinaire, fut bruyamment applaudie, surtout par la jolie fille qui nous servait.
Théo me dit à mi-voix, à propos de cette femme de chambre :
« À n’en pas douter, c’est la sœur de la maîtresse de la maison ; la ressemblance est inouïe.
– Eh bien ! nous n’en serons que mieux servis.
– Il y a danger, dit Gérard ; j’ai peur de devenir amoureux d’elle. »
Mais ce beau rêve s’évanouit, parce que Clemencia, après avoir souri à cette idée phalanstérienne, nous peignit son Othello sous les traits les plus farouches :
« Il ne vous tuerait pas, mais c’est sur moi que tomberaient les coups. »
*
Nous déjeunâmes encore quelquefois ensemble ; Gérard était devenu furieusement amoureux de la femme de chambre. Il méditait même de l’enlever quand, un beau jour, la portière de la maison nous dit, en nous apportant nos lettres du matin :
« Vous avez entendu tout ce vacarme, cette nuit ?
– Pas du tout, que s’est-il donc passé ?
– Mlle Clemencia est morte subitement.
– C’est impossible !
– C’est impossible, mais cela est ainsi. »
Toute la maisonnée monta au quatrième étage pour voir la morte, la belle morte, comme on a dit dans les journaux de ce temps-là.
Clemencia était belle encore dans sa pâleur et sous ses cheveux épars, des rayons d’or sur du marbre blanc.
Pour toute famille, elle n’avait que la femme de chambre qui était, en réalité, sa sœur, ainsi que l’avait indiqué Théo.
Dès le lendemain de l’enterrement, on ne parlait déjà plus de la belle Clemencia, mais bientôt on devait en parler encore.
Un soir que je rentrais après minuit, la portière, qui se couchait à six heures et qui, tout endormie, tirait souvent le cordon, était assise dans sa loge à moitié vêtue.
« Ah ! Monsieur, me dit-elle toute pâle, c’est moi qui ne dormirai pas cette nuit.
– Pourquoi donc ?
– Pourquoi donc ? Vous ne le croiriez pas ! Mlle Clemencia est passée devant ma loge dans ses habits de théâtre. Je lui ai dit, toute défaillante : « Quoi ! c’est vous ! » Elle m’a répondu : «Oui, c’est moi, et je file bien vite, car je vais jouer mon rôle à l’Odéon. »
La portière s’imaginait que j’allais le prendre sur le même ton, mais j’éclatai de rire et je lui dis : « Vous rêvez, ma bonne femme ; allez vous coucher, » et j’allai me coucher moi-même, mais non sans quelque trouble d’esprit, car je suis quelquefois visionnaire.
Je contai l’histoire à Théo et à Gérard de Nerval, qui ne manquaient pas de plaider la cause des revenants, surtout quand il s’agissait d’un mort à peine enterré, qui revient dans sa maison par son âme incorporelle.
Deux jours après, ce fut le tour de Théophile Gautier, qui nous réveilla pour nous dire :
« Moi aussi, je viens de voir la morte.
– Toujours dans ses habits de théâtre ? lui demandai-je.
– Oui, dans sa fameuse robe de velours constellée de pierreries, qui la faisait si belle, à l’Odéon, quand elle jouait la reine.
– Oh ! oui, ce rôle de reine où elle n’avait rien à dire. »
Nous apprîmes bientôt que tout le quartier était en révolution à propos des apparitions de notre maison. Les uns avaient vu distinctement Clemencia à sa fenêtre sur le coup de minuit ; les autres l’avaient reconnue fuyant vers l’église Saint-Germain-des-Prés. Ce fut à ce point, que les journaux s’occupèrent de l’événement. On savait que nous avions été les amis de la dame. C’était à qui nous dirait :
« Avez-vous vu la revenante ? »
Ce fut mon tour de la voir apparaître.
Un soir que je rentrais un peu tard, tout en montant l’escalier bien noir, je sentis le frôlement d’une robe de soie.
« C’est vous, Clemencia ? »
L’ombre descendait très rapidement ; je voulus la suivre, mais, dans mon émotion, je tenais mal la rampe.
« Clemencia ! » criai-je une seconde fois.
Quand je fus arrivé à la loge de la portière, il me sembla que la porte d’entrée se refermait.
« Ah ! monsieur, me dit la portière, à moitié morte, c’est la dernière fois que je couche seule dans cette maison maudite ; croiriez-vous que le fantôme a tiré le cordon !
– Cela vous prouve que ce n’est pas un fantôme.
– Comment ! ce n’est pas un fantôme ! voilà quatre ou cinq fois que je vois Mlle Clemencia passer devant ma loge. Je la reconnais bien. Et pourtant, elle est enterrée. J’ai vu descendre son cercueil dans la fosse. Voyez-vous, monsieur, si tout le monde parle des revenants, c’est parce qu’il y a des revenants. »
Je voulus jouer à l’esprit fort, mais la portière m’envoya coucher. Je lui dis alors d’une voix de stentor de rouvrir la porte.
À peine étais-je dans la rue que Gérard de Nerval vint à moi :
« C’est de plus en plus étonnant, me dit-il, mais je viens de voir Clemencia passer dans un fiacre. Elle disait au cocher de la conduire au Montparnasse.
– Visionnaire ! » dis-je à Gérard, en lui serrant la main.
Nous nous quittâmes sur ce mot.
Quand tout le monde fut bien convaincu qu’il y avait une revenante à notre numéro, les moins bêtes parmi les commères répandirent le bruit que la ci-devant servante de Clemencia, désespérant d’hériter de sa sœur à cause des dettes, s’attifait toutes les nuits avec les plus belles robes de celle-ci pour aller les vendre à une marchande à la toilette du boulevard Montparnasse.
Le commissaire de police voulut savoir le mot de cette énigme : il ordonna la comparution devant lui de la sœur de Clemencia ; mais ce fut en vain qu’on la chercha par tout Paris, on ne la retrouva jamais.
Théophile Gautier jura ses grands dieux qu’il avait été lui-même dupe des apparitions de Clemencia. Esquiros, qui fut le Saint-Just de la dernière Révolution, était aussi un visionnaire ; et il ne doutait pas de la résurrection momentanée de cette Clemencia, qu’il avait plus d’une fois magnétisée.
Nous avons beau pratiquer l’esprit mathématique, nous avons tous plus ou moins le don de la vue surnaturelle.
George Sand n’a pas craint d’ériger en axiome cette vérité, que nul n’a le droit de nier l’au-delà, par cette raison que celui-ci ne voit pas ce que celui-là voit.
Contant un soir cette histoire dans le palais romain des Champs-Élysées que Mme de Girardin habitait au temps où elle faisait tourner les table, la dixième Muse affirma, en vraie visionnaire, que c’était bien l’ombre de Mlle Clemencia qui descendait l’escalier toutes les nuits.
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(Arsène Houssaye, « Souvenirs de jeunesse : Le Jeu des fantômes, » in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, cinquième année, n° 1194, samedi 4 janvier 1896 ; Max Švabinský, « Básník a Múza » [Le Poète et la Muse], gravure sur bois, 1931)
Nous avons déjà eu l’occasion, dans un article précédent (1), de signaler la première version française des Fairy Legends and Traditions of the South of Ireland, de Thomas Crofton Croker, parue chez Moutardier en 1828, sous le seul nom de son traducteur, P. A. Dufau.
La plus célèbre de ces légendes, « Daniel O’Rourke, » rencontra très rapidement un vif succès, au point que l’auteur, sur la suggestion de Walter Scott, en tira une pantomime en vers, Harlequin and the Eagle ; or, The Man in the Moon and his Wife, qui fut représentée à l’Adelphi Theatre en décembre 1826, et connut même une seconde édition en 1828 sous le titre Daniel O’Rourke; or, Rhymes of a Pantomime, founded on that Story.
On ignore généralement en France que ce conte de Croker a servi de source à Alexandre Dumas pour son récit connu sous le titre « Le Cauchemar de Mocquet » ou « Un Voyage à la lune. » Il n’y a rien là de surprenant : bon nombre de contes merveilleux de Dumas sont en fait des transpositions de littérature étrangère (2), de Grimm et Andersen notamment. Ce texte ne fait pas exception à la règle.
Nous sommes heureux de vous présenter aujourd’hui le « Voyage à la lune » dans sa double version : le conte original de Thomas Crofton Croker et sa réécriture par Alexandre Dumas.
MONSIEUR N
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(1) Voir l’article « Deux Pookas, un plagiat et une lettre de Walter Scott. »
(2) Sinon la quasi-totalité ; nous aurons l’occasion d’y revenir.
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DANIEL O’ROURKE
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Quelques personnes connaissent sans doute les miraculeuses aventures de Daniel O’Rourke ; mais bien peu de gens savent que tous les périls que courut sa vie, provinrent en grande partie de ce qu’il s’endormit un jour au pied de la tour du Phooka. Je l’ai connu particulièrement. Il demeurait au bas de la colline de Hungry, située à droite de la route qui mène à Bantry. À l’époque où il me raconta cette histoire, il était déjà d’un âge avancé, il avait les cheveux gris et le nez rouge. Ce fut le 25 juin 1813, par la plus belle soirée qu’il fût possible de voir, qu’assis sous un vieux peuplier et fumant sa pipe, il me fit le récit suivant : je me disposais alors à visiter les cavernes de l’île de Dursey, et j’avais passé la matinée à Glengariff.
« On m’a souvent prié de raconter mon histoire, dit-il, aussi ce n’est pas la première fois que je le fais, mais on a toujours du plaisir à se rappeler le danger, quand on en est dehors. Le jeune fils de mon maître venait d’arriver du voyage qu’il avait fait en France et en Espagne, comme c’était la coutume parmi nos jeunes gentilshommes, avant qu’on entendît parler de Bonaparte et des bons gaillards qui l’ont suivi. Il y avait eu un dîner où tout le monde avait pris part, grands et petits, riches et pauvres. Les vieux gentilshommes étaient, sauf votre honneur, de vrais et dignes gentilshommes. Ils juraient bien un peu après vous, et vous donnaient même de temps en temps quelque petit coup de leur fouet de chasse, mais après tout on n’y perdait rien, car ils avaient l’humeur facile et loyale, leurs maisons étaient ouvertes à tout venant, et la compagnie, quelque nombreuse qu’elle fût, y était toujours sûre d’un bon accueil. Jamais de vexation, relativement à la rente, et très peu de domaines aussi étaient confiés à des agents ; loin de là, à peine y avait-il un seul tenancier qui n’éprouvât la bonté de son seigneur plusieurs fois dans l’année ; à présent, c’est tout autre chose, mais il est mieux de laisser cela, et de revenir à mon histoire.
Nous avions en abondance les meilleures choses, nous mangions, nous buvions et nous dansions, il fallait voir ! Notre jeune maître, entre autres, dansait avec Peggy Barry ; ils formaient alors le plus beau couple du monde, et ils sont à présent bien loin tous les deux ! Que voulez vous…. Pour abréger, vers le soir, je ne sais comment je me trouvai à peu près ivre, et tout à coup je me vis sur le chemin à quelque distance du château, sans m’être aperçu que je l’eusse quitté ; je cherchais pourtant si je l’avais quitté. Pensant, en moi-même, comment la chose s’était faite, je m’en allais chez Molly Gronohan’s, pour lui parler d’une belle vache tachetée, sur laquelle on avait jeté un charme. Comme je traversais le chemin pierreux qui mène à Ballyashenogh, et que je regardais les étoiles en faisant le signe de la croix, car c’était la fête de la Vierge, mon pied manqua, et je tombai dans l’eau. Je jetai un cri et me crus noyé. Cependant, je me mis à nager, à nager de toutes mes forces pour sauver ma pauvre vie ; enfin, après bien de la peine, je gagnai la terre, et je me trouvai, sans pouvoir dire comment, dans une île déserte.
J’errai d’un côté et d’un autre, ne sachant où j’allais, jusqu’à ce qu’à la fin je me vis dans une vaste fondrière. La lune brillait autant que le jour ou que les yeux de votre maîtresse ; pardon, monsieur, si je parle ainsi. Je me tournais vers le nord et vers le sud, vers l’est et vers l’ouest ; je voyais des bruyères d’un côté, des joncs de l’autre, et partout des joncs ou des bruyères. Il m’était impossible de comprendre comment je me trouvais là, et mon cœur se serrait en pensant que cet immense marais allait indubitablement me servir de sépulture. Je m’assis sur une pierre qui, par bonheur, se trouva à côté de moi, et tout en me creusant la tête pour savoir ce qu’il fallait faire, je me mis à chanter l’Ullagone, lorsque tout à coup le ciel s’obscurcit ; je levai les yeux et je vis quelque chose, dont je pouvais à peine distinguer la forme, qui, se dirigeant d’en haut sur moi, se posa à terre à quelques pas, sur ses pieds armés de griffes, et me regarda fixement pendant quelques minutes. Je pensai que ce ne pouvait être qu’un aigle, et certes c’était le plus beau qui eût jamais déployé ses ailes dans le Kerry.
Ainsi, me regardant en face :
« Daniel O’Rourke, me dit-il, comment cela va-t-il ?
– Très bien monsieur, je vous remercie, et j’espère que vous allez bien vous-même. Oui, dis-je, quoique stupéfait d’entendre un aigle parler comme un chrétien.
– Qu’est-ce qui t’amène ici, Dan ? dit-il.
– Rien du tout, monsieur, lui répondis-je, et je ne désire autre chose que de me retrouver sain et sauf chez moi.
– Est-ce hors de cette île que tu veux aller, Dan ? me dit-il.
– Oui, monsieur. »
Alors je lui racontai comment, après avoir bu un petit coup de trop, j’étais tombé dans l’eau et j’avais nagé vers cette île, et comment j’étais entré dans la fondrière et ne savais plus quel chemin prendre pour en sortir.
« Dan, me dit-il après un moment de réflexion, quoiqu’il soit très mal à toi de t’être grisé le jour de Notre-Dame, comme tu es du reste un homme d’une bonne conduite, qui va à la messe, qui ne lance jamais des pierres contre moi ou les miens, et ne te mets point à jeter des cris quand tu nous vois dans les champs, je suis à ton service ; viens, monte sur mon dos ; serre-moi bien de peur de tomber ; je te mettrai hors de la fondrière.
– Je crois, lui dis-je, que votre honneur se moque de moi, car qui a jamais entendu parler de monter à cheval sur un aigle ?
– Foi de gentleman, dit-il, posant sa griffe droite sur son estomac, tu le peux, je suis pressé ; ainsi décide-toi, ou accepte mon offre ou meurs dans cette fondrière… Aussi bien, je m’aperçois que cette pierre sur laquelle tu es assis s’enfonce sous toi. »

Il n’était que trop vrai ; je sentais la pierre s’affaisser de minute en minute. Il n’y avait pas à choisir. Alors, pensant que la peur fait souvent plus de tort que le mal :
« Je vous remercie, monsieur, de votre politesse, lui dis-je hardiment, j’accepte votre offre généreuse. »
Je montai donc sur le dos de l’aigle, et je le saisis fortement par le cou. Il s’élança dans les airs aussi léger qu’une alouette. Je me doutais bien peu du tour qu’il me préparait. Il s’élevait, s’élevait, s’élevait toujours ; Dieu sait à quelle hauteur il me mena.
Pensant qu’il ne savait peut-être pas le bon chemin pour me reconduire à la maison :
« Mais, monsieur, lui dis-je d’un ton poli, car j’étais tout à fait en son pouvoir, sauf le respect que je dois à votre honneur, et avec une humble confiance dans votre sagesse, si vous étiez descendu un peu, vous seriez à présent au-dessus de ma cabane, vous pourriez me déposer là et je n’aurais plus qu’à vous remercier.
– Arrah Dan, dit-il, me prends-tu donc pour un fou ? Regarde dans ce champ là-bas ; ne vois-tu pas deux hommes avec un fusil ? Sur ma parole, il serait singulier que j’allasse me faire tuer, pour avoir voulu rendre service à un ivrogne et l’avoir tiré d’une fondrière d’où il ne pouvait plus sortir. »
Je le maudis de bon cœur en moi-même, mais sans parler, car à quoi m’eût-il servi ? Cependant, il continua de voler vers le ciel et de s’élever toujours plus haut dans les airs. À la fin, je lui renouvelai la prière de descendre et de me déposer à terre, mais ce fut en vain.
« Dans quel endroit du monde voulez-vous donc aller, monsieur ? lui dis-je.
– Retiens ta langue, Dan, me dit-il ; mêle-toi de tes affaires et non de celles des autres.
– Ma foi, il me semble que ceci me regarde un peu, lui dis-je.
– Reste tranquille, Dan, » répliqua-t-il, et alors je ne dis plus rien.
Enfin, après une bien longue course, nous nous trouvâmes, le croiriez-vous ? à quelques pas de la lune elle-même.
Vous jugez si j’étais à mon aise… Du côté que la lune nous offrait, ressortait une espèce de bâton recourbé ayant l’apparence d’une faux ; le narrateur, s’arrêtant alors un instant, traça sur le sol avec sa canne cette figure.
« Ô Dan, me dit l’aigle, je suis fatigué de ce long voyage ; je ne croyais pas qu’il y eût si loin.
– Est-ce ma faute, mon maître ? lui dis-je, est-ce moi qui vous ai engagé à voler aussi haut ? n’y a-t-il pas, au contraire, une heure que je vous prie et supplie de vous arrêter ?
– Il ne sert à rien de revenir là-dessus, Dan, me dit-il je suis très fatigué ; en conséquence, il faut que tu descendes de mon dos, et que tu restes assis un moment sur la lune, tandis que je me reposerai.
– Assis sur la lune, lui dis-je, sur cette petite chose ronde, qui est là devant ! allons donc ; mais je vais tomber infailliblement, et il ne restera pas de moi un morceau qui soit entier… Je le vois bien, vous êtes un méchant traître.
– Point du tout, Dan, répliqua-t-il ; saisis lestement l’extrémité de cette faux, qui est fixée sur un des côtés de la lune, elle te soulèvera et t’empêchera de tomber, quand tu seras assis.
– Je ne le ferai pas, lui dis-je résolument.
– Eh bien, dit-il de l’air le plus tranquille, soit, ne le fais pas, mon petit homme ; mais je te préviens que je vais d’un seul coup de mon aile t’envoyer sur la terre, où les os de ton corps seront brisés et dispersés en éclats, comme une goutte de rosée qui tombe le matin sur une feuille de chou.
– Allons ! me voilà dans une belle situation, » pensai-je en moi-même ; puis, l’ayant maudit en bon irlandais afin qu’il ne pût me comprendre, je quittai son dos le cœur transi, comme vous pouvez croire, et j’empoignai le bout de la faux ; je m’assis sur la lune, et je vous assure que c’était là un siège bien froid. Quand il m’eut ainsi logé, il se tourna vers moi et me dit :
« Adieu, Daniel O’Rourke ; je pense que te voilà bien à présent : tu m’as volé mon nid l’année dernière (et c’était vrai, ma foi ; mais comment l’avait-il découvert ? c’est ce que je ne saurais dire) ; en récompense, sois le bienvenu chez la lune, et restes-y perché comme un coq à te geler les talons.
– Eh quoi ! en agirais-tu de la sorte, méchant animal ? lui dis-je, hors de moi. Veux-tu donc me laisser ici ? Est-ce là le service que tu voulais me rendre ? Le diable t’emporte avec ton nez crochu, toi et toute ta race !… »

C’était parler au désert : il étendit ses deux grandes ailes en éclatant de rire, et s’envola avec la rapidité de l’éclair. Je lui criai de s’arrêter ; mais j’aurais ainsi crié tout le reste de ma vie qu’il n’en eût pas fait plus attention à moi. Il s’éloigna donc, et je ne l’ai plus revu. Puissent mes malédictions l’accompagner partout ! Vous devez croire que ma situation me semblait alors désagréable : je commençais à gémir comme un homme qui se croit perdu, lorsqu’une porte s’ouvrit au milieu de la lune, en criant sur ses gonds, comme si elle n’eût pas été ouverte depuis longtemps ; je suppose qu’on n’avait jamais pensé à les graisser, Mais qui croyez-vous que je vis sortir par cette porte ? L’homme de la lune lui-même : je le reconnus à sa chevelure.
« Bonjour, Daniel O’Rourke ! dit-il ; comment te portes-tu ?
– Très bien, je vous remercie ; et j’espère que votre honneur se porte aussi fort bien.
– Qu’est-ce qui t’a amené ici, Dan ? » me dit-il.
Alors, je lui racontai comment le bon vin du maître m’avait un peu étourdi la tête, comment j’avais été jeté dans une île déserte, comment je m’étais perdu dans la fondrière, puis enfin comment le méchant aigle m’avait promis de m’en faire sortir, et, au lieu de me remettre chez moi, m’avait transporté dans la lune.
« Dan, me dit l’homme de la lune, prenant une prise de tabac, tu ne peux pas rester ici.
– Je vous assure, monsieur, que c’est bien contre mon gré que j’y suis. Mais comment retournerai-je chez moi ?
– C’est ton affaire, dit-il, Dan ; la mienne est de te dire que tu ne peux pas rester ici, et qu’il faut que tu décampes dans la minute.
– Je ne fais de tort à personne ici, lui dis-je, me tenant toujours fortement à la faux pour ne pas tomber.
– Il n’importe, Dan ; tu dois partir, dit-il.
– Oserais-je vous demander, monsieur, lui répliquai-je, si votre famille est si nombreuse que vous ne puissiez donner l’hospitalité à un pauvre voyageur égaré ? Je suis sûr que vous n’êtes pas très souvent dérangé par des visites comme la mienne, car la route est un peu longue.
– Je suis seul, répliqua-t-il ; mais crois-moi, il faut partir, et tu ferais mieux de lâcher la faux.
– Ma foi ! avec votre permission, lui dis-je, je ne le ferai point, et plus vous me l’ordonnerez et moins je le voudrai.
– Tu ferais mieux, Dan… » répéta-t-il encore.
Alors, le toisant de la tête aux pieds :
« Mon petit camarade, lui dis-je hardiment, il n’y a qu’un mot à dire : je ne bougerai pas d’ici ; maintenant, faites ce qui vous plaira.
– C’est bien ; nous allons voir ! » me dit-il.
Et, retournant sur ses pas, il rentra et referma la porte sur lui avec une telle violence, que je crus un instant que la lune allait tomber je ne sais où et nous avec elle.
Je me préparais à entrer en lutte avec lui, lorsque je le vis revenir avec un grand couperet à la main : sans dire un mot, il en donna deux coups sur le manche de la faux qui me soutenait, et crac ! la voilà en deux morceaux !
« Bonjour, Dan ! me dit le vilain homme en me voyant tomber avec celui que je tenais à la main ; je te remercie de ta visite et te souhaite un bon voyage ! »
Je ne pus lui répondre, car j’avais déjà fait du chemin dans le ciel, roulant toujours comme une feuille sèche que le vent chasse au hasard.
« Le seigneur m’assiste ! » m’écriais-je de temps en temps, frissonnant de crainte à la pensée du terme d’un pareil voyage. Mais, tout à coup, un certain bruit vient siffler à mes oreilles ; je regarde et je vois voler à côté de moi une troupe nombreuse d’oies sauvages. Le vieux jars qui conduisait le vol s’étant approché de moi :
« Est-ce toi, Daniel ? me dit-il.
– Moi-même, » répondis-je sans être surpris de sa question, parce que j’étais habitué aux aventures de cette espèce. D’ailleurs, je le reconnus pour être du marais de Ballyashenogh.
« Bonjour, Daniel O’Rourke ! me dit-il ; comment te portes-tu ?
– Très bien, monsieur, lui dis-je, respirant avec peine, à cause de la grande rapidité avec laquelle nous allions ; j’espère que votre honneur se porte bien aussi ?
– Je crois, Daniel, que tu vas dans ce moment-ci plus vite que tu ne veux.
– Comme vous voyez, monsieur, lui répondis-je.
– Et où vas-tu avec tant de hâte ? » dit l’oiseau.
Je lui dis comment j’avais bu un peu trop, comment je m’étais trouvé dans une île déserte où je m’étais égaré au milieu d’une fondrière, et comment un méchant aigle m’avait ensuite laissé perché sur la lune, et comment l’homme de la lune m’en avait chassé.
« Dan, me dit-il, je veux te sauver ; allonge la main, accroche-toi à une de mes pattes, et je te mènerai chez toi. »
Tout en pensant que je ne devais peut-être pas me fier beaucoup à sa promesse… comme je n’avais rien de mieux à faire, je me laissai saisir fortement par sa patte, et nous volâmes ensemble, et les autres oies volèrent après nous, légères comme des alouettes.
Nous continuâmes ainsi à fendre l’air jusqu’à ce que nous nous trouvâmes exactement au-dessus de l’immense océan. Je le reconnus fort bien, car je vis à ma main droite le cap Clear au milieu des flots.
« Ah ! milord, dis-je à l’oie, car je pensai qu’il convenait de marquer à mon guide beaucoup de respect ; au nom du ciel, volez vers la terre !
– C’est impossible, dit-il ; car, vois-tu, nous allons en Arabie.
– En Arabie ! lui dis-je ; c’est, je crois, un pays fort éloigné. Ah ! monsieur, pourquoi me mener dans cet endroit-là ? Vous devriez avoir pitié de moi !
– Silence! silence, imbécile ! je te dis que l’Arabie est une contrée très agréable qui ressemble à West-Carbery autant qu’un œuf à un autre ; seulement, il y a un peu trop de sable. »
Comme nous parlions ainsi, un vaisseau apparut à notre vue, fendant les flots avec une incroyable rapidité.
« Voulez-vous, s’il vous plaît, dis-je, me laisser tomber sur ce vaisseau ?
– Nous ne sommes pas tout à fait dessus, me dit-il.
– Je crois que si, répliquai-je.
– Je te dis que non ! répondit-il ; si je te lâchais à présent, tu tomberais au milieu de la mer.
– Je suis sûr du contraire, lui dis-je, car je vois bien, moi, que le vaisseau est justement au-dessous de nous ; ainsi, lâchez-moi !
– Soit donc, puisque tu le veux, dit-il ; prends le chemin qui te convient. »
Et, parlant ainsi, il ouvrit sa patte. Ma foi ! il avait raison, car je tombai tout juste au milieu des eaux ; je plongeai jusqu’au fond et je me crus perdu, lorsqu’une baleine, se réveillant de son sommeil nocturne, vint à moi, me regarda en face et, sans souffler un mot, dressa sa queue et fit jaillir sur moi des flots d’eau salée, jusqu’à ce qu’il n’y eût pas dans tout mon corps un seul os qui n’en fût pénétré.
Dans ce moment, j’entendis quelqu’un qui parlait auprès, de moi, et la voix ne m’était pas inconnue.
« Allons, debout, ivrogne ! » disait-on.
Alors, je me réveillai, et je vis Judy, Dieu ait son âme ! qui, avec une cruche pleine d’eau, m’arrosait à différentes reprises ; car, quoique ce fût une bien brave femme, elle ne pouvait souffrir de me voir ivre, et avec ça elle était un peu querelleuse.
« Lève-toi ! me dit-elle de nouveau ; n’as-tu pas trouvé, dans toute la paroisse, de meilleur endroit pour te coucher que les vieux murs de Carrigaphooka ? (1) Je suis sûre que tu n’as pas dormi ici très tranquillement, et que ton sommeil a été troublé par quelques visions. »
Et c’était vrai, car j’avais la tête encore pleine d’aigles, d’oies et de baleines, me tramant dans les airs, me déposant sur la lune et me précipitant au fond de la mer ; et, ce qui est sûr, c’est que j’aurais bien pu m’enivrer dix fois encore sans qu’il y eût risque que j’allasse me coucher ensuite dans le même lieu. (2)
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(1) Château situé à deux milles à l’est de Macroom sur un rocher.
(2) Cette histoire a formé la matière d’un poème en dix chants, distribués en stances de huit vers. L’auteur, M. Gosnell de Cork, l’a fait insérer dans le Blackwood’s Magazine.
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(in Contes irlandais, précédés d’une introduction par M. P. A. Dufau et ornés de gravures, tome second, Paris : Moutardier, 1828 ; cet ouvrage est la traduction française des Fairy Legends and Traditions of the South of Ireland, de Thomas Crofton Croker, London : John Murray, 1828)
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Le texte que nous reproduisons est celui de la première parution dans la revue d’Alexandre Dumas, Le Monte-Cristo ; il comporte un certain nombre d’incohérences et de maladresses qui ont été corrigées lors de la parution en volume.
LE CAUCHEMAR DE MOCQUET
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J’ai souvent, dans mes Mémoires et même ailleurs, parlé d’un garde de mon père avec lequel j’ai fait mes premières armes.
Ce garde s’appelait Mocquet.
C’était un brave homme fort crédule. Il ne fallait pas discuter avec lui sur les légendes de la forêt de Villers-Cotterets. – Il avait vu la dame blanche de la Tour au Mont, il avait porté sur ses épaules le mouton fantastique de la Butte-aux-Chèvres, et l’on a vu que c’était lui qui m’avait raconté l’histoire de Thibault le meneur de loups, que tout récemment j’ai mis sous les yeux de mes lecteurs.
Dans les derniers temps où mon père, déjà gravement malade du mal dont il mourut, habita le petit château des Fossés, Mocquet fut atteint d’une étrange hallucination.
Il se figurait qu’une vieille femme d’Haramont, petit village distant des Fossés d’une demi-lieue, le cauchemardait.
Je ne sais pas si le verbe cauchemarder existe dans le dictionnaire de Boiste, de l’Académie ou de Napoléon Landais, mais, s’il n’existe pas, Mocquet l’avait créé.
Mocquet, cette fois, avait eu raison ; puisque le substantif cauchemar existe, pourquoi le verbe cauchemarder n’existerait-il pas ?
Mocquet était donc cauchemardé par une vieille femme nommée la mère Durand.
Selon Mocquet, à peine était-il endormi, que la vieille femme venait s’asseoir sur sa poitrine, et, pesant de plus en plus sur lui, l’étouffait.
Alors commençait pour lui, avec toute la force et toutes les émotions de la réalité, une série d’événements s’enchaînant les uns aux autres avec une certaine logique qui démoralisait Mocquet, tant il était convaincu, en se réveillant, que ce qu’il venait de rêver n’était pas le moins du monde un rêve.
Sa conviction sous ce rapport était telle, que je vis plus d’une fois les auditeurs ébranlés, et que moi, enfant, je ne doutais aucunement pour mon compte que Mocquet ne vînt effectivement des pays d’où il disait venir.
À la suite de ces rêves, Mocquet, d’ordinaire, se réveillait haletant, pâle, brisé ; c’était à faire peine de voir le pauvre diable employant tous les moyens connus de ne pas dormir, tant il craignait le sommeil, suppliant les voisins de venir jouer aux cartes avec lui, disant à sa femme de le pincer au bleu dès qu’il fermerait les yeux, et buvant, pour se fouetter le sang, du café comme un autre aurait bu de la bière.
Mais rien n’y faisait : les voisins de Mocquet, qui avaient à se lever le lendemain au jour, ne poussaient guère la partie de piquet au-delà d’onze heures. Sa femme, après l’avoir pincé jusqu’à une heure du matin, finissait par s’endormir. Enfin, le café, qui d’abord avait produit un effet satisfaisant, cessait peu à peu d’agir, et était, pour le malheureux Mocquet, rentré dans la classe des boissons ordinaires.
Mocquet luttait alors de son mieux, – il marchait, il chantait, il nettoyait son fusil, – mais, peu à peu, les jambes lui refusaient le service, la voix s’éteignait entre ses lèvres et la batterie de son arme lui tombait des mains.
Tout cela ne s’opérait point sans que Mocquet, dans la prévision de ce qui allait se passer, poussât des plaintes amères, mais ces plaintes dégénéraient en une espèce de râle, qui indiquait que le cauchemar commençait et que la sorcière, qui chevauchait le pauvre garde en guise de balai, était à son poste.
C’était alors que le dormeur perdait toute idée du temps, de l’espace et de la durée, selon que son rêve avait plus ou moins traîné en longueur. Il soutenait qu’il avait dormi douze heures, huit jours, un mois, et les objets qu’il avait vus, les localités qu’il avait parcourues, les actes qu’il avait accomplis dans son hallucination restaient tellement présents à sa mémoire, que, quelque chose que l’on pût lui dire, quelque preuve qu’on essayât de lui donner, rien ne pouvait ébranler cette conviction dont j’ai déjà parlé.
Un jour, il arriva si haletant, si pâle, si brisé dans la chambre de mon père, que mon père vit bien qu’il devait lui être arrivé, non pas en réalité, – la réalité était devenue chose à peu près indifférente à Mocquet, – mais en rêve quelque chose de formidable.
En effet, interrogé, Mocquet répondit qu’il tombait de la lune.
Mon père parut mettre la chose en doute. Mocquet la soutint, et, comme ses affirmations ne paraissaient pas faire grande impression sur l’esprit de mon père, Mocquet lui raconta son rêve tout entier.
J’étais dans un coin, j’entendis tout, et, comme j’ai toujours été grand ami du merveilleux, je ne perdis pas un mot du récit fantastique que l’on va lire, et qui est contemporain – sinon rival – des poétiques et fiévreux récits d’Hoffmann.
VOYAGE À LA LUNE
« Vous vous rappelez bien, général, qu’il y a sept ou huit jours, vous m’avez envoyé porter une lettre au général Charpentier, à Oigny. »
Mon père interrompit Mocquet.
« Tu te trompes, Mocquet, lui dit-il ; c’était hier.
– Général, je sais ce que je dis, continua Mocquet.
– Mais, pardieu ! moi aussi, dit mon père ; et la preuve, c’est que c’était hier dimanche et que nous sommes aujourd’hui lundi.
– C’était hier dimanche et c’est aujourd’hui lundi, insista Mocquet ; seulement, ce n’est pas hier, mais il y a eu dimanche huit jours que vous m’avez envoyé à Oigny. »
Mon père savait qu’en pareille circonstance il était inutile de discuter avec Mocquet.
« Soit, dit-il, supposons qu’il y ait huit jours.
– Il n’y a pas à supposer, général ; j’ai mis huit jours à faire le voyage que je viens de faire, et vous verrez que ce n’était pas trop de huit jours et que j’ai eu le temps bien juste.
– En effet, si tu as été à la lune, Mocquet.
– J’y ai été, général, aussi vrai qu’il n’y a qu’un Dieu au ciel.
– Eh bien, conte-nous cela, Mocquet ; ce doit être un voyage fort intéressant.
– Ah ! je crois bien ; vous allez voir. Il faut donc vous dire, général, que le hasard a fait qu’il y a eu dimanche huit jours, le père Berthelin se remariait en secondes noces ; il me rencontre juste comme il sortait de l’église, et il me dit :
« Bon ! je ne t’aurais pas dérangé pour si peu, mais, puisque te voilà, tu dîneras avec nous au Port-au-Perche.
– Je ne demande pas mieux, répondis-je ; le général m’a donné congé jusqu’à demain, et, pourvu que demain à neuf heures je sois de retour, je suis libre de mon temps jusque-là.
– Bon ! tu sais ton chemin, n’est-ce pas ?
– Je crois bien.
– On te renverra à minuit, et, avant le jour, tu seras aux Fosses.
– Alors, lui dis-je, cela va bien. »
Et je pris le bras de la grosse Berchu, qui n’avait pas de cavalier, et me voilà de la noce.
C’était le père Tellier, de Corcy, qui avait fait le repas ; le général Charpentier avait envoyé cinquante bouteilles de vin cacheté ; Tellier en avait apporté cinquante ; nous étions vingt-cinq convives, dont sept femmes ; en mettant une bouteille de vin par femme, c’était donc quelque chose comme huit ou neuf bouteilles [sic] par homme ; c’était plus que raisonnable. Je disais bien à Berthelin : « Cinquante bouteilles pour cinquante [sic], Berthelin, crois-moi, c’est assez ; » mais lui me répondit catégoriquement :
« Bon ! le vin est tiré, il faut le boire. »
Et le vin fut bu.
Vous comprenez bien, général, que, quand un homme a ses huit bouteilles [sic] dans le ventre, il ne marche pas très droit et n’y voit pas très clair ; aussi je ne sais pas bien comment la chose se fit, mais je me trouvai tout à coup avoir la rivière d’Ourcq à traverser.
Je savais un endroit où il y avait, non pas un pont, mais un tronc d’arbre jeté d’un bord à l’autre ; je longeai la berge jusqu’à ce que je le trouvasse, je m’engageai bravement dessus, mais, arrivé au milieu, tout à coup le pied me manque, et patatra ! voilà Mocquet à l’eau.
Heureusement que je nage comme un poisson ; je tirai ma coupe vers le bord ; mais, soit que la rivière pliât comme une chose flexible, soit que le courant fût trop fort, soit que le bord s’éloignât au fur et à mesure que je m’en approchais, je nageai, allant en avant, suivant le fil de l’eau, mais ne pouvant jamais mettre le pied sur la rive.
Au point du jour, j’entrai dans une rivière plus large.
C’était la Marne. Je continuai de nager.
Plus la matinée s’avançait, plus il y avait de monde au bord de la rivière ; tout ce monde me regardait passer, disant :
« Voilà un fier nageur ! Où va-t-il ? »
Les autres répondaient :
« Probablement au Havre – ou en Angleterre – ou en Amérique. »
Et, moi, je leur criais :
« Non, mes amis, je ne vais pas si loin ; je vais au Château-des-Fossés porter à mon général la réponse du comte Charpentier ; – mes amis, au nom du ciel, envoyez-moi une barque ; – je n’ai nullement affaire ni en Amérique, ni en Angleterre, ni même au Havre. »
Mais eux se mettaient à rire, répondant :
« Non pas, tu nages trop bien ; – nage, nage, Mocquet ! nage ! »
Je me demandais comment ces gens, que je n’avais jamais vus, savaient mon nom ; – mais, comme je ne pouvais pas résoudre cette question et que, quelque effort que je fisse pour m’approcher du bord, je ne gagnais pas un pouce, je continuai de nager.
Vers quatre heures de l’après-midi, j’entrai dans une autre rivière plus large, et, comme je vis au-dessus d’une petite baraque : Au pont de Charenton, matelote et friture, je présumai que j’étais dans la Seine.
Je n’eus plus de doute quand, vers les cinq heures, j’aperçus Bercy.
J’allais traverser Paris.
J’étais fort content, car je me disais en moi-même :
« C’est bien le diable si, dans toute la longueur de la ville, je ne trouve pas un bateau où m’accrocher, une âme charitable qui me jette une corde, ou un chien de Terre-Neuve qui me repêche. »
Eh bien ! général, je ne trouvai rien de tout cela ; les quais et les ponts étaient couverts de monde qui semblait être venu là pour me regarder passer ; je criai à tous ces hommes, à toutes ces femmes et à tous ces enfants :
« Mes amis, vous voyez bien que je finirai par me noyer si vous ne me secourez pas ; à l’aide ! à l’aide ! »
Mais hommes, femmes et enfants se mettaient à rire et criaient :
« Ah ! bien, oui, te noyer, tu n’as garde ! Nage, Mocquet, nage ! »
Et j’en entendais d’autres qui disaient :
« S’il va toujours de ce train-là, il sera demain soir au Havre, après-demain en Angleterre, et dans deux mois en Amérique. »
J’avais beau leur crier : « Ce n’est pas tout cela ; je porte une réponse au général ; il attend la réponse. Arrêtez-moi donc, arrêtez-moi donc ! »
Ils répondaient :
« T’arrêter, Mocquet ? Nous n’en avons pas le droit, tu n’es pas un voleur. Nage, Mocquet nage ! »
Et, en effet, sans pouvoir m’accrocher aux trains de bois, aux piles des ponts, aux bateaux de blanchisseuses, je continuai de nager, passant successivement en revue : à droite, la place de l’Hôtel-de-Ville, à gauche la Conciergerie, à droite le Louvre, à gauche l’Académie, puis le jardin des Tuileries, puis les Champs-Élysées, jusqu’à ce qu’enfin je laissai Paris derrière moi.
La nuit vint, je nageai toute la nuit. Le matin, je me trouvai à Rouen.
Plus j’avançais, plus la rivière s’élargissait, et plus, par conséquent, les bords s’éloignaient de moi. Je me disais :
« Et ils appellent cela la Seine-Inférieure, ils sont bons enfants. »
À Rouen, j’excitai la même curiosité qu’à Charenton et à Paris ; mais, comme à Charenton et Paris, on m’invita à continuer de nager, en calculant, comme à Charenton et à Paris, le temps qu’il me faudrait, si je marchais toujours de ce train-là, pour aller au Havre, en Angleterre ou en Amérique.
À trois heures de l’après-midi, j’aperçus une immense étendue d’eau devant moi, avec une grande ville à droite bâtie en amphithéâtre et une petite ville à gauche.
Je présumai que la petite ville à gauche était Honfleur, la grande ville en amphithéâtre à droite le Havre, et l’immense étendue d’eau la mer.
J’étais trop loin des bords pour exciter la curiosité de la population ; je ne rencontrais que des pêcheurs sur leurs barques, qui s’interrompaient au milieu de leur pêche pour me regarder passer en disant :
« Ce sacré Mocquet, voyez donc comme il nage : c’est pis qu’un canard. »
Et, moi, je leur disais en grinçant les dents :
« Tas de canailles, va ! »
En attendant, c’était moi qui allais, et d’un fier train, je vous en réponds. Aussi, je ne tardai pas à sentir, au mouvement de la vague, que j’étais en pleine mer.
La nuit vint.
J’aurais pu appuyer à droite ou à gauche ; mais, comme rien ne m’attirait plus particulièrement à gauche qu’à droite, je continuai à nager droit devant moi.
Vers le point du jour, j’aperçus devant moi quelque chose comme une ombre. Je fis un effort pour me dresser dans l’eau et voir par-dessus les vagues. J’y parvins, et il me sembla que c’était une île.
Je redoublai d’efforts, et, le jour venant de plus en plus, je m’aperçus que je ne m’étais pas trompé.
Une heure après, je mettais pied à terre.
Il était temps : je commençais à me fatiguer.
Mon premier soin, en arrivant dans l’île, fut de chercher quelqu’un à qui demander où j’étais. Vous comprenez bien, général, que je comptais profiter de la première occasion pour revenir en France. Je me disais : « Ma femme va être inquiète et le général furieux, d’autant plus que, quand je leur raconterai ce qui m’est arrivé, ils ne voudront pas me croire. »
Et remarquez bien que je n’étais qu’au commencement de mes aventures.
L’île me parut déserte.
Par bonheur, j’avais si bien dîné au port aux Perches, que je n’avais pas faim du tout. Seulement, j’avais soif, mais cela ne m’inquiétait pas : j’ai toujours soif.
Je trouvai une source et je bus.
Puis je me mis en devoir de visiter l’île, car, enfin, si j’étais destiné, comme Robinson, à vivre dans une île, mieux valait connaître cette île plus tôt que plus tard.
L’île était plate et sans une seule colline. Je m’avançai à travers un marais dix fois large comme celui de Walve. Au fur et à mesure que j’avançais, j’enfonçais davantage dans la tourbe et je sentais la terre trembler autour de moi. J’essayai d’aller à gauche, j’essayai de revenir sur mes pas, partout la terre cédait, menaçant de m’engloutir. Je me décidai donc à aller droit devant moi pour tâcher d’atteindre une grosse pierre que je voyais à cinquante pas devant moi.
J’y parvins, – ma foi, il était temps, – je sentais la terre s’enfoncer sous moi, comme le jour où, du côté de Poudron, je fus obligé de mettre mon fusil entre mes jambes. Seulement, je n’avais pas de fusil, de sorte que cette dernière ressource me manquait.
Je montai sur le rocher, et je m’assis à son extrémité.
Mais à peine y fus-je installé, qu’il me sembla que mon poids, ajouté à celui du rocher, le faisait entrer petit à petit dans le marais. Je me penchai, – et je n’eus bientôt plus de doute, le rocher s’enfonçait d’un pouce à peu près par minute et je pouvais calculer, à six pieds par heure, que, dans deux heures, si aucun moyen de salut ne se présentait, je serais englouti.
Une ou deux fois, j’essayai de descendre et de gagner un endroit plus solide. Mais il faut croire que la terre s’amollissait de plus en plus, – la première fois, – j’entrai jusqu’au genou, la seconde jusqu’à mi-cuisse, de sorte que je n’eus que le temps de me raccrocher à mon rocher et de remonter dessus.
Mais mon rocher lui-même s’enfonçait toujours.
Je compris que tout était fini pour moi ; j’essayai de me rappeler une des prières que ma mère m’avait apprises lorsque j’étais tout petit – mais il y avait si longtemps de cela que j’avais tout oublié.
J’étais assis ; je laissai tomber ma tête sur mes genoux, en fermant les yeux.
Mais je n’avais pas besoin de voir pour me rendre compte de la situation – je sentais le rocher qui continuait de s’enfoncer d’un mouvement presque insensible, lorsque, tout à coup, une grande ombre effleura mon œil, même à travers mes paupières, et il me sembla que quelque chose passait entre le soleil et moi.
Je rouvris vivement les yeux, – ce qui passait entre le soleil et moi, c’était un aigle superbe, – ayant plus de dix pieds d’envergure. Il tourna quelque temps autour de ma tête. – Je crus qu’il avait de mauvaises intentions et je cherchais une arme quelconque pour me défendre, – lorsqu’au lieu de s’abattre sur moi, il s’abattit devant moi, – replia ses ailes, lissa ses plumes, et, me regardant d’un air goguenard, me dit :
« C’est donc toi, Mocquet ? »
J’avoue que je fus on ne peut plus étonné d’entendre un aigle m’adresser la parole et me nommer par mon nom, – mais, depuis quelque temps, il m’arrive des choses si extraordinaires, que mes étonnements sont de courte durée.
« Oui, monsieur, lui répondis-je poliment, c’est moi.
– Comment te portes-tu ?
– Mais assez bien pour le moment. Et vous ?
– Moi, comme tu vois, je me porte à merveille. »
Puis, après un moment de silence :
« Tu me parais inquiet, me dit-il ; qu’as-tu donc ?
– Ma foi, monsieur, lui répondis-je, je ne vous dissimulerai pas que j’aimerais autant être rentré chez le général, auquel j’ai une réponse à donner de la part du comte Charpentier, que d’être ici.
– C’est-à-dire, mon cher Mocquet, que tu cherches un moyen de transport et que tu n’en trouves pas.
– Vous y êtes, monsieur, » m’écriai-je.
Et je me mis à lui raconter comment vous m’aviez envoyé à Oigny, comment j’avais rencontré Berthelin, comment il m’avait invité à sa noce, comment je m’étais grisé, comment j’étais tombé dans l’Ourcq, comment de l’Ourcq j’avais passé dans la Marne, de la Marne dans la Seine et de la Seine dans la mer ; comment, enfin, j’avais débarqué dans l’île où j’avais l’honneur de le rencontrer, et cela juste au moment où la position devenait assez critique pour me donner de graves inquiétudes.
« En effet, dit l’aigle en jetant un coup d’œil sur mon rocher qui s’enfonçait de plus en plus, il n’y a guère de chances pour que tu te tires d’affaire, mon pauvre Mocquet.
– Vous croyez ? lui demandai-je.
– Ah ! me dit-il, tu es le dixième ou douzième que je vois mourir comme cela. »
Je laissai échapper un gémissement.
« Bon ! dit-il, ne te désespère pas trop ; tu as la chance de tomber sur un des genres de mort les plus rapides et les moins douloureux, tandis qu’en continuant de vivre, tu étais exposé à un tas de maladies plus douloureuses les unes que les autres, aux rhumatismes, à la goutte, aux névralgies, à la phthisie, à la paralysie… »
Je l’interrompis.
« Sauf votre respect, monsieur, lui dis-je, vous qui êtes si savant, ne connaîtriez-vous donc point un moyen pour moi de quitter cette île ; car, si caressante que soit la mort que vous me promettez, j’aimerais encore mieux vivre, fût-ce cent ans, en courant toutes les chances mauvaises de la vie, que de mourir dans une heure, si agréablement que ce soit.
– Tu as donc bien peur de la mort ?
– Ce n’est pas pour moi, c’est pour ma famille ; et puis j’ai une réponse à rendre au général de la part du comte Charpentier.
– Eh bien, je vais être bon garçon, quoiqu’il soit inconvenant de se griser comme tu l’as fait, et surtout le saint jour du dimanche. Monte sur mon dos.
– Comment ? m’écriai-je, que je monte sur votre dos ?
– Oui, et tiens-toi bien, de peur de tomber.
– Vous voulez plaisanter.
– Foi d’aigle, dit l’oiseau en posant sa patte droite sur sa poitrine, je parle sérieusement. Ainsi, accepte mon offre, ou prépare-toi à mourir étouffé dans la boue comme un crapaud ; aussi bien voilà ton piédestal qui s’enfonce, et je ne donne pas un quart d’heure sans que ce soit le tour de la statue. »
En effet, il n’y avait plus du rocher hors de la boue que la partie sur laquelle portaient mes deux pieds, et encore la tourbe liquide commençait-elle à mouiller la semelle de mes souliers.
Je regardai autour de moi et compris qu’il n’y avait pas d’autre moyen de salut que d’accepter la proposition que me faisait l’aigle ; en conséquence, prenant mon parti :
« Je vous remercie du service que vous m’offrez, monsieur, lui dis-je, et l’accepte de grand coeur ; seulement, je crains d’être un peu lourd.
– Bon ! dit l’aigle, ne crains pas cela, je suis fort. »
Il s’approcha de moi, releva ses ailes de manière à ce que je pusse me mettre à califourchon sur son dos sans en gêner les mouvements ; je l’empoignai par le cou et il s’éleva rapidement dans l’air.
D’abord, je le serrai un peu fort, car je craignais de tomber, mais, au mouvement qu’il fit, je compris que je gênais sa respiration et j’ouvris un peu la main.
« C’est bien, dit-il ; maintenant, cela va aller tout seul.
– Pardon, lui dis-je, le plus poliment que je pus, attendu que je me voyais à son entière discrétion, – s’il plaît à Votre Seigneurie, et sauf le respect que je dois à son jugement supérieur, il me semble que nous ne prenons pas le chemin de la maison.
– Tout à l’heure, tout à l’heure, dit l’aigle ; j’ai pour le moment affaire dans la lune, et nous allons d’abord y passer. »
Vous comprenez ma stupéfaction ; je faillis en perdre l’équilibre et me laisser tomber.
« Dans la lune ! m’écriai-je ; – mais je n’ai point affaire dans la lune, moi ; – je n’y connais personne, vous auriez dû me prévenir, – cela me retarde, de passer par la lune.
– Bon ! dit l’aigle, vingt-quatre heures de plus ou de moins, qu’est-ce que c’est que cela ? Si je t’avais laissé sur ton île, tu aurais été autrement en retard. Aide-toi donc ; viens avec moi ou va-t-en.
– M’en aller ! lui dis-je ; vous en parlez bien votre aise. Par où voulez-vous que je m’en aille ?
– Par où tu voudras. Tu comprends, la route est libre.
– Non pas, peste ! j’aime encore mieux aller avec vous dans la lune. J’attendrai à la porte pendant que vous ferez vos commissions. »
Cependant, nous continuions de monter ; la terre ne m’apparaissait déjà plus que comme un brouillard et la mer comme un miroir, tandis qu’au-dessus de ma tête, je voyais la lune s’élargir au fur et à mesure que la terre diminuait.
La nuit vint, la terre se couvrit d’obscurité, tandis qu’au contraire la lune s’illuminait de la réflexion du soleil, que je voyais écorné par la terre. – L’aigle montait toujours.
Il vint un moment où la terre me cacha entièrement le soleil ; alors je me trouvai dans l’obscurité la plus complète ; j’avais perdu la lune entièrement de vue.
L’aigle montait toujours.
Peu à peu, la terre démasqua le soleil et le jour revint.
Le soir, je n’étais plus qu’à deux ou trois lieues de la lune ; elle m’apparaissait comme une grosse boule jaunâtre de la forme d’un fromage de Hollande ; elle avait un gros bâton fiché dans le côté comme la queue d’une poêle.
Je présumai que c’était par là que la prenait le bon Dieu quand il avait affaire à elle.
« Mon cher Mocquet, me dit l’aigle, nous voilà arrivés ; mets-toi à cheval sur ce bâton et attends-moi. »
Il ne s’agissait pas de discuter, vous comprenez bien ; je fis ce que désirait l’aigle et me cramponnai de mon mieux à cette espèce de manche à balai.
Il me sembla qu’il branlait dans la lune ; de plus, le poids de mon corps le fit incliner, de sorte que je me trouvai comme sur un cheval qui se cabre.
« Le diable t’emporte, aigle maudit ! » murmurai-je en patois picard, pour qu’il ne m’entendît pas.
Mais lui éclata de rire et dit :
« Bonsoir, Mocquet ! si tu te trouves bien là, restes-y mon garçon.
– Comment, que j’y reste ?
– Sans doute.
– D’abord, je ne m’y trouve pas bien.
– Tant pis ; mais ce n’est pas moi qui te porterai ailleurs.
– C’était donc une farce ? m’écriai-je ; eh bien, elle est jolie, votre farce !
– Non, Mocquet, ce n’est point une farce, c’est une vengeance.
– Une vengeance ? Et pourquoi vous vengez-vous de moi ? Je ne vous ai rien fait.
– Comment, tu ne m’as rien fait ? Tu as, l’année dernière, déniché mes petits sur la plus haute tour du château de Vez.
– Allons donc, j’ai déniché deux émouchets ; vous n’êtes pas un émouchet, vous.
– Oui, fais l’innocent, va !
– Monsieur l’aigle, je vous jure…
– Au revoir, Mocquet !
– Monsieur l’aigle…
– Porte-toi bien.
– Au nom du ciel !…
– Bien du plaisir. »
Et, battant des ailes, il s’envola en riant.
Je ne riais pas, moi, vous comprenez bien ; le bâton s’inclinait de plus en plus : si j’avais pu accrocher un coin de la lune, je me serais au moins assis dessus, et j’eusse été plus à mon aise ; mais je tenais le bâton à deux mains, je n’osais le lâcher d’une seule, de peur que les forces ne manquassent à l’autre, et que je ne fusse précipité.
En ce moment-là, justement, la porte de la lune s’ouvrit, criant sur ses gonds comme une porte qui depuis plus de trois mois n’a pas été graissée, et l’homme de la lune parut.
« Quel homme ? demandai-je de mon coin.
– Dame, répondit Mocquet, probablement celui qui la garde.
– Il y a donc un homme dans la lune ?
– Oh ! cela, je puis le certifier ; je l’ai vu comme je vous vois, et, de plus, il m’a parlé.
– Que t’a-t-il dit ?
– Il m’a dit : « Que fais-tu là, fainéant ?
– Comment, fainéant ? lui dis-je ; eh bien, je vous réponds qu’il y a peu d’êtres de notre espèce qui fassent une besogne pareille à celle que je fais en ce moment.
– Et à quel propos fais-tu cette besogne-là ?
– Oh ! je n’en ai pas eu le choix, » lui dis-je.
Et je lui racontai comment vous m’aviez envoyé chez le comte Charpentier, comment j’avais trouvé Berthelin, comment il m’avait invité à sa noce, comment je m’étais grisé, comment j’étais tombé dans l’Ourcq, comment de l’Ourcq j’étais passé dans la Marne, de la Marne dans la Seine, et de la Seine dans la mer. – Puis vint l’histoire de l’île, du rocher, de l’aigle ; puis je lui racontai comment ce misérable oiseau m’avait abandonné sur mon bâton comme un perroquet sur son perchoir, en me souhaitant bien du plaisir, souhait qui était loin de se réaliser ; enfin, je le suppliai de me tendre la main et de m’aider à monter sur la lune.
Mais lui, commençant par tirer sa tabatière de sa poche, l’ouvrir, y fourrer ses doigts, y puiser une prise de tabac et la renifler, secoua la tête.
« Comment ! vous secouez la tête ? m’écriai-je.
– Oui, Mocquet, je la secoue, répondit le priseur.
– Qu’est-ce que cela veut dire ?
– Cela veut dire que tu ne peux pas rester ici.
– Comment ! je ne peux pas rester ici ?
– Non ; tu vois bien que tu fais pencher la lune.
– Certainement que je le vois bien.
– Alors, tu comprends : si la lune penche encore d’un degré ou deux, tu vas renverser mon eau, qui est là dans le creux d’un rocher. Et, comme il ne pleut ici que tous les trois mois, qu’il a plu avant-hier, je serai mort de soif avant les prochaines pluies.
– Mais, aussi, m’écriai-je, je ne compte pas rester ici, vous comprenez bien. Je profiterai de la première occasion qui se présentera pour la terre.
– Il n’y a jamais d’occasion pour la terre, me répondit l’homme.
– Il n’y a jamais d’occasion ?
– Jamais…
– Comment ferai-je alors ?
– Tu lâcheras le bâton ; et, comme la terre est juste au-dessous de la lune en ce moment, dans deux ou trois heures, tu seras arrivé.
– Mais je me briserai comme verre. Allons donc !
– Quoi, allons donc ?
– Jamais.
– Jamais quoi ?
– Jamais je ne lâcherai mon bâton.
– Ah ! tu ne le lâcheras pas !
– Non, je ne le lâcherai pas.
– Eh bien, c’est ce que nous allons voir. »
L’homme de la lune, qui avait gardé sa tabatière dans sa main, la remit dans sa poche, rentra dans sa maison et en sortit cinq minutes après avec une hache.
À cette vue, je devinai son intention et je frémis de tout mon corps.
« Eh ! mon cher monsieur, lui dis-je, j’espère bien que vous n’allez pas couper mon bâton. – Mais c’est tout simplement un meurtre, un assassinat. – Ah ! vieux drôle ! ah ! vieux coquin ! ah ! vieux… »
Un craquement terrible me coupa la voix : au troisième coup de hache, le bâton s’était rompu et je tombais, mon bâton entre les jambes, avec une telle rapidité, que la voix me manqua.
Débarrassée de moi, la lune se remit d’aplomb, et je vis l’homme qui suivait des yeux ma chute à travers l’espace avec une satisfaction qu’il ne se donnait pas même la peine de cacher.
Au bout de dix minutes, à peu près, d’une chute furieuse, il me sembla entendre à mes oreilles un grand bruit d’ailes accompagné de formidables koing ! koing ! koing !
Je passais à travers une bande d’oies sauvages.
« Comment ! me dit le jars qui conduisait la troupe, c’est vous Mocquet ? »
J’avoue que cela me fit plaisir de me trouver en pays de connaissance. – Seulement, comment cette oie me connaissait-elle ? C’est ce que je n’ai jamais pu savoir.
« Ma foi, oui, répondis-je, c’est moi-même.
– Êtes-vous en bonne santé ?
– Pour le moment, cela ne va pas mal, répondis-je ; mais j’ai peur que, d’ici à peu, il n’y ait du changement.
– Sans être trop curieux, continua le jars, puis-je vous demander comment il se fait que je vous rencontre à vingt mille lieues de la lune et à soixante mille lieues de la terre ? »
Alors, je lui racontai comment vous m’aviez donné une commission pour le comte Charpentier, comment j’avais rencontré Berthelin, comment il m’avait invité à la noce, comment je m’étais grisé, comment j’étais tombé dans l’Ourcq, comment de l’Ourcq j’étais passé dans la Marne, de la Marne dans la Seine et de la Seine dans la mer. Puis vint l’histoire de l’île, du marais, du rocher, de l’aigle. – Je lui narrai comment ce misérable oiseau m’avait conduit à la lune, m’avait abandonné sur le manche de la lune, et comment l’homme de la lune, voyant que je la faisais pencher, avait craint que je ne répandisse son eau, avait pris une hache et avait coupé le bâton. – En preuve de quoi, je lui montrai le bâton que j’avais encore entre les jambes.
Peut-être me demanderez-vous comment je pouvais raconter tout cela en tombant, puisque, entraîné par mon poids, je devais tomber bien plus vite que les oies ne pouvaient voler. Mais, à ce commandement : Koing-koing-koing, qui veut dire, dans la langue des oies : Reployez vos ailes, toute la troupe avait reployé ses ailes ; n’ayant plus rien pour se soutenir, chaque oie tombait en même temps que moi, comme un gros grêlon.
« Ah ! ah ! fit le jars après m’avoir écouté avec attention, si bien que tu dégringoles ?
– Je dégringole, c’est le mot.
– Que donnerais-tu bien à celui qui te garantirait de te déposer à terre aussi doucement que sur un lit de plumes ?
– Je lui donnerais ma bénédiction d’abord, et, foi d’homme, j’y ajouterais bien un petit écu.
– Eh bien, moi, je t’y déposerai pour rien.
– Pour rien, c’est encore mieux.
– Mais à une condition, cependant.
– Laquelle ?
– Tu me jureras de ne jamais faire la chasse aux oies sauvages.
– Oh ! si ce n’est que cela, je vous le jure.
– Kouag ! » fit l’oie sauvage.
Cela veut dire : Attention !
« Nous y sommes ! répondirent les oies.
– Prenez chacune un bout du bâton dans votre bec, » commanda le jars.
Les oies obéirent.
« Là ! et maintenant, étendez les ailes. »
Les deux oies commandées étendirent les ailes, et je sentis que je m’arrêtais dans ma chute.
« Ah ! sapristi ! » m’écriai-je.
C’était la respiration qui me revenait.
Je fis une évolution sur mon bâton et je me trouvai assis de côté, comme une femme sur une bourrique. Je tenais le bâton des deux mains, et, comme de regarder en bas me donnait le vertige, le jars ordonna au reste de la bande de voler au-dessous de moi et de me faire avec son corps une espèce de tapis de pied.
Pendant toute cette conversation et toute cette opération, nous étions insensiblement descendus, et la terre, non seulement s’était refaite visible, mais m’apparaissait dans tous ses détails. Nous remontions vers le Midi, ce qui était mon chemin direct, et je revoyais successivement le Havre, Rouen, Paris.
Arrivé à Paris, je criai à mon jars, qui nous servait de guide : « Un peu à gauche, l’ami, un peu à gauche ! »
Il répéta dans sa langue : « Un peu à gauche ! » et nous obliquâmes.
J’avoue que je revis avec une grande joie Dammartin, Nanteuil, Crépy.
« Un peu à droite ! » dis-je, arrivé à cette dernière ville, et le jars prit un peu à droite.
Tout à coup, je m’aperçus que la bande, au lieu de s’abaisser, s’élevait.
« Mais c’est ici, m’écriai-je, mon ami jars, c’est ici ; descendez-moi donc ! Voilà Wualve à ma droite, voilà Haramont à ma gauche, voilà les Fossés juste au-dessous de moi. Descendez-moi donc ! descendez-moi donc ! »
Mais lui criait : « Plus haut ! haut ! »
Et, sans m’écouter, la troupe lui obéissait.
J’allongeai la main pour l’attraper ; j’avais une envie terrible de lui tordre le cou.
Il m’échappa, mais comprit parfaitement mon intention.
« Ah ! voilà comme tu es reconnaissant, Mocquet ? » me dit-il.
J’étais exaspéré.
« Mais ne vous apercevez-vous donc pas, lui dis-je, que nous nous éloignons de chez le général… pour aller où ? je n’en sais rien… au diable !
– Mocquet, dit le jars d’une voix douce, pour être une oie, on n’est pas pour cela un imbécile. N’as-tu donc pas vu ?
– Si fait, j’ai vu ; j’ai vu le château du général, j’ai vu Villers-Cotterets, et voilà que nous appuyons à droite et que je vois la Ferté-Milon, et que je vois Melun, Montargis, Moulins.
– Oui, tu as vu bien des choses ; mais tu n’as pas vu Pierre, le jardinier, qui était embusqué derrière une haie avec son fusil, et qui nous attendait pour nous canarder.
– Bah ! Pierre est un maladroit, il vous eût manquées.
– Il y a, mon cher Mocquet, chez les oies, un proverbe qui dit : « Il n’y a pires coups que les coups de maladroit. »
– Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! fis-je ; mais ou allons-nous maintenant ? Bon ! voilà que je revois la mer. Qu’est-ce que cette mer-là ?
– C’est la mer Méditerranée, que les anciens appelaient mer intérieure, parce qu’elle est entièrement enfermée dans les terres et n’a de communication avec le grand Océan que par le détroit de Gibraltar.
– Savez-vous que vous êtes fort instruite pour une oie ? lui dis-je.
– J’ai beaucoup voyagé, répondit modestement le jars.
– Mais enfin, où allons-nous ?
– Nous allons au lac Tchad.
– Où est cela, le lac Tchad ?
– Au centre de l’Afrique.
– Comment, au centre de l’Afrique ? dans le pays des nègres ?
– Justement.
– Mais je n’y ai point affaire, moi ; je n’y veux pas aller. Halte-là ! halte ! Tenez, voilà justement un bâtiment qui va entrer à Marseille ; descendez moi sur le bâtiment, descendez-moi vite.
– Je ne puis te descendre tout à fait, tu sais bien que partout où est l’homme nous courons un danger.
– Eh bien, approchez-vous le plus possible, je me laisserai tomber.
– Libre à toi.
– C’est bien heureux. Là, je crois que j’y suis.
– Non, pas encore.
– Et maintenant ?
– Pas encore.
– D’ici, je tomberai juste sur le pont.
– D’ici, tu tomberas à la mer.
– Et d’ici ?
– Tu y es ; mais ne perds pas de temps. Il passe, – il sera passé. Bon voyage ! »
En effet, j’avais lâché le bâton, mais une seconde trop tard. Au lieu de tomber sur le bâtiment, je tombai dans son sillage.
Comme je tombais d’une centaine de pieds de haut, j’allai jusqu’au fond de la mer. Heureusement, j’avais fait provision d’air ; je retins ma respiration, et je revins à la surface.
On m’avait vu tomber du bâtiment, et une barque m’attendait avec quatre rameurs et un contremaître.
Oh ! général, je ne saurais vous dire ma satisfaction quand je sentis une main d’homme au lieu d’une patte d’oie, et quand je me vis porté sur un bâtiment au lieu de voyager à cheval sur le dos d’un aigle, ou assis sur un bâton porté par des oies.
Deux heures après, nous étions à Marseille.
Je courus à la malle-poste : par chance, il restait une place avec le conducteur ; je la retins, et me voilà !
Maintenant, général ; pardon du retard ; mais vous conviendrez qu’il ne fallait pas moins de huit jours pour aller du port aux Perches au Havre, du Havre à l’île du Marais, de l’île du Marais à la Lune, de la Lune à la Méditerranée, de la Méditerranée à Marseille et de Marseille à ici.
Voici la réponse du comte Charpentier, général. »
Et Mocquet tendit une lettre à mon père.
*
Mocquet a toujours cru qu’il avait été dans la lune. On a eu beau lui soutenir qu’il n’avait pas quitté son lit et avait eu le cauchemar, il soutint, lui, qu’il avait bel et bien fait le voyage que je viens de raconter.
Mocquet me prit en grande amitié, surtout parce que j’étais le seul qui ne lui rît pas au nez quand il parlait de l’aigle vindicatif, de l’homme de la lune et du jars savant.
Je ne lui riais pas au nez, parce que je croyais fermement qu’il avait fait le voyage de la lune, et que je ne regrettais qu’une chose : c’était de ne l’avoir pas fait avec lui.
« Mais soyez tranquille, me disait Mocquet, si j’y retourne, je vous prendrai avec moi et nous irons ensemble. »
Mocquet est mort sans y retourner.
Maintenant, y a-t-il quelqu’un qui cherche un compagnon de voyage pour aller dans la lune ?
Me voilà.
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(Alexandre Dumas, in Le Monte-Cristo, journal hebdomadaire de romans, d’histoires, de voyages et de poésie, publié et rédigé par Alexandre Dumas seul, première année, n° 25, jeudi 8 octobre 1857 ; « Un Voyage à la lune » a été repris en suite dans le tome I des Causeries, Bruxelles : Office de publicité ; Leipzig : Alphonse Durr, 1857 [édition autorisée pour la Belgique et l’étranger, interdite pour la France], puis Paris : Michel Lévy frères, 1860)
Je rentrais à Ermenonville. Une quinzaine de blondines, à l’entrée du village, se pressaient devant le porche de la maison de Robert Burnand. Ah ! j’y suis : les chœurs de dimanche, les petites Gérard de Nerval ! Elles viennent répéter leurs chansons, les chansons du pays, que le pauvre fol a tant chéries, flore mélodieuse dont il a le premier parfumé son herbier. Pour un jour, tout cela revivra : cette aimable fête villageoise, le bouquet du Jeu de l’arc, le cortège sur l’étang, cette pompe agreste de la vieille France, tout ressuscitera dans un décor à la Jean-Jacques, dans le parc délicieux du marquis de Girardin, grâce aux jeunes seigneurs du lieu, le prince et la princesse Léon Radziwill.
Gérard serait heureux : il se retrouverait chez lui. Tout a si peu changé ici ! Même les fillettes que voilà, n’y reconnaîtrait-il pas ses Jeannettes, ses Fanchettes, sa Louise et sa Célénie, « la petite Velléda du vieux pays des Sylvanectes, » aussi rieuses et aussi fraîches que la Thève et la Nonette, sous les herbes desquelles il poursuivait les écrevisses ? Il dirait qu’elles sont toujours aussi jolies. Il n’y manquera même pas une comédienne de Paris, comme il convient pour célébrer la mémoire du chimérique amant de Jenny Colon, et pour représenter, à côté de la Sylvie, la capricieuse Aurélia.
*
Quelqu’un sera pourtant fâché de cette fête : c’est, hélas ! notre ami M. Marcel Boulenger. Il n’aime pas la Sylvie de Gérard de Nerval. Il a la sienne, et il soutient naturellement que c’est la vraie. Que peut une petite paysanne contre la fière Orsini, duchesse de Montmorency, chantée par Théophile de Viau sous les ombrages de Chantilly ? Ce qui complique la situation, c’est que son frère, Jacques, tient pour la « concurrence. » On verra les deux frères, chacun à la tête de sa troupe, défendre les droits des deux Sylvies. Ce drame consterne nos forêts.
Pour moi, je n’en dirai rien. Je ne suis pas bien sûr de l’existence réelle de la Sylvie de Gérard. La petite dentellière de Loisy ou plutôt de Mortefontaine, sœur du frère de lait du poète et sa camarade d’enfance, est-elle autre chose qu’une image ? Je sais bien que Gérard est du nombre des écrivains dont la vie tient à leurs ouvrages. Mais il était peu exigeant en fait de réalité. Il demandait si peu aux femmes, cet amoureux de la nuée ! Je pense que ce nom gracieux de Sylvie, illustré, il le savait bien, par le bosquet de Chantilly, n’est qu’un nom littéraire, le nom qu’il lui fallait pour nommer ses souvenirs, les lointaines impressions de son adolescence, et ce qui se condensait pour lui, en forme de femme, sur la cime de ses forêts natales, lorsqu’il y revenait à la veille de mourir, et regardait le roux automne ouater l’horizon de songes et de vapeurs.
*
Mais à quoi bon cette vaine querelle ? Qu’importent ici les rangs, les titres ? Il ne s’agit que de poésie.
Et Gérard de Nerval est un charmant poète. Je laisse la triste aventure qui l’a rendu célèbre, et la noire inquiétude qui fut le tourment de sa vie. Je laisse son roman, ses amours, ses voyages, l’Allemagne, l’Orient, et son illuminisme, et jusqu’aux sonnets sibyllins des Chimères, ancêtres des vers de Mallarmé et de Paul Valéry. En réalité, ce vagabond, ce bohème de Gérard n’est qu’un aimable genius loci. Il a écrit un jour quelques pages de souvenirs, quelques cahiers d’impressions à peine arrangés en Nouvelles ; c’est toute sa gloire. Il a dit là les délices de son Valois.
Sans doute, on reproche bien injustement aux romantiques l’amour de l’exotisme. Je n’oublie pas le Hugo de la Fête chez Thérèse, pour ne rien dire de Corot. Mais, tout de même, ce romantisme, pour rompre avec les anciens cadres, a peut-être abusé de la convention des pays pittoresques. Gérard, plus tôt las que les autres, est rentré plus vite au foyer. Il a dit plus doucement le charme de son village. C’est dans les trois ou quatre dernières années de sa courte vie, lorsqu’il eut fait le tour du monde romantique, qu’il revient chercher le repos dans le coin de province où le destin l’avait fait naître ; malade et poursuivi déjà par les furies, il retournait vers le monde heureux de son enfance, et venait demander la paix à la terre maternelle.

C’est alors, dans ses courses qui ne dépassaient plus un rayon de quelques lieues, vers Dammartin, Meaux, Ver, Eve, Othis, Senlis, parmi ces collines boisées qui font autour de Paris une ceinture verdoyante ; c’est dans ce doux pays compris entre les lentes ondes de l’Oise, de la Marne et de l’Aisne, île paisible, île souriante portée entre les bras des rivières rêveuses, et où « pendant plus de mille ans a battu le cœur de la France » ; c’est dans cette contrée aqueuse, où hésitent les nuages et les eaux indécises, pleine de lueurs d’étangs et de miroitements de fées ; contrée secrète, royaume des bois et des bruyères, domaine de la dryade et de la menthe sauvage, où brame le cerf et où glisse le vol gris et muet du héron, c’est là que le malheureux, quelquefois, vint fuir son agonie et retrouver pour un moment le bienfait de l’enfance et l’illusion du passé.
Un autre, un malade comme lui, cœur profondément ulcéré, était venu déjà demander un dernier refuge à la petite Clarens du parc d’Ermenonville et aux solitudes du Désert. À chaque pas, Gérard retrouvait dans ces bois l’ombre souffrante de Jean-Jacques. Qui se douterait sans eux qu’à dix lieues de Paris s’étendît cette nappe d’ombrage et de silence ? Tout le monde connaît la beauté de la campagne romaine et célèbre la grâce de la campagne de Londres. À Paris, on n’accorde guère que la guinguette et la banlieue. On ne sait pas encore assez que Paris a aussi sa « nature » et sa poésie. Ou plutôt, on l’a oublié. Gérard nous en fait souvenir.
C’est le pays de la mesure et de la demi-teinte, le pays de la ligne sobre et de la lumière vaporeuse, où le jour plus fin qu’ailleurs enveloppe les lointains d’une atmosphère grisâtre ; pays de bonhomie et de politesse immémoriales, point farouche, mais pudique ; sans effets violents ; pays de la nuance plutôt que du contraste. Chacun y salue l’étranger ; partout des traces d’une longue culture, un dolmen, un vieux camp romain, une ruine féodale debout sur son coteau comme une sentinelle opiniâtre, les restes d’une abbaye au fond d’une vallée, un clocher pointant dans les brumes, un château d’autrefois parlant de chasses fastueuses et d’aventures galantes. Tout raconte ici une histoire d’infini raffinement et de civilisation. Le Moyen-Âge y a laissé des lambeaux de son armure et des arceaux de ses cloîtres ; la Renaissance y a semé ses ornements fleuris, et le dix-huitième siècle, ses tombeaux et ses colonnes rustiques, les jouets saugrenus de son idylle et de sa philosophie. Et tout autour, le mystère de la forêt sans âge.
Nulle part au monde un mélange plus complexe de la nature et de l’art, du cœur et de la raison : rien de comparable à cet extrait de France qui s’appelle le Valois. C’est le pays aux yeux clairs et au tendre sourire, qu’il faudrait choisir pour y élever une statue de la Muse dans le temple de la Sagesse ; le pays de Racine et de La Fontaine, des Rêveries de Rousseau et de L’Embarquement pour Cythère ; et il y a de tout cela dans le charme inimitable de la prose de Gérard. C’est la nymphe de Jean Goujon, voilée et pourtant transparente ; c’est l’Attique reparue dans nos brumes délicates, ayant aux lèvres la chanson où l’on reconnaît la patrie.
*
Voilà ce que Gérard apprit de la petite fille dont il a fait Sylvie. Voilà ce que rechercheront aujourd’hui les pèlerins d’Ermenonville, qui referont sur ses pas, à travers les forêts du Valois, le voyage de Senlis.
Dans ce pays plein de souvenirs, où soupirent des vers du Tasse et frémissent des accents de La Nouvelle Héloïse, où flottent des fantômes romanesques pareils aux ombres errantes sous les myrtes de Virgile, ne vous étonnez pas si vous en rencontrez de plus jeunes ; moins pâles que les premières, en costumes de 1830, peut-être les verrez-vous former les rondes légères de la ballade romantique sur les prairies étoilées d’anémones ; elles s’appellent Adrienne, Angélique, Aurélie, Octavie ; le poète poursuit ces images, elles fuient ; il s’élance pour embrasser ces formes diverses d’un même amour. Non loin d’elles, assise à l’écart et murmurant un vieil air du pays, brodant de ses doigts agiles le tulle de la noire dentelle, une blonde paysanne attend, attend toujours le retour du volage : elle a l’air d’une sœur plutôt que d’une amante. Image du foyer, des tendresses domestiques, elle ressemble à l’ange patient du bonheur.
Ainsi s’ajoute une nouvelle page à la légende de cette contrée. Aux vieux apôtres de la Gaule, Saint Loup et Saint Rieul, qui parlait aux grenouilles, aux rois et aux princesses, Henri IV, Gabrielle, aux rêveurs, aux poètes, se joint désormais la figure de Gérard et de Sylvie. Ici demeure tout ce qui reste de son charmant génie. Son âme y est mêlée à l’air qu’on y respire. Ne cherchez rien de lui dans la dépouille lugubre qui pend à la grille de l’égout de la Vieille-Lanterne. La part immortelle de lui-même est venue se rattacher à sa fidèle Sylvie. Parfois vous croirez la reconnaître dans le vol neigeux d’un couple de cygnes qui s’élève au-dessus des étangs de Chaalis.
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(Louis Gillet, in Le Gaulois, journal de la défense sociale et de la réconciliation nationale, cinquante-septième année, troisième série, n° 16349, dimanche 9 juillet 1922. Louis Janmot, « Rayons de soleil » [Le Poème de l’Âme 13], huile sur toile, 1854 ; frontispice de Sylvie par Paul-Émile Colin, Bourg-la-Reine : Chez l’auteur, 1946 ; illustration en taille-douce de Paul-Émile Bécat pour Sylvie, Paris : Les Heures Claires, 1949)
Pour L.-W. Hawkins.
Un soir que son logis s’emplissait de ténèbres,
Las de la terre hostile et de l’homme méchant,
Gérard quitta, pour fuir vers le soleil couchant,
Ses livres familiers pleins de phrases funèbres.
Avec le soleil mort s’éteignait sa vigueur ;
C’était le dernier soir et la suprême épreuve…
La nuit tombait du ciel comme un voile de veuve
Et la foule en criant rudoyait sa douleur.
Alors il regarda si l’Esprit du Voyage
À l’horizon noirci lui faisait signe encor :
L’ombre seule y veillait tandis qu’un astre d’or
Dans la Seine grisâtre endormait son image.
Mais, pour bercer son mal, un instant consolé,
De ses magiques doigts, sur le décor nocturne,
Le Rêve fit surgir à son œil taciturne
Des îlots de parfums sous un ciel étoilé.
Il vit la terre heureuse où vécut la déesse
Fille de l’Océan et Mère de l’Amour,
Et, comme un blanc bouquet sous les feux d’un beau jour,
Tout le groupe adoré des îles de la Grèce.
Malgré la brume épaisse et le vent de l’hiver,
Le songeur enivré revoit son Italie
Et, joyeuse, étalant sa chantante folie,
Naples qui rit aux bruits des rires de la mer.
Mais l’Ombre, de nouveau, ressaisit son empire
Et, de ces rêves morts qu’il voulut évoquer,
Un seul lui demeura, lui disant d’embarquer
Pour ce ciel dont la nuit lui voilait le sourire.
Ah ! plus rien ne chantait… et le morne dégoût
Le guida pas à pas vers l’affreuse ruelle
Où, rêvant aux beautés que l’inconnu recèle,
Il accrocha sa corde aux barreaux d’un égout.
Dans le silence noir s’éteint son dernier râle,
Aucune âme ne lève un pan de son rideau,
Sur le pavé boueux sautille un vieux corbeau,
Une lanterne, au loin, tremblote, sépulcrale…
D’un bouge dont le vice avait usé le seuil
Sortaient d’impurs refrains raillant son agonie,
Mais, déjà, préludant à son Épiphanie,
Des Séraphins pleuraient sur ses cheveux en deuil…
Et, déliant son âme avec des mains de mères,
Des Anges blancs venus des Cieux Spirituels
Lui montrèrent du doigt, ouvrant ses yeux réels,
Prêtes pour son départ, les croupes des Chimères.
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(Charles Grolleau [sous le pseudonyme de Karle Gynka], in L’Initiation, revue philosophique des Hautes Études, volume 26, huitième année, n° 4, janvier 1895 ; ce poème a été repris sous son vrai nom dans le recueil Reliquiæ, Paris : Charles Carrington,1904 ; seconde édition corrigée et augmentée, Paris : Georges Crès & Cie, 1914. Lithographie de Gustave Doré, « La Rue de la Vieille-Lanterne, » dite aussi : « Allégorie sur la mort de Gérard de Nerval, » 1855)
« Monsieur, reprit l’inspecteur, je ne m’étonne plus que d’une chose. Vous avez ouvert deux ou trois volumes de votre bibliothèque, et il m’a semblé que c’étaient des cahiers de papier blanc ?
– En effet, Monsieur. L’écriture ou les caractères d’imprimerie sont des obstacles à la pensée.
– Mais pourquoi, sur le dos de ces volumes, des mots, des titres que ne justifie pas le contenu, puisqu’il n’y en a pas ? Dieu, Humanité, Matière, Esprit, le Beau, le Bien, le Juste, le Vrai…
– Monsieur, répondit en se levant l’homme du vieux moulin, c’est que tout cela ne peut se trouver que dans une bibliothèque de papier blanc. »
(Aurélien Scholl, « Le Solitaire, » 1898)
Comme John Bedot ou Maurice Griveau, Albert Lhermite fait partie de ces auteurs oubliés dont la réputation posthume ne repose que sur une seule œuvre littéraire. Albert Lhermite, – de son véritable nom Albert Dupuis (1817-1885), – a été « redécouvert » par la New-Yorkaise Julia Pryzbos, enseignante spécialiste de la littérature française du XIXème siècle ; son recueil Un Sceptique s’il vous plaît, publié fin 1861 chez Lévy frères dans la « Bibliothèque des voyageurs, » a été réédité en 1996 chez José Corti, dans la « Collection romantique » (n° 62). Le recueil original est quasiment introuvable ; contrairement à ce qu’en ont conclu hâtivement certains chroniqueurs contemporains, ce n’est sans doute pas parce que l’ouvrage n’a rencontré aucun succès à parution, mais plus vraisemblablement parce qu’il s’agissait d’une édition à compte d’auteur, à tirage confidentiel et diffusion restreinte, l’auteur ayant certainement acheté une bonne partie du stock pour la distribuer à ses amis. La pratique a été courante chez bon nombre d’éditeurs dès le début du XIXe siècle, et Lévy n’a pas fait exception à la règle.
S’il peut sembler excessif de faire d’Albert Lhermite « un chaînon manquant dans la grande famille littéraire qui va de Laurence Sterne à Calvino ou de Borges à Perec, » il n’en demeure pas moins que son recueil s’inscrit dans la tradition des contes voltairiens, et qu’il se double d’une réflexion originale sur l’art et le statut de la création artistique. Cette interrogation sur les rapports de l’artiste et de son œuvre traverse d’ailleurs l’ensemble des écrits d’Albert Dupuis ; le lecteur pourra s’en convaincre en lisant les quelques textes inédits de l’auteur que nous ferons paraître prochainement dans la Porte ouverte. En attendant, nous vous invitons à redécouvrir cette « Bibliothèque de papier blanc, » ainsi que le plagiat qu’en a tiré Aurélien Scholl sous le titre « Le Solitaire, » et qui était jusqu’à présent passé inaperçu.
MONSIEUR N
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DUPUIS (Albert), littérateur, né à Arras le 2 mars 1817, fit ses études au collège de Lille, et reçut son diplôme d’avocat à Paris le 10 août 1839. Sa santé lui interdisant la carrière du barreau, il revint se fixer à Lille (1841), et s’adonna exclusivement à l’étude et à la littérature. Sous la République, de 1848 à 1850, il occupa les fonctions de juge-de-paix à Lille ; plus tard il accepta le poste de chef du contentieux près de la Compagnie d’assurance le Nord. Admis en 1848 à la Société des sciences et arts, il a publié dans les Mémoires de cette Académie de nombreux travaux, entre autres : Notice sur la vie, les doctrines et les écrits d’Alain de Lille (1849 et 1858) ; Antoinette Bourignon (1853) ; l’Enseignement de la philosophie à Lille (1856) ; Études sur quelques philosophes scholastiques lillois (1858) ; l’Ambassade d’Auger de Bousbecques en Turquie (1862), etc. M. Dupuis a, sous différents pseudonymes, collaboré à la plupart des journaux lillois : l’Artiste, l’Écho du Nord, Lille-Artiste, l’Écho populaire, la Revue du mois, l’Abeille lilloise, la Revue du Nord, etc. Enfin, sous le nom de Lhermite, il a publié chez Michel Lévy (Paris, 1862), un charmant recueil de contes philosophiques intitulé Un Sceptique s’il vous plaît.
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(Hippolyte Verly, Essai de biographie lilloise contemporaine : 1800-1869, augmenté d’un supplément et accompagné de notes historiques et bibliographiques, Lille : Leleu libraire, 1869)
LA BIBLIOTHÈQUE DE PAPIER BLANC
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Un jeune homme avait dévoué sa vie entière à la recherche du basilic, cet animal étrange dont les propriétés sont si merveilleuses. Il avait parcouru le monde entier : plus d’une fois il avait cru saisir ce qu’il convoitait ; mais les passants auxquels il montrait sa trouvaille n’y voyaient qu’une couleuvre, un lézard ou quelque gros limaçon.
Fatigué, vieilli, découragé, il se maria et obtint la place d’administrateur des forêts du pays désert. C’était une contrée où ne se trouvaient que des rochers arides et des marécages couverts de bois épais. Pourtant le seigneur auquel elle appartenait y entretenait des bûcherons et un administrateur chargé de veiller à la coupe des bois.
Une pareille solitude convenait bien à un homme dégoûté du monde. Cependant notre chercheur était à peine arrivé de quelques jours dans cette résidence, lorsque sa femme lui fit remarquer sur un rocher voisin un château à demi ruiné, mais qui semblait encore habité.
« Rassure-toi, dit-elle aussitôt, je me suis informée et je sais que là demeure un vieil original qui se promène toujours seul, ne parle à qui que ce soit, et ne peut troubler en rien ta retraite. »
Un jour, l’administrateur venait d’inspecter une clairière, lorsqu’il entendit des cris qui le firent frémir ; c’était le nom de son enfant prononcé par sa femme, d’une voix que l’angoisse entrecoupait. Il vit aussitôt paraître cette pauvre mère, les vêtements et les cheveux dérangés par la course, le visage contracté ; elle vint tomber dans les bras de son mari en criant :
« L’enfant ! l’enfant !
– Eh bien, où est la petite ?
– Perdue, depuis deux heures. »
Aussitôt les bûcherons furent organisés en bandes ; on battit le bois longtemps, mais sans résultat. Enfin, brisé d’émotions et de peines, le père sondait une mare du voisinage, quand il vit sur le bord sa petite fille, qui revenait en chantant, un gros bouquet dans une main, un panier de pêches dans l’autre.
Oh ! comme il la saisit et courut vite la porter à sa mère ! Combien de doux baisers reçut l’enfant ! de quels linges moelleux on sécha son corps ! dans quel bon petit lit on voulut qu’elle reposât ! Après quelques heures de ces tendresses, on se demanda si on n’aurait pas bien fait de la gronder et de la mettre en pénitence.
« Mais, malheureuse enfant, qu’as-tu donc fait pour nous causer tant de chagrin ?
– J’ai été chez le maître du château là-haut.
– Pourquoi y être allée ? te l’avait-on permis ?
– Ah ! voilà. En cueillant des mûres, j’ai senti la terre s’enfoncer et je suis tombée jusqu’aux genoux dans les marais. J’ai crié fort. Ce monsieur est accouru ; il m’a retirée de la vase, m’a conduite chez lui, a fait un grand feu pour me sécher ; et, pendant ce temps, voulant m’amuser, il m’a lu une belle histoire. Je vais vous la raconter. Puis il m’a donné des fleurs, des pêches, et m’a montré la route qu’il fallait suivre pour revenir ici. Écoutez l’histoire :
– Non, dors, repose-toi, petite.
– Écoutez-moi, ensuite je dormirai.
– Bien sûr ?
– Bien sûr.
– Raconte alors ce que tu as entendu. »
I
LE BEAU
« Il y avait une fois une petite fille qui était bien gentille, un peu coquette, mais bien bonne et bien sage. Seulement, elle ne pouvait supporter la vue des bêtes laides et les écrasait. Elle était assise un jour sous un cerisier quand elle vit descendre des branches les plus hautes un fil auquel pendait une grosse araignée grise. Elle voulut la saisir et la tuer, mais elle se sentit la main retenue ; elle essaya d’allonger l’autre bras sans réussir ; elle chercha à se lever, ses jambes étaient tenues de même ; elle se vit alors tout entière prise dans une toile grande et solide. Elle eut peur, mais tout à coup elle s’aperçut que ses membres s’amincissaient, s’amincissaient, et qu’elle pouvait courir légèrement le long de ces fils. Elle se trouva portée sur des jambes si menues, que les danseuses ont de gros poteaux en comparaison. Un duvet délicat couvrait tout son corps et ses yeux pénétraient dans les plus petits détails de toutes choses. Elle s’admirait elle-même, lorsqu’elle sentit un frémissement dans sa toile ; elle descendit pour mieux voir, et elle recula effrayée en regardant un monstre qui la menaçait. C’était un enfant sans doute, mais tel que les araignées doivent le voir. Des touffes énormes de fils gros comme cent ou mille de ceux que filent les insectes s’entassaient au-dessus d’une peau écailleuse et grossière ; des yeux si gros, qu’ils semblaient des buttes quand ils étaient fermés, des mares quand ils étaient ouverts ; de larges trous dans le visage, voilà ce qu’elle vit, et elle en eut si grand-peur, qu’elle remonta bien vite le long de son fil. Mais celui-ci semblait se prolonger toujours. Elle interrogea une feuille du cerisier : « Petite feuille, petite feuille, savez-vous où est le bout de mon fil ? – Il est, je crois, à ce nuage blanc qui pend sur nous. » Elle monta encore : « Beau nuage, beau nuage, savez-vous où est le bout de mon fil ? – Il est, je crois, dans le soleil qui brille sur le monde entier. » Elle alla jusque-là : « Soleil, soleil, ami des enfants, sais-tu où est le bout de mon fil ? – Il pend, je crois, au firmament. » Elle s’éleva vers le firmament. Là, elle entendit une voix forte qui lui dit : « C’est ici que se fait tout ce qui est dans le monde. Tu as été petite fille et araignée. Sous laquelle de ces deux formes veux-tu retourner sur la terre ? » Elle se mit à pleurer, car elle se rappelait qu’étant petite fille elle avait trouvé l’araignée bien laide, et, étant araignée, la petite fille bien affreuse, mais aussi qu’elle s’était crue bien jolie sous l’une et l’autre forme. Elle ne savait pas se décider. C’est pourquoi elle pleurait.
Tout à coup elle se retrouva sous le cerisier, dans sa jolie toilette et avec son doux sourire d’enfant. Elle admira la belle campagne qui l’entourait, mais elle aperçut encore devant elle l’araignée qui tissait. Elle ferma les yeux et n’en rouvrit qu’un en clignant la paupière pour voir si la vilaine bête était toujours là. Mais quel changement ! Les beautés qu’elle avait vues tout à l’heure étaient disparues, et de nouvelles, mille fois plus petites, plus fines et plus délicates, les avaient remplacées. Elle sut alors que, par un don du bon Dieu, l’un de ses yeux était celui d’une petite fille, l’autre celui d’une araignée. »
– Et ce monsieur a dit qu’on était bien heureux d’avoir ainsi des yeux pour tout voir et tout admirer, ce qui est grand et ce qui est petit, ce qui plaît à l’un et ce qui plaît à l’autre. Il m’a promis, si j’étais bien sage, de m’en donner de pareils.
– Des yeux ?
– Oui, maman, des yeux.
– Et ton histoire est finie ?
– Oui, papa.
– Eh bien, dors à présent.
– Mais, dites-moi, pourquoi ce monsieur lisait-il tout cela sur du papier blanc ?
– Rêves-tu déjà ?
– Non, je vous l’assure. Il lisait sur du papier blanc, et, de temps en temps, il m’en montrait une feuille, comme si c’eût été une image :
– Vois-tu cette araignée, cet arbre, ce nuage, cette étoile ? me disait-il.
Et, à force de regarder, je croyais voir comme il le voulait.
– Maintenant il n’y a plus rien à regarder ; ferme les yeux et dors. »
Le lendemain, l’administrateur des forêts recommanda à sa femme d’aller remercier le maître du château voisin.
« Et tu me laisses aller seule chez un inconnu ? dit-elle.
– La petite a assuré qu’il était si vieux !
– Mais la politesse ?
– Je veux rester dans ma solitude. »
Ce disant, il partit. Cependant, en rentrant le soir, il s’informa avec intérêt du voisin.
« Il est très cérémonieux et froid, mais gai et singulier quand il se livre. Imagine-toi que, poussée par la curiosité, je lui ai demandé qu’il me montrât le livre dans lequel il avait fait la lecture à ma fille. C’est vraiment du papier blanc.
– Réellement ?
– Oui. Intriguée par cette première circonstance, je l’ai supplié de me lire quelque passage. Il m’a conduite alors dans sa bibliothèque pour y prendre, a-t-il dit, quelque ouvrage qui ne fût pas à l’usage des enfants. Là, j’ai vu sur des rayons de nombreux cahiers de papier blanc, enveloppés les uns dans des peaux d’animaux, les autres dans des coupons de soie ou de velours, des fourrures, des écorces d’arbres, de larges feuilles ou même des casiers de métal, d’ivoire, d’albâtre, de nacre et de mille autres matières précieuses. Chaque couverture porte pour étiquette un fruit, une fleur, une perle, un morceau des choses les plus diverses. Ainsi, pour moi qui lui avais demandé un récit à faire peur, il a pris un cahier enveloppé dans une branche de ciguë et marqué d’une goutte de sang.
– Et il a lu dans ce papier blanc ?
– Il a lu dans ce papier blanc.
– Peux-tu te rappeler ce que tu as écouté ainsi ?
– À peu près.
– Dis-le-moi, je te prie. »
II
LE BIEN
Le comte d’Hur, seigneur des bords du Rhin, avait la mie la plus accomplie qui se pût trouver. Douceur, charité, dévouement, toutes ces vertus étaient en elle au plus haut degré, et, sauf la haine vigoureuse que les grandes âmes ont contre les méchants, elle ne portait en son cœur que de bons sentiments. Elle avait dix-sept ans lorsqu’elle entreprit un pèlerinage afin d’obtenir du ciel la guérison de sa grand-mère. En route, elle fut arrêtée par des brigands qui égorgèrent sa suite et conduisirent leur captive devant leur chef. C’était un homme de vigoureuse nature, de mâle et beau visage, mais dont les yeux peignaient la cruauté. Cependant la fille du seigneur parut lui faire une vive impression. Il ordonna qu’elle fût enfermée dans la meilleure chambre du donjon, et on le vit tout le jour rôder autour de cette prison dans laquelle il fit porter les plus belles dépouilles provenant des pillages de sa bande. Le soir même, il revint près de la jeune fille, la trouva agenouillée, en prières, attendit qu’elle se fût levée, et, lui parlant avec douceur, l’autorisa à se promener partout où elle le jugerait bon, à disposer, suivant sa fantaisie, des hommes et des choses qui l’entouraient.
« Vous serez donc aussi libre ici que dans le château de votre père, ajouta-t-il ; seulement, si vous vous absentiez plus d’une heure, je me couperais la gorge avec ce même poignard qui a toujours tenu fidèlement les promesses de grâce ou les menaces de mort dont il a été pris à témoin. »
Sur ces mots, il se retira.
Le plan du brigand était on ne peut mieux concerté. Il avait sainement jugé le caractère de sa captive. Timide comme elle était, elle ne pouvait songer à fuir en mettant à sa poursuite une troupe qui lui eût attribué la perte de son chef. Elle pouvait encore moins se décider à se regarder comme la cause d’une mort sans repentir, d’un suicide !
Elle passa dans le donjon quelques jours, entourée de respects, mais l’âme agitée d’inquiétudes quand elle se demandait quelle conduite elle devait tenir.
Une semaine plus tard, des envoyés du seigneur d’Hur se présentèrent, chargés de traiter de la rançon.
« Je n’en veux aucune, dit le chef de brigands ; la fille de votre maître est libre et peut partir à l’heure même, si elle le veut. »
Ce disant, il se tenait le poignard sur la gorge d’un air si déterminé, qu’on ne pouvait douter de sa résolution.
La jeune fille demanda quelque temps pour réfléchir et pour s’entretenir avec les envoyés de son père. Cependant elle se retira seule et passa toute la nuit en méditations et en prières. Aux premières lueurs du matin elle fit appeler le chef.
« Vous m’aimez ? lui dit-elle.
– Vous devez le savoir, répondit-il. Une femme traitée, dans une troupe d’hommes armés, et surtout dans la mienne, comme vous l’avez été ici, ne peut pas douter de son pouvoir.
– Si le prêtre du bourg voisin nous unissait, me seriez-vous fidèle ? Apporteriez-vous dans ce mariage la résolution, la constance de volonté, le dédain des obstacles intérieurs et extérieurs que vous avez si souvent montrés ?
– Je vous le jure sur ce poignard.
– Eh bien, conduisez-moi devant ce prêtre… Vous hésitez ?
– J’hésite, en effet. Vous, pure et estimée, vous, la fille du comte le plus vénéré de l’Allemagne, vous dont la main a été demandée par des ducs et des princes, vous vous décidez à épouser le bandit le plus redouté de l’Europe, et cela sans amour, je le sais bien. Mais vous vous êtes dit : « Je l’arracherai à ses crimes, je lutterai contre son entourage, ses habitudes et ses passions ; je le ramènerai au bien. On pendra les siens, j’obtiendrai sa grâce et le ferai seigneur de quelque château fort en nos contrées. » En fuyant, vous causiez la perte de mon corps et de mon âme ; en restant, vous exposiez à des périls inconnus votre existence et votre honneur. Entre ces deux partis, vous en avez découvert un troisième. Il vous a séduit par une apparence de vertu et vous avez peut-être pensé que, dans le ciel, ma conversion vous serait plus comptée que les grandeurs auxquelles vous étiez appelée en ce monde. Je vous ai devinée, n’est-il pas vrai ? Eh bien, vous vous êtes trompée. Votre entreprise est impossible, insensée et même sacrilège !
– Oh ! taisez-vous.
– Non, je l’ai dit : sacrilège. De quel droit venez-vous m’arrêter dans la mission que Dieu m’a imposée ? N’est-ce pas lui qui a mis dans mes veines ce sang abondant, chaud, impétueux qui empourpre mon visage et enflamme mon cerveau ? Cet esprit inflexible et que rien n’arrête, ces instincts de cruauté et de destruction qui se sont manifestés chez moi dès l’enfance, en suis-je l’auteur ? Vous me direz de les étouffer ; mais la nature qui me les a donnés m’inspire de les conserver, de les laisser grandir pour faire honneur à son œuvre. Vous voudriez me persuader follement que le Tout-Puissant crée des instruments de ses colères et de ses vengeances, leur donne toutes les qualités du corps et de l’âme nécessaires pour accomplir leur terrible emploi, et ensuite qu’il les punit d’avoir mené à fin l’œuvre à laquelle il les avait spécialement destinés ? Oh ! cela, vous ne me le persuaderez pas, jamais, jamais ! Si j’avais été Attila, j’aurais comme lui ravagé le monde, écrasé l’humanité, détruit ses ouvrages, effacé sa trace en maint endroit ; puis j’aurais comparu sans crainte devant mon juge éternel et lui aurais dit fièrement : « Es-tu content de ton fléau ? »
Car c’est ainsi que vous-même l’avez nommé : le fléau de Dieu, consacrant par ce mot historique la mission divine du géant dévastateur. Ah ! quand vous voyez apparaître un de ces fléaux : la peste, la famine, la guerre, les persécutions, les barbares, vos esprits s égarent, et, au lieu de vous incliner devant des lois que vous ne pouvez connaître, vous cherchez à vous expliquer ces souffrances, vous alléguez l’avertissement, l’épreuve, le châtiment, que sais-je ? J’ai brûlé dans un couvent un bâtiment où se trouvaient mille et mille volumes contenant ces billevesées, travaux énormes destinés à justifier Dieu devant vos étroites intelligences, devant vos mesquins préjugés.
Croyez-le bien, ces sottes distinctions n’existent point pour celui qui nous voit de si haut ; elles n’existaient pas non plus pour l’homme avant qu’Ève notre mère goûtât du fruit défendu, avant qu’elle eût acquis la funeste science du bien et du mal, comme disent vos saintes légendes.
Tout ce que Dieu a fait, préparé ou permis est bien. Si donc, jeune fille, vous voulez vous unir à moi, n’entravez pas ma mission. »
Malgré cette terrible profession de foi, la jeune comtesse conserva-t-elle ses espérances et ses illusions ? Il faut le croire, puisqu’elle alla au bourg voisin épouser le brigand. Mais, au retour, elle tomba dans un parti des gardes de l’empereur ; son mari fut tué et elle se trouva veuve en même temps qu’épouse.
Sa vie fut consacrée au dévouement comme l’avait été sa jeunesse ; mais toute haine, même contre le méchant, était sortie de son cœur. »
« Et c’est là ce qu’il a lu dans un papier blanc ?
– Oui, mon ami.
– C’est étrange !
– Que ne vas-tu trouver ce monsieur ? Il désire beaucoup causer avec toi.
– Hum ! »
Le jour suivant, au lieu de se trouver dans la partie du bois qu’il avait désignée au travail des bûcherons, l’administrateur alla, par pure distraction, vers le vieux château. Il y entra.
Le maître vint au-devant de lui et l’accueillit si cordialement, que l’intimité s’établit bientôt entre eux. Le visiteur ne tarda pas à parler, sans le vouloir, mais il y fut entraîné, à parler de son basilic et des mécomptes éprouvés.
« Cet être merveilleux existe-t-il vraiment, comme les citations des auteurs anciens me le font croire ? est-il purement fabuleux, ainsi que les naturalistes le pensent ? Je voudrais bien connaître la vérité sur ce point.
– Ah ! la vérité ! venez que je vous lise quelque chose à ce propos. Vous qui êtes moins âgé que moi, ayez l’obligeance de prendre là-haut, sur ce rayon, parmi les volumes qui portent des pierres précieuses enchâssées dans leur reliure, celui sur le dos duquel vous voyez briller un morceau de cristal.
– Celui-ci ?
– Précisément.
– Le voici ; mais pourquoi n’y vois-je que du papier blanc ?
– Eh ! mon bon monsieur, lisez-vous jamais autre chose ? Qu’est-ce que le texte imprimé, sinon un sujet de rêverie ? Entrez dans une église et étudiez quelques personnes : les unes ne voient dans leur livre que de petits points noirs ; leur esprit est loin de là, en voyage, en conversation, en affaires ; les autres lisent et relisent sans cesse des mots latins qu’elles ne comprennent pas, tout en suivant le cours des dévotions habituelles ; d’autres enfin s’en inspirent pour la plus grande exaltation. Comment un même ouvrage, la Bible, si vous le voulez, est-il plein d’idées pour celui-ci, lettre close pour celui-là ; si poétique au dire d’Herder, si trivial au rapport de Voltaire ? C’est un magnifique exemplaire des Aldes pour l’un, c’est un livre de piété pour le second, le troisième y apprend une langue morte, le quatrième y étudie les mœurs antiques, et ainsi des autres. Pourquoi l’ouvrage qui vous a tant charmé hier vous laisse-t-il aujourd’hui une impression toute différente ? Vous voyez bien qu’il n’y a dans vos livres, comme dans les miens, que ce que nous y mettons.
– Lisez donc, j’écoute. »
III
LE VRAI
Le philosophe Murthy était bien le meilleur philosophe qu’il y eût au monde. Sa bonté était connue, et tout ce qui gémissait sous quelque oppression venait à lui, certain d’avance de recevoir quelque soulagement. Il avait arraché des victimes à tous les tribunaux, des absolutions à tous les juges, des prisonniers à tous les cachots. Paix aux hommes égarés ! guerre aux opinions erronées ! telle était sa devise, et autant il mettait de zèle à défendre ceux que la peine menaçait, autant il mettait d’ardeur à combattre les idées fausses.
Il traversait un soir la place d’armes pour aller remplir quelque acte d’humanité. Ce lieu le faisait toujours frissonner. Là, sur ces mêmes pavés, le glaive, le bûcher, la potence, avaient exercé leurs ravages. Le sang humain avait coulé et l’œuvre de Dieu avait été mutilée. En songeant ainsi, il leva les yeux et vit attachée à un pilier une forme étrange qu’il ne connaissait pas.
« Qui es-tu ? lui demanda-t-il tout ému, sans savoir si cet être nouveau pour lui pouvait le comprendre.
– Je suis une idée.
– Une idée ! Mensonge que cela ! Les idées sont des abstractions, tout au plus des formes de l’esprit, et nulle d’elles ne peut être visible devant moi.
– Tu me vois cependant. As-tu lu la Caverne de Platon ? as-tu vu là les mortels représentés comme enchaînés dans un antre et voyant passer sur les parois l’ombre des idées qui resplendissent au-dehors ? Je suis une de celles-là, une de ces grandes idées divines dont tu vois la représentation dans les choses d’ici-bas.
Dis-moi, philosophe, as-tu pensé à notre puissance ? N’as-tu pas entendu les martyrs chanter durant leur supplice, et n’ayant cependant qu’une idée pour soutenir leur courage ? N’as-tu pas vu des puissances, des générations lutter contre l’une d’entre nous, sans pouvoir la vaincre ? Et tu veux que ce ne soient pas là des réalités, quand tu appelles ainsi ce ver qui se traîne à tes pieds ! Non, mon ami, le feuillage est quelque chose d’aussi réel que telle feuille de tel arbre. Ton mot d’abstraction n’a pas de sens.
– Eh bien, ma pauvre petite, avant que je te délivre, il faut que je sache si je te dois mon aide. Es-tu une idée fausse ? es-tu une idée vraie ?
– Où te places-tu ? Si tu es à ma droite, je suis une idée vraie ; si tu es à ma gauche, une idée fausse. D’ici, ce clocher te paraît bien petit ; de près, tu le jugeras grand.
– Oui ; mais, ici comme là-bas, il n’a que tant de coudées.
– Eh bien, quand tous les hommes auront accepté la même règle pour mesurer les idées, tu me diras quelle est exactement ma valeur. Jusque-là, mesure les tiennes à ta propre coudée, mais ne la prends jamais pour mesurer celles des autres.
– Et qui t’a placée là ?
– Toi, toi-même. Combien de mes sœurs, dans ta vie d’homme paisible, as-tu ainsi torturées, déchirées, mises au pilori, au chevalet, abreuvées de souffrances et d’humiliations parce qu’elles n’étaient pas les tiennes et qu’en conséquence tu les jugeais fausses. Pendant ce temps, ton voisin agissait de même pour celles que tu avais adoptées. Tu gémissais alors, souffrant dans ce que tu avais de plus sensible, dans la plus impressionnable partie de ton intelligence, dans tes convictions. Tristes luttes, fatales représailles de ce monde !
– Mais j’étais de bonne foi ; te jugeant fausse, je te croyais funeste !
– Ton voisin pensait de même, mais il trouvait faux ce que tu déclarais vrai. Entre les ruines que vous accumuliez tous deux, l’œuvre de Dieu ne pouvait subsister. « Les oiseaux gâtent ma moisson, » dit le paysan. Il les détruit, et les insectes viennent dévorer tout le fruit de son travail, car les êtres qu’il a condamnés, désastreux vis-à-vis des fruits qu’ils mangent, sont nécessaires vis-à-vis des chenilles qu’ils anéantissent. Moi, de même, féconde dans l’esprit de ton voisin, j’aurais pu être dangereuse dans le tien. Veille à tes fruits et à ton intelligence, mais laisse-nous subsister. Celui qui dirige les mondes n’y peut rien maintenir qui n’ait son but. S’il permet que telle idée éclose dans le cerveau de l’homme, c’est en vue d’une destination marquée dans son plan universel qui traite aussi bien l’araignée, le bandit et l’idée fausse que la belle petite fille, la vierge dévouée et les prétendues vérités salutaires. »
Entendant ainsi parler, le philosophe s’inclina et détacha la prisonnière, qui s’éleva radieuse dans le ciel de la pensée, escortée des hymnes de délivrance que chantaient ses fidèles.
« Vous concluez donc de ce récit, dit l’administrateur des forêts, que l’on ne peut atteindre la véritable connaissance des choses, pas plus pour le basilic que pour tout autre objet ? Il me semble cependant que les philosophes ont donné les signes certains auxquels on reconnaît le vrai, le beau, le bien.
– Savez-vous ce qu’on dit aux enfants, quand ils s’efforcent d’attraper à la course les oiseaux de nos jardins ?
– Oui, on leur conseille de mettre un grain de sel sur la queue des volatiles.
– Vous n’ignorez pas non plus ce qu’est le sel en littérature ?
– C’est l’originalité de la pensée, le mouvement et le trait du style.
– Eh bien, les philosophes nous donnent ce grain de sel qu’ils ont préparé, ce principe de vie et de fécondité, clair, pur, transparent, sans tache et sans défaut, règle universelle, principe absolu, critérium souverain. Il ne s’agit plus que de le poser sur le vrai, sur le beau, sur le bien, et nous serons sûrs de posséder parmi nous ces autres habitants du ciel que nous voyons sans cesse planer sur nos têtes. Le jeune disciple part, enivré, plein d’espérance et d’ardeur ; il étudie, il observe, il guette. La vérité est descendue là, sur le bonnet d’un savant, la main est tendue, le sel est prêt, la prise est assurée… mais un maudit sceptique a fait du bruit, tout est disparu.
Croyez-moi, monsieur, dans ces sortes de chasses, ce n’est pas l’oiseau qui est attrapé, c’est le chasseur. »
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(Albert Lhermite, Un Sceptique s’il vous plaît, Paris : Michel Lévy frères, 1862 ; Carl Spitzweg, « Der Bücherwurm, » huile sur toile, c. 1850)
LE SOLITAIRE
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Dans un paysage qui est un véritable décor de théâtre, sur la route de Boissy-la-Rivière, au bord de la Juine, le bicycliste peut voir un moulin démonté, dont une partie tombe en ruines. La roue est sous un hangar vermoulu et les oiseaux viennent faire leur nid entre les palettes qui leur paraissent un asile tranquille et sûr. Un petit jardin inculte précède le logement du meunier depuis longtemps trépassé. Les lierres et les lichens montent jusqu’à la toiture percée à jour par-ci par-là. La grange seule est à l’abri de la pluie ; dans un coin se trouvent un lit de fer, une simple couchette, et les murs sont garnis d’étagères sur lesquelles sont placés trois ou quatre cents volumes.
Là vit seul un homme étranger au pays. Il a acheté le vieux moulin en vente publique pour la somme de quatre mille francs. Une femme du village, aussi vieille que le moulin, lui sert de domestique, lave le linge à la rivière et ne dit mot à qui que ce soit.
Dans l’après-midi d’une belle journée de juin, on entendit des cris sur la route. Le solitaire accourut et trouva une petite fille épouvantée. Une araignée de jardin s’était posée sur elle et l’enfant n’osait pas bouger. L’inconnu saisit l’araignée et la jeta dans un buisson. Mais, comme la petite ne revenait pas de sa terreur :
« Viens, mon enfant ; on va te donner un verre d’eau sucrée avec un peu de fleur d’oranger, cela te calmera… »
La vieille bonne servit l’enfant à qui l’homme dit :
« Je vais te raconter une histoire, puis
tu retourneras chez ta maman.
LE BEAU. — Il y avait une fois une petite fille qui était bien mignonne et bien sage. Cependant, elle ne pouvait supporter la vue des bêtes laides et les écrasait. Elle était assise un jour sous un cerisier quand elle vit descendre d’une branche un fil auquel pendait une grosse araignée. Elle prit sa pantoufle pour écraser la bête, mais elle sentit sa main retenue ; elle chercha à se lever, mais n’y put réussir ; elle était prise dans une toile grande et solide. Elle eut peur, mais tout à coup elle s’aperçut que ses membres s’amincissaient et qu’elle pouvait courir légèrement le long des fils. Un fin duvet couvrait tout son corps et ses yeux pénétraient les plus petits détails de toutes choses. Elle s’admirait elle-même, lorsqu’elle sentit un frémissement dans sa toile ; elle se laisse glisser et aperçut un monstre qui la menaçait. C’était une jeune fille sans doute, mais telle que les araignées doivent la voir. Des touffes énormes de fils gros comme dix mille de ceux que filent les araignées s’entassaient sur une peau écailleuse ; des yeux si gros qu’ils ressemblaient à des buttes quand ils étaient fermés, de larges trous dans le visage, voilà ce qu’elle aperçut. Elle en eut si peur qu’elle remonta le long de son fil. Elle interrogea une feuille de cerisier :
« Petite feuille, savez-vous où est le bout de mon fil ?
– Il est, je crois, à ce nuage qui flotte au-dessus de vous. »
Elle monta encore.
« Beau nuage, savez-vous où est le bout de mon fil ?
– Il est, je crois, dans le soleil qui brille sur le monde entier. »
Elle monta jusque-là.
« Soleil, ami soleil, sais-tu où est le bout de mon fil ?
– Il pend, je crois, au firmament. »
Elle s’éleva vers le firmament. Là, elle entendit une grande voix qui lui dit : « C’est d’ici que sort tout ce qui est dans le monde. Tu as été tour à tour petite fille et araignée. Sous quelle forme veux-tu retourner sur la terre ? »
Elle se mit à pleurer, car elle se rappelait que, petite fille, elle avait trouvé l’araignée bien laide, et que, étant araignée, la petite fille lui avait paru bien affreuse, mais aussi qu’elle s’était trouvée aussi jolie sous l’une et l’autre forme, et elle ne savait quel parti prendre. Tout à coup, elle se retrouva sous le cerisier, dans sa jolie robe et avec son doux sourire. De nouveau, elle aperçut devant elle l’araignée dont elle avait eu si grand peur. Elle la contempla avec bienveillance, admirant la finesse de la toile qu’elle tissait. Elle comprit alors que, par un don spécial, l’un de ses yeux était celui d’une petite fille, l’autre celui d’une araignée.
L’enfant rentra chez elle et raconta tout ce qui lui était arrivé.
« Ce Monsieur, ajouta-t-elle, m’a dit qu’on était bien heureux d’avoir des yeux pour tout voir et tout admirer, ce qui plaît à l’un et ce qui plaît à l’autre. Puis il ouvrait des livres, les uns couverts de cuir, les autres de coupons de soie ou de velours, mais c’étaient tous des cahiers de papier blanc. »
Le lendemain, le père de la petite, qui était inspecteur des forêts, alla remercier le solitaire de l’accueil qu’il avait fait à son enfant.
L’homme du moulin le reçut avec une politesse froide.
« Vous avez raconté, Monsieur, dit
le visiteur, une bien jolie histoire à ma
fillette. En avez-vous une pour moi ? »
L’homme du moulin prit un volume intitulé : LE VRAI… et lut.
« Stenner était bien le meilleur philosophe qu’il y eût au monde. Tout ce qui gémissait sous quelque oppression venait à lui. Il avait arraché des victimes à tous les tribunaux, des absolutions à tous les juges, des prisonniers à tous les cachots. Il traversait un soir la place d’armes pour aller accomplir quelque acte d’humanité. Ce lieu le faisait toujours frissonner. Là, sur ces mêmes pavés, le glaive, la potence, le bûcher avaient exercé leurs ravages. Le sang humain vivait coulé et l’œuvre de Dieu avait été mutilée. En songeant ainsi, il leva les yeux et vit attachée à un pilier une forme étrange qu’il ne connaissait pas.
« Qui es-tu ? lui demanda-t-il.
– Je suis une idée.
– Une idée ? Les idées sont des abstractions, tout au plus des formes de l’esprit, et nulle d’elles ne peut être visible.
– Tu me vois, cependant. As-tu lu la Caverne de Platon ? As-tu vu là les mortels enchaînés dans un antre et voyant passer sur les parois l’ombre des idées qui resplendissent au-dehors ? Je suis une de ces grandes idées dont tu vois la représentation dans les choses d’ici-bas. N’as-tu pas entendu les martyrs chanter durant leur supplice ? Ils n’ont qu’une idée pour les soutenir. N’as-tu pas vu des puissances, des générations lutter contre l’une d’entre nous sans pouvoir la vaincre ?
– Eh bien ! je voudrais savoir, avant de te délivrer, si tu es une idée fausse ou une idée vraie.
– Où te places-tu ? Si tu es à ma droite, je suis une idée vraie ; si tu es à ma gauche, une idée fausse.
– Et qui t’a enchaînée au pilori ?
– Toi-même. Combien de mes sœurs, dans ta vie d’homme paisible, as-tu ainsi torturées, déchirées, mises au chevalet, abreuvées de souffrances et d’humiliations parce que ces idées n’étaient pas les tiennes et qu’en conséquence tu les jugeais fausses ! Pendant ce temps, ton voisin agissait de même pour celles que tu avais adoptées. Tu souffrais alors dans ce que tu as de plus sensible, dans tes convictions.
– Mais j’étais de bonne foi ; te croyant fausse, je te croyais funeste.
– Ton voisin pensait de même, mais il trouvait vrai ce que tu déclarais faux. »
Le philosophe Stenner s’inclina et détacha la prisonnière, qui s’éleva radieuse dans le ciel de la pensée.
« À votre avis, reprit l’inspecteur des forêts, le vrai n’existe pas, si ce qui est vrai pour l’un peut ne pas l’être pour l’autre?
– Tout n’est qu’hypothèse, la matière même ! Je vois votre étonnement, et cependant si quelque médecin écrivait un livre intitulé : l’Esprit, une hypothèse, beaucoup de gens trouveraient ce titre très intelligible. Tel est l’effet de l’habitude ; on trouve naturel qu’on révoque en doute l’immatérialité de l’âme, parce qu’on ne peut ni voir ni sentir au moyen d’organes matériels ce qui est immatériel. Il y a des gens qui ne croient pas au déluge parce qu’ils ne se sont pas noyés dans ce cataclysme, et le bon Malebranche dit qu’il y a beaucoup de médecins qui doutent de l’existence réelle et distincte de l’âme parce qu’ils n’en ont pas encore disséqué. Mais lorsqu’un médecin ose mettre en question la réalité de la matière parce que l’esprit, qui n’a ni mains pour palper, ni œil pour voir, ni oreilles pour entendre, ne peut l’apercevoir immédiatement, on crie à l’absurdité. Cependant, il n’y a pas plus d’absurdité d’un côté que de l’autre. Des deux côtés, on se fonde sur la même raison, l’incompréhensibilité, de façon que, si cette raison prévalait, si l’on ne pouvait admettre ce qui est incompréhensible, il n’y aurait ni esprit ni matière. On sait que, dans le dernier siècle, l’Anglais George Berkeley, frappé des progrès du matérialisme, exposa avec une rare sagacité les difficultés qui s’opposent à l’admission d’un monde corporel et prétendit positivement qu’il n’y avait de réellement existant que les esprits. Il se fondait sur la proposition incontestable que l’âme ne perçoit que des idées, et que les sens, loin de nous apporter la connaissance des objets extérieurs tels qu’ils sont, ne nous fournissent que les idées de leurs qualités.
La matière, une hypothèse ? demandent avec indignation le physicien et le métaphysicien. Qu’est-ce donc qui remplit l’espace, ce qui sert de substance aux formes ? Qu’est-ce donc, ajoute le vulgaire, que le sol qui nous porte ? qu’est-ce que le bois, le fer, que façonnent tant de mains industrieuses ? quels sont les aliments qui sustentent notre vie ? le corps lui-même qu’ils nourrissent ? Que devient ce que nous voyons de nos yeux, ce que nous touchons de notre main ?
La matière est l’idée de la substance, a dit un écrivain allemand, le substratum des phénomènes de la nature, un simple être de raison, et, par conséquent, une erreur.
– Monsieur, reprit l’inspecteur, je ne m’étonne plus que d’une chose. Vous avez ouvert deux ou trois volumes de votre bibliothèque, et il m’a semblé que c’étaient des cahiers de papier blanc ?
– En effet, Monsieur. L’écriture ou les caractères d’imprimerie sont des obstacles à la pensée.
– Mais pourquoi, sur le dos de ces volumes, des mots, des titres que ne justifie pas le contenu, puisqu’il n’y en a pas ? Dieu, Humanité, Matière, Esprit, le Beau, le Bien, le Juste, le Vrai…
– Monsieur, répondit en se levant l’homme du vieux moulin, c’est que tout cela ne peut se trouver que dans une bibliothèque de papier blanc. »
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(Aurélien Scholl, « Le Solitaire, » in L’Écho de Paris, journal littéraire et politique du matin, quinzième année, n° 5223, vendredi 23 septembre 1898 ; Carl Spitzweg, « Das Abendbrevier, » huile sur toile, c. 1845)
I
Il y a dix-huit mois, mes affaires m’appelèrent à Turin. J’habitais Bruxelles, et en vertu de cet axiome parisien : Tout chemin mène à Rome, je résolus de gagner la capitale du Piémont par Liège, Aix-la-Chapelle, Cologne, Coblentz, Mayence, Mannheim, Heidelberg, Carlsruhe, Bâle, Genève et Chambéry.
Tout alla bien jusqu’à Carlsruhe. Je refis, le voyage de mon cher Hugo à la main, ce voyage du Rhin que j’avais déjà fait cinq ou six fois ; je recueillis tout le long de la route nombre de légendes poétiques pour mon livre d’Isaac Laquedem, que j’étais sur le point de commencer, et j’arrivai de Bruxelles à Baden en moins de temps qu’il n’en fallait autrefois pour aller de Paris à Lyon. Arrivé là, je m’informai, et j’appris qu’il me faudrait plus de temps pour aller de Bâle à Chambéry qu’il ne m’en avait fallu pour venir de Bruxelles à Baden.
Je m’étais déjà donné de longues vacances ; il ne m’était point permis de les prolonger ; je résolus de changer d’itinéraire. J’allais gagner Paris par Strasbourg et Chambéry par Lyon.
En calculant bien mes départs, c’était une affaire de soixante à soixante-cinq heures. Puis, je me dis qu’en repassant par la capitale de l’Alsace, je reverrais sa cathédrale, que je revois toujours avec un merveilleux étonnement.
Je partis donc de Baden pour Strasbourg.
Strasbourg est pour moi une ville d’amusants souvenirs. J’ai fait avec Gérard de Nerval un charmant voyage en 1838 ; de ce voyage est résulté un assez beau drame qui n’a pas eu le succès qu’il devait avoir, par les mauvaises circonstances théâtrales dans lesquelles il s’est produit : ce drame, c’est Léo Burkart.
L’idée en était à Gérard de Nerval. Je n’étais, moi, pour quelque chose que dans l’arrangement dramatique des scènes et dans l’exécution du dialogue.
Ce drame, ou plutôt les circonstances qui avaient précédé son apparition à la lumière, étaient accompagnées de ces anecdotes qui accompagnent incessamment Gérard de Nerval en voyage, soit que Gérard, parti avec trois cents francs pour Constantinople, reste un an dans le camp des Tartares, hébergé par les descendants de Gengis-Kan, et réponde à Théophile Gautier, inquiet de la situation précaire de son ami et lui écrivant :
« Je viens de toucher cent francs à la Presse, veux-tu que je t’en envoie cinquante ?
– Merci ! il m’en reste encore dix . »
Soit qu’il visite l’Égypte, et se marie, selon les règles du pays, une fois à Alexandrie, une fois au Caire, une fois à Boulac ; soit qu’il arrive chez moi enfin, à Bruxelles, après avoir, en agissant contre les détours du chemin de fer, qui lui paraissaient des longueurs inutiles, mis quinze jours et dépensé quatre cent francs à faire le chemin qu’il eût fait en dix heures et pour un louis.
Je vous ai parlé de Gérard, déjà, chers lecteurs, et quoique cet article soit écrit dans un tout autre but que de m’occuper du traducteur du Faust, voilà qu’à propos de Strasbourg Gérard est tombé sous ma plume, et voilà que je vous raconte Gérard.
Vous raconter Gérard, son esprit charmant, à la fois fin et naïf, si c’était possible, comme je vous ferais, non pas un article, mais un livre là-dessus !
Gérard est notre La Fontaine, distrait, insoucieux.
Oh ! si Gérard était marié, les bonnes histoires conjugales qu’eût amenées ce mariage !
Mais il ne l’est pas ; consolons-nous-en.
Maintenant, chers lecteurs, que je vous ai fait venir l’eau à la bouche, vous voilà en droit de me demander : Quelle est donc cette anecdote qui réunit dans votre mémoire la ville de Strasbourg à l’auteur de Léo Burkart ?
Bah ! racontons d’abord l’anecdote, nous arriverons ensuite au véritable but de cet article. N’avons-nous pas dit tout à l’heure que tout chemin menait à Rome, même Bruxelles, Liège, Aix-la-Chapelle, Coblentz, Mayence, Mannheim, Heidelberg et Carlsruhe ?
Il était convenu que je m’arrêterais dans une ville d’Allemagne quelconque ; que de cette ville j’écrirais à Gérard ; que Gérard viendrait me rejoindre dans cette ville ; que nous y séjournerions le temps de faire notre drame, et que nous reviendrions ensuite, non pas comme deux collaborateurs, accouplement qui engendre entre gens de lettres une haine profonde, mais, au contraire, comme deux bons amis.
Je choisis Francfort-sur-le-Mein.
Francfort, la charmante ville aux maisons roses, bleu de ciel et pistache, aux ravissantes promenades, qui lui serrent la taille d’un ruban de verdure et de fleurs.
À peine installé à Francfort, j’écrivis à Gérard :
« Cher ami, par considération pour vous, j’ai choisi, pour couver l’œuf que vous avez pondu, Francfort-sur-le-Mein, patrie de notre Gœthe : venez m’y rejoindre, et que l’ombre de l’auteur de Werther veille sur vous pendant le voyage. Quoique la ville ne soit pas grande et que je ne sois pas difficile à trouver, mettez bien dans votre mémoire que je demeure à l’hôtel de l’Empereur romain. Il faut cinq jours pour venir en s’amusant convenablement en route, tâchez de n’en mettre que quinze.
Je ne suis pas inquiet de vous, pécuniairement parlant : j’apprends par Harel qu’il vient de vous compter douze cents livres ; en supposant qu’il m’ait menti de moitié, c’est six cents francs que vous devez posséder : je connais votre manière de voyager, avec six cents francs vous feriez le tour du monde.
Tout à vous,
ALEX. DUMAS »
Je ne connaissais pas encore bien mon Gérard : avec six cents francs il n’est jamais sûr d’aller jusqu’à Saint-Denis, et c’est avec cinq sous, au contraire, qu’il renouvelle la légende du Juif errant.
Je reçus poste pour poste une lettre de Gérard ; elle était conçue en ces termes :
« J’ai, en effet, mon cher Dumas, reçu douze cents livres de l’ancien préfet des Landes, plus connu sous le nom de Harel.
Ces douze cents livres sont légèrement écornées par votre faute, ayant tardé de deux jours à me dire où je devais vous rejoindre.
Depuis deux jours il passe bien de l’eau sous les ponts et bien des pièces d’or par les mailles d’une bourse.
N’importe, je pars ; ma lettre reçue, attendez-moi d’un jour à l’autre.
Votre ami,
G. DE NERVAL »
Je reçus la lettre un lundi ; je fis mes calculs, et je me dis que, selon toute probabilité, mon Gérard m’arriverait le jeudi ou le vendredi suivant.
J’attendis, je dois le dire, avec impatience. – J’écrivais le matin mon voyage en Belgique, et j’avais le soir deux maisons charmantes où l’on voulait bien me recevoir en ami : la maison Rothschild et la maison Bethmann.
Puis dans la journée, quand j’étais trop fatigué, – je me fatiguais encore dans ce temps-là heureux, où j’avais la permission d’être fatigué, – je prenais un cheval, ou une petite calèche découverte, et j’allais tremper un biscuit dans le vin de M. de Metternich au Johannisberg, ou écouter une vieille légende dans un vieux château du Taunus.
Le jeudi arriva.
Je me dis : « Bon ! je verrai probablement Gérard aujourd’hui. »
La journée s’écoula.
« Ce sera pour demain, » me dis-je.
Vendredi passa comme jeudi, samedi comme vendredi, dimanche comme samedi.
Pas de Gérard.
Je me disais bien qu’il avait trouvé sur sa route Nancy et Strasbourg ; mais quand on a vu à Nancy le palais du roi Stanislas et le champ de bataille de Charles le Téméraire, on a tout vu.
Mettons un jour pour voir tout cela.
Restait Strasbourg.
Ah ! Strasbourg, c’était autre chose. Pour un diable d’esprit comme Gérard, Strasbourg, avec sa cathédrale, son musée de peinture, son tombeau du maréchal de Saxe, ses fresques de Holbein, ses légendes diaboliques, Strasbourg était une souricière d’où l’on ne sort pas facilement.
Mettons soixante-douze heures pour Strasbourg.
Cela faisait juste quatre jours de retard.
Gérard arriverait le lundi.
Je ne m’étais pas trompé tout à fait ; le lundi, à la place de Gérard, arriva une lettre.
Elle était conçue en ces termes :
« Mon cher Dumas,
Une foule de circonstances plus impérieuses les unes que les autres me retiennent à Baden-Baden ; la dernière de toutes, mais celle que je mets en première ligne, pour ne pas vous fatiguer du récit des autres, est que je n’ai plus d’argent.
Envoyez-moi donc ce que vous pourrez poste restante, à Strasbourg, et adressez-moi votre lettre d’avis en double.
L’une à l’Hôtel du Corbeau, à Strasbourg.
L’autre à l’Hôtel du Soleil, à Baden.
Le jour même où je recevrai votre réponse, je partirai pour Francfort.
Tout à vous,
G. DE NERVAL »
Maintenant, que l’on me permette d’user de mon privilège de romancier en racontant ce qui était arrivé à Gérard de Nerval depuis qu’il avait reçu les douze cents livres de l’ancien préfet des Landes, plus connu sous le nom de Harel, jusqu’au jour où le dernier écu de ces douze cents livres l’avait forcé, en l’abandonnant à Baden, de recourir à moi pour continuer son chemin.
II
D’abord, en recevant ses douze cents livres, Gérard s’était souvenu d’un magnifique lit du seizième siècle qu’il avait vu chez un marchand de bric-à-brac, et qu’il s’était bien promis d’acheter au premier argent qui lui rentrerait.
Terme de banque.
Or, il lui était rentré l’inépuisable somme de douze cents livres, et Gérard avait songé au lit.
Il avait mesuré sa chambre et lui avait trouvé six pieds de large et huit pieds de long.
De là, il s’était rendu chez le marchand de bric-à-brac.
Il avait mesuré le lit et lui avait trouvé six pieds et demi de large et huit pieds et demi de long.
C’était en tous sens dix-sept centimètres ou à peu près de plus que sa chambre.
Il y avait moyen de mettre la chambre dans le lit, mais il n’y avait pas moyen de mettre le lit dans la chambre.
C’était un inconvénient.
L’esprit inventif de Gérard leva cet inconvénient comme un géant fait d’une paille.
Il se dit à lui-même avec un sourire de mépris :
« Comment ai-je pu être embarrassé un seul instant ? – Pauvre humanité ! le dernier animal, grâce à l’instinct, est plus intelligent que toi ! »
Et, en effet, voilà ce qu’avec la rapidité de l’éclair Gérard avait arrêté :
Il allait venir me rejoindre à Francfort, – nous ferions notre drame Léo Burkart, – le drame de Léo Burkart aurait le succès de la Tour de Nesle. La Tour de Nesle avait rapporté quarante mille francs de droits d’auteur, Gérard en aurait vingt mille pour sa part ; – avec dix-huit cents francs par an, Gérard louerait un magnifique appartement place Royale. – Cet appartement aurait une chambre à coucher de vingt-cinq pieds carrés ; – dans cette chambre à coucher tiendraient facilement, non seulement un lit de six pieds et demi de large et de huit pieds et demi de long, – mais un immense bahut que l’on trouverait à l’occasion, – une table sculptée que l’on ne pouvait manquer de rencontrer sur la route, et enfin douze chaises qu’au bout du compte on ferait faire exprès, – si l’on n’en découvrait point de toutes faites, dont le caractère fût en harmonie avec celui du lit et du bahut.
Avec quinze cents francs, on aurait tout cela ; avec six mille cinq cents francs, on meublerait le reste de l’appartement. Resteraient, le loyer payé, plus de dix mille francs pour passer l’année. Pendant cette année, on ferait deux autres pièces qui rapporteraient quarante mille francs, sur lesquels on en mettrait trente de côté, et, grâce à ce crescendo irrécusable puisqu’il reposait sur des chiffres, en dix ans, on aurait un demi-million.
Un homme qui a douze cents livres dans sa poche, et qui aura un demi-million dans dix ans, serait bien impardonnable de se refuser un lit qu’il désire depuis trois ans, surtout quand ce lit ne coûte que huit cents francs.
Ce serait être le bourreau de son propre bonheur.
Puis d’ailleurs cette réflexion venait en aide à Gérard et le sollicitait doucement :
« Puisque, se disait-il à lui-même, ton lit ne saurait entrer dans ta chambre ; puisque, après y avoir longtemps et sérieusement réfléchi, tu reconnais qu’il est presque aussi difficile de faire entrer ta chambre dans ton lit ; – puisque tu n’auras un appartement au Marais et, dans cet appartement du Marais, une chambre de vingt-cinq pieds carrés qu’après la représentation de Léo Burkart, – puisque enfin, en mettant toute chose au mieux, – c’est-à-dire à la manière de Candide, – Léo Burkart ne sera écrit, répété, représenté que dans trois mois au plus tôt, – je n’ai donc besoin d’acheter le lit que dans trois mois.
Oui, mais si d’ici à trois mois un amateur découvre mon lit et l’achète ?
Bon ! pourquoi d’ici à trois mois le lit serait-il vendu, puisqu’il ne l’est pas depuis trois ans ?
Ce n’est pas une raison ; ce qui ne se fait pas en trois ans se fait parfois en trois jours, – en trois heures, – en trois minutes, – en trois secondes.
– Attends ! – attends ! – il y a un moyen, – c’est de payer la moitié du prix du lit, et le reste après la représentation de Léo Burkart.
Que j’étais bête de n’avoir pas pensé à cela ! »
Et Gérard se rendit incontinent chez son marchand de bric-à-brac, donna quatre cents francs à compte sur le lit, s’engagea à payer les quatre cents autres dans l’année, et cela contre un engagement du marchand de ne pas vendre le lit et de le garder en dépôt de ce jour au trois cent soixante-sixième jour.
Gérard avait la chance de tomber sur une année bissextile ; Gérard tira sa bourse et jeta majestueusement vingt louis sur la table.
Gérard, comme tous les fantaisistes, comme Soulié, comme moi, comme Balzac, avait la manie de l’or. L’or n’est pas une valeur complètement idéale ; l’or est, comme le diamant, une matière belle en elle-même, agréable à voir, douce au toucher.
Puis, à cette époque, l’or coûtait cinq sous la pièce ; l’or s’achetait ; c’était une supériorité sur l’argent.
L’or a perdu à ne plus se vendre une partie de la valeur que lui donnait ce caprice. Puis l’or était un certain thermomètre.
On jugeait du succès aristocratique d’une pièce par le nombre de pièces d’or que l’on trouvait dans le tiroir de la location.
Vous allez comprendre cela tout de suite, cher lecteur.
La location se fait par son domestique, qu’on envoie louer une loge.
Supposez un agent de change donnant à son domestique deux louis pour aller louer une loge.
Le domestique de l’agent de change, habitué par son maître à l’agiot, entrait chez un changeur, vendait ses deux louis 40 francs 40 cent., gardait 40 cent. pour lui et portait les 40 fr. à la location.
Il n’avait volé ni la location ni son maître, et avait gagné huit sous.
Un domestique de grand seigneur se serait cru déshonoré de faire une pareille vilenie.
Il apportait ses deux louis tels qu’il les avait reçus de son maître.
Voilà comment, lorsqu’on trouvait une vingtaine de louis dans le tiroir de la location, on pouvait dire :
Succès immense.
Depuis, on a inventé la Californie, et il y a beaucoup de gens qui préfèrent maintenant l’argent à l’or.
Gérard jeta donc majestueusement ses vingt louis sur la table.
Le marchand plongea son regard dans la bourse de l’acheteur, et vit qu’il y restait une somme plus forte que celle qui venait de s’en échapper.
« Monsieur, dit-il, il est bien malheureux que vous n’ayez point besoin, en même temps que ce lit, d’un beau bahut.
– Comment ! je n’en ai pas besoin ! dit Gérard, j’en ai le plus grand besoin, au contraire ; mais vous n’en avez pas.
– Au contraire, monsieur, j’en ai un magnifique.
– Où est-il ?
– Au premier. Voulez-vous le voir ?
– Je crois bien, que je veux le voir.
– Alors faites-moi l’honneur de monter avec moi. »
Gérard monta ; le bahut, en effet, était magnifique.
Il avait appartenu à Diane de Poitiers, ainsi que le prouvaient les trois croissants dont il était surmonté.
C’était un bahut historique.
Gérard est un de ces hommes qui ne savent pas, pour obtenir vingt francs, cinquante francs, cent francs de rabais, faire fi d’une belle chose, allonger dédaigneusement les lèvres et dire :
« Peuh ! »
Non, il trouva le bahut splendide, il avoua son admiration et sa convoitise.
C’est un tort, Gérard ; j’ai d’autant le droit de vous le reprocher, cher ami, que j’en fais autant que vous et que je méprise fort ceux qui font autrement : aussi serons-nous misérables toute notre vie au milieu de lits à colonnes et de bahuts à trois croissants.
« Le prix de ce chef-d’œuvre ? demanda Gérard.
– Une occasion, monsieur, pour rien vous l’aurez.
– Enfin, combien est-ce pour rien ?
– Six cents francs, monsieur.
– Le fait est que ce n’est pas cher : tenez, voilà trois cents francs à compte, mettez le bahut avec le lit.
– Vous n’assortirez pas une table avec ces deux pièces ?
– Oh ! si vous en aviez une, mais vous n’en avez pas.
– Faites-moi l’honneur de passer dans la chambre à côté, et vous verrez une table superbe.
– Voyons ! »
Et Gérard passa dans la chambre à côté.
Là se tenait fièrement sur ses quatre pieds une table autour de laquelle les douze pairs du roi Artus eussent tenu à l’aise.
Seulement, au lieu d’être ronde, elle était ovale.
Mais Gérard, qui est avant tout un admirateur de la forme, préfère naturellement la forme ovale à la ronde.
Il trouva donc la table tout à fait de son goût.
« Quel est le prix pour ne pas marchander ?
– Là, le prix en conscience ?
– En conscience, oui.
– Trois cents francs.
– Hum ! »
Et Gérard secoua sa bourse.
« Monsieur sait qu’il n’a besoin que de donner moitié, dit le marchand de bric-à-brac.
– C’est vrai, je n’ai besoin que de donner moitié, murmura Gérard.
– Cent cinquante francs.
– Cent cinquante francs, oui.
– C’est bien peu de choses pour s’assurer la propriété d’un si beau meuble, et surtout qui va si bien avec le lit et le bahut !
– En effet, cent cinquante francs : mon Dieu ! tenez, voilà les cent cinquante francs, portez la table sur la même liste. »
Et Gérard tira cent soixante francs de sa bourse.
« Rendez-moi dix francs, » dit-il.
Le marchand fit semblant de chercher dix francs dans sa poche.
« Maintenant, dit Gérard, il n’y a qu’un malheur.
– Lequel ?
– C’est qu’on sera obligé de s’asseoir sur le lit, sur le bahut et sur la table.
– Pourquoi cela, monsieur ?
– Parce que je n’ai pas de chaises.
– Mais moi, j’en ai, monsieur.
– Comment ! vous avez des chaises, et vous ne me le dites pas ?
– Monsieur, je ne suis point un de ces marchands indiscrets qui poussent le client à la dépense.
– Où sont-elles, vos chaises ?
– Au grenier ; on va vous les faire descendre.
– Ce n’est pas la peine, parbleu ! montons au grenier. »
Il y avait là douze chaises parfaitement assorties, avec un dossier sculpté surmonté d’un écusson, lequel écusson était chargé de trois merlettes.
« Tenez ! dit le marchand, voici des chaises qui, selon toute probabilité, ont appartenu à M. le duc de Guise.
– Pourquoi cela ?
– Qu’est-ce que ces trois merlettes, sinon les merlettes de Lorraine ?
– En effet. Eh bien ! ces douze chaises ?
– Deux cent quarante francs, monsieur.
– Oh ! oh !
– Je n’y gagne pas un sou, parole d’honneur ! c’est pour me dire que j’ai eu l’honneur de compléter votre chambre.
– Nous disons alors que c’est cent vingt francs que je vous dois.
– Cent vingt francs, oui, monsieur.
– Voilà vos cent vingt francs. Vous m’en devez toujours dix, vous savez.
– Dix ?
– Oui, qui étaient donnés en plus sur la moitié de la table.
– C’est vrai, monsieur ; votre chambre éclairée ainsi enfoncera la chambre du musée de Cluny.
– Le fait est qu’elle est bien éclairée.
– Avec une belle lampe.
– En verre de Venise.
– Ou en albâtre.
– En albâtre ?
– Monsieur, je vous promets que la lumière de l’albâtre est une belle lumière, – bien douce aux objets qu’elle éclaire. – Tenez, par hasard, j’en ai une ; – je l’ai achetée avant-hier à une vente. – Si monsieur veut venir ce soir, je la suspendrai au plafond ; – je l’éclairerai, et monsieur verra comme tout gagne à être vu à cette lumière-là.
– Je n’ai malheureusement pas le temps ce soir.
– Ah diable !
– Je pars pour l’étranger.
– C’est fatal.
– Non, car je me rends bien compte de la lumière de l’albâtre, parbleu ! Voyons la lampe.
– Attendez ! attendez !
– Quoi ?
– Une idée.
– Laquelle ?
– Restez ici.
– Qu’allez-vous faire ?
– Je vais fermer les contrevents du premier et éclairer la lampe.
– Bien !
– Je vous appellerai quand ce sera fait.
– Allez !
– Ne vous impatientez pas.
– Je ne m’impatiente jamais.
– Asseyez-vous.
– Je m’assieds. »
Et Gérard s’assit sur une de ses douze chaises, tira un petit papier de sa poche et se mit à écrire une scène du plan de Léo Burkart sur son petit papier.
Gérard a toujours dans ses poches une foule de petits papier sur chacun desquels il y a une scène de drame ou un chapitre de roman.
C’est sa manière de travailler. Il cultive particulièrement la feuille volante, – et il écrit partout, sur un banc des Tuileries, – contre un arbre des boulevards, – à l’angle d’une table de café.
Au bout de dix minutes, le marchand de bric-à-brac appela Gérard.
Gérard descendit et trouva la lampe suspendue au plafond et répandant sa lumière d’opale sur tout ce monde de bibelots qui fait la ruine des gens à fantaisies.
Tout cela, comme l’avait dit le tentateur, éclairé d’une si merveilleuse façon, que, si Gérard avait eu douze mille francs au lieu de ses douze cents livres, il eût acheté tout le magasin.
Pour le moment, il se contenta de convoiter la lampe.
Heureusement, la lampe n’était que de cent francs. Gérard en donna cinquante, et la lampe fut inscrite à la suite des douze chaises.
Gérard sortit avec 180 francs dans sa poche ; c’était tout ce qui lui restait de ses douze cents livres.
Il était temps, comme on voit, que la chambre du seizième siècle fût complète.
III
En sortant de chez le marchand de bric-à-brac, Gérard était bien décidé à partir le jour même.
En conséquence, il se rendit rue Notre-Dame-des-Victoires, aux Messageries royales, où, moyennant vingt-cinq francs, il arrêta sa place pour Nancy. La diligence partait à huit heures du soir, et il ne restait plus qu’une place de banquette.
On était arrivé aux derniers jours de septembre, et le temps était rafraîchi ; Gérard pensa fort judicieusement qu’il allait avoir froid sur sa banquette, et songea à s’acheter un vêtement fort confortable qui commençait d’être à la mode et qu’on appelait un paletot.
Ce vêtement, déjà connu à Paris, mais des fashionables seulement, était encore ignoré en province.
Il n’y avait point à songer le faire faire, il fallait l’acheter tout fait.
Gérard se mit en quête et, dans un magasin de confection, trouva un paletot couleur de tabac d’Espagne, qui allait parfaitement à sa taille.
Pour la longueur bien entendu : on sait que pour la largeur le paletot va à toutes les tailles.
Ce paletot coûta 45 fr. à Gérard.
En sortant de la maison de confection, Gérard rencontra Théophile Gautier et un autre de ses amis.
Oh ! pardieu, c’était la Providence qui les amenait là ; on ne se quitterait pas au moins sans avoir dîné ensemble.
C’était tout naturellement le voyageur qui faisait les frais du repas.
Gérard emmena ses amis chez Philippe, rue Montorgueuil ; Gérard connaît les bons endroits.
Un jour, nous ferons une étude sérieuse sur Philippe, c’est-à-dire sur l’art de bien dîner, mis en pratique par son successeur, un homme de génie, nommé Pascal.
Le dîner coûta quarante-cinq francs ; quinze francs par tête. Ce n’était certes pas exagéré pour un dîner de départ.
Puis on alla prendre le café dehors : si bon que soit le café dans un restaurant, il paraît toujours meilleur, à l’air, sous les arbres, autour d’une table ronde, dans le jardin du Palais-Royal ; d’ailleurs, du Palais-Royal à la rue Notre-Dame-des-Victoires, il n’y avait qu’un pas.
À sept heures et demie, Gérard s’aperçut qu’il allait être temps de se rendre à sa destination ; seulement il avait oublié sa malle ; il appela un commissionnaire, écrivit un mot pour sa concierge ; sa malle, rétablissons les choses dans leur réalité, son paquet épinglé dans une serviette, était sur une chaise de sa chambre à coucher.
La concierge n’aurait qu’à remettre le paquet au commissionnaire, le commissionnaire l’apporterait tout courant dans la cour des Messageries ; s’il arrivait à temps, il recevrait double course.
Huit heures moins un quart sonnèrent, il fallait rompre avec cette sensuelle liqueur du moka qui parle à la fois au goût, à l’odorat et à l’imagination.
Qu’on n’aille pas croire que j’en prends ; je rencontrerais d’ici à huit jours quatre imbéciles, un tous les deux jours, je cote au plus bas, comme on voit, qui me diraient :
« Ah ! ah ! vous aimez le café, monsieur Dumas ; c’est comme Voltaire, le patriarche de Ferney, il en prenait trois tasses par jour ; un de ses amis lui disait : Vous avez tort, c’est un poison.
– Un poison lent, répondit-il, il y a soixante ans que j’en fais usage. »
Je ne fais donc jamais de café, les imbéciles sont prévenus.
En outre, comme on voit, je sais l’anecdote arrivée à M. de Voltaire, il est donc inutile de me la raconter, puisque c’est moi qui la raconte, ce qui prouve que je suis presque aussi bête que ceux dont je crains la bêtise.
On attendit douze minutes à peu près dans la cour des Messageries, mais ces douze minutes ne suffirent point au commissionnaire pour aller rue du Cherche-Midi et revenir.
L’heure fatale sonna ; il fallut monter sur la banquette. Le voyageur s’arracha aux embrassements de ses amis. À peine avait-il pris son équilibre, que le fouet claqua et que les chevaux partirent au grand trot.
Dans ce moment suprême de départ, Gérard entendit un bruit de voix qui l’appelait ; il vit des bras indicateurs qui se tournaient les uns vers lui, les autres vers la porte donnant sur la rue des Victoires ; il allongea le cou pour essayer de voir ce qui se passait de ce côté, et il crut, comme à travers un nuage, distinguer un homme levant un paquet blanc et tombant sans haleine et sans force, pareil au Grec venant annoncer la bataille de Marathon.
Mais on sait de quel train marchaient autrefois les diligences tant qu’elles étaient dans la ville.
Gérard ne put obtenir du conducteur d’attendre le commissionnaire.
Le commissionnaire ne put obtenir de ses jambes d’atteindre la diligence.
De sorte que Gérard partit sans paquet.
Il y a dans Gérard un grand fonds de philosophie et d’optimisme qui tient à la fois à son excellent cœur et à son bon estomac ; Gérard réfléchit qu’avec un pantalon de drap noir, un gilet de demi-saison, un habit noir et un paletot tabac d’Espagne, on est bien reçu partout.
Quant aux chemises, dans les plus petites villes de province et même à l’étranger, on trouve des chemises toutes faites.
Gérard achèterait des chemises toutes faites, c’est un moyen d’avoir toujours du linge blanc, certitude qu’on n’a pas toujours avec les blanchisseuses.
Les blanchisseuses sont si inexactes !
Sans compter que s’il manque un bouton à votre chemise, la blanchisseuse ne le coudra pas pour tout l’or de la Californie.
Vous connaissez une blanchisseuse qui coud les boutons ? Alors envoyez-la moi, je lui payerai son blanchissage double.
On restait deux jours et deux nuits en route, autant que je puis me le rappeler, pour aller à Nancy ; en arrivant, notre voyageur eut donc à mettre en pratique sa théorie des chemises neuves.
Nancy est le pays de la toile. La marchande, qui était jolie, parvint à convaincre Gérard qu’une chemise de toile de dix francs était moins chère qu’une chemise de calicot de cinq.
Il hasarda timidement qu’à Paris, ville de luxe et d’économie, on faisait les devants en toile et le reste en calicot ; mais il lui fut répondit, en souriant, que ces misères-là étaient bonnes pour Paris, mais qu’en province on avait encore le bonheur de les ignorer.
Gérard laissa ses dix francs sur le comptoir et emporta sa chemise.
Une idée le préoccupa pendant tout le trajet parcouru du magasin de la belle marchande à l’hôtel du roi Stanislas.
C’était la légèreté de sa bourse.
Il demanda une chambre et, une fois entré dans cette chambre, il prit une chaise, la traîna devant une table, s’assit devant cette table, tira sa bourse de sa poche et la retourna sur cette table.
Il en tomba quarante-trois francs.
« Comment ! quarante-trois francs, dit Gérard, c’est impossible. »
Il recommença de compter.
Il trouva quarante-trois francs toujours.
« Voyons donc, voyons donc, continua-t-il, que veut dire cela ? m’aurait-on volé pendant que je dormais ? Non, car, comme mon argent est dans une bourse, on m’aurait volé le tout à la fois et la bourse avec. Garçon ! »
Le garçon ne vint point ; Gérard sonna.
Le garçon parut.
« Garçon, une plume, de l’encre et du papier. »
Le garçon reparut au bout de cinq minutes avec les objets demandés. Gérard prit vivement plume, encre, papier, et se mit à aligner des chiffres.
« Voyons cela, répéta-t-il. – Il me restait cent quatre-vingts francs. Bon.
Place à la diligence 25 fr.
Paletot 45
Voyons, voyons.
Ah ! Dîner chez Philippe 45
Le dîner était excellent ; je ne regrette pas mes quarante-cinq francs.
Ensuite. – Au garçon 1
Café et liqueurs 3
Eh ! eh ! il me semble que cela commence à monter.
Au commissionnaire… je ne lui ai rien donné, au commissionnaire ; je devais, il est vrai, lui payer sa course double, s’il pouvait me rejoindre ; il ne m’a pas rejoint, c’est une économie… Voyons, voyons.
Ah ! deux déjeuners 5
Un dîner 3
Il n’étaient pas bons, les déjeuners et les dîners ; et quand je pense cependant que, quand je reviendrai d’Allemagne, je les trouverai excellents…
Enfin ! une chemise 10
Elle était jolie, la lingère.
Voyons le total.
Cinq et cinq dix, et cinq quinze, et quatre dix-huit ; je me trompe, dix-neuf, c’est la lingère qui me trotte dans la tête, et trois dix-neuf, et cinq vingt-quatre, et trois vingt-sept, je pose sept et je retiens deux.
Deux et deux quatre, quatre et quatre huit et quatre douze… qu’est-ce que je dis ? Voyons, douze et une treize – 137 fr.
Qui de cent quatre-vingts, paie cent trente-sept, reste juste quarante-trois ; c’est étonnant, je n’aurais jamais cru cela – 43 fr.
Bah ! avec quarante-trois francs on va au bout du monde, et comme je n’ai plus guère que soixante à quatre-vingts lieues à faire, je les ferai bien, que diable !
Dix sous par lieues, c’est cinq sous de plus qu’il n’est alloué aux militaires. Seulement les militaires vont à pied, et si je fais mes soixante lieues à pied, j’en ai pour dix ou douze jours.
Et Dumas qui m’attend !
Bon, allons en voiture ; si je manque d’argent, au bout du compte, je m’arrêterai où l’argent manquera. Nobis ubi defuit orbis, comme dit Regnard.
J’écrirai à Dumas de m’en envoyer. »
Gérard resonna le garçon. Le garçon reparut.
« Garçon, le prix des places ?
– Pour quel pays, monsieur ?
– C’est juste, pour Strasbourg.
– Des premières, bien entendu ?
– Non, de toutes, et surtout des cabriolets ; l’intérieur me fait mal, j’aime le grand air.
– Monsieur, c’est quinze francs, douze francs et dix francs.
– Merci, garçon. »
Le garçon sortit.
« Allons, il s’agit de partir ce soir, dit Gérard ; j’avais cependant bien envie de visiter la capitale du roi Stanislas ; mais, bah ! je la visiterai à mon retour. »
Gérard dîna à table d’hôte et partit après le dîner.
Le dîner et la chambre lui coûtaient quatre francs ; c’étaient, avec les dix fr. de la place, quatorze francs enlevés à la masse.
Restaient vingt-neuf.
« Monsieur, avait dit le garçon en présentant son chapeau à Gérard, monsieur, vous oubliez le garçon.
– Mon ami, je vous écrirai, » avait répondu Gérard, et il était parti.
Le lendemain il déjeuna, – deux francs.
Restaient vingt-sept lorsque la voiture s’arrêta dans la cour de la diligence à Strasbourg.
« Comme c’est heureux que je n’aie point de malles ! dit Gérard, c’était encore dix sous au moins à donner à un commissionnaire, tandis que j’ai ma chemise sale dans ma poche, et qu’avec quatre sous je la ferai laver ; voyons, où logerai-je ? – hôtel du Corbeau, je n’ai pas de préférence ; d’ailleurs, le nom me plaît, logeons hôtel du Corbeau. »
Et Gérard entra dans l’hôtel du Corbeau.
Gérard resta trois jours à Strasbourg.
Il y a tant de choses à voir à Strasbourg ! et de si belles choses surtout ; rien que la cathédrale, il faudrait un mois pour la voir comme elle mérite d’être vue.
Enfin, Gérard songea à partir et demanda la carte.
Le garçon lui montra la carte.
Gérard y jeta les yeux ; elle montait à dix-neuf francs.
En visites à la cathédrale, en pourboires aux cicérones, en petits pâtés, en saucissons et en cnakwurch, pardonnez-moi, chers lecteurs, si je n’écris pas correctement le nom de cette charcuterie, Gérard avait dépensé onze francs.
Gérard était en déficit de un franc.
« Pourriez-vous me changer un billet de mille francs ? demanda-t-il à l’hôtelier.
– Oh ! monsieur, répondit courtoisement celui-ci, ce n’est point la peine. »
Gérard n’insista pas.
« Monsieur, dit le garçon, n’oubliez pas le garçon, s’il vous plaît.
– Mon ami, dit Gérard, je t’écrirai en même temps qu’à ton confrère de Nancy. »
Et il alla s’informer du prix des bateaux jusqu’à Francfort.
C’était une affaire de vingt-cinq francs.
Gérard sourit, leva les épaules et jeta un regard reconnaissant vers le ciel.
« Comme on a tort de s’inquiéter ! dit-il ; le temps s’est radouci, il fait un soleil de juin, je vais vendre mon paletot, qui m’est devenu inutile, et avec les trente francs qu’on m’en donnera, j’irai rejoindre Dumas à Francfort. Une fois à Francfort et avec Dumas, je n’ai plus à m’occuper de rien. Allons vendre mon paletot. »
Et Gérard entra chez le premier fripier qu’il rencontra sur sa route.
« Tenez, dit-il en jetant sur la table son paletot qu’il portait négligemment sur le bras, je voudrais vendre ce vêtement qui m’est devenu inutile à cause de la chaleur. Ouf ! qu’il fait chaud ! »
Et Gérard s’essuya le front, sans s’apercevoir qu’il s’essuyait le front avec sa seconde chemise au lieu de l’essuyer avec son mouchoir.
Le fripier développa le vêtement, comme disait Gérard, avec une curiosité qui lui sembla de bon augure.
« Quelle diable d’affaire est cela ? demanda l’industriel, ce n’est ni un habit ni une redingote…
– Non, mon ami, répondit Gérard avec une condescendance parfaite pour l’ignorance de cet homme, c’est un vêtement de demi-saison qui vient d’être inventé pour l’automne, qui est fort bien porté à Paris et qui s’appelle : un paletot.
– Plaît-il ?
– Un pa-le-tot. »
Le fripier secoua la tête.
« Que voulez-vous que je fasse de cela ? dit-il.
– Comment, ce que je veux que vous en fassiez ! Mais que vous profitiez du désir que j’ai de m’en défaire en me l’achetant.
– Mauvaise affaire, monsieur.
– Comment ! mauvaise affaire ?
– Oui ; on sera plus d’un an à porter de ces histoires-là à Strasbourg ; c’est de l’argent qui dormira pendant un an.
– Qu’importe que l’argent dorme pendant un an, si après douze mois de sommeil il rapporte cent pour cent ? répondit sentencieusement Gérard.
– Et combien voulez-vous de cela ? reprit le fripier avec le plus grand mépris.
– Dame ! il m’a coûté quarante-cinq francs dans le premier magasin de confection de Paris. »
Gérard avait l’âme trop candide pour mentir d’un denier.
« Quarante-cinq francs ! répéta le fripier ; en voulez-vous de pareils pour trente ?
– Mais je croyais que vous ne connaissiez pas le paletot à Strasbourg ; comment pouvez-vous me vendre ce que vous ne connaissez pas ?
– Oh ! on vous le confectionnera exprès sur le modèle du vôtre, ce n’est pas difficile.
– Puisque je vous offre celui-là, c’est que je n’éprouve aucunement le besoin d’en acheter un autre.
– Et puis la couleur…
– Comment ! la couleur ? Tabac d’Espagne ! Vous ne trouvez pas la couleur tabac d’Espagne distinguée, vous ?
– Peuh !
– Vous êtes difficile. »
Gérard arracha son paletot des mains du fripier dépréciateur et fit quelques pas vers la porte.
« Voyons, dit le fripier, je vous en donnerai cinq francs. »
Gérard jeta un cri où la honte se mêlait à la colère.
« Six francs, dit le fripier, je vois que vous êtes dans la peine, jeune homme. »
Gérard se retourna.
« Dans la peine, moi ? Oui, c’est vrai, j’ai celle d’avoir fait votre connaissance. Au revoir, cher ami.
– Allons, dit le fripier, venez chercher sept francs et donnez-moi votre paletot.
– Dix francs, pas un sou de moins, » dit Gérard.
Le fripier lui tourna le dos en sifflant l’air du maréchal de Saxe.
« Vous avez dit huit francs, je crois, dit Gérard en se retournant.
– J’ai dit sept francs et pas un sou avec.
– Tenez, je tiens à vous prouver que je n’ai pas besoin d’argent, dit Gérard ; prenez-le. »
Et il jeta le paletot sur la table.
Le fripier lui compta sept francs en sous et en pièces de dix sous.
Gérard les prit et partit à pied pour Baden-Baden, où il arriva à cinq heures, après avoir traversé le pont de Kehl.

Il redescendit à l’hôtel du Soleil.
Il était fatigué des sept ou huit lieues qu’il avait faites. Le pays était beau, le pays était bon, l’hôte avait la figure ouverte.
Gérard résolut de m’écrire.
En conséquence de cette résolution, je reçus la lettre plus haut citée, dans laquelle Gérard me prévenait de la situation précaire où il se trouvait, et me priait de lui envoyer de l’argent, en lui donnant avis de l’envoi soit à l’hôtel du Soleil à Baden, soit à l’hôtel du Corbeau à Strasbourg.
Nous expliquerons dans le chapitre suivant pourquoi Gérard nous donnait cette double adresse.
IV
Voici pourquoi Gérard m’avait donné les deux adresses.
Il avait pensé que je tarderais peut-être pendant quelques jours à lui envoyer l’argent dont il avait besoin.
Il s’était ménagé en manière de distraction une promenade de sept lieues entre Baden et Strasbourg.
La manière honorable dont il avait quitté l’hôtel du Corbeau lui permettait, si mal garni que fût son gousset, d’y retourner, sinon à titre d’hôte, du moins à titre d’ami.
En effet, dès le jour même où la lettre fut écrite et mise à la poste, Gérard fut tourmenté du mal de l’attente.
Pour fuir l’ennui, Gérard, dès le lendemain après déjeuner, résolut d’aller faire une promenade à Strasbourg.
Il était bien sûr que l’ennui ne monterait point en croupe et ne chevaucherait pas avec lui ; il allait à pied.
Il mit pour aller de Baden à Strasbourg une demi-heure de moins qu’il n’avait mis pour aller de Strasbourg à Baden.
Peu lui importait, il n’était pas pressé.

Il arriva vers cinq heures à l’hôtel du Corbeau ; il entra comme un vieil ami ; le bon Strasbourgeois le reçut franchement, lui offrit de se mettre à table.
Gérard accepta.
Pendant le dîner, Gérard laissa entrevoir qu’il était venu dans le but d’établir un chemin de fer de Strasbourg à Baden ; ce voyage qu’il venait de faire à pied était une façon de constater par le nombre de pas le nombre de mètres qu’il y avait d’une ville à l’autre.
L’hôte prêta l’oreille ; c’était une grande affaire pour lui que le chemin de fer projeté : en doublant le nombre des voyageurs, il doublait naturellement le profit des aubergistes.
Aussi, toujours à titre d’ami, l’hôte offrit-il à coucher à Gérard, qui accepta.
Le lendemain, Gérard prévint son hôte qu’il arriverait sans doute une lettre chargée à son adresse ; il le priait de la lui conserver avec soin, cette lettre devant contenir des valeurs considérables.
Après laquelle considération il se remit en route pour Baden.
À Baden, il fut reçu comme l’enfant prodigue ; le maître de l’hôtel du Soleil le croyait assassiné.
Dire qu’on tua un veau gras exprès pour Gérard serait trop dire, mais ce que l’on peut affirmer, c’est qu’on lui servit deux excellentes côtelettes empruntées à un veau tué la veille. C’est un si charmant garçon que cet adorable enfant de quarante ans qu’on appelle Gérard, que tout le monde l’aime.
Le lendemain, Gérard erra toute la journée dans les environs, qu’il trouva charmants.
Il vivait dans la confiance la plus absolue et la tranquillité la plus complète, et comptait sur moi, comme en pareille circonstance j’eusse compté sur lui.
En effet, j’avais reçu sa lettre, et voilà ce qui était arrivé.
Le même jour, à table d’hôte de l’Empereur romain, où je dînais tous les jours ou à peu près, et où, par conséquent, j’avais fait quelques connaissances, j’élevai la voix en disant :
« Messieurs, qui est en communication assez directe avec Strasbourg pour me donner le moyen de faire parvenir au meilleur marché possible cent cinquante francs ?
– Moi, monsieur, répondit un Français, charmant compagnon, dont j’avais plusieurs fois remarqué l’esprit et l’entrain.
– Comment cela, s’il vous plaît ?
– Rien de plus simple. Je suis M. Éloi ; mon père, que je représente ici, est entrepreneur des Messageries de Paris, et à ce titre se trouve en relations avec M. Elgé, entrepreneur des Messageries à Strasbourg. Donnez-moi vos cent cinquante francs, et je vous donnerai en échange un bon sur M. Elgé. »
Cela m’allait à merveille, je tirai les cent cinquante francs de ma poche et les donnai à M. Éloi, qui, en échange, prit un papier et écrivit dessus un bon de cent cinquante francs payable à vue, à Strasbourg, sur M. Elgé.
J’envoyai la lettre chargée à Strasbourg, et je dirigeai la lettre d’avis à Baden.
Gérard allait tous les jours à la poste, et demandait en excellent allemand :
« Haben sie Briefe für mich ? »
Ce qui voulait dire :
« Avez-vous des lettres pour moi ? »
Ce à quoi l’employé de la poste répondait laconiquement :
« Nein ! »
Sur laquelle réponse Gérard se retirait la tête basse.
Mais bientôt il relevait la tête en disant :
« Bah ! je suis sûr que Dumas ne me laissera point dans l’embarras. »
Un beau matin, au lieu de répondre : nein ! l’employé répondit : ja !
« La lettre est-elle écrite en français ou en allemand ? demanda
Gérard dans le plus pur saxon.
– En français, répondit l’employé.
– Je ne comprends pas le français, dit Gérard, soyez assez bon pour me la traduire. »
Les Allemands sont peu communicatifs, mais d’une complaisance extrême ; l’employé décacheta la lettre, et lut à Gérard l’avis suivant :
« Mon cher Gérard,
Si, par hasard, c’est à Baden-Baden que vous recevez cette lettre, partez à l’instant pour Strasbourg, vous trouverez dans une lettre à vous adressée à l’hôtel du Corbeau une traite de 150 fr. souscrite par M. Éloi, directeur des Messageries.
Comme j’espère que rien ne s’opposera plus à votre départ, je vous attends lundi ou mardi prochain.
Tout à vous,
A. DUMAS. »
Gérard écouta avec le plus grand sang-froid, et en excellent français :
« Merci, monsieur, dit-il ; c’est huit sous que je vous dois. Je vais chercher mon argent à Strasbourg, et à mon retour mon premier soin sera de m’acquitter envers vous. »
Et avant que l’employé ne fût revenu de sa surprise, Gérard était parti pour l’hôtel du Corbeau, sans juger à propos de prévenir l’hôtel du Soleil de son départ.
L’hôtel du Corbeau l’accueillit sa lettre chargée à la main.
Gérard ouvrit la lettre, trouva la traite, s’enquit de l’adresse de M. Elgé et s’achemina vers le bureau des Messageries.
M. Elgé était chez lui.
Gérard lui présenta la traite avec le sourire confiant de l’homme qui ne doute pas qu’il doit faire honneur à la signature d’un correspondant.
M. Elgé, de son côté, prit un air gracieux.
Seulement l’air confiant de Gérard n’éprouva aucune altération, tandis que l’air gracieux de M. Elgé s’effaça peu à peu, et Gérard commença de remarquer avec une certaine inquiétude qu’à mesure que le sourire s’exilait de ses lèvres, son front, comme un ciel qui se couvre, se chargeait de nuages.
« Monsieur, demanda M. Elgé d’une voix presque sévère, de qui tenez-vous cette lettre ?
– Mais vous le voyez, de M. Dumas.
– Monsieur, nous n’avons aucun argent à M. Éloi ; il n’a donc aucun droit de tirer sur nous, et si, à défaut de son droit, il a compté sur ma complaisance, il a eu tort. »
Et M. Elgé rendit à Gérard la traite de M. Éloi.
Le surlendemain, je reçus la traite, qui me faisait retour, accompagnée de ces dix vers, que je n’ai pas encore oubliés, quoiqu’il y ait tantôt seize ans qu’il m’aient été adressés :
En partant de Baden hier, j’avais songé
Que, par M. Hirvoix, ou par M. Hypgé,
Je pourrais, retrouvant des ressources meilleures,
Au bateau d’Ifelsheim m’embarquer vers six heures,
Et je m’acheminai dans cet espoir si beau
De l’hôtel du Soleil pour l’hôtel du Corbeau ;
Mais à Strasbourg le sort ne me fut pas prospère :
Éloi fils avait trop compté sur Éloi père,
Et je repars, pleurant mon destin sans pareil,
De l’hôtel du Corbeau pour l’hôtel du Soleil.
Pas un mot de plus, pas un mot de moins.
Seulement, la poésie de mon ami Gérard était claire et concise comme de la prose.
Je fis demander à M. Éloi s’il voulait bien me recevoir. Il était chez lui ; je lui présentai la lettre de Gérard et sa traite refusée.
Il haussa les épaules.
« C’est vrai, dit-il, je n’avais aucun droit de tirer sur M. Elgé, si ce n’est d’être le fils d’un homme en relations d’affaires avec lui depuis quinze ans. J’aurais cru qu’il aurait le bon goût de vous rendre ce service, il ne l’a pas fait, je vous en demande pardon pour lui. Mais ces diables de négociants, on ne peut jamais compter sur eux. »
Puis il alla à son secrétaire.
« Monsieur, me dit-il, voilà vos cent cinquante francs ; j’ai le profond regret de n’avoir pu vous être utile ; j’en eusse été fier et heureux ! »
Je ne pouvais que remercier M. Éloi, en répétant avec lui :
« Ces diables de négociants ! »

Et j’allai tout bonnement prier le directeur du bateau à vapeur de faire remettre les cent cinquante francs argent, à M. Gérard de Nerval, à Baden, hôtel du Soleil.
C’était défendu.
J’allai trouver le directeur de la diligence.
Ce n’était point permis.
Je m’enquis à la poste.
Voici le moyen que le buraliste me donna :
« Prenez un sept de carreau, collez avec de la cire rouge sept louis sur la carte, déclarez à la poste ce qu’elle contient, et affranchissez.
– Mais l’affranchissement va me coûter très cher.
– Non, il y a un tarif. »
Cela revenait à peu près à un thaler.
Je pris un sept de carreau, je collai sur chaque carreau un louis avec de la cire rouge, je mis sur l’adresse :
« À monsieur Gérard de Nerval, hôtel du Soleil, à Baden-Baden, » et j’affranchis.
Trois jours après, Gérard, trente francs payés au maître de l’hôtel du Soleil et huit sous remboursés à l’employé de la poste, m’arrivait nu-tête et sans paletot.
Nous savons tous ce qu’était devenu le paletot, je ne pus jamais savoir ce qu’était devenue la casquette.
V
Nous fîmes notre drame dans les conditions que j’ai dites, puis, notre drame fini, nous nous mîmes en route pour revenir en France.
Nous passâmes par Mannheim et Heidelberg.
Puis nous séjournâmes, en mémoire des événements qui s’y étaient passés, deux jours à l’hôtel du Soleil et deux jours à l’hôtel du Corbeau.
Enfin, nous arrivâmes à Paris, et là commencèrent nos tribulations.
Le pauvre Harel s’approchait de plus en plus de sa chute, il était comme un chêne ébranlé d’avance, qui sait qu’il ne faut qu’une secousse pour le faire tomber ; il n’avait plus foi en personne, conviction en rien.
Il n’osa faire aucune dépense pour Léo Burkart, il amoindrit, rogna, émonda la pièce ; d’un chêne touffu, il fit un peuplier prêt à plier au moindre vent.
Et cependant, malgré tout cela, la pièce réussit.
Tout ce que je me rappelle de la représentation, c’est que Théodorine, depuis madame Mélingue, y fut excellente.
Le reste se perd dans les nuages grisâtres du passé.
Mais ce que je n’ai pas oublié, c’est le charme d’un voyage fait avec un homme comme Gérard. Calme, doux, instruit, il y a dans le tempérament de Gérard quelque chose de tendre et de charmant qui ressemble à une émanation de femme. On ne sera donc point étonné de ce que j’ai dit au commencement de cet article, à propos de l’excellent souvenir que m’avait laissé ce voyage, fait cependant dans des conditions bien tristes pour moi, puisque je venais de perdre ma mère.
Il paraîtra donc tout simple qu’en repassant par Strasbourg j’aie été prendre mon gîte à l’hôtel du Corbeau.
Enfin, tout le monde comprendra que, n’ayant vu la cathédrale que trois fois, je retournais la voir une quatrième.
J’arrive enfin au sujet qui m’a fait prendre la plume. Qu’on creuse le détour qu’a fait tout à coup, et sans autre raison que son caprice, le fleuve de mon imagination.
J’étais au beau milieu de la place, en contemplation devant ce géant de granit, dont la tête, inférieure de onze pieds au sommet de la grande pyramide d’Égypte, la dépasse aujourd’hui de treize, depuis que l’air du temps, le soleil dévorant du Caire et le vent du simoun l’ont abaissée de vingt-quatre pieds.
Notre ami Ampère, un des savants les plus hommes d’esprit et un homme d’esprit des plus savants qu’il y ait, constate en quelques mots cette victoire de l’Europe sur l’Afrique :
« Certes, dit-il, si en 1439 on eût connu en Europe la véritable élévation de la grande pyramide, il est à croire que Jean Hültz, qui termina cette année le chef-d’œuvre d’Erwein Steinbach, aurait ajouté douze pieds à la hauteur de son monument, pour que la flèche aérienne de l’église gothique dépassât dans les cieux la pointe du colossal édifice d’Orient ; le Moyen-Âge l’emporterait sur l’Antiquité, la France sur l’Égypte ; le temps a diminué de vingt-quatre pieds environ la hauteur totale de la pyramide, et, dans son état actuel, elle est moins élevée que la tour de Strasbourg. »
Aussi, de même que les Espagnols réclament Gil-Blas, les Allemands réclament-ils la flèche de Strasbourg.
Cette fois, c’est l’auteur de Werther et du Comte d’Egmont qui met la cathédrale de Strasbourg sous le manteau de Faust, et qui la transporte de l’autre côté du Rhin.
Beaumarchais n’avait donc pas si grand tort de dire que, si on l’accusait d’avoir volé les tours de Notre-Dame, il commencerait par prendre la fuite.
Voici de quelle façon Gœthe essaye de nous faire ce petit larcin qui ne mérite pas qu’on en parle :
« Je m’amusais souvent, raconte-t-il, à visiter le Munster, frappé de plus en plus de trouver dans ce monument la réunion de deux qualités qui semblent s’exclure : l’agrément et le grandiose ; je me livrais à des recherches sur sa construction ; le résultat fut de me convaincre – que notre patrie avait le droit de revendiquer les beautés de cet étonnant édifice, et que ce qu’on appelait improprement l’architecture gothique était un art né en Allemagne ; je composai alors et à ce sujet une petite dissertation, pour établir les titres de notre nation à cette gloire, et Herder l’inséra dans son écrit intitulé : Les Productions de l’art en Allemagne. »
Nous n’avons pas lu cette petite dissertation, mais nous osons affirmer que, malgré le génie du poète de Francfort, la cathédrale de Strasbourg restera un monument français.
J’étais donc là, comme je le disais, planté au beau milieu de la place, et ne m’apercevant pas que, mon incognito trahi, la foule s’amassait autour de moi, lorsqu’un homme traversa le cercle des curieux, et s’avançant poliment vers moi, le chapeau à la main :
« Monsieur, me dit-il, on m’assure que vous êtes Alexandre Dumas.
– Hélas ! monsieur, répondis-je, il y a quelque chose comme quarante-cinq ans que je me l’entends dire.
– Puis-je espérer que vous me ferez l’honneur de visiter ma maison ? Je serais heureux de vous faire voir quelques statues de mon beau-père, qui ont eu le bonheur d’attirer les regards et de mériter les suffrages de MM. Horace Vernet et David (d’Angers). Vous connaissez ces messieurs, je présume ?
– Tous deux me font l’honneur de m’appeler leur ami.
– Raison de plus alors, monsieur, pour que j’insiste.
– Seulement, monsieur, je désire savoir à qui j’ai l’honneur de parler ?
– À un homme fort inconnu ; je m’appelle M. Gros, mais je suis le gendre du statuaire Ohmacht. »

Le nom me frappa, je l’avais entendu en effet prononcer par David, qui appelait Ohmacht le Corrège des statuaires.
« Je suis tout à vos ordres, répondis-je à M. Gros. Je connais M. Ohmacht de nom, mais je n’ai jamais vu aucune de ses œuvres. Il est mort, je crois, il y a peu de temps.
– Depuis 1834, monsieur ; sa fille, qui est ma femme, vit, et se fera une joie et un honneur de vous recevoir.
– Allons, monsieur Gros, allons ! »
Nous entrâmes, place de la Cathédrale, dans une maison marquée du n° 40.
Là, effectivement, se trouvait une véritable galerie, un splendide musée, presque entièrement sorti du Phidias alsacien.
D’abord, une Hébé, que l’on croirait retrouvée dans quelques fouilles d’Athènes ou de Corinthe, statue en marbre de Carrare, de grandeur naturelle. La déesse est à genoux : elle tient d’une main une coupe et de l’autre un vase ; les bras et une des jambes seulement sont nus.
C’est un ensemble pur, naïf et plein de sentiment. Aussi cette statue passait-elle pour être le chef-d’œuvre du pâtre de la Forêt-Noire.
Comment le pâtre de la Forêt-Noire en est-il arrivé à être un grand statuaire dont nous nous occupons ? C’est la question que nous fîmes comme le lecteur nous la fait. Nous lui raconterons tout à l’heure ce que madame Gros nous a raconté.
Puis une autre Hébé de même grandeur et en marbre, qui ne différait de la première que par quelques détails, caprices du sculpteur.
Puis un buste en albâtre de Klopstock, auteur de la Messiade, buste de demi-grandeur.
L’albâtre était la matière favorite d’Ohmacht : peut-être y avait-il dans la pureté, dans la transparence de la matière, quelque chose qui le séduisait.
Je m’occupais beaucoup de Klopstock à cette époque, où je me préparais à écrire les cinq premiers volumes d’Isaac Laquedem ; j’avais à lutter contre le poète saxon, ou plutôt j’avais à l’étudier et à l’admirer.
Puis une Vierge tenant l’Enfant Jésus dans ses bras, petit groupe toujours en albâtre, ravissant de grâce, et de trente-cinq centimètres seulement de hauteur.
Celui-là, c’était un ouvrage de la jeunesse de l’auteur : aussi y retrouve-t-on un reste de la naïveté de l’ouvrier, se mêlant déjà à la science de l’artiste.
Deux portraits d’enfant, deux bijoux en albâtre ; un de ces portraits était celui de son fils, que madame Gros tenait entre ses genoux, en lui lissant, comme font les mères, ses cheveux sur le front.
L’Hermaphrodite, copie de la belle hôtesse du palais de Farnèse, couchée mollement sur son matelas, seulement réduite d’un tiers à peu près.
On ne saurait dire ce que l’albâtre ajoute, par sa transparence, de charme à cette figure.
Vénus sortant du bain, – copie en marbre de la Vénus antique.
L’Antinoüs, haut-relief, copié comme la Vénus sortant du bain, et reproduisant le génie d’un de ces maîtres inconnus qui sont l’étonnement et l’admiration du monde depuis trois mille ans.
Enfin une Junon Ludovici, le moins important de tous ces ouvrages et qui est encore une merveille.
À côté et autour de ces statues étaient d’autres chefs-d’œuvre de peinture.
Une Agar consolée par l’ange, d’Annibal Carrache, et qui venait de ce fameux cardinal de Rohan, – qui joue, comme instrument de Cagliostro, un si terrible rôle dans notre roman du Collier de la Reine.
Un Ecce Homo du Titien, provenant de la même source.
Un camée antique représentant Jupiter.
Un manuscrit de Lavater.
Enfin, mille choses plus précieuses les unes que les autres.
Nous passâmes une heure en contemplation devant ces différents objets. Puis je demandai à madame Gros cette histoire de son père, qui m’avait paru avoir tant de ressemblance avec celle de Giotto.
Il y avait en 1777, dans la ville impériale de Rotthweil, un vieux bourgmestre nommé Gassner, faisant en conscience son état de bourgmestre, c’est-à-dire affable aux riches, bon aux pauvres, juste à tous.
Artiste, en somme, au fond de sa bonhomie.
Un jour, on lui annonça la visite d’un paysan de la Forêt-Noire.
Le bourgmestre avait beaucoup de choses à faire ce jour-là, de sorte que la visite lui était gênante.
Il lui fit demander s’il ne pouvait pas revenir un autre jour.
Le paysan ne demandait pas mieux, seulement il faisait observer au bourgmestre qu’il venait de quinze lieues, qu’il allait en faire quinze pour s’en retourner, ce qui ferait trente ; qu’il en aurait quinze à faire pour revenir, ce qui ferait quarante-cinq, enfin quinze autres à refaire encore pour s’en retourner, total soixante !
En somme, un homme de la Forêt-Noire ne reculait pas devant soixante lieues. Cependant le solliciteur, si le bourgmestre pouvait lui en épargner moitié, lui en serait reconnaissant.
Le bourgmestre lui fit demander son nom ; il s’appelait Nicolas Ohmacht.
Le nom était complètement inconnu de maître Gassner.
Il lui fit demander le but de sa visite.
Il venait pour lui demander un conseil.
Maître Gassner ne pouvait plus faire l’aumône quand sa bourse était vide, mais il pouvait toujours donner un conseil, sa tête étant un puits de sagesse.
« Faites entrer Nicolas Ohmacht, » dit-il enfin.
On introduisit le paysan.
Celui-ci entra, roulant son chapeau entre ses doigts et saluant comme saluent les paysans de l’Opéra-Comique.
« Eh bien ! lui demanda le bourgmestre, me voilà ; que veux-tu ?
– Ce que je veux, M. le bourgmestre ?
– Oui, je te le demande.
– Eh bien ! c’est un conseil.
– Je le sais. Seulement, sur quoi dois-je te donner un conseil ?
– Oh ! M. le bourgmestre, je vais vous le dire. Vous, qui êtes plus savant que moi, vous savez peut-être ce que l’on peut faire d’un coquin d’enfant qui ne veut rien faire.
– Et ce coquin d’enfant est à vous ?
– Pour mon malheur ; si ma femme n’était pas la plus honnête femme des environs, je dirais que je ne suis pas son père, qu’il est le fils de quelque garnement qui faisait halte dans le pays, de quelque vagabond qui passait dans le village. Oh ! qu’on est malheureux d’avoir de pareils fléaux dans les familles, M. le bourgmestre !
– Voyons ! voyons ! Calmons-nous, père Nicolas.
– Ça vous est bien aisé à dire, M. le bourgmestre.
– Et comment s’appelle-t-il, ce gaillard-là ?
– Sauf votre respect, il s’appelle Lændolin, M. le bourgmestre.
– Et que fait-il ?
– Il ne fait rien. Voilà bien la chose dont je me plains.
– Quel âge a-t-il ?
– Il a douze ans.
– Il n’y a pas encore de temps perdu, mon ami. À douze ans, on ne peut pas exiger grand-chose d’un enfant.
– Mais c’est-à-dire, M. le bourgmestre, que de celui-là on ne peut encore rien exiger du tout. Il est capable, voyez-vous, de vous confondre de la graine de chou avec de la graine de navet.
– S’il n’y a encore que cela, mon ami, moi qui ai cinquante-cinq ans de plus que lui, je ne répondrais pas de ne point tomber dans la même erreur.
– Comment ! vous ne savez pas que la graine de navet est petite, jaune, ronde ?
– Non, mon ami, je ne savais pas cela. Écoutez-moi bien, père Nicolas : chaque homme naît avec certaines aptitudes, c’est aux parents de distinguer les dispositions de l’enfant et de le pousser dans la voie mystérieuse que lui a préparée le Seigneur.
– Mais lui, M. le bourgmestre, ma parole d’honneur, il briderait un cheval par la queue.
– C’est qu’il n’est pas né pour être écuyer. C’est comme moi, mon ami, j’ai essayé trois fois de monter à cheval, et trois fois le cheval m’a jeté à terre.
– Mais enfin, M. le bourgmestre, vous garderiez bien les vaches dans une pâture ?
– Oh ! oui, si toutefois quelque distraction ne me faisait pas tourner la tête d’un autre côté. Votre fils est-il distrait ?
– Qu’est-ce que c’est que ça, distrait ?
– Je demande s’il pense à autre chose qu’à ce que vous lui commandez de faire ?
– Certainement qu’il pense à autre chose.
– À quoi pense-t-il ?
– Il pense à tailler des images en bois et, pendant ce temps-là, les bêtes fourragent chez les voisins, et c’est le père Ohmacht qui paie les amendes.
– Et ces images en bois, en avez-vous par hasard ?
– Si j’en ai ! Oh ! je dois en avoir. Il y en a partout dans la maison, et je crois que j’en ai fourré une ou deux dans ma poche, afin de vous montrer si ce n’étaient pas des tentations du diable.
– Montrez, père Nicolas, montrez. »
Et le paysan tira de sa poche deux charmantes figurines sculptées au couteau, comme ont l’habitude d’en faire les pâtres de la Forêt-Noire, seulement celles-là étaient d’une exécution et d’un sentiment supérieurs.
« Oh ! oh ! fit le bourgmestre ; c’est votre fils qui a fait cela ?
– Oui, le scélérat, depuis le matin jusqu’au soir, quoi ! c’est-à-dire qu’on ne peut pas en tirer autre chose.
– Mais savez-vous que c’est très bien ?
– Qu’est-ce qui est très bien ?
– Mais ce que fait votre Lændolin. »
Et en effet, ce que le père Nicolas venait de mettre sous les yeux du bon bourgmestre ne ressemblait en rien à ces lieux communs mille fois refaits et toujours copiés ; il y avait, dans ces bois dégrossis au couteau, ce cachet d’invention personnelle qui dénote l’artiste, et c’était ce cachet-là qui faisait dire au vieux Gassner :
« Mais c’est très bien, ce que fait votre Lændolin. »
Le père Ohmacht ouvrit de grands yeux.
« Mais, dit-il monsieur le bourgmestre, vous n’êtes donc point d’avis de punir l’enfant ?
– Je suis au contraire d’avis de le récompenser, maître Nicolas.
– De quelle façon ?
– En le mettant chez quelque bon sculpteur en bois de la forêt Noire. En connaissez-vous un ?
– Oh ! il y en a un fameux à Triberg.
– Eh bien ! conduisez Lændolin chez lui et faites garder vos vaches par un autre. »
Nicolas Ohmacht suivit le conseil le lendemain de son retour et conduisit l’enfant chez son futur patron.
Mais l’enfant ne tarda point à s’apercevoir qu’il en savait plus que son maître.
Il demanda à son père de partir pour Fribourg-en-Brisgaw, permission qui lui fut accordée.
Là, si l’on peut s’exprimer ainsi, il acheva son apprentissage d’ouvrier.
Alors il entra chez Melchior de Prokenthal, et là commença son éducation d’artiste.
En 1780, il revit son père et le digne bourgmestre, dont le bon conseil avait donné à la France un grand artiste de plus.
De 1780 à 1790, Ohmacht ne fut préoccupé que d’une pensée : voir l’Italie, tremper son talent aux sources de l’art, pour lui donner la souplesse et la fermeté du génie.
Le génie est au talent ce que l’acier est au fer.
Il resta deux ans à Rome et à Florence, visitant les ateliers, étudiant les chefs-d’œuvre.
Au bout de deux ans, il avait, dit son biographe, le cœur et la main prêts aux grands combats contre la pierre et le marbre.
On sait maintenant quel fut le vainqueur.

Dix ans s’étaient écoulés, lorsqu’il y a dix mois à pareille époque, en feuilletant le journal le Pays, je lus ces mots :
« L’espoir que les médecins nourrissaient, il y a peu de jours encore, de conserver la vie à madame Gros, de Strasbourg, a été cruellement déçu : cette noble femme vient de succomber au mal qui minait depuis longtemps ses forces. Elle est morte dans les bras de son mari, malade lui-même, mais loin de son fils, qui attendait et qui attend peut-être encore son retour.
Touché de la triste position de cette famille respectable, M. Gannal, sur la seule prière qui lui en a été faite par M. Gros, a consenti à embaumer le corps. Le dernier vœu exprimé par la mourante avait été de reposer près de son illustre père, dont la mémoire est si vénérée en Alsace, comme dans toute l’Allemagne. Grâce à la généreuse confiance de M. Gannal, l’honorable M. Gros pourra donc rendre à Strasbourg la dépouille de l’infortunée fille d’Ohmacht.
Madame Gros, nous l’avons dit, laisse un jeune fils, que la nature a doué, dit-on, de qualités d’artiste déjà fort remarquables. Puisse l’intérêt qui s’attachait à sa mère se reporter sur lui, – sur cet orphelin, – sur le petit-fils de l’éminent artiste ! Puisse-t-il trouver dans la concession accordée à sa famille pour la mise en loterie des dernières œuvres d’Ohmacht le moyen de cultiver ses brillantes dispositions et de supporter le nouveau coup qui, en le frappant lui-même, vient encore éprouver son père, dont le rare courage n’a jamais été au-dessous de l’infortune, et dont le dévouement affectueux ne s’est jamais démenti ! »
À peine eus-je lu ces lignes, que par un effort naturel ma mémoire se reporta vers cette maison de la place de la Cathédrale et que je vis dans cette galerie, pleine des œuvres du père, la mère lissant de sa main les cheveux de son fils debout à ses côtés.
Et tous les traits de madame Gros se représentèrent à ma mémoire, et toute cette douloureuse histoire d’une mère morte, d’un mari veuf, d’un fils orphelin, retomba dans les profondeurs et dans l’obscurité de mon cerveau.
Enfin, il y a huit jours à peu près, on m’annonce M. Gros de Strasbourg.
C’était le même qui était venu me frapper sur l’épaule, place de la Cathédrale, et après m’avoir demandé si j’étais M. Dumas, m’avait, sur ma réponse affirmative, invité à visiter les œuvres d’Ohmacht.
Ces œuvres dont il me parlait à Strasbourg comme d’un héritage qu’il voulait léguer intact au petit-fils du grand statuaire, il avait été forcé de demander leur mise en loterie et, l’ayant obtenue, il venait me prier, autant qu’il était en mon pouvoir, de donner de la publicité à cette pieuse spéculation, sur laquelle repose – je ne dirai pas les espérances de fortune de son fils – le fils comme le père est ruiné, et le prix de la loterie servira à peine à mettre le petit-fils dans le même état où était le grand-père quand le bourgmestre Gassner, à la vue de ses figures sculptées au couteau, le déclara artiste.
Je ne demandai pas à M. Gros quels événements avaient brisé sa fortune – je connaissais ceux qui avaient brisé son cœur, puisque j’avais rencontré un jour dans le Pays les lignes qu’au commencement de ce chapitre j’ai mises sous les yeux du lecteur.
Alors, je me suis dit que notre pauvre Mousquetaire, enfant encore au maillot, était une bien faible trompette pour sonner la fanfare de la publicité, et j’ai pensé à mon vieil ami le Pays et à ses vingt mille abonnés de Paris et de la province.
En conséquence de quoi j’ai envoyé ces lignes, regrettant de ne pouvoir faire cette bonne action au journal le Mousquetaire, mais lui passant procuration pour cette fois.
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(Alexandre Dumas, « Causeries d’un voyageur, » in Le Pays, 7, 8 et 9 juillet 1854 ; le texte sera repris dans la Revue étrangère de la littérature, des sciences et des arts [Saint-Pétersbourg], tome 91, 1854, puis publié la même année à l’imprimerie de Morris. Illustrations : Henri-Alfred Darjou, Les plaisirs de Baden, album de trente lithographies, Paris : Au Bureau du Charivari, 1861 ; Samuel Prout, vues de la cour du Corbeau à Strasbourg ; portrait et buste [signé P. Grass] du statuaire Landolin Ohmacht)
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Photographie originale de Marcel Jouhandeau, tirage argentique, fin des années 1950
« Avec le temps, la passion des grands voyages s’éteint, à moins qu’on ait voyagé assez longtemps pour devenir étranger à sa patrie. Le cercle se rétrécit de plus en plus, se rapprochant peu à peu du foyer. – Ne pouvant m’éloigner beaucoup cet automne, j’avais formé le projet d’un simple voyage à Meaux. Il faut dire que j’ai déjà vu Pontoise. » (Gérard de Nerval, Les Nuits d’octobre, chapitre I)
Comme nombre d’admirateurs de l’œuvre et de la vie de Gérard de Nerval, j’ai toujours eu une tendresse particulière pour les chemins de traverse et les amours champêtres des Souvenirs du Valois et pour le Gérard noctambule des Nuits d’octobre. (1)
C’est à la troisième nuit d’octobre que je souhaiterais m’intéresser plus particulièrement aujourd’hui. Après une première nuit passée à Paris, et une deuxième à Meaux, Gérard de Nerval, poursuivant sa route vers Creil, se retrouve à Crespy-en-Valois où il doit attendre la correspondance. Mais la maréechaussée, « cette terrible Némésis au chapeau brodé d’argent, » lui réclame son passeport, qu’il a oublié à Meaux…
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XXIII. CRESPY-EN-VALOIS
Trois heures plus tard, nous arrivons à Crespy. Les portes de la ville sont monumentales et surmontées de trophées dans le goût du XVIIe siècle. Le clocher de la cathédrale est élancé, taillé à six pans et découpé à jour comme celui de la vieille église de Soissons.
Il s’agissait d’attendre jusqu’à huit heures la voiture de correspondance. L’après-dînée, le temps s’est éclairci. J’ai admiré les environs assez pittoresques de la vieille cité valoise, et la vaste place du marché que l’on y crée en ce moment. Les constructions sont dans le goût de celles de Meaux. Ce n’est plus parisien, et ce n’est pas encore flamand. On construisait une église dans un quartier signalé par un assez grand nombre de maisons bourgeoises. Un dernier rayon de soleil qui teignait de rose la face de l’ancienne cathédrale, m’a fait revenir dans le quartier opposé. Il ne reste malheureusement que le chevet. La tour et les ornements du portail m’ont paru remonter au quatorzième siècle. J’ai demandé à des voisins pourquoi l’on s’occupait de construire une église moderne, au lieu de restaurer un si beau monument.
« C’est, m’a-t-on dit, parce que les bourgeois ont principalement leurs maisons dans l’autre quartier, et cela les dérangerait trop de venir à l’ancienne église… Au contraire, l’autre sera sous leur main.
– C’est, en effet, dis-je, bien plus commode d’avoir une église à sa porte ; mais les vieux chrétiens n’auraient pas regardé à deux cents pas de plus pour se rendre à une vieille et splendide basilique. Aujourd’hui, tout est changé, c’est le bon Dieu qui est obligé de se rapprocher des paroissiens !… »

XXIV. EN PRISON
Certes, je n’avais rien dit d’inconvenant ni de monstrueux. Aussi, la nuit arrivant, je crus bon de me diriger vers le bureau des voitures. Il fallait encore attendre une demi-heure. J’ai demandé à souper pour passer le temps.
Je finissais une excellente soupe, et je me tournais pour demander autre chose, lorsque j’aperçus un gendarme qui me dit :
« Vos papiers ? »
J’interroge ma poche avec dignité… Le passeport était resté à Meaux, où on me l’avait demandé à l’hôtel pour m’inscrire ; et j’avais oublié de le reprendre le lendemain matin. La jolie servante à laquelle j’avais payé mon compte n’y avait pas pensé plus que moi.
« Eh bien, dit le gendarme, vous allez me suivre chez M. le maire. »
Le maire ! Encore si c’était le maire de Meaux. Mais c’est le maire de Crespy ! – L’autre eût certainement été plus indulgent.
« D’où venez-vous ?
– De Meaux.
– Où allez-vous ?
– À Creil.
– Dans quel but ?
– Dans le but de faire une chasse à la loutre.
– Et pas de papiers, à ce que dit le gendarme ?
– Je les ai oubliés à Meaux. »
Je sentais moi-même que ces réponses n’avaient rien de satisfaisant ; aussi le maire me dit-il paternellement :
« Eh bien, vous êtes en état d’arrestation !
– Et où coucherai-je ?
– À la prison.
– Diable ! mais je crains de ne pas être bien couché.
– C’est votre affaire.
– Et si je payais un ou deux gendarmes pour me garder à l’hôtel ?…
– Ce n’est pas l’usage.
– Cela se faisait au dix-huitième siècle.
– Plus aujourd’hui. »
Je suivis le gendarme assez mélancoliquement.
La prison de Crespy est ancienne. Je pense même que le caveau dans lequel on m’a introduit date du temps des croisades; il a été soigneusement recrépi avec du béton romain.
J’ai été fâché de ce luxe ; j’aurais aimé à élever des rats ou à apprivoiser des araignées.
« Est-ce que c’est humide ? dis-je au geôlier.
– Très sec, au contraire. Aucun de ces messieurs ne s’en est plaint depuis les restaurations. Ma femme va vous faire un lit.
– Pardon, je suis parisien : je le voudrais très doux.
– On vous mettra deux lits de plume.
– Est-ce que je ne pourrais pas finir de souper ? Le gendarme m’a interrompu après le potage.
– Nous n’avons rien. Mais, demain, j’irai vous chercher ce que vous voudrez ; maintenant, tout le monde est couché à Crespy.
– À huit heures et demie !
– Il en est neuf. »
La femme du geôlier avait établi un lit de sangle dans le caveau, comprenant sans doute que je paierais bien la pistole. Outre les lits de plume, il y avait un édredon. J’étais dans les plumes de tous côtés.
XXV. AUTRE RÊVE
J’eus à peine deux heures d’un sommeil tourmenté ; je ne revis pas les petits gnomes bienfaisants ; ces êtres panthéistes, éclos sur le sol germain, m’avaient totalement abandonné. En revanche, je comparaissais devant un tribunal, qui se dessinait au fond d’une ombre épaisse, imprégnée au bas d’une poussière scolastique.
Le président avait un faux air de M. Nisard ; les deux assesseurs ressemblaient à M. Cousin et à M. Guizot, mes anciens maîtres. Je ne passais plus comme autrefois devant eux mon examen en Sorbonne. J’allais subir une condamnation capitale.
Sur une table étaient étendus plusieurs numéros de Magazines anglais et américains, et une foule de livraisons illustrées à four et à six pence, où apparaissaient vaguement les noms d’Edgar Poe, de Dickens, d’Ainsworth, etc., et trois figures pâles et maigres se dressaient à droite du tribunal, drapées de thèses en latin imprimées sur satin, où je crus distinguer ces noms : Sapientia, Ethica, Grammatica. Les trois spectres accusateurs me jetaient ces mots méprisants :
« Fantaisiste ! réaliste !! essayiste !!! »
Je saisis quelques phrases de l’accusation formulée à l’aide d’un organe qui semblait être celui de M. Patin :
« Du réalisme au crime, il n’y a qu’un pas ; car le crime est essentiellement réaliste. Le fantaisisme conduit tout droit à l’adoration des monstres. L’essayisme amène ce faux esprit à pourrir sur la paille humide des cachots. On commence par visiter Paul Niquet, – on en vient à adorer une femme à cornes et à chevelure de mérinos, on finit par se faire arrêter à Crespy pour cause de vagabondage et de troubadourisme exagéré !… »
J’essayai de répondre : j’invoquai Lucien, Rabelais, Érasme et autres fantaisistes classiques. Je sentis alors que je devenais prétentieux.
Alors, je m’écriai en pleurant :
« Confiteor ! plangor ! juro !… – Je jure de renoncer à ces œuvres maudites par la Sorbonne et par l’Institut : je n’écrirai plus que de l’histoire, de la philosophie, de la philologie et de la statistique… On semble en douter… eh bien, je ferai des romans vertueux et champêtres, je viserai au prix de poésie, de morale ; je ferai des livres contre l’esclavage et pour les enfants, des poèmes didactiques… des tragédies ! – Des tragédies !… Je vais même en réciter une que j’ai écrite en Seconde, et dont le souvenir me revient… »
Les fantômes disparurent en jetant des cris plaintifs.
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« On finit par se faire arrêter à Crespy pour cause de vagabondage et de troubadourisme exagéré !… » Si cette phrase a toujours rencontré une telle résonance chez les amoureux de Nerval, c’est non seulement pour le bonheur de l’expression, mais parce que, faisant écho à l’errance intérieure du poète, elle est sans doute, comme le souligne Henri Strentz, la plus parfaite définition de sa vie : « Troubadourisme exagéré ! n’est-ce pas là, providentiellement sous sa plume, l’exacte qualification de la vie de Gérard de Nerval ! » (2)
Pourtant, cette formule n’a rien de providentiel ; personne ne semble l’avoir encore relevé, mais elle apparaît quatorze ans avant les Nuits d’octobre, dans les colonnes du journal satirique Figaro, à l’époque où Alphonse Karr en était le rédacteur en chef. Le 2 janvier 1838, profitant de la relâche du jour de l’an et de l’absence d’un bon nombre de titres de la presse quotidienne, le Figaro sortit un numéro agrémenté de réclames fantaisistes et parodiant les unes de ses principaux concurrents.


CHRONIQUE
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En politique, on ne s’occupe que de l’adresse de la chambre des députés, mais, de même qu’il n’y a jamais eu qu’un seul et même discours du trône, il n’y a qu’une seule et même adresse en réponse à ce discours. – En fait de théâtres, il n’y a jamais eu non plus qu’un seul et même vaudeville. – Nous nous étendrons donc sur un sujet plus important :
Nous ne cessons de le répéter : Paris est sur un volcan, Paris sera jeté un de ces jours aux quatre vents, il n’en restera rien qu’un vaste abîme ou plutôt qu’un lac asphaltique, où les eaux de la Seine se mêleront au bitume délayé des trottoirs.
Des esprits judicieux ont prévu longtemps ce résultat, et blâmé le gouvernement de laisser le gaz rayonner de toutes parts sous les rues et dans les maisons. Le gaz comprimé ou non comprimé sillonne le sol parisien comme un vaste réseau d’artères. Maintenant les tuyaux sont arrivés à un état d’oxydation complet, et les accidents se multiplient déjà d’une manière effrayante : un jour c’est une maison qui éclate comme un marron, une chaussée qui s’éventre tout à coup, un trottoir d’asphalte qui se fond, un pont qui se casse comme chez Séraphin, un théâtre qui lance au ciel une gerbe de spectateurs. Tout cela n’est rien encore ; avant peu l’oxydation sera complète ; le tohubohu sera général. Où sommes-nous ? où allons-nous ?
Mais si le côté droit de Paris est littéralement sur un volcan, le côté gauche est particulièrement sur un abîme. Un matin l’on trouvera le faubourg Saint-Germain enfoncé de deux ou trois cents pieds, et on ne pourra plus en visiter les habitants qu’en descendant chez eux par les toits. Il faudra changer la dénomination des étages. M. Arsène Houssaye se trouvera au premier et M. Janin au sixième, – en descendant du ciel. Il faudra se faire descendre dans un panier pour aller visiter la librairie de l’éditeur Renduel.
Ces réflexions, qui nous étaient inspirées par un danger imminent, et par quelques symptômes trop négligés par M. le préfet de la Seine, viennent de recevoir une triste confimation ; une vaste imprimerie, – dans laquelle se composent et se fabriquent la plupart des grands journaux, – a été, cette nuit, entièrement renversée, et presque détruite par une horrible explosion. – On n’a heureusement à déplorer la perte d’aucun imprimeur.
Mais une grande perturbation a régné dans Paris pendant toute la nuit. – Il était impossible de réparer le désastre assez rapidement pour que les journaux pussent être imprimés. Le Figaro seul en état de paraître a cru devoir tendre une main secourable à ses confrères malheureux. – Nous n’avons pas voulu que Paris et la province fussent privés de leurs feuilles quotidiennes. – Nous avons agrandi notre format, et nous avons prêté nos colonnes à tous ceux qui nous les ont demandées. Nous ne nous sommes réservé qu’une partie de la première page ; mais nous aurons rassuré les abonnés des divers journaux qui ne paraissent pas ce matin.


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Huit quotidiens firent ainsi les frais du Figaro : le Journal des Débats, le Commerce, la Gazette des Tribunaux, La Presse, l’Europe, le Constitutionnel, le Temps et le Courrier français.
Or, dans les brèves judiciaires de la bien-nommée Galette des Tribunaux, on retrouve les noms de trois Bousingots notoires destinés à être « jugés aux prochaines assises » : Théophile Gautier, Charles Lassailly et… Gérard de Nerval, « pour crime de vagabondage et de troubadourisme exagéré. »


Ainsi, le second rêve des Nuits d’octobre, le cauchemar de Gérard dans la cellule de Crespy semble explicitement renvoyer à un épisode – réel ou romancé – de la Bohème littéraire, à l’époque où il partageait l’appartement du peintre Camille Rogier au 3 impasse du Doyenné.
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(Petits Châteaux de Bohème, 1853)
« J’avais, vers cette époque, quitté le nid paternel, et demeurais impasse du Doyenné, où logeaient aussi Camille Rogier, Gérard de Nerval et Arsène Houssaye, qui habitaient ensemble un vieil appartement dont les fenêtres donnaient sur des terrains pleins de pierres taillées, d’orties et de vieux arbres. C’était la Thébaïde au milieu de Paris. »
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(Théophile Gautier, Portraits contemporains, 1874)
« Il bat la campagne ! dit un des gardes municipaux.
– Je bats tout au plus le pavé, mon ami.
– Une fois, deux fois, voulez-vous nous dire où vous allez ?
– Tenez, regardez là-haut, dans le ciel bleu, ce nuage blanc. Je vais où il va. Pourquoi ne l’arrêtez-vous pas, ou pourquoi m’arrêtez-vous ?
– Trois fois, vous refusez de dire où vous logez ? Eh bien ! vous allez nous suivre au violon. »
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Un long récit peu connu de Paul Meurice, intitulé L’École des propriétaires, pourrait bien nous éclairer sur les véritables circonstances qui présidèrent à l’arrestation du « spirituel Gérard. » Il met en scène un peintre bohème, Justin, expulsé par son propriétaire parce qu’il n’a pas payé son terme depuis six mois. Arrêté par une patrouille municipale et refusant de décliner son identité, il sera condamné à passer trois jours en prison… La suite de la nouvelle raconte la vengeance que notre héros, avec l’aide de ses amis, saura tirer de son propriétaire indélicat.
Le lecteur reconnaîtra aisément sous les traits de Justin la double figure de Camille Rogier, pour la profession, et de Gérard de Nerval, pour la verve et la fantaisie. D’ailleurs, la dédicace qui ouvre le récit ne laisse guère de doute sur l’identité du personnage…
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L’ÉCOLE DES PROPRIÉTAIRES
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À GÉRARD DE NERVAL
Si je vous adresse, mon cher Gérard, cette pochade sans importance, c’est que vous connaissez intimement le héros de cette histoire, lequel aurait dû en être l’historien. Il faisait lui-même partie de cette forte et amusante génération de 1830, et il faut désespérer d’en rendre comme lui les fantaisies, les turbulences, les hyperboles, – ce faux si vrai, ce rire si sérieux et si convaincu. Aujourd’hui, nous rions encore mais nous ne croyons plus comme dans ce temps-là. La raillerie alors était ailée d’enthousiasme et le paradoxe avait la foi. Depuis Rabelais, Molière et Voltaire, le rire, en France, pense, aime, agit, souffre, combat ; le jour où il ne fera plus que rire, le clavier de l’idée aura perdu ou faussé sa note la plus harmonieuse, la plus charmante et la plus humaine.
Août 1847.
I
Trois portiers
« Fiat lux ! » dit Justin, tout épanoui.
Et il alluma sa chandelle chez son portier.
« Ah ! c’est monsieur Justin ! dit le portier d’un air goguenard. Oh ! pardon ! ce flambeau n’appartient pas à monsieur… Ce bougeoir non plus.
– Ai-je donc vraiment trop dîné ? se demanda tout haut Justin. Je devrais voir alors trente-six mille chandelles étrangères, et je n’aperçois pas même la mienne. Voyons, ne prolongeons pas cette aimable folie ; j’ai donc laissé mon candélabre chez moi, portier taquin ?
– Chez vous, monsieur ? où cela, chez vous ?
– Eh ! dans ma chambre, parbleu !
– Quelle chambre ?
– Mais ma chambre, ma chambre du cinquième ; – on ne m’a pas emporté ma chambre peut-être, portier stupéfait ?
– Monsieur ne lisait donc jamais les papiers timbrés qu’on lui remettait ?
– Pas si timbré ! j’en allumais mes cigares. Prêtez-moi un rat-de-cave quelconque, portier magnanime.
– Ces papiers, monsieur, c’étaient des avis, des assignations, des autorisations de saisie, des papiers d’huissier, des papiers très chers !
– Biffre ! dit Justin en se grattant le front.
– Vous êtes absent depuis trois jours, monsieur ?
– Oui, un ami malade…
– Comme toujours, à l’époque du terme.
– La maladie est chronique.
– Eh bien ! voilà ce qui est arrivé : on a été inquiet de vous…
– Sollicitude touchante !
– Vous deviez six mois de loyer ! En présence du commissaire de police, on a ouvert votre porte, et M. Filoche de Saint-Valry, le propriétaire, a fait vendre vos meubles au Châtelet ; allez les chercher au Temple.
– Ah bah ! » fit Justin, abasourdi.
Puis, tout à coup sérieux, inquiet et dégrisé par une appréhension réelle :
« Ah çà ! mais, et mes toiles ? s’écria-t-il.
– Qu’est-ce que vous appelez vos toiles ?
– Eh ! mes tableaux, mes dessins, mes études, pardieu !
– Ah ! oui, j’oubliais que monsieur est artiste, reprit le portier avec amertume. À preuve que monsieur a refusé de tirer le portrait de mon fils pour six francs.
– Je crois bien ! un jeune monstre ! un petit Cerbère à une seule tête ! – Mais mes toiles ?
– Eh bien ! vos toiles, on les a vendues avec le reste.
– Ah ! vous riez encore, mais je ne ris plus, moi ! Assez badiné, père Bonin ! J’avais deux copies d’après Paul Véronèse, achetées d’avance cinq cents francs pièce. Le marchand chez qui vous êtes allé aux informations vous l’a affirmé à vous-même. Et le reste de mes bricoles valait bien mille francs aussi. Le propriétaire n’a pas pu me faire tort de deux mille francs pour deux cents francs que je lui aurais payés tôt ou tard.
– Deux mille francs ! M. de Saint-Valry en a eu dix francs de vos barbouillages. On les lui a pris comme devants de cheminée.
– Crétin ! voleur ! – À qui les a-t-on vendus, au moins ?
– Est-ce que je sais, moi ? À un marchand d’habits-galons qui passait. Avec vos vieilles bottes. »
Justin eut le geste de Jupiter quand il va lancer la foudre.
« Perruque et tonnerre ! jura-t-il.
– Monsieur Justin, écoutez ! dit le portier effrayé, mais se rebiffant dans sa peur, – si vous faites des gestes et du tapage nocturne à onze heures trois quarts, j’appelle la garde.
– Je veux parler à votre propriétaire. Tout de suite ! – Où perche cette buse ?
– Comment ! où perche cette buse ? répéta le portier qui, d’abord étonné, daigna sourire quand il saisit le sens injurieux de la question. – Farceur ! ajouta-t-il avec bonté, il appelle le bourgeois buse. – Vous savez bien, monsieur Justin, que M. Filoche de Saint-Valry ne demeure pas ici ; il habite sa grande propriété, rue de la Chaussée-d’Antin, n° 79. – Où perche cette buse ? il est drôle tout de même !
– Voyons, reprit Justin, que la familiarité du portier rendit grave, tout ceci est sans doute de l’esprit, et du plus fin, de l’Hamilton aiguisé par Vadé ; c’est de la bonne plaisanterie gauloise relevée encore de je ne sais quel sel populaire qui me charme, et je regrette que madame votre femme soit endormie et ne puisse applaudir à vos saillies. Mais j’ai trop envie de dormir moi-même pour bien goûter la saveur de cette ironie.
– Qu’est-ce qu’il dit ? qu’est-ce qu’il dit ? reprit Bonin. Est-ce que vraiment la tête a déménagé, hein ?
– J’espère que rien n’a déménagé, et surtout que rien ne déménagera. Bonin, j’ai soupé ce soir à Saint-Germain-en-Laye, au pavillon Henri IV, avec… un ami. Nous avons dégusté, je l’avoue, quelques vins généreux. Au dessert, j’ai renversé la table en allant à la fenêtre. Soixante-cinq francs de casse se sont ajoutés à l’addition. J’ai été obligé de laisser en gage au maître inhospitalier de l’établissement ma montre et mes boucles d’oreilles, je veux dire les boucles d’oreilles de mon camarade. Ce jeune compagnon, qui tient garnison dans la ville, n’a pu m’offrir un gîte, à cause de son capitaine. Il m’a prêté à peine vingt sous, qui m’ont servi à stipendier un char et deux coursiers, et puis j’ai franchi à pied la distance de la place de la Concorde à la rue Madame. Mais, après avoir traversé tant d’écueils, vais-je échouer au port ? La position perpendiculaire commence à me gêner, et vous savez, portier instruit, que, même dans les bouteilles humaines, le bon vin demande à être couché.
– Tout ça, monsieur Justin, c’est pour dire que vous n’avez pas sur vous un rouge liard ?
– J’ai commis une imprudence, pensa Justin… Je compte, dit-il, opérer d’importantes rentrées, – à ma première sortie. Je remettrai la main sur mes tableaux, je demanderai une avance à des Lombards, et je vous payerai demain.
– Eh bien ! à demain. Bonsoir, monsieur.
– Bonsoir, père Bonin. Donnez-moi une chandelle et ma clef, bien vite.
– Monsieur, reprit sèchement le portier, je vous réitère que vos meubles sont vendus par autorité de justice, excepté votre lit de sangle auquel vous avez droit, et qui est là sous la porte cochère.
– Parfait ! je vais le transporter là-haut, voilà tout.
– Oui, mais votre chambre est louée d’hier matin. C’est un sergent de ville qui l’occupe. Il vient de rentrer.
– À la fin, va te coucher ! cria Justin exaspéré.
– Ah ! vous m’insultez encore !
– Je te dis : Va te coucher ! Dis-m’en donc autant, imbécile !
– Imbécile ! Il m’insulte. À la garde !
– Qu’est-ce qu’il y a ? » s’écria derrière les rideaux de l’alcôve une voix d’homme, – la voix de la portière.
Justin roula un moment dans sa pensée ces divers projets sinistres : rosser et bâillonner le portier, – incendier la maison, – aller provoquer en duel à la clarté du gaz le propriétaire. Mais la saine, réelle et profonde sagesse qui réside au fond de tout esprit intelligent éclairci par le vin, ne conclut qu’à une résolution prudente, raisonnable et digne.
Justin reprit avec autorité et majesté :
« Taisez-vous, portier criard, et pas de scandale ! Vous êtes inférieur à ma colère, et ma vengeance visera plus haut que vous. Vous dois-je quelque port de lettre ?
– Certainement ! deux de trois sous.
– Prenez mon lit de sangle et gardez la monnaie. Le cordon, s’il vous plaît ?
– Mais, monsieur…
– Ah ! j’ai dit : S’il vous plaît ? – Le cordon tout de suite ! »
Et Justin sortit droit, imposant et fier.
Quand il se trouva dans la rue :
« Voici, pensa-t-il, le moment de se livrer indéfiniment à l’exercice tragique du monologue. La question nettement posée est celle-ci : Je suis sur le pavé ; quelqu’un m’a mis sur ce pavé. Il s’agit donc de chercher deux choses : un gîte et une vengeance. La vengeance ? nous la combinerons demain à loisir, en conseil de Dévorants, chez Coclès ou chez Hyppo. Ne nous occupons pour l’instant que du gîte. Je possède dans ces quartiers deux amis… de sexes différents. Mes moyens présents ne me permettent de demander asile qu’au sexe laid. Allons chez Théodore, rue de la Sorbonne. »
Mais le portier de Théodore avertit Justin que son ami n’était pas seul, et Théodore n’avait qu’une chambre.
« Évidemment je le gênerais, se dit Justin : poussons donc jusqu’à la rue d’Enfer, chez mon autre… connaissance. »
Mais le troisième portier déclara à Justin, après un quart d’heure de pourparlers violents, qu’elle était à la campagne.
« À la campagne… peut-être rue de la Sorbonne, qui sait ? soupira Justin avec mélancolie. – Bon ! voilà deux heures qui sonnent au Luxembourg ! Où diable puis-je aller maintenant ? Eh ! mais qu’est-ce à dire ? Je tiens donc bien à passer les heures nocturnes entre deux draps ! Nous sommes en avril ; il fait beau et doux. Ce ciel d’étoiles vaut bien un plafond de chaux, et cette lune aux champs d’argent une veilleuse enfumée ! Le vin de Bourgogne chante dans ma cervelle des strophes passionnées. Pourquoi vouloir à toute force étouffer la flamme de la joie sous l’éteignoir du sommeil ? Le bon Dieu m’offre une représentation gratis du Songe d’une nuit d’été. À quoi bon dormir quand je puis rêver ? – Ouais ! mais c’est que je suis bien las ! Il me faudrait quelque chose de vif pour me distraire. »
En ce moment, Justin vit quatre hommes, enveloppés de longs manteaux sombres et séparés les uns des autres par une assez grande distance, longer sinistrement les murailles, et, du pas des fantômes, tourner une rue déserte.
Justin sauta de joie.
« À la bonne heure ! se dit-il, voilà mon affaire : une aventure ! »
II
Ce qu’étaient les fantômes
Justin avait tout d’abord intérieurement décrété, dans sa haute fantaisie, que ces gaillards silencieux et craintifs étaient certainement des voleurs.
« Vivat ! ma comédie nocturne se noue et prend quelque intérêt, se dit-il. Oh ! je vais fidèlement vous accompagner, détrousseurs aimables ! Une caverne est très souvent une taverne, et l’on y dort, et l’on y mange. Le tout gratis. Le plus illustre vagabond de ce temps-ci a dit que rien n’était propice à la rêverie comme de suivre une jolie femme sans savoir où elle allait. Mais quand on a, comme Gringoire et comme moi, le ventre creux et la bourse vide, je soutiens qu’il est plus prudent de suivre quatre voleurs. Ceux-là sont peut-être seulement les inventeurs du fameux vinaigre… »
Justin se mit à suivre à vingt pas les hommes noirs, lesquels l’entraînèrent pendant un quart d’heure dans ce dédale de ruelles, plus noires et plus solitaires les unes que les autres, qui avoisinent le Panthéon. Ils s’arrêtèrent, il s’arrêta ; ils se retournèrent vers lui, il les regarda ; ils se remirent en marche, il continua son chemin ; ils restèrent de nouveau à l’examiner, il fit comme eux ; ils s’avancèrent vers lui, il attendit.
« Qui êtes-vous ? lui demanda l’un d’eux.
– Et vous ? répondit intrépidement Justin.
– Pourquoi nous suivez-vous ?
– Pourquoi marchez-vous devant moi ? »
Le manteau de celui qui paraissait le chef s’entrouvrit. Justin distingua des épaulettes et un sabre.
La troupe de brigands était une patrouille de garde municipale !
« La milice urbaine ! » s’écria Justin.
Et il partit d’un éclat de rire qui sembla fort irrévérencieux au brigadier. Cet homme chevronné reprit d’un ton vague :
« On ne rôde pas dans les rues à cette heure-ci sans de mauvaises intentions. Avez-vous un domicile ? Où allez-vous ?
– Où je vais ? Je pourrais vous répondre comme Ésope : « Je ne sais pas. » Vous me diriez : « Alors, nous allons vous conduire en prison. » Et je répliquerais spirituellement : « Vous voyez bien que je ne savais pas. » Mais je n’aime pas préparer mes effets de si loin ; et puis, si j’imitais Ésope, ce romantique antique, je ne serais plus qu’un classique.
– Il bat la campagne ! dit un des gardes municipaux.
– Je bats tout au plus le pavé, mon ami.
– Une fois, deux fois, voulez-vous nous dire où vous allez ?
– Tenez, regardez là-haut, dans le ciel bleu, ce nuage blanc. Je vais où il va. Pourquoi ne l’arrêtez-vous pas, ou pourquoi m’arrêtez-vous ?
– Trois fois, vous refusez de dire où vous logez ? Eh bien ! vous allez nous suivre au violon.
– Au violon ? Y a-t-il un tabouret, une chaise, un banc dans votre geôle ?
– Il y a un lit de camp.
– Un lit de camp ! ô grandeur de la civilisation ! ô trois fois bienfaisant cachot, où l’on peut non seulement s’asseoir, mais se coucher, mais dormir ! Mes genoux, de fatigue, se dérobent sous moi. Vite, caporal, vite ! je bénis vos grilles, j’implore vos chaînes. »
Le brigadier haussa les épaules et dit un mot à deux de ses hommes, qui vinrent se ranger aux côtés de Justin.
Il était déjà loin avec ses deux acolytes qu’il se confondait encore en remerciements. Le garde municipal de gauche l’interrompit d’une voix rude :
« Allons ! on ne parle pas sous les armes ! Et avisez-vous de vouloir nous échapper !
– Nous nous verrions dans la dure nécessité de nous servir de nos sabres, reprit avec bénignité le garde municipal de droite.
– Et marchez plus vite, un peu ! cria le sicaire farouche.
– Car le frais du matin commence à se faire sentir, ajouta le militaire éclairé.
– Je serais désolé que vous fussiez enrhumé pour moi, garde municipal, dit Justin à l’ami de droite. C’est bien ! on presse le pas, gendarme ! reprit-il en s’adressant au tyran de gauche.
– Est-ce que vous croyez m’humilier en m’appelant gendarme ? dit le garde municipal avec dédain.
– Nullement, guerrier, et vous avez bien le droit d’être fier de ce titre. Mais, – pardon ! – il faut que je me trompe ! permettez-moi de vous mieux regarder à la lueur de ce réverbère, – oui, ce n’est que trop réel, et l’impartialité me fait un devoir de vous le dire, – mon pauvre alguazil, comme vous êtes laid ! »
Le mauvais gendarme fit un soubresaut de colère, le bon gendarme se mit à rire avec ingénuité.
« Ô miquelet, soyez doux. Je parle seulement de l’homme en vous ; quant à l’agent de l’autorité, je le respecte. Je m’incline devant votre caractère public, mais, que voulez-vous ? votre type privé me semble hideux. – Garde municipal, aviez-vous remarqué à quel point votre camarade est horrible ? »
Le bon gendarme se tenait les côtes ; l’indignation étranglait le mauvais gendarme, et, la bonne humeur de l’un augmentant la rage de l’autre, une dissension intestine se fût peut-être déclarée dans une de nos armes d’élite, si l’on n’était arrivé au corps-de-garde.
III
Carcere duro
Nous sommes obligé de dire que Justin ne trouva pas la prison aussi confortable qu’il l’avait imaginée. On ne lui laissa pas la moindre chandelle ; mais quand on l’introduisit, il eut le temps d’apercevoir des murailles nues et humides, un trou carré et orné de barreaux pour toute fenêtre, et quelques planches disjointes en guise de lit.
Il se coucha sur ce sapin le plus délicatement possible ; mais il était trop agité pour pouvoir dormir. Il avait tous les éblouissements des Mille et une Nuits dans le cerveau et l’air méphitique d’un taudis dans la poitrine. Il se leva oppressé, dépité, mal à l’aise, en proie à une sorte de mauvais rêve éveillé.
« Ah çà ! mais, décidément, on est horriblement mal ici ! se dit-il. L’aventure tourne à l’accident et le songe au cauchemar. Je m’ennuie beaucoup. Chose humiliante ! chose atroce ! s’ennuyer soi-même ! Moi qui m’amuse si aisément, moi que ma pensée divertit comme un enfant, moi qui me jouais tout à l’heure encore avec des portiers et des gendarmes, – je m’ennuie ! L’horreur de ce lieu infect me pénètre peu à peu, et je me sens plein de rage et de dégoût. J’ai eu tort de quitter le grand air et la rue ; j’ai eu tort de suivre ces manteaux sombres ; j’ai eu tort d’essayer cette révolte mutine contre ces grandes institutions sociales, la propriété, la gendarmerie. – Allons, bon ! il ne manquait plus que de douter de la fantaisie et de renier l’ivresse. Ô ciel ! vais-je tomber à ce point au-dessous de moi-même ! Ah ! propriétaire maudit, c’est toi qui es la cause de cette faiblesse. Va, tu me paieras ma lâcheté ! »
Justin entendit, dans le corps-de-garde, les gardes municipaux qui riaient à gorge déployée.
« Là, pensa Justin, la force matérielle dans la joie ; ici, la force intelligente dans les fers… Hum ! la force intelligente… L’antithèse est consolante, mais est-elle exacte ? Ces imbéciles d’à-côté sont sûrs d’avoir pour eux le bons sens, la raison, la justice. Moi, j’ai peur d’avoir été fantasque, affecté, puéril. J’ai manqué de simplicité, c’est évident. Je crois, mille massacres ! que j’ai fait de l’esprit. Ils ont le droit de me mépriser, ces gendarmes ! c’est de moi qu’ils rient peut-être. Et les portiers donc ! Tous me disent : Ce jeune homme était gris ! – Être gris, la couleur que j’abomine ! Ô honte ! Pourquoi dit-on : Être gris ? Pourquoi ne dit-on pas : Être rouge ? – Rouge ou gris, j’ai été faux comme un vers de treize pieds. Hélas ! où donc finit le vrai ? où commence le faux ? Doute ! abîme ! Mais je sens que j’ai outré le ton et dépassé la mesure ! Ah ! Filoche de malheur, tu me paieras ma sottise ! »
À travers sa fièvre somnolente, il y eut un moment où cette idée : que pensent de moi ces quatre gendarmes et ces trois portiers ? devint à Justin tout à fait insupportable.
La venue du jour ne le rendit que plus lucide et plus sombre ; car il vit mieux la tristesse sale de son cachot, et lut des sentences obscènes ou stupides gravées sur les murs par les ivrognes et les voleurs.
Quand les deux gendarmes de la veille entrèrent, l’un morne comme la rancune, l’autre gai comme la bêtise, ils trouvèrent Justin plongé dans un abattement lugubre.
Ils venaient le prendre pour le conduire à l’interrogatoire de M. le commissaire de police.
« Comme vous êtes pâle ! lui dit avec ironie le gendarme aigre.
– Vous aurez mal dormi ! » reprit le gendarme doux avec intérêt.
Justin les suivit sans dire un mot.
Sur la route qui, heureusement, ne fut pas longue, le bon garçon facile et paterne essaya vainement de le faire causer. Pour son camarade, silencieux et roide, il méditait des représailles de dieu municipal offensé.
Quand on arriva chez le commissaire, ce fut le mauvais gendarme qui se précipita dans le cabinet pour commenter et appuyer le procès-verbal du brigadier.
Justin, resté seul avec son allié qui le consolait, entendait son ennemi l’appeler vagabond, émeutier, être subversif et dangereux. Justin souriait et comptait se justifier en deux mots. Mais il comptait mal, et le sort allait ajouter de forts appendices à ses justes griefs contre son propriétaire.
IV
Que l’esprit est souvent un délit
« Si ce commissaire est un homme d’esprit, je suis sauvé, » se disait Justin en entrant dans le cabinet.
Mais il se trouva en face d’un gaillard si magistral, si pompeux, si écharpe, qu’il se sentit tout de suite perdu.
Néanmoins, il fit bonne contenance, et, du ton le plus naturel et le plus poli :
« Monsieur le commissaire, dit-il, j’espère pouvoir vous expliquer en deux mots mon affaire. Vous devez voir que je n’ai pas la mine d’un conspirateur ni d’un voleur. Mais le fait est que j’avais peut-être bu et mangé hier un peu au-delà de ma soif et de mon appétit. Je n’ai pourtant, que je sache, porté tort ni dommage à personne. Ayez l’obligeance de me faire mettre le plus tôt possible en liberté, je vous prie. »
Le commissaire releva ses lunettes, après avoir examiné Justin d’un air de pénétration obtuse.
« Faites-moi mettre en liberté ! répéta-t-il avec dérision ; c’est bientôt dit, jeune homme. Mais qui êtes-vous ? Quel est votre nom ? Quelle est votre demeure ? Quels sont vos moyens d’existence ?
– J’avoue que j’aimerais mieux garder l’anonyme, dit Justin, en souriant de la meilleure grâce du monde.
– Je le conçois aisément, monsieur ; mais, moi, je ne puis vous laisser aller que si vous êtes reconnu et réclamé par quelqu’un d’honorable et d’établi. »
Justin récapitula rapidement dans sa pensée ses connaissances toutes plus ou moins bohémiennes, et, en fait de personnages patentés, ne trouva, en frémissant, que le correspondant de son père, un homme décoré, un éligible, un commandant de la garde nationale. Mais cet être vertueux rendrait un service de ce genre avec une hauteur si sévère et si méprisante, mais il avait une femme charmante, quoique bornée, à l’estime de laquelle tenait tant Justin, que cet artiste, trop plein d’imagination, eût préféré la prison, l’exil et la mort, à cette intervention humiliante.
« Bah ! se dit-il, l’art est décidément ma nature ; reprenons mon faux nez, rentrons dans le caprice et roulons le commissaire. Il est grotesque, soyons drôle.
– Ah ! ma question vous donne à penser, n’est-ce pas ? reprit le magistrat avec une ironie doctorale. Je ne m’en vois pas moins forcé de procéder à votre interrogatoire. – Écrivez, Grimard. – Votre nom, monsieur ?
– Permettez-moi de vous dire seulement mon surnom, monsieur le commissaire, répondit tout à coup Justin d’un ton dégagé. J’aime mieux, voyez-vous, mon surnom que mon nom, mon masque que mon visage, et mon idéal que ma vie. L’homme ne vaut pas son ombre, commissaire ! et si j’ai pour moi-même quelque estime, c’est uniquement pour avoir vu le reflet de mon individu dans un miroir et le reflet de mon rêve sur une toile. Or, à cause des tons roux et chauds de ma palette, j’ai pour sobriquet le Rutilant.
– Ah ! de la plaisanterie ? dit le commissaire. À merveille ! Voulez-vous me dire votre rue ?
– Ma rue ? Rue du Rêve.
– Qu’est-ce que c’est que cette rue-là ? grommela le gendarme cruel.
– Oh ! je l’appelle une rue, ce n’est, à vrai dire, qu’un cul-de-sac.
– Ce sera quelque part dans les faubourgs, interrompit le gendarme indulgent.
– Oui, garde municipal, faubourg du Paradis.
– Et votre profession ? reprit le commissaire, rongeant son frein.
– L’ennui, dit Justin.
– Monsieur ! s’écria le commissaire, frappant du pied, je vous demande votre état, votre occupation habituelle.
– Mon occupation habituelle ? Ah ! fort bien ! Je cherche des prétextes pour me dispenser d’être un homme de génie.
– Il extravague ! dit le commissaire en haussant les épaules.
– Mais, commissaire, extravaguer, aller au-delà, se promener en dehors, se hasarder plus loin, – mais c’est le vrai but de la vie !
– Ah ! cet homme est ivre ou fou ! s’écria le commissaire, indigné.
– Fou de sagesse, ivre de vérité.
– Monsieur, prenez garde ! Vous m’exaspérez avec vos réponses aussi incohérentes que saugrenues.
– Vraiment, commissaire ? Ai-je le bonheur d’être invraisemblable à ce point ? Suis-je tellement en dehors du possible, commissaire ? Oh ! vous me comblez de joie ! L’apathie de plomb des masses est, dans nos temps, tellement dure à remuer, que je suis fier d’avoir mis un peu hors de lui un homme de votre poids. Porter sa sottise, vous le savez, ce n’est rien ; mais celle des autres est si lourde !
– Monsieur, vous êtes un bousingot.
(Ce mot est une date, et prouve que l’action se passe en 1833.)
– Un bousingot ? hélas ! non, soupira Justin avec mélancolie. Je tolérerais encore le gouvernement, n’était l’existence. Je me soucie très peu des déménagements d’idées que vous appelez des révolutions, et je n’ai pas d’opinion, les ayant toutes.
– Tout cela n’empêche pas, dit le mauvais gendarme, qu’il troublait cette nuit l’ordre public.
– J’admirais l’ordre éternel en contemplant les étoiles.
– Alors, pourquoi nous avez-vous suivis pendant une demi-heure ?
– Mon Dieu ! je vous suivais, lansquenet, comme la jeunesse suit l’illusion.
– Monsieur, dit le commissaire, vous allez être écroué sur l’heure au dépôt de la Préfecture.
– Monsieur, repartit Justin d’un accent méprisant, vous me donnez bien mal la réplique.
– Ah çà ! vous ne savez donc pas à qui vous parlez, à la fin ? s’écria le commissaire, en se levant avec une dignité infinie.
– Vous-même, après tout, riposta Justin, avec une non moindre majesté, vous ignorez en présence de qui vous êtes.
– Qu’est-ce ?… dit le commissaire, inquiet.
– Ah ! reprit Justin.
– Monsieur, seriez-vous le fils ?…
– Plus haut, allez plus haut. »
Le commissaire souleva son bonnet de velours, en rêvant les plus augustes incognito.
« Comment ! vous seriez ?…
– Oui, monsieur, un symbole ! dit Justin, en se drapant. Voyez maintenant si vous voulez verbaliser contre une personnification, emprisonner un mythe et mettre au pain et à l’eau une idée.
– C’est trop fort ! dit le commissaire, en saisissant papier et plume, et puisque vous tenez à aller en police correctionnelle…
– Bon ! la police correctionnelle m’acquittera ou me condamnera à une peine légère.
– Oui, reprit le commissaire raillant, vous attendrez au dépôt quinze jours qu’on vous condamne à vingt-quatre heures de prison.
– Peste ! dit Justin, refroidi ; mais c’est très sérieux cela, et vous voyez pourtant que je suis très plaisant, commissaire. Voyons ! soyez clément. Quel principe social ai-je détérioré, en somme ? Ai-je porté un manteau écarlate ? Ai-je murmuré aux échos des nuits que la tragédie m’amuse peu ? – Vous ne répondez pas ? Vous griffonnez toujours ? Eh bien ! oui, alors, j’ai voulu me gausser de la gendarmerie, batifoler avec la police, étonner l’ordre public, et pénétrer d’horreur la garde nationale. Êtes-vous contente, autorité stupide ?
– Outrages à un officier public ! un mois de prison ! » murmurait le commissaire, écrivant avec fureur.
Justin, cependant, indiquait sur le parquet de la salle d’audience des pas d’une chorégraphie hasardeuse.
« Eh ! dit-il, vous qui me condamnez à la prison, êtes-vous libre ? La vie n’est-elle pas une captivité perpétuelle ? Tra ! la, la ! Commissaire, croyez-vous à la fatalité ou au libre arbitre ? Êtes-vous pour la grâce ou pour la volonté ? Tra la la !
– Insolent bavard ! dit le commissaire.
– Bavard, hélas ! c’est ainsi que la calomnie appelle les gens naturellement éloquents. Mais, commissaire, une question ?… »
Il n’eut pas le temps d’achever ; le commissaire se leva, tendit son rapport paraphé et cacheté au mauvais gendarme triomphant, et fit une sortie royale, sans même honorer Justin d’un regard.
« Imprudent ! dit à son jeune ami le gendarme honnête.
– Ah ! je suis laid ! s’écria le gendarme amer.
– Taisez-vous ! lui répondit Justin avec le calme d’un martyr ; vous n’êtes pas un gendarme, vous êtes mon mauvais génie en culotte de peau ! Et pourtant, ce n’est pas à vous que j’en veux. Mais Filoche, Filoche ! prends garde à toi ! »
V
Chaînes, poignards et carcans
Quinze jours après. La scène représente une salle vaste et haute. Une large ouverture vitrée, qui occupe un des quatre murs presque tout entier, éclaire cette halle pendant le jour. Mais, pour le moment, il est nuit. Quatre chandelles fichées dans des flambeaux de forme étrange – en verre noir arrondi et large à sa base, puis s’amincissant en goulot – répandent une lueur jaune, vacillante et parfaitement insuffisante jusqu’aux parois sombres.
L’œil distingue vaguement sur ces murailles toutes sortes d’objets fantastiques : un crâne, des fleurets, des plâtres, des pipes, des gravures, des armes, des étoffes, un mannequin, des inscriptions en lettres noires, etc.
Autour d’une table oblongue sont assis des êtres bizarres, taciturnes et graves, – sept hommes, – quatre femmes sur des escabeaux chancelants, – et un hibou sur son perchoir.
Les hommes portent de longs cheveux, des barbes incultes, des costumes baroques de divers âges et de divers pays : vareuses rouges, dalmatiques vertes, frocs bruns, burnous blancs, etc. (Et cætera est un terme qu’on est obligé d’employer souvent dans les descriptions de ce genre, où il est bon de laisser beaucoup à faire à l’imagination plus ou moins ardente du lecteur.)
Les femmes sont jolies, et cætera.
Le hibou – est un hibou.
Ces divers personnages – le hibou excepté – boivent dans des verres, dans des tasses et dans des soucoupes, une liqueur fumante et rougeâtre.
Ils écoutent, dans un profond silence, Justin qui, debout, achève un récit :
« … Et ce que le commissaire m’avait annoncé s’est réalisé de point en point, messieurs, dit Justin. M’étant obstiné à ne pas me faire réclamer, j’ai attendu dix grands jours, – mêlé à une société fort mêlée et entièrement sevré de nourriture plantureuse, – qu’on me traînât devant les tribunaux, c’est-à-dire devant des robes noires assez sales que n’embellissaient point des visages fort laids.
Là, j’ai bien été forcé de décliner mes nom, prénoms et absence de domicile. Si je m’étais entêté plus longtemps dans cette lutte disproportionnée contre le corps social, je crois que je serais maintenant aux galères. Heureusement, notre ami Glouglou que j’avais fait prévenir, et qui est bien digne de devenir un jour garde des sceaux, m’a trouvé des répondants je ne sais où. Ces avocats en tiennent. Les juges ont daigné rire. Ils ont ri ! – enfer, Racine et guimauve ! – et ne m’ont condamné qu’à trois jours de prison. J’en sors… »
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(Paul Meurice, « L’École des propriétaires », in La Famille Aubry, volume 3, Paris : Alexandre Cadot, 1854 ; repris dans Les Tyrans de village, Paris : Michel Lévy frères, 1857. « Portrait de Gérard de Nerval, » pointe sèche de Louis Marcoussis, 1937 ; « Le Beau Gendarme, » caricature de George du Maurier, 1877)
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(1) Rappelons pour mémoire que Les Nuits d’octobre sont parues en livraison dans L’Illustration, journal universel, du 9 octobre au 13 novembre 1852.
(2) Henri Strentz, Portraits d’hier : Gérard de Nerval, deuxième année, n° 44, 1er janvier 1911.