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(in Le Journal amusant, soixante-treizième année, n° 84, samedi 18 décembre 1920)
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(in Le Journal amusant, soixante-treizième année, n° 84, samedi 18 décembre 1920)
Nous avions déjeuné, ce jour-Là, rue Colonna-d’Istria, au restaurant Bouttau, l’une des curiosités du Vieux Nice, où m’avait conduit le correspondant des Nouvelles Littéraires, M. Raymond Febvre, qui dirige un hebdomadaire de si belle tenue : L’Essor Niçois.
Nous avions retrouvé, dans la « cave-salon » de Bouttau, Albéric Cahuet, l’auteur du Masque aux yeux d’or et de Régine Romani, romans riches et solides, dont on n’évite pas la séduction et qui, avec une progression sûre, font la conquête du public.
La conversation était délicieusement animée ; Marie Bashkirtseff, la mystérieuse petite héroïne dont la grâce énigmatique séduit toujours les écrivains mais se fait plus présente dès qu’ils arrivent à Nice, inspira à Albéric Cahuet une évocation de la plus charmante piété.
Cahuet est l’un des amants posthumes de Marie Bashkirtseff. Cette géniale enfant est sa Princesse lointaine, très lointaine, sa Princesse morte. Il a, d’ailleurs, tenté le miracle de la faire revivre dans Le Masque aux yeux d’or, et il y a réussi au point que des amies de la jeune Slave ont tendu les bras vers cette ressuscitée. Il prépare un autre livre, un livre de réalité stricte, qui sera aussi un livre d’amour. Pour l’instant, il attirait notre attention sur les Cahiers intimes de Marie Bashkirtseff, publiés de la veille par un autre fervent du même culte, M. Pierre Borel. Il observa que cette exhumation de documents rendrait toute sa vérité à un figure romanesque orgueilleusement pure, mais trop désincarnée par le Journal réduit que l’on publia voici un tiers de siècle.
« André Theuriet, chargé de l’édition de ce journal, fit de son mieux. Il dut tenir compte des susceptibilités d’un temps, d’une famille, d’une société. Il a écarté les pages où la pensée prenait un caractère trop intime, où la sensibilité se découvrait sans prudence. De même, il n’a pas voulu imprimer les ingénieuses impertinences de l’enfant, les croquis endiablés, à l’emporte-pièce, de la jeune fille. Il ne nous a révélé que la cérébrale. Il a supprimé, ou presque, la sensitive, l’espiègle, la passionnée. D’où la légende qui a fait de Marie Bashkirtseff un être sec, une ambitieuse sans tendresse et presque sans féminité. Assurément, il y avait en Marie cet individualisme ardent qui caractérise les jeunes d’aujourd’hui, car elle reste au fond une figure très moderne. Mais les Cahiers publiés par Borel témoignent qu’elle demeurait néanmoins profondément femme. Il ne faut plus lire le Journal sans lire les Cahiers, ni lire les Cahiers sans lire le Journal.
L’humaniste Cahuet parla ensuite d’un autre humaniste, M. Pierre de Nolhac dont, par une curieuse coïncidence, nous avions tous lu le matin même un précieux petit livre, Érasme et l’Italie (troisième numéro des Cahiers de Paris).
Je fis observer que Pierre de Nolhac ne pouvait s’arrêter en si bonne voie et qu’il devait, après Érasme et l’Italie, nous donner un Érasme en Angleterre, qui ne manquerait point d’être fort savoureux et riche en enseignements.
Comme nous serions heureux de voir le poète humaniste faire revivre devant nous les entretiens de l’hiver 1499 à Oxford entre Colet, Grocyn, Linacre, Thomas More et Érasme. les leçons de Magdalen College où Colet expliquait et commentait les épîtres de Saint Paul, Colet dont Érasme écrivait de Londres à Robert Fisher, le 5 décembre 1499 : « Lorsque j’entends Colet, je crois entendre Platon lui-même. »
– C’est une vie complète d’Érasme qu’il nous faudrait, reprit Cahuet, une vie lyrique où la documentation serait considérable mais invisible, oubliée…
Vous réclamez un Érasme en Angleterre, mais Pierre de Nolhac ne regrette-t-il lui-même dans la préface de son petit livre de n’avoir pas écrit un Érasme en France, « qui eût conté les liaisons du grand humaniste avec les hommes de notre pays ? » – Je sais que Pierre de Nolhac considère Érasme comme le vrai maître de Rabelais et pense que, par ses Adages et ses Colloques, il participa grandement à l’éducation de Ronsard et de Montaigne.
Je n’ai point oublié les termes si émouvants de la lettre souvent citée de Rabelais à Érasme, datée du 30 novembre 1532 :
… Mon père très humain… ET PLUS LOIN : Je vous ai appelé père, je vous appellerais même mère si votre indulgence me le permettait…
Je sais qu’avant Voltaire, Érasme entretint une correspondance véritablement internationale, qu’il est véritablement « l’homme de la Renaissance » et qu’autour de lui pourrait s’édifier le roman historique d’une grande époque humaine…
Je préconise pour lui la méthode que Cahuet a employée pour Maria Bashkirtseff… et que je compte utiliser encore…
Je porte en moi tout ce que Marie Bashkirtseff a écrit, tout ce que l’on a écrit sur elle, tout ce que ceux ou celles qui l’ont connue m’ont dit d’elle, journal, correspondance, propos, échos de conversations amusées ou de discussions violentes, plaintes et rires de fillette, accents de femme naissante, cris de joie, de colère, d’amour, appels désespérés à la gloire, cris de terreur devant la mort si tôt venue. Tout cela s’anime en moi. Le document disparaît et je traite cette héroïne réelle comme une créature de mon imagination. Ainsi apparaît-elle dans Le Masque aux yeux d’or, qu’un de nos auteurs dramatiques va mettre à la scène. Ainsi la retrouverait-on peut-être encore dans le personnage de mon dernier roman, Régine Romani, une Marie Bashkirtseff qui serait brune et qui aurait réalisé une aventure d’amour. Ainsi tenterai-je enfin de la présenter dans mon prochain livre, sans fiction mais non point sans passion… »
Depuis quelques instants, j’étais un peu distrait. Un gros homme venait d’entrer, Gaston Leroux, roi des reporters et prince du roman-feuilleton !
Ma décision fut vite prise et je souris intérieurement…
« En voilà un, pensai-je, qui ne se doute guère du dessert que je lui réserve… »
Leroux nous avait reconnus…
*
En sortant, nous gagnâmes le quai des États-Unis et, de là, la fameuse promenade des Anglais.
J’essayai « d’entreprendre » Gaston Leroux…
« Comment osez-vous songer à m’interroger en face d’un pareil spectacle ! me répondit-il en souriant. Faisons notre promenade bien sagement, bien paresseusement, comme des nouveaux riches, et tout à l’heure vous viendrez au Palais de l’Étoile du Nord où je me livrerai à vous, pieds et poings liés. Je dois bien cela à un jeune confrère. Je ne serai jamais « interviewé » autant de fois que j’ai « interviewé. »
Et Gaston Leroux éclate de rire…
*
Une heure plus tard, dans l’immense cabinet de travail du frère de Rouletabille…
Je regarde la bibliothèque avec une admiration qui n’est point feinte…
« Je suis bibliophile, dit en s’excusant Gaston Leroux ; mais un bibliophile qui lit ! Hélas, il est très difficile de travailler avec tous ces livres… Dans la pièce où il écrit, un homme de lettres ne devrait avoir que des fleurs…
Mon rêve serait de passer mon temps à lire et de ne plus jamais écrire une ligne…
Il y a de si beaux livres ! Regardez : cette édition des œuvres complètes de Voltaire fut établie de son vivant ; voici Platon et Walter Scott, mes maîtres, la Sainte Bible avec les gravures de Marillier, Corneille illustré par Moreau le Jeune, l’édition nationale de Victor Hugo, les œuvres d’Augustin Thierry, un homme formidable, tout Musset, tout Michelet et la collection complète des Mémoires historiques. Je les ai tous là. Pas un ne manque à l’appel. Ce fut ma vraie nourriture de reporter.
C’est avec ces Mémoires qu’a été établie, qu’aurait dû être établie notre Histoire de France…
– …
– Des souvenirs, des notes biographiques ? Vous croyez, vraiment ? Eh bien, je suis né le 6 mai 1868. C’est la vérité mathématique, si j’ose dire. Mais celle-là, il ne faut pas la dire ; jurez-le-moi ! La vraie vérité humaine, c’est que j’ai cinquante ans – vous ne me trouvez pas plus de cinquante ans ? – et que je suis bien décidé à avoir cinquante ans le plus longtemps possible, jusqu’à ma mort qui, je l’espère, arrivera le plus tard possible.
Je suis né à Paris, faubourg Saint-Martin, juste à côté de la mairie du Xe. L’autre jour, ayant découvert sur des papiers à quel numéro du faubourg j’étais né, je me mis en tête de chercher la maison natale ; je trouvai au rez-de-chaussée une entreprise de pompes funèbres !
Là où je cherchais un berceau, je trouvais un cercueil… J’ai f… ichu le camp !
C’est d’ailleurs par hasard et entre deux trains que je suis né à Paris. Mes parents étaient en voyage. Ma mère était Normande, mon père Manceau.
Mon père était entrepreneur de travaux publics et c’est lui qui restaura le château d’Eu sur les plans de Viollet-le-Duc.
J’ai fait mes études au collège d’Eu avec le duc d’Orléans. J’étais très camarade avec Philippe. Nous étions toujours en train de nous battre tous deux comme de vrais chiffonniers.
Lors de l’expulsion des princes, j’envoyai un article – anonyme – à un journal d’Eu. L’article ne parut pas et j’en fus fort vexé.
Dès le collège, j’étais tourmenté par le démon de la littérature. Je m’amusais à faire des tragédies et à écrire des nouvelles. Est-il besoin de vous dire que les nouvelles ne valaient pas mieux que les tragédies ?
J’étais toujours le premier de ma classe et quand je passai mes bachot à l’Académie de Caen, seul de toute la cession, je fus reçu avec la mention bien. À cette époque, les examens étaient très difficiles !
Je vins à Paris comme étudiant et je m’inscrivis immédiatement à l’Association des Étudiants, qui n’existait que depuis un an. Je faisais mon droit, très mal ; je suivais les cours aussi peu que possible. »
*
« Ma première « chose » imprimée fut un sonnet sur Lamartine qui parut dans La Lyre universelle.
J’envoyai ensuite à la revue Lutèce un article que j’avais intitulé Mon premier article. Un soir, en me rendant pour dîner à l’hôtel Regnard, au coin de la rue Regnard et de la place de l’Odéon, où je prenais pension, j’achetai Lutèce à un kiosque. Mon article s’étalait en tête, en première page. J’étais très ému et je payai à mes camarades une tournée générale…
Je m’étais inscrit à la conférence Pottier. À dix-huit ans, j’y prononçai ma première conférence. C’était une thèse sur le droit des femmes. J’obtins un gros succès de rire. Au lieu de traiter mon sujet, je m’étais mis à parler de Jeanne d’Arc et autres femmes illustres…
À quelque temps de là, j’envoyai une nouvelle, « Le Petit Marchand de pommes de terre frites, » à la République Française qui venait de se fonder. Sembat me fit venir et m’annonça qu’il publierait la nouvelle.
Je travaillais mon droit juste deux mois avant les examens. Quand je fus reçu licencié, je m’inscrivis au Barreau. On me conseilla alors d’entrer dans le cabinet d’un grand avocat. Mais il aurait fallu attendre des années pour arriver à quelque chose ; aussi je m’inscrivis d’office et je me mis à plaider en correctionnelle. Je plaidai même en cour d’assises avec Henri Robert ; nous sommes restés des amis.
Sur ces entrefaites, je fis connaissance, à la terrasse du Clou, de Robert Charvay qui avait succédé à Aurélien Scholl comme directeur des échos à l’Écho de Paris. Je manifestai mon désir d’entrer dans le journalisme. « Apportez-moi quelque chose pour mes échos, » me dit-il. Je lui communiquai une demi-douzaine de sonnets sur les vedettes. Le premier célébrait Réjane qui jouait Sapho au Vaudeville. Ces sonnets me furent payés quatre sou le petit vers.
Et voilà la porte par où je pénétrai dans la demeure des journalistes. J’allai au Croissant où je fis la connaissance de Canivet, directeur du Paris. Il me confia la chronique judiciaire à son journal et je débutai dans l’affaire Vaillant : il venait de jeter sa bombe ! C’était débuter par une rude d’affaire, d’autant que le Paris étant un journal du soir, je devais envoyer ma copie au fur et à mesure.
Je n’arrivais pas à suivre les débats ; j’étais déséspéré, et je voulais envoyer un mot pour dire que j’étais malade et prier qu’on me remplaçât…
Mais brusquement, je me raidis. Il me semble aujourd’hui que je dus être guidé alors par l’intuition à la fois impérative et confuse que si je surmontais l’obstacle, je serais sauvé pour toujours…
Je me mis à écrire : suivant des yeux et des oreilles une phase du procès, puis la transcrivant, puis écoutant de nouveau…
C’est ainsi que, machinalement, je ne retins que l’essentiel ; mon compte rendu s’organisait autour des scènes principales.
Quand je sortis du Palais, fiévreux, les tempes battantes, on criait le Paris dans les rues. Ma prose occupait toute la première page, – à ma grande surprise, car je croyais avoir peu écrit.
Le lendemain, au premier courrier, je recevais un mot du Matin qui m’offrait sa chronique judiciaire. J’acceptai et je débutai dans l’affaire Émile Henry. Je donnai au Matin et au Paris des comptes rendus qui eurent un gros retentissement. Je commençais à trouver cela très drôle. Je ne me rendais pas compte des difficultés insurmontables que j’avais vaincues sans m’en douter.
De toutes les rubriques, la chronique judiciaire paraissait la plus solidement assise dans une tranquille tradition. Sa formule était simple : rappeler dans un article préliminaire les méfaits de l’accusé d’après l’acte d’accusation, puis donner chaque jour la chronique de ce qui se passait à l’audience. Dans le genre, il y avait des maîtres, Albert Bataille du Figaro, notre président Edgar Troimaux de l’Écho de Paris, Gaston de Mézières du Gaulois.
Un grand procès nous réunit tous à Bourges, un effroyable drame de famille où un nom de la plus vieille noblesse se trouvait terriblement compromis.
C’était là une excellente occasion de mettre en œuvre ma formule nouvelle : laisser toutes les paperasses de côté, travailler avec un seul document, la vie ! la vie au jour le jour ! Ne plus évoquer le passé, mais prévoir l’avenir ! Laisser mes confrères s’occuper de ce qui est arrivé l’avant-veille, annoncer ce qui arrivera le lendemain !
Donc, la presse du monde entier s’occupait du marquis de X… Mes confrères attendaient l’audience sans fièvre ; moi, je bouillais ; je voulais voir le marquis ! Mais il était en prison, et bien gardé !
Cependant, deux jours avant l’audience, je parvins à me procurer une feuille timbrée de la préfecture sur laquelle j’inscrivis que M. Arnauld, anthropologiste, était invité à visiter les prisons du Cher.
Le directeur de la prison centrale tint à recevoir lui-même M. Arnauld et me fit visiter l’établissement…
Quand je sortis, j’avais confessé mon marquis…
Le directeur m’accompagna jusqu’au greffe.
« En somme, lui dis-je, en manière d’adieu, vous êtes tranquille ici ! Vous n’avez jamais d’ennuis…
– Non, me répondit-il… pas d’ennuis, mais je m’ennuie ! Je suis du Midi. Il me faudrait une prison comme celle-là du côté du soleil ! »
Le lendemain, le Matin publiait en première page une correspondance de Bourges qui… Le préfet tombait en disgrâce, le directeur de la prison recevait l’ordre de faire ses paquets. Le malheureux gémissait. Il ne se doutait pas que son vœu allait être exaucé et qu’avec l’aide de mon journal, il allait l’avoir, sa prison dans le Midi !
Les plus furieux furent mes confrères : j’avais interviewé l’accusé dans sa prison. Cela ne s’était jamais fait, de mémoire de chroniqueur judiciaire !…
Le jour de l’audience, je dormais à mon banc et mes camarades en concevaient une certaine tranquillité quand, à la fin de l’audience, les journaux du matin arrivèrent de Paris. Le Matin racontait l’audience du jour avec la déposition de tous les témoins que j’étais allé trouver la veille, à leur hôtel ou à leur auberge…
Il n’y avait plus moyen de travailler tranquillement ! Rouletabille commençait à rouler sa bille ! »
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« Je pourrais vous raconter beaucoup d’histoires plus drôles que celle-ci, à laquelle je ne me suis attardé un peu longuement que parce qu’elle fut une des premières où mon nom de journaliste s’illustra.
En 1894, je devins chef des informations au Matin. J’y faisais des leaders et du grand reportage.
J’assistai à la première révolution russe, au massacre des Arméniens dans le Caucase. Je fis des expéditions au Maroc, au moment où il était encore « barbaresque. »
Je revins à Paris. J’ai été dix ans chroniqueur judiciaire, trois ans chroniqueur parlementaire, trois ans critique dramatique.
Tous les mondes ont contribué à me documenter pour mon œuvre de romancier.
Car je ne voulais pas me borner à être un journaliste, même célèbre, et je rêvais depuis l’enfance d’être un des premiers littérateurs de ce temps, d’appartenir à la grande élite.
Je venais d’écrire une œuvre lentement mûrie en moi. Je la lus à Pierre Wolf, puis je la portai à Antoine qui la reçut, mais me demanda de la revoir.
Je me souviens que j’ai récrit le premier acte en allant de Southampton à Madère, le second de Marseille à Port-Saïd, le troisième à Saint-Pétersbourg, après les massacres de Moscou.
Revenu à Paris, je fus relire ma pièce à Antoine qui prenait l’Odéon. Il déclara, avec enthousiasme : « C’est une pièce comme Les Affaires sont les affaires ! » Elle fut jouée le 26 janvier 1907 et parut dans l’Illustration Théâtrale du 2 mars 1907.
Le public ne la comprit pas et il y eut sans doute de ma faute. N’importe, c’est la chose dont je demeure le plus fier. »
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« Devant l’insuccès de La Maison des juges, qui tint l’affiche à peine 15 jours, je fus trouver Baschet et Normand à l’Illustration et : « Voilà, leur dis-je brusquement, je vais faire un roman ! »
Le lendemain, je leur soumettais trois sujets, un sujet tout à fait littéraire, un autre à la manière de Marcel Prévost, un troisième à la manière de Gaston Leroux, où je me proposais de traiter les aventures d’un reporter.
C’est ce troisième sujet qui fut choisi.
Les vacances arrivées, je me retirai avec ma femme à Beau-Séjour et me mis au travail.
Il fallait faire plus fort que Poe, plus fort que Conan Doyle ; il fallait faire commettre un assassinat dans une chambre hermétiquement close, close comme un coffre-fort.
C’était une gageure, mais je me disais : « Mon petit Rouletabille, il faut que tu trouves cela. »
Une nuit, je réveillai ma femme : j’avais trouvé. J’avais transporté le problème de l’espace dans le temps.
Mon argumentation, la logique des faits que j’enchaînais, ne devait pas être si mauvaise, puisqu’au collège de Falaise le professeur de philosophie, arrivé à la logique, donnait en exemple à ses élèves les explications que Rouletabille fournissait à la cour d’assises sur Le Mystère de la Chambre jaune.
Le Matin me commanda des romans-feuilletons.
C’est à Menton que j’écrivis Le Parfum de la dame en noir.
Le secret de mon succès, ma recette ? Je suis heureux de vous la livrer : j’ai toujours apporté le même soin à faire un roman d’aventures, un roman-feuilleton, que d’autres à faire un poème. J’ai eu comme ambition de relever le niveau de ce genre si décrié.
Dans le domaine du mystérieux, je n’ai jamais rien fait d’aussi réussi que Le Mystère de la Chambre jaune.
– J’avoue garder un faible pour Chéri-Bibi. Dans un genre moins sombre et où même certains voudront voir comme une caricature du genre dont vous êtes aujourd’hui le plus célèbre représentant, La Fâcheuse Aventure ou la Coquette punie m’a bien amusé !
– J’attribue une grande partie de mon succès d’abord à mon imagination, puis à l’alliance de cette imagination avec tout ce que j’ai appris au cours de ma vie journalistique.
Grâce à cette expérience chaque jour enrichie, je peux me permettre d’avoir la plus folle imagination, sans désarçonner le lecteur. Des détails précis, non inventés, de solides éléments de réalité négligemment jetés au royaume des invraisemblances, accrochent le lecteur. L’imagination, je la donne à l’aventure ; mais ceux qui agiront doivent être tout à fait vivants, mais tout doit s’expliquer.
Le lecteur permet tout s’il retombe sur ses pattes.
Dans Le Cœur cambriolé, dans L’Homme qui revient de loin, j’ai osé aborder le problème de l’Au-delà, avant beaucoup qui ont fait tant de bruit depuis.
– … »
M. Gaston Leroux sourit.
« L’aventure, autant que la psychologie pure, peut nourrir l’œuvre d’art. Kœnigsmark et L’Atlantide sont de grands livres et Pierre Benoît un écrivain que sait, quand il veut, marier la psychologie à l’action : Mademoiselle de la Ferté en est un bel exemple. »
*
« Le mouvement des lettres, à l’heure actuelle, est merveilleux, merveilleux, merveilleux.
Nous sommes à un moment où deux mondes vont se briser ou se souder. Époque riche et tourmentée d’esprits qui se cherchent…
Nous retomberons à la tradition, augmentée d’une richesse nouvelle.
Roland Dorgolès, Pierre Mac Orlan avec La Cavalière Elsa, Ramuz avec La Guérison des maladies, trois noms représentatifs des grandes tendances d’aujourd’hui…
– …
– Cette enquête de Roger Giron dans l’Éclair est fort amusante. Je lui réponds sans hésiter : Platon ! N’est-ce pas un merveilleux reporter, et l’un de premiers ? A-t-il jamais été égalé ?
– …
– J’écris en ce moment La Mansarde en or. J’ai toujours deux ou trois sujets de roman qui sommeillent en moi. Et quand je trouve dans mes lectures, – car je lis énormément, je vous le répète ; je lis tout, – des choses qui se rapportent à l’un ou l’autre des sujets en gestation, je les note et les mets dans un dossier.
Quand j’ai achevé un livre, je m’octroie deux mois de repos pendant lesquels je pense au prochain de la façon la plus paresseuse.
Je ne travaille que sur traité. Il faut que je me sente poussé par les dates. Je trace alors un plan très sommaire car, avant tout, le livre doit être logique. En second lieu, je donne des noms à mes personnages : ils ne peuvent, en effet, commencer à vivre avant d’avoir des noms et un signalement.
Comme j’ai été paresseux à établir tout cela, je me fais alors un beau programme. C’est l’époque de l’ordre.
Je colle ce programme, cet horaire, dans la chambre de ma femme ou de ma fille.
Quand elles passent devant, elles saluent respectueusement.
L’horaire porte d’abord trois heures de travail par jour, puis quatre, puis cinq… Il faut bien rattraper le retard.
Avant la guerre, j’ai habité neuf ans une petite villa à Cimiez, au-dessus de Nice.
Quand j’avais mis le point final à un roman, je bondissais sur le balcon et je déchargeais – en l’air – force coups de revolver.

C’était le signal : ma femme, ma fille, mon garçon se précipitaient sur la vaisselle. Verres et assiettes volaient à travers le jardin. Dès qu’il ne restait plus rien à casser, on prenait les casseroles et on tapait dessus : un sabbat de sauvages !
Un jour, un ami se trouvait à la maison. J’avais négligé de le prévenir, peut-être à dessein.
Les coups de revolver le surprirent, mais quand il vit tout le monde s’y mettre et la vaisselle voler en éclats, il crut que nous étions subitement devenus fous.
– Allons, allons, vous me racontez une Histoire marseillaise. C’est mal de faire concurrence à Édouard Ramond.
– Je vous garantis l’authenticité de l’anecdote. Mais, pour être tout à fait vrai, je soupçonne fort que ma femme, après une ou deux expériences, ne laissait plus que de la vaisselle un peu ébréchée à la disposition des sauvages.
– …
– C’est l’Universal, une Société américaine, qui tourne en ce moment Le Fantôme de l’Opéra. Ils ont déjà dépensé entre vingt et trente millions. Ils ont reconstruit l’Opéra là-bas.
Lon Chaney, qui faisait Quasimodo dans Notre-Dame de Paris, sera le fantôme.
Le cinéma est un art qui commence, et tant que l’auteur ne sera pas au ciné quelque chose de plus important, ils feront de belles photos, mais entourées de niaiseries.
– …
– Mes livres de chevet ? Mes auteurs favoris ? Balzac, dont j’aime et relis tous les livres. Les plus beaux ne sont pas les plus célèbres. Son époque restera à cause de lui. Personne ne peut lui être comparé. Et il n’a pas seulement immortalisé une époque, mais les caractères qu’il a créés, nous les retrouvons dans les cadres actuels.
Sa correspondance m’émeut profondément : on y voit combien il a pu travailler et ce qu’il a pu souffrir.
J’aime aussi beaucoup les poètes et je relis souvent Hugo, Musset, Baudelaire et Verlaine.
De poètes modernes, Je n’en lis plus. J’ai été trop de fois échaudé… »
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(Frédéric Lefèvre, in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, quatrième année, n° 133, samedi 2 mai 1925 ; caricatures de Raoul Guérin, illustrant l’entretien, et de H.-P. Gassier [Deyvaux-Gassier])
Le papier tenture était vieux rose.
Le papier du salon, bien entendu – car, pour la chambre, elle était vouée au vert, un délicieux vert Trianon.
« Oui, messieurs, déclara Mme Émilienne de Rouvres, il était à peu près deux heures du matin. Je dormais. Soudain… »
Émue au souvenir de son aventure, Mme de Rouvres frémit à ce « soudain. » Deux auditeurs, assis en face d’elle, frémirent aussi, respectueusement, avec un tact parfait. L’un était l’inspecteur Jean Martin, de la police judiciaire ; l’autre, le détective privé Marcel Fermier, attaché au service de la Cie Sirius, à laquelle un contrat d’assurances contre le vol et l’incendie liait Mme de Rouvres.
Il était dix heures du matin. Le cri des freins de triporteurs conduits « à tombeau ouvert » par des garçons bouchers ou épiciers troublait seul la quiétude de la rue des Sablons, à Paris.
« Soudain, reprit Mme de Rouvres, des craquements, dans le couloir, m’éveillent en sursaut. Je donne de la lumière : « Qui va là ? » Point de réponse : « Qui est là ? » Silence. Je vis seule, messieurs, et je ne garde ici aucune arme. Je me lève, néanmoins, et m’avance jusqu’au seuil de ma chambre. À cet instant, un individu masqué se dresse devant moi. Avant que j’aie le temps d’appeler, il se rue sur moi… »
Les traits de l’inspecteur et ceux du détective privé présentaient, avec un ensemble comique, une série d’expressions de circonstance : admiration pour la crânerie manifestée par Mme de Rouvres, anxiété en raison du danger couru, horreur, à la pensée des barbares traitements qu’elle avait peut-être subis.
Le visage de Mme de Rouvres, pomponnée, bichonnée, était coloré par un émoi rétrospectif et aussi, eût-on dit, par le reflet du papier du salon. Un Anglo-Saxon irrévérencieux eût appelé cette dame une chère vieille rose chose.
Non qu’elle fût âgée. Elle avouait la quarantaine. À peine si elle l’avait passée. Enfin, elle n’avait guère plus de cinquante ans.
C’était une personne du meilleur monde, aux appâts opulents, et qui avait été fort séduisante, vers 1910 – de même que son salon avait été du plus ravissant Louis XVI, du temps qu’un mobilier heureusement choisi le garnissait.
Hélas, les commissaires-priseurs avaient passé là, et les fauteuils tendus d’authentique Aubusson, les meubles de bois de rose marqueté s’étaient vus dispersés « au feu des enchères. » Symbole des époques fastes, seul demeurait le papier vieux rose. Et le visage, aussi, de Mme de Rouvres, hélas, avait été éprouvé par le temps, cet impitoyable commissaire-priseur de la beauté. Seuls, persistaient l’éclat de l’œil et l’incarnat des joues, rehaussés par le khôl et les fards, s’il faut tout dire.
« Donc, madame, enchaîna Marcel Fermier, cet affreux individu se rue sur vous ; il vous renverse…
– Non, monsieur le détective, rectifia Mme de Rouvres avec une moue ambiguë, non, il ne m’a pas renversée ! Il m’a bâillonnée, ligotée et assise sur un tabouret qui se trouvait dans le couloir.
– Puis, hasarda Jean Martin, il est entré dans la chambre verte ?…
– Non, inspecteur, corrigea encore Mme de Rouvres, il n’est pas entré dans la chambre verte, mais dans la salle à manger, où il s’est emparé de mon argenterie. Il a ensuite pénétré dans ce salon où nous sommes et jeté son dévolu sur une pendulette et deux chandeliers d’argent. Après cela… »
Mme de Rouvres se leva, alla écarter un paravent, tira une tenture : on aperçut un petit coffre-fort. II avait été forcé.
« Outre des papiers de famille, ce coffre ne contenait que trois mille francs. Le voleur les a pris, naturellement.
– Mais vos bijoux ?
– Je ne les range pas ici, par prudence. J’imagine que les coffres-forts attirent les cambrioleurs comme le sucre les mouches. Je garde tout simplement mes parures dans le tiroir de ma table de chevet. »
(Le système de la Lettre Volée, d’après Edgar Poe, pensa Fermier. La meilleure manière de cacher un objet, c’est de ne pas le cacher…)
Il demanda :
« Ce fut au sortir du salon que l’homme pénétra dans la chambre verte et rafla vos bijoux ?
– Grâce à Dieu, répondit Mme de Rouvres avec un profond soupir, mes bijoux sont neufs. Le voleur n’est pas entré dans ma chambre. L’imbécile s’est contenté d’y jeter un regard, du seuil, puis il est parti, avec la pendulette, les chandeliers, l’argenterie et les trois mille francs. Il m’a fallu attendre jusqu’à huit heures, c’est-à-dire le moment où arrive la femme de ménage, pour être délivrée de mes liens et du bâillon. »
*
Mme de Rouvres, à présent, s’était retirée dans la chambre verte, abandonnant le reste de l’appartement aux investigations des deux hommes.
« C’est absolument contre les règles ! grommela Fermier.
– Quoi, fit Martin, qu’est-ce qui est contre les règles ?
– Ce cambriolage ! Pourquoi le voleur n’est-il pas entré dans la chambre verte ? »
Martin fit un geste vague.
« Je ne vois pas ce que cela a de surprenant. La chambre verte a été Louis XV, comme le salon a été Louis XVI. À part le divan, la table de chevet et les chaises, il n’y reste guère que le papier tenture !
– Mais les bijoux ? Il est de notoriété publique que Mme de Rouvres possède un collier de perles et une rivière de diamants d’une valeur considérable ! Savez-vous qu’on les estime, ensemble, plus de cinq cent mille francs ?
– C’est beaucoup ! dit Martin.
– Ces parures représentent tout ce qu’il reste à Mme de Rouvres de sa fortune. Elle y tient au point que, plutôt que de les vendre, elle a préféré voir partir, l’un après l’autre, ses meubles, ses tapis, ses tableaux, et mène un train dé vie plus que modeste. Nul n’ignore cela. Le voleur devait être au courant, lui aussi !
– Bon ! grogna Martin, agacé, nous avons affaire à un apprenti, voilà tout ! Évidemment, s’il avait pu se douter que les bijoux étaient dans le tiroir de la table de chevet… »
Les méthodes du policier et du détective différaient profondément. Martin, un gros homme moustachu, appliquait les principes qu’on lui avait inculqués à la police judiciaire. Il se penchait sur les meubles, les dessus de cheminée, examinait le coffre-fort, les tiroirs du vaisselier, scrutait les parquets, étudiait la serrure de la porte d’entrée. Méthodiquement, il cherchait des empreintes, des indices.
Empreintes de pas, empreintes digitales, mégots, crachats. Même, il flairait, à la manière d’un chien de chasse. Et, certes, ce n’était pas l’odeur de violette, très 1900, que Mme de Rouvres affectionnait par-dessus tout et dont était imprégné l’appartement, que s’efforçait de déceler son sens olfactif. C’était une odeur infiniment plus vulgaire, fort éloignée du parfum – sauf pour la gent canine ! Durant ses « classes » à la P. J., on n’avait pas manqué de lui signaler que nombre de cambrioleurs ne peuvent résister à la tentation de laisser, après leur passage, une « signature » excrémentielle. Mais, nulle part, il ne constata la présence d’une telle carte de visite gauloise. Il déduisit : « Pas de déjections, l’homme est d’un niveau social assez élevé. Pas d’empreintes digitales, l’homme, pour opérer, avait passé des gants. »
Fermier, planté au centre des pièces, bornait son activité à pivoter lentement sur un talon et à laisser son regard se reposer sur les objets.
C’était un frêle jeune homme à lunettes. Abondamment nourri de lectures spéciales, il appliquait des méthodes un peu littéraires, inspirées de celles du chevalier Dupin, le héros imaginé par Edgar Poe.
Alors que le policier cherchait des indices, Fermier tâchait à préciser le mobile. Car le vol de la pendulette, des chandeliers, de l’argenterie et des trois mille francs, considéré comme but essentiel de l’expédition, lui semblait dérisoire.
Martin, de temps à autre, le regardait de biais, sardoniquement. Puis, toujours quêtant, il plongeait une main dans sa poche de veston et caressait amoureusement le fourneau froid de sa pipe.
Bien plutôt qu’un souci de bienséance inspiré par le proche voisinage de la maîtresse de maison, le respect que suscitaient chez cet homme du commun les prestigieux ameublements Louis XV et Louis XVI, disparus, sans doute, mais pour lesquels portaient témoignage le papier vieux rose et le papier vert Trianon, le retenait de fumer.
Brusquement, Fermier s’approcha de l’inspecteur.
« Vous avez sûrement lu Le Mystère de la Chambre jaune, de Gaston Leroux ? »
Martin secoua le front, négativement, et haussa une épaule.
« Si vous vous figurez que j’ai du temps à perdre à lire des romans !…
– Hé, ce n’est pas toujours du temps perdu ! »
Martin haussa les deux épaules.
« Dans son livre, continua Fermier, imperturbable, Leroux a posé ce qu’on appelle le Problème du Local Clos. »
Martin ricana.
« Je vous vois venir ! L’histoire de la pièce hermétiquement fermée, et surveillée de toutes parts, où il est humainement impossible d’entrer, d’où il est impossible de sortir sans être vu – ce qui n’empêche nullement l’assassin d’entrer et de sortir !… Ces fariboles font très bien dans les romans policiers, mais, dans la réalité… Et, en tout cas, quel rapport ?
– Eh bien, ce qui me frappe dans l’énigme de la chambre verte, c’est qu’elle est strictement la même que celle de la Chambre jaune, en ce sens qu’elle en est strictement l’inverse ! Elle pose, si je puis risquer cette expression, le Problème du Local ouvert ! En effet, le voleur de Mme de Rouvres aurait pu entrer sans difficultés dans la chambre verte, et en sortir. »
Martin s’esclaffa.
« Et il ne s’en est pas donné la peine ! C’est ça qui vous chiffonne ? Il vous en faut peu ! »
*
Un moment encore, Fermier poursuivit ses méditations, puis il exprima le désir d’examiner les parures. Elles étaient splendides. L’inspecteur Martin en fut ébloui. Longuement, Fermier demeura penché sur les bijoux. Près de la fenêtre, dans la vive clarté de cette matinée de juin, il étudia leurs reflets. Enfin, il les rendit à leur propriétaire.
Peu après, l’inspecteur et le détective privé se retirèrent. Martin était maussade. Cette affaire ne l’intéressait pas ; ce qu’il aimait, c’était les crimes, les « affaires de sang, » les enquêtes dignes de lui, et susceptibles de mettre en lumière son flair de limier. Mais ce vulgaire cambriolage ! Un exercice pour débutant, tout au plus !
Fermier, au contraire, semblait particulièrement excité.
Il dit, du ton un peu emphatique que l’on prend volontiers pour faire une citation :
« Le collier n’aurait-il rien perdu de son orient, ni la rivière de son éclat ?… »
Martin sursauta.
« Qu’est-ce que vous racontez ?
– Rien ! Je m’amusais à paraphraser un texte de la Chambre jaune où il est question d’un presbytère et d’un jardin ! »
Les épaules de Martin exécutèrent une danse frénétique, cependant que l’inspecteur considérait le détective privé avec commisération.
« Mon pauvre ami ! Vous me faites de la peine !… »
Fermier, souriant, consulta sa montre.
« Onze heures et demie. Que diriez-vous d’un apéritif ? »
Ils s’assirent à une terrasse de café.
Lentement, le Pernod se décolorait à mesure que fondait le morceau de sucre judicieusement arrosé, de loin en loin, d’une tombée d’eau glacée. Des robes transparentes passaient, habitées de jolies jeunes femmes qui les mettaient en valeur. Martin était tout au spectacle gratuit de la rue.
« On pourrait fournir une explication au mystère de la chambre verte, jeta soudain le détective privé. Supposez que les bijoux de Mme de Rouvres soient faux…
– Hein ?
– Je dis : supposez… Admettez que les parures, à une époque impossible à déterminer pour l’instant, aient été remplacées, à l’insu de Mme de Rouvres, par des copies admirablement réussies…Tant que nous y sommes, admettez aussi que le cambrioleur de cette nuit ait eu connaissance, en son temps, de cette substitution. Dès lors, nous comprenons pourquoi il ne s’est pas donné la peine d’entrer dans la chambre verte ! À quoi bon, s’il savait que les bijoux n’étaient que du « toc » ?
– L’imagination vous perdra ! » se contenta de répliquer l’inspecteur.
Derrière les lunettes d’écaille, les yeux de Fermier, le détective aux méthodes « littéraires, » lancèrent une lueur malicieuse. Il consulta encore sa montre :
« Bigre ! Une heure bientôt ! C’est le moment d’aller manger du saignant ! »
N’ayant pas lu Le Mystère de la Chambre jaune, Martin ne pouvait comprendre que Fermier, une fois de plus, paraphrasait, par ces mots, un texte du roman de Leroux. Il prit donc cette boutade au pied de la lettre et répondit sérieusement :
« Vous avez de la veine ! Moi, la Faculté m’a condamné à perpétuité aux viandes blanches ! »
Et il se mit à parler gastralgie, aérophagie, etc. Fermier l’écoutait distraitement.
Ils se séparèrent. Après une centaine de pas, l’inspecteur se retourna : il aperçut le détective en arrêt devant une librairie d’occasion. Cédant à sa passion favorite, Fermier tripotait des bouquins cornés, salis, parfaits refuges à microbes…
« La lecture le rendra maboule ! » pensa Martin.
L’après-midi, le policier dut se livrer à d’assez nombreux déplacements en ville, sans rapport avec « le mystère de la chambre verte. » En marchant, il voyait des boutiques de chapeliers, de fourreurs, de tailleurs, de gantiers, presque toutes vides de clients.
« Le voilà bien, le Problème du Local Ouvert, où personne ne veut se donner la peine d’entrer !… »
*
Mais l’inspecteur Martin fut rapidement amené à considérer le détective privé comme plus subtil qu’il ne l’avait jugé tout d’abord. En effet, l’affaire du cambriolage de l’appartement de la rue des Sablons rebondit d’une manière inattendue.
Intriguée par l’attention soutenue avec laquelle Fermier avait examiné ses parures, Mme de Rouvres, dès le lendemain, les soumit à l’expertise du bijoutier qui, de nombreuses années auparavant, les lui avait vendues. La réponse la fit presque défaillir : les bijoux étaient faux !
Mme de Rouvres déposa une plainte contre inconnu et mit la Cie Sirius en demeure de lui verser l’indemnité prévue par sa police d’assurances.
« Je crains que la compagnie ne fasse des difficultés pour payer, confia Fermier à Martin.
– Pourquoi ça ?
– Parce que, dit comiquement de détective privé, cette affaire ressemble de plus en plus à celle de la Chambre jaune, en ce sens qu’elle en est exactement l’inverse !
– Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures ! riposta Martin, bourru.
– Je ne plaisante pas !
– Alors, expliquez-vous !
– C’est très simple ! Je découvre entre les deux affaires un parallélisme d’opposition frappant. Ainsi, dans l’aventure imaginée par Leroux, le malfaiteur s’introduit dans la Chambre jaune en dépit des difficultés accumulées. Au contraire, dans le cambriolage qui nous occupe, le malfaiteur…
– Prend bien soin de ne pas entrer dans la chambre verte ! Vous m’avez déjà fait observer cela ! Et après ?
– Après ? Le parallélisme se poursuit ! Dans l’affaire de la Chambre jaune, le malfaiteur emploie son astuce à faire croire que le coup, exécuté avant, l’a été après. Inversement, dans l’affaire du collier et de la rivière, j’ai l’impression que quelqu’un a voulu nous donner à penser que le coup, exécuté après, l’a été avant.
– Quelqu’un ? Qui diable ?…
– Mme de Rouvres, parbleu !
– Vous devenez fou ?
– Enfin, inspecteur, réfléchissez une minute à ceci : Mme de Rouvres est fort loin d’être riche. Elle a grand besoin d’argent. Peu à peu, fauteuil à fauteuil, table après guéridon, elle a dû renoncer à sa chambre Louis XV, à son salon Louis XVI. Mais voici que, de nouveau, le besoin d’argent se fait sentir. Reste seulement une ressource : vendre les parures. Cela, Mme de Rouvres ne le veut pas. Elle ne peut s’y résoudre.
Elle fait donc exécuter discrètement une copie des bijoux. Ensuite, elle monte de toutes pièces un cambriolage fictif, c’est-à-dire qu’elle force son coffre-fort, se dérobe à elle-même trois mille francs, une pendulette, des chandeliers d’argent, des cuillers et des fourchettes. Après cela, lorsque nous nous présentons chez elle, elle attire notre attention sur le fait que le voleur n’a pas pénétré dans la chambre verte. Dans quel but, cette manœuvre ? Dans le but de nous amener à penser que le voleur a dédaigné les parures. Cela, afin que nous en venions à soupçonner celles-ci d’être fausses et à conclure que les vraies avaient été volées longtemps auparavant. Pour ma part, j’avoue que j’ai donné dans le panneau !
Le reste découle de ce qui précède. Découverte que les bijoux sont effectivement faux, plainte contre inconnu, et réclamation de l’indemnité à la Compagnie d’assurances. Une indemnité d’environ quatre cent mille francs… Cela vaut bien de passer quelques heures ligotée – pas trop étroitement ! – sur un tabouret !
– Pas si sotte, votre théorie ! murmura l’inspecteur. Cette mise en scène constituerait, en quelque sorte, l’alibi moral de Mme de Rouvres. »
Il réfléchit.
« À moins…
– À moins ?
– … Que rien de tout cela ne tienne debout ! J’envisage un autre coupable possible : le bijoutier qui a vendu jadis les parures. Il était mieux placé que quiconque pour exécuter des copies. Imaginons qu’il a monté le coup de cambriolage. Il n’a plus, ensuite, qu’à attendre que Mme de Rouvres, inquiétée par le fait que le voleur a dédaigné les bijoux, les lui apporte à examiner. Il procède à un échange, et le tour est joué. Qui irait le soupçonner ?
– Possible ! acquiesça Fermier. Mais, dans l’un ou l’autre cas, comment obtenir la preuve ? »
*
Quatre jours plus tard, l’inspecteur Martin la tenait, cette preuve ! Au cours d’une perquisition, il découvrit, dans un coin de la cave du bijoutier, sous un amas de boîtes de carton, la pendulette, les chandeliers et l’argenterie de Mme de Rouvres.
Ainsi qu’il fallait s’y attendre, le bijoutier protesta de son innocence, assura qu’il ignorait comment ces objets étaient venus là où on les avait trouvés, se déclara victime d’une machination.
Il n’en fut pas moins arrêté. Toutefois, il fut impossible de mettre la main sur les vraies parures.
Fermier, cependant, ne cacha pas son sentiment à l’inspecteur. Il n’était nullement convaincu de la culpabilité du bijoutier et continuait à soupçonner Mme de Rouvres elle-même.
« Elle peut fort bien avoir caché la pendulette et les chandeliers dans la cave du bijoutier !
– Allons donc ! C’est du roman, ce que vous imaginez là ! »
Une dizaine de jours s’écoulèrent.
Assidûment, Fermier montait la garde aux abords du domicile de Mme de Rouvres, il la filait, à chacun de ses déplacements.
Bien qu’aucune découverte ne vînt récompenser sa ténacité, il s’obstinait.
Enfin, un après-midi, vers trois heures, comme il se tenait à l’affût, Rond-Point de Longchamp, il fut abordé par Martin.
« Pas encore découragé ? Vous avez une constance !…
– Ma foi, mon cher, tant que les parures ne seront pas retrouvées, j’estime que l’on doit accorder le bénéfice du doute au bijoutier ! »
Martin, radieux, eut un sourire plein de condescendance. Il coula un bras sous l’aisselle du détective privé.
« Je ne passais pas ici par hasard. Je suis venu pour vous relever de faction.
– Comment cela ?
– Le bijoutier est innocent, en effet ; il vient d’être remis en liberté. Et il se trouve, figurez-vous, que Mme de Rouvres, également, est innocente !
– Vous en avez la preuve ?
– La meilleure ! J’ai mis la main sur les parures – les vraies !
– Où les avez-vous découvertes ? s’effara Fermier.
– Farceur ! C’est vous qui me posez cette question ? Je les ai trouvées dans votre chambre, soigneusement cachées sous une lame de parquet ! »
Le détective privé était devenu blême.
Martin héla un taxi en maraude.
« À la P. J. !… »
Les deux hommes prirent place sur les coussins.
« Voyez-vous, Fermier, vous avez péché par excès d’astuce. Vous avez eu grand tort d’attirer mon attention sur le parallélisme de cette affaire avec celle de la Chambre jaune. J’ai fini par acheter ce bouquin, et, moi qui ne lis jamais, je l’ai lu !
C’est alors qu’une idée m’est venue. Une idée saugrenue ! « Si le parallélisme se poursuivait jusqu’au bout ? me suis-je dit. Si le mystère de la Chambre verte se révélait, jusqu’à la fin, le contraire du Mystère de la Chambre jaune ? » J’ai voulu voir ce que cela donnerait…
Et, ma foi, cela a donné quelque chose d’assez drôle !
Dans la Chambre jaune, il y a un détective amateur et un policier officiel. C’est ce dernier, le coupable. Pour que le parallélisme d’opposition fût parfait, il aurait donc fallu, dans la mésaventure de Mme de Rouvres, que le policier – c’est-à-dire : moi ! – fût l’honnête homme, et le détective amateur – Fermier ! – le coquin !
Cette conclusion m’a bien fait rire, d’abord ! Puis, j’ai songé : « Pourquoi pas, après tout ? » La chose était parfaitement réalisable. Vous exécutiez le vol de la pendulette et des chandeliers. Le lendemain, tout en affectant d’examiner les bijoux authentiques, vous en profitiez pour les escamoter à mon nez et à ma barbe et leur substituer des copies. Après cela, vous prononciez à mon intention la phrase mystérieuse : « Le collier n’aurait-il rien perdu de son orient, ni la rivière de son éclat ?… » Puis vous dirigiez mes soupçons, d’abord sur un vol commis dans un lointain passé, ensuite sur Mme de Rouvres. À mon tour, j’évoquais la culpabilité possible du bijoutier. Vous alliez aussitôt cacher dans sa cave les objets volés. Enfin, pour corser la vraisemblance, vous vous acharniez à filer Mme de Rouvres…
L’affaire était supérieurement combinée et je n’aurais sans doute jamais deviné la solution si votre insistance à parler de la Chambre jaune ne m’avait incité à lire ce bouquin.
Soit dit en passant, vous observerez que, grâce à moi, le parallélisme d’opposition des deux affaires va être parfait !
– Que voulez-vous dire ? »
Avec un gros rire, Martin expliqua :
« Dans la Chambre Jaune, à la fin du bouquin, le détective amateur permet au policier amateur de se soustraire à l’action de la justice. Il importe que vous ne vous échappiez pas. Comptez sur moi pour cela ! »
Des menottes claquèrent autour des poignets de Fermier.
« Quand je vous le disais, conclut mélancoliquement ce dernier, que l’on ne perd pas toujours son temps en lisant des romans ! »

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(Pierre Véry, in Marianne, grand hebdomadaire illustré, quatrième année, n° 188, mercredi 27 mai 1936)
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John Hamilton Mortimer, « Death On a Pale Horse, » 1775
D… est un petit port breton bâti sur le versant des monts d’Arez. Ses dernières maisons se mirent dans la mer que sillonne nuit et jour une nombreuse flottille de barques noires aux voiles brunes. Ses rues sont en pente, étroites et mal pavées, sa population bruyante et laborieuse. Une nuée d’enfants y grouille. Les jeunes filles y sont élégantes et gracieuses sous leur coiffe de dentelle, et c’est un spectacle toujours charmant de les voir assises devant leur porte et « ramendant » les filets bleus ou descendre en bande vers les usines qui les retiennent à leur travail de sardinières, souvent jusqu’à des heures avancées de la nuit.
Les filles de D… sont, le jour, les plus audacieuses et les plus effrontées que je connaisse, mais quand le soleil s’est couché, je n’en connais pas de plus naïvement poltronnes. Les événements qui ne leur paraissent pas immédiatement naturels prennent pour elles des proportions formidables. Je fus un jour témoin de l’un de ces mystérieux événements qui sont le point de départ des légendes fantastiques que l’on conte aux foyers bretons.
J’étais à l’hôtel de D… depuis quelques jours. Un soir, je lisais dans ma chambre. Il était tard. La lune jetait sur mon plancher sa pâle clarté. Tout à coup, j’entendis le bruit sec d’un pas de cheval sur le pavé de la rue. Tout autre son, dans l’immobilité muette du port, eut attiré de la même manière mon attention ; mais, dans le choc de ces sabots de cheval, ce qui me surprit et m’attira à la fenêtre, ce fut de ne pas l’entendre accompagné d’un roulement de charrette. Je comptais voir un cavalier. Je n’en vis pas.
Un cheval seul, sans bride ni harnais, passait lentement devant la porte de l’hôtel. Il devait être blanc, mais la nuit le faisait un peu gris, et la lune qui l’éclairant entièrement, par la clarté qu’elle donnait à son poil, y mettait de la transparence. Je fus impressionné par ce jeu de nuances qui faisait paraître l’animal pâle. Il y avait aussi je ne sais quoi de fantastique dans son allure si régulièrement lente. En tout cas, ce ne pouvait être qu’un cheval échappé de son écurie et égaré dans les rues de D…
J’allais me coucher quand une explosion de cris, suivie d’une dégringolade affolée de femmes du haut en bas de la rue, m’attira de nouveau à la fenêtre. D’autres fenêtres s’ouvrirent aussi, et les voyageurs purent voir une bande de jeunes filles qui poussaient des clameurs horribles et prétendaient avoir rencontré le cheval de la Mort. Nous les rassurâmes de notre mieux, mais il fallut les conduire à l’usine.
Quoi cependant de plus naturel que la promenade de ce cheval égaré ? Mais j’avoue que, par les circonstances de la pleine lune qui allonge démesurément les ombres, du silence de la rue et de la couleur indéfinissable de la bête, je comprenais la surprise suivie d’effroi qu’avaient pu ressentir ces jeunes filles superstitieuses.
Au matin, toute la population de D… connaissait l’aventure, et comme je venais assister sur le môle à la rentrée des barques de pêche, toutes les femmes en parlaient. La mer était calme et, sur son étendue moirée, éblouissante au soleil, apparaissaient les premières voiles brunes.
Au bout d’un long moment d’attente, l’une d’elles accosta la jetée. La pêche avait été mauvaise.
« C’est encore les marsouins qui ont mis la sardine en fuite et crevé vos filets, dit une femme à un matelot.
– Non, répondit l’homme, les marsouins nous ont laissé tranquilles ; mais, pendant plusieurs heures, un monstre que nous ne connaissons pas a rôdé au milieu des barques. Il était lumineux comme la phosphorescence de la mer qu’il battait à grands coups de queue. Il reniflait comme un cachalot. Il avait la tête d’un cheval. »
Ces derniers mots furent accueillis par un tollé général. La coïncidence était en effet étrange et tous, touristes et indigènes, se sentaient vraiment angoissés quand apparut une nouvelle barque. Elle naviguait avec sa seule « misaine » ; au haut du grand mât, en place de voile, flottait un lambeau d’étoffe noire.
« Quelqu’un est mort à bord, » dit-on.
L’inquiétude était peinte sur tous les visages.
Successivement apparurent plusieurs bateaux portant le même signe de deuil au grand mât. Quand la première barque fut à portée de voix, elle jeta l’ancre et demanda qu’on aille quérir le commissaire de marine, qui ne tarda pas à venir, accompagné des autorités municipales.
La jetée fut évacuée. Les bateaux accostèrent. Des cadavres enveloppés de toile à voile en furent descendus. En pleine mer, une épidémie de choléra foudroyant s’était abattue sur les pêcheurs, et, le jour même, dans tous les quartiers de la petite ville, se produisaient de nouveaux cas de la terrible maladie apportée, disait la rumeur populaire par le fameux cheval pâle que nul ne revit plus après la nuit fatale.
D… fut consigné. Moi-même, touché par la consigne générale, je dus me résigner à rester dans le petit port breton jusqu’à la fin du fléau. Or, voici qu’un jour, en me promenant sur la grève, j’aperçus plusieurs gamins qui s’amusaient au bord de l’eau avec le cadavre d’un cheval blanc que la vague avait jeté là et qu’une nuée de mouches disputait aux enfants.
L’aventure du nocturne quadrupède que j’avais aperçu de ma fenêtre avait donc eu son dénouement sur cette plage : aussi, dans l’espoir de calmer l’exaltation de la population, j’en informai les autorités. Mais loin d’atteindre mon but, je faillis compliquer la situation, car le cheval, reconnu par moi pour être celui qui passa devant l’hôtel, fut également reconnu par les matelots qui l’aperçurent en mer, et, après enquête, il ne fut trouvé aucun propriétaire de l’animal. Enfin, la chair de l’animal noyé fut analysée et déclarée infestée des microbes du choléra.
Il fallait cependant que la provenance de ce cadavre fût établie.
L’enquête se poursuivit avec la plus grande rapidité et, sans entrer dans tous ses détails, je n’en donnerai que les résultats.
Le commandant de la Victoria, qui revenait des Indes anglaises à la date où l’épidémie de choléra se déclara à D… reconnut avoir jeté à la mer, au large de la côte bretonne, le cadavre d’un cheval blanc mort, pendant la traversée, d’une maladie qui ne fut pas bien établie. Mis en présence de la photographie de l’animal, un matelot anglais, qui le soigna sur la Victoria, certifia son identité.
Le cheval mort à bord du steamer anglais, dont le cadavre fut rencontré en mer par des pêcheurs et retrouvé à D…, fut déclaré par l’enquête avoir été la cause de l’épidémie qui ravagea le petit port breton. Mais l’enquête n’établit jamais l’identité de son sosie aperçu dans les rues de la ville, et c’est pourquoi l’on conte encore aujourd’hui à D… la fabuleuse histoire du cheval pâle.
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(Charles Daniélou, in L’Ouest-Éclair, journal républicain quotidien de la Bretagne et de l’Ouest, « Un Conte par semaine, » neuvième année, n° 3173, dimanche 22 septembre 1909)
SOURIRES
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En ce temps-là, vivaient sur la boule terrestre des êtres curieusement bâtis ; comme les humains d’autrefois, ils avaient des jambes, des bras, un ventre, une poitrine, mais leur tête sans cheveux affectait la forme du citron : deux trous, deux hublots rappelaient les yeux de jadis ; quant au nez, il se terminait en longue saucisse de soixante centimètres, il se réduisait à une sorte de trompe caoutchoutée. Ces bipèdes, mi-hommes, mi-animaux, semblaient provenir de « l’Île du Docteur Moreau » que Wells a décrite dans toute son horreur.
Les journaux de 1933 reproduisaient souvent les photos de quelques spécimens de cette humanité inférieure ; les Hurons, dont on dit qu’ils portaient le crâne allongé et le nez proéminent, étaient des chefs-d’œuvre de beauté comparativement aux nouveaux Chevaliers de la Hure, embrigadés dans l’ordre militaire qui se préparait à la guerre des gaz…
Les Japonais, les Russes, les Allemands furent les premiers peuples métamorphosés en porcs épiques… Chez eux l’âge de fer – ou débordement de tous les excès et de tous les crimes – était plutôt l’âge du « groin »… Peu à peu, les chimistes du monde entier tirant la sonnette d’alarme, tous les habitants de la planète adoptèrent le masque qu’ils ne quittaient sous aucun prétexte. Et dès 1940 toutes les villes, tous les villages des cinq continents furent remplis d’hommes et de femmes dégénérés qu’un savant martien, en visite chez nous, catalogua sans hésiter dans la race porcine.
C’en était fait de l’élégance et de la fierté des fils d’Adam et des filles d’Ève ! Le Progrès, le merveilleux Progrès que chacun célébrait jadis, sombrait dans l’animalisation obligatoire des citoyennes et des citoyens. Pour conserver la vie, pour respirer librement, il fallait devenir goret… ou gorette… Et c’est en vain qu’un chapelier célèbre essaya de lancer une coiffure féminine : la cochonnette… Il n’eut pas plus de succès que ce parfumeur illustre qui prétendit habituer ses clientes aux fards passés sur les groins…
Abomination de la désolation prévue par le Prophète : les hommes, honteux de leurs découvertes diaboliques, se cachaient sous un masque de carnaval, et Dieu sait que ce déguisement n’annonçait pas des périodes de réjouissances publiques…
Grâce à la Science, les peuples rassasiés arrivaient au porc…
LE PETIT GRÉGOIRE
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(in L’Ouest-Éclair, journal républicain du matin, trente-cinquième année, n° 13426, jeudi 10 août 1933)
Le jeune homme nerveux, alerte et déluré, prit la chaise que je lui offrais, et dit qu’il était attaché à la rédaction du Tonnerre Quotidien. Il ajouta :
« J’espère ne pas être importun. Je suis venu vous interviewer.
– Vous êtes venu quoi faire ?
– Vous interviewer.
– Ah ! très bien. Parfaitement. Hum !… Très bien… »
Je ne me sentais pas brillant, ce matin-là. Vraiment, mes facultés me semblaient un peu nuageuses. J’allai cependant jusqu’à la bibliothèque. Après avoir cherché six ou sept minutes, je me vis obligé de recourir au jeune homme.
« Comment l’épelez-vous ? dis-je.
– Épeler quoi ?
– Interviewer.
– Bon Dieu ! que diable avez-vous besoin de l’épeler ?
– Je n’ai pas besoin de l’épeler, mais il faut que je cherche ce qu’il signifie.
– Eh bien, vous m’étonnez, je dois le dire. Il m’est facile de vous donner le sens de ce mot. Si…
– Oh, parfait ! C’est tout ce qu’il faut. Je vous suis certes très obligé.
– I-n, in, t-e-r, ter, inter…
– Tiens, tiens… vous épelez avec un i.
– Évidemment.
– C’est pour cela que j’ai tant cherché !
– Mais, cher Monsieur, par quelle lettre auriez-vous cru qu’il commençât ?
– Ma foi, je n’en sais trop rien. Mon dictionnaire est assez complet. J’étais en train de feuilleter les planches de la fin, si je pouvais dénicher cet objet dans les figures. Mais c’est une très vieille édition.
– Mon cher Monsieur, vous ne trouverez pas une figure représentant une interview, même dans la dernière édition… Ma foi, je vous demande pardon, je n’ai pas la moindre intention blessante, mais vous ne me paraissez pas être aussi intelligent que je l’aurais cru… Je vous jure, je n’ai pas l’intention de vous froisser.
– Oh ! cela n’a pas d’importance. Je l’ai souvent entendu dire, et par des gens qui ne voulaient pas me flatter, et qui n’avaient aucune raison de le faire. Je suis tout à fait remarquable à ce point de vue. Je vous assure. Tous en parlent avec ravissement.
– Je le crois volontiers. Mais venons à notre affaire. Vous savez que c’est l’usage, maintenant, d’interviewer les gens connus.
– Vraiment, vous me l’apprenez. Ce doit être fort intéressant. Avec quoi faites-vous cela ?
– Ma foi, vous êtes déconcertant. Dans certains cas, c’est avec un gourdin qu’on devrait interviewer. Mais d’ordinaire ce sont des questions que pose l’interviewer, et auxquelles répond l’interviewé. C’est une mode qui fait fureur. Voulez-vous me permettre de vous poser certaines questions calculées pour mettre en lumière les points saillants de votre vie publique et privée ?
– Oh ! avec plaisir, avec plaisir. J’ai une très mauvaise mémoire, mais j’espère que vous passerez là-dessus. C’est-à-dire que j’ai une mémoire irrégulière, étrangement irrégulière. Des fois, elle part au galop, d’autres fois, elle s’attardera toute une quinzaine à un endroit donné. C’est un grand ennui pour moi.
– Peu importe. Vous ferez pour le mieux.
– Entendu. Je vais m’y appliquer tout entier.
– Merci. Êtes-vous prêt ? Je commence.
– Je suis prêt.
– Quel âge avez-vous ?
– Dix-neuf ans, en juin.
– Comment ! Je vous aurais donné trente-cinq ou trente-six ans. Où êtes-vous né ?
– Dans le Missouri.
– À quel moment avez-vous commencé à écrire ?
– En 1836.
– Comment cela serait-il possible, puisque vous n’avez que dix-neuf ans ?
– Je n’en sais rien. Cela paraît bizarre, en effet.
– Très bizarre. Quel homme regardez-vous comme le plus remarquable de ceux que vous avez connus ?
– Aaron Burr.
– Mais vous n’avez jamais pu connaître Aaron Burr, si vous n’avez que dix-neuf ans !
– Bon ! si vous savez mieux que moi ce qui me concerne, pourquoi m’interrogez-vous ?
– Oh ! ce n’était qu’une suggestion. Rien de plus. Dans quelles circonstances avez-vous rencontré Aaron Burr ?
– Voici. Je me trouvai par hasard un jour à ses funérailles, et il me pria de faire un peu moins de bruit, et…
– Mais, bonté divine, si vous étiez à ses funérailles, c’est qu’il était mort. Et s’il était mort, que lui importait que vous fissiez ou non du bruit ?
– Je n’en sais rien. Il a toujours été un peu maniaque, de ce côté-là.
– Allons, je n’y comprends rien. Vous dites qu’il vous parla, et qu’il était mort.
– Je n’ai jamais dit qu’il fût mort.
– Enfin, était-il mort, ou vivant ?
– Ma foi, les uns disent qu’il était mort, et d’autres qu’il était vivant.
– Mais vous, que pensiez-vous ?
– Bon ! Ce n’était pas mon affaire. Ce n’est pas moi que l’on enterrait.
– Mais cependant… Allons, je vois que nous n’en sortirons pas. Laissez-moi vous poser d’autres questions. Quelle est la date de votre naissance ?
– Le lundi 31 octobre 1693.
– Mais c’est impossible ! Cela vous ferait cent quatre-vingts ans d’âge. Comment expliquez-vous cela ?
– Je ne l’explique pas du tout.
– Mais vous me disiez tout à l’heure que vous n’aviez que dix-neuf ans ! et maintenant vous en arrivez à avoir cent quatre-vingts ans ! C’est une contradiction flagrante.
– Vraiment ! L’avez-vous remarqué ? (Je lui serrai les mains.) Bien souvent, en effet, cela m’a paru comme une contradiction. Je n’ai jamais pu, d’ailleurs, la résoudre. Comme vous remarquez vite les choses !
– Merci du compliment, quel qu’il soit. Aviez-vous, ou avez-vous des frères et des sœurs ?
– Eh ! Je… Je… Je crois que oui, mais je ne me rappelle pas.
– Voilà certes la déclaration la plus extraordinaire qu’on m’aie jamais faite !
– Pourquoi donc ? Pourquoi pensez-vous ainsi ?
– Comment pourrais-je penser autrement ? Voyons. Regardez par là. Ce portrait sur le mur, qui est-ce ? N’est-ce pas l’un de vos frères ?
– Ah ! oui, oui, oui ! Vous m’y faites penser maintenant. C’était un mien frère. William, Bill, comme nous l’appelions. Pauvre vieux Bill !
– Quoi ! il est donc mort ?
– Certainement. Du moins, je le suppose. On n’a jamais pu savoir. Il y a un grand mystère là-dessous.
– C’est triste, bien triste. Il a disparu, n’est-ce pas ?
– Oui, d’une certaine façon, généralement parlant. Nous l’avons enterré.
– Enterré ! Vous l’avez enterré, sans savoir s’il était mort ou vivant !
– Qui diable vous parle de cela ? Il était parfaitement mort.
– Ma foi ! j’avoue ne plus rien comprendre. Si vous l’avez enterré, et si vous saviez qu’il était mort…
– Non, non, nous pensions seulement qu’il l’était.
– Ah ! je vois. Il est revenu à la vie.
– Je vous parie bien que non.
– Eh bien ! je n’entendis jamais raconter chose pareille. Quelqu’un est mort. On l’a enterré. Où est le mystère là-dedans ?
– Mais là justement ! C’est ce qui est étrange. Il faut vous dire que nous étions jumeaux, le défunt et moi. Et un jour, on nous a mêlés dans le bain, alors que nous n’avions que deux semaines, et un de nous a été noyé. Mais nous ne savons pas qui. Les uns croient que c’était Bill. D’autres pensent que c’était moi.
– C’est très curieux. Et quelle est votre opinion personnelle ?
– Dieu le sait ! Je donnerais tout au monde pour le savoir. Ce solennel et terrible mystère a jeté une ombre sur toute ma vie. Mais je vais maintenant vous dire un secret que je n’ai jamais confié à aucune créature jusqu’à ce jour. Un de nous avait une marque, un grain de beauté, fort apparent, sur le dos de la main gauche. C’était moi. Cet enfant est celui qui a été noyé.
– Ma foi, je ne vois pas, dès lors, qu’il y ait là-dedans le moindre mystère, tout considéré.
– Vous ne voyez pas. Moi, je vois. De toute façon, je ne puis comprendre que les gens aient pu être assez stupides pour aller enterrer l’enfant qu’il ne fallait pas. Mais chut !… N’en parlez jamais devant la famille. Dieu sait que mes parents ont assez de soucis pour leur briser le cœur, sans celui-là.
– Eh bien, j’ai, ce me semble, des renseignements suffisants pour l’heure, et je vous suis très obligé pour la peine que vous avez prise. Mais j’ai été fort intéressé par le récit que vous m’avez fait des funérailles d’Aaron Burr. Voudriez-vous me raconter quelle circonstance, en particulier, vous fit regarder Aaron Burr comme un homme si remarquable ?
– Oh ! un détail insignifiant. Pas une personne sur cinquante ne s’en serait aperçue. Quand le sermon fut terminé, et que le cortège fut prêt à partir pour le cimetière, et que le corps était installé bien confortable dans le cercueil, il dit qu’il ne serait pas fâché de jeter un dernier coup d’œil sur le paysage. Il se leva donc et s’en fut s’asseoir sur le siège, à côté du conducteur. »
Le jeune homme, là-dessus, me salua et prit congé. – J’avais fort goûté sa compagnie, et fus fâché de le voir partir.
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(« An Encounter with an Interviewer, » in Lotos Leaves: Original Stories, Essays and Poems, New York : John Brougham and John Elderkin, novembre 1874. Précisons que, contrairement à la légende reçue, Mark Twain n’a jamais eu de frère jumeau ; on remarquera également que le dénouement du sketch présenté par Mark Twain à Paris en 1894, s’achevant par le suicide du malheureux reporter, semble différer sensiblement de la version originale. In Mark Twain, Contes Choisis, traduits de l’anglais par Gabriel de Lautrec et précédés d’une étude sur l’humour, « Collection d’auteurs étrangers, » Paris : Mercure de France, 1900. La traduction de Gabriel de Lautrec a été reprise sans mention du traducteur dans L’Humanité, journal socialiste quotidien, « Contes et nouvelles, » cinquième année n° 1379, dimanche 26 janvier 1908 ; puis dans L’Ouest-Éclair, journal républicain de la Bretagne et de l’Ouest, « Un Conte par semaine, » douzième année, n° 4508, dimanche 28 mai 1911. Chomolithographie de J. Keppler, parue dans Puck, en décembre 1885)
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(in Le Gaulois littéraire et politique, vingt-huitième année, 3ème série, n° 5137, vendredi 6 avril 1894)
UNE CONFÉRENCE DE MARK TWAIN
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Hier après midi, M. Samuel Clemens – universellement connu sous son pseudonyme littéraire de Mark Twain – a fait dans le grand concert hall de l’ambassade d’Angleterre, 39, Faubourg Saint-Honoré, une conférence en trois parties, ou plus justement une triple lecture. Deux cents personnes environ, surtout des membres de la colonie anglo-américaine, étaient venus l’entendre. Dans cet auditoire select, on remarquait la femme et la fille du conférencier, la comtesse Hoyos, femme de l’ambassadeur d’Autriche, Mme Marchesi, une partie du personnel de l’ambassade britannique et, naturellement, lord Dufferin lui-même, avec la marquise sa femme, lord Terence Blackwood, son second fils, lady Hermione Blackwood, sa fille.
Mark Twain a débuté par narrer les aventures ou plutôt les mésaventures d’une société de touristes se rendant d’Aix-les-Bains à Bayreuth ; on devine ce que le spirituel humoriste américain a tiré d’un thème pareil, ingénieusement renouvelé par la conversion de Tartarin au wagnérisme et sa naturalisation anglo-saxonne. Puis il s’est attaqué à la grammaire allemande, dont il a tiré des effets très comiques en essayant d’appliquer à la langue anglaise ses règles de verbes séparables. Enfin, dans une dernière partie, Mark Twain a débité la fameuse légende sur la manière dont il se débarrassa – non sans le réduire au désespoir et même au suicide – d’un trop zélé interviewer américain.
Dans l’intervalle des deux lectures, miss Gertrude Auld a chanté avec délicatesse une canzonetta d’Erik Mayer Hellmund.
C’est au profit de l’œuvre des Paris, British and American Schools, fondée en 1882 et placée sous le patronage de lord Dufferin, de l’archevêque de Canterbury et de quelques autres lords, qu’a eu lieu cette charmante réunion qui, tout en contribuant à l’entretien de l’école gratuite de la villa Redan (Maïakof) où la société fait instruire les enfants anglais et américains au moyen des dons volontaires, a eu pour heureux effet de faire consacrer par un auditoire parisien la réputation de l’auteur des Innocents en voyage.
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(in Le Temps, « Au Jour le jour, » trente-quatrième année, n° 12003, samedi 7 avril 1894 ; illustration de F. M. Senior pour « Pudd’nhead Wilson and those Extraordinary Twins, » in The Writings of Mark Twain, « Autograph Edition », vol. XIV, Hartford Conn. : The American Publishing Company, 1899)
La Fête des Morts
pour les Poètes
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Elle va se jeter dans le fleuve.
Pas un batelier, pas un chien Terr’Neuve.
JULES LAFORGUE.
Quelques jours avant la Fête des Morts, qui amènera la foule, indifférente et comme rituelle, dans les cimetières, j’ai voulu venir à la tombe du poète Léon Deubel.
C’est au cimetière de Bagneux, tout au bout de Montrouge. Des guinguettes sont installées entre les humbles marchands de fleurs ; les pauvres viennent y boire un verre de vin, manger des frites et des moules, après l’enterrement. Il y a de grandes réunions, aux amples libations et où le rire finira par se propager, venu des bouts de table, des parents éloignés, gagnant les « endeuillés » de la place d’honneur : la veuve, le veuf, le fils, la fille… Bientôt la fête sera pour tout le monde, peut-être parce que jadis à Rome les Poètes ont fini par confondre Libitina, déesse du plaisir, avec la figure même de la Mort…
Sur les rires des buveurs noirs, nous entrons dans le cimetière. Louis Pergaud, le chantre grave et doux des bêtes, m’accompagne. Avec son accent dru de franc-comtois, il me dit en phrases hachées, courtes, le drame de cet été : Léon Deubel remontant tout un jour les rives de la Marne, cherchant la place, sa place, et autour de lui la joie de juin : les arbres lourds de sève chaude et riche, les fleurs grasses, les champs mûrs de leur moisson, la courbe ardente du ciel, le rire des femmes, le chant des insectes…
Le poète avait six sous en poche et lui, qui avait écrit par un jour pareil :
Si vivre est bon, que vivre libre est doux !
il se laissa pourtant glisser dans la rivière et, comme il était bon nageur, là, où les herbes sont vivantes et volontaires, comme des poulpes.
Léon Deubel avait des amis, de bons et jeunes ouvriers des lettres : L. de Gonzague-Frick, Roger Allard, Pergaud, mais il était lassé de toutes les fatalités. Il partait ; que peuvent les autres quand on ne peut rien soi-même, qu’on a laissé depuis longtemps à la vie les parts les plus négatives de son être ?
Mais voici la tombe.
Elle est serrée, serrée, comme toutes ici qui, avec leurs appareils de fers peints et les rideaux frangés des perles de couleur, ressemblent aux lits des anciens hôpitaux. C’est la division 1913, entre toutes les cours entourées d’arbres de ce Bagneux, si administratif qu’il semble l’hôpital même des pauvres morts.
Partout, la terre, fraîchement remuée, se tasse lentement ; l’action des mottes grasses, qui fléchissent, parfume ces tombes neuves. On fait du feu de bois quelque part, ça embaume ; dans les feuilles dorées qui tombent, les buées mauves d’automne tournent doucement autour de nous, nous qui sommes seuls avec tous les morts de cette année, les morts des concessions de cinq ans !
La Fête des Morts des poètes !…
Là-bas, tout au commencement de l’immense cité, est enterré Jules Laforgue, c’est la cour 1887. La dalle, payée par le Mercure de France va bientôt s’effriter ; deux vieilles couronnes de fer y font couler une rouille épaisse, comme la liqueur âpre des feuilles mortes d’alentour.
Poètes pauvres, poètes morts…
Il n’y a pas, ici, à faire de sentiment : cette fête est d’une qualité plus pure, plus véridique.
Ceux-ci sont allés, las et seuls, les yeux levés, toujours pourtant, dans les cycles d’un enfer interminable. Ils descendaient vers le gouffre, mais cela n’était pas suffisant que le gouffre fût là, les autres hommes ont mis, encore, des obstacles sur leur route. La compréhension est une valeur bien négative et la Beauté doit être rejetée des nécessités extérieures. Cela paraît si évident qu’un Platon, ayant vécu la plus haute et douloureuse minute humaine : la mort de Socrate, peut songer pourtant à chasser les poètes de la Tribu.
Et l’oncle de Deubel est millionnaire !
On raconte que Gérard de Nerval, quelque temps avant que de se pendre à la porte d’un asile de nuit comble, fut trouvé entièrement nu par une patrouille. Il dit aux soldats : « J’attends que mon âme monte dans une étoile ! »
Et les hommes rirent aux larmes de leur frère supérieur, à qui Gœthe avait dit : « Je ne me suis jamais aussi bien compris qu’en vous lisant. »
De Nerval, Laforgue, Deubel, tombes nues…
Villon, devant le Charnier des Innocents ; Rimbaud, au Cirque Loisset ; Baudelaire, se peignant le corps en vert, couleur d’espérance, et ne trouvant après la mort de son esprit que ces mots d’indignation machinale :
« Non… cré nom… non ! »
Et cet autre, cet étrange Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, chez les Seigneurs de la Lune, mort avant trente ans, qui s’écriait, seul, désespérément, de toute la solitude humaine :
« Ô toi, jeune homme, ne désespère point, car tu as un ami dans le vampire, malgré ton avis contraire. En comptant l’acarus sarcopte, qui produit la gale, tu as même deux amis ! »
Et ce tragique Francis Thompson, mort fou, qui était obligé de voler des papiers, aux ordures de Londres, pour écrire ses vers !
Poètes, poètes…
En Allemagne, un jour, je fus initié
à un petit cénacle de littérateurs pauvres
qui avait imaginé, pour vivre, de re
commencer l’en-route des faiseurs de
chansons, des donneurs de « viellé. » Pauvre métier, si l’on en croit Rutebœuf :
La chose qui plus sûre soit,
C’est que la mort nous courra sus ;
La moins certaine, c’en est l’heure.
Mais, aujourd’hui, dans le Monde, les cachets des poètes sont gratuits, si Mlle Mistinguett touche 50 louis pour un tango. Et, encore, il faut une redingote pour dire des vers chez Mme de X…
Tous les poètes devront-ils désormais avoir 50000 francs de rente, comme les chefs de l’École du Futurisme ? Ce se rait, en effet, la seule leçon réaliste d’une école si moderne. Les écoles ne peuvent qu’évoluer en ce sens au temps des sociétés internationales de Palaces- Hôtels et de stations d’eau !
… Louis Pergaud, qui a tant lutté, lui aussi, étouffe d’angoisse devant la tombe de Deubel. Il m’entraîne.
« Allons-nous-en… allons-nous… ça vaut mieux ! »
Derrière notre fuite, dans le vol oblique des feuilles, il me semble entendre le ricanement dément de Baudelaire :
« Non… cré nom… non ! »
Mais ce sont les buveurs noirs qui
font honneur aux frites et au vin, dans
ce doux après-midi d’automne…
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(Maurice Verne, in L’Intransigeant et le journal de Paris, trente-troisième année, n° 12149, dimanche 19 octobre 1913 ; tombe de Léon Deubel, au cimetière de Bagneux)
Sur un signe du roi des Enfers, son chasseur
sonna de la trompe à laquelle répondirent des échos
de plus en plus éloignés. Bientôt, dans la nuée, de
nombreux points noirs apparurent tels des troupes
d’oiseaux se dirigeant vers Satan. C’étaient les
Courriers impériaux, Sorcières de Sabbath qui,
montées sur des balais, accouraient avec des vitesses
vertigineuses. Leur chevelure immense ondoyait
dans l’espace au loin derrière elles et leurs clameurs
retentissaient…
Je crois ici nécessaire de donner quelques explications sur le mode d’action de ce moteur : le balai. Son étude ne figure dans le programme d’aucun Lycée, et seules la connaissent les personnes qui ont spécialement travaillé les transports par voies aériennes.

Beaucoup de penseurs se sont demandés comment, – avec un instrument si simple, que l’on se procure à un prix modique, et qui se trouve, du reste, dans la plupart des maisons bien tenues, – on peut obtenir une vitesse si considérable qu’elle n’a pour limite que l’inflammation du balai. Au moins une fois dans sa vie, chacun de nous a essayé, avec un de ces ustensiles de ménage, d’opérer un déplacement dans sa chambre ou dans son jardin ; et toujours sans résultat appréciable.
Le travail cérébral qui se traduit par une pensée n’a lieu qu’au moyen d’un changement d’état dans la matière du cerveau. Tout changement d’état dans la matière apporte une modification dans l’Éther qui lui est intimement lié. Ces modifications se propagent à l’extérieur de telle sorte que la pensée a de l’action dans un espace plus ou moins grand ayant pour centre l’être qui l’a émise. Or, tout mouvement de l’Éther est une force susceptible de produire un travail physique.

La branche de l’Énergie qui s’appelle Pensée agit par le mode Éther sur la matière jusqu’au point de la déplacer. Le fait se démontre tous les jours par le mouvement d’une table sur laquelle agissent directement plusieurs volontés sans l’intermédiaire des muscles. Par le même moyen, des Fakirs, dans l’Inde, arrivent à se soulever de terre sans autre puissance que leur vouloir.
Afin de mettre en œuvre cette force, il faut pouvoir se servir d’un sens spécial que j’appelle le sens de l’action à distance et qui existe chez tous les humains. Il végète sans développement chez la plupart des hommes et ne se montre actif que chez de rares sujets en cela privilégiés. Mais dans tout être encore jeune, ce sens convenablement éduqué par l’entraînement devient utilisable et peut même acquérir une grande valeur.
Le sens de l’action à distance étant admis, le travail que la force cérébrale humaine est susceptible de fournir par cette faculté peut être considérablement accru par les moyens suivants :

1° Appliquer toute son énergie de pensée à l’objectif en vue et, pour cela, dégager le cerveau de toute autre impression. Les cerveaux jeunes et naïfs sont plus aptes que les autres à cette concentration de toute la vitalité cérébrale sur un seul point. Les filets nerveux n’ont pas, dans ce cas, la rémanence d’impressions fortes qui pourraient dévier inconsciemment une partie de la pensée dans des chemins faciles parce que déjà parcourus. Les Sorcières-Diablesses du Sabbaht, exemptes même des empreintes ataviques, héritage forcé de l’être humain, étaient des sujets hors ligne pour obtenir un rendement merveilleux de cette force cérébrale, d’autant plus qu’elles avaient toujours la même jeunesse malgré les millions d’années consacrées à l’entraînement dans ce sport.

2° Multiplier la force obtenue au moyen d’un instrument capable de puiser un renfort d’Énergie dans le milieu extérieur. Or, le balai avec ses centaines de brindilles, remplissant chacune le rôle d’antenne, est le seul instrument simple et facile à trouver qui soit apte à capter les vibrations de l’Éther, lesquelles viennent se composer en une seule, la résultante qui est, à peu de chose près, la somme arithmétique des forces composantes. Cette résultante est naturellement dirigée dans l’axe du balai et le met en mouvement dans la direction voulue par l’amazone avec une vitesse d’autant plus grande que la pensée est plus forte.
Pour les très jeunes sorcières, le démarrage est délicat. La self-induction donne des soubresauts occasionnant parfois une décharge accidentelle ou chasse flatulente. La perte d’Énergie qui en résulte se transforme en chaleur, laquelle amène le rouge sur le visage de la jeune écuyère ; mais cet extra-courant ne se produit plus quand on a pris l’habitude de la monture.

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(Fredh [Ernest-Marie-Émile Lahalle], Le Triomphe du grotesque, décoré par l’auteur de cent treize compositions originales, Paris : Éditions d’art Édouard Pelletan, 1907 ; tirage à 310 exemplaires, dont 22 sur japon)
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