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(in La Lanterne, journal politique quotidien, quarante-quatrième année, n° 15794, lundi 25 octobre 1920)
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(in La Lanterne, journal politique quotidien, quarante-quatrième année, n° 15794, lundi 25 octobre 1920)
Le pauvre être douloureux et charmant qui fut Gérard de Nerval ne connaîtra point la gloire bruyante, mais il sera toujours aimé fidèlement. Son souvenir a fait naître parmi l’élite de notre jeunesse de belles dévotions. Hier, c’était M. Édouard Champion qui constituait pieusement le dossier de ses aventures. Aujourd’hui, M. Jules Marsan édite cette correspondance, jusqu’ici dispersée, où nous pouvons surprendre en son intimité l’âme ingénue du poète. Pouvons-nous penser désormais que quelque chose nous est dévoilé du mystère dont s’enveloppa cette destinée ?
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Non. Aujourd’hui comme hier, l’énigme subsiste dans sa cruauté. Il n’est que trop certain, Gérard était fou, au sens strict et médical du mot. Lorsqu’on découvrit, un matin de l’hiver de 1855, son lamentable cadavre pendu à la grille d’un bouge, depuis quinze ans la conscience du visionnaire s’enfonçait dans la nuit. Suicide ou crime ? Saura-t-on jamais ? Le noctambule, hôte innocent des pires coupe-gorges, fut-il la victime d’ignobles rôdeurs ? Ou plutôt l’âme exilée conçut-elle, par une lucidité suprême, le désir effréné du retour au monde de son rêve ? À quels moments Gérard de Nerval était-il en démence ? Et quand raisonnable ? Que faut-il admirer le mieux en lui, ses orgueilleux délires, ou sa jolie sagesse du matin ?
Supposons que nous ne sachions rien de lui, pas même son nom, et que quelqu’un, hier, sans nous avoir rien dit d’avance, nous ait fait lire Sylvie. Avec une bonne larme au coin de l’œil, nous avons fermé le doux livre. Ah ! penserions-nous, qui que tu sois, poète des pudiques confidences, que tu étais donc bien de notre race ! À quelle époque supposer ton chef-d’œuvre ? C’est du français moyen délicieux, celui que parlèrent La Fontaine et le gentil Perrault de la Mère l’Oie ; pourtant, les fièvres de Jean-Jacques ont passé par là. Oui, si le problème se posait ainsi, l’on pourrait défier le plus pénétrant des psychologues d’aller découvrir ce trésor de candeur au grenier des friperies romantiques. C’est là pourtant, parmi les truculences, que ce bleu pur a rayonné et dans un vacarme de ménagerie qu’a murmuré cette voix fragile.
Que diable le timide Gérard Labrunie allait-il faire dans la galère capitane où ramaient quatre-vingts Petrus Borel, avec Gautier pour lieutenant ? Il pensa, sans doute, ce passionné d’indépendance, que ce n’était point s’enrégimenter que s’affilier à une confrérie de révoltés. Ses jeunes compagnons, toujours le mot de liberté sur les lèvres, faisaient un bruit de fierté qui l’attira. Il se crut naïvement des leurs ; pour se déguiser à leur mode, il changea de nom et consentit à s’appeler « de Nerval, » comme Maquet s’appelait Mac-Keat. Mais ce fut tout. Il n’arbora ni crinière léonine, ni rouge gilet ; avec quelques touffes dorées sur le crâne et la redingote de n’importe qui, et pour vocabulaire celui de tout le monde, ce bizarre invité prit place à l’orgie romantique, près de la porte, pour mieux s’en aller quand il en aurait envie. Et c’est toutes les fois qu’il sortit de table que Gérard Labrunie, dit de Nerval, rencontra sa Muse familière.
Les tapageurs magnanimes de l’impasse du Doyenné adoptèrent cette innocence ; ces bruns ténébreux se prirent de tendresse pour ce blondin. Il est admirable que Gérard ait été chéri à ce point par Théophile Gautier, alors rugissant, par le bruyant et piaffant Dumas. Il y avait alors entre Jeunes-France une solidarité de caste, dont bénéficiait toute créature pensante qui exorcisait M. Viennet ; en dépit de sa naturelle mansuétude, Gérard méprisait l’Institut, c’était l’essentiel. On lui pardonna tout, même d’user timidement des adjectifs et de s’habiller comme un bourgeois. Lorsqu’on allait, chez les brocanteurs du Carrousel, chasser aux exotiques merveilles, Gérard, lui, achetait des Fragonards. Mais il avait fourni pour les accessoires du sabbat le crâne d’un tambour-major tué au passage de la Bérésina, ce crâne, auquel Gautier, pour en faire la coupe de fraternité, avait scellé une poignée de commode. Le soir du grand bal démoniaque, resté légendaire, il fut distribué un programme qui représentait un moine lisant la Bible sur la hanche nue d’une femme ; c’était l’œuvre d’Auguste de Châtillon, du Châtillon de la Grand’Pinte, que nous avons entendu sur le tard bégayer, au dessert, la Levrette en paletot. Gérard gambada, vociféra comme les camarades, mais le plus pur de sa rêverie s’envolait au loin, pour s’arrêter sur une pelouse du Valois, où tournait une ronde villageoise. Là, à l’orée d’un bois, près d’un étang aux fées, dans le frisson des peupliers, au bruit des danses, le songeur retrouvait sa patrie d’élection.
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Le baptême de poésie, Gérard Labrunie l’avait reçu, enfant encore, à la fête patronale de Montagny. L’Inspiratrice lui était apparue sous les traits de Sylvie, sa petite compagne de contredanse, une brunette hâlée, aux yeux souriants, avec deux nattes sur la guimpe, vivante fleurette de la France rustique, malice et tendresse, du soupir et de la chanson, la paix et la gaieté dans l’amour. Le traditionnel qu’était Gérard aspirait, par toute une moitié de son être, à ce bonheur tranquille. Mais, lisez ceci : « À peine avais-je remarqué dans la ronde où nous dansions une blonde, grande et belle, qu’on appelait Adrienne. Tout d’un coup, suivant les règles de la danse, Adrienne se trouva placée, seule avec moi, au milieu du, cercle. Nos tailles étaient pareilles. On nous dit de nous embrasser, et la danse et le chœur tournaient plus vivement que jamais. En lui donnant ce baiser, je ne pus m’empêcher de lui presser la main. Les longs anneaux roulés de ses cheveux d’or effleuraient mes joues. De ce moment un trouble inconnu s’empara de moi. » Trouble funeste, trouble meurtrier, qui désormais ne sortira plus de l’âme dont il a fait sa proie. Adrienne, c’est l’ensorceleuse qui changera le campagnard en vagabond, qui l’amènera, d’espoirs en espoirs, de douleurs en douleurs, jusqu’à l’immérité et ignominieux martyre. Gérard a vécu une destinée de souffrances pour avoir quitté un moment la main de Sylvie.
Sylvie, c’était Sylvie, tout simplement, l’humble génie de la terre natale, une femme et voilà tout. Adrienne s’est appelée de mille noms. C’était elle l’inaccessible, l’insaisissable, que Gérard cherchait partout, au pays du romantisme où il s’égarait, en Orient, au Caire, à Constantinople, dans les mirages du Paris nocturne. Chercheur candide, il a cru un moment que l’Idéal s’appelait Mlle Jenny Colon, de l’Opéra-Comique et des Variétés. Certains ont voulu expliquer le mystère de sa vie et de sa mort par une déception d’alcôve. Alors, il eût suffi des dédains d’une petite chanteuse pour tant de douleur ? Ce serait humain, trop humain. Gérard a dit un jour un mot profond qui refoulait Mlle Jenny en pleine chimère. Des amis, entre autres le bon Dumas que l’Éros immortel n’intimidait guère, méditaient la solution de la sagesse : faire souper la jolie comédienne avec le poète et laisser faire au dieu. Peut-être même cette cure fut-elle essayée. « Mais, répondait Gérard, c’est une image que je poursuis ! » Il s’agissait bien d’une aventure de coulisses. Les Jenny Colon, cela se soigne, et l’on en guérit. D’Adrienne, on meurt.
Il en est mort. Pendant la dernière crise, celle où s’abîma sa chancelante raison, Adrienne s’appelait Aurélie. Sous ce masque, elle dictait les extraordinaires analyses auxquelles le dément lucide soumettait son cœur. Ce combat tragique entre le clair génie natif de Gérard et son double, ce terrifiant dualisme, nous le retrouvons dans la Correspondance. Sur quel fond généreux de bon sens, en quel riche terroir nourricier s’était venue planter cette intruse, la Folie ? Toutes les pages de Gérard de Nerval qui méritent de survivre sont antérieures à sa première crise de 1840, ou bien écrites depuis, dans l’intervalle des affreux accès. Rendu à lui-même, il parlait de ses geôles et de la camisole de force, avec détachement, élégance, le sourire aux lèvres, comme un enfant raconte sa dernière maladie dorlotée. Et quelle inépuisable miséricorde ! Les amis de Gérard de Nerval, ceux qui durent se cotiser pour qu’il fût enseveli décemment, nous ont légué leurs colères contre le docteur Labrunie. Triste père que ce chirurgien de la grande armée, qui n’avait rapporté de l’épopée qu’une sottise hargneuse, avare comme on l’est dans les bas-fonds de Balzac, et se chauffant les jambes pendant que son fils grelottait au coin de la borne. Jamais petit enfant d’un jour de Noël n’écrivit des lettres plus humbles, plus soumises, plus tendrement et discrètement filiales ; on ne connaît cette nature adorablement puérile de Gérard qu’après avoir lu ces tremblantes suppliques, griffonnées à tous les bouts du monde, datées à toutes les heures de l’inlassable espérance. Le chef-d’œuvre de cette Correspondance, un joyau, un diamant pur, c’est la lettre que Gérard adressa à Mme de Solms, dont les dix-sept ans ravissaient les poètes, pour lui signaler l’occasion d’une belle aumône. Hymne de galanterie et de charité, le plus noble, le plus caressant madrigal qu’une femme heureuse et belle ait reçu jamais. « Il était beaucoup plus français qu’aucun de nous, » a dit Gautier. Voilà la parole définitive.
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Pourquoi alors revenait-il à l’Allemagne, toutes les fois qu’il avait besoin de remettre un peu d’ordre dans sa pensée ? C’est que le Rhin roulait alors dans ses flots toutes les consolantes chimères. Ils étaient tous plus ou moins en folie, là-bas, au pays des Illuminés, dans les beuveries du Tugendbund. Loin des enfants terribles du romantisme et des philistins, Gérard trouvait là des camarades de songe. Il disait dans son ingénuité : « Ce que c’est que de changer de latitude ! En Allemagne, nul ne songe à me trouver fou. » Cette illusion d’une Germanie enchantée suffirait à faire de Gérard une créature de légende. Il arrivait toujours apaisé de ses excursions au-delà du Rhin ; plus d’une fois, on surprend dans sa fantaisie comme un écho de Henri Heine, des bouffées d’ironie lyrique, une bonhomie railleuse, des gaietés candides baignées dans un clair de lune de Schumann. Mais que ce soit dans la Forêt-Noire, ou au Hartz de Faust, ou au Caire, ou dans les bazars de Stamboul, ou dans la ruelle hideuse de la Vieille-Lanterne, ce Gérard du vagabondage, c’est l’Autre, celui qui poursuivait Adrienne. Le nôtre, le vrai, le Gérard de Sylvie, qu’on pleurera toujours, ne voyageait point. Il revient, les soirs de bal champêtre, pour voir danser les fillettes d’Ermenonville qui chantent des romances de chez nous.
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(Henry Roujon, in Le Figaro, journal non politique, cinquante-huitième année, troisième série, n° 12, vendredi 12 janvier 1912)
La pitié ou, sans aller si loin, la mansuétude envers les animaux possède cela d’admirable qu’elle ne saurait rien perdre de sa grandeur en se localisant sur certains tapis, même spéciaux et d’aspect bizarre, cocasse, aux seuls yeux secs de l’incharitable.
Conjurer, par exemple, aux chevaux, les tortures de l’insolation, grâce aux chapeaux de paille que vous savez, voilà belle matière aux ricanements des sans-cœur !
Et de quel pouffement donc ces cruels n’accueilleront-ils point la prochaine mise en vente de l’hameçon cocaïné, dont l’emploi, pourtant, atténuera dans d’énormes proportions les affres suprêmes de nos pauvres poissons !
(Sans ajouter que le même ichthyophile travaille à la confection d’une graisse destinée à la friture, mais quelle friture ! Un plaisir, une vraie volupté pour le goujon que sa bonne étoile amènera dans la poêle garnie de cette graisse, d’autant plus agréable, nous assure l’inventeur, qu’elle sera plus bouillante.)
Animé des mêmes sentiments, un autre brave homme, le cœur sur la main, m’adresse le billet suivant :
« Cher maître et apôtre,
À qui de plus compétent en matière d’escargots que vous, qui tant connaissez dans les coins ces charmants mollusques, pourrais-je m’adresser en vue de donner à ma petite idée l’immense publicité de votre tribune, retentissante trompette auprès de laquelle ils n’avaient que de bien frêles flûtiaux, à Jéricho.
Celui qui inventa l’« escargot sympathique » fut bien inspiré.
Nul animal, en effet, n’attire plus invinciblement l’affection, pour qui l’étudie, que le délicieux colimaçon.
Malheureusement (pour lui), l’escargot possède une grave défaut : il est comestible exquisement.
Alors, dame, qu’est-ce que vous voulez ? on n’est pas des anges : après avoir chéri l’escargot pour lui-même, on arrive à l’aimer pour soi et, après l’avoir comblé d’attentions amicales en son vivant, on finit par, dans le petit sépulcre qui fut sa maison, l’ensevelir à grand renfort de beurre et de fines herbes.
Requiescat in pace !
Depuis le temps que la plupart des peuples civilisés prodiguent une telle fin à l’escargot, il a dû s’y habituer ; aussi n’est-ce pas tant son trépas que je vous invite à déplorer avec moi que les conditions particulièrement cruelles accompagnant ledit trépas.
Avant de le mettre en contact avec nos instruments de cuisine, on le fait, ainsi que vous ne l’ignorez pas, jeûner pendant un certain laps plus ou moins long.
Cette opération indispensable le débarrasse de mucilages et autres substances de nature affligeante pour sa comestibilité.
Plein d’inconvénients pour le gourmet hâtif, ce jeûne d’une quinzaine de jours ne constitue-t-il pas une atroce torture pour notre sympathique mollusque ?
Je plains les gens qui ne partageraient pas mon scrupule.
Alors, moi, bon garçon, qu’est-ce que je fais, quand j’ai recueilli ma provision d’escargots ?
Tout bêtement, je les fais tremper, pendant quelques heures, dans une terrine pleine d’huile de ricin.
Cette petite baignade produit en une heure les effets du jeûne prolongé que nous déplorons tous.
Après quoi, afin de débarrasser les sujets du goût peu agréable d’huile de ricin, il ne vous reste plus qu’à les faire séjourner dans un bidon de benzine, et prendre soin de bien les égoutter.
Préparé de cette façon, l’escargot offre, en outre, l’avantage de pouvoir servir aux illuminations en l’honneur de l’arrivée du tsar en France.
Veuillez agréer, etc., etc. »
Renvoyé à la Société protectrice des animaux.

(Alphonse Allais, « La Vie drôle, » in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, dixième année, n° 3249, vendredi 23 août 1901 ; repris sous le titre « Cœur pitoyable, » dans Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingtième année, n° 2212, mardi 13 octobre 1903)

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Bernhard Siegfried Albinus, Tabulæ sceleti et musculorum corporis humani, Leyde : Verbeek, Johann & Hermann, 1747. Dessinateur et graveur : Jan Wandelaar ; tabulæ IV & VIII.
Écoutez-moi bien : quelque part, dans le monde, il y avait autrefois une salle de bal. Lorsqu’on vous dit « salle de bal, » vous vous représentez quelque chose d’à peu près semblable à ce que vous avez vu dans la campagne ou dans les villages : un assemblage de planches qui repose sur cinq tonneaux de bière, quatre à chacun des angles et un au milieu, ou encore un terrain glaiseux bien égal, avec des tables tout autour, qu’enferme une corde sous laquelle il est permis de se glisser, après avoir jeté ses deux sous, comme prix d’entrée.
La salle de bal dont je vous parle est d’une architecture toute particulière. Je gage ce que vous voudrez que même dans les grandes villes, même dans vos songes, vous n’en avez jamais pu voir de pareille !
Cette salle de bal se trouvait donc quelque part, où il vous plaira, à une certaine hauteur du sol, et était supportée par huit colonnes qui certainement présentaient assez de particularités pour qu’une promenade autour d’elles ne fût point superflue. Ces colonnes étaient distribuées de telle manière que chacune soutenait un des quatre angles de la salle de bal ; et de plus, à chaque côté, quatre autres se dressaient, ce qui faisait huit en tout. À travers ce quadrilatère de colonnes, il n’y avait rien à voir, absolument rien : de la vapeur, de l’air ; de l’air entre le plancher du bal et le sol, vous comprenez facilement, n’est-ce pas ?
Il n’y aurait eu dans tout cela rien de remarquable, si ces colonnes n’eussent pas présenté d’autres particularités. Mais, en réalité, c’étaient des messieurs et des dames que ces colonnes, ou comme vous l’avez appris au lycée : des atlantes et des cariatides.
Quatre cariatides aux angles, quatre atlantes aux côtés : des géants. Ils étaient là debout, depuis un millier d’années, la tête projetée en avant, les coudes en saillie, avec, derrière les épaules, des mains griffues qui savent saisir ; ils étaient là, bienveillants, muets, robustes et puissamment chargés, sans tressaillement, sans murmure. De temps en temps, tous les deux ou trois siècles, l’un d’entre eux soupirait sous le poids ; alors les autres, curieusement, tournaient leurs têtes vers celui qui se plaignait, car lorsque des géants soupirent, cela s’entend comme un rugissement, un cyclone, une trompette du jugement dernier ; et le mouvement que faisaient les sept autres était cause que la salle de bal oscillait sur sa base, et se trouvait, pour un moment, dans une position aussi critique que désagréable. En haut, la musique se taisait et mille petits cris se faisaient entendre qui, comparés aux lourds soupirs d’en bas, ressemblaient à des stridulations de grillons.
Peu après, l’ordre se rétablissait. Les géants continuaient à demeurer là, debout, bons garçons, bien disciplinés, imbéciles et chargés ; des années encore ils songeaient à ce soupir, puis l’oubliaient jusqu’au moment où, quelques siècles plus tard, l’un d’entre eux faisait entendre une plainte semblable.
Les autres, là-haut, se tranquillisaient vite aussi ; ils dansaient, se promenaient, plaisantaient et s’amusaient tout comme avant, aux sons de leur gracieux orchestre et se disaient tout au plus : « Bah ! cette canaille, là-dessous, s’est enfin calmée ! »
La canaille n’était autre que les huit bêtes de somme sous la salle de bal, et Dieu sait si elles ne méritaient pas une appellation plus flatteuse, car ces bons géants se tenaient là si bêtes, si balourds et si sales, sans penser même à ceci, que leur nuque et leur cou leur faisaient mal, sans même se demander pour quelle raison ils étaient là avec un fardeau sur l’échine et sans idée aucune !
De temps à autre, un couple enlacé s’avançait curieusement et prudemment jusqu’à un des angles de la salle et admirait avec étonnement les coudes saillants et gigantesques, ou encore un des doigts crasseux si bizarrement distordu dans l’effort, puis se retirait rapidement et disparaissait bientôt dans le tourbillon des autres couples.
Des milliers d’années se passèrent. Des mil-liers d’an-nées. Sur le plancher, les nains dansaient, joyeux, gracieux et insouciants, mais sous le plancher, sur la terre ferme et sûre, les géants étaient debout, sur leurs pieds, avec leur ventre proéminent, leur tête touffue et cassée en angle, leurs coudes tendus comme des arcs, leurs doigts tout estropiés, et portaient la charge et se taisaient.
Un jour, quelque chose d’extraordinaire se passa. La musique en haut était trop provocante, le bruit que faisaient les pieds minuscules de milliers de danseurs était devenu trop sonore, si bien que tous les géants, sans se donner le mot, aiguillonnés par une force inconnue, avaient poussé tous ensemble un formidable soupir. Très étonnés de cette unanimité, presque mortellement effrayés, les quatre atlantes et les quatre cariatides lâchèrent brusquement leur fardeau, se redressèrent et firent, avec leurs pieds balourds de géant, des pas hésitants et peureux, chacun en avant, dans des directions contraires.
Puis ils s’arrêtèrent, se retournèrent, se baissèrent pour s’entre-regarder à travers l’air entre le sol et le plancher, bêtes et étonnés, avec la gueule bée, décontenancés.
Mais ce n’était pas ce qui vous aurait ahuri vous et moi qui les surprenait pour le quart d’heure. Ce qui les emplissait d’étonnement, c’est qu’ils se trouvaient libres et débarrassés de leur fardeau, car c’étaient de bons géants.
Vous, hommes intelligents, vous vous demandez, non sans stupeur, comment une chose pareille a pu se produire, puisque privée de ses colonnes, la salle aurait dû s’effondrer, écrasant et broyant dans sa chute tout ce qu’elle contenait. Oui, cela n’est-il point étonnant que la salle de bal fût restée suspendue en l’air sans soutien, et qu’aucune secousse ne fût ressentie ? Cela ne va-t-il pas sans dire, suspendue dans l’air !
Eh bien, je vais vous l’expliquer ! Une atmosphère toute particulière s’était formée entre le sol et le plancher de bal depuis des milliers d’années que les géants remplissaient leur office ; le noyau en était d’air, mais, autour de cet air, s’étaient superposées des couches de poussière, de poussière vénérable, de sueur aigre, de vapeur, de fumée qui, dans la suite, avaient formé une masse compacte, résistante et solide, une masse dont j’ai oublié le nom en latin, mais qui, en bon français, s’appelle « la bêtise humaine » et qui, apparemment se trouvait présente en quantité suffisante pour permettre à la salle de bal, après que les piliers fussent partis, de continuer à garder sa place dans l’air, sans troubler les danseurs.
Ceux d’en haut, cependant, le remarquèrent bientôt. Ils se groupaient aux quatre coins de la salle et observaient avec des mines ironiques – les dames, à travers des lorgnettes élégantes – les huit géants grotesques qui restaient immobiles, leur gueule ouverte, bayant vers eux.
Et vraiment la vue de ces huit rudes colosses était à la longue si extraordinairement comique qu’à tous les bords de la salle se penchaient de petits messieurs qui, pour plaire à leur dame, tenaient de leur voix de crécelle ce discours aux géants :
« Ô géants idiots, disaient-ils, que faites-vous donc là, et pourquoi avec-vous abandonné vos postes ? Ah ! vous croyiez que c’en était fait de nous, après cet exploit-là ? Détrompez-vous, il n’en est rien, nous nous trouvons tous aussi bien que possible et voyez donc comme il fait bon danser sur notre plancher ! »
Là-dessus, chacun prenait sa voisine par la taille, et hopp, hopp, la polka ronflait de plus belle.
Cependant, les géants qui avaient perdu l’usage de la parole dans ce labeur millénaire et muet et qui, à la place d’idées, avaient des poutres dans leurs cerveaux, se regardèrent les uns les autres jusqu’à ce qu’ils eurent à rougir de leur bêtise, et, comme sur commandement, ils rampèrent, les genoux ployés, tels de gros singes, chacun jusqu’à sa place et reprirent leurs postes antérieurs. Et je mentirais si je disais que cet état de choses ne demeurât point le même pendant les milliers d’années qui suivirent. Sur le plancher on continua à danser, dessous à soupirer et à porter.
Quelque chose s’était changé pourtant, ce n’était ni dessus, ni dessous, mais au-dedans – à l’intérieur des danseurs et des portefaix. Car pendant que ceux-là devenaient plus fous dans l’ivresse et dans le tumulte, le souvenir des quelques heures que ceux-ci avaient passées, libres et déchargés de tout fardeau, s’était fortement gravé en eux et avait acquis une force d’action dans sa lenteur séculaire, si bien que le désir ardent de se mouvoir librement, parti de leur cœur, s’était frayé un chemin dans tous leurs membres ; et quelques milliers d’années plus tard, une atlante et une cariatide, très timidement d’abord, plus courageusement ensuite, avec les mains, les pieds, la tête et le corps, commencèrent à imiter les mouvements des nains-danseurs qu’ils avaient observés sur leurs têtes pendant la courte durée de leur liberté.
Quelques pas de danse et un bourdonnement de musique chatouillaient encore leurs oreilles puissantes – tam, tatam, tam tatam. Mais c’est que, là-dessous, on ne pouvait rien entendre ! En se creusant le souvenir, les géants parvinrent à se fredonner de mémoire les airs qu’ils avaient vaguement entendus jusqu’à ce qu’ils eurent appris à danser, et ce, après une application et un effort séculaires.
En haut, dans la salle de bal, on ne percevait rien de leur agitation, car les danseurs, au lieu de danser, tourbillonnaient maintenant, et puis il y avait quelque chose encore, n’est-il pas vrai ? la bêtise humaine était d’un millier d’années plus compacte.
Pendant ce temps-là, les géants avaient peu à peu appris à imiter les mouvements de danse qu’ils avaient vu faire chez les nains durant leur trop court chômage – mouvements gracieux qui leur en avait tant imposé. Ils n’avaient pas encore recouvré l’usage de la parole, mais ils sentaient cependant que leurs articulations étaient devenues plus souples et plus agiles, et cela les remplissait d’orgueil et d’esprit d’initiative.
Or, à la naissance d’un nouveau millénaire, ceux de la salle de bal entendirent une rumeur inouïe monter vers eux. Ils demeurèrent soudain silencieux et comme fascinés, et le tumulte se tut. L’orchestre seul continua à jouer, pendant un moment, un air pimpant et exquis qui fut englouti par le vacarme d’en bas comme une anguille par un requin.
Les géants ne soupiraient plus cette fois-ci : ils riaient. Que s’était-il donc passé là-dessous ? Maintenant, la bande des danseurs ne se hasardait plus jusqu’aux angles de la salle, mais courait pêle-mêle au centre et se tassait en une pelote tremblante, gémissante et affolée, tandis que des yeux, bouffis de peur s’écarquillaient de tous côtés, vitreux et stupides.
Alors, des doigts sales et énormes s’accrochèrent au plancher lentement, maladroits et lourds, des mains et des coudes apparurent qui hissaient des têtes velues et des troncs puissants, puis, d’un seul bond, les géants se trouvèrent à huit endroits de la salle de bal, chacun à la même place qu’il avait soutenue pendant des milliers d’années ; ils se prirent gauchement par la main et se mirent pesamment à danser et à sauter dans tous les sens avec leurs pieds colossaux ; à travers et parmi la pelote tremblante des nains qui, à la fin, fut rendue en bouillie et ne donna plus aucun signe de vie.
Mais il se passa ceci, que la bêtise humaine n’était pas de taille à la longue à supporter ces gambades de géants, car lorsque ceux-ci se furent adonnés pendant un certain temps à ce nouveau plaisir, un craquement sinistre se fit entendre et le plancher s’effondra dans le vide, entraînant et écrasant avec lui les géants, les nains et la bêtise humaine, et avant toutes choses la bonne et vieille salle de bal…

(Arthur Holitscher, traduit de l’allemand par Auguste Achaume, in Les Semailles, revue mensuelle de sociologie et d’art, n° 1, 15 janvier 1902 ; illustration de Jean Gourmelin, « Le Grenier, » sépia et plume, 1970 ; gravure de Gallen pour illustrer « Das Königslied » de Paul Scheerbart, in Pan, première année, n° 1, avril-mai 1895)





















« Vous croyez réellement au progrès ? nous dit en souriant le vieil archéologue ; vous avez l’impression d’une amélioration de la condition humaine sur notre planète depuis l’âge des cavernes jusqu’à celui des tranchées ?… Quelle étrange illusion ! Où voyez vous dans ce domaine une conquête réellement durable, une annexion définitivement acquise ?
Je constate, au cours des siècles, une étonnante ingéniosité dans la poursuite du bonheur ; je note de merveilleuses inventions et j’admire des ruses touchantes dans cette chasse à l’oiseau bleu, mais, au bout du compte, notre carnier est toujours vide.
De temps en temps, la nature semble avoir pitié de notre malheureux sort. Elle s’attendrit, elle se laisse dérober un de ses secrets. Aussitôt, nous poussons des cris de triomphe ! Nous sommes les rois de la création ! Nous domptons les éléments ! Nous savons creuser une pirogue dans le tronc d’un arbre abattu ; les flots nous obéissent ! Nous construisons des chars, nous forgeons les métaux, nous tissons la laine, nous taillons les pierres. Nous découvrons les lois mystérieuses de la physique et de la chimie. Nous asservissons les fluides et les gaz ; bientôt, la vapeur et l’électricité deviennent nos domestiques. Nous fabriquons des oiseaux et des poissons mécaniques ; nous nous cachons dans leurs flancs et nous nous élançons ainsi dans les nuages ou sous les vagues. Nous parlons et écrivons à distance ; des ondes invisibles sont nos dociles messagères et encerclent notre globe d’un réseau de pensée aux mailles serrées. Et nous commençons à déchiffrer l’énigmatique radium qui sera peut-être demain un incomparable serviteur…
Tout cela, me direz-vous, constitue bien une conquête et apporte quelques satisfactions nouvelles aux arrière-neveux de l’Homme des Bois !… Mettant à part toute considération d’ordre intellectuel et moral, avouez qu’au strict point de vue des commodités matérielles, le sort de l’homme du vingtième siècle, jouissant de tous les raffinements de la civilisation, est plus enviable que celui de son ancêtre de la préhistoire.
En êtes-vous bien sûr ? Pour ma part, je me méfie beaucoup des libéralités de la nature. Elle ne nous donne pas le progrès : elle nous le prête ! Et c’est la cruauté suprême. Elle nous montre de séduisantes possibilités, nous révèle des secrets magiques, nous fait contracter des habitudes dangereuses, et soudain nous reprend tous ses cadeaux, l’un après l’autre, et nous laisse, misérables et nus, n’ayant réellement gagné qu’une plus grande aptitude à souffrir. Elle crée en nous des besoins, des aspirations, des appétits, qui font peu à peu partie intégrante de notre pauvre nature toujours insatisfaite et, brusquement, nous abandonne, plus tristes et plus douloureux que jamais, avec la blessure inguérissable du souvenir ! Elle excelle à ce jeu féroce et c’est pourquoi ses plus charmantes attentions me sont suspectes à cause de ses éternelles trahisons.
Tenez, je me souviens d’avoir assisté, au printemps de 1914, à l’une de ces fêtes dionysiaques, à l’une de ces apothéoses de l’art et du luxe où Paris brûlait, sans s’en douter, le « bouquet » du feu d’artifice qui, depuis tant d’années, éblouissait le monde. Vous n’avez pas oublié cette fièvre de jouissance qui s’empara de toute une génération guettée par la Mort, cette farandole enivrée que nous trouvons aujourd’hui si émouvante parce qu’elle allait bientôt s’achever en danse macabre !… Ce soir-là, pendant que j’admirais naïvement ce splendide épanouissement d’une fleur de civilisation exaspérée, un ami, s’amusant à jouer les prophètes lugubres, me rappela la remarque de l’historien de Morgan au sujet des progrès de l’humanité :
« Notre marche en avant est bien irrégulière ; après les mœurs douces de la Chaldée primitive, l’autocratie brutale des Akkadiens ; après Rome, les Barbares ; après Constantinople, les Arabes : rien ne prouve que nous n’atteignons pas, de nos jours, un maximum dans le bien-être social et que l’humanité ne retombera pas, sous peu, dans les privations et la douleur !… »
Cette menace, dans ce lieu féerique, ne me fit pas trembler. Sans doute, on pouvait, à la rigueur, prévoir un conflit international, des batailles, des deuils, du sang, quelques ruines plus ou moins pittoresques, mais cet orage passager ne pouvait compromettre sérieusement les conquêtes du progrès universel. La science avait mis l’humanité définitivement à l’abri des misères primitives.
Hélas ! quelques mois de guerre nous ont montré combien notre situation de civilisés était instable et précaire. Avec une rapidité foudroyante, nous avons été dépouillés de tout. Toute la terre va connaître de nouveau les angoisses et les épreuves de l’époque quaternaire. L’humanité est menacée d’avoir faim et d’avoir froid ; elle éprouve déjà des difficultés à se vêtir et se construire des abris ; elle compte anxieusement les animaux qui lui restent et évalue la quantité de chair qu’ils peuvent lui fournir ; elle dénombre ses grains de blé et collectionne précieusement toutes les matières combustibles.
On a peine à imaginer pareille déchéance ! Quelques mois ont détruit le labeur de cent siècles ! La régression est totale. Où sont les progrès scientifiques qui faisaient de l’homme moderne une sorte de demi-dieu ? Le demi-dieu en est réduit à creuser des trous dans la boue pour protéger sa tribu menacée par la tribu voisine. La science l’a trompé. Chaque fois qu’elle l’a enrichi d’un talisman nouveau, elle a inventé aussitôt un moyen inédit de le rendre inutile. Elle s’applique à neutraliser chacune de ses trouvailles. Elle déjoue ses défenses, elle s’ingénie à tuer de plus loin, de plus haut et plus vite. En lui donnant des ailes, elle lui a appris à transpercer les hommes volants ; en lui apprenant à se cacher dans les entrailles de la terre ou de l’océan, elle a dressé la mort à aller l’y chercher. Le progrès n’a donc pas su rendre l’homme moins vulnérable et a toujours montré plus d’ingéniosité dans la science de blesser que dans celle de guérir.
Notre sort n’est pas sensiblement meilleur que celui de notre ancêtre de l’âge de pierre. Tous les beaux présents de la civilisation qui faisaient notre orgueil ont perdu leur valeur et leur puissance. Nos esclaves nous abandonnent ; nous avions pour nous servir des chemins de fer, des télégraphes, des téléphones, des automobiles, de la chaleur, de la lumière et du mouvement domestiqués : quelques circulaires de nos chefs nous ont appauvris de ces précieuses ressources. Le froid, l’obscurité, la faim, l’isolement, l’impossibilité de se mouvoir rapidement, de transporter des objets d’un point à un autre, de communiquer avec ses semblables et de manufacturer des produits usuels, deviennent notre lot comme aux temps primitifs. Que dis-je ? Avec la duperie des progrès qui nous avaient habitués à une dangereuse insouciance, nous sommes beaucoup moins aptes à triompher de ces difficultés que le chasseur de rennes armé de sa hache de silex et de son harpon de corne ! Dans sa hutte, au bord des lacs, l’homme primitif ne souffrait pas des restrictions qui nous sont imposées : il avait en abondance le feu, la nourriture et le vêtement. Il n’avait pas à ménager son cheptel, à protéger le troupeau national des mammouths, à taxer le lait de la femelle du bison ; il avait poissons et gibiers à discrétion ; il n’avait qu’à se baisser pour trouver du combustible, et sa femme ne manquait jamais de manteaux de fourrure. Voilà un certain nombre d’éléments de confort essentiel que nous lui envions jalousement aujourd’hui !
En quoi nous était-il inférieur ? Ses mœurs n’étaient assurément pas plus sauvages que celles de certains bipèdes de l’espèce contemporaine. Il connaissait des joies délicates ; les pierres et les os gravés qu’il nous a laissés affirment le raffinement de ses goûts en matière d’art plastique et une science du dessin qui humilie nos plus notables fournisseurs de peinture. Vous n’allez pas vous apitoyer sur son sort, parce qu’il avait parfois à se protéger contre l’agression de quelque grand fauve ; la naissance d’un mégathérium ou d’un plésiosaure de la taille de Guillaume II est une catastrophe beaucoup plus sérieuse pour l’humanité que ne le furent jamais les apparitions les plus saugrenues de la faune antédiluvienne.
Comparez notre condition lamentable de dégénérés, d’êtres efféminés par une éducation musculaire insuffisante, et privés subitement de tous les artifices mécaniques qui suppléaient à notre faiblesse, à la vie de notre robuste aïeul dans sa forêt vierge, entraîné à la lutte et adapté à sa libre existence ! Ne sommes-nous pas plus malheureux que lui ? Et ne connaissons-nous pas la disgrâce particulière des millionnaires ruinés, incapables de gagner leur pain quotidien, depuis que nous avons constaté la fragilité incroyable des barrières du droit et du grandiose édifice de la civilisation européenne ?… En vérité, où voyez-vous un progrès dans cet éternel recommencement, et dans cette perpétuelle renaissance de la souffrance et de la misère que ramène périodiquement sur notre terre un rythme aussi impitoyable que celui des saisons ?… »
V
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(« Chronique, » in Le Temps, cinquante-septième année, n° 20388, mercredi 2 mai 1917 ; « Avares et prodigues, » illustration de Gustave Doré pour « L’Enfer » de Dante, 1861)
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(in Le Journal, n° 15779, lundi 30 décembre 1930)
J’aime entendre les vieilles dames parler du temps où elles étaient petites filles.
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« J’avais douze ans et j’étais pensionnaire dans un couvent du Midi de la France, m’a raconté une de ces respectables dames à bonne mémoire. Nous vivions là, séparées du monde, et nos parents seuls pouvaient nous visiter, une fois par mois.
Nos vacances elles-mêmes se passaient dans ce couvent qu’entouraient d’immenses jardins, un verger et des vignes.
Je puis dire que je ne suis sortie de cette enceinte de calme que pour me marier, à l’âge de dix-neuf ans, et j’y étais depuis l’âge de huit ans. Je m’en souviens encore ; lorsque j’eus franchi le seuil de la grande porte qui s’ouvrait sur l’univers, le spectacle de la vie, l’air que je respirais et qui me semblait si nouveau, le soleil qui me parut plus lumineux qu’il n’avait jamais été, la liberté enfin me saisit à la gorge. J’étouffais et je serais tombée éblouie, étourdie, si mon père, à qui je donnais le bras, ne m’eût retenue et ne m’eût ensuite menée vers un banc qui se trouvait là et où je m’assis un instant pour reprendre mes esprits.
À douze ans donc, j’étais une petite fille espiègle et innocente et toutes mes compagnes étaient comme moi.
Les études, les récréations, les exercices de dévotion se partageaient notre temps.
Cependant, c’est vers cette époque que le démon de la coquetterie pénétra dans la classe où j’étais, et je n’ai pas oublié la ruse dont il se servit pour nous apprendre que les petites filles que nous étions deviendraient bientôt des jeunes filles.
Aucun homme ne pénétrait dans l’enceinte du couvent, sinon le vénérable aumônier qui disait la messe, prêchait et auquel nous disions nos peccadilles. Il y avait encore trois vieux jardiniers, peu faits pour nous donner une haute idée du sexe fort. Nos pères venaient nous voir aussi, et celles qui avaient des frères en parlaient comme d’êtres surnaturels.
Un soir, à la tombée de la nuit, nous revenions de la chapelle et nous marchions à la queue leu leu, nous dirigeant vers le dortoir.
Soudain, au loin, derrière les murs qui entouraient les jardins du couvent, un son de cor se fit entendre. Je m’en souviens comme si cela s’était passé hier. La fanfare héroïque et mélancolique éclata dans le profond silence, au crépuscule, tandis que le cœur de chaque petite fille battait plus fort qu’auparavant. Et cette fanfare qui, répercutée par les échos, mourait dans le lointain, évoquait pour nous je ne sais quel cortège de héros fabuleux…
C’est d’eux que nous rêvâmes cette nuit-là…
Le lendemain, une petite blonde, qui s’appelait Clémence de Pambré, étant sortie un instant de la classe, revint toute pâle et chuchota à sa voisine, Louise de Pressec, que dans le couloir sombre elle avait rencontré un œil bleu. Et bientôt toute la classe connut l’existence de l’œil bleu.
On n’écoutait plus la Mère qui nous enseignait l’histoire. Les élèves faisaient à présent des réponses saugrenues, et moi-même, qui n’étais pas très forte en cette branche-là, comme on me demandait à qui avait succédé François Ier, je dis, à tout hasard, mais sans conviction, que c’était à Charlemagne, et ma voisine, chargée d’éclairer mon ignorance, fut d’avis qu’il avait succédé à Louis XIV. On avait bien autre chose à faire que de penser à la chronologie des rois de France : on songeait à l’œil bleu.
Et en moins d’une semaine, chacune de nous eut l’occasion de le rencontrer, cet œil bleu.
Nous avions toutes la berlue, c’est certain, mais nous le vîmes toutes. Il passait vite, tachant l’ombre des couloirs de son bel azur. Nous en étions épouvantées et aucune de nous n’osait en parler aux religieuses.
On se creusait la tête pour savoir à qui cet œil effrayant pouvait appartenir. Je ne sais plus laquelle de nous émit l’opinion que ce devait être l’œil d’un des chasseurs qui avaient passé quelques soirs auparavant au milieu des fanfares de cors, dont les éclats lyriques à faire pleurer persistaient en nos mémoires. Et il en fut ainsi décidé.
Nous nous persuadâmes toutes qu’un des chasseurs était caché dans le couvent, et l’œil bleu était son œil. Nous ne songeâmes point que l’œil unique dénotait un borgne ni que les yeux ne volent point à travers les corridors des vieux couvents et n’errent point détachés de leurs corps.
Et cependant nous ne pensions qu’à cet œil bleu et au chasseur qu’il évoquait.
C’était fini d’avoir peur de l’œil bleu. On aurait bien voulu qu’il s’arrêtât pour nous fixer et nous faisions en sorte de sortir souvent seules dans les couloirs pour rencontrer l’œil merveilleux qui nous charmait désormais.
Bientôt la coquetterie s’en mêla. Aucune de nous n’aurait voulu être vue par l’œil bleu tandis qu’elle avait les mains tachées d’encre. Chacune faisait son possible pour paraître à son avantage en traversant les couloirs.
Il n’y avait ni glace ni miroir au couvent, et notre ingéniosité naturelle y suppléa bientôt. Chaque fois que l’une de nous passait près d’une porte vitrée qui donnait sur un palier, un pan de tablier noir plaqué derrière la vitre formait ainsi un miroir improvisé où l’on se regardait vite, vite, en s’arrangeant la chevelure, en se demandant si l’on était jolie.
L’histoire de l’œil bleu dura bien deux mois ; puis on le rencontra de moins en moins, et enfin l’on n’y pensa plus que très rarement, et quand on en parlait encore, de loin en loin, ce n’était jamais sans frissonner.
Mais dans ce frisson il entrait de la crainte et aussi quelque chose qui ressemblait à du plaisir, le plaisir secret de parler d’une chose défendue. »
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Vous n’avez jamais vu passer l’œil bleu, ô petites filles d’aujourd’hui !
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(Guillaume Apollinaire, in Le Matin, derniers télégrammes de la nuit, « Contes des Mille et un Matins, » vingt-huitième année, n° 10016, lundi 31 juillet 1911 ; conte repris dans Le Poète assassiné, Paris : L’Édition, « Bibliothèque des Curieux, » 1916. Illustration d’Odilon Redon pour « The Tell-Tale Heart » d’Edgar Poe, 1883)
(Adrien Miatlev, in Esprit, revue internationale, troisième année, n° 35-36, 1er septembre 1936)
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