









LE FUMISME
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Je vous le dis en vérité, encore un livre tel que cette Ève Future de M. Villiers de l’Isle-Adam, et le néologisme savoyard « Fumisme » devient indispensable à la Langue Française. Il va se loger de lui-même au dictionnaire entre « Fumigation » et « Fumivore, » ses cousins lexicologiques. Car il faut un mot pour définir cette nouvelle formule de la décadence.
Le « Fumisme, » ô mânes de Littré, serait quelque chose comme de l’ironie enragée, atteinte de délire tremblant et mordant tout. Lorsque les critiques sérieux, – gendarmes qui arrivent toujours trop tard, – s’aviseront de découvrir sa présence sur le territoire de l’esprit français, ils lui trouveront des origines anglaises, bien entendu d’après son passeport. Et ils le signaleront au gouvernement sous le nom de M. Humour, fils d’un nommé Swift, dont il est question dans les livres de Taine. Mais déjà il sera trop tard, et sous un autre nom, de caractère savoyard, il se sera fait naturaliser. Gare alors à ses petits s’il nous en donne ! Il faudra leur mettre des muselières, et à cadenas encore !
Quel livre, bonté divine ! que cette Ève future ! L’Iliade et l’Odyssée du Fumisme tout ensemble.
Qu’un homme – et remarquez qu’il est doué d’un talent de styliste sans pair ! – ait conçu froidement l’idée et le plan de cette satire épouvantable et cocasse du progrès ; qu’il l’ait exécutée en près de 400 pages sans pitié pour les imbéciles, les naïfs, les gobeurs, les prud’hommes et les politiciens convaincus s’il en reste (et il en reste), c’est déjà plus fort que de jouer au bouchon ! Mais qu’il ait osé publier cette farce éperdue, macabre, inquiétante, en des jours où toute l’humanité s’agenouille devant les découvertes de la science et cherche son avenir dans les bouillonnements d’une cornue, voilà qui est d’un brave. Et si l’on ne savait que l’auteur a dans les veines du sang de conquérant du Saint-Sépulcre, on le devinerait à sa témérité.
Mais, en attendant mieux, le voilà passé roi des Fumistes.
Voici. Étant acquis que le vieux jeu des Religions, des Philosophies spiritualistes, de l’Idéal et du Rêve a fait son temps, et que la clef de l’antique Paradis est sur la porte fermée, pour cause de raca universel, le problème est de prédire d’avance le Paradis nouveau promis par la science aux générations progressistes, de les décrire, lui et son arbre à serpents, et d’en formuler l’Ève.
Car ce paradis aura bien son Ève, je suppose, et il faut une compagne à l’Adam de la création réformée.
L’Ève du vieux jeu avait été composée d’une côtelette vivante du premier et du plus malheureux des hommes. Dieu, disent les rabbins sérieux, profita du sommeil d’Adam pour risquer cette création de la femme, et d’autres rabbins, d’une érudition plus joviale, ajoutent qu’il en eut immédiatement du remords et que, s’adressant au dormeur : « Repose bien, mon pauvre ami, fit-il avec pitié, c’est peut-être la dernière fois qu’il t’arrive d’être tranquille ! »
M. Villiers de l’Isle-Adam a senti que cette Ève-là était devenue trop idéale pour les neveux scientifiques dont nous sommes encore les vieilles ganaches d’oncles. Elle sentait le rococo, comme son paradis. L’amour qu’elle inspirait jadis à l’homme n’était plus assez mathématique, assez américain, assez « avenireux, » si j’ose risquer un tel vocable. Il a deviné qu’elle serait remplacée par une autre Ève, la bonne, la pratique et la scientifique, l’Ève-équation. C’est pour celle-là, s’est-il dit, qu’on s’en fera mourir, lorsque la quadrature du cercle sera trouvée, c’est-à-dire après-demain au plus tard, ou fin courant, si cela traîne.
Et alors, il a composé, lui aussi, son Ève des jours bénis, l’Ève du progrès, l’Ève future. Je vous réponds que c’est d’une puissance de raillerie formidable, et que l’auteur de Gulliver lui-même rendrait les armes à ce fumisme.

Mais je ne vous priverai pas du plaisir de jouir vous-mêmes, en sa fraîcheur, de l’affabulation de ce roman prodigieux, dont le charentonisme voulu atteint à la hauteur d’une danse de Saint-Guy héroïque. Qu’il vous suffise de savoir que l’Ève future est mise au compte de M. Edison, l’illustre électricien contemporain que vous savez. C’est M. Edison, promu de son vivant à la dignité de magicien tout-puissant, qui fait sortir du néant la Femme du vingtième siècle, et suivants, je l’espère.
Il la « cliche » d’après la Vénus Victrix du Louvre, autrement dite la Vénus de Milo.
Avec une furie ironique sans précédents et auprès de laquelle le ricanement de Voltaire paraît un sourire ingénu d’enfant, M. Villiers de l’Isle-Adam nous initie au travail mystérieux de son Edison démoniaque, qui, sachant tout et devinant le reste, électrise, aimante, magnétise, photographie, téléphonise, microphonise, photochromise, photosculpte et photorigole à tour de bras, crée de la chair vivante avec du graphite et du nitre, invente des poumons en or vierge, reproduit des regards au moyen de reflets d’étoiles conservés, fait palpiter le sein par des courants de la pile voltaïque savamment gradués, et obtient des déclarations d’amour d’après les Maîtres, sans douleur, qui sont la gloire des phonographes.
L’effroyable mandragore obtenue de la sorte, et grâce à la mise en œuvre de toutes les découvertes rigoureusement scientifiques qui seront le bonheur de nos enfants, s’appelle une andréide, du mot grec andros, qui veut dire homme, et son nom est Hadaly, anagramme approximatif de Idéal. Elle est charmante, elle est charmante, elle est charmante ! Elle réalise à miracle le rêve d’un jeune lord anglais, type exquis du Progressiste, qui désire pour maîtresse une Vénus sans âme. Il l’a, oh ! il l’a !! Edison lui a promis de lui donner « celle, comme dit Boireau, avec qui on ne peut pas causer après. » Et allez-y, des phosphates, fortement reliés par des fils montés sur isolateurs et animés par la galvanoplastie ! C’est la vie même. Un petit chien s’y tromperait.
À plus forte raison le jeune lord, qui s’affole de l’Ève future, et qui… etc., etc., etc. Vide pedes, vide manus.
Cependant, quelque progressiste, scienti-fique et « avenireux » que se montre le jeune lord, il y a un moment où il se gratte confusément la tête. Je ne me rappelle plus très bien de quoi il doute, d’un détail sans portée peut-être. Il faut voir comme Edison lui rabat le caquet. Je demande la permission de citer ce passage qui est la somme du livre réellement extraordinaire dont j’ai le plaisir de vous entretenir.
« Ce sont là, s’écrie le sévère électricien, des paroles que vous avez perdu le droit de proférer !… Car, pour la fumée qui sort d’une chaudière, vous avez renié toutes les croyances que tant de milliers de héros, de penseurs et de martyrs vous avaient léguées depuis plus de six mille années, vous qui ne datez que d’un sempiternel demain dont le soleil pourrait fort bien ne se lever jamais !… À quoi donc avez-vous préféré, depuis hier à peine, les prétendus principes immuables de vos devanciers sur la planète, rois, dieux, famille, patrie ? À ce peu de fumée qui les emporte, en sifflant, et les dissipe, au gré du vent, sur tous les sillons de la terre, entre toutes les vagues de la mer. En vingt-cinq années, cinq cent mille haleines de locomotives ont suffi pour plonger vos âmes éclairées dans le doute le plus profond de tout ce qui fut la foi de plus de six mille ans d’humanité. »

Attrape, siècle de la vapeur ! Prêter une pareille imprécation à M. Edison lui-même, c’est peut-être un peu hyperbolique, même dans le fumisme. Mais qu’importe ! Le livre est là. À des peuples pour qui l’idée de Dieu n’est plus qu’une hypothèse écartée par l’astrologie et dédaignée par la métaphysique, – aux yeux desquels la patrie est une convention provisoire et sans raison naturelle, – qui tiennent l’amour pour une sorte de gourme contagieuse relevant de la physiologie, il est devenu nécessaire de forger un idéal nouveau sur l’enclume du rationalisme.
La voilà, la Béatrice des Dante de l’algèbre ; et toi, Elvire des Lamartine de la mécanique, donne-toi donc la peine de t’asseoir, car si ce n’est pas cette andréide que rêvent les positifs, ivres de réel et fous de tangible, qu’est-ce que rêvent ces horlogers ? Elle est à ressorts, la sublime Hadaly. On la démonte à volonté, et quand on veut aimer, on n’a qu’à pousser un petit bouton, l’Infini s’ouvre.
M. Villiers de l’Isle-Adam n’a pas osé nous montrer les enfants qui doivent naître de l’andréide. Pourquoi ? Moi je m’en lamente, car cette fantaisie sarcastique me transporte, et je l’aurais voulue complète. À la prochaine édition, s’il désire me faire bien plaisir, il ajoutera un chapitre définitif où l’on verra Edison appliquer la propulsion des forces motrices et la direction des aérostats à la maternité de l’avenir. Oh ! les petits de l’andréide et du lord anglais ! les jolis petits obtenus sans sage-femme, sans grossesse et même sans caresse ! Nous sommes nés trop tôt dans un siècle trop jeune, nous ne le verrons pas.
Eh bien ! ce livre fou, outre qu’il embêtera ferme les naturalistes, car il leur fourre le nez dans leur affaire, est l’œuvre d’un sage. Le grand bon sens des Maîtres nationaux y chante, en une langue superbe et digne d’eux, l’hymne de vérité, aux strophes amères, dont les poètes ont seuls le secret. Il est dans la tradition ironique du génie français. Rabelais en signerait la filiation, car, lui aussi, il fut un Fumiste, ce pantagruélique docteur ès sottise humaine, ce railleur colossal, le père de « l’engueulement » ! Comme de son temps, l’ironie douce et tempérée ne mord plus sur une société dévirilisée par la ruine de ses croyances ; il y faut la pierre infernale du Fumisme. L’Ève future s’applique comme un moxa, vésicatoire chinois, sur la partie malade du corps social.
Et maintenant à fumiste, fumiste et demi. M. Villiers de l’Isle-Adam ne doit pas nous rendre injustes pour le pauvre Hamburger, lequel cultiva lui aussi le sarcasme hydrophobique. C’est cet acteur immortel qui, dans une pièce où il devait séduire une Américaine, dont il ignorait la langue, prenait tout à coup son chapeau, s’avançait vers cette Hadaly et d’une voix ineffable :
« Fille du Nouveau-Monde, je t’ai dit mon amour. Tu n’y a rien compris et tu as cru que je voulais emprunter de l’argent à ton père. De pareilles confusions ne cesseront qu’avec la République universelle. Il est donc inutile de prolonger notre entretien. Mais je suis Français, c’est-à-dire citoyen d’un peuple où la politesse est dans le sang. J’achève donc sur un mot tout à fait américain. » Et saluant jusqu’à terre : « Fenimore Cooper !!! » Et il sortait.
CALIBAN
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(in Le Figaro, n° 153, mercredi 2 juin 1886)
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Gravure d’Henri Picquot, c. 1640.
Une grenouille est étendue sur le dos, à la droite du bas, la tête soutenue par une de ses semblables qui paraît effrayée. Une autre, faisant le docteur, lui tâte le pouls. Deux autres grenouilles, au fond, lèvent leurs pattes au ciel comme si elles imploraient sa miséricorde. Enfin une sixième se voit à la gauche du devant, qui apporte un apozème à la malade. Au fond de ce dernier côté, quatre grenouilles dansent au son du violon dans un marécage. On lit dans la marge ces vers en trois colonnes :
L’homme brutal pareil à la Grenouille
Dans le bourbier se nourrit et se souille,
Le Monde seul entretient ses désirs
De Vanités et de sales plaisirs,
Et fait qu’enfin pour trop aimer l’ordure
Il devient Monstre et change de nature.
H. Picquot jnuen. et fecit. F. L. D. Ciartres excudit Auec Privilege du Roy.
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(A.-P.-F. Robert-Dumesnil, Le peintre-graveur français, ou Catalogue raisonné des estampes gravées par les peintres et les dessinateurs de l’école française, tome 6, Paris : G. Warée, 1835-1871)
Cycliste solitaire charmé de sa solitude, je pédalais dans un silence à peine troublé par le léger sifflement de mon pneu sur la route. Je me sentais envahi du bien-être que connaissent tous les vrais touristes, griserie extatique du mouvement, de l’air pur et du paysage.
Parti, à l’aube, de Maringues, j’avais suivi, dans la fraîcheur bleutée du matin, la pittoresque vallée de l’Allier, avec ses méandres se faufilant au long de petites falaises arrondies, couvertes de beaux pâturages et séparées de l’eau par une étroite prairie d’émeraude, tandis que la rive opposée dresse sa muraille rocheuse, ici abrupte et nue, plus loin inclinée et garnie de bruyères géantes, sous lesquelles disparaissent également les îlots escarpés, minuscules montagnes de carmin, qui viennent, de distance en distance, partager en deux le ruban d’argent de la rivière.
À ce paysage « d’Anglade, » réfléchi par l’onde limpide, avait fait suite la montée en raidillon au milieu des sapins, laissant apercevoir là-bas, par-dessus leurs cimes vert-sombre, les pointes grisailles et sinistres des premiers pays d’Auvergne. Traversant une campagne riante et boisée que domine, de loin, la curieuse tour de Courcoux, j’avais pris la route qui vient de Lézeaux et se dirige vers la forêt d’Entraygues dont je voyais, devant moi, la houleuse muraille verte barrer complètement l’horizon.
Entré sous la futaie, j’y roulais, depuis un moment, le regard perdu dans les frondaisons si hautes que le ciel paraissait une voûte de cristal azuré, reposant directement sur le long couloir qu’elles formaient. J’étais heureux de me trouver si seul dans la vaste étendue, lorsque je crus entendre, derrière moi, le léger bruit d’une autre bicyclette. La certitude de mon isolement fut pour quelque chose dans la nonchalance que je mis à me retourner. Mais ce que je vis alors abattit, comme un coup de maillet, mon enchantement, et me fit faire une embardée formidable. Je n’évitai la chute dans le fossé qu’en sautant précipitamment à terre. La vision me dépassa. C’était bien un cycliste ; mais quel cycliste ! Un homme à tête de bête, enfoncée dans les épaules, une créature cauchemardesque, échappée de « quelque île du docteur Moreau, » dont l’aspect affolant, dans la profondeur des forêts, me fit, un instant, douter que je fusse éveillé ! Mais je n’étais pas au bout de mes émotions. L’être fantastique descendit de sa machine, qu’il laissa tomber au milieu du chemin et revint vers moi. Quel ne fut pas mon effarement en voyant s’avancer ce corps humain assez grand, vêtu d’un chandail noirâtre et d’un pantalon grossier, mais surmonté d’un faciès couleur terre cuite, où je pus à peine distinguer, sous une apparence de front, plantée de poils rares et durs, deux yeux imperceptibles, enfoncés dans des orbites saillantes et glabres, des mâchoires énormes, s’avançant, en groin, sous des narines ouvertes et surplombant un menton d’acromégalique exagéré, deux oreilles brunes, colossales, pas de cou, le tout évoquant un amalgame de singe et de porc.
Tendant vers moi des mains dont je constatai, avec une horreur croissante, qu’elles n’avaient que quatre doigts, accouplés deux à deux, le monstre vint très près, dégageant une chaleur anormale et, me sembla-t-il, une odeur forte. Puis, entrouvrant ce que j’appellerai une bouche, dans quoi je pus voir des dents extraordinairement grosses et écartées, il éructa un certain nombre de sons inarticulés, mélange bizarre de miaulements et de grognements, qui, détail plus horrible que tout, semblaient vouloir être des paroles… Je ne pus distinguer si l’attitude était menaçante ou simplement curieuse. Très effrayé néanmoins, j’avais mis la main sur mon revolver ; mais, brusquement, l’homme-bête tourna le dos et s’en fut ramasser son vélo. Je le laissai disparaître au loin avant de prendre la même route.
Je me trouvai content de sortir de la forêt, plus content encore de parvenir à Courpières, sans avoir revu l’affreux être. De retour, une hâte morbide de fuir la région souillée par sa laideur terrifiante et je ne sais quelle crainte dont je n’avais pas nettement conscience, s’étaient emparées de moi. Je m’éloignai, bon train, sans chercher à me renseigner davantage. Par la suite, les admirables points de vue de la vallée de la Dore, le charme de la rivière elle-même, roulant, écumeuse et transparente, sur son lit de cailloux, furent impuissants à libérer mon esprit de l’obsession, qui me tenaillait, et n’avait point lâché prise, alors que j’étais déjà assis dans la salle à manger de l’hôtel du Commerce à Olliergues…
Et les jours, les semaines qui suivirent, installé à Montbrison, chez mes cousins, c’est en vain que je m’efforçai de chasser le souvenir lancinant du monstre hideux et de la forêt maudite ! Qu’était cet être d’épouvante ? Où allait-il ? Où vivait-il ? De quelle union contre-nature ou de quel cas étrange d’obstétrique était-il le résultat ?…. Était-ce tout à fait une brute ? Était-il dangereux ? Comment le laissait-on en liberté ?… On a vu des chimpanzés monter à bicyclette… Quelle fatalité mauvaise avait jeté cette vilaine rencontre à travers la joie bucolique de mon voyage, dont elle était venue empoisonner la plus belle étape ?…
En tout cas, je me promettais bien d’effectuer mon retour par un tout autre itinéraire, par exemple celui de Saint-Justin-de-Chemillet, Saint-Pradel, Vernières et Vichy. Je me rappelais, avec plaisir, mes randonnées d’autrefois lorsque, dix-sept ou dix-huit ans auparavant, je passais volontiers par ce chemin, et différentes aventures, comme cet orage reçu stoïquement pendant trente kilomètres, trente kilomètres de chaussées sablonneuses où ma roue faisait gicler l’eau des ornières, transformées en torrents, jusqu’à Saint-Pradel où je m’étais réfugié trempé jusqu’aux os, mes vêtements si mouillés qu’ils se trouvèrent à peine secs le lendemain.
À Saint-Pradel ce fut, plus tard, une idylle avec la fille d’un fonctionnaire du bourg, idylle inopinée, idylle de vingt ans. – Qu’elle était jolie et que je fis de beaux projets ! – Grande fut ma tristesse, quand la nécessité de poursuivre ma route me fit reprendre, sur la promesse de s’écrire, la direction de Saint-Justin-de-Chemillet.
Et la farce que je fis, vers la même époque, à Saint-Justin-de-Chemillet précisément, en quittant l’hôtel où j’avais passé la nuit ! Je n’en avais jamais connu les suites, mais j’en avais gardé longtemps une certaine inquiétude. À la chute du jour, le patron, ouvrant le volet d’une cabane obscure, m’avait fait voir, tapi dans la pénombre, un énorme verrat, le plus beau de la région, disait-il.
« Pas bon, le citoyen, » me fit-il remarquer lorsque la bête, avec un cri terrible, s’élança sur la porte de bois, qu’elle heurta du groin, cherchant à mordre par-dessus. Heureusement, un fort verrou extérieur opposait à ses accès de fureur une barrière solide. Pourquoi, le lendemain, au petit matin, traversant, avec mon vélo, la cour de l’hôtel endormi, eus-je l’idée biscornue de tirer doucement le verrou, avant de filer sans demander mon reste ?
Je me représentais, avec une ironie mêlée, déjà, de quelque anxiété, l’ébahissement apeuré des bonnes gens, à la vue du grand porcin, en liberté dans la cour. À la longue, la satisfaction de mon « excellente plaisanterie » s’était encore atténuée. La conscience des accidents qu’après tout, j’avais pu provoquer, assombrissait, d’un vague remords, les premiers jours de mes vacances. Puis, n’ayant jamais entendu parler de rien, l’impression pénible, effacée, n’avait laissé subsister qu’un souvenir indifférent.
Certes, aucune de ces aventures, n’approchait, en étrangeté, la rencontre de la forêt d’Entraygues. C’est, peut-être, la raison pour laquelle le sentiment d’horreur que j’en avais éprouvé fit place, peu à peu, à une ardente curiosité. Mes interrogations de la première heure se présentaient avec une acuité redoublée. Tant et si bien qu’un beau matin, ma hantise devenue un irrésistible désir de savoir à quoi m’en tenir, je roulais vers Courpières d’où des renseignements vagues m’envoyèrent à Borèdes. Là on me dit qu’à Lézeaux, je trouverais à qui parler.
L’aubergiste de cette dernière localité se montra, en effet, au courant :
« Mais oui, c’est l’idiot de Saint-Bonnin. Il est chez le curé, vous pourrez le voir. Il va quelquefois de Saint-Bonnin au mas d’Entraygues, en journée. On l’occupe à de gros travaux. Il est inoffensif, malgré des lubies, parfois… Il comprend un certain nombre de mots, mais il n’a jamais pu parler. Les médecins n’ont rien compris à son cas. Il est orphelin et le curé de Saint-Bonnin s’en est chargé par charité, pour qu’il ne tombe pas aux baraques foraines. »
Comme je tenais à connaître l’origine de l’être étrange, je pressai mes questions en invitant mon interlocuteur à partager avec moi une bouteille de son meilleur « blanc. » Mais jugez de ce que je devins, quand j’entendis les explications suivantes :
« Drôle d’histoire que celle de sa naissance ! Sa mère, enceinte de quatre mois, a été effrayée par un porc ; un verrat dangereux, qui, échappé de sa bauge, l’a poursuivie dans la rue. En fuyant, plus morte que vive, elle a fait un faux pas sur les marches d’un abreuvoir et s’est affalée contre la porte d’une maison où l’on n’a eu que le temps de la recueillir. Il a fallu organiser une vraie battue contre l’animal furieux, qui a été tué, à coups de fourche, à l’autre bout du village. L’enfant est venu à terme, mais monstrueux. Dans le pays, on a dit qu’elle avait été « influencée… » Tout de même !… Il y a des choses bien singulières !…
– Mais… à quel endroit, la chose… demandai-je angoissé, à quelle époque ?…
– Oh ! Il doit avoir maintenant… ma foi, dix-sept ou dix-huit ans… Il n’est pas d’ici. Il est né à quarante kilomètres, à peu près, sur la route de Thiers à Roanne… à Saint-Justin-de-Chemillet. »
Maurice-E. DELORME
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(« Nos contes », in La Pédale, revue hebdomadaire de la bicyclette et des industries qui s’y rattachent, deuxième année, n° 62, 17 décembre 1924)
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(in La Bête noire, artistique et littéraire, n° 4, 1er juillet 1935)
Les aventures d’un vaisseau-fantôme errant, non pas sur la mer comme le Hollandais volant, mais dans les airs, ont été racontées dans diverses chroniques du moyen âge. Dans ses Otia imperialia, ouvrage composé vers 1211, Gervais de Tilbury nous donne le récit particulièrement détaillé d’un prodige de ce genre.
Le fait se serait produit en Grande-Bretagne, un jour de fête, au moment où les fidèles sortaient de l’église, après la messe. Ce jour-là, comme il arrive souvent en ce pays, le Ciel était couvert d’épais nuages. Grande fut la surprise des gens qui traversaient le cimetière, en quittant l’église, d’y voir, au bout d’un câble aérien, une ancre de navire, qui s’était accrochée à un tombeau. Les nautoniers n’ayant pu, d’en haut, réussir à dégager leur ancre firent descendre un des leurs le long du câble. Mais, au moment où celui-ci, après s’être acquitté de sa tâche, allait remonter vers son esquif, les gens accourus en foule s’emparèrent de lui, et il rendit l’âme entre leurs mains, saisi d’étouffement comme un naufragé, dit Gervais, la pression atmosphérique étant trop forte pour les poumons d’un homme habitué aux grandes altitudes. Cependant, désespérant de récupérer leur compagnon, ainsi que leur ancre, les hommes de l’air coupèrent le câble et continuèrent leur navigation. L’ancre abandonnée fut travaillée par le forgeron du lieu, et les pièces de ferronnerie façonnées sur l’enclume furent appliquées sur la porte de la basilique en mémoire du prodige. (1)
En 1856, F. Liebrecht, l’éditeur de la partie de l’ouvrage de Gervais de Tilbury qui contient cette histoire, déclarait ne rien connaître de semblable en dehors du Wolkenschiff du folklore germanique, qui porte dans ses flancs la pluie, la neige et la grêle. (2) Mais, depuis lors, divers textes ont été publiés qui montrent que, longtemps avant Gervais de Tilbury, la légende de l’aéronef dont la présence est révélée par une ancre ou un autre engin traînant à terre était connue en Irlande.
Un poème latin sur les Mirabilia Hiberniæ conservé dans un manuscrit du XIIe siècle appartenant à la Bibliothèque Nationale de Paris (Ms. lat. 11,108) et qui, suivant une remarque de Kuno Meyer, aurait été composé vers l’an 1000, contient un section de six vers intitulée De navi quæ visa est in aere. (3) Le poète est très sobre de détails ; il rapporte simplement qu’un roi d’Irlande, entouré de son armée, aperçut, un jour, un navire errant dans les airs, duquel un javelot, ou un dard (hasta), fut lancé à terre, arme qu’un homme vint reprendre en nageant. Mais deux autres versions des Mirabilia, l’une écrite en vieux norse, l’autre en irlandais, apportent quelques précisions sur ce fait prodigieux.

La version norse se rencontre dans le Kongs Skuggsjo (Miroir royal) rédigé vers l’an 1250. Elle se rapproche substantiellement du texte de Gervais de Tilbury ; pourtant il y a quelques différences à signaler. Ici, le fait est localisé en Irlande, à Clonmacnois, le grand monastère de S. Ciaran, situé sur la rive gauche du Shannon, et il se serait produit un dimanche, alors que les fidèles assistaient à la messe. L’ancre s’accrocha à une arche du porche de l’église, et elle fut décrochée par un des aéronautes, descendu pour cela. Les indigènes accourus allaient se saisir de celui-ci, lorsque l’évêque du lieu leur défendit de toucher à cet homme, car, s’ils le faisaient, dit-il, le malheureux périrait aussitôt comme un noyé. L’aéronaute réussit donc à regagner son bord, mais, le câble ayant été coupé, l’ancre resta à terre et on la conserva dans l’église pour perpétuer le souvenir de l’événement merveilleux. (4)
La version irlandaise des « Merveilles d’Erin d’après le livre de Glendalough » s’accorde avec le poème latin, mais, étant plus détaillée, elle permet de comprendre certaines particularités de celui-ci restées obscures. Suivant ce texte, l’apparition aérienne se produisit pendant la foire de Teltown. À Teltown, anciennement Tailtin, dans le comté de Meath, entre Navan et Kells, s’élevait un des palais royaux de l’ancienne Irlande. Congalach, fils de Maelmithig († 956), fut témoin du prodige. L’engin lancé par un homme de l’équipage aérien était un dard destiné à atteindre un saumon ; mais le dard n’atteignit pas son but, et un homme dut descendre de la nef. On allait lui faire un mauvais parti quand Congalach intervint pour empêcher qu’on lui nuise. L’homme put remonter à son bord en nageant à travers les airs. (5)
D’après le livre de Leinster, trois navires auraient été vus dans le ciel, lors de la foire de Teltown, et le roi témoin de l’événement aurait été Domnall Mac Murchada (763). (6)
Il faut enfin noter que l’apparition d’un navire aérien en Angleterre avait été signalée avant Gervais de Tilbury par un chroniqueur français, Geoffroi, prieur de Saint-Pierre du Vigeois, dans le Bas-Limousin, mort vers la fin du XIIe siècle. Sa chronique date de 1184. Cette aéronef aurait jeté l’ancre au milieu de la cité de Londres, en l’année 1122. (7)

La contemplation des nuages voguant dans les airs aura suggéré aux imaginatifs l’invention de ces navigations légendaires. Mais qu’un essai d’aviation ait été réellement tenté par un homme du XIe siècle, c’est ce que beaucoup de lecteurs apprendront sans doute avec étonnement. Pourtant le fait n’est pas douteux. Il se produisit en 1066, l’année même de la conquête de l’Angleterre par les Normands. Le héros, nommé Eilmer, était un moine de la grande abbaye bénédictine de Malmesbury (Wilts), et son aventure nous est précisément racontée par son confrère, le célèbre chroniqueur Guillaume de Malmesbury († 1143). Eilmer, qui était versé dans les lettres anciennes, avait évidemment lu les Métamorphoses d’Ovide. Voulant renouveler la tentative fabuleuse de Dédale, il se fabriqua des ailes qu’il adapta à ses mains et à ses pieds, et, ainsi équipé, il s’élança du haut d’une tour. Emporté par le vent, il parcourut en volant l’espace de plus d’un stade, mais la violence d’un tourbillon et la conscience de sa témérité, dit Guillaume, causèrent sa perte. Tout à coup, il s’abattit, tout tremblant, sur le sol, et se cassa les jambes dans sa chute. Il resta infirme jusqu’à la fin de ses jours. Il attribuait la cause de son échec au fait d’avoir négligé de se munir d’une queue in posteriori parte, à l’instar des oiseaux. (8)
Roger Bacon et Léonard de Vinci se livreront plus tard à des études spéculatives sur l’art de voler, mais, ce me semble, sans jamais tenter de réalisation pratique. (9) Il nous a paru intéressant de rappeler la tentative de l’infortuné pionnier du XIe siècle, comme aussi le travail antérieur des imaginations sur les exploits des hommes volants, en des jours où l’aéronautique, sortie du domaine de la légende, atteint, de record en record, à des merveilles de science et d’audace qui dépassent ce qu’il y a de plus fantastique dans les récits légendaires du moyen âge.
L. GOUGAUD
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(1) GERVAIS DE TILBURY, Otia imperialia, II, 10, éd. F. Liebrecht (Hannover, 1856), p. 10.
(2) Op. cit., p. 62. Cf. J. GRIMM, Teutonic Mythology, trad. angl. de J. S. Stallybrass (London, 1883), II, 638-639 ; MONTANUS, Die deutschen Volksfeste, Jahres und Familien Feste (Iserlohn et Elberfeld, 1854), p. 37-38.
(3) Ce poème a été publié par MOMMSEN à la suite de son édition de Nennius (M. G. Chronica minora : Auct. antiquissimi, XIII, p. 222). Mais, le ms. de Paris étant tronqué (il y manque les quatre derniers mots du dernier vers), l’éditeur aurait pu compléter son texte au moyen de l’édition complète de cette pièce, donnée antérieurement par TH. WRIGHT et J. O. HALLIWELL, dans Reliquiæ antiquæ (London, 1841), II, p. 106-107. Sur la date du poème, voir K. MEYER, The Irish Mirabilia in the Norse « Speculum regale » (Eriu, IV, 1908, p. 3).
(4) K. MEYER, éd. citée, p. 12.
(5) Ed. J. H. TODD, The Irish version of the Historia Britonum of Nennius (Dublin, 1848), p. 211. Le texte et la traduction ont été corrigés par K. MEYER, rec. cité, p. 13.
(6) Cf. K. MEYER, loc. cit.
(7) GEOFFROI DU VIGEOIS, Chronica, A. D. MCXXII, éd. Philippe Labbe, Nova bibliotheca manuscripta (Parisiis, 1657), II, p. 299-300. – M. R. FAGE a signalé ce texte à la Société des Antiquaires de France (Voir Bulletin, 1911, p. 102-103).
(8) GUILLAUME DE MALMESBURY, Gesta regum Anglorum, II, ch. 225, éd. WILLIAM STUBBS (Rolls), I, p. 276-277. Reproduit littéralement par VINCENT DE BEAUVAIS, Speculum historiale, XXV, 35 (Bibliotheca mundi, Duaci, 1624, IV, 1014). – M. MASSIP a écrit quelques pages à ce sujet, intitulées Une victime de l’aviation au XIe siècle (Mémoires de l’Acad. des Sciences, inscript. et belles-lettres de Toulouse, 10e série, X, 1910, p. 199-217).
(9) Voir parmi les Opera quædam hactenus inedita de ROGER BACON, le ch. IV, De instrumentis artificiosis mirabilibus de l’Epistola de secretis operibus artis et naturæ et de nullitate magiæ (London, Rolls, 1859, p. 533) et Dr CHARLES SINGER, Leonardo da Vinci as a man of Science, conférence donnée le 12 avril 1924 à la Royal Institution de Londres, et résumée dans l’Observer du lendemain.
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(Dom Louis Gougaud, in Revue Celtique, volume XLI, 1924)
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(in Journal du dimanche, n° 128, 14 mai 1911)
À Eugène Demolder.
Petit, léger, posé en insecte d’eau sur son drap pâle dans la nuit comme une nappe de mare claire, le garçon écoute. Un doigt l’a réveillé, lui semble-t-il, un doigt humide, frôlant son front.
Ce n’est pas celui de Dieu, parce que Dieu est maintenant trop vieux pour s’occuper des enfants. Le silence le remplace. Dieu est un infirme ne pouvant plus galoper sur le vent, et il a mis le vent à l’écurie où il ronfle quelquefois derrière la porte.
Le grand silence, de son index froid, a réveillé ce garçon qui écoute, étonné, trouvant bien noir ce qu’il n’entend pas.
Posé à quatre pattes, ses membres menus et maigres rigides comme des tigelles de blé, les cuisses longues, les jarrets forts, les pieds fins d’aspect sauteleur, s’amenuisant, il regarde de tous ses yeux, la tête sournoisement baissée, ses cheveux retombant en pluie lourde, lui barrant les tempes de lignes plus sombres que la nuit, et sous ses cheveux ses prunelles fixes brillent, pareilles à deux lumières voilées de crêpe, car ce petit, déshabillé, a pourtant l’air en deuil.
Il vit en état d’animal, allant, venant, mangeant, dormant, sans rien dire. Il possède le coin de la chambre, un coin sale, du côté de la cheminée. Il est là chez lui comme un grillon. L’hiver il a chaud près des cendres. L’été il lui arrive de l’air par le trou du toit. Son lit est une claie d’osier liée solidement à d’anciens bâtons de chaises. On a jeté dessus un paillasson de bruyères et un drap… le même depuis un an. Très avisé, le petit secoue ce drap tous les matins durant que sa mère fait bouillir leur soupe, parce qu’il a remarqué que les puces n’aiment pas la flamme, et toute la vermine se brûle ou se noie dans la marmite.
Mais, cette nuit de juin, ce ne sont pas non plus les puces qui l’ont réveillé. Il a deviné quelqu’un marchant par là-bas, sans faire aucun bruit. Le vent s’est peut-être échappé de l’écurie de Dieu ? Ou bien il y a une fouine ? Ou bien un rat, un de ces gros rats des champs, brun, fourré, avec une queue lisse, en serpent ? Non, personne…
Et le garçon s’avance un peu sur les paumes, sur les genoux, baisse encore la tête, lève la croupe. D’un bond, s’il le faut, il sera debout au milieu de la chambre avec la seule détente, en ressort, de ses deux jarrets repliés. Il sait que la nuit on ne se promène pas à la manière du jour. Le jour les bêtes sont ce qu’elles veulent, mais la nuit elles font ce qu’elles peuvent, et quand les oiseaux ont fermé les yeux, d’autres animaux inconnus leur prennent leurs ailes et vont par bonds extraordinaires, rasant le sol. Il sait cela et d’autres choses encore, ce petit de dix années qu’on laisse traîner sans devoir autour de la maison, n’y rentrant que pour dormir et mangeant n’importe où des sauvageries qui lui font souvent saigner la lèvre.
On n’entend rien ; seulement, vers la palissade en genêts défendant le jardin, – des choux, des raves et un beau plant d’oignons, – la terre a crié ! La terre a une façon de crier vraiment terrible. C’est une muette qui n’émet que des grincements de dents. Si quelqu’un, homme ou bête, fait une chose défendue, elle essaye d’avertir, et, plus fidèle qu’un bon chien, elle ne gâte pas les affaires à coups de gueule inutiles ; un gravier qui roule, du sable qu’on presse, le bruit imperceptible d’une coquille d’escargot s’écrasant lui suffisent.
Et l’on broie toujours n’importe où de très petits os de mort, car la terre en est remplie. Et les petits os de mort protestent.
Quelqu’un venait certainement du côté des légumes.
Un voleur ? Pour les oignons, sans doute. Le petit Toniot se leva de son bond habituel, d’un saut d’insecte ou de crapaud, nu des pieds à la tête, le sexe et les oreilles pointant. Il eut l’idée de réveiller son père, le grand Toniot, qui dormait dans leur seconde chambre, sous le fusil de chasse accroché au mur, le grand Toniot si fatigué du dernier affût.
Mais était-ce bien la peine de secouer un homme si fatigué, qui avait fini par aller dormir seul, en dehors de tous les discours ?
Le petit Toniot ne pensait pas à sa mère, parce que, pour lui, l’homme de dix ans, les femmes ne comptaient pas. Il les méprisait. Sa mère le battait, et il riait, silencieusement, derrière elle, car les femmes écartent les doigts pour frapper, ne vous envoient que de l’air à la figure ; ça claque et ça ne fait guère de mal ; tandis que les hommes, ça tape à poings clos ; le grand Toniot frappait très fort ainsi, et il avait beaucoup de respect pour son père, possesseur, en outre, d’un vrai fusil de chasse.
Décidément, c’était le voleur qui venait, celui des oignons. Le petit Toniot ne pouvait plus s’y tromper.
Les osselets de morts protestaient. Tout moite de la sueur d’un mauvais sommeil, le léger corps du garçon se recroquevillait à l’angle d’un coffre de bois vermoulu où on serrait le pain et le lard, ces deux trésors de la maison. Il avait l’aspect d’un petit chat mouillé guettant le gros rat malgré qu’il fût transi, et son instinct de carnassier lui donnait l’âpre désir de flairer la proie. Si elle se montrait beaucoup plus grosse que lui, il saurait bien appeler le grand Toniot discrètement… comme la terre se plaint quand on lui pèse.
De son angle, le petit Toniot n’y voyait plus. La chambre n’avait pas d’autre fenêtre que la porte et le trou de la cheminée. Le jour, le soleil pénétrait par la porte. La lune se réservait le trou de la cheminée pour certains soirs, et elle passait par là des mains blanches, à travers la suie, caressait la bouilloire pendue et la faisait étinceler comme de l’argent.
Cette lune éveillait toujours le petit Toniot, qui l’entendait briller. Ah ! pourquoi n’entrait-elle pas durant qu’il claquait des dents, épeuré au coin de son coffre ? C’est si bon, la lumière ! Et voilà qu’elle ouvrit miraculeusement la porte, la porte fermée au loquet en dedans. Oui, c’était bien la lune, en personne naturelle, une belle femme très blanche à cause de la noirceur de la nuit, une femme toute nue, un peu grasse, les hanches rebondies et pleines ainsi qu’il sied à un astre vivant, la gorge haute et dure, toute sa face voilée de cheveux roux.
Toniot n’avait jamais redouté les bêtes, ni les femelles, mais il fut terrifié par la lune déguisée en femme. Il fit, machinalement, le geste d’écarter ses cheveux noirs sur son front d’enfant têtu, et il vit, dans une inexprimable épouvante, ce geste se répercuter sur le front de la lune comme il aurait pu le voir se réfléchir en un miroir.
Et ce n’était pas la lune, ce grand reflet blanc de lui-même : c’était sa mère. Le petit Toniot n’osa plus bouger.
« Ben, donc ? Quoi que tu fais là, graine de crapaud ? Tu dors donc pas à c’te heure ? »
La femelle, face à face avec son petit, grondait sourdement.
« Je fais point rien, répondit-il, se garant la joue de son coude levé.
– Pourquoi que t’es réveillé, vermine ? Quoi que tu fouines là ? Et ton père, où qu’il est ! T’as réveillé ton père, malheureux ?
– Non, je m’a réveillé, moi, parce que j’ai entendu craquer dans le jardin.
– C’est-y la première fois que ça craque dans le jardin, petit cochon ? La nuit, ça craque partout ! Est-ce que t’as besoin d’attraper tous les bruits qui passent par la queue, espèce de fouinard ?
– J’ai cru que ça venait du côté des oignons ! C’était comme le pied d’un homme !…
– Le pied d’un homme ? Fi’ de garce ! »
Et, avant que le petit Toniot eût songé à lever son coude, la femelle rageusement l’agrippa aux épaules et le poussa vers son lit de bruyères, le coin de bauge d’où le sacré petit marcassin n’aurait pas dû sortir avant le temps. Là, muettement, aveuglément, fermant les poings, cette fois, elle frappa le garçon, toute saisie d’une folie de colère bien qu’il n’eût pas commis de faute.
Absolument nu, l’enfant recevait les coups dans les bons endroits, sans crier, selon sa dédaigneuse habitude, et, cette nuit-là, il lui semblait qu’on le tuerait peut-être s’il se plaignait le moins du monde.
La mère avait l’air ivre.
« Je t’attacherai, vermine, répétait-elle tout bas, serrant les dents et davantage les poings, je t’attacherai par les pattes comme un poulet vendu ! »
Alors, il répondit également à voix basse, devinant qu’il fallait se résigner, obéissant à un ordre donné de plus haut que les coups :
« Ben, quoi ? T’es donc enragée ? Pourquoi que t’as pas de chemise, c’te nuit ? Finis donc, ou tu vas le réveiller. »
La femelle s’arrêta subitement, et rejeta ses cheveux en arrière.
Le petit Toniot l’imita.
Ils se regardèrent du fond de l’ombre où les flancs haletants de la mère mettaient une espèce de lueur. Et chacun ils eurent honte de leur pauvre nudité.
Accroupi sur son drap, tâtant ses petits membres cuisants qui seraient bleuis au matin, le garçon contemplait la femelle d’un regard de curiosité souffrante, protégeant son petit sexe de sa main gauche, car il se doutait bien que si elle frappait encore par là ce serait fini du petit crapaud, qui ferait couac et serait mort.
Ah çà, pourquoi qu’elle se mettait à taper comme un homme, à présent ? Est-ce que les femmes nues ont tous les droits ? Quel mystère venait donc d’entrer dans la chambre avec la clarté d’une peau ? Et il grelottait de frayeur.
« Ah, je suis plus lasse que si je t’avais pondu, fils de hibou ! » murmura la mère, lui tournant le dos pour aller mettre sa chemise.
Ce fut comme si la lune sortait enfin de chez eux. Tout redevint sombre et Toniot respira.

Le grand Toniot était maigre, sale. Il avait la mine triste d’un loup qui s’égueule, se ronge lui-même faute de mieux. Son pantalon de toile bise, devenu vert à cause de ses longs frottements sur les mousses de la forêt et les herbes des talus, glissait lamentablement de ses hanches d’échalas, laissant voir entre sa ceinture et une courte veste rapiécée une belle lanière de cuir fauve qui était la peau même de son propriétaire. (Le petit Toniot, pour imiter son père, se dessinait une pareille lanière au moyen d’une ligature, et il serrait sa ficelle jusqu’au sang afin d’établir nettement la démarcation.) Cet homme ne parlait point. Il tuait des bêtes, taupier de son état. Il tendait des pièges aux renards, aux fouines, aux rats, aux poissons, surtout au gibier, et, comme il n’avait pas de permis de chasse, il prenait quelques précautions, telles que taupes ostensiblement pendues dans le dos de sa veste, en enseigne évidente, et souvent pourries depuis des semaines.
Il avait eu sa maison d’héritage, échoué dans cette clairière de bois comme un naufragé dans une île déserte ; il y vivait simplement, attrapant tout ce qui pouvait se dévorer : la femme et le petit n’en pouvaient demander davantage, puisque les gendarmes ne s’en mêlaient point. De temps en temps, il allait vers une ville voisine, très lointaine, vendre quelques paniers de joncs. Sur cinq, il en rapportait toujours un soigneusement rempli de crottin de cheval, histoire de chauffer un peu les légumes du jardin. Il achetait aussi du pain et du lard qu’il posait au milieu du crottin, le tout recouvert d’un vieux journal, rapport aux mouches. Il marchait pieds nus l’hiver et l’été, ses plantes ayant acquis la dureté du fer. On ne savait pas s’il aimait sa femme. Sa femme le détestait du fond de ses entrailles. D’abord, il ne parlait pas, et les femmes ont une horreur superstitieuse des silencieux ; ensuite, il lui avait fait un garçon, et elle eût préféré une fille, c’est-à-dire une alliée, une complice, une créature plus souple, capable d’apprécier toutes les phrases vaines qui s’élancent des bouches exaspérées par les journées de pluie. D’ailleurs, la femelle du grand Toniot se plaignait de lui, avec une abondance de torrent écumeux, aux rares passantes que la Providence daignait lui envoyer le dimanche. Quand les ramasseuses de bois mort, les bergères, les cueilleuses de muguet ou les colporteuses de mercerie s’égaraient jusque chez elle, c’était un flux de discours et de lamentations qui les roulait, bras ballants, d’un bout à l’autre de la maison vidée instantanément de ses deux mâles. Dieu merci, le grand et le petit Toniot pouvaient se sauver, le bois était vaste ; et, pendant ce temps, la rousse femelle, très lasse de la vie de paresse qu’elle menait entre ses deux méchants garçons (« si méchants, Madame, qu’ils claquent du bec, sans jamais rien dire ! »), racontait ses malheurs et comme quoi on ne pouvait plus décemment coucher aux côtés de son homme, tellement il puait la taupe.
Puis, elle achetait un fagot, aimant à dépenser inutilement, des champignons récoltés de la veille, une botte de muguet ou deux sous de fil.
Jamais le grand Toniot ne lui reprochait ça, mais le petit Toniot hochait la tête, méprisant.
Est-ce qu’on n’avait pas le loisir de récolter son bois mort, ses champignons, voire son muguet soi-même ?
Quant au fil, lui, le petit Toniot, savait en fabriquer, avec des brindilles dont il avait maintes fois éprouvé la résistance en tendant des pièges aux oiseaux.
Un dimanche, ce fut un colporteur, au lieu et place de la mercière ambulante, qui vendit du fil à la femme du grand Toniot. Ce jour-là on parla moins haut dans la maison vide… Le colporteur dépliait des étoffes. C’était très intéressant. On aurait entendu une abeille faire du miel, et le grand Toniot, la semaine suivante, s’aperçut qu’on lui volait ses oignons.
« Si c’est possible, cria la femelle se hérissant de tous ses crins, si c’est possible d’accuser un brave colporteur bien en règle avec la police, même qu’il m’a montré son permis de vente ! Il n’a pas besoin de tes oignons, sale hibou ! C’est un monsieur bien propre, mettant des souliers tous les jours et buvant du vin le dimanche. »
Ce qu’elle n’avouait pas, c’est qu’elle avait offert les oignons en échange de quelques autres politesses louches.
Le grand Toniot baissa le front, renifla du côté de la porte. En effet, cela fleurait le vin chez lui, et il n’ajouta rien, chaque parole lui coûtant un effort cérébral. Du reste, quand il guettait une bête en maraude derrière une haie, il n’avait pas la puérilité de la prendre aux discours, lui !
Mais le petit Toniot se promit naïvement de surveiller leurs oignons.
C’est pourquoi, ayant entendu craquer pas loin du jardin, il s’était levé une nuit, tandis que le père dormait sous son fusil accroché, son père, le mâle puant relégué par une femelle devenue extrêmement délicate depuis qu’elle avait envie d’une robe et ne supportait plus le contact irritant d’une chemise sur sa peau brûlante…
Hélas ! le petit Toniot a la fièvre, maintenant, il ne dort pas. Son tour est venu de chasser la grosse bête. Il flaire, il écoute dans le noir. Il se tourne et se retourne doucement sur la bruyère sèche de peur de faire du bruit. Toutes les nuits, il attend quelque chose. Quelque chose ou quelqu’un.
Il ne sait pas au juste. L’index du silence lui fouille le cerveau. Il a calculé que c’est de huit jours en huit jours qu’on entend la terre se plaindre.
Gémissements sourds d’une poitrine sur laquelle on pose le genou, profond tressaillement de révolte qui s’éteint en un discret signal, comme la toux d’une très vieille personne sage ; et le cœur de la terre bat dans la poitrine du petit fauve aux aguets, qui se lève enfin, regarde droit devant lui, les narines humant la piste.
D’un souple mouvement de couleuvre, le petit Toniot a gagné la porte sans examiner le lit de sa mère. Il comprend bien que Madame la Lune est sortie. Ce qui demeure là, c’est la chemise de toile évanouie sur la couverture brune, le linceul de celle qui est morte en le mettant au monde une seconde fois sous les coups de ses poings puissants.
Ah ! elle l’a fait homme cette nuit de malheur, et il a bien senti qu’il devenait son ennemi pour toujours.
En chasse !
Et il se glisse dehors dans une clarté bleue très douce qui le baigne, le caresse, l’ondoie de courage. La lune est cachée du côté de la mare où chantent les grenouilles. Oui, la lune est là-bas sur les premières branches du bois. C’est une jolie forme blanche, ronde de partout, qui roule au ras de l’herbe ; elle est voilée d’un épais nuage qui la tient à la ceinture, cherchant à lui manger la tête. Et elle roule, et elle glisse, et toutes les lumières s’échappent de là, des reflets de cheveux roux, de gorge laiteuse. Le petit Toniot rampe et courbe les herbes avec précaution. Il a dépassé le jardin, il est tout près du fossé, devant le bois où il y a comme une alcôve, une ample couche de verdure. Il regarde, il regarde, et il rit silencieusement, malgré que son cœur se serre d’une manière affreuse. Ce qu’il voit, il ne l’oubliera plus, parce que c’est trop drôle ! Il voit une grande grenouille blanche, oui, c’est bien cela, cette flexibilité merveilleuse des cuisses et des bras ouverts, cet étirement élastique et précis de membres si pâles qu’ils en paraissent argentés ! Maintenant il comprend, pourquoi on le traite de crapaud, c’est qu’il est réellement le fils d’une grenouille. II regarde, il regarde, il en a mal à ses yeux qui lui piquent ! Il regardera cela toute sa vie, en dedans de lui, au plein milieu de son cœur, il s’y mirera comme en une source empoisonnée dont les reflets sont à la fois cruels et doux.
Il a vraiment bien assez vu ! Il revient sur ses brisées, le petit fauve, il recule, rentre dans sa tanière. Il va peut-être se recoucher en enfant docile et complice, la tête tournée vers le mur, mais c’est plus fort que lui, l’esprit de la terre, l’ancien pacte conclu d’homme à homme pour se protéger contre l’Ennemie, le pousse plus loin que son lit jusqu’au lit de son père.
« De quoi, garçon, c’est-y que t’es malade ?
– Non, c’est la mère, faut y aller. Lève-t’y tout de suite, papa. »
Il a dit papa comme lorsqu’il était enfantelet, point capable d’une mauvaise action. Et le père se lève, s’ébroue, renâcle :
« De quoi encore? Quoi qu’elle a, la garce ?
– On vole nos oignons, je crois ben ! ajoute le petit Toniot, le ton aussi bas que le front, pris de dégoût devant l’inexplicable crime qu’il explique autant qu’il peut.
– Nom de Dieu ! »
Et le père a décroché le fusil.
« C’est le vendeur de fil, hein ?
– Je sais pas ! Y a un homme.
– Moi, je sais. Reste ici. »
Le petit demeure. Ce n’est plus son affaire. Le père connaît son métier.
Et il va se recoucher, le petit Toniot, tout en se bouchant les oreilles. Il entend tout de même : deux coups, toujours au dedans de lui, dans le tréfond de son être où s’est à jamais peinte la vision de la grande grenouille blanche, de Madame la Lune vautrée par terre sous un nuage inconnu. Il perçoit un cri, deux cris… et il se débouche les oreilles. Ses dents claquent. Qu’est-il arrivé, mon Dieu ? Est-ce qu’elle va revenir furieuse pour le tuer sous ses poings ?
Elle revient, en effet, traînée par le grand Toniot qui la tient aux cheveux.
« P’tit, dit le père d’une voix rauque où semble gémir toute la terre en peine, j’te rapporte de la viande ! »
La grande grenouille blanche est zébrée sur les cuisses des jets de sang qui lui jaillissent de la bouche. Elle fait aller ses jambes et ses bras en des mouvements nerveux imitant ceux de tout à l’heure, tellement les douleurs de l’agonie ressemblent aux joies de la volupté.
Puis elle serre les mâchoires.
La grande grenouille blanche ne chantera plus.

Il est resté tout seul, assez content de lui. Ses journées se passent à guetter des bêtes. Les gendarmes, en lui prenant son père, lui ont laissé le fusil. Sa mère est enterrée très loin. Les bonnes femmes qui s’étaient précipitées, grosses mouches bourdonnantes, pour lui offrir des œufs, du lait, des consolations, s’apitoyer sur sa misère d’orphelin, se sont enfuies parce qu’il leur a témoigné un peu brutalement son horreur des personnes bavardes.
Il fait son petit ménage, secoue son drap, trempe sa soupe. Il a de la place, on a presque tout vendu selon la justice, et quand le curé s’amène, l’air bénisseur, Toniot fiche le camp par la cheminée après avoir verrouillé sa porte. Ah ! mais non, il est le maître chez lui, et ce n’est plus un enfant du catéchisme !
Ayant la chance de ne plus rien devoir à personne sur la terre, il lui paraît inutile de tolérer les menaces du ciel. (D’ailleurs, dès qu’il pleut, il va se coucher, ça lui économise toujours au moins un repas !)
Cependant, les saisons changent. Il faudra qu’il aille chercher les hardes de son père, à la prison, car son pantalon de gamin ne veut pas grandir avec lui. Et il fabrique d’abord deux paniers de jonc, se souvenant de l’équipage que l’on étalait pour se rendre en ville… et y dissimuler deux lapins. Les lapins et les paniers, les uns dans les autres, vaudront probablement cent sous. Une fortune.
Du lard pour six mois.
Il part donc, enfile des tas de sentiers au hasard. Il arrivera toujours et il a tout le temps. Il arrive, en effet ; c’est le jour du marché de la ville. Il parle du grand Toniot, celui qui a tué sa femme… Chose bizarre, tout le monde sait encore de quoi il retourne. Cela l’étonne. Il doit y avoir tant de grands Toniot qui tuent leur femme, n’est-ce pas ? Il apprend que c’est plus rare dans les villes qu’on ne le pense. Dame ! il y a beaucoup plus de… grenouilles que d’hommes, ça se devine, et il faudrait trop de plomb.
Il retrouve la prison et obtient son héritage : le fameux pantalon de toile bise plus vert que jamais, orné d’étoiles rougeâtres, et la vieille veste courte, toute rapiécée. Une âme tendre s’apitoie sur lui : son père, en somme, n’était peut-être pas si coupable ; il avait agi presque selon son droit, et on ne l’aurait sûrement pas condamné aux travaux forcés à perpétuité s’il avait été un monsieur de la ville, au lieu d’être un sauvage coureur de bois et de chasser sans permis. – Alors, tuer une femme, estropier un colporteur, ce n’est pas aussi grave que de manquer de permis de chasse… Ce dernier écho de l’existence civilisée le comble d’une stupeur nouvelle. Tout s’embrouille dans son pauvre cerveau de garçon simple. Il jette ses lapins sur un fumier, n’osant pas les vendre. Ça lui donne le vertige. Il s’imagine qu’il a jeté là son père et sa mère. Il donne ses paniers à n’importe qui, se sauve de la ville comme s’il avait toute la gendarmerie à ses trousses, et il ne respire qu’au milieu des bois. Il lui faut bien vivre sans permis de chasse, pourtant ?
Alors, quoi ? Plus souvent qu’il ira leur fournir des explications sur ses coups de fusil personnels ?
Il découvre un biais. Au lieu de tuer des lapins ou des gens, il pêchera, voilà tout. Le principal est de demeurer libre. Et en songeant à ce qu’il pêchera, il rit silencieusement…
… Car elles chantent toujours, les gueuses ! Dès la tombée de la nuit, on les entend jacasser, coasser, du fond de toutes les mares de la forêt, les mares entourant sa maison, les belles mares, coupes de cristal glauque débordant des mousses, pleines d’une liqueur mystérieuse où se mélange à dose égale le poison des feuilles pourries de l’automne et le plus pur miel des fleurs du printemps, des iris bleus, des nymphéas, des sagittaires roses et des pervenches, de sombres pervenches qui se tressent en nattes pour enlacer les jambes des traqueurs de bêtes.
Oui, oui, elles murmuraient, les gueuses, imploraient, criaient leur douleur éternelle de se chercher un roi, et, tout en formant des rondes immondes, luisantes du plaisir d’être stupides très haut, elles l’importunaient de leurs sinistres vociférations.

De tous les coins du bois, les soirs d’été, s’élevait un concert de malédictions retombant en averse de longs sanglots sur le front de l’orphelin.
Ah ! oui qu’il le savait bien ce qu’il pêcherait ! Puisqu’il faut tuer pour vivre, il vaut mieux tuer sans bruit et que la mort que l’on donne serve à étouffer tout le bruit. Ce qu’il éprouverait de joies à cueillir ces fleurs vivantes des mares troubles, écloses en gueules de folles… qu’il fermerait une à une.
Revenant de la ville, le petit Toniot se sentait désormais un grand Toniot, un peu plus farouche que l’autre, ayant hérité d’une maison déserte et d’un pantalon d’assassin. Et il se redressait, pris d’un respect pour lui-même, en homme qui a trouvé sa voie. Les paniers de jonc ne rapportent guère, les champignons ne durent pas et les oiseaux sont singulièrement méfiants. Le rat des champs fournit un mauvais rôti, dégageant, à la cuisson, une fétide odeur de musc… Tandis que la grenouille… c’est comme du poulet ! Un vrai régal d’amateur ! Il voyait, en un songe béat, les petites cuisses blanches alignées sur la brochette de noisetier, se dorant au feu et tournant avec la docilité de petits pantins, vaguement fantômes. Il en mangerait beaucoup et vendrait le reste. Enfin, il dépeuplerait le pays de ses bestioles énervantes, dont les chansons, moitié prières, moitié jurons, litanies d’hystériques, obsédaient affreusement sa mémoire…
Chaque jour Toniot quitte sa maison où le vent d’hiver a fait des ravages, a emporté la porte et une partie du toit. Ce n’est plus sa maison d’héritage, c’est sa ruine. Il vit là dedans comme un oiseau de nuit s’engouffre à la suite des tempêtes dans le trou d’un vieux mur ou d’un rocher. Il a perdu le goût de la lumière et celui du pain. Il ne secoue sa somnolence qu’au premier appel des grenouilles.
Alors il s’étire à quatre pattes, sauvage sur le sentier de la guerre, flairant le vent. Il rampe, il renifle, il hume les senteurs de la forêt que la tendresse du matin mouille de ses larmes. Si c’est l’automne, cela sent le romarin, le genévrier et le gland de chêne qui sèche en exhalant de petits jets d’amertume. Si c’est le printemps cela sent la sauge, le sureau, et l’églantier tout entier épanoui. Ou les bêtes commencent à fuir, ou elles se mêlent éperdument.
Le seul changement qui s’opère en l’homme, c’est un peu plus de tristesse ou un peu plus de langueur.
Rien ne s’explique et tout ferait tant de chagrin si on y pensait.
Mais Toniot ne pense déjà plus. Il est loin des villes, loin de ses parents, loin de lui-même. Les mares pernicieuses, miroirs ayant réfléchi tous les mystères, l’attirent, le fascinent, l’ensorcellent. Il est le prince des grenouilles qui le hèlent, avec une passion frénétique… sans jamais l’avoir mieux entrevu que le temps de mourir.
Et il ira vers elles, sa gaule sur l’épaule d’où pend un fil (peut-être jadis vendu à sa mère par le colporteur !) et un petit morceau de drap rouge de la longueur d’une langue de femme. Il va sous les ramures, d’un pas méthodique, l’œil froid et fixe, ses cheveux noirs lui barrant le front de lignes dures. Il a l’aspect d’un très vieil homme qui posséderait les yeux perçants d’un jeune animal.
Devant la mare, il les salue de son rire silencieux.
Il ne leur fait point de discours ni aucun don de joyeux avènement. Toutes, en grand déploiement de leur force numérique, se mettent à onduler par bandes larges, et elles font se plisser l’eau comme une soie molle.
Autour d’eux, les arbres contemplent le drame en courbant la tête. Des chevelures éplorées se déroulent, et la lune, qu’on aperçoit de bonne heure quand le ciel est pur, se profile en diadème d’ambre fonçant peu à peu jusqu’à la couleur du sang. Plus tard, ce sera comme la pointe d’une flèche qui s’aiguisera sur l’agonie du jour.
La clameur des grenouilles monte effroyablement, leurs yeux jaunes, gouttes d’or pleurées, s’allument en étoiles. Du milieu de leur sabbat elles lancent des mots humains, elles ont des interjections aiguës ainsi qu’en ont les enfants qui s’amusent à l’excès, ou s’égosillent dans une colère puérile.
Ce sont des petits avortons nés d’amours inavouables, des petits fœtus plongés au bocal universel et qui essayent de briser sa transparence de leurs petites mains désespérées.
Et les voilà qui se pressent les uns sur les autres, les pauvres petits monstres, pour contempler la langue rouge que leur tire l’homme du bout de son fil maudit. C’est la langue de feu de la chimère ! Elles ont fasciné, charmeuses petites sirènes, et, à son tour, il les fascine. La gaule se relève, Le fil fouette l’espace, et on perçoit un atroce cri d’oiseau plumé vif. La grenouille, trop curieuse, est saisie par le double hameçon qui, de loin, a l’air d’une ancre de salut. Elle agite ses petites pattes de derrière comme des jambes de fille qu’on viole…
Le chasseur de grenouilles les cueille une à une, tranquillement.
Il semble les faucher du bout de sa gaule. Il les prendrait toutes si c’était possible de prendre toutes les grenouilles d’une mare où chaque goutte de fange en recèle une prête à naître, et chaque goutte d’eau pure en porte une adulte. Mais la nuit vient.
La lune regarde, reine qui se moque pas mal de ce qui se passe chez ses sujets. Que les grenouilles chantent ou meurent, ça ne l’empêche pas d’être le seul œil de grenouille qui a tout vu depuis le commencement du monde.
Toniot remplit son sac. Un long sac de toile qu’il a taillé dans la dernière chemise de sa mère. Il a les ongles rouges de sang. La pêche terminée, il rentre chez lui, la gaule sur l’épaule, d’où pend le sac, ventre gonflé de petits ventres qui soupirent et expirent encore. Chez lui, c’est l’heure du repas et il allume paisiblement ses fourneaux. Le vent passe, soufflant le feu. La terre gémit, doucement grondeuse.
Non, plus personne ne peut l’empêcher de manger à sa faim, de vivre. Il est libre. À genoux devant le tas des petits cadavres, il les déshabille, leur ôte la double boucle de leurs yeux d’or, leur enlève leur jolie robe de satin vert, leurs mignonnes culottes de velours blanc. Tout cela glisse pêle-mêle comme des vêtements de poupée, et il ne reste plus que les cuissettes nues, très pâles, agitées de frissons nerveux…
… Et les prunelles fixes de l’homme ont une flamme étrange, lueur de convoitise ou de haine, durant qu’au loin les chiens hurlent à la lune, rêvant de mordre la Mort au cul.

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(Rachilde, in Mercure de France, tome XXV, juillet 1900)
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(in The Quebec Daily Telegraph, vol. XV, n° 175, Friday afternoon, August 1, 1890)

Le docteur Wassilieff, un Russe, a trouvé le moyen de rendre transparente la matière organique. Il a dans son laboratoire des pièces anatomiques préparées d’une façon telle qu’elles sont pareilles à de la gelée, et que l’on distingue les organes intérieurs, aussi bien que l’on voit les morceaux de foie gras à travers la gelée tremblante des charcutiers. C’est une grande découverte, dont les charcutiers ni les bouchers ne pourront guère faire étal, mais qui rendra des services aux gens bizarres qui s’obstinent, après des déboires sans nombre, à étudier l’anatomie.
Détail horrible ! À Pétrograd, le docteur possède des cadavres entiers transparents. Il ne nous appartient pas de chercher d’où proviennent ces cadavres. La science a ses martyrs et ses héros, comme l’Alpe homicide.
Mais ce qu’il y a de triste, c’est que le docteur, comme la plupart des grands criminels, ne peut exercer ses talents que sur des cadavres. Il a essayé d’opérer sur des animaux vivants, en injectant ses acides et autres préparations à des souris et à des grenouilles vivantes. Le phénomène de transparence commençait à se produire aux extrémités, pattes et queue. Mais aussitôt que l’influence atteignait les organes essentiels, par une sorte de pudeur, l’animal mourait. Nous ne pouvons que déplorer ces inévitables accidents. Mais n’y a-t-il pas une sorte de consolation pour la famille d’une souris, à pouvoir se dire que l’infortunée est morte, il est vrai, mais que sa queue est transparente pour l’éternité ?
Dr SARCOPTE
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( in La Petite Semaine, le seul vrai hebdomadaire du monde, édition du Journal amusant, 29 janvier 1921)
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