On pila et on fit détremper du sikhane dans un verre d’eau, puis on lui fit ingurgiter ce breuvage qui l’endormit profondément. Pendant ce sommeil, le caïd s’agenouilla près de Cornaillou. Il tira son coutelas et lui fendit doucement la peau du ventre sans trouer les intestins. Cornaillou était si profondément assoupi qu’il ne sentait aucun mal. Le caïd continua son travail de bourreau en prenant garde de ne pas couper les entrailles, afin de ne pas le tuer. Une bave de sang courait de la plaie béante. Les boyaux à nu et roulés en boudin palpitaient hideusement en se gonflant et se dégonflant à chaque respiration de la victime inerte.
Bakaru, son compagnon et le caïd mirent chacun une poignée de cailloux dans ce ventre entrouvert et fumant.
Chacun blasphéma à son tour :
« Qu’il soit maudit.
– Qu’il soit damné.
– Qu’il soit le plus damné et le plus maudit des damnés et des maudits. »
Ensuite, le caïd se mit à recoudre la blessure avec une aiguille à raccommoder les outres en continuant de jurer.
À peine cette opération finie, on coupa les amarres qui tenaient Cornaillou attaché par les membres. La fermentation de la douleur le secoua bientôt de sa léthargie. Il s’éveilla. Il ouvrit des yeux égarés en poussant un hurlement épouvantable.
Le malheureux se tordait sur le sable comme un serpent à qui l’on a cassé les reins. Il faisait des efforts désespérés comme pour s’arracher de quelque part. Il retombait de spasmes en convulsions, se rejetait de convulsions en crispations. Ses poings, ses bras, ses jambes, ses pieds, sa figure, tout se remuait dans une tourmente effrénée. Ses cris étaient saccadés par ses grincement de dents. Tandis que Cornaillou se tordait ainsi de douleur, ses trois bourreaux le regardaient faire en se tordant de rire. Ces misérables frémissaient, mais frémissaient de joie en voyant écumer cette agonie de démon.
Cornaillou, violenté par toutes ses fibres agacées, essaya de se relever. Il eut la force de se mettre debout et de faire quelques pas. Il chancelait comme un homme ivre.
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(Louis Thiabaud, Les Miracles de Cornaillou, Mâcon : Imprimerie de Romand frères, [1877])
Nous trouvons dans le Gaulois, sous la signature de Fulbert Dumonteil, une charmante légende qui a pour auteur Nestor Roqueplan, mort il y a quelques jours.
Gérard de Nerval parcourait l’Allemagne. Il arrive, un soir, dans la charmante petite ville de Rossberg et descend à l’hôtel du Bon Fridolin.
En entrant dans la salle d’auberge, il n’aperçoit d’abord que de la fumée ; mais, peu à peu, il distingue quatre pipes, puis au bout des pipes quatre voyageurs, quatre Allemands, qui fument en silence et crachent tour à tour.
L’aubergiste, accroupi comme un sphinx, ronfle en face d’un cruchon de bière, et une grande cigogne déplumée se chauffe près du poêle en faïence, en faisant pivoter sa tête autour de son grand cou.
Soudain, un coucou s’élance de sa petite horloge en bois sculpté et jette douze cris fantastiques en agitant ses ailes de fer blanc.
Il est minuit. L’aubergiste se réveille et conduit les voyageurs au lit.
« Voici votre chambre, dit-il à Gérard de Nerval en ouvrant la porte du n° 13 : Gute Nacht. »
Le poète se couche et va s’endormir quand tout à coup une voix, grave et cadencée comme celle d’un prédicateur, retentit chez son voisin le n° 14.
« Marguerite… alouette… André… le bedeau… » Il ne peut saisir que ces mots sans suite, ramène son bonnet sur ses oreilles et s’endort.
Mais, au point du jour, quel n’est pas son étonnement d’entendre la même voix grave et cadencée répéter exactement les mêmes mots que la veille : « Marguerite… alouette… André… bedeau… »
Tout à coup, on frappe à sa porte et l’aubergiste entre, flanqué des quatre voyageurs.
« Je viens… dit-il.
– Permettez, interrompt Gérard de Nerval, que signifient cette Marguerite, cette alouette, cet André et ce bedeau qui m’ont endormi hier soir et réveillé ce matin ?
– Vous m’avez donc entendu quand je racontais à ces messieurs la légende de l’Orgue enchanté ? Je venais précisément vous la dire et vous proposer de nous suivre à la chapelle Saint-Charles où se passa il y a cent ans cette merveilleuse histoire.
Vous ne regretterez pas votre course, » ajoute l’aubergiste en présentant obséquieusement ses bas au poète comme pour l’engager à se lever.
Une heure après, les cinq voyageurs et l’aubergiste arrivent à la chapelle Saint-Charles.
La chaire est renversée, envahie par la mousse et le lierre, l’autel absent, le sol jonché de décombres et de flaques d’eau. À côté d’une cloche brisée, un saint Denis manchot porte dans une main sans doigts un fragment de tête coiffée d’une toile d’araignée… Dans le fond, sur une estrade vermoulue et surmontée d’un nid de cigogne, on aperçoit quelque chose de sombre, de bizarre, de semblable à la carcasse de quelque monstre antédiluvien. C’est un orgue. Sur l’un des tuyaux rongés par la rouille, une chouette gigantesque se tient immobile et menaçante, les yeux flamboyants.
L’aubergiste allume sa pipe, et, s’étant assis sur un fragment de confessionnal, il commence son récit du ton imperturbable et monotone d’un gardien de musée.
« Il y a cent ans, dit-il, vivait à Rossberg une jeune fille appelée Marguerite. À cinq lieues à la ronde, il n’était question que de sa beauté, de sa voix incomparable et merveilleuse.
Les enfants l’avaient surnommée l’alouette de Rossberg.
Un soir, on était venu de tous les points du village pour entendre chanter Marguerite. Jamais elle n’avait été plus belle ni plus inspirée. Ses mains voltigeaient sur le clavecin comme deux petites ailes blanches et ses grands yeux bleus semblaient regarder un autre monde.
Tout à coup, le chant expire sur ses lèvres ; elle pousse un cri et tombe évanouie, et, quand elle revient à elle, la malheureuse enfant, la chanteuse inspirée, est folle…
Depuis, le clavecin resta muet, et l’alouette ne chanta plus.
Craintive et sauvage, elle fuyait au moindre bruit, n’écoutant, ne comprenant plus que la voix d’André, son ami d’enfance et son fiancé, devenu son gardien.
André tomba malade et mourut de désespoir. Ce fut un grand deuil pour le pays, pour toute la petite ville de Rossberg, qui accompagna son corps à la chapelle Saint-Charles.
– Ce fut ici, continua l’aubergiste, qu’on déposa le cercueil, et le prêtre aussitôt se mit à réciter les prières des morts.
Tout à coup l’orgue, qui, depuis plus de dix ans était muet, remplit la chapelle de sons aigus, stridents, terribles.
On eût dit que la foudre venait de tomber sur le clocher, que le tonnerre était dans la chapelle. La trompette du jugement dernier n’eût pas causé plus de stupeur. M. le bourgmestre s’évanouit en personne, et le bedeau alla rouler avec sa hallebarde dans le confessionnal.
En un clin d’œil, l’église fut déserte, et André resta seul entre ses quatre cierges. Pendant la nuit, on vit errer une flamme autour de la chapelle, et la cloche sonna distinctement trois coups.
Au lever du jour, les Rossbergeois les plus vaillants pénétrèrent dans la chapelle et remarquèrent avec étonnement qu’André n’avait pas bougé.
Les cierges, il est vrai, avaient disparu ; mais comme on n’avait pas songé à les éteindre la veille, le fait ne parut pas trop extraordinaire.
On déploya les bannières ; une dent de saint Sosthènes ainsi qu’une mèche de sainte Brigitte, furent tirées de leurs précieux reliquaires et promenées en grande pompe.
L’orgue resta silencieux.
Mais quand on voulut toucher au cercueil, un trémolo épouvantable ébranla les murs de la chapelle, et des personnes dignes de foi virent sortir des tuyaux de l’orgue une multitude de diablotins, qui se mirent à cabrioler sur l’estrade avec d’affreux ricanements.
Puis, on entendit une voix surnaturelle qu’accompagnait une mélodie suave comme le chant d’un séraphin. Le charme succéda à la terreur, et chacun se dit que c’était bien plutôt la voix d’un archange que l’œuvre du démon.
Tout à coup, la céleste musique cesse, la voix s’éteint, et il se fait sur l’estrade un bruit pareil à celui de la chute d’un corps.
Le bedeau, qui tenait à se réhabiliter, s’élance le premier sur l’escalier ; une femme est là, renversée au pied de l’orgue, immobile, les mains jointes ; on s’approche ; elle a cessé de vivre.
Cette femme, c’est Marguerite, la pauvre alouette de Rossberg… »
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Le lendemain, quand l’aubergiste présenta la note à Gérard de Nerval, le poète lut ce qui suit :
Déjeuner. . . . . . . . . . . . . . . . . . 30 kreutzers
Dîner. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 florin
L’alouette de Rossberg . . . . . . . . . 2 florins
Un mois après, Gérard de Nerval rencontre sur le boulevard son vieil ami Nestor Roqueplan. Il lui parle de ses voyages, de l’Allemagne.
« Un beau pays, fit l’auteur de Parisine. J’ai failli y mourir… »
Et il se mit à rire.
« Figure-toi, dit-il en prenant le bras de Gérard de Nerval, qu’étant tombé gravement malade dans une petite ville appelée Rossberg, je reçus les soins les plus dévoués de mon hôte, le meilleur des aubergistes.
Guéri, je ne savais comment lui témoigner ma reconnaissance. Ma bourse était si légère ! J’eus recours alors à un expédient des plus économiques. Il y avait, dans les environs une chapelle abandonnée, une ruine du plus fantastique et du plus saisissant effet.
Je brodai là-dessus une histoire, et je la fis apprendre par cœur à l’aubergiste, qui la raconte aux voyageurs moyennant deux florins.
Malheureusement, Herr Jang a une très mauvaise mémoire, et mon récit s’en ressent.
On m’a cependant assuré qu’il se fait avec ma légende environ cinq cents francs de rentes.
– Malheureux ! s’écria Gérard de Nerval, comment ! c’est toi qui as inventé l’alouette de Rossberg et l’orgue enchanté ? Mais j’ai écouté ton histoire d’un bout à l’autre. J’ai été ému et j’ai donné deux florins ! J’espère bien que tu vas me les rendre… »
Roqueplan se tordait de rire.
« Et ma chouette ? s’écria-t-il tout à coup. Comment se porte ma chouette ?
– Quelle chouette ?
– Celle qui se tient perchée là-haut sur un tuyau de l’orgue.
– Parfaitement, je m’en souviens ; mais comment peux-tu savoir ?…
– Parbleu ! c’est moi qui l’ai clouée : elle est empaillée. »
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(Fulbert Dumonteil, in L’Écho français, journal non politique, n° 20, Kempten : Jos. Kösel, 1870 ; article repris du Gaulois, n° 661, mercredi 27 avril 1870)
De graves écrivains affirment que le vent produit des poulains et des perdrix. Varron dit qu’en certaines saisons le vent rend fécondes les juments et les poules de Lusitanie. Virgile, Pline, Columelle ont adopté ce ce conte, et le mettent au nombre des faits constamment vrais, quoiqu’on n’en puisse dire la raison.
On a soutenu autrefois beaucoup d’impertinences de ce genre, qui sont aujourd’hui reconnus des erreurs. On a publié un arrêt donné en 1537 par le parlement de Grenoble, qui aurait reconnu la fécondité d’une femme produite par la seule puissance de l’imagination. Cet arrêt supposé n’est qu’une mauvaise plaisanterie.
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(Collin de Plancy, Dictionnaire infernal, ou Bibliothèque universelle sur les êtres, les personnages, les livres, les faits et les choses qui tiennent aux apparitions, à la magie, au commerce de l’enfer, aux divinations, aux sciences secrètes, etc., Paris : P. Mongie, 1826 [deuxième édition])
UN SATYRE ET UN HERMAPHRODITE
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FRESQUE DE POMPEI
Un satyre a surpris une nymphe couchée dans un lieu solitaire. Il s’apprête à la violer et déjà, ayant soulevé le voile dont elle est enveloppée, il jette sur ses appas les plus secrets un regard profane ; mais quelle n’est pas sa confusion lorsqu’il s’aperçoit qu’il s’est adressé à un hermaphrodite ! Il veut fuir, plein de honte et de dépit ; mais l’hermaphrodite, qui sans doute feignait de dormir, s’efforce de le retenir, et semble lui-même lui promettre des plaisirs auxquels il n’avait pas songé.
Pour que rien ne manque à l’obscénité de cette peinture, on voit dans le fond un hermès coiffé du pétase, portant d’une main le pedum, ou bâton pastoral, et de l’autre le vase à boire en forme de corne, appelé κρατήρ.
Ainsi que nous l’avons déjà dit, ces hermès aux gigantesques phallus étaient placés à l’entrée des jardins pour éloigner les voleurs et les gens à maléfices. On y joignait ordinairement une inscription aussi plaisante par la pensée qu’inconvenante par les expressions ; nous allons en citer deux extraites au hasard du recueil intitulé Priapeia, etc.
« Fœmina si furtum faciet mihi virque puerque,
Hæc cunnum, caput hic, præbeat ille nates. »
(Pr. Carm. XXI.)
« Quod sim ligneus, ut vides, Priapus,
Et falx lignea, ligneusque penis :
Prendam te tamen et tenebo prensam :
Totamque hanc sine fraude, quantacumque est,
Tormento, citharàque tensiorem,
Ad costam tibi septimam recondam. »
(Pr. Carm. CV.)
Cette fresque n’est pas sans mérite, et les contours y sont mœlleux et bien dessinés, les poses agréables et les figures riches d’expression ; mais le satyre est évidemment trop petit, et le peintre s’est mépris sur les lois de la perspective. Le contact des personnages, qui forment à eux seuls les premiers et seconds plans, rend cette disparate plus sensible.
L’hermaphrodite est couché sur une peau de léopard, son manteau est d’un beau bleu d’azur, et derrière lui on voit un élégant coussin. Le coloris de cette fresque est vraiment remarquable pour l’époque.
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(César Farin, Musée royal de Naples, peintures, bronzes et statues érotiques du cabinet secret, avec leur explication, Paris : A. Ledoux, 1836)
Au moment où Peter Coulter trancha, à l’aide de son couteau, la gorge du mouton, il eut l’étrange impression que ce qui venait de se passer là s’y était déjà passé autrefois. Impression troublante ! Un rideau, dans la partie obscure de son esprit, sembla s’écarter, l’espace d’un instant, et lui montrer, parmi les brumeuses collines du Wiltshire, un autre lui-même, qui regardait les yeux vitreux du mouton et le sang chaud giclant sur sa main. Il était envahi par des émotions sans lien avec sa vie, oppressé par la sensation d’être en dehors du temps. L’humidité du lieu s’insinuait dans ses os et l’air glacé soufflait à travers son cerveau. Il se sentait aussi enraciné en cet endroit que le chêne noueux profilé sur l’horizon, à cent yards de là, ou que les affleurements de calcaire qui se détachaient en blanc sur la terre trempée. Il avait cessé d’être Snowy Coulter, renvoyé du front à un centre d’instruction pour mitrailleurs ; il était un autre. Et il avait oublié d’où il venait et quelle était sa mission. Cette impression ne garda toute sa vivacité que pendant un instant, mais il en fut violemment affecté. Sa main tremblait tandis qu’il fendait avec son couteau le ventre du mouton et détachait la peau tiède.
« Qu’est-ce qui te prend ? Qu’est-ce qui ne va pas ? se demandait-il à lui-même. N’aurais-tu plus de cran, par hasard? Ce n’est pourtant pas la première fois que tu as le sang d’un mouton sur les mains ! »
Et il pensa au souper qu’il préparerait quand il rapporterait, en fraude, au camp, les morceaux de choix du mouton et à l’accueil que lui feraient ses camarades de baraque.
« Cette vieille canaille de Snow ! Qu’est-ce qu’il rapporte là ? Tu auras encore été à la maraude des « souvenirs » ? Pour sûr, c’est toi le roi des débrouillards… »
Évidemment, c’était l’effet d’une illusion si les contours embrumés des collines lui avaient semblé un instant aussi familiers que les bords du Loddon. Il avait déjà passé par des moments semblables, mais jamais aussi écrasants. Suspendant un instant son travail, il regarda par-dessus son épaule pour s’assurer que personne ne l’observait et ses yeux, plissés par le vent, embrassèrent les longues ondulations de terre cultivée presque entièrement dépouillées de tout arbuste ou buisson. Bien qu’on fût au début de l’après-midi, aucun être humain n’était en vue. Le camp était établi, derrière un rideau d’arbres, à trois milles de là et, parsemés au premier plan, se trouvaient des bois minuscules, des fermes, des villages ; mais le brouillard léger qu’exhalait la terre fondait tous les contours de telle façon que rien ne se détachait crûment, rien, sinon, sur le terrain crayeux, les sentiers de moutons qui traçaient des raies pâles à travers les espaces verts.
Peter, en route vers un village voisin, suivait un raccourci à travers champs, lorsqu’il avait aperçu le mouton, prisonnier d’un buisson de ronces où sa toison était accrochée et, tout de suite, il avait vu, en cet animal, de la nourriture. Avoir enfin, un jour, de la viande fraîche ! Et de quoi contenter largement tout le monde ! Il était obsédé par une fringale qui n’avait jamais été tout à fait apaisée depuis son débarquement en Angleterre. Ses camarades tournaient en plaisanterie cet insatiable appétit. Il lui arrivait souvent de se glisser la nuit jusqu’au bois bordant le camp pour essayer de prendre un lapin au collet ; mais, le plus souvent, c’était sans succès. Deux fois dans une même quinzaine, la chance lui avait souri et il y avait eu festin dans la baraque, tous les hommes groupés autour de lui humant l’odeur épaisse de la gibelotte qu’il cuisait sur le poêle, dans le seau à incendie. Mais un lapin, ce n’était guère pour tant de gens et, bientôt, la faim l’avait repris, son imagination évoquant de grands fromages, de lourds quartiers de bœuf, des miches de pain de ménage, toute la nourriture substantielle que, depuis sa prime jeunesse, il avait été habitué à voir en quantités illimitées.
Que des hommes faits pussent avoir faim, cela lui paraissait scandaleux, beaucoup plus scandaleux que de tuer un mouton tombé par hasard entre ses mains. Il n’éprouvait pas le moindre remords à ce sujet. C’était l’affirmation d’un droit naturel et, tandis qu’il détaillait la carcasse en morceaux, il éprouvait un sentiment plus vif de sa dignité d’homme qu’en absorbant dans la baraque du mess son assiettée de ragoût trop clair.
« Ce soir, aucun des camarades ne se couchera sans avoir fait un bon repas, se dit-il, avec un petit rire. Et, ainsi, ils seront moins portés à se moquer de mon appétit… Je vais cacher des morceaux çà et là ; et, en rentrant, je passerai les meilleurs en fraude, dans mon manteau… »
Pourquoi la sensation d’avoir déjà agi ainsi traversa-t-elle de nouveau son esprit, comme un éclair ? L’odeur de la peau fraîche et de la laine graisseuse pénétrant quelque lointaine cellule de son cerveau y éveillait-elle des souvenirs ? Non des souvenirs d’enclos à moutons de la ferme paternelle, sur les bords du Loddon, en tout cas ! Quelque chose de plus voilé, de plus vague, et lié au paysage même qu’il regardait.
Un paysage véritablement étranger ! Il se rappelait fort bien comment il en avait été affecté lorsqu’il l’avait vu pour la première fois, deux ans auparavant dans un brouillard humide. Il s’était mis en marche, avec sa compagnie, au sortir du train qui les avait amenés du bateau ; trois milles d’ennuyeux cheminement et il avait eu l’impression que le ciel gris était descendu tout près de la terre et fondait en elle. Autour d’eux, des arbres dénudés ; sous leurs pieds, des feuilles détrempées ! Et puis les collines rondes et tondues sur lesquelles les nappes de brouillard se fixaient comme de la neige. Rien n’avait ces contours précis inséparables, dans son esprit, de la santé et de la force et, lorsque les affreux toits métalliques du camp d’instruction avaient surgi devant eux, saisi d’un violent accès de mal du pays, il avait ardemment souhaité revoir les gommiers des rives du Loddon dressés dans la clarté du soleil matinal.
Ces arbres lui revinrent à l’esprit lorsqu’il reprit sa marche vers le village, et ses pensées oscillèrent confusément de l’un à l’autre de ces deux mondes si profondément différents. Il était en route pour rendre visite à certains parents de son père qui habitaient le village et il trouvait bizarre d’être le chaînon reliant ces collines au Loddon. C’était vraiment une chose comique ! Jusqu’à l’année précédente, il avait ignoré l’existence d’Elias ou de la tante Jupp ; pourtant, ils étaient là, tout un nid de parents dont quelques-uns portaient son nom et qui, tous, lui rappelaient certaines particularités, certains traits de famille. Le nez de Martha, n’était-ce pas celui de tante Rachel tout craché, en dépit du fait qu’elles étaient si différentes quant à tout le reste ?
« Le monde est un vrai salmigondis, se disait-il, la main sur la barrière d’une petite maison paysanne. C’est bien ici le dernier endroit où j’aurais été chercher la principale racine de notre arbre généalogique. L’un des derniers, en tout cas. »
La maison, située en bordure du village, était petite et couverte de verdure, tellement que les croisées et la porte disparaissaient en partie sous le lierre. Peter fut reçu par une femme d’âge mûr, d’aspect timide et qui lui fit bon accueil, plutôt par ses mouvements et ses gestes qu’avec sa langue.
« Ah ! Vous voilà qui revenez nous voir, Peter. Allons, entrez ! La tante Jupp est restée levée aujourd’hui. C’est son anniversaire. Aujourd’hui même, elle prend ses quatre-vingt-quatorze ans. »
Elle semblait un peu effrayée par la grande taille de Peter et son uniforme étrange, son regard vacillait chaque fois qu’il la regardait ; mais on ne pouvait se tromper sur la chaleur de sa bienvenue au soldat. S’emparant de son lourd manteau, elle l’introduisit dans l’accueillante salle commune qui sentait la fumée de charbon et la cuisine et dont la faible lumière lui révéla une vieille, toute ridée, assise auprès du feu. C’était l’unique survivante des anciens de la famille, sourde, l’esprit un peu égaré, mais cramponnée à la vie avec autant de ténacité que la carapace cornée d’un criquet à l’écorce d’un arbre.
« Voici Peter qui vient vous voir, cria Martha, penchée sur elle. Vous vous rappelez Peter, tante Jupp ? Il est déjà venu ici. »
La vieille leva vers Peter des yeux excessivement brillants et sa langue émit un gloussement inarticulé ; mais, sitôt après qu’il l’eut saluée, elle parut oublier sa présence et retomba dans sa contemplation attentive des tisons.
Peter se laissa tomber sur une chaise, de l’autre côté du foyer, et déboutonna sa tunique, en sentant la chaleur l’envahir tout entier. Ah, la chaleur ! Elle lui montait à la tête comme les vapeurs du vin et faisait défiler de joyeuses visions devant son œil intérieur. Il avait envie de laisser aller sa langue, de plaisanter avec cette femme timide et mûre, occupée à mettre le couvert.
Il avait envie de dire : « Savez-vous ce qui m’est arrivé en traversant les pâtures ? Je suis tombé sur un mouton accroché dans des ronces. Parlez-moi d’une aubaine ! Je n’ai pas rencontré pareille chance depuis que je suis débarqué ici. J’aurais pu vous apporter un beau morceau de mouton si seulement j’y avais pensé. »
Mais quelque chose le retint, modéra la manifestation de son entrain. Dans cet entourage, le son de sa propre voix lui semblait étrange, un peu trop fort et trop rude. Depuis des générations, le bruit de la vie avait dû arriver assourdi à cette petite maison, et l’on sentait une retenue jusque dans le tic-tac de la grande pendule de bois posée sur la cheminée. Pour Peter, c’était comme un étang calme et sans rides après le bruit et la brutalité du camp, les ordres hurlés, le cliquetis des assiettes d’étain à la cantine, le crépitement des fusils-mitrailleurs au champ de tir.
Il promena autour de la pièce un regard aigu et agité, comme s’il cherchait à découvrir le secret de sa douce et chaude solidité. Les murs revêtus de plâtre, où se voyaient des taches d’humidité, semblaient avoir été construits en vue d’amortir le son et aucune voix du monde extérieur ne pouvait pénétrer par la croisée, scellée par la coutumes des générations. Les rideaux, les petits tapis de laine, les carrés de broderie, les chiens de porcelaine et autres bibelots, tout appartenait à un autre âge ; de même les tableaux pendus au mur. Cinquante années avaient dû bien peu modifier cette pièce, et peut-être cinquante autres la laisseraient-elles encore toute pareille.
Cinquante ans ! Il frissonna comme si un souffle venu de la tombe eût passé sur lui. La vie, pour lui, c’était du mouvement, du changement, le labour de nouveaux champs.
« Approchez votre chaise de la table, dit Martha ; vous devez être affamé, après cette course… Il n’y a pas beaucoup à manger au camp, je suppose.
– Pas trop, fit Peter, qui pensa au mouton mort. Le soir, nous nous couchons souvent sur notre faim. Nous avons toujours faim, nous autres piocheurs.
– C’est une vie terrible, la vie des soldats, dit Martha de son ton chantant. Ici, Dieu merci, nous avons de bonnes choses à manger et tant qu’il nous en faut – jusqu’à présent, du moins. Elias bêche ses légumes, matin et soir, avant d’aller à son ouvrage et en en revenant… Le voilà justement qui rentre. »
Elias était un homme d’une cinquantaine d’années, lourd, aux jointures rouillées et qui marchait comme si l’humidité avait pénétré jusque dans ses os. Son pantalon de velours à côtes était jauni par la terre, depuis les genoux jusqu’en bas et ses gros souliers étaient couverts d’une couche de boue. Sur lui, cela semblait une chose de nature, non une chose dont il eût pu se débarrasser. On aurait dit qu’il avait stationné si longtemps sur la terre mouillée qu’il s’y était enraciné comme un arbre ou un pieu.
« Eh bien, Peter, dit-il, en écartant sa chaise de la table, cette guerre, ça dure toujours ? »
Puis, saisissant son couteau et sa fourchette avec des doigts maladroits, il se pencha sur son assiette. Si son dos était un peu voûté, ses yeux bleus étaient limpides comme ceux d’un petit enfant et, en regardant son visage rose aux moustaches tombantes couleur de paille, on songeait à un fruit mûrissant. La lenteur de son parler faisait presque souffrir Peter. Apparemment, le jeu de son esprit n’était pas plus facile que celui de ses articulations.
« La tante Jupp célèbre son jour de naissance, dit-il, inclinant la tête vers la vieille assise au coin du feu. C’est la première fois qu’elle se lève depuis la fin de l’été. Elle prend ses quatre-vingt-quatorze ans aujourd’hui même. »
Presque tout le poids de la conversation reposait sur Peter. Il parla, avec une énergie saccadée, de la maison paternelle sur le Loddon, évoquant l’image des prés au bord de la rivière et des champs au temps de la moisson ; mais ses paroles tombaient à plat, sans éveiller aucun intérêt. C’était comme si on eût jeté des cailloux dans un puits profond, et attendu, en vain, le bruit, de l’eau frappée.
Il semblait y avoir, dans la calme personne d’Elias, d’insondables profondeurs. À quoi pensait-il, assis, la tête penchée sur son assiette, tandis qu’il mastiquait gravement et, de temps à autre, déplaçait un peu ses lourds souliers sur le carreau ? À rien, peut-être ! Ses yeux, bien que doux, étaient aussi dénués d’expression que s’ils eussent été faits de verre coloré.
Une fois, pourtant, une lueur d’intérêt les traversa.
« L’Australie ! dit-il, comme si ce mot avait touché un point sensible de sa mémoire. Ah ! oui, j’ai failli y aller autrefois. J’étais alors un jeune gars et j’avais dans l’idée de voir du pays. Dans ce temps-là, j’étais porté vers les bateaux et l’oncle Verney, qui était marin, m’aurait bien procuré un passage. On a trouvé, pourtant, que c’était trop loin. La. tante Jupp, ici présente, ne voulait pas en entendre parler… C’était trop loin. Trop de gens de la famille étaient partis au-delà de la mer et n’étaient jamais revenus. »
Néanmoins, Elias semblait tirer un tranquille plaisir du fait qu’il aurait pu être l’un de ceux-là. Il tournait et retournait cette pensée dans sa cervelle comme une vache rumine. Après au moins cinq minutes de réflexion, il dit avec un rire timide :
« J’aurais peut-être, à présent, un ranch à moi si je n’étais pas resté au pays à ce moment-là. Je serais peut-être revenu ici, riche, et j’aurais dépensé de l’argent dans les hôtels et fréquenté le grand monde. »
Peter attaqua les crumpets (1) grillés et s’amusa de cette pensée ; mais, peu à peu, les yeux d’Elias redevinrent opaques. Visiblement, le sujet avait cessé de l’intéresser. Son imagination n’avait jamais été habituée à s’exercer longtemps de suite. Des tisons ardents s’élevaient de petites flammes qui dansaient sur la vaisselle blanche, sur la nappe neigeuse et sur le visage ridé de la tante Jupp, toujours immobile sur son siège, près du feu. Parfois un écho de la conversation semblait arriver jusqu’à elle et, une fois, elle appela Martha d’un geste.
« Qu’est-ce qu’ils disent, Martha ?
– Rien, tante Jupp. Ils parlent de la guerre. »
À ce mot, une lueur de vie éclaira le visage de la vieille femme et sembla faire vibrer en elle quelque corde sensible. Ses doigts entrelacés se crispèrent et elle marmotta quelque chose d’incohérent au sujet d’un certain Thomas qui avait été tué avant d’avoir ses vingt ans.
« Et sa mère même n’a pas su où on l’avait enterré, » répétait-elle.
Son nez et son menton se rejoignirent et elle persuada Martha de lui apporter certaines lettres jaunies qui se trouvaient dans un tiroir au coin de la pièce.
« Y en avait tout un tas… Elles sont jaunes, aujourd’hui et il n’y a plus personne pour les lire ! »
Il devint peu à peu évident pour Peter que cette guerre, objet de ses méditations, s’était passée, de longues années auparavant, en Crimée. Dans l’atmosphère où il se trouvait, son propre sens du temps devenait confus et ses perspectives si nettes et bien définies s’oblitéraient. De même, lorsqu’on regardait, à travers le plateau ondulé, les boqueteaux et les petits villages à demi-perdus dans le brouillard, on ne savait trop s’ils étaient éloignés d’un mille ou de dix. Tandis qu’il observait Elias, Martha et la vieille femme au coin du feu, à la pensée qu’ils étaient, eux et lui, de même sang, il éprouvait une sensation bizarre, spectrale. En dépit de la chaleur et du confort qui satisfaisaient son corps, son esprit était pénétré par un vent aigre qui s’insinuait à travers les fentes. Il ne possédait que de très vagues notions sur la façon dont ces gens lui étaient apparentés. Martha était peut-être cousine germaine de son père et Elias était son frère ; mais où s’intercalait la vieille femme ? Il ne s’était jamais tracassé au sujet des parentés, ni intéressé le moins du monde à son arbre généalogique ; mais, ici, ces choses prenaient une nouvelle signification. Une famille ressemblait vraiment à un arbre enraciné dans la terre et portant des feuilles toutes de même forme.
« J’aimerais mieux tout couper et pousser en terre des racines qui seraient à moi, » se disait-il, rebelle.
Mais, malgré cette affirmation de son moi, il était obsédé par l’impression d’être contraint, asservi. Qui donc était-ce, ce Snowy Coulter avec ses deux galons sur sa manche et qu’une jeune fille attendait, là-bas, sur le Loddon ? Il avait l’odieuse sensation que sa personnalité était une petite chose, éphémère et vacillante, à côté du moule familial auquel la vieille au coin de feu devait de lui rappeler si étrangement son père.
Elle se leva enfin pour aller se coucher et Peter saisit cette occasion pour prendre congé. Comme il lui disait au revoir, elle posa un bras desséché sur son épaule et, de ses yeux étranges et perçants, elle le dévisagea. Toute une longue minute, cet examen un peu fou se prolongea.
« Tu ressembles à ton grand-père, marmotta-t-elle, en hochant la tête. Le même front qui avance, le même regard dans les yeux… Nous étions trois et il était l’aîné. Lui aussi, c’était un beau garçon, planté bien droit. »
Sa voix enrouée, surgie de quelque obscur passé, déconcertait Peter presque autant que son regard de pythonisse et sa façon de lui serrer l’épaule. Il eut un rire saccadé :
« C’était il y a bien longtemps, tante Jupp. Il est mort avant ma naissance, bien des années avant. Jamais je n’ai entendu le père en parler. Je n’ai même su que j’avais des parents ici que très peu de temps avant de partir. Dans ma famille, on ne sait pas trop bien garder le contact avec la parenté. »
Il avait élevé la voix pour surmonter la surdité de sa tante et elle résonnait avec la même cordialité que lorsqu’il s’adressait à ses camarades de baraque. Mais la vieille semblait à peine l’entendre. Sa main décharnée avait soulevé le rideau de la croisée et elle regardait au-dehors les vastes espaces qu’éclairait la lune.
« Un beau garçon, bien planté, sans tache ni défaut, répéta-t-elle. Mais, on l’a emmené, oui, on l’a emmené… Dommage qu’on ne l’ait pas laissé devenir soldat comme il le voulait et être tué dans les guerres.
– Venez donc, tante Jupp, dit Martha paisiblement, c’est l’heure de se coucher.
– Les ormes vont bientôt bourgeonner, reprit la vieille femme. Les petits oiseaux vont faire leurs nids dans les osiers, là-bas, sur la berge de la rivière.
– Allons, au revoir, dit Peter, la main tendue. Je reviendrai.
– Oui, reviens, répéta-t-elle. Tu es comme ton grand-père… Combien de fois je me suis promenée avec lui au bord de cette rivière, regardant le pluvier courir dans les prés. Lui, un gars qui avait toute sa taille et moi, une menue fillette, et combien de fois j’ai entendu le petit cri du lapin sous sa main ! Il aimait ça ; c’est ce qui a fait son malheur. On l’a emmené pour avoir tué un malheureux mouton, là-haut, sur les pâtures ; on l’a déporté au-delà des mers… Il disait : « Je reviendrai. » Mais il n’est jamais revenu. »
Elle parlait comme si elle avait devant les yeux quelque image plus nette que les objets qui l’entouraient et sa voix faiblit et vacilla sous l’émotion, ou, peut-être, sous le souvenir de l’émotion.
Elle répéta :
« On l’a emmené, déporté au-delà des mers.
– Venez donc, tante Jupp, supplia Martha. Vous prendrez froid. »
La vieille femme hochait la tête tandis que, d’un pas traînant, elle s’en allait au bras de Martha.
« Quatre-vingt-quatorze, marmonnait-elle. Ça fait quatre-vingts ans de ça… On l’a emmené, oui, on l’a emmené. »
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Peter se retrouva dehors, sur la route, sous un brumeux clair de lune, et, bien que le temps ne fût pas froid, un frisson le traversa comme s’il eût été dépouillé de tous ses vêtements. L’air de la nuit semblait libérer les parfums du sol, l’haleine des guérets retournés, des prés imbibés d’eau, l’odeur de l’humus. Des lumières luisaient faiblement dans les maisons du petit village ; mais rien ne bougeait et l’on n’entendait aucun bruit. C’était comme si ce lieu tout entier fût tombé en léthargie ; et Peter éprouva brusquement le désir intense de revoir les visages de ses camarades et d’entendre leurs voix rudes et cordiales.
Il hésita, parcourant du regard les hauteurs, si immobiles sous le clair de lune et que rayaient çà et là les ombres des touffes d’ajoncs. Un sentier de moutons conduisait au camp dont il pouvait presque distinguer les faibles lumières ; mais il répugnait un peu à traverser ce grand espace silencieux sans autre compagnie que celle de ses pensées. La route n’était qu’à un mille plus loin. Il eut la vision soudaine du mouton, enveloppé dans sa peau, par terre, sous le buisson de ronces, de la tête séparée, des perles de rosée parsemant la lame ; mais, maintenant, réchauffé, l’estomac plein, il n’avait guère envie de s’en rapprocher. Quel plaisir pourtant cette viande aurait représenté pour ses camarades ! Et puis, zut ! Quant à lui, s’il devait ne pas dormir cette nuit, ce ne serait toujours pas parce qu’il aurait faim.
« Laissons les morts ensevelir les morts… » pensa-t-il, son esprit cherchant à se libérer de l’ombre qui pesait sur lui.
Et tournant sur sa droite, d’un pas vif, il s’engagea sur la route.
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(1) Gâteaux qu’on mange avec le thé. (Note de la trad.)
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(Vance Palmer, traduit par Marthe Nouguier, in La Revue hebdomadaire, tome XII, décembre 1934)
C’est une triste chose pour ceux qui se promènent dans cette grande ville (1) ou voyagent dans la campagne, que de voir les rues, les routes et les portes des cabanes encombrées de mendiantes que suivent trois, quatre ou six enfants tous en haillons et importunant chaque passant pour avoir l’aumône. Ces mères, au lieu d’être en état de travailler pour gagner honnêtement leur vie, sont forcées de passer tout leur temps à mendier de quoi nourrir leurs malheureux enfants, qui, lorsqu’ils grandissent, deviennent voleurs faute d’ouvrage, ou quittent leur cher pays natal pour s’enrôler au service du prétendant en Espagne, ou se vendent aux Barbades.
Tous les partis tombent d’accord, je pense, que ce nombre prodigieux d’enfants sur les bras, sur le dos ou sur les talons de leurs mères, et souvent de leurs pères, est, dans le déplorable état de ce royaume, un très-grand fardeau de plus ; c’est pourquoi quiconque trouverait un moyen honnête, économique et facile de faire de ces enfants des membres sains et utiles de la communauté, aurait assez bien mérité du public pour qu’on lui érigeât une statue comme sauveur de la nation.
Mais ma sollicitude est loin de se borner aux enfants des mendiants de profession ; elle s’étend beaucoup plus loin, et jusque sur tous les enfants d’un certain âge, qui sont nés de parents aussi peu en état réellement de pourvoir à leurs besoins que ceux qui demandent la charité dans les rues.
Pour ma part, ayant tourné mes pensées depuis bien des années sur cet important sujet, et mûrement pesé les propositions de nos faiseurs de projets, je les ai toujours vus tomber dans des erreurs grossières de calcul. Il est vrai qu’un enfant dont la mère vient d’accoucher peut vivre de son lait pendant une année solaire, avec peu d’autre nourriture, la valeur de deux shillings au plus que la mère peut certainement se procurer, ou l’équivalent en rogatons, dans son légitime métier de mendiante ; et c’est précisément lorsque les enfants sont âgés d’un an que je propose de prendre à leur égard des mesures telles qu’au lieu d’être une charge pour leurs parents ou pour la paroisse, ou de manquer d’aliments et de vêtements le reste de leur vie, ils contribuent, au contraire, à nourrir et en partie à vêtir des milliers de personnes.
Un autre grand avantage de mon projet, c’est qu’il préviendra ces avortements volontaires et cette horrible habitude qu’ont les femmes de tuer leurs bâtards, habitude trop commune, hélas ! parmi nous ; ces sacrifices de pauvres petits innocents (pour éviter la dépense plutôt que la honte, je soupçonne), qui arracheraient des larmes de compassion au cœur le plus inhumain, le plus barbare.
La population de ce royaume étant évaluée d’ordinaire à un million et demi, je calcule que sur ce chiffre il peut y avoir environ deux cent mille couples dont les femmes sont fécondes ; de ce nombre je soustrais trente mille couples, qui sont en état de pourvoir à la subsistance de leurs enfants (quoique je ne pense pas qu’il y en ait autant, dans l’état de détresse où est ce royaume) ; mais en admettant ceci, il restera cent soixante-dix mille femmes fécondes. Je soustrais encore cinquante mille pour les fausses couches ou pour les enfants qui meurent d’accident ou de maladie dans l’année. Restent par an cent vingt mille enfants qui naissent de parents pauvres. La question est donc : comment élever cette multitude d’enfants et pourvoir à leur sort ? Ce qui, comme je l’ai déjà dit, dans l’état présent des affaires, est complètement impossible par les méthodes proposées jusqu’ici. Car nous ne pouvons les employer ni comme artisans ni comme agriculteurs. Nous ne bâtissons pas de maisons (à la campagne, j’entends), et nous ne cultivons pas la terre ; il est fort rare qu’ils puissent vivre de vol avant l’âge de six ans, à moins de dispositions toutes particulières, quoique j’avoue qu’ils en apprennent les rudiments beaucoup plus tôt, durant lequel temps ils peuvent, néanmoins, à proprement parler, être considérés comme de simples aspirants ; ainsi que me l’a expliqué un des principaux habitants du comté de Cavan, qui m’a protesté qu’il n’avait jamais rencontré plus d’un ou deux cas au-dessous de six ans, même dans une partie du royaume si renommée pour sa précocité dans cet art.
Nos négociants m’ont assuré qu’avant douze ans un garçon ou une fille n’est pas du tout de défaite ; et même à cet âge ils ne valent pas plus de trois livres, ou tout au plus trois livres et une demi couronne, à la Bourse, ce qui ne saurait indemniser les parents ni le royaume, les frais de nourriture et de guenilles valant au moins quatre fois autant.
Je proposerai donc humblement mes propres idées qui, je l’espère, ne soulèveront pas la moindre objection.
Un jeune américain de ma connaissance, homme très entendu, m’a certifié à Londres qu’un jeune enfant bien sain, bien nourri, est, à l’âge d’un an, un aliment délicieux, très nourrissant et très sain, bouilli, rôti, à l’étuvée ou au four, et je ne mets pas en doute qu’il ne puisse également servir en fricassée ou en ragoût.
J’expose donc humblement à la considération du public que des cent vingt mille enfants dont le calcul a été fait, vingt mille peuvent être réservés pour la reproduction de l’espèce, dont seulement un quart de mâles, ce qui est plus qu’on ne réserve pour les moutons, le gros bétail et les porcs ; et ma raison est que ces enfants sont rarement le fruit du mariage, circonstance à laquelle nos sauvages font peu d’attention, c’est pourquoi un mâle suffira au service de quatre femelles ; que les cent mille restant peuvent, à l’âge d’un an, être offerts en vente aux personnes de qualité et de fortune dans tout le royaume, en avertissant toujours la mère de les allaiter copieusement dans le dernier mois, de façon à les rendre dodus et gras pour une bonne table. Un enfant fera deux plats dans un repas d’amis ; et quand la famille dîne seule, le train de devant ou de derrière fera un plat raisonnable, et assaisonné avec un peu de poivre et de sel, sera très bon bouilli le quatrième jour, spécialement en hiver.
J’ai fait le calcul qu’en moyenne un enfant qui vient de naître pèse vingt livres, et que, dans l’année solaire, s’il est passablement nourri, il ira à vingt-huit.
J’accorde que cet aliment sera un peu cher, et par conséquent il conviendra très-bien aux propriétaires, qui, puisqu’ils ont déjà dévoré la plupart des pères, paraissent avoir le plus de droits sur les enfants.
La chair des enfants sera de saison toute l’année, mais plus abondante en mars, et un peu avant et après, car il est dit par un grave auteur, un éminent médecin français, que, le poisson étant une nourriture prolifique, il naît plus d’enfants dans les pays catholiques romains environ neuf mois après le carême qu’à toute autre époque : c’est pourquoi, en comptant une année après le carême, les marchés seront mieux fournis encore que d’habitude, parce que le nombre des enfants papistes est au moins de trois contre un dans ce royaume ; cela aura donc un autre avantage, celui de diminuer le nombre des papistes parmi nous.
J’ai déjà calculé que les frais de nourriture d’un enfant de mendiant (et je fais entrer dans cette liste tous les cottagers (2), les journaliers et les quatre cinquièmes des fermiers), étaient d’environ deux shillings par an, guenilles comprises ; et je crois qu’aucun gentleman ne se plaindra de donner dix shillings pour le corps d’un enfant bien gras, qui, comme j’ai dit, fera quatre plats d’excellente viande nutritive, lorsqu’il n’aura que quelque ami particulier ou son propre ménage à dîner avec lui. Le squire apprendra ainsi à être un bon propriétaire, et deviendra populaire parmi ses tenanciers ; la mère aura huit shillings de profit net, et sera en état de travailler jusqu’à ce qu’elle produise un autre enfant.
Ceux qui sont plus économes (et je dois convenir que les temps le demandent) peuvent écorcher le corps ; la peau, artistement préparée, fera d’admirables gants pour les dames, et des bottes d’été pour les beaux messieurs.
Quant à notre cité de Dublin, des abattoirs peuvent être affectés à cet emploi dans les endroits les plus convenables, et les bouchers ne manqueront pas assurément ; toutefois je recommande d’acheter de préférence des enfants vivants, et de les préparer tout chauds sortant du couteau, comme nous faisons pour les porcs à rôtir.
Une très digne personne, qui aime sincèrement son pays et dont j’estime hautement les vertus, a bien voulu dernièrement, en discourant sur cette matière, proposer un amendement à mon projet. Elle a dit que nombre de gentlemen de ce royaume ayant détruit, depuis peu, leur gros gibier, elle croyait que l’on pouvait suppléer à ce manque de venaison par des corps de jeunes garçons et de jeunes filles, pas au dessus de quatorze ans et pas au dessous de douze, tant d’enfants des deux sexes étant en ce moment menacés de mourir de faim, faute d’ouvrage ou de service ; et les parents, s’ils sont encore en vie, ou, à défaut de ceux-ci, leurs plus proches parents étant tout disposés à s’en défaire. Mais avec toute la déférence due à un si excellent ami et à un si digne patriote, je ne puis être tout à fait de son sentiment ; car pour ce qui est des mâles, l’Américain que je connais m’a assuré, pour en avoir souvent fait l’expérience, que leur chair était généralement dure et maigre, comme celle de nos écoliers, et que les engraisser ne paierait pas les frais. Quant aux femelles, ce serait, je pense, en toute soumission, une perte pour le public, parce que bientôt elles deviendraient fécondes elles-mêmes. Et d’ailleurs, il n’est pas improbable que des gens scrupuleux seraient portés à censurer cette mesure (quoique bien injustement, il est vrai), comme frisant un peu la cruauté ; ce qui, je l’avoue, a toujours été, à mes yeux, la plus forte objection contre tout projet, quelque bonne qu’en soit l’intention.
Mais je dois dire à la justification de mon ami, qu’il confessa que cet expédient lui avait été mis en tête par le fameux Psalmanazar, natif de l’île de Formose, qui vint à Londres il n’y a pas plus de vingt ans, et raconta à mon ami que dans son pays chaque fois qu’on mettait quelqu’un de jeune à mort, l’exécuteur vendait le corps à des personnes de qualité, comme une grande friandise ; et que de son temps le corps d’une fille dodue de quinze ans, qui avait été crucifiée pour une tentative d’empoisonnement sur l’empereur, fut vendu au premier ministre de Sa Majesté impériale, et autres grands mandarins de la cour, par quartiers, au sortir du gibet, pour quatre cents couronnes. (3) En effet, je ne puis nier que si on tirait le même parti de plusieurs dodues jeunes filles de cette ville, qui, sans un sou de fortune, ne peuvent sortir qu’en chaise à porteurs, et se montrent à la comédie et aux assemblées dans des toilettes venues de l’étranger et qu’elles ne payeront jamais, le royaume ne s’en trouverait pas plus mal.
Quelques personnes portées au découragement sont fort inquiètes de ce grand nombre de pauvres gens, qui sont âgés, malades ou estropiés, et j’ai été prié de chercher dans ma tête ce que l’on pourrait faire pour soulager la nation d’une si lourde charge. Mais je ne suis pas le moins du monde embarrassé à ce sujet, car il est bien connu qu’ils meurent et pourrissent chaque jour de froid et de faim, de saleté et de vermine, aussi vite qu’on peut raisonnablement s’y attendre. Et quant aux jeunes journaliers, leur état aujourd’hui donne presque autant d’espérance : ils ne trouvent pas d’ouvrage et par conséquent dépérissent faute de nourriture, à un degré tel que si, par hasard, on leur confie le plus simple travail, ils n’ont pas la force de le faire ; et ainsi le pays et eux-mêmes sont heureusement délivrés des maux à venir.
Cette digression est trop longue, et je reviens à mon sujet. Je crois que les avantages de ma proposition sont évidents et nombreux, ainsi que de la plus haute importance.
Premièrement, comme je l’ai déjà fait observer, elle diminuerait considérablement le nombre des papistes dont nous sommes inondés tous les ans, car ce sont les plus grands faiseurs d’enfants de la nation, aussi bien que ses plus dangereux ennemis ; et s’ils restent au pays, c’est afin de livrer le royaume au Prétendant, espérant profiter de l’absence de tant de bons protestants, qui ont mieux aimé s’expatrier que de rester chez eux et de payer la dîme à un curé épiscopal contre leur conscience.
Deuxièmement. Les plus pauvres tenanciers auront quelque chose à eux que la justice pourra saisir et affecter au payement de la rente de leur propriétaire, leur blé et leur bétail étant déjà saisis et l’argent une chose inconnue.
Troisièmement. Attendu que l’entretien de cent mille enfants de deux ans et au-dessus ne peut être évalué à moins de dix shillings par tête et par année, l’avoir de la nation s’accroîtra par là de cinquante mille livres par an, outre le profit d’un nouveau plat introduit sur les tables de tous les gens riches du royaume qui ont quelque délicatesse de goût ; et l’argent circulera parmi nous, l’article étant entièrement de notre crû et de notre fabrication.
Quatrièmement. Les producteurs réguliers, outre le gain annuel de huit shillings sterling par la vente de leurs enfants, seront quittes de leur entretien après la première année.
Cinquièmement. Cet aliment amènera aussi beaucoup de consommateurs aux tavernes, où les cabaretiers auront certainement la précaution de se procurer les meilleures recettes pour l’accommoder dans la perfection, et, conséquemment, auront leurs maisons fréquentées par tous les beaux messieurs qui s’estiment fort justement en raison de leurs connaissances en cuisine ; et un cuisinier habile, qui sait comment ou engage ses hôtes, saura bien rendre celle-ci aussi coûteuse qu’il leur plaira.
Sixièmement. Ce serait un grand stimulant au mariage, que toutes les nations sensées ont encouragé par des récompenses ou imposé par des lois et des pénalités. Cela augmenterait le soin et la tendresse des mères pour leurs enfants, lorsqu’elles seraient sûres d’un établissement pour ces pauvres petits, soutenus en quelque chose aux frais et au profit du public. Nous verrions une honnête émulation entre les femmes mariées à qui apporterait au marché l’enfant le plus gras. (4) Les hommes deviendraient aussi aux petits soins pour leurs femmes en état de grossesse qu’ils le sont aujourd’hui pour leurs juments, leurs vaches et leurs truies prêtes à mettre bas, et ils ne les menaceraient plus ni du poing ni du pied (comme ils en ont trop souvent l’habitude), de peur d’avortement.
On pourrait énumérer bien d’autres avantages. Par exemple, l’addition de plusieurs milliers d’animaux à notre exportation de bœuf en baril, la consommation plus abondante de la chair de porc, et un perfectionnement dans la manière de faire de bon lard, dont nous manquons si fort, par suite de la grande destruction des cochons de lait, qui se servent trop souvent sur notre table, et qui ne sont nullement comparables, comme goût et comme magnificence, à un enfant d’un an, gras et d’une belle venue, qui, rôti tout entier, fera une figure considérable à un repas de lord-maire, ou à tout autre festin public. Mais cela et beaucoup d’autres choses, je n’en parle pas, tenant à être bref.
En supposant qu’un millier de familles de cette ville achèteraient régulièrement de la viande d’enfant, indépendamment de ce qui s’en consommerait dans les parties de plaisir, particulièrement aux noces et baptêmes, je calcule que Dublin en prendrait environ vingt mille par an, et le reste du royaume (où probablement il se vendrait un peu meilleur marché), les quatre-vingt mille autres.
Je ne prévois aucune objection possible à ma proposition, à moins qu’on n’allègue que le chiffre de la population en sera fort abaissé. Ceci, je l’avoue franchement, et c’est même une des principales raisons pour lesquelles je l’ai faite. Je prie le lecteur d’observer que mon remède n’est destiné qu’à ce seul et unique royaume d’Irlande, et à aucun autre qui ait jamais existé ou qui puisse, je crois, jamais exister sur la terre. Qu’on ne me parle donc pas d’autres expédients : de taxer nos absentees à cinq shillings par livre ; de n’acheter ni vêtements, ni meubles qui ne soient de notre crû et de nos fabriques ; de rejeter complètement les matières et instruments qui encouragent le luxe étranger ; de guérir nos femmes des dépenses qu’elles font par orgueil, par vanité, par oisiveté et au jeu ; d’introduire une veine d’économie, de prudence et de tempérance ; d’apprendre à aimer notre pays, ce qui nous manque bien plus qu’aux Lapons même et aux Topinambous ; de cesser nos animosités et nos factions, et de ne plus faire comme les Juifs, qui s’égorgeaient les uns les autres au moment même où on prit leur ville ; de prendre un peu plus garde de ne pas vendre notre pays et notre conscience pour rien ; d’enseigner aux propriétaires à avoir au moins un degré de miséricorde pour leurs tenanciers ; enfin, de faire entrer un peu d’honnêteté, d’industrie et de savoir-faire dans l’esprit de nos boutiquiers qui, si la résolution pouvait être prise de n’acheter que nos marchandises, s’entendraient immédiatement pour nous tromper et nous rançonner sur le prix, la mesure et la qualité, et n’ont jamais pu encore se décider à faire une honnête proposition de trafic loyal, malgré de fréquentes et vives invitations.
C’est pourquoi, je le répète, que personne ne me parle de ces expédients et autres semblables, jusqu’à ce qu’il ait au moins quelque lueur d’espoir qu’on essayera de tout cœur et sincèrement de les mettre en pratique.
Mais, quant à moi, las de voir offrir, depuis maintes années, une foule de futiles et oiseuses visions, je désespérais entièrement du succès, lorsque je suis tombé par bonheur sur cette proposition, qui, outre qu’elle est tout à fait neuve, a quelque chose de solide et de réel, n’entraîne aucune dépense et exige peu de soins, est tout à fait dans nos moyens, et ne nous expose nullement à désobliger l’Angleterre. Car cette sorte de denrée ne supporte pas l’exportation, cette viande étant d’une consistance trop tendre pour rester longtemps dans le sel, quoique peut-être je puisse nommer un pays qui ne demanderait pas mieux que de manger notre nation tout entière sans cet assaisonnement.
Après tout, je ne suis pas tellement coiffé de mon idée que je rejette toute proposition, faite par des hommes sensés, qui serait jugée aussi innocente et peu coûteuse, aussi facile et efficace. Mais avant qu’on en mette une de cette espèce en concurrence avec la mienne, et qu’on en présente une meilleure, je désire que son auteur, ou ses auteurs, veuillent bien considérer mûrement deux points : premièrement, dans la condition où sont les choses, comment ils seront en état de trouver le vivre et le couvert pour cent mille bouches et dos inutiles ; et, deuxièmement, comme il existe dans ce royaume un million de créatures à figure humaine que tous leurs moyens de subsistance mis en commun laisseraient en dette de deux millions de livres sterling, ajoutant ceux qui sont mendiants de profession à la masse de fermiers, cottagers et journaliers avec femmes et enfants, qui sont mendiants de fait, j’invite les hommes politiques à qui mon ouverture déplaira, et qui auront peut-être la hardiesse de tenter une réponse, à demander d’abord aux parents de ces mortels, si, à l’heure qu’il est, ils ne regarderaient pas comme un grand bonheur d’avoir été vendus pour être mangés à l’âge d’un an, de la façon que je prescris, et d’avoir évité par là toute la série d’infortunes par lesquelles ils ont passé, et l’oppression des propriétaires, et l’impossibilité de payer leur rente sans argent ni commerce, et le manque de moyens les plus ordinaires de subsistance ainsi que d’un toit et d’un habit pour les préserver des intempéries du temps, et la perspective inévitable de léguer un tel sort, ou des misères encore plus grandes, à leur postérité jusqu’à la consommation des siècles.
Je déclare, dans la sincérité de mon cœur, que je n’ai pas le moindre intérêt personnel à poursuivre le succès de cette uvre nécessaire, n’ayant d’autre motif que le bien public de mon pays, que de faire aller le commerce, assurer le sort des enfants, soulager les pauvres, et procurer des jouissances aux riches. Je n’ai plus d’enfant dont je puisse me proposer de tirer un sou, le plus jeune ayant neuf ans, et ma femme n’étant plus d’âge à en avoir.
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(1) Dublin.
(2) Ceux qui ont une chaumière à eux.
(3) Cette anecdote est empruntée à la Description de l’île Formose, par ce très extraordinaire imposteur George Psalmanazar, qui passa pendant quelque temps pour un natif de cette lointaine contrée. Il publia plus tard une rétractation de ses mensonges, avec beaucoup de témoignages de contrition, mais où perçait une rancune fort naturelle contre ceux qui l’avaient démasqué. Voici la traduction du passage auquel il est fait allusion dans le texte : « Nous mangeons aussi la chair humaine, ce qui, j’en suis convaincu maintenant, est une coutume barbare, quoique nous ne la pratiquions que sur nos ennemis déclarés, tués ou pris sur le champ de bataille, ou bien sur les malfaiteurs légalement exécutés. La chair de ceux-ci est notre plus grande friandise, et quatre fois plus chère que la viande la plus rare et la plus délicieuse . Nous l’achetons de l’exécuteur, car les corps de tous les condamnés à la peine capitale sont ses profits. Aussitôt que le criminel est mort, il coupe son corps en morceaux, en exprime le sang et fait de sa maison un étal pour la chair d’homme et de femme, où viennent acheter tous ceux qui en ont le moyen. Je me souviens qu’il y a une dizaine d’années, une grande, fraîche, jolie et grasse jeune fille d’environ dix-neuf ans, dame d’atours de la reine, fut reconnue coupable de haute trahison, pour avoir voulu empoisonner le roi ; en conséquence, elle fut condamnée à subir la plus cruelle mort qu’on pourrait inventer, et sa sentence fut d’être mise en croix et tenue vivante aussi longtemps que possible. La sentence fut mise à exécution ; lorsqu’elle s’évanouissait de douleur, le bourreau lui donnait des liqueurs fortes, etc., pour la ranimer. Le sixième jour elle mourut. Ses longues souffrances, sa jeunesse et sa bonne constitution rendirent sa chair si tendre, si délicieuse et d’un tel prix, que l’exécuteur la vendit pour plus de huit tailles, car il y avait une telle presse à ce marché inhumain, que des gens du grand monde s’estimaient heureux s’ils parvenaient à en acheter une ou deux livres. » Londres, 1705, p. 112.
(4) Cela s’est vu dernièrement aux États-Unis. Il est vrai que c’était dans un but plus frivole.
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(Jonathan Swift, A Modest Proposal for Preventing the Children of Poor People From Being a Burthen to Their Parents or Country, and for Making Them Beneficial to the Publick (1729), traduction de Léon de Wailly, in Opuscules humoristiques, Paris : Poulet-Malassis, 1859)
EXTASES PAR LE HASCHISCH
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Le 2 mai, je pris une portion de haschisch, à dix heures du matin, en arrivant de Paris, où je m’en étais procuré ; aussitôt je me mis au lit, et au bout d’une demi-heure je ressentis les effets d’une personne ivre. J’ai resté dans cet état pendant deux heures, étant absorbé sans pouvoir dormir, quand tout à coup je sentis un bourdonnement dans la tête, et je me trouvai en extase. La première apparition fut l’esprit Swendenborg, que je vis tel qu’il est sur le tableau du frère Cahagnet ; ensuite j’aperçus mon grand-père et ma grand-mère.
En quittant cette apparition je ressentis les effets de la mort ; je me sentais attiré, et je voulais résister, par crainte, en me disant : « Suis-je en état de paraître devant Dieu ? » et j’ai vu qu’en changeant de vie je pourrais l’être ; beaucoup de personnes éprouvent la même crainte. Aussitôt, une lumière m’apparut ; cette lumière était si belle que je quittai sans crainte cette vie pour m’attacher à elle, et cette lumière était de Dieu !… que je cherchais à voir et que je ne pus voir.
Je ressentis les effets de la mort d’un suicidé qui est toute différente d’une mort naturelle ; car, autant l’un respire un air doux et pur, l’autre, au contraire, s’y trouve dans la gêne, au point de ne pouvoir respirer ; il est dans les ténèbres ; plus il cherche à découvrir la lumière, plus il fait noir.
Je me trouvai transporté au ciel avec les anges que je contemplai ; je reconnus qu’ils avaient tout ce qu’ils désiraient ; je vis des tableaux, des fruits, des maisons. Toutes ces choses ne sont pas matérielles ; elles existent pour qui les désire.
HACQUIN, cultivateur, à Sannois.
OCTOBRE 1851.
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Voilà une extase racontée dans toute la simplicité de narration et d’étude d’un homme plus habitué aux travaux des champs qu’aux voyages spirituels de nos extatiques ; aussi l’avons-nous conservée dans toute sa naïveté afin que nos lecteurs l’apprécient à sa juste valeur. Hacquin n’avait entendu parler qu’une fois du haschisch ; il demanda à celui qui lui en contait les effets l’adresse du marchand, et, sans plus de cérémonie, il en fut acheter une dose, et se l’administra un dimanche à l’insu de sa femme, qui le crut, ainsi que ses voisins, ivre ou fou. Depuis ce jour, Hacquin a acheté notre Sanctuaire, et assure que s’il avait eu la moindre notion sur ce que contient cet ouvrage, il aurait étudié bien des choses qui se présentaient à lui naturellement sans qu’il sût les apprécier.
Nous pensons appuyer les études que nous avons faites en ce genre, et proposées dans l’ouvrage précité, de l’article suivant, que nous extrayons d’un feuilleton publié par L’Estafette du 30 mai 1851. L’auteur, qui est M. Ponson du Terrail, sait au moins présenter sa vision dans toute la splendeur du style qui convient à ce genre, mais, pour nous qui observons plus le fond que la chose, nous y avons trouvé trop d’analogie avec nos études pour ne pas nous en saisir. Nous allons faire suivre ces extases d’observations du docteur Velpeau, faites au moyen de l’éthérisation, observations que nous empruntons au Constitutionnel du 5 mai 1850. Le tout, joint ensemble, prouvera à nos lecteurs que l’âme humaine, sujet de tant de doutes aujourd’hui, ne manque cependant pas de moyens de se produire en tous lieux et en toutes circonstances ; elle s’offre continuellement à nos études entourée de son existence mystérieuse et sublime, produisant chez tous les observateurs autant de preuves de son moi, que d’étonnement de ne pouvoir le mieux définir. Si cela est ainsi, c’est qu’on ne veut pas l’admettre ou qu’on ne l’étudie pas ; chacun ne doit s’en prendre qu’à lui de son ignorance à cet égard, la lumière divine ne lui fait pas défaut. Que le penseur studieux sache apprécier que ces trois extases sont écrites par trois hommes dont l’instruction et les études sont bien différentes : le premier est un simple cultivateur, moins connaisseur en psychologie qu’à faucher ses foins ; le deuxième est un romancier qui traite frivolement cette grave question, et le troisième un célèbre docteur qui conte froidement ce qu’il a observé sans y attacher d’autre importance que celle de dire : l’éther est utile dans les opérations chirurgicales. Mais le vrai psychologue en déduira que, dans ces trois faits, la connaissance de deux individualités dans un seul être est prouvée, à n’en pouvoir douter, et il s’écriera : « Celui-ci est mon âme, et cet autre est mon corps ; l’un est spirituel et l’autre matériel, à ne pouvoir le nier. Mais pour connaître les lois qui les régissent, il faut les étudier. »
Alp. CAHAGNET.
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LES BAINS TURCS. – PARGA.
Le hatchis et les confitures d’Orient, mélange noirâtre de cédrats, de miel et de plantes aromatiques, vous occasionnent un besoin de sommeil qui tient le milieu entre la fatigue et la volupté.
La première fois que l’on se trouve sous le poids de cette influence narcotique, on est fort tenté de croire à quelque mystérieux empoisonnement commençant par un engourdissement successif et devant finir par une interruption générale du mouvement des nerfs et de la circulation du sang ; – mais il n’en est rien.
Cet engourdissement est plus voluptueux que pénible, et l’on sent peu à peu une sorte de transformation complète de son être. Le corps est anéanti, mais les facultés, vivaces au travers de ce sommeil, ne cessent pas d’être en activité.
L’esprit se sent entraîné vers le monde des visions, et ce phénomène, pur résultat des vapeurs de l’opium, nous explique les muettes extases, les contemplations et les réserves sérieuses où se plongent les Orientaux, une partie de leur vie.
Le paradis du prophète, les jouissances inconnues qu’ils prétendent y goûter, ne sont autre chose que les rêves produits par le hatchis.
Mais ces rêves diffèrent du rêve ordinaire d’une façon toute particulière.
Le rêve ordinaire nous transporte dans un monde quelconque et nous y fait vivre pour ainsi dire. Nous croyons fermement à telle ou telle chose, être dans tel ou tel lieu, sans avoir nullement la conscience de l’état de sommeil où nous nous trouvons.
L’autre, au contraire, laisse à la pensée l’idée juste et précise de la situation actuelle du corps.
L’Oriental sait que son corps est au bain, mais il suit son âme à travers les espaces et la sent participer à toutes ces jouissances charnelles et mystiques auxquelles elle est réservée plus tard.
Pour mon compte, voisi quelle fut l’impression que, pendant dix minutes, me produisit le hatchis.
Je savais que j’étais à Janina, dans une salle de bain de la rue Calo-Pacha, en compagnie de Fernand.
Mais en même temps, et à mesure que le hatchis opérait, je voyais, avec les yeux de mon corps, sortir du bain un corps pareil au mien, mais diaphane et léger : c’était mon âme.
Alors, ma pensée quittant le cerveau de mon corps avait envahi le crâne transparent de mon fantôme, et, avec les yeux de celui-ci, j’avais vu fermer les yeux de mon corps.
Je me souviens même que la nappe de lin qui me recouvrait s’étant dérangée, mon fantôme l’avait pieusement ramenée sur la baignoire, semblant dire au corps :
« Dors en paix jusqu’à mon retour. »
Et comme ma pensée suivait mon âme, nous étions sortis tous deux silencieux et invisibles, passant à travers les murs, effleurant à peine la terre, puis nous nous étions élevés à la hauteur des nuages, et un vent inconnu, un vent dont le souffle était muet, nous avait entraînés rapidement, mais non point assez cependant pour que les yeux de mon âme ne pussent compter les villes et les pays qui fuyaient au-devant de nous.
Argyro-Castron,Tébélen, Ipsicut, Scutari, les cimes du Monte Negro, puis la mer,Venise, Gênes, Marseille, Lyon, passèrent à reculons avec une effrayante vitesse. Nous laissions les vents et les calomnies en route, quoique ces deux choses aillent un train d’enfer.
Puis enfin Paris apparut ; nous effleurâmes les tours de Notre-Dame, et nous allâmes nous abattre sur le pavé de la place de la Bourse. L’horloge marquait quatre heures et demie, et mon corps était entré au bain à quatre un quart. Il s’était écoulé dix minutes avant qu’il s’endormît, – cinq avaient donc suffi à mon âme pour faire cinq cents lieues. – Cent lieues par minute !
Mon âme suivit la rue Vivienne, traversa le boulevard, prit les passages et grimpa rue des Martyrs, au cinquième étage, qu’occupait mon corps avant son départ pour la Grèce. Elle entra par le trou de la serrure, et voici ce qu’elle vit :
Dans notre chambre à coucher, il y avait une jeune femme assise sur un divan. Cette femme était transparente comme du verre, et, à travers son corps, on voyait poudroyer les atomes échelonnés et tourbillonnant autour d’un rayon de soleil qui dorait la chambre et tombait sur le parquet. Mon âme salua profondément cette femme que je ne connaissais pas, et qui nous avait succédé comme locataire après notre départ.
La femme transparente rendit le salut à mort âme et lui tendit la main. Mais la main de mon fantôme et celle de cette femme ne purent se toucher, par la raison toute simple que cette femme n’était que l’ombre d’elle-même, comme mon âme était l’ombre de mon corps.
L’ombre de la femme sourit, et dit à mon âme :
« Vous avez donc pris du hatchis ?
– Oui, répondit mon âme ; j’ai laissé mon corps à Janina.
– Et le mien au Caire, répondit-elle. J’étais actrice aux Variétés ; j’ai emménagé ici le jour de votre départ ; mais, huit jours après, j’ai signé un engagement pour le théâtre français égyptien, et je suis partie. Ce matin, je sais allé au bain, j’ai pris du hatchis et j’ai laissé mon corps dix minutes pour venir à Paris. Maintenant, si vous voulez, nous retournerons en Orient. »
Nos deux âmes s’échappèrent par la croisée, firent foule commune jusqu’au ciel de Monte Negro et se séparèrent. Celle de l’actrice traversa l’Égypte ; la mienne retourna à Janina et rentra dans mon corps au moment où celui-ci était aux mains de deux esclaves qui venaient de le placer sur un lit de repos pour le masser.
Il était cinq heures moins vingt quand mon corps s’éveilla. Mon âme avait fait mille lieues en un quart d’heure.
PONSON DU TERRAIL.
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(in Le Magnétiseur spititualiste, journal rédigé par les membres de la Société des Magnétiseurs spiritualistes de Paris, première année, Paris : Alphonse Cahagnet/Germer-Baillière Libraire, 1849)
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(Théophile Serretête, L’Âme d’un philosophe, frissons métaphysiques, Lyon : Pitrat aîné, 1889)
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