« Tous les prophètes de la vie future nous la dépeignent meilleure ou pire que celle-ci ; aucun ne l’annonce semblable. Le pessimisme a ses limites »
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(André Lemoyne, Pensées d’un paysagiste, Paris : G. Charpentier, 1882)
« Tous les prophètes de la vie future nous la dépeignent meilleure ou pire que celle-ci ; aucun ne l’annonce semblable. Le pessimisme a ses limites »
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(André Lemoyne, Pensées d’un paysagiste, Paris : G. Charpentier, 1882)
M. Z… eut un rêve. Le sexe de Nana lui apparut.
Ce fut d’abord une apparition charmante. Le sexe n’avait point encore eu la petite vérole. C’était avant Daguenet, Satin et C°.
Il était encore frais comme l’œil, le petit sexe. Il était joli comme un colibri, mignon comme un champignon. Il eût éclipsé de ses rayons tous les bijoux indiscrets du bon Diderot, tous les linguams et tous les nahamams sacrés des livres sanscrits.
Il fleurissait, comme une rose de mai, dans la pénombre blonde ; rose idéale, rose sans épine, matutina rosa ! Non point la rose des quatre vents ; mieux que cela, bien mieux : une rose vivante, une rose humaine, une fleur de passion, que Darwin aurait immédiatement classée parmi les plantes carnivores.
M. Z… sentit des chaleurs lui courir sur la peau, comme au contact de torchons brûlants. Sa bouche se dessécha ; ses lèvres se serrèrent fiévreusement. Le sang coulait torrentiel dans ses veines, et plus ardent que du pétrole enflammé. Ses tempes battaient avec violence, à coups précipités. Sa tête semblait une enclume étincelante, martelée à tour de bras par le désir. Sa poitrine haletait comme un soufflet de forge. Il avait quelque part une barre de fer incandescente.
Et il ne pouvait détacher son regard de l’apparition ; et le sexe apparu paraissait le regarder, le regardait en vérité, tel qu’un œil plein d’éclairs sous ses longs cils baissés.
Or, dans la fixité de cette ardente contemplation mutuelle, voici que le sexe se dilata insensiblement, comme la rose s’épanouit au soleil. M. Z… éprouvait la sensation de se dilater de même, fragmentairement tout au moins. Et cette sensation, il la savourait avec délices, le nombril inondé de chatouillements imaginaires, le cerveau fourmillant de pattes d’araignée phosphorescentes. Et de féconds, de voluptueux effluves s’exhalaient de tout son être vers le sexe frémissant, vers le sexe aux courbes gracieuses qui palpitait de frémissements subtils.
*
Et le sexe se mit à grandir à vue d’œil. Pas plus gros d’abord qu’une pièce de dix sous, il dépassait déjà le module d’une plaque de garde-champêtre.
Puis, il dépassa le module d’un camembert.
Puis, ce fut comme la bouche d’un canon (artillerie de montagne).
Puis, ce fut la pleine lune rousse.
Puis, ce fut la gueule d’un hippopotame.
Puis, le regard d’un égout parisien ;
Le cercle de Popilius Lænas ;
Le plafond de l’Ambigu ;
La grande rosace de Notre-Dame ;
Le bassin du Luxembourg ;
Le dépotoir de Bondy ;
La rade de Bizerte ;
La fortune de Mustapha ;
L’horizon qu’on découvre du haut de la butte Chaumont ;
L’horizon qu’on découvre du phare de la Hève ;
L’horizon qu’on découvre de la nacelle d’un ballon captif ;
L’horizon qu’on découvre de la nacelle d’un ballon libre ;
Enfin, tous les horizons pleins de mirages infini qu’on croit découvrir dans le rêve ou dans la démence.
*
Et M. Z…. sentait chaque fois quelque chose en lui grandir pareillement.
« Sexe ! s’écria-t-il en s’adressant à l’apparition, comme Kléber à Bonaparte après la bataille d’Aboukir ; sexe, vous êtes grand comme le monde ! »
Et le sexe grandissait encore.
Et, de semblable façon, grandissait partiellement M. Z…
« Sexe ! s’écria-t-il avec un redoublement d’enthousiasme ; sexe, tu dépasses les bornes de l’univers ! »
Et toujours le sexe grandissait. Et quoique le principe dilatable de M. Z… s’accrût toujours proportionnellement, voici que M. Z… crut avoir la berlue, voici que M. Z… fut réellement pris aux cheveux par le vertige.
M. Z… porte les cheveux courts. C’est égal ; le vertige l’empoigna par les crins. La sueur froide perlait sur son front carré.
Et le sexe, incomparable phénomène d’élasticité, ne cessait de s’élargir.
*
M. Z…, lui, arrêté, comprimé par le vertige tyrannique, depuis un moment, ne s’élargissait plus. Il commença à se rétrécir. Il diminua, diminua, diminua visiblement, rapidement, vertigineusement ; si bien que, le sexe devenant incommensurablement majuscule, Z… devint minuscule incommensurablement.
Il devint plus petit qu’une langue de bœuf ;
Plus petit qu’une blague à tabac, sans tabac ;
Qu’une bourse où ne pend plus même un petit sou ;
Qu’une poche de culotte déchirée ;
Qu’un gousset de gilet décousu ;
Qu’une praline à la vanille ;
Qu’une bille de bloquette ;
Une fève ;
Un haricot de Soissons ;
Un flageolet ;
Un biscaïen ;
Un petit pois ;
Une punaise ;
Un grain de plomb ;
Un grain de sel ;
Un grain de poivre ;
Une fourmi ;
Une puce ;
Un puceron ;
Un vibrion ;
Un demi-vibrion ;
Un milliardième de vibrion ;
Plus petit que le grand Pompée et Napoléon le Petit ;
Plus petit que ce qu’on peut s’imaginer de plus petit ;
Plus petit qu’un chantre de la chapelle Sixtine.
*
Vous voyez le spectacle d’ici, n’est-ce pas ? Dites, le voyez-vous ? D’un côté, le sexe énorme, gigantesque, immense, universel, qui grandit, grandit sans cesse, grandit démesurément ; de l’autre, M. Z…, qui diminue, diminue à chaque minute, et démesurément, à chaque minute, se recroqueville sans rémission.
Le sexe engloutissait la création.
Tout y venait, y entrait, y dansait, s’y engouffrait : hommes, femmes, Auvergnats, Prussiens, Peaux-rouges, Mogols, Nègres, singes, léopards, tigres, lions, crocodiles, rhinocéros, éléphants ; et les prés, les champs, les bois, les villes avec leurs colonnes, leurs arcs triomphaux, leurs cathédrales, leurs panthéons ; et les collines, les pics, les puys, les aiguilles, les volcans avec leurs cratères flamboyants ou fumeux, les chaînes de montagnes avec leurs neiges éternelles ; et les glaciers, les fleuves, les océans, les continents.
La terre n’y semblait plus qu’un œuf de pinson.
Le ciel y passa tout entier : étoiles filantes, étoiles fixes, constellations, planètes, nébuleuses, Ourses de toutes dimensions, Charlots de tous calibres.
Pansexisme !
*
M. Z… avait beau, pendant ce temps-là, se rapetisser constamment, le sexe le menaçait, le couvait, l’attirait despotiquement.
Le vertige devint alors irrésistible.
M. Z… ferma les yeux, leva ses mains jointes, serra les genoux, et piqua une tête, qui dégénéra en un plat-ventre, dans le sexe insondable, dans le sexe des Danaïdes, dans le sexe de Nana.
Il s’y noya, s’y perdit, s’y anéantit, y disparut.
En vain il chercha un instant ce qui restait de lui-même. Le sexe, comme l’avare Achéron, ne rend jamais sa proie. De lui, hélas ! il ne subsistait rien, pas même un document humain.
Rien, pas même des lochies !
Rien ! rien !
Rien !
Rien qu’un zéro, monstrueusement vaniteux et stérile !
MEKTOUB.
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(in Beaumarchais, journal satirique, littéraire et financier, deuxième année, n° 34, dimanche 29 mai 1881)
Pour certains, l’aventure est si pleine d’imprévu, de visions, d’états de conscience qui ont leur charme plus ou moins violent qu’ils ne savent vraiment plus distinguer en eux de ce qui appartient au rêve ou à la vie.
Le doux Gérard Labrunie, dit de Nerval, fut un touchant, un saisissant exemple du genre.
Celui-ci passa, chevalier du Songe, chevalier errant, ailé, peuplé de clarté, cœur de cristal et cerveau qu’une araignée d’or hantait. Sa vie fut pleine de rêve et de rêve sincère, sans toute la truculence empanachée des cénacles romantiques.
Il fut le bohème magnifique semant en magicien les roses de son âme, vivant de rien ou de tout, humant à pleins poumons la beauté éparse de l’Univers, rêvant à sa vie toutes les délices de son idéal, amant dantesque aussi et surtout : sa Béatrix fut cette Adrienne, petite fille qu’enfant, dans un jeu, il couronne de fleurs et qui, peu à peu, au cours pacifique ou agité de ses jours, devient l’astre étincelant de son ciel moral, l’étoile vers qui il marche en mage troublé, trop enivré parfois. Il fut, à sa poursuite, le poète désorbité, un déséquilibré adorable du divin.
Or, tant que son mélodieux délire ne s’exerça qu’à fixer ses fantaisies en phrases sonores ou limpides, les hommes eurent un sourire charmé et le laissèrent libre. Mais, le jour où sa Muse s’avisa de lui faire promener un homard en laisse dans les jardins du Palais-Royal, les hommes se regardèrent avec des mines d’ahurissement et on l’enferma : Gérard, malgré qu’il en eût l’air, ne voulut jamais comprendre pourquoi.
Ces crises se renouvelèrent et, dit Mme Arvède Barine (1), dans cet état, « il ne lui était plus possible d’empêcher le frère mystique de faire des siennes, il n’en était plus maître. Mais le moi normal était aux aguets pour expliquer les extravagances du moi malade par toutes sortes de raisons ingénieuses. »
Le plus souvent, cependant, ces crises étaient plus esthétiques et Gérard nous en explique certaines avec une fraîcheur d’impression, de sensibilité, un art infinis. C’est du reste, dans l’intervalle de ses crises qu’il produit ses meilleures œuvres : son frère mystique n’est pas toujours mystificateur. Et ne seraient-elles, ces crises, que des étapes violentes d’évolution, des échelons de l’échelle mystique conduisant l’homme de la bête vers l’ange, vers l’artiste ?
L’autre « moi » serait, dans ce cas, l’intercesseur psychique, l’être moral qu’une éducation réfléchie devrait s’aviser de rendre propice : Muse, génie ou démon familiers, etc., personnifications naïves d’une même force qui, selon les individus, fait les poètes, les philosophes ou les fous !
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(1) Névrosés.
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(Joseph Casanova, Les deux « Moi », à propos du roman Force ennemie de J.-A. Nau, in La Chronique des Livres, 25 janvier 1904)
I
C’était au mois de juillet 1888. Assis à la terrasse d’un café du boulevard, nous regardions passer la rue en aspirant, avec des pailles, des boissons fraîches.
Un homme s’approcha de nous, large d’encolure, ses cheveux au vent, des mouches et une barbiche à la Richelieu, tirant en pointe, par le bas, la figure fine, inoubliable, où roulaient des yeux bleus, hallucinés, comme on en voit aux portraits de cire, et qui devenaient effrayants par l’entière découverte des paupières, l’éclat circulaire du blanc autour des prunelles.
« Tiens ! Villiers de l’Isle-Adam ! » s’écrièrent plusieurs voix.
Et une, toute seule, continua :
« Comment ! vous n’êtes donc pas à Rome à faire valoir près de Léon XIII vos droits à la grande-maîtrise de Malte ? Vous ne savez pas que l’Ordre des chevaliers renaît de ses cendres ? Qu’il s’agit de se croiser, encore une fois, pour arracher l’Afrique à l’esclavage ? Vous êtes là, tranquillement, à boire votre absinthe, quand toute la noblesse intrigue pour être rétablie dans ses anciens privilèges ? Nous l’auriez-vous baillé belle, cher confrère ? Auriez-vous oublié la cassette où dorment vos parchemins, au fond de ce manoir breton de Kerhorou, d’où vous nous êtes arrivé, au temps de votre jeunesse, votre poème d’Hermosa sous le bras ? »
Le comte Villiers de l’Isle-Adam passa la main sur le panache de ses cheveux, sur sa moustache historique, et il répondit de cette voix solennelle, basse, qui donnait à ses phrases une couleur de prophétie :
« Pourquoi me parlez-vous de ce dont moi je ne vous parle jamais ? En 1820, le généalogiste Saint-Allais a déclaré, d’après un ne varietur émané de l’Ordre même, que la famille Villiers de l’Isle-Adam était éteinte depuis plusieurs années : c’était là une erreur dont la fausseté a été établie.
L’unique héritier de l’illustre maison du grand-maître, fondateur de l’Ordre de Malte, le descendant en ligne directe, non interrompue, du maréchal Jean de l’Isle-Adam, dont les droits ont été reconnus après trois ans d’enquête irréfragable, en un bref spécial du 14 août 1840, au jugement du Haut Conseil de l’Ordre assemblé à ce sujet, et sanctionné par le grand-maître actuel, est vivant : c’est bien moi, Auguste Villiers de l’Isle-Adam, le penseur qui dissimule sous le voile de la littérature des accents qui semblent venus d’un autre monde et qui obligent les plus sceptiques à tressaillir et à songer.
Parmi ceux de mes papiers de famille que je publierai un de ces jours, dans une histoire qui touche à son terme, vous verrez un reçu, délivré en 1418, à mon aïeul Jean de Villiers de l’Isle-Adam, par les bourgeois de Paris, lorsqu’il se présenta à la porte de Bucy pour chasser les Armagnacs de la ville. Cette pièce unique sera publiée avec les souillures de marc de café qu’un de mes nombreux déménagements lui a fait souffrir. Et je n’aurai point des documents moins extraordinaires à publier sur mon autre ancêtre, Philippe-Auguste de Villiers de l’Isle-Adam, grand-prieur de France, vingt-quatrième grand-maître des chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, qui, avec quinze cents chevaliers et une population d’à peine quatre mille habitants, défendit pendant plus d’un an une île de dix-sept lieues de tour, (alors la porte de l’Europe), contre toute l’armée et les flottes de l’immense invasion musulmane, forte de quatre cent mille hommes, et commandée par l’empereur Soliman II le Magnanime. C’est à l’héroïsme de ce grand-maître et de ses chevaliers que l’on doit l’arrêt brusque de l’invasion. Aussi, après ce siège, l’Isle-Adam reçut-il du Souverain Pontife le titre de Boulevard de la Chrétienté. Charles-Quint lui donna en toute souveraineté les îles de Malte, de Chypre et de Gozzo, pour les habiter, lui et son Ordre. Dans une cérémonie à Rome, l’Isle-Adam fut placé à la droite du Pape et Charles-Quint à la gauche, parce que le chevalier-moine avait répondu à Soliman qui lui proposait la vice-royauté : « Je serais indigne de cet honneur si je l’acceptais. » C’est à dater du règne de ce prince, mon parent, à Malte, que les chevaliers de Rhodes ont pris le nom de chevaliers de Malte. En ce sens, Philippe-Auguste a été le fondateur de l’Ordre de Malte. Sur son tombeau que vous pourriez voir, encore aujourd’hui, dans l’île, on a écrit : « Cy-gist la Vertu victorieuse de la Fortune. » Cet adage rayonne sous notre écusson qui porte un signe unique dans les armoiries de la noblesse européenne, savoir : « d’or, au chef d’azur, chargé du dextrochère d’hermine, se mouvant de senestre, et revêtu d’un fanon du même, brochant sur le tout, qui est de Villiers de l’Isle-Adam, » avec la devise : « Va oultre ! »
Or, regardez-moi bien : moi, Auguste Villiers de l’Isle-Adam, héritier de tous ces titres et de toutes ces gloires, moi, qui ai fait peur aux rois, moi, qui ai eu le pas chez le Pape, sur l’Empereur, je ne possède plus, à l’heure qu’il est, les cinq mille francs nécessaires pour faire viser mes titres dans les chancelleries européennes. Je ne suivrai donc ni Sa Sainteté Léon XIII, ni Mgr le cardinal Lavigerie dans leurs projets de restauration.
Une partie de ma vie, j’ai été importuné par les agences matrimoniales. Elles m’offraient de mon nom le poids d’or que j’aurais voulu ; je leur ai toujours répondu dans les mêmes termes : « Je ne saurais vendre ce qui n’est point à moi. » Et je leur ai cité cette parole du psalmiste : « Dieu fait assez connaître le peu de cas où il tient les richesses de ce monde, par le mérite de ceux auxquels il les a données. » Je suis trop pauvre pour revendiquer mes droits ; ce n’est pas une raison pour abandonner mes devoirs. Toute ma vie, en bon chevalier de Malte, j’ai été croisé. J’ai combattu le musulman la plume à la main, cuirassé d’ironie ; – cette armure est lourde aux épaules, elle vous fait plus effrayant à voir que celle des moines-chevaliers… »
Nous écoutions, émerveillés, crépiter ces fusées romantiques ; et le comte de l’Isle-Adam allait reprendre son plaidoyer, quand cette question l’arrêta :
« Quel musulman avez-vous donc combattu, mon cher confrère ? »
Le grand-croix de Malte roula terriblement ses prunelles de lapis, et répondit :
« Tribulat Bonhomet. »
Il est de toute nécessité d’ouvrir ici une parenthèse, et de rappeler aux lecteurs des Contes cruels, de L’Amour suprême, de L’Ève future, qu’à côté des livres qu’il a écrits, Villiers de l’Isle-Adam a créé un type légendaire qui vivra dans la mémoire des hommes, parce qu’il continue en les complétant l’Homais de Gustave Flaubert, et le Joseph Prud’homme de Monnier. Ce personnage épique, c’est précisément Tribulat Bonhomet.
Un jour, dans le tête-à-tête d’une causerie, Villiers de l’Isle-Adam m’a défini lui-même ce personnage multiforme et satanique :
« Bonhomet, me disait-il, c’est l’ennemi personnel de Dieu, le Tartufe de l’enfer, la haine contre tout ce qui est idée, pureté, beauté, rêve, chimère, contre tout ce qui ne se pèse point, ne se mesure point, contre ce qui n’a ni forme ni figure. Bonhomet, c’est l’ennemi de l’art et de l’âme. »
On voit, de suite, que ce « musulman » est de cette famille d’esprits que les romantiques ont pris pour tête de Turc. La caractéristique du fantoche de Villiers, c’est qu’il incarne cet esprit de négation basse, brutale, qu’engendre dans les cerveaux médiocres une instruction incomplète et uniquement positive. Bonhomet est de tous les temps, mais il est surtout le citoyen de ce dix-neuvième siècle finissant, le détestable enivré de découvertes scientifiques, dont il ne comprend que les applications pratiques et dont l’esprit supérieur lui échappe.
– Bonhomet, c’est le fanatique de rien, celui dont la négation ne tolère pas le doute.
Voilà l’homme contre qui s’est croisé le bon chevalier de Malte, et il avait raison de dire que ses bras ne se sont point lassés de frapper sur le crâne en pointe du mécréant.
« C’est toujours l’infidèle que je combats, disait Villiers avec un éclair de fierté sur le front. Il fait meute contre moi sans m’effrayer. Les règles de l’Ordre de Saint-Jean défendaient aux chevaliers de batailler contre plus de seize ennemis, dans la crainte que le sentiment de leur valeur ne les induisît en orgueil. Moi, je lutte contre le diable Légion, et je ne suis à bout, pour le faire souffrir, ni d’inventions ni de machines. »
Jugez-en, vous autres, qui, avec moins d’exaltation, mais tout autant de tristesse que fit ce romantique, luttez encore pour défendre contre les assauts de l’esprit positif, le tabernacle de l’idéal. Et dites si l’ironie de ce maître railleur était de la poudre mouillée qui ratait à la mine.
Je choisis au hasard dans la série des aventures de Bonhomet, qu’on se contait à dîner, entre bons compagnons, quelques-unes des belles inventions du chevalier de Malte.
Donc, Bonhomet, je l’ai déjà dit, ne peut supporter « l’âme. » C’est pour lui de quoi rendre son déjeuner. Malheureusement, il a épousé une femme qui ne jouit pas de la même bonne santé intellectuelle et qui, elle, est tout justement « atteinte d’âme. » Bonhomet ne se préoccupe pas autrement de cette maladie qui empoisonne également l’existence d’un de ses jeunes cousins. Ce cousin et Mme Bonhomet passent leur temps à s’entretenir de leur affection identique. Ils analysent, les yeux pleins de larmes, les symptômes de leur mal. Bonhomet ne s’en trouble point. Ne tient-il pas, lui, le positif, la maison, la table, le lit commun avec sa compagne ? Cependant, avec les jours, il s’aperçoit qu’il est devenu comme un étranger dans sa propre maison, et il s’effraie.
« Parbleu, se dit-il, j’aurais dû deviner la conclusion pratique de cette aventure. »
Et il va chercher le commissaire de police pour surprendre les amoureux.
On pousse la porte. On les trouve dans la chambre, chacun à une fenêtre. Ils font leur prière en commun, en face de la nuit douce.
À ce spectacle insoutenable, Bonhomet tombe frappé d’apoplexie.
Rassurez-vous. Il ne mourra point. Le voici présentement coiffé d’un bonnet à poil, embusqué dans un buisson. Il chasse à l’affût.
N’a-t-il point entendu dire qu’il y avait des bêtes, – les hermines – qui meurent d’une souillure ? Il ne peut supporter l’idée, lui, Bonhomet, l’homme pratique, qu’il existe encore, en plein dix-neuvième siècle, des animaux si arriérés. Aussi, il s’embusque avec une seringue chargée d’encre, pour souiller quelque hermine au passage.
– Ah ! ah ! la bonne plaisanterie ! Vive Bonhomet, le maculateur d’hermines !
Et étrangleur de cygnes harmonieux.
On affirme que ces beaux oiseaux chantent divinement avant de mourir. Bonhomet veut les entendre. Il se boucle dans un scaphandre. Il se promène au fond des lacs. Il saisit par les pattes les beaux cygnes nageurs et les étrangle, lentement, pour les entendre chanter.
Que pensez-vous de ce symbole ? Et croyez-vous que le comte Villiers de l’Isle-Adam a dû éprouver quelque joie quand il a conté cette histoire à son éditeur ordinaire et qu’il lui a demandé avec son sourire ironique :
« Et celle-là ? comment la trouvez-vous ? »
N’allez point croire d’ailleurs que Bonhomet soit un garçon dépourvu de pitié. Il ne serait donc pas ce qu’il prétend être sur toute chose : un homme moderne, moderne de la dernière heure. Il s’est fait médecin pour soulager la souffrance des hommes. Et voici qu’on lui amène un ouvrier qui a eu la jambe écrasée.
« Je vais la lui couper, dit-il à la femme du blessé. Cela ne servira à rien, cela ne l’empêchera pas de mourir.
– Alors, à quoi bon le martyriser ? répond la pauvre femme, toute en larmes.
– Il faut bien amuser le malade, » répond Bonhomet.
Il est l’homme de ces mots heureux, de ces improvisations hardies. Le voici maintenant général d’armée. La bataille est toute prochaine. Il se tourne vers ses soldats, et les harangue :
« Mes amis, je ne vous répéterai pas les vieilles balançoires dont tous mes prédécesseurs vous ont rebattu les oreilles. Elles ont eu du bon, je ne le conteste pas, mais elles répugnent à des hommes comme vous, qui avez reçu de l’instruction. Je ne vous dirai donc pas que vous combattez pour les foyers et pour les autels. Non… Notre industrie est dans le marasme, nos manufactures chôment, nos commerçants réclament de nouveaux débouchés. Il faut leur en ouvrir… Allez donc vous faire casser la figure… »
La haine de Villiers de l’Isle-Adam ne lâche même point Bonhomet au seuil de l’éternité. Il nous le montre entrant au paradis pour être jugé, arrogant, le chapeau sur la tête.
« On fume ici ? » demande-t-il à St. Pierre.
Le vénérable portier cherche à rappeler ce mécréant à de meilleurs sentiments.
« Voyons, Bonhomet, dit-il, recueillez-vous, vous allez paraître devant le trône de Dieu ?
– Qui ça, Dieu ? demande l’athée.
– Comment ? vous n’avez jamais entendu parler de lui ?
– Peut-être bien, répond Bonhomet avec insouciance. Je n’ai pas la mémoire des noms. »
Puis, se ravisant : « J’ai connu, à Rouen, une famille Boieldieu. Est-ce que la personne dont vous me parlez serait de ses parents ? »
Le dernier acte de ce drame, c’est la confrontation de l’athée et de son Créateur.
« Vous avez eu une vie pleine de lâcheté, de déshonneur, dit à Bonhomet Celui qui voit tout.
– Chut ! » répond l’autre d’un air entendu.
Et il s’efforce de glisser un rouleau de louis dans la main de son juge.
« Mais, pour la première fois, Dieu ne comprend pas, » concluait Villiers de l’Isle-Adam quand il racontait cette histoire. Et il ajoutait avec colère :
« Croyez-vous qu’un bon chevalier de Malte ait besoin de passer la mer et d’aller conquérir en Afrique des âmes de nègres abyssiniens, quand il rencontre à Paris, sur le boulevard, de pareils ennemis de Dieu et de l’Idée ? »
Et comme nous ne répondions pas, persuadés que les lettres auraient fait une perte irréparable si Villiers de l’Isle-Adam avait renoncé à combattre les faux musulmans pour aller évangéliser les vrais en pays marocain, le grand-croix de Malte nous considéra un instant de son regard ironique, puis, après avoir savamment mouillé son absinthe, il prononça, en guise de péroraison :
« Je répondrai pourtant à la bulle papale par un manifeste nécessaire. Ce sera la publication toute prochaine d’Axel, drame en cinq mondes, religieux, tragique, occulte, passionnel, astral, auquel je travaille depuis dix années. Vous y verrez la promenade à travers toute existence, toute apparence, toute pensée, du héros accompli de corps et d’âme, en qui j’ai mis toutes mes complaisances. Et je veux que telle soit la conclusion qui s’impose à ceux qui sortiront de cette lecture :
« Illusion pour illusion, nous gardons celle de Dieu, qui seule donne à ses éternels éblouis la lumière et la paix. »
II
« Illusion pour illusion, je garde celle de Dieu ! »
Il y a une année à peine, je terminais par cette phrase, recueillie sur la bouche désormais close de notre ami Villiers de l’Isle-Adam, un portrait pittoresque du dernier commandeur de Malte.
Le bruit avait couru dans la chrétienté que le pape se proposait de relever le vieil Ordre chevaleresque : c’était la conversation des cafés et des parlotes dont Villiers était le roi. Je voulus avoir le cœur net de l’aventure, et un matin j’allai surprendre notre ami à son petit lever. L’écrivain habitait, tout près du boulevard Clichy, un appartement sans air et sans lumière, où son rêve étouffait en trois pièces presque nues ; la plus grande était aux trois quarts remplie par un large piano d’acajou à queue qui laissait bien peu de place pour la table de travail.
J’étais venu frapper dès l’aurore à la porte de Villiers, car il demeurait dans cette triste maison juste le temps de prendre un peu de repos, après ses interminables veillées de noctambule, arrêté sous un réverbère, à deux heures du matin, en hiver, par le vent et la neige, pour discourir sur une épithète ou sur une erreur de ponctuation.
Et, comme j’y comptais bien, je trouvai le camarade au lit. Il enfila en hâte « cette robe de chambre à fleurs éteintes » et ces « si commodes pantoufles » qu’il a célébrées lui-même dans Catalina. Ces deux objets de toilette, son grand piano « aux sons purs » et « quelques livres de métaphysique allemande, » étaient les seules épaves que Villiers eût sauvées de tous les naufrages. Plutôt que de s’en dessaisir, il aurait payé de son sang les exigences de Shylock.
Quand nous fûmes assis en face l’un de l’autre, lui sur son tabouret de piano, moi à la place de l’hôte, dans le grand fauteuil, et que je lui eus exposé le motif de ma visite matinale, il me considéra avec inquiétude.
C’est un métier qui a son charme, je vous assure, que d’inviter les gens à vous parler d’eux-mêmes quand on les a tout d’abord avertis qu’on est tout un public à les écouter. La façon dont le « visité » se tire de cette aventure difficile en apprend souvent bien plus long à un visiteur un peu perspicace sur le caractère et la nature de son modèle, que des renseignements donnés avec toute la bonne foi du monde. Il y a, en ces occasions, une façon de ne se montrer ni humble ni fanfaron, qui sent son honnête homme ; il y en a mille de découvrir sottement le défaut de sa cuirasse et de laisser percer son ridicule.
L’excellent Villiers ne chercha point à dissimuler son émotion. Encore qu’il fût singulièrement mystificateur, ironique, et qu’il soit bien difficile de savoir si ce fut par gageure ou par naïveté qu’il vint un jour réclamer à Napoléon III le trône de Grèce, il est sûr qu’il souffrait de voir ses chimères tournées en ridicule par des badauds irrévérencieux.
« Quoi ! me dit-il, vous voulez que je vous parle de Malte ? comme cela, à neuf heures du matin ? »
Et il attachait au parquet des regards consternés, fixes, d’enfant, qui, par de mauvais subterfuges, veut échapper à son pédagogue.
Tout le tempérament de l’homme est dans cette exclamation et dans cet embarras. Villiers n’a jamais été le maître ni de son esprit ni de son âme. Comme l’autre, le philosophe, comme tous les inspirés qui se sont assis sur les trépieds pour rendre des oracles, il était la proie d’un démon familier qui l’envahissait à certaines heures, le transfigurait, l’enlevait au-dessus de soi-même, puis sortait de lui, le laissait vide.
Ceux qui ont connu Villiers dans l’intimité des conversations, accoudé sur la table, savent bien à quoi je fais allusion. On suivait dans l’œil bleu de notre ami ces départs et ces retours de la pensée. Quand l’esprit abandonnait Villiers, le regard se voilait, se ternissait comme s’il eût traversé, pour venir jusqu’au vôtre, l’épaisseur d’un carreau dépoli. Puis, subitement, se rallumait la flamme. Alors tout le visage s’animait. La tête s’inclinait sur l’épaule, les pointes fines des moustaches, des moustaches à la Richelieu, des moustaches de chat, tremblaient au-dessus du sourire ; un tic de la main et du cou rejetait perpétuellement sur l’oreille les cheveux longs qui grisonnaient.
Tels, pendant des années, aux tables de gens de lettres, sur les divans de rédaction, aux terrasses des brasseries et des cafés de nuit, on a vu Villiers, correct, ironique, discourant.
Dès qu’il entrait, le cercle se formait pour l’entendre, car c’était un causeur extraordinaire. Daudet a fait dire quelque part à son Numa Roumestan : «Quand je ne parle pas, je ne pense pas. » Villiers, bien que né en Bretagne, répétait volontiers cet aphorisme. En romantique convaincu, il croyait à la vertu secrète des mots pour éveiller la pensée. La parole le grisait comme du Champagne, et ses idées ne se clarifiaient que dans cette ivresse.
Elle était décuplée chez lui par un état maladif d’anémie cérébrale causée par des privations de toutes sortes, par l’épuisement de la misère. Dans cette faiblesse, un petit verre de « fine » suffisait à délier sa langue. À partir de minuit, Villiers pouvait monologuer pendant des heures, parlant comme dans un rêve, contant des histoires terrifiantes, ténébreuses, jusqu’à ce que sa pensée, se dégageant des brumes, revêtit tout d’un coup une forme parfaite.
Guy de Maupassant m’a conté qu’un jour il s’était trouvé réuni à une même table avec l’auteur de L’Ève future, MM. de Brazza, Molier et Charles Franconi.
Dès le poisson, Villiers, très lancé, commença de discourir. L’explorateur ouvrait des yeux énormes ; les deux hommes de cheval s’en allèrent stupéfaits des propos de cet homme de lettres. Ils crurent qu’on les avait fait dîner avec un fou. Je ne me consolerai jamais d’avoir manqué ce dîner-là, en souvenir d’une autre réunion d’honnêtes gens où Villiers prit également la parole, et, subitement, perdant pied, se mit, pendant un bon quart d’heure, à monologuer en hébreu qu’il entendait seul.
Vous avez lu plus haut l’aventure comique de ces papiers de famille – plus anciens et aussi authentiques que ceux des Montmorency – que Villiers de l’Isle-Adam avait malencontreusement éclaboussés de café.
Cette tache noire de café qui souillait ses titres de noblesse, Villiers l’avait aussi dans l’esprit. C’est ce qui l’a empêché, malgré des dons de génie, de dépasser le public des lettrés pour obtenir l’admiration de tous.
Ce défaut de clarté apparaît surtout quand on compare l’œuvre de Villiers à celle de Flaubert.
Je connais peu d’esprits qui me semblent plus cousins que ceux-là. Nés de la même génération, enivrés l’un et l’autre de romantisme, ils tenaient de la nature des qualités et des défauts analogues. Leur culte des lettres était le même, intolérant, exclusif, presque religieux. Leur philosophie était identique : la défiance du savoir humain, l’ironie pour ceux qui croient à son absolu. Et, l’un et l’autre, ils avaient la passion de l’observation exacte avec le goût contradictoire de la légende.
Mais, dans la lutte pour saisir l’idée, pour l’étreindre, pour l’enfermer dans le moule du mot, pour la lier, comme un anneau dans une chaîne, aux pensées qui la précèdent et qui la suivent, Flaubert a été le maître ouvrier, parce qu’il a été le plus laborieux. Pendant des mois, pendant des années, il avait eu, lui, le courage de la retraite, de la méditation solitaire.
Villiers s’est perdu dans la foule. Quelque native difficulté qu’il éprouvât, quand il était seul avec sa pensée, à la prendre corps à corps, une meilleure discipline de travail aurait dompté sa fougue capricante. Il avait à son service une des imaginations les plus fougueuses qu’un homme ait jamais possédées ; c’était proprement un dragon ailé toujours prêt à partir pour le pays de chimère, impatient du joug bas du sens commun, superbe dans les envolées, vite fourbu quand on l’asservissait aux besognes longues, régulières, laborieuses. Villiers ne s’est jamais sérieusement efforcé d’atteler cette chimère à la charrue. Il aimait mieux se laisser emporter par elle, éperdu, à moitié fou, au pays du fantastique.
Et c’est vraiment là qu’il a régné en roi – c’est là qu’il s’est taillé sa province, un domaine dont on ne le dépossédera pas. C’est là qu’il se réfugiait de toutes les tristesses de sa vie manquée, de tous ses rêves de gloire, d’amour et de chevalerie.
Lorsque, assis à son piano, il jouait de souvenir les opéras de Wagner qu’il avait été entendre à Bayreuth, son visage s’illuminait. Il s’arrêtait avec extase au seuil de ce monde fantasmagorique et chevaleresque ; il jouissait de l’enivrement du vague de la langue musicale qui enveloppe la pensée comme d’un nuage, sans l’obliger au contour précis. À ces minutes, on sentait bien que le décor de sa triste chambre était envolé, qu’une fée y était attendue qui allait donner enfin au poète meurtri la forme radieuse du cygne.
C’est la Mort qui est venue ouvrir cette porte, rendre à l’âme captive la liberté du vol. Les amis qui entouraient Villiers de l’Isle-Adam à cette minute ont dit qu’il l’avait bénie, pour ce que, après tant d’angoisses et de luttes, elle lui apportait le repos.
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(Hugues Le Roux, Portraits de Cire, Paris : Lecène, Oudin et Cie, 1891)
Je crois bien qu’il y a des ombres qui ne sont les ombres de rien. Je crois aussi que l’on peut voir dans les glaces des reflets qui ne sont les reflets de rien. Pourquoi l’ombre et le reflet n’existeraient-ils pas par eux-mêmes ? parce que les mots dont on les désigne impliquent qu’ils n’ont pas de personnalité première et sont seulement des images d’êtres ou de choses ? c’est un raisonnement médiocre. Les mots peuvent se tromper. De même qu’il y a des personnes mal nommées, des lâches qui s’appellent Achille, des catins qui s’appellent Marie, il y a peut-être des objets qui ont d’incomplètes ou même d’absurdes représentations verbales. Les vocabulaires ne sont pas infaillibles.
D’ailleurs, remarquez-le, si, pour l’expression de toutes les substances et de toutes les qualités, de tout ce qui existe, nous devions nous en rapporter uniquement aux syllabes écrites ou parlées, qu’arriverait-il de notre raison le jour où quelque académicien, élu souverain universel du monde, et un peu troublé par cette exaltation soudaine, s’aviserait de déclarer que, jusqu’à la première minute de son omnipotence, les langages humains s’étaient radicalement trompés, justement parce qu’ils semblaient suivre une loi, et que, désormais, le parfait hasard serait la seule correspondance logique entre le sens et le son proféré par la voix ou figuré par l’écriture ; puis, ayant découpé un à un tous les mots du dictionnaire, d’une part, et, de l’autre, toutes les définitions que le dictionnaire en donne, ayant mis ceux-là dans un sac, celles-ci dans un autre sac, et faisant tirer comme au sort par la personne la plus innocente de la société, – soit un vaudevilliste absolument ignorant des lexiques et des syntaxes, d’un sac un mot, de l’autre, une définition, décréterait incontestables les nouvelles associations de l’idée et du terme ? Sans doute, nous ne laisserions pas, d’abord, d’être un peu inquiets, comme des gens qui changent d’appartement meublé ; mais nous ne tarderions guère à nous installer fort commodément en notre nouveau garni.
Admettons même que, par quelque rencontre antithétique de la loterie, les éternelles choses, les éternelles pensées, les éternels sentiments fussent dorénavant exprimés par des vocables qui, naguère, en exprimaient le contraire précisément, cela ne changerait rien du tout au train coutumier de la réalité, ni de nos rêveries, ni de nos passions. Si « indigestion » signifiait « bon appétit », nous n’en serions pas moins affamés de pain, de viande, et des diverses choses que l’on sert à l’heure du déjeuner ou du dîner. Nous rêverions encore si à « Idéal » s’était substitué : « Ordure ! » et c’est avec une infinie tendresse que, tombant à genoux devant la seule qui nous sera chère à jamais, nous lui dirions : « Je te hais ! » Il ne faut donc pas attacher une trop grande importance aux mots eux-mêmes.
Je vous l’ai déjà dit, il y a des ombres de néant, des reflets de non-être. Je le crois du moins. Et je vous conterai à ce propos deux histoires, qui sont assez singulières, puis une troisième histoire, plus étrange encore.
Une fois que je me promenais, la nuit, le long d’un fleuve d’acier très sombre, sans déchirure de noyade d’étoiles entre les hauts peupliers pareils à des poteaux noirs, je vis sur l’eau un géant étendu avec une couronne de pierreries légères, comme s’il lui était tombé au front la fusée d’une fête foraine. Tout de suite, j’eus peur. Je suis très enclin à avoir peur ; c’est parce que ma mère, quand j’étais petit, me couchait dans une chambre sans lumière ; je m’éveillais au milieu des ténèbres, glacé de sueur, en une épouvante, de quoi ? du jour peut-être. De sorte que j’eus grand-peur. Mais je me raisonnai, comme on dit.
« Voyons, pensai-je, il est impossible qu’un géant couronné de pierreries soit couché sur l’eau, de Bougival à l’île de Croissy. Il y a, ici, une espèce de mirage, ou bien c’est le reflet, dans l’eau, de quelque tourelle de villa, avec celui des lampes de la table où l’on prend le café. »
Très méticuleux, comme je le suis, je regardai derrière moi, à ma gauche, à ma droite… Je ne découvris rien qui fût une réelle ressemblance du géant étendu sur la Seine. D’ailleurs, il s’était évanoui. Il avait été là, cependant. J’ai souvent pensé à ce vaste corps sombre, le front lumineux, – espèce d’énorme et mystérieux macchabée.
L’autre histoire date d’un voyage que je fis en Bretagne, avec Villiers de l’Isle-Adam. Nous étions partis ensemble pour aller rendre visite à un parent qu’il avait dans une bourgade marine : un curé, que Villiers appelait l’oncle Victor. L’oncle nous reçut très cordialement dans son presbytère, masure très vaste près de la petite église. Il fut convenu que je coucherais dans une chambre au premier, où il n’y avait qu’un lit, une chaise et un petit miroir de bonne, acheté à quelque foire, sur la cheminée de bois peint de jaspures de marbre.
Il faut que je le dise : j’avais, ce soir-là, l’esprit assez disposé aux terreurs de la merveille, parce que Villiers, au dessert, m’avait raconté l’aventure d’un chat en ce même presbytère, précisément.
Comme Villiers, après un jour de chasse, rentrait dans la grande cuisine, il vit, parmi le crépuscule, le petit chat maigre du curé, sans poils, tout petit, si maigre, un chat très vieux, très désolé, un squelette de chat, assis sur son derrière, sous la haute cheminée sombre, devant le noir et le rouge de deux tisons en croix.
Et Villiers était entré lentement, sans faire de bruit. Et le chat, le triste chat, était seul, ou du moins se croyait seul devant la croix des tristes tisons. De sorte que, renonçant à la discrétion muette dont, pour on ne sait quelle raison, depuis tant d’âges, les animaux font preuve devant les hommes, le chat lamentable ouvrit sa petite gueule, et bâilla, et bâilla encore, et dit :
« Ah ! que je m’ennuie ! »
Mais, tout à coup, ayant aperçu Villiers, il s’était échappé, comme honteux d’être surpris en flagrant délit de parole.
Je songeais encore, presque ironique, pas tout à fait, à cette aventure, lorsque j’entrai dans ma chambre, au premier étage du presbytère.
En levant le bougeoir, je vis le lit, je vis la chaise, et, dans le petit miroir, sur la cheminée, je vis un chat maigre, pelé, si pauvre !
« Bon ! me dis-je, pour me rassurer (car, je le répète, personne, plus que moi, n’est enclin à la peur), c’est le chat dont Villiers m’a parlé. Bien sûr, il ne va pas dire : « Ah ! que je m’ennuie ! » d’abord parce que les chats ne parlent point, et puis parce que ce ne serait pas poli devant un hôte. Il doit être sur quelque meuble, et je vois son reflet dans la glace. »
Mais il n’y avait pas d’autre meuble que le lit et la chaise. Même, ayant regardé, cherché, fureté partout, je ne découvris aucun chat. Pourtant, dans la glace, il y en avait un. Je me plaçai devant le miroir. Le reflet de mon corps cachait la bête, mais, dès que je m’écartais, soit à droite, soit à gauche, je voyais le reflet du chat – du chat qui n’existait point ! J’étais vraiment fort malade d’épouvante. Mais comme je ne m’acharne jamais à l’explication des mystères et que je préfère m’y soumettre, en frissonnant, j’allai vers le lit, et, l’ayant atteint, soufflai la bougie, me couchai très vite.
Plus d’une fois, avant le sommeil, il me sembla voir, dans le miroir de bonne, plus haut que la cheminée de bois marbré, l’étincellement d’une agate ouverte. J’ai eu depuis des insomnies en songeant à cette image de chat, sans chat.
Mais il faut que je me hâte de vous conter la troisième histoire. Vous serez bien obligés de reconnaître, l’ayant lue, que, souvent, l’extraordinaire se produit pour le seul plaisir d’être extraordinaire.
Nous voici bien loin de la Bretagne, pays que hantent les légendes. J’avais manqué, un après-minuit, le train pour Chatou ; je dus passer la nuit à l’hôtel Terminus.
À peine couché entre le téléphone et le cadre où sont peinturées les conditions, aller et retour, d’un voyage à Londres, je vis une forme assise dans le fauteuil tout près du lit ; – une forme à la fois anguleuse et vague, l’air d’un spectre sous les longs plis d’un voile blême. Tremblant d’ailleurs, – à cause de ma peur accoutumée, – mais fort expert en les choses appelées surnaturelles, je n’hésitai pas à deviner que c’était un revenant ; à coup sûr, si la forme se fût levée, j’aurais entendu un bruit de ferrailles tramées. Elle ne se leva pas.
Alarmé, mais poli :
« Qui êtes-vous ? demandai-je.
– Un revenant, » dit la forme.
Je l’aurais juré !
Je repris : « Sans nul doute, vous êtes le spectre de quelque pauvre homme qui fut assassiné dans cette chambre. Loin de moi la pensée de désapprouver que vous reveniez ici en l’espoir de tourmenter votre assassin demeuré, peut-être, impuni. Mais je vous ferai remarquer que j’exerce, au Journal, les fonctions de poète lyrique et de critique dramatique, lesquelles, d’ordinaire, s’allient mal avec celle d’escarpe ; je ne suis donc pas votre meurtrier ; et vous voudrez bien reconnaître que, résolu à payer ma nuitée, j’ai le droit de dormir paisiblement, sans fantôme, en cette chambre. »
La Forme dit : « Vous m’étonnez ! Quoi ! vous pensez que je fus naguère un assassiné, ici ? Point du tout. Jamais on ne commit de crime, dans la maison où vous voici voyageur et où me voici spectre. Mais j’exerce ma profession. Il y a, ainsi que dans le monde réel, des fonctions spéciales dans le monde surnaturel. Je suis Revenant, de même qu’on est employé au ministère ou troisième rôle au Théâtre de la République. Je n’ai pas du tout besoin d’avoir été victime, pour être vengeur ! je tire les draps d’infiniment de gens qui ne furent pour rien dans aucun linceul. À bien voir les choses, je ne Reviens pas, —– je viens. Je suis un mort qui n’a jamais vécu, et, – puisque nous sommes près de la gare Saint-Lazare, – un retour qui ne fut jamais un aller. Cela ne m’empêche pas d’être formidable et d’agiter des bruits sinistres que vous prendrez tout à l’heure pour l’ébranlement du train d’Asnières, revenant, lui ! C’est notre différence. Oui, monsieur, il y a des apparitions de vivants jamais apparus ; des Hamlet père qu’on n’empoisonna point ; des Banquo morts qui ne furent point des Banquo vivants. La providentielle loi dont vous ne savez rien nous emploie à l’épouvante des criminels ; mais, quand il n’y a pas de criminels, nous nous montrons comme s’il y en avait ; tels les sergents de ville se promènent déjà dans les quartiers où il n’y a pas encore d’attaques nocturnes. Cependant, si ma présence vous gène, je consentirai volontiers à aller exercer mon métier de Revenant dans l’appartement voisin. »
J’en fus d’accord, avec empressement : le revenant s’évanouit, et je dormis fort bien. Mais mon réveil garda la certitude que, terrible, charmant, farce même, le Mystère n’a pas besoin de Cause.
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(Catulle Mendès, in Le Journal, 27 juillet 1897)
Par Saint-Georges de Bouhélier, je n’essaierai pas de dire ici le merveilleux causeur que fut Villiers de l’Isle-Adam, ni comment, en une soirée, il faisait à son entourage l’aumône de soixante-quinze sujets de romans, drames ou féeries.
Non, non ! Ce que je veux simplement rappeler en passant, c’est qu’avec sa voix de fantôme, son masque d’alchimiste, et ses mains blafardes, l’auteur d’Axel fut, à ses moments perdus, un délicieux mystificateur.
Pour amuser ses amis, stupéfier les droguistes, et se procurer les joies incomparables du rire intérieur, le bon Villiers montait d’admirables bateaux dont il se faisait à la fois l’armateur, le subrécargue et le timonier, – bâtiments fantasmagoriques qu’il conduisait d’une main sûre à travers les écueils de la plus haute fantaisie et les aimables archipels du cauchemar.
Il propageait à son gré l’inquiétude et le mystère ; les âmes les mieux amarrées, il les faisait faseyer et tergiverser sous le vent folâtre de l’ahurissement.
Les pianos alcooliques des cabarets, il les emplissait de voix falotes et de chuchotantes chauves-souris. D’un mot, il transformait le café le plus resplendissant en une ténébreuse caverne de brigands.
Lu par lui, le fait divers le plus anodin devenait une chose terrible. Il avait une façon de dire : « Le Président de la République a visité l’institution des jeunes sourds-muets, » qui véritablement faisait frissonner les plus résolus.
Bref, il mettait au service de la fumisterie son indéfectible génie, et, quand il lui plaisait d’être loufoque – il l’était d’une manière toute shakespearienne.
Il entreprit, un soir, d’éberluer un honorable vieux magistrat de province.
« Monsieur, lui dit-il, vous connaissez, sans doute, un charmant pays qu’on appelle Bécon-les-Bruyères… C’est à deux kilomètres environ de cette riante localité que m’est advenue l’aventure suivante, – aventure piquante s’il en fut, monsieur, – et qui ne saurait être tue.
Chargé de mon petit bagage de colporteur, je regagnais Bécon, certain vendredi, et, tout en mâchonnant une chique de bétel, je songeais, vous l’avez deviné, à la fille de l’aubergiste, lorsque j’aperçus trois individus qui s’agitaient véhémentement à main gauche.
Deux de ces hommes paraissaient associés, car ils tapaient avec un ensemble touchant sur le troisième.
Lorsqu’ils furent las de le houspiller, ils s’emparèrent de sa personne et le tirent disparaître – de la façon la plus simple, du reste :
Ils le jetèrent dans un puits.
Après quoi, ils s’éloignèrent tranquillement.
Au bout d’un petit temps – cinq ou dix minutes, un quart d’heure, peut-être, – je m’approchai du puits, et, à mon vif étonnement, je constatai que le gaillard qu’on y avait précipité n’était pas mort.
Alors, je me penchai sur l’orifice, et, après avoir toussé trois ou quatre fois :
« Hé ! l’ami ! fis-je, ne craignez rien, c’est moi qui suis l’envoyé de la Providence ! Vos bourreaux sont partis… parlez ! Qu’y a-t-il pour votre service ?
– À boire ! répondit l’homme. À boire ! à boire ! à boire ! »
Les assassins avaient laissé dans l’herbe la corde et le seau. Qu’auriez-vous fait, monsieur, à ma place ?
« J’aurais essayé de sauver ce pauvre diable, répondit le magistrat.
– Eh bien ! moi, riposta Villiers en baissant la voix, je fis pré-ci-sé-ment le contraire ! Après avoir caché la corde et le seau, je repris le chemin de ma demeure ; – car vous avouerez, monsieur, que, même dans les circonstances les plus graves, il n’est pas permis de se moquer ainsi du monde ! Quand on est con-for-table-ment installé au fond d’un puits, – on ne demande pas à boire ! »
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(George Auriol, in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, n° 1790, 31 janvier 1901)
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