Lichtenberg, quoique professeur de physique, avait parfois des doutes sur la vérité des résultats obtenus par les méthodes expérimentales, vantées peut-être d’une manière un peu trop exclusive par ceux qui cultivent les sciences d’observations. Ce qui lui inspirait surtout de la méfiance, c’est la difficulté, et, dans quelques cas, la presque impossibilité de fixer la limite entre le monde organique et le monde inorganique, et le danger que court l’expérimentateur d’appliquer à l’un de ces mondes des méthodes qui ne sont destinées qu’à explorer l’autre. L’erreur qui résulterait inévitablement d’une semblable confusion serait d’autant plus fâcheuse que la confiance serait plus grande dans les résultats obtenus par la voie de l’expérience. Lichtenberg ne pouvait, en particulier, se défendre de son scepticisme à l’égard de notre théorie de la terre, et de la décomposition chimique des corps. Son sentiment, pour ne pas dire son opinion, à ce sujet, fut confirmé et renforcé, à ce qu’il dit, par un rêve qu’il raconte comme suit.
Un rêve.
Il me semblait que je planais bien au-dessus de la terre, en présence d’un vieillard entouré d’un mystérieux éclat, et dont l’aspect me remplissait d’une profonde vénération. Toutes les fois que je levais les yeux vers lui, j’étais pénétré d’un sentiment inexprimable de respect et de confiance, et j’allais me prosterner devant lui , lorsqu’il m’adressa la parole avec une voix pleine de douceur : « Tu aimes, dit-il, tu aimes à étudier la nature ; voici quelque chose qui pourra servir ta curiosité. » En disant ces mots, il me donna une petite boule d’un bleu verdâtre, qu’il tenait entre le pouce et l’index. Elle me parut avoir environ un pouce de diamètre. « Prends ce minéral, continua le vieillard, analyse-le, et fais-moi connaître le résultat de tes recherches. Tu trouveras là, derrière toi, tout ce qu’il faut pour cette opération. Je te laisse maintenant, mais tu me reverras bientôt. » En me retournant, je fus surpris de voir une belle salle munie de toute sorte d’appareils pour les opérations chimiques, et où je trouvai facilement tout ce qui m’était nécessaire. Je me mis alors à examiner la boule avec attention, je la regardai de tous les côtés, je la tâtai, je la portai à mon nez ; j’enlevai ensuite, avec un linge propre, la poussière, et une sorte de dépôt presque imperceptible qui était à la surface ; puis, après l’avoir chauffée, je la frottai contre ma manche pour savoir si elle devenait électrique ; je l’éprouvai par l’acier, le verre et l’aimant ; enfin, je recherchai sa pesanteur spécifique, que je trouvai, si je ne me trompe, entre 4 et 5. Le résultat de toutes les opérations fut de me convaincre que ce petit minéral n’avait rien de particulier, et ne valait pas grand-chose. Je me souvins même fort bien d’avoir acheté dans mon enfance de semblables boules à la foire de Francfort, où on en avait trois pour un sol.
Je procédai néanmoins à l’analyse chimique, mais sans en obtenir rien de remarquable. Je trouvai un peu d’argile, un peu de chaux, une proportion beaucoup plus forte de silice, une petite quantité de fer, du sel commun, et un faible résidu d’une matière inconnue, qui avait certaines propriétés particulières, et d’autres communes à la plupart des corps. Ce qui me prouva d’ailleurs que mon opération avait été parfaitement bien conduite, c’est que l’addition totale des quantités obtenues me donna juste cent parties.
Je venais d’achever mon calcul, lorsque le vieillard parut devant moi. Il me prit des mains mon papier, et le lut avec un léger sourire , puis, se tournant vers moi avec une expression grave mais pleine d’une céleste bienveillance, il me dit : « Sais-tu bien, mortel, ce que tu viens de soumettre à ton analyse ? » – Le ton de ses paroles, et tout son aspect, trahirent soudain sa céleste nature. Je m’écriai, en me prosternant devant lui : « Non, être immortel, je ne le sais point. » Car je n’osais plus en appeler à mon chiffon de papier.
Le génie. « Sache donc, que ce n’était rien moins que le globe terrestre en miniature.
Moi. Le globe terrestre ? – Grand Dieu ! et l’Océan, où est-il donc avec tous ses habitants ?
Le génie. Il est là-bas dans la serviette ; tu as tout emporté en essuyant la boule.
Moi. Et l’atmosphère, et toute la magnificence de la terre ferme ?
Le génie. L’atmosphère ? elle sera restée sans doute dans l’eau distillée de cette tasse. Que parles-tu de la magnificence de la terre ferme ? Ce n’est là qu’une poussière impalpable. J’en aperçois quelques traces sur la manche de ton habit.
Moi. Mais je n’ai trouvé aucun vestige de tout l’or et l’argent qui jouent un si grand rôle dans le monde terrestre.
Le génie. C’est vraiment dommage ; mais je vois bien qu’il faut que je vienne à ton aide. Sache donc que, d’un seul coup de ton briquet, tu as emporté toute la Suisse, la Savoie et un grand morceau de la Sicile ; et, de plus, bouleversé en Afrique plus de mille lieues carrées de pays, depuis la Méditerranée jusqu’au cap de Bonne-Espérance. En essayant de rayer la boule par le verre, tu as détaché toute la chaîne des Cordillères, et le petit fragment qui t’a sauté dans l’œil était le Chimborasso. »
Je compris, et je gardai le silence ; mais j’aurais donné neuf-dixièmes du temps que j’ai encore à vivre pour ravoir cette terre en miniature, détruite par mon analyse chimique. En demander une autre, avec le sentiment d’avoir si peu su profiter de la première, c’est à quoi je ne pus me résoudre ; mais une nouvelle demande, pensai-je, ne sera peut-être pas rejetée. « Ô être immortel ! m’écriai-je, qui que tu sois, je sais que tu peux m’accorder ma prière. Donne à un grain de millet les dimensions du globe terrestre, et permets-moi d’en explorer les montagnes et la superposition des couches jusqu’au germe, pour étudier les révolutions. – À quoi bon ? répondit le génie. N’as-tu pas déjà ce que tu demandes, dans la planète que tu habites. Examine à ton aise. Mais, ni sur ce grain de poussière, ni sur aucun autre de la création, tu ne parviendras, avant ta transmutation, à soulever le rideau au-delà duquel ton regard voudrait pénétrer. Tiens, prends cette bourse, analyse ce qu’elle contient, et fais-moi connaître le résultat. » Puis il ajouta en s’éloignant, et avec un sourire légèrement moqueur : « Tu m’entends bien mon fils, analyse chimiquement le contenu de cette bourse. Mon absence, cette fois-ci, sera plus longue. » – Ma joie fut grande d’avoir de nouveau quelque chose à analyser, car maintenant, pensai-je en moi-même, j’aurai soin de me tenir sur mes gardes. Si je vois briller quelque chose dans la bourse, ce sera assurément le soleil, ou une étoile fixe. J’ouvris enfin l’enveloppe mystérieuse, et je fus assez sot de n’y trouver qu’un livre d’une apparence toute ordinaire. Les caractères, et la langue dans laquelle il était écrit, me parurent entièrement inconnus. La seule chose que je pus lire sur la feuille du titre n’était qu’une répétition des paroles du génie. « Analyse ceci, mon fils, mais chimiquement, et fais-moi connaître le résultat. » J’avoue que je me trouvai fort embarrassé au milieu de mon riche laboratoire. « Quoi ! m’écriai-je, analyser chimiquement le contenu d’un livre ? Mais ce contenu, c’est le sens du livre, et que me donnera l’analyse, si ce n’est des haillons et un peu d’encre ? » – Je réfléchis quelques instants, puis une lueur subite éclaira mon esprit, et en même temps je sentis mon front se couvrir de rougeur. « Oui, m’écriai-je à haute voix, je comprends, je comprends maintenant. Être immortel, pardonne-moi ! je comprends le reproche que tu m’adresses d’une manière si douce, et je remercie le ciel de ce que je puis le comprendre ! » – J’éprouvais une émotion inexprimable, et je m’éveillai.
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(« Mélanges, » in Bibliothèque universelle des sciences, belles-lettres et arts, tome XLIII, 1830)
La Bête du Gévaudan a vu sa descendance se continuer avec la Bête d’Orléans, qui devait, à son tour, laisser de la postérité. On la trouve dans un placard-image, imprimé à Chartres, en 1811, chez la veuve Deshayes. C’est toujours l’apparition d’un monstre, mais d’un monstre ne décimant pas les populations et s’acharnant seulement sur les cadavres.
DÉTAIL D’UN ÉVÉNEMENT
EXTRAORDINAIRE
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Le 7 avril 1810, un orage affreux se manifesta depuis Boulogne jusque sur le rivage du Portée. La force des vagues de la mer jeta sur les sables un animal dont la nature était de vivre sur la terre comme dans l’eau. Cet animal amphibie vint dans le village du Portée, où, cherchant à se cacher, il entra dans la cabane d’un pêcheur qu’il remplit d’effroi. Alors plusieurs pêcheurs, voisins du premier, vinrent à son secours, et entourèrent de loin sa cabane, en poussant des cris épouvantables.
Ces cris effrayèrent l’animal, qui sortit avec impétuosité et s’élança dans une avenue, pour se rendre dans une garenne profonde, où il se cacha. Attiré par l’odeur des corps morts enterrés, il se rendit dans le cimetière, où il exerça ses ravages.
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COMPLAINTE À CE SUJET
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Près de Boulogne, dans le Portée,
Le 7 avril, on vit la bête,
Qui sur les sables étant jetée,
Par une terrible tempête,
Étant d’une énorme grosseur,
Il dévora plusieurs pêcheurs.
L’animal fuit, mais en chemin,
Entra dans une chaumière,
Une famille y trouva soudain,
Quatre enfants, aussi la mère ;
Ses ravages il exerça,
Et la famille dévora.
Par les cris que chacun poussait,
On vient, et de suite on entoure
La cabane qu’il habitait,
S’écriant : Que Dieu nous secoure ;
Tout le monde lui fait quartier,
Et se sauve sans plus tarder.
Étant morte d’accouchement,
Une femme étant enterrée,
La nuit, la mère et son enfant,
Par le monstre fut dévorée,
Au même instant il déterra
Le corps d’un homme gisant là.
C’était la nuit du samedi,
Le Dimanche on vint à la messe ;
Tout le monde fut bien surpris,
Voyant ces cadavres en pièces :
Chacun pleurant sur leur destin
Soupçonna le monstre marin.
On fit grande procession
Pour renterrer tous ces cadavres,
Et le maire de ce canton
La nuit y fit placer des braves,
Aguerris et très bien armés,
Dans le cimetière pour veiller.
Envers une heure du matin,
Le monstre revint à la charge :
Sitôt qu’on l’aperçut, soudain
Sur lui on fit une décharge ;
Atteint de plusieurs balles au corps,
Le monstre amphibie tomba mort.
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(J.-M. Garnier, Histoire de l’imagerie populaire et des cartes à jouer à Chartres, suivie de recherches sur le commerce du colportage des Complainte, Canards et Chansons des rues, Chartres : Imprimerie de Garnier, 1869 ; tiré à 624 exemplaires)
La grand’route traversait tantôt des prairies non fauchées, tantôt des champs en friches, tantôt des bois de sapins remplis de senteurs et d’obscurités. Un homme cheminait dans le soir, robuste – plus tout à fait jeune. Il portait la veste, le petit calot et les bottes à longues tiges des soldats. Point d’armes. Tout ce qu’il avait sur lui paraissait être figé dans la boue, la poussière et la saleté. Pipe refroidie aux dents, il enfonçait ses mains dans ses poches évasées, déchirées aux coutures, à la manière d’un homme qui a été tenu longtemps dans l’esclavage, et qui, maintenant, se laisse aller aux douceurs de la liberté.
Son visage était bruni, couvert de barbe, hirsute. Sa paix intérieure semblait avoir été bannie pour toujours, brutalement. Il regardait à terre, droit devant lui, tout en maîtrisant le sol de ses pas allongés et réguliers. Déjà son ombre le précédait, six fois plus longue que lui. Le soleil se couchait. Les premières chauves-souris se montraient silencieusement. La campagne se taisait. Des traînées de brume se déposaient dans les creux. Les nuages se massaient, immobiles, se faisaient épais et gris. Déjà le voyageur reconnaissait les environs : le village ne devait plus être loin. C’est alors qu’il aperçut un homme assis sur une borne kilométrique. Cet homme le regardait venir.
Il remarqua d’abord sa large casquette de voyage, d’une forme bizarre, sous laquelle le visage disparaissait presque entièrement : un visage très petit, complètement rabougri de vieillesse, brun comme une racine, un visage qui se tournait lentement à mesure qu’il approchait, le suivant d’un regard fixe. Lorsque le voyageur fut tout près, il crut sentir que le regard de ces petits yeux lui plongeait dans la nuque.
Lorsqu’ils se croisèrent, l’homme assis toucha le bord de sa casquette d’un geste mesuré, avec une sorte de solennité presque moqueuse. Le soldat répondit à son salut, en homme du monde. Sa première impression avait été que l’homme était si vieux qu’il pourrait difficilement se lever sans aide de la borne sur laquelle il siégeait. Sa seconde impression, que cet homme était un colosse, et qu’il portait sur ses épaules un visage mal assorti à son corps, une figure étrange et beaucoup trop petite.
Lorsqu’il eut marché durant quelques minutes, le soldat entendit tout à coup des pas rapides, extrêmement légers qui se rapprochaient de lui. Avant qu’il ait pu se retourner, l’étranger de la borne était à son côté et se mettait à son pas, comme si c’eût été chose toute naturelle.
En vérité, cet homme dépassait le soldat de toute une tête, et pourtant son visage ridé n’était pas plus grand qu’une main. Il était droit comme un cierge. Sa tenue était irréprochable. Ses épaules aussi larges que celles d’un boxeur. Sa casquette de voyage, lorsqu’on la regardait ainsi de côté, avait une visière, qui avançait et dépassait le nez de beaucoup. Il avait les mains dans les poches, et ne portait aucun bagage. Son habillement avait quelque chose d’élégant et même d’apprêté. Mais le crépuscule avait estompé déjà toutes les apparences, et le soldat ne put rien distinguer de bien précis.
Après un instant de silence, l’étranger se mit à parler d’une voix faible, sourde. Il demanda :
« Camarade, tu as fait un long voyage ? Est-ce que tu retournes chez toi, maintenant ?
– C’est le cas de le dire, » répondit le soldat, et il lui parut ridicule que quelqu’un pût ignorer encore qu’on revenait de la guerre.
Un peu troublé, il tira sur sa pipe qui ne contenait plus de tabac, et souhaita, à part lui, que le colosse disproportionné voulût bien lui épargner sa compagnie. Mais ce dernier semblait être bavard. À entendre sa voix douce et pour ainsi dire minutieuse, on ne l’eût pas cru. Il posa une nouvelle question :
« Est-ce que des choses agréables t’attendent, chez toi ?
– Jusqu’à ce jour, répondit le soldat, je n’ai eu pour patrie que les tranchées et les abris. Quand même tout serait chez moi bien maussade, cette patrie-là me semblerait encore un paradis en regard de l’autre. Mais, ajouta-t-il avec flamme, c’est bien loin d’être maussade, chez moi ! Il y a là ma femme, qui ne veut plus vivre que pour me rendre heureux, et ma petite fille de douze ans, qui danse comme une elfe ! Nous en ferons une grande danseuse. »
Ils marchèrent un certain temps encore dans l’obscurité grandissante, et le soldat se surprit lui-même à commencer d’avoir peur : lui qui avait cependant vécu des années entières dans l’intimité de la mort ! Car son compagnon avait une tête qui ne lui appartenait pas, et cette tête regardait fixement, droit devant elle, et sa voix était chantante, flatteuse, hypocrite. Que pouvait-il faire là sur cette route perdue, cet homme qui avait certainement vu le monde entier ?
Et soudainement le soldat sentit que l’étranger lui posait le bras sur les épaules ; c’était un bras lourd et chaud ; et il l’entendit qui disait :
« Je voudrais savoir, camarade, quelle est la chose, là-bas, dont vous aviez le plus peur, la chose qui vous a paru pire que tout ?
– Je n’en sais rien » fit le soldat, grincheux. Puis, sans s’en rendre compte, il se mit à y songer, trouva une réponse, et dit :
« C’était la souffrance !
– La souffrance ? » répéta l’étranger surpris, si surpris que son bras pesa sur les épaules de l’autre.
« La souffrance et la peur qu’on en avait, dit le soldat.
– En es-tu bien sûr ? demanda l’étranger à voix basse.
– Si tu avais été là… » commença le soldat, mais l’autre l’interrompit avec quelque impatience :
« J’étais là. Mais dis-moi, quelle est la seconde chose qui vous a paru être pire que tout ?
– Nous n’avions absolument pas peur, » répliqua le soldat, éludant la réponse. Mais à nouveau, il se sentit comme obligé d’y songer, et il finit par dire :
« Le chagrin, et la peur qu’on en avait. Si, je te l’assure, c’était cela. »
L’étranger souleva son bras qui pesait toujours sur les épaules du soldat ; il parut secouer la tête, puis il se mit à rire tout seul, sur un ton très bas, doux et monotone.
« Le sais-tu mieux que moi ? » demanda le soldat irrité, mais il ne reçut pas de réponse. L’autre questionna une fois encore :
« Et la troisième chose ? »
Cette fois, le soldat pensa que sa patience était à bout et qu’il ne satisferait pas cette abusive curiosité. Il répliqua avec humeur :
« La troisième chose, c’était la peine, la quatrième, l’esclavage, la cinquième, la soif, puisque tu veux tellement de précisions ! Mais si tu préfères intervertir l’ordre, cela m’est tout à fait égal ; tout cela se valait. »
Le questionneur attendit alors un certain temps, et ce fut un temps de silence, durant lequel ils marchèrent à pas égal à travers le crépuscule qui devenait la nuit. À la fin, l’étranger demanda de sa voix éteinte où perçait une impatience certaine, et comme une volonté d’inquisition :
« Et la mort ?
– La mort, répéta le soldat. Bah ! » et il haussa les épaules.
« On dit, continua l’étranger, que vous la méprisiez.
– Et à juste titre, fit le soldat.
– Ainsi, tu es de ceux qui la considèrent comme un être de douceur et d’amour, un consolateur, une libératrice ? Non ? Tu es peut-être de ceux qui la tiennent pour une nullité dès qu’il s’agit de leur honneur ou de leur déshonneur ?
– Mais non, fit le soldat, nous ne comprenons rien à cela, nous autres.
– Et cependant, vous la méprisiez ? insista l’autre, durement.
– Oui, dit le soldat. Elle a été trop longtemps à nos côtés, dans la boue. Comment la respecter encore ? »
L’étranger laissa entendre un petit sifflement.
« Ainsi, demanda-t-il ironiquement, vous étiez ce qu’on appelle braves ?
– On le dit, » fit le soldat, pris au dépourvu, et il ne trouva rien de mieux à répondre.
Il y eut alors, encore une fois, un instant de silence. La lune s’était montrée ; en croissant mince, elle n’éclairait pas. Encore un petit bois, et c’était le village. Combien le village valait mieux que toutes ces conversations !
« Ainsi, demanda l’étranger d’une voix à peine perceptible, mais qui tremblait d’émotion, aucun de vous ne savait combien son pouvoir est effrayant ?
– Que diable, qu’a-t-il donc de si effrayant, ce pouvoir ? répliqua le soldat en colère. Ce pouvoir que nous lui avons vu prendre là-bas, c’était de nous qu’elle le tenait. Elle le recevait de nos mains comme un maréchal reçoit son bâton des mains de l’empereur. Un jour, il a fallu qu’elle le rende…
– Ce n’est pas vrai, fit l’étranger, la voix rauque. De temps en temps, elle vous arrache ce pouvoir des mains. Pas une fois, depuis que la terre existe, vous n’avez pu le lui refuser.
– Bon, bon, je n’en sais rien, » murmura le soldat, qui apercevait son village et était saisi d’une grande joie paisible.
« Ici, vois-tu, c’est mon village. Reconnais-tu là-bas ce large tilleul ? Il est plus noir que la nuit. Demain, nous ferons une fête sous ce tilleul, en l’honneur de mon retour. Nous danserons, nous boirons, et nous oublierons la mort. »
Ils passèrent sous le tilleul. À ce moment, il sembla au soldat, qui marchait un peu devant, que l’étranger levait ses deux bras et s’élançait, saisissait une des branches inférieures de l’arbre à la façon d’un acrobate. Quand il se retourna, son compagnon avait disparu. Il le chercha des yeux, stupéfait, dans l’ombre du tilleul, mais son regard ne parvint pas à percer l’obscurité du feuillage ; il n’entendait pas un bruit. Alors il ressentit quelque chose de plus que de l’étonnement ; une certaine angoisse le saisit à l’idée de l’étrange compagnon de route qu’il avait eu, et de la disparition. Puis, il alla vers sa maison, la retrouva, et s’élança dans la joie du revoir qui fut si grande qu’elle ressemblait à une peine.
La nuit s’écoula, et la matinée suivante. Vers midi, on commença dans tout le village à préparer la fête. Il y eut de la bière, des pâtisseries, chacun mit ses plus beaux habits, et on suspendit pour la soirée des flambeaux, des lampions. À peu de distance, les hommes se réunissaient pour un concours de tir, et des détonations joyeuses se firent entendre. Sur la place du village, sous le grand tilleul, on dansait.
On dansait : les hommes, les femmes et les enfants dansaient tous, – surtout les enfants, – et, par instants, un couple de vieillards se mêlait à la danse. Il faisait lourd, le soleil s’inclinait vers le soir, quelques nuages s’accumulaient, compacts. La musique jouait sans trêve, et tous dansaient à en perdre haleine. Et il y avait là une petite fille qui pouvait bien avoir douze ans et qui se faisait remarquer par sa grâce et sa gentillesse. En son petit visage rond, on ne lisait pas encore de destin, et c’est pourquoi ce petit visage était si beau, si gai. Elle avait des cheveux blonds, couleur de paille, un petit nez court, et lorsqu’elle riait, on voyait un petit trou entre deux dents. Ses genoux étaient plus larges que ses mollets, et tout cet inachèvement de l’être était suave…
Mais l’étranger était tapi dans le tilleul, assis sur une branche, et il fermait les yeux. Puis, il se laissa tomber. Aucun choix, aucune nécessité ne le guida dans sa chute. Il tomba lourdement, durement, et ce fut justement sur la petite fille. Il la jeta à terre, puis se mit à sautiller au-dessus de la fragile créature, qui ne bougeait plus. Son manteau s’envolait, sa casquette de voyage s’en allait en arrière. Il était tel que le peuple s’est toujours représenté la Mort : un squelette nu, et qui ne se cachait pas. Tous les assistants reculaient épouvantés, formaient un cercle autour de cette Mort et de sa victime. Le squelette tourna vers eux, à la ronde, son visage osseux, dont les dents simulaient un rire affreux, et il cria :
« Direz-vous encore que la Mort n’est pas effrayante ? »
Tous étaient figés dans l’horreur, incapables de remuer même une main.
« En est-il encore un parmi vous, ricanait le monstre, encore un seul pour dire que la Mort n’est pas terrible ? »
Et dans le silence général, sa voix éclata, épouvantable :
« Est-il encore parmi vous un poète pour célébrer la Mort ? Est-il encore un soldat parmi vous pour la mépriser ? »
Mais personne ne lui répondit.
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(Martin Beheim-Schwarzbach, in Revue d’Allemagne et des pays de langue allemande, n°40, 1er février 1931)
Le Périple
DE LA LITTÉRATURE ET DE L’ART
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L’Art de mourir.
Nous ne voulons point parler de l’Ars Moriendi (Tractatus succinctus ac valde utilis de arte et scienta perfecte vivendi beneque moriendi, variis historiis ac orationibus illustratus), que Pierre Maréchal imprimait à Lyon au XVe siècle, et qu’il ne faut pas confondre avec l’Ars memorandi per figuras Evangelistarum, quoique la mort ne soit pour certains, et pour la plupart des religions, que l’art de se souvenir et la table des matières de la vie.
Il s’agit d’un plus beau livre, l’Imitation de la mort, de Rachilde, qui vient à point pour ceux que l’Imitation de Jésus-Christ ne paraît plus qu’un tome d’une bibliothèque bleue par trop céleste.
La mode est aux acrobates qui « imitent la mort » : cercle de la mort et autres courbes fermées dont se joue la locomotion moderne et que Dante, le pauvre ! n’a parcourues – sept fois, il est vrai – qu’à pied. Mais ces acrobates ne font guère mieux : ils tournent autour : la mort, pourtant, n’est pas un pot.
Il viendra un temps universel, qui existe déjà de toute éternité pour plusieurs, où il sera normal de se couper un doigt, ou le sexe, ou la tête, et cela repoussera parfaitement bien. Tous les animaux que l’être humain traite, pour ce pouvoir qu’ils ont, d’inférieurs, le font.
L’antiseptie est une bonne plaisanterie et un joujou de consolation des malsains, et la pourriture, cette forme de l’amour, n’est que la mère de la très pure vermine renaissante.
Aucun bourgeois n’a pensé que, propriétaire du sol, de par la loi, usque ad cælum, il avait le droit d’établir, aussi bien que le tout-à-l’égout, le TOUT-AU-CIEL.
Le mot génie a été assez galvaudé pour qu’il soit du moins courtois de ne le point sortir, précisément quand il s’impose. Aucun des maîtres du fantastique scientifique n’aurait imaginé ce lavage de la vaisselle au fond de l’azur-dépotoir : « Un tourbillon de jeunes filles nues qui, debout et empressées, s’agitaient autour du jet des assiettes sales, comme des abeilles autour des fleurs. Plus loin, elles se renvoyaient l’une à l’autre les assiettes propres pour les empiler dans les classeurs et les numéroteurs, ayant l’aspect de jeunes déesses jouant aux disques. »
Et l’un d’elles dit, cambrant les reins : « N’est-ce pas, mon petit, que les femmes en bas sont des cruches incapables d’allumer du feu et de laver la vaisselle ? Il faut venir au ciel, vois-tu, pour savoir faire l’amour. »
Nous ne décrirons point le « caoutchouc humanisé » devenu peu à peu vivant, ni le dernier ennemi de l’ordre futur, dans le pire cul-de-basse-fosse du ciel, un ulcère lumineux au milieu de son crâne, proférant la formule abolie : Ite, missa est.
C’est bien cette mort-là, son Imitation, mort véritable, telle que les savants commencent à l’entrevoir : celle qui est la même que la vie, celle qui est aussi nécessaire au bruit de la vie que le silence entre les battements du balancier.
On l’entend, une fois, ce silence, quand le cœur du moulin s’arrête ; puis un gazouillis d’amour jeune reprend… parce qu’il y eu un cadavre.
Ainsi encore, la fille du louvetier, partie dans la nuit vers un loup, mort crucifié, voit face à face le vrai loup, l’amant ravisseur, et c’est pourquoi elle ne revient pas.
Mais il y a surtout la morte qui revient, et celle de qui le récit de voyage posthume est mieux qu’une imitation de la mort : la jeune femme morte en couches, rappelée par le cri désespéré de l’amant, réveillée dans les plis de ses rideaux : « Je bouillonnais là-dedans comme un oiseau dont les pattes sont cassées et qui conserve la liberté de ses ailes. »
Elle vit toujours, elle peut savoir qu’elle demeure chez l’aimé, en lui, qu’elle habite « sa prison de chair. »
La morte est un trésor plus portatif…
En même temps, elle tâtonne dans ces prodigieuses « ténèbres claires » de l’éternité, « probablement derrière l’heure. » Ce paysage est effroyable.
Dans le temps humain, seul est resté le petit enfant mâle, qui n’est pas né : « Il a des oreilles à peine ourlées, comme en porcelaine, il a tout d’un petit Jésus de cire voilé d’un crête rose, et il serre ses petits poings sur sa face. Il est terrifié par la laideur intérieure de sa mère ! » Or, dans l’éternité, l’âme en peine, enfin, « a vu l’heure !… à une montre qui n’a qu’une aiguille sur minuit ! »
Ne serait-ce pas, cette aiguille, la Force vivante qui s’érige, à jamais joyeuse, et qui empêche que la mort ne remeure ?
Il n’y avait qu’un esprit inextinguiblement vivant qui pût écrire sur ce qu’on croit le vide.
On se fera assez bien une idée du livre en perçant un doigt jusqu’à l’os avec une pointe barbelée trempée dans du sang putréfié, en fendant le doigt ensuite, tout à loisir – trois heures suffisent – avec un rasoir, tout en dégustant quelque poison, en rafraîchissant la plaie dans un grouillis de vermine, et enfin en vaquant, après, tranquillement, à ses affaires.
Cette vitalité normale n’appartient pas à tous.
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(Alfred Jarry, in La Plume, 1903)
RECHERCHES EXPÉRIMENTALES
de MM. BOUVARD ET PÉCUCHET
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« Il est très difficile de faire la vivisection, même psychologique, sur un vivant. »
(ALFRED BINET, Portrait psychologique de M. Paul Hervieu)
On dit couramment que l’enfance est l’âge de l’imagination ; c’est là une de ces propositions banales que chacun adopte et répète machinalement, sans trop de souci de la vérité ou de l’erreur qu’elle renferme. La nouvelle psychologie expérimentale ou, comme on dit aujourd’hui, la néopsychologie, ne se satisfait pas à si bon marché ; il lui faut des preuves, et des preuves de fait. Nous avons donc entrepris de vérifier scientifiquement cette assertion et de rechercher avec précision si réellement l’enfant est un être imaginatif : c’est l’exposé de ces patientes investigations que nous soumettons au lecteur dans les pages qui vont suivre.
En psychologie, selon la remarque excellente de notre maître M. Binet, il est nécessaire de donner à une question sa forme expérimentale, avant d’aborder l’expérimentation. Il ne suffit pas d’avoir fait choix d’un titre d’étude pour se mettre au travail. On ne tient son programme que lorsqu’on sait exactement ce qu’on cherche, lorsqu’on peut formuler en termes précis la question qu’on veut, par l’expérimentation, poser à la nature, lorsque enfin on a trouvé le méthode, le procédé, la technique qui sont capables de nous donner, avec un minimum d’erreurs, la solution cherchée. Rien de tout cela n’est jugé facile par ceux qui ont l’habitude de la recherche, et l’on peut même dire que cette partie purement préparatoire de mise au point présente souvent, en tant qu’efforts à dépenser et difficultés à vaincre, la moitié du travail total.
Il s’agissait donc d’abord de trouver un test aussi simple que possible, et, après de longues réflexions, nous nous sommes arrêtés au dispositif suivant. Je prends une grosse lampe à pétrole, du type dit Duplex, essentiellement composée d’un réservoir hémisphérique de verre, monté sur pied de cuivre, que je transforme en instrument de laboratoire, par la substitution, à la mèche commune et vulgaire d’une autre plus précise, graduée en centimètres ; l’idée est simple, l’avantage certain et la modification peu compliquée : encore fallait-il y songer. L’allumage est aisé, un mécanisme ingénieux permettant de soulever le verre et sa monture sans avoir besoin d’ôter celui-ci, et d’autre part, l’extinction peut se faire automatiquement, par simple abaissement d’un levier. Le modèle est facile à se procurer dans le commerce ; il existe (je crois) chez tous les quincailliers. Donc, j’allume la lampe. Naturellement, le verre chauffe, et si j’en approche le doigt d’un enfant, il le retire vivement. La lampe éteinte, je recommence l’expérience, en priant le sujet de me décrire son impression. Il n’est pas malaisé de se rendre compte, s’il persiste à éprouver une sensation de brûlure, qu’il est influencé par l’imagination, plus qu’il n’observe froidement la réalité.
Le lecteur voit de lui-même que si l’opération a été menée sur des enfants de tout âge, il sera possible non seulement de vérifier l’assertion empirique dont nous avons à nous occuper, mais encore d’aller beaucoup plus loin, et notamment d’établir jusqu’à quel moment précis il y a prédominance des images sur les perceptions, à quel moment l’équilibre s’établit, à quel moment enfin l’avantage passe aux perceptions. Supposons de plus que les enfants soumis à l’enquête soient aussi nombreux que possible, nous aurons en main des moyennes très exactes, et si les recherches sont conduites parallèlement en France, en Amérique, en Angleterre, en Allemagne, etc., en chaque saison, nous pourrons en outre déterminer avec une rigueur suffisante l’influence du climat, de la race, du lieu, de l’époque, etc., sur le phénomène dont il s’agit. À mon instigation, l’on s’est mis à l’œuvre un peu partout. Bien entendu, jusqu’à ce que l’enquête soit terminée, on n’aura que des résultats partiels, fragmentaires, provisoires. Si nous publions aujourd’hui les nôtres, c’est en premier lieu afin de prendre date, et aussi pour fournir un modèle à ceux qui s’engagent à notre suite dans l’étude de ces délicats problèmes.
*
Pour les raisons de méthode que nous avons indiquées, nous débutâmes par de tout jeunes enfants, de 20 mois à 2 ans. L’embarras n’était pas de trouver des sujets ; nous avons rencontré le plus libéral accueil dans les crèches du XIVe arrondissement, où nous pûmes examiner à loisir 248 enfants.
Nous avions soin de les avertir que c’est une expérience, qu’ils peuvent répondre sans frayeur et sincèrement. Néanmoins, plus de la moitié (137) pleurent sans répondre ; 53 se contentent de rire ; le reste, composé des plus âgés (23 mois et 2 ans), disent : « A bûle ! » (Cela brûle).
À la contre-épreuve, les chiffres sont un peu différents :
71 pleurent ;
152 ont un gazouillement guttural très particulier, mais sans retirer le doigt ; ils jouent au contraire avec le verre.
25 disent : « A bûle pas, » d’une voix chantante, et avec un accent de triomphe qui est bien curieux.
Il est évident que, dans ces 2 derniers cas (177 réponses), qui forment les 71,37 % des réponses totales, il n’y a plus trace d’appréhension. Cela me semble péremptoire et décisif. Pour les premiers, leur cas n’est pas sans m’embarrasser : comprennent-ils parfaitement ce que l’on attend d’eux ? Je n’ose me prononcer, et je préfère ne pas faire état pour le moment des déclarations de ces sujets.
Ces premiers résultats étaient encourageants ; nous les obtînmes en 1897. Distraits par d’autres travaux (nos études sur les méthodes de travail des hommes de génie contemporains), nous reprîmes cette enquête, après une longue interruption, l’hiver dernier, du 23 octobre au 12 décembre, sur des enfants de 6 à 9 ans, gracieusement mis à notre disposition par les Directeurs des écoles communales. L’épreuve a porté sur 197 enfants et a été, à ce qu’il nous semble, parfaitement concluante.
Nous nous rendions, mon collaborateur et moi, à l’École communale après la classe du soir, vers 4 heures et demie, et nous étions introduits dans le bureau du Directeur, devant lequel je m’asseyais, le coude gauche appuyé sur la table et la tête dans ma main ; le dévoué M. Pécuchet se tenait à quelque distance, sténographiait les réponses, attentif aux nuances qui auraient pu m’échapper. Aucun témoin n’assiste à l’expérience ; nous sommes seuls dans la salle, mon collaborateur et moi. Les enfants attendent, réunis dans un arrière-cabinet auquel je tourne le dos, sous la surveillance de l’instituteur-adjoint ; on les entend rire et causer ; ils entrent l’un après l’autre, et, après l’expérience, ressortent par une autre porte ; j’insiste sur ce fait, ils ne peuvent pas se concerter, éclairer leurs camarades sur ce qui s’est passé.
Remarque très importante, il faut éviter que l’enfant réponde sous l’empire de la timidité ; c’est pourquoi, sitôt qu’il arrive devant moi, je lui pose quelques questions banales pour le mettre à son aise, et ne le soumets à l’épreuve que lorsque je le vois parfaitement naturel. Cela allonge un peu la séance, je ne me le dissimule pas, mais on ne saurait procéder avec trop de soin, et la perte de temps (apparente) est largement compensée par le bénéfice.
J’approche moi-même son doigt du verre de lampe, mais sans exercer de contrainte, sans favoriser ou gêner le moins du monde ses mouvements de rétraction. Je prends des précautions minutieuses contre la suggestibilité du patient : pour éviter toute influence que je pourrais exercer sur lui à mon insu par les crispations involontaires de ma main guidant la sienne, mes doigts sont emprisonnés dans un gros gant de bure grossière, du genre des mitaines que portent en hiver les cochers de nos voitures publiques, et dont la rigidité du tissu est propre à faire obstacle à la transmission des mouvements délicats ; d’autre part, je m’abstiens de le regarder, même à la dérobée, et je tâche de m’abstraire dans la solution d’un petit problème, comme de compter mentalement les lettres qui composent son nom, et d’en diviser la somme par le chiffre variable des syllabes de ce nom.
Je lui demande d’abord en montrant la lampe : « Qu’est-ce que c’est que ça ? » Réponses : « Une lampe. – Une lampe. – Une lampe, pardi ! » etc. L’un d’eux, le petit André Go…x, sans me répondre, se prit à rire et persista, malgré ma question renouvelée. Nous aurons à chercher la signification de ce rire.
« Qu’est-ce que tu sens ? » Telle est la question que je pose, après avoir établi le contact entre le doigt du sujet et le verre chaud. (Tous, sans exception, retirèrent vivement la main, avec une grimace.) Les réponses furent assez uniformes et se ramenèrent à ces deux types : « Ça brûle ! » ou « C’est chaud ; » 85 fois l’une, 91 fois l’autre ; le petit espiègle seul ne dit rien et sourit encore.
J’insiste là-dessus que les enfants ne savent pas de quoi il s’agit : ils savent seulement que je vais faire une expérience. Je signale aussi que je les ai tous mensurés selon les rites de l’anthropométrie, diamètre antéropostérieur et transversal, hauteur crânienne, diamètre frontal, bizygomatique, biauriculaire et bigonial, taille, tour de poitrine à la hauteur du mamelon, longueur des bras, et force au dynamomètre. Ces diverses mesures m’ont fourni peu de renseignements utiles ; la signification de ces chiffres est encore très obscure.
Mais voici la seconde partie de l’épreuve. J’éteins la lampe hors de la vue de l’enfant (notons), et je recommence comme précédemment. Chose curieuse, tous répondirent : «C’est chaud. » J’étais assez perplexe, déconcerté par cette unanimité ; en y réfléchissant, je m’aperçus que j’avais négligé de changer le verre. Je compris ma faute et j’envoyai acheter un second verre. Je note en passant qu’il vaut mieux, pour la simplicité de l’expérience, n’avoir qu’une seule lampe, mais il est bon d’être muni de deux verres. L’épreuve cette fois effectuée dans de bonnes conditions, voici comment se répartissent les réponses :
1° « C’est chaud. » (108 fois) ;
2° « C’est chaud, mais moins qu’avant » (86 fois) ;
3° Rien, comme réponse (1 fois) ;
4° Deux seulement disent nettement : « C’est froid. »
Ces résultats sont extrêmement intéressants. Ils mettent d’abord en évidence, de façon objective et indubitable, le fait de l’imagination. En effet, 195 enfants sur 197, soit 98,9%, sont influencés par la première expérience, et l’on peut dire que la sensation de brûlure antérieure leur dicte leur conduite et leur réponse dans le second cas. Voilà donc un point solidement établi : les enfants sont gouvernés par l’imagination. (Je sais qu’on pourra me chicaner sur l’emploi de ce mot gouvernés qui semblera excessif ; je m’en sers cependant, et je demande crédit pour cette licence, car je tiens en réserve d’autres expériences qui prouvent victorieusement que c’est bien le vocable qui convient ; ces expériences seront publiées l’année prochaine, à leur tour et à leur rang, après le compte-rendu de mes recherches sur le sexe de la voix et le rapport de l’intelligence scolaire avec la couleur des cheveux. L’enquête à laquelle je me suis livré sur ce dernier point m’a valu 3647 réponses, portant sur 7853 sujets. On comprend que le dépouillement et le classement de matériaux aussi nombreux exigent du temps ; c’est un très gros travail, mais qui m’apporte des surprises et semble devoir me conduire à des constatations dont les instituteurs pourront tirer un sérieux avantage.)
Cette parenthèse fermée, je reviens à nos interprétation. On a vu que deux élèves seulement (1,01%) ont répondu juste la seconde fois. Ils ne se connaissent pas, fréquentent deux écoles différentes et n’habitent même pas le même quartier. L’un, le petit Alfred, vient d’avoir 7 ans ; l’autre, Ernest (familièrement dénommé Nénesse), est âgé de 8 ans et 7 mois. Les instituteurs respectifs de ces deux enfants m’ont fourni des indications très suggestives qui éclairent d’un jour singulier la psychologue de nos jeunes sujets. Le père du premier, âgé de 37 ans, tient une échoppe de savetier dans la rue de la Butte-aux-Cailles ; c’est un homme probe, rangé, allant rarement au cabaret ; peu intelligent, il est veuf, sa femme étant morte de fièvre typhoïde voici deux ans ; il n’a que ce fils et songe à se remarier. Quant à l’enfant, il est noté à son école comme un bon élève, assez discipliné ; il n’a jamais de querelles avec ses camarades ; il est droitier, sauf pour jouer aux billes ; petit, sournois, des yeux ternes. L’autre offre un vivant contraste : grand, mince, un peu dégingandé, le regard audacieux ; volontiers querelleur, il est nonobstant l’un des meilleurs élèves de sa classe (Ier en calcul et en orthographe, 7e en style, 3e en géographie) ; il est turbulent et réfléchi, a peu d’imagination ; sans doute que l’imagination chez lui se satisfait dans l’ordre moteur ; je pose le point d’interrogation sans y répondre pour l’instant. Son père (29 ans) est balayeur municipal ; il a épousé très jeune sa mère, plus âgée que lui de 6 ans (35 ans), originaire d’un petit village des Cévennes, laquelle est blanchisseuse.
J’ai établi un classement des autres réponses selon, l’âge, la taille, la forme générale de la tête et l’intelligence scolaire (au dire de l’instituteur) des répondants. Les 2 premières de ces caractéristiques fournissent des indications peu concluantes et même contradictoires. Sans doute le nombre des sujets étudiés est trop limité pour permettre des évaluations dont le hasard soit exclu.
Voici les tableaux en ce qui concerne les 2 autres ; ils se passent de commentaires.
1° FORME GÉNÉRALE DE LA TÊTE (dolichocéphales, brachycépliales).
Remarque importante. Les enfants sont loin d’avoir toute leur croissance. Il est néanmoins permis d’espérer que tous resteront fidèles au type de formation crânienne auquel ils ressortissent au moment de l’expérience : je pose en fait que le passage de la brachycéphalie à la dolichocéphalie, ou inversement, chez un même individu, est un phénomène tout à fait rare, et, s’il se produit, une infime exception dont nous pouvons ne pas tenir compte. Du reste, les innombrables mesures concordantes relevées jusqu’à ce jour par les anthropologistes, autorisent notre subsomption et lui confèrent un haut degré de vraisemblance.
2° INTELLIGENCE SCOLAIRE (au dire de l’instituteur).
Il aurait été plus rigoureusement scientifique de tenir compte ici des diverses facultés : calcul, français, récitation, etc. La division tripartite à laquelle, après quelques hésitations, nous nous sommes ralliés (intelligence petite, moyenne, grande) a l’avantage de nous offrir un regard d’ensemble, einen Überblick, selon la suggestive expression allemande, et nous préserve des inconvénients du morcellement. – J’ai eu soin de contrôler par les renseignements du carnet de classe et du registre des punitions les appréciations du maître, ne me faisant pas faute de les corroborer au besoin par l’avis du Directeur lui-même.
Je n’ai pas besoin d’appeler l’attention sur l’importance de ces chiffres ; ils parlent d’eux-mêmes. Notons une coïncidence au moins bizarre : les réponses fournies par les enfants à intelligences scolaires qualifiées petite et moyenne sont exprimées par des nombres dont les chiffres significatifs affectent la disposition en miroir, c’est-à-dire qu’ils sont identiques et disposés symétriquement (16-61). N’est-ce pas singulier ? Je relève cette rencontre étrange, sans vouloir tirer aucune conséquence.
Quant à celui qui s’est refusé obstinément à répondre, j’ai vainement essayé de trouver une explication. Impossible d’interpréter son rire ; il est orphelin, recueilli par une cousine éloignée de son père ; son hérédité est mal connue. Les rapports de son instituteur me le représentent comme une nature enjouée et malicieuse ; il aime à jouer des tours à ses petits camarades, dont il est néanmoins très goûté, quoique taquin, à cause de son entrain.
On ne saurait s’entourer de trop de précautions, et il vaut mieux, chaque fois que la chose est possible, employer cumulativement plusieurs méthodes indépendantes. Lorsque ces voies diverses conduisent à un même point, la concordance observée est un très fort argument en faveur de la thèse. J’ai donc complété mon enquête par une vérification graphologique. M’étant fait remettre de l’écriture de chacun des sujets, j’ai soumis ces spécimens à l’examen des graphologues les plus réputés, sans du reste leur laisser deviner la nature de mon plan. Pour abréger, je ne donnerai pas ici l’ensemble des réponses qui me sont parvenues ; je compte les utiliser plus tard comme documents justificatifs de mes Recherches sur l’importance pédologique de la graphologie. Je me borne à transcrire le résultat global de ma consultation. La proportion des erreurs commises par mes correspondants varie de 63 à 78% de leurs réponses totales ; les plus fréquentes ont porté sur le sexe et sur l’intelligence ; les réponses relatives à l’âge ont donné des résultats plus satisfaisants, les erreurs étant de 39% seulement.
Voici, à titre de suggestion, les renseignements que m’envoient, au sujet du petit André Go…x, deux maîtres éminents de la science de l’écriture :
1° « Homme, sûr ; 42 ou 43 ans ; l’écriture appuyée et gauche révèle une timidité passionnée ; mais ce timide a un grand bon sens (notons) et des dispositions mélancoliques. Sens esthétique très fin. Persévérance. Caprices et inégalités dans le vouloir ; peu cultivé. »
2° « Enfant ; se devine à la forme gauche des lettres ; écriture appuyée, d’où je conclus à une nature passionnée. Malingre, sournois, nature triste (direction descendante des lignes). Ambitieux ; bon sens au-dessus de son âge. »
*
Que conclure de ces longues recherches ? Tenons-nous à la formule que nous avons énoncée précédemment. Bien entendu, elle est toute provisoire. Comme toujours, la réserve et la prudence s’imposent. « Il est difficile de faire la vivisection, même psychologique, sur un vivant, » observe ingénieusement M. Binet, avec sa netteté et sa simplicité habituelles ; gardons devant les yeux cette forte parole de notre judicieux maître. Défions-nous des vues précipitées et aventureuses. Si nous nous cantonnons dans les faits sans chercher à les dépasser, si nous nous bornons à dire que l’imagination joue un rôle chez l’enfant, nous n’avançons rien dont nous n’ayons la preuve irrécusable, et nous sommes inattaquables ; n’allons pas plus loin aujourd’hui, si nous voulons que la psychologie expérimentale reste fidèle à son titre et à son but. À cette condition seulement, il sera possible de constituer sur des assises inébranlables la pédologie. On l’oublie quelquefois en Amérique ; nos confrères transatlantiques, dont nous n’entendons pas déprécier les travaux, accumulent à coups de questionnaires les faits et les observations, mais sans toujours prendre soin de les passer au crible d’une critique suffisante ; ils sont soucieux plutôt de la quantité que de la qualité des matériaux recueillis. C’est l’inconvénient de n’avoir qu’une méthode unique. La méthode des questionnaires est excellente pour fournir des documents abondants, je ne fais pas difficulté de le proclamer ; mais, reçus de toutes mains, et le plus souvent d’inconnus dont on discerne mal la capacité critique et les dons d’observateurs, on n’est pas assuré de leur qualité. Il importe donc tout au moins de contrôler et de corriger cette méthode par l’usage cumulatif d’autres procédés, car le nombre sans la qualité n’est qu’un mirage. Beaucoup d’esprits sérieux commencent à s’en rendre compte.
Ce dont il faut blâmer les Américains, ce n’est pas tant d’employer la méthode des questionnaires, c’est d’en faire un emploi exclusif et par conséquent, disons-le, abusif. Du reste, la méthode d’enquête personnelle directe, telle que M. Binet l’a formulée et la pratique, telle que nous avons essayé de l’appliquer nous-mêmes à son exemple et à sa suite dans les pages qui précèdent, est bien supérieure et de tous points préférable. Je n’ai pas l’intention d’établir un parallèle qui prendrait des airs de polémique, mais on reconnaîtra sans peine que, seule, elle réalise d’une manière rigoureuse les conditions et les exigences de l’expérimentation scientifique, exacte et précise, en même temps qu’elle ouvre le champ aux qualités personnelles du chercheur. C’est à elle que M. Binet et ses disciples doivent leurs meilleurs triomphes et leurs plus profondes découvertes, celle-ci notamment que l’enfant est accessible à la suggestion. Soit dit sans médisance, avec notre démarche pédestre et sans fracas, nous faisons en somme plus de chemin et de besogne que nos concurrents, dont l’allure ailée, audacieuse, éblouit un instant par la rapidité éclatante, météorique de leurs vastes conquêtes ; mais, le tourbillon passé, l’illusion disparue, que reste-t-il ? Un petit nuage de poussière, un peu de fumée, que le vent emporte ; leur psychologie fragile est toute de façade et d’apparat : ils n’ont pas la patience de creuser jusqu’au roc. Une sage lenteur a du bon ; la littérature pédagogique et pédologique de nos rivaux, copieuse (surtout copieuse), téméraire et hâtive, est bien propre à nous en enseigner la nécessité et les avantages. C’est une grave leçon.
Nos découvertes, c’est le reproche qui nous est fait quelquefois, ne paient pas de mine; on nous accuse d’élaborer longuement des notions évidentes : n’est-ce donc rien? N’est-ce rien de réussir à consolider l’évidence, à lui donner l’importance et la valeur d’un fait bien établi?
On oublie trop qu’il y a deux sortes d’évidences, l’évidence sensible et l’évidence rationnelle. Depuis Descartes, nous savons que nos sens peuvent nous tromper. Les maisons les plus éloignées d’une longue rue en ligne droite nous semblent se rejoindre et se toucher ; pourtant, nous savons qu’en fait elles ne se rejoignent pas et qu’il y a là une illusion de la perspective. Si nous parvenons dans un grand nombre de cas à montrer l’erreur de l’évidence sensible en démasquant le faux jugement qui la produit, et si, dans d’autres cas, nous donnons à l’évidence sensible la force et l’autorité de l’évidence rationnelle, n’aurons-nous pas fait une précieuse conquête et avancé la science ? Au surplus, les instituteurs et les maîtres de tout ordre, par l’empressement qu’ils mettent à entrer dans nos vues, à embrasser nos idées et à favoriser nos recherches, nous rendent la seule justice que nous ambitionnons. Leur attitude à notre égard suffirait à nous venger, s’il en était besoin, et si nous avions des doutes sur notre œuvre, des railleries faciles et du dédain de quelques-uns, qui n’admettent pas qu’on sorte de l’ornière où ils se sont traînés. Les pédagogues connaissent mieux, puisqu’ils s’en servent, le prix de nos travaux ; ils savent que, si la science de l’éducation, depuis quelques années, a fait un pas de géant, le mérite de ce progrès nous revient presque tout entier, et c’est pour cela qu’ils nous apportent leur concours avec un zèle qui les honore grandement et dont il convient de les remercier.
Mais laissons les discussions oiseuses et les vues théoriques ; nous avons mieux à faire. La meilleure manière de réfuter nos adversaires est de ne pas nous laisser étourdir par leurs clameurs, et de continuer, sereinement et avec confiance, notre besogne. Nous amassons des matériaux sans prix, contre lesquels viendra s’user la dent du temps, car ils sont positifs, et ils ont le caractère d’éternité que leur confère la certitude dont nous les revêtons.
BOUVARD ET PÉCUCHET.
Pour copie conforme :
LÉON BÉLUGOU.
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(in Mercure de France, n°178, octobre 1904)
TARTUFFE.
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§ I. – ORGIE.
Et M. T. se montra entre deux chandelles.
(Le Charivari.)
De Calderon, les Saynètes de Clara Gazul, Lopez de Vega, Cervantes, les Romanceros ;
De Corneille, Schiller, Goldoni, Byron, Racine, Aristophane ;
De Molière, Kant, les Mystères, Sophocle, Shakespeare, Ducis ;
De l’Espagne, l’Espagne des Maures, l’Espagne en mosquées et en minarets, en poignards luisants et en figures bronzées ;
Des brumes de la cité, transparentes au soleil comme de la dentelle roussie ;
De l’Alhambra, des féeries de Stamboul, des marécages d’Holy-Rood ;
De la vieille Rome et de la Grèce qui rajeunit ;
D’antiquités, de ruines, d’épidémies, de rêves, de philosophie et d’apparitions fantastiques,
Ils en étaient venus à causer génie, création et beauté parfaite.
Le vin était bu ; les yeux battus, brûlés, fascinés ; les têtes n’y étaient plus, les cervelles étaient parties.
Tout à coup, par une étrange spontanéité dont personne ne put s’expliquer le motif, la conversation s’éteignit, puis se ranima chaude et embrasée, comme si elle eût été entretenue avec un soufflet de forge. Les propos se heurtèrent de nouveau, fous, sombres, brillants, animés, hideux, pleins de grâce. On eût dit un cimetière où l’on trouve tout et rien ; ce qui n’est pas encore la mort et ce qui n’est plus la vie ; ce qui a été et ce qui sera ; ce qui est et ce qui doit être ; la chair d’aujourd’hui et la chair d’hier, la chair qui saigne encore et la chair qui ne saigne plus, la chair qui va pourrir et la chair qui est pourrie…..
Tout un monde de transitions, tout un abîme d’idées…..
« Du punch , messieurs !
– Qui est-ce qui demande du punch ?
– Amis, buvons du punch ! Le punch enivre et n’entête pas. Quand il est allumé, c’est une jeune fille blonde, aux yeux bleus. Je bois à ma fiancée !
– Ma fiancée, à moi, c’est la fiancée du marin ; c’est l’Atlantide, c’est le fond de l’Océan. Je crois à l’Atlantide.
– Moi, je crois au Champagne et à Platon. Je crois au Champagne, quand il y a de la mousse aux bords ; j’aime Platon, lorsque je bois du Champagne.
– Messieurs, une larme pour Byron ! Si Byron vivait, Byron boirait avec nous ; il nous verserait du Porto dans le crâne des femmes qu’il a poignardées…..
– À la mémoire de Byron !
– Amis, qui est-ce qui a radoté qu’inventer c’était trouver ? Condillac ?….. Jetez au vent Condillac. Inventer n’est pas trouver, c’est comprendre. Newton n’a pas trouvé le monde ; il l’a compris.
– Du punch, messieurs, du punch ! Le punch enivre et n’entête pas. Quand il est allumé, c’est une jeune fille blonde aux yeux bleus…. Toujours à ma fiancée !
– Fiancée de l’enfer !….. » hurla une voix qui disparut.
Un sentiment indéfinissable de terreur suivit cette apostrophe imprévue. Les cheveux se hérissèrent à tous les fronts, comme une forêt de baïonnettes ; les yeux étincelèrent considérablement, et toutes les orbites s’agrandirent. En sorte que, si vous fussiez entrés dans la taverne à ce moment-là, vous eussiez cru traverser un cercle du Dante.
§ II. – LA TAVERNE.
La taverne du coin, à l’angle des deux rues.
VICTOR HUGO (Cromwell.)
C’était à la nuit noire, lorsque les étoiles sont rondes sur un ciel rond, et que, vu de la terre, l’horizon ressemble à une cloche sans battant, ou à une coupe renversée. Le vide était partout, mais si sombre, si lourd, si négatif, que vous vous fussiez crus transportés dans un globe tout matière. Le monde était un cadavre où le vent même se taisait. On aurait marché toute cette nuit-là, qu’on n’aurait pas écrasé un phalène.
Pendant que tout dormait, intelligence et beauté, forme et sentiment, amour et force, une parcelle de vie veillait cependant à l’écart, et cette vie, qui circulait avec du sang dans des crânes carrés, véritable pandœmonium de métaphysique allemande, cette vie, souffrante comme toutes les vies, venue un beau jour d’un lieu inconnu pour retourner on ne sait où, enveloppée de chair et d’os pour y subir la fièvre du bien et celle du mal, – se débattait mal à l’aise, luttant par la parole dans un lieu noyé d’ombres et de lumière, sale aux murs, infect d’eau-de-vie et empesté de tabac.
Or, ce lieu n’était ni plus ni moins qu’une taverne. La parcelle de vie qui s’y agitait dans la lutte était une joyeuse réunion de philosophes étrangers, – chauds kantistes et théoriciens littéraires, à la façon de William Schlegel, qui venaient, à de certaines nuits, faire, dans les vapeurs de l’enivrement, de la fantasmagorie d’artistes.
Cette fois-là, après que toutes les renommées connues avaient été épuisées, après que toutes les connaissances humaines avaient été disséquées, après que toutes les rêveries possibles avaient été renouvelées, il y avait eu l’orgie que je vous ai dite, l’effroi que je vous ai conté. Puis, à travers un cataclysme de pensées insaisissables, faute d’une langue assez concentrée pour pouvoir les rendre toutes, il y avait eu les paroles que vous savez, et celles que vous ne savez pas.
§ III. – LE THÉÂTRE.
Et le pâle Antony, devant tout un parterre,
Sans classique rideau, consomme un adultère.
Feu BARTHÉLÉMY.
Le théâtre, avec son grincement de violons et son exhalaison d’huile qui bout, avec ses acteurs en faux cheveux qui hurlent, qui jurent ou qui crient ; avec ses étoffes d’ocre, ses châteaux de céruse, ses forêts d’arsenic ; – le théâtre arrête peut-être de temps en temps votre nonchalance d’homme que l’ennui tue, et peut-être allez-vous quelquefois vous asseoir au milieu d’un parterre de têtes où vous êtes seul.
Nous sommes en juin, et, enveloppés dans un tissu de deux mille hâles croisés qui se heurtent sur vous, derrière vous, autour de vous, par vous et sans vous, vous les respirez tièdes, puis brûlants, par tous vos pores combinés. Bientôt, râlants et suffoqués sous cette surabondance de souffles étouffants, vous les distillez du dedans au dehors en ruisseaux graisseux de sueur, et un moment vient où vous cessez d’être des hommes, pour n’être plus que des alambics.
Enfin, la toile se lève, et quelque chose qui tient de l’homme ou de la femme, quelquefois même de tous les deux, vient sautiller devant vos yeux béants, ou brailler un air dans vos oreilles tendues.
Vous vous penchez à droite, doublant votre corps par les hanches, sûr que vous êtes de son élasticité, et vous demandez le nom du personnage qui court la scène, apparemment parce que vous voulez le savoir.
§ IV. – PARIS.
Il est, il est sur terre une infernale cuve.
AUGUSTE BARBIER (Iambes.)
Cela étant, je vous dirai ce que je ne vous ai pas dit : le nom du principal personnage.
Vous n’êtes pas sans avoir quelquefois couru, par un temps de brouillard, Paris, la sage, la folle, la prévoyante, l’insoucieuse, la docile, l’insolente, la pudique, la débauchée, l’indolente, la laborieuse, la magnifique, la trouée ; – Paris, tout contrastes, tout disparates, tout vertus, tout vices, tout voluptés, tout larmes, tout pureté, tout prostitution.
Encaqué dans un bateau plat, vous avez vu le Pont-Neuf et ses jambes écartées, la cime des Invalides et le minaret du Panthéon ; les Tuileries, vieille édentée qui se regarde couler dans l’eau ; la Seine, large miroir encadré de pierres et de ponts, charriant dans un courant sans fin des nuages, du sable, des maisons, des rues, des cailloux, des étoiles.
Enfin, si, au lieu d’être passé par-dessous le Pont-Neuf, vous êtes passé par-dessus, vous y avez vu un aveugle avec son chien, au temps où il y avait des aveugles.
Or, parmi les gens dont j’ai à vous dire les noms, il y en avait un qui était aveugle.
§ V. – JULES STAUB.
Ecce homo !
PILATE.
Aveugle, non de naissance, mais par un de ces hasards qui font que l’on croit au diable, ou tout au moins que l’on ne croit pas en Dieu, Jules Staub rêvait un jour dans un parc.
Deux fous passèrent, et ne le virent pas.
L’un prit à droite, et l’autre prit à gauche.
Staub ne les aperçut pas.
Ils marchèrent dans les taillis, et causèrent dans les arbres.
Jules ne les entendit pas.
C’est qu’en ce moment il se faisait des mondes, des mondes à lui, et bien à lui ; des mondes d’artistes avec des créations impossibles, des conceptions bizarres, des vies fantasques ; des mondes monstrueux, lourds, plombés, incompréhensibles ; de ces mondes, enfin, que l’on garde en soi pour ne pas épouvanter les autres, au risque d’en avoir le cauchemar.
Pauvre Staub ! deux feux rouges presque jumeaux, deux feux de fusils avec des plombs au bout, partis l’un d’un côté, l’autre de l’autre, vinrent lui enlever, l’un l’œil droit, l’autre l’œil gauche….. et pourtant, des deux jeunes fous qui venaient de le rendre aveugle, aucun des deux n’avait pu voir Jules Staub.
Jules tomba comme une poupée au tir, mais les yeux crevés, et pleurant du sang à vous faire saigner l’âme. Il n’y avait plus dans ses orbites débombées que des chairs ouvertes et des fibres rompus. Plus de parole sous son cil ! plus d’expression ! plus de lumière ! Adieu ! adieu !
Adieu l’âme qui monte aux yeux, le regard qui soupire, tremble, pâlit, va droit à un regard de femme, supplie, et dit :
Je t’aime, moi ! Tu comprends ! Je suis sombre, hagard, vacillant, parce que je t’aime. Oh ! par pitié, un peu d’amour !
Adieu ! adieu !
Adieu tout ! adieu la lumière ! car la lumière, c’est tout.
§ VI. – UN AVEUGLE.
Oh ! plaignez-moi, car j’ai perdu le bonheur
de ce monde…..
(Une chanson fort ancienne.)
Oh ! en vérité, il est bien à plaindre, un aveugle.
Pour lui, fermé à toutes les illusions, plongé tout vivant dans le néant, et traversant une vie de ténèbres au milieu d’êtres inconnus, il n’y a point de terre, point de ciel.
Toute son existence s’écoule comme au fond d’un cachot sans soupirail.
Pauvre création déchue, vivant incomplète au milieu de créations complètes, pour elle tout est ombres, mystère ! le sommeil même n’est pas le sommeil.
Pauvre âme, cloîtrée en elle-même et jetée au milieu du monde dans une enveloppe murée au monde ; tout à la fois habitant au sein de l’humanité et isolée de l’humanité, entendant et ne voyant pas, se perdant à donner une forme au son et une couleur à la parole, sans avoir jamais connu ni la forme ni la couleur ; – pour elle, une femme n’est ni un sourire ni un regard ; c’est tout au plus une tête, une poitrine, un bras, des côtes ou une jambe.
Mon Dieu ! mon Dieu! en vérité, il est bien à plaindre, un aveugle.
§ VII. – MÉTAMORPHOSE.
Et la chatte fut changée en femme.
(Peau d’Âne.)
Une fois aveugle, Jules Staub, d’être tout perception qu’il était, se changea en un être tout sensations. Ne pouvant plus voir, il se mit à s’envelopper dans ses réflexions, et à se faire un manteau de ses pensées.
Il pensa à tout, disséqua tout, analysa tout et évoqua tout en lui. Il piqua des deux dans le liane de ses idées, et les poussa tour à tour à travers les champs du bizarre, du monstrueux, du fantasque, de l’échevelé, de l’horrible, et, alors, il lui arriva ce qui arrive à tout homme qui a lâché la bride à sa pensée….. Il lui arriva de rapporter sur toutes choses une foule de conceptions étranges, singulières, incompréhensibles, inconnues.
Aussi, il était extraordinaire que, lorsqu’on émettait une opinion quelconque en sa présence, il voulût bien partager cette opinion.
Il était non moins extraordinaire que, sur le même sujet, et à peu de minutes d’intervalle, il se trouvât deux fois du même avis.
§ VIII. – RETOUR A LA TAVERNE.
Et l’on revient toujours
À ses premiers amours.
(Chanson connue.)
C’était dans un des bourgs de l’Allemagne que se passaient les scènes de taverne décrites aux premiers paragraphes. Le jour des réunions était ordinairement le samedi.
Le nombre des personnages qui composaient la réunion variait ordinairement de dix à seize. C’étaient des philologues, des métaphysiciens, des artistes, des poètes, des grammairiens. Staub assistait à toutes les réunions en sa qualité d’artiste. Au milieu de tous ces hommes de goût, de science et d’érudition, il apportait principalement les trésors de son imagination, qu’il était toujours prêt à mettre en perce.
Cependant, la discussion s’était éteinte, pour faire place à un sentiment de terreur bien naturel chez des hommes avinés, et il y avait un quart d’heure qu’elle était suspendue.
Tout à coup, Staub se leva ; il emprunta une paire de lunettes qu’il appliqua devant ses yeux défoncés, puis, tirant de sa poche un rouleau de papier blanc, il lut tout ce qui suit sur la même page.
« Messieurs, dans votre dernière réunion, l’un de vous a parlé de l’existence comme d’un fait absolu, et contre lequel il était impossible de protester. J’ai nié que l’existence fût un fait absolument vrai. J’ai avancé que l’existence était tout à fait relative. J’ai dit que tel homme qui existait aujourd’hui, en ce moment, relativement à quelques individus, n’existait réellement pas relativement à un grand nombre d’autres ; – et je vous ai demandé si vous croyiez que Jules Staub existât aux yeux du Grand-Mogol, ou de l’empereur de la Chine.
C’est ainsi, messieurs, que des fourmilières d’hommes ont passé sur la terre, qui pour nous n’ont jamais existé. C’est encore ainsi que, parmi 16 à 18, 000 millions d’hommes qui vivent en ce moment avec nous, et dont une partie meurt en ce moment, pour nous il y en a tout au plus 2 ou 3 mille qui existent.
J’ai dit encore que, dans le temps où beaucoup d’individus, ayant réellement vécu par rapport à d’autres, n’avaient jamais vécu relativement à nous, il en était d’autres qui, bien que n’ayant jamais eu qu’une vie prêtée, bien que n’ayant jamais logé que dans des corps d’emprunt, n’en vivaient pas moins pour nous depuis des siècles.
À cet égard, je vous ai cité don Juan, Tartuffe, Othello, comme vivant depuis des siècles sur nos théâtres, successivement incarnés en une série de corps qui abdiquent leur propre vie à de certaines heures et à de certains jours, pour vivre successivement d’une multiplicité d’autres vies.
Et comme vous avez vu que je parlais de Tartuffe avec une sorte de religion, vous m’avez demandé ce que je pensais de Tartuffe.
Tartuffe, c’est l’homme que le hasard a mordu au front, que la naissance a couvert de boue ; c’est le gueux que le ciel a lancé, crevant de misère et manquant de tout, dans une société grasse, riche, effrontée, qui habite des chapelets d’appartements, tandis que lui n’a pas de lit ; qui allume des brasiers à échauffer des fournaises, pendant que tout son corps à lui se crevasse dans la rue.
Si ce gueux est un homme ordinaire, il emploiera toute sa vie à se traîner à plat ventre, et à ronger l’os qu’on voudra bien lui jeter. Si c’est un esprit supérieur, il se demandera de quel droit quelques hommes possèdent tout, tandis que lui ne possède rien. Et, quand il aura trouvé la solution de ces terribles questions, le mot de cette énigme effroyable, qui, en temps de révolutions, faute d’être comprise, envoie les classes riches en pâture aux échafauds, alors son âme s’ulcérera, la vengeance couvera dans son sein. Cette femme aux aigrettes de diamants, qui lui a jeté quelques sous avec mépris, il faudra qu’il la viole. Ce fat qui, en piétinant sur son cheval, vient de le tremper d’eau de ruisseau, il ne le tuera pas, mais il lui déchirera l’âme. Cet homme faible et imbécile qui l’a regardé stupidement, puis a éloigné de lui son œil lourd et hébété, il faudra qu’il s’empare de lui, de ses facultés, de son or, de son fils, de sa femme.
Enfin, vous aurez Tartuffe, Tartuffe haineux, lubrique, avide, Tartuffe dépouillant Orgon, caressant Elmire, et déchirant à coups d’épingles le cœur du jeune Damis.
Peut-être, messieurs, n’avez-vous vu jusqu’à présent dans Tartuffe qu’un fourbe ? Moi, je le révère, parce que j’ai salué en lui un homme de génie ; et croyez bien que, pour le relever, lui, homme déchu, des mépris de ce monde qui le ceint de toutes parts, il lui fallait avoir du génie.
Entrez dans la maison d’Orgon, et voyez plutôt.
La première figure qui se présente à vous est celle d’un homme résigné, soumis, humble. Cet homme si résigné commande ; cet homme si soumis se fait obéir de tout le monde. Il n’est arrivé que d’hier, et il est déjà le maître dans la maison.
Or, maintenant, dites-moi si le mendiant, qui a plié sous sa volonté toutes les têtes dorées, n’est pas un homme d’intelligence ?
Va….. Tartuffe….. va. On t’a cru petit, et moi je déclare que tu es grand. Il n’y a de petits que les hommes qui t’entourent, que les circonstances dans lesquelles il t’est permis de te développer. Si tu eusses été jeté dans un conclave, tu eusses fait le tome second de Sixte Quint.
Donc, messieurs, Tartuffe, c’est le mendiant ; c’est le sublime mendiant qui a compris sa position, et qui, dans ce monde d’hypocrisie, s’est mis à être hypocrite ; et, supérieur qu’il est à tout ce monde dont il est environné, il est plus grand qu’eux tous en hypocrisie.
Il a vu que la tromperie régnait dans la société, et il s’est mis à tromper ; il a vu que le mensonge était sur toutes les lèvres, et il s’est mis à mentir ; il a vu que l’injustice régnait partout, et il s’est mis à être injuste.
Et en injustice, en mensonge, en tromperie, il a surpassé tous ceux dont la conduite l’avait enseigné.
Gloire ! trois fois gloire à Tartuffe !
Car, je vous le dis, le moment n’est pas loin où Tartuffe va être réhabilité, où l’on ne verra plus en lui qu’une grande vengeance, la vengeance des classes foulées aux pieds contre les classes privilégiées, vengeance commencée par Tartuffe dans l’intérieur du foyer, et achevée par Robespierre sur la place publique. »
§ IX. – FIN.
Embrassons-nous, et que tout ça finisse.
(L’Auberge des Adrets.)
Comme Jules Staub était à moitié ivre, et qu’il s’aperçut que ses camarades l’étaient entièrement, il balbutia encore quelques mots, et fut rouler sous la table. La plupart de ses amis y étaient déjà ; en sorte qu’il se trouva avoir pour oreiller un professeur, et pour matelas quatre philosophes ; trois grammairiens, qui roulèrent plus tard sur lui, en travers, vinrent lui servir de couverture.
Jules dormit et sua dans cette agréable position jusqu’à ce que l’hôtesse et la servante de la taverne, entrant avec précaution, eussent transporté, l’un après l’autre, tous ces messieurs dans des lits un peu plus convenables.
Lorsque Jules s’éveilla le lendemain, il ne se rappela plus ce qui s’était passé la veille. C’est pourquoi il m’en dicta la relation que vous venez d’entendre, avec des noms si étranges, que je les reproduirai peut-être quelque jour.
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(Louis Hyrier, in Revue de Montpellier, Toulouse : Au Bureau central des Revues-Unies, 1837)
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