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(Varé, in Dimanche-illustré, septième année, n° 350, 10 novembre 1929)
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(Varé, in Dimanche-illustré, septième année, n° 350, 10 novembre 1929)
Déjà six mois que tout cela est passé !
Pour en fixer le souvenir par écrit, j’ai attendu que mon émotion et ma douleur fussent calmées. Mais je m’efforce en vain d’évoquer froidement les incidents de cette nuit étrange et cruelle : ma plume tremble dans mes doigts et je me sens ressaisie, dans le silence et l’isolement de cette grande demeure, d’une indéfinissable impression de mystère et de peur superstitieuse.
*
Veuve et sans enfants, je venais bien volontiers, chaque année, passer l’automne auprès de ma bonne maman de Kardec, dans notre vieux manoir de Bretagne.
Sombre et rébarbatif, Kardec surgit de la nuit des temps pour épandre et perpétuer aux alentours la hantise des légendes et des contes de revenants. Sa façade de granit, d’abord fendue de rares meurtrières dans l’extraordinaire épaisseur des murailles, puis, plus tard, trouée ici et là de fenêtres, de portes et de lucarnes, semble une face décrépite et ridée qui, de sa bouche, de ses narines et de ses yeux de travers, grimace et louche à tout nuage qui passe. Et Dieu sait s’il en passe ! L’absence de volets aggrave l’aspect de ce visage de pierre d’on ne sait quelle sensation de paupières ou d’oreilles coupées. Les deux tourelles, coiffées de cornets en tuiles brunes, écaillées et moussues, ont l’air de deux gros bouts de chandelle poussiéreuse écrasée sous de trop lourds éteignoirs. Un parc immense, sapinières que brûlent, rouillent et ravagent les vents de l’océan, dévale jusqu’à la grève sauvage plate et nue. Devant le manoir, une terrasse à balustres rongés de lichens enjambe la douve où, sous les algues qui s’échevellent en onduleux et souples frissons de couleuvres, dort une eau grise et pesante comme du plomb fondu.
Ce farouche décor dissipe toute idée de flirt, de marivaudage ou de plaisir frivole. Cependant, l’existence – surtout au début de l’automne dernier – m’y sembla, dans sa mélancolie même, d’une pénétrante douceur. À Kardec, je retrouve le temps de penser, de rêver et de me souvenir. Puis ce rapprochement d’aïeule et de petite-fille est d’un charme apaisant : ma bonne maman sourit à mon avenir et je m’attendris à son passé. Pour juger choses et gens, elle me prête son indulgence pleine d’expérience et de résignation ; je lui donne ce que j’ai de jeune gaieté. Nos âmes se sentent revivre l’une et l’autre dans un mutuel élan de confiance et d’affection.
Ces trois mois de séjour en Bretagne sont pour moi l’étape de repos et de bonheur où le corps recouvre sa force, le cœur sa tranquillité.
Novembre approchait, sans que rien eût altéré la beauté de ces jours pleins de sécurité. Mais un après-midi, venu de la mer et s’écharpant aux cimes des sapinières, passa tout un vol de nuées grises et basses précurseur de tempête, puis de crachin. Je redoutais surtout ces brumes pluvieuses qui, pendant des semaines entières, enveloppent tout, bois et landes, dunes et plages, d’un voile épais de tristesse, – linceul flottant d’où tombent sans cesse des larmes !
Mélancolie d’aïeule.
Au moment même où le ciel et l’océan s’embuèrent ainsi, ma grand-mère, appuyée à mon bras, achevait sa promenade. Joyeuse et vaillante tout à l’heure, elle se sentit soudain inquiète et lasse. Quoique tout près du manoir, il fallut nous asseoir sur un vieux banc de pierre ombragé par des ifs.
Ce bosquet d’ombre lugubre et froide me sembla mal choisi. J’en ressentis une vive contrariété.
Dernier vestige de l’enceinte fortifiée, non loin des douves et juste en face des croisées du salon ouvrant sur la terrasse, se dresse l’ancienne tour dont les fossés comblés forment parterre.
J’ignore lequel de nos ancêtres fit de cette tour une chapelle funéraire et l’éclaira au fond, de chaque côté de l’autel, de deux meurtrières élargies en ogives et garnies de vitraux multicolores. Mais cet endroit et cette vue suggérèrent immédiatement à ma bonne maman les regrets désolés que j’avais pressentis.
« Ton bon papa repose là, sous le vitrail de gauche, me dit-elle. Autrefois, dès la nuit, j’allais, par tous les temps, allumer et poser la petite lampe d’argent sur son tombeau. C’est l’usage des bonnes gens de Bretagne qui croient, par cette flamme pieuse, écarter les esprits des ténèbres de la dépouille des morts. Je m’acquittais de ce soin avec ferveur et gratitude. À présent, le médecin me le défend.
– Non sans raison, bonne maman. Il craint pour vous autant l’humidité de la chapelle que l’émotion des souvenirs. D’ailleurs, durant les longues soirées d’hiver, assise en votre bergère et du coin de votre feu, vous pouvez voir le vitrail illuminé.
– Oui, cela me console un peu. Cette lueur est dans mon imagination comme le reflet de l’âme de mon mari. Je le sens encore près de moi et, dans l’évocation de mon bonheur envolé, la veillée s’écoule rapidement, bercée de réminiscences et de songes. Puis je pense que, moi aussi, bientôt, je dormirai au fond de la chapelle, non loin de ton bon papa, de l’autre côté de l’autel. Ma place est prête sous le vitrail qui reste obscur. Alors, comme celui de gauche, ce vitrail de droite, à la lueur d’une seconde lampe, s’éclairera chaque nuit. Et, moi disparue, toi partie, mon souvenir ne sera plus pour tous que cette petite lueur faible, vacillante et perdue dans les immenses ténèbres du parc.
– Oh ! bonne maman, sont-ce ces nuées grises qui assombrissent ainsi vos pensées ? m’écriai-je dans un trouble croissant. Ne parlez pas ainsi. Vous me faites beaucoup de peine !
– Il n’y a pas de quoi. La vieillesse est chose trop triste pour que la mort soit triste. Ce qui m’afflige en tout ceci, c’est d’être forcée de laisser aux domestiques cette pieuse besogne de la chapelle. Elle m’était le plus doux des devoirs. Je ne suis plus bonne à rien. Me faudra-t-il donc le secours de la Milloraine ? »
Je frémis légèrement, me rappelant les contes de revenant qui, dans mes soirs d’enfance, me tenaient en éveil, sur les genoux de ma vieille bonne, à l’heure où j’aurais dû dormir.
Pour secouer ces visions, je me levai et proposai :
« Rentrons, grand-mère. Les nuées s’accumulent au ciel en brouillard dense. Le crépuscule va rapidement venir. Il tombe déjà des gouttes d’eau. Nous aurons une nuit d’averses et de rafales. »
Nous gagnâmes la terrasse. La main sur mon bras, obsédée, ma bonne maman me demandait :
« Sais-tu, dans nos traditions populaires, le rôle fantastique de la Milloraine ? C’est notre fantôme, notre double, qui d’avance s’en vient vers nous de l’autre monde quand nous sommes près de mourir. La Milloraine prend notre allure, nos traits et jusqu’aux derniers vêtements que nous devons porter. Dès que nos forces défaillent, furtive et silencieuse, elle pénètre dans la demeure et vaque mystérieusement aux tâches que nous ne pouvons plus remplir. Elle échappe de jour à toute recherche ; mais, le soir tombé, il arrive qu’on puisse et l’entendre, et la voir… Mariette, ma femme de chambre, affirme avoir, une nuit, aperçu à travers les vitres la Milloraine en train de bercer le nouveau-né du jardinier, tandis que la mère agonisait dans la pièce à côté. Quoiqu’elle rende service, on redoute la Milloraine, car elle n’entre au logis qu’en messagère de mort.
– Pourquoi vous souvenir de ces contes de veillées ? Vous n’êtes pas superstitieuse, grand-mère ?
– Mais si, un peu, comme toute vraie Bretonne ! Et d’ailleurs, à mon âge, la pensée de la mort est assez naturelle. J’ai fait mon testament, mes affaires sont en règle. Tu hériteras de ma fortune et de Kardec. Mais chacun de mes amis ou de mes serviteurs aura son petit souvenir. J’ai tout prévu, jusqu’à ma toilette mortuaire. Je veux qu’on me mette ma longue jupe de soie noire, le dernier cadeau que m’a fait ton bon papa…
– Grand-mère, voyez, sous ce ciel menaçant, quel aspect sauvage prend le manoir. Ce n’est vraiment pas le moment de parler de choses si lugubres !
– Pardonne-moi, ma chérie. À l’approche des nuits de tourmente, je me sens toujours oppressée. Heureusement, nous sommes arrivées. »
Dans le salon, ma bonne maman se laissa tomber dans sa bergère près de la fenêtre et devant son métier à tapisserie.
« Ce matin, me dit-elle après un silence de repos, je me trouvais si bien disposée que j’avais résolu d’aller faire mon tour d’inspection à la lingerie, à l’office et aux cuisines. Il y a longtemps que je ne surveille plus rien et tout doit être dans un joli désordre ! Mais notre promenade, cependant courte, m’a tellement fatiguée que je n’ai plus le courage de me relever. Sonne Joseph, mon enfant, pour qu’il allume les lampes, les bougies des flambeaux, et ranime le feu : j’ai le frisson. »
J’obéis. Mais le valet de chambre ne se dérangea pas tout de suite. L’ombre avait envahi le salon. La brume, qui tombait du ciel sans cesse et sans cesse montait de la douve, enveloppait Kardec d’un flottement de crêpes sombres. Le gémissement du vent dans les sapinières nous arriva avec la plainte des vagues qui roulaient les galets. L’averse ruisselait sur les carreaux, comme des coulées de larmes sur des prunelles vitreuses : elle dégoulinait des toits, dégorgeait des gouttières et des gargouilles en clapotis de sanglots.
Vous rêvez, Joseph !
À mon tour, j’eus le frisson.
« Il faisait si doux, ce matin, se rappela soudain bonne maman, que j’ai mis mon petit araucaria sur la terrasse. Je l’ai oublié et il y est resté. J’ai peur que le vent ne le renverse et ne brise la potiche. Si je le rentrais ?…
– Par cette pluie, bonne maman, y pensez-vous ? »
À ce moment, Joseph entra et s’acquitta du service demandé avec nonchalance. Grand-mère lui fit quelques observations auxquelles il répondit avec une mauvaise humeur inattendue :
« Madame n’a pas besoin de dire qu’elle n’est pas contente de nous, nous nous en apercevons. Elle n’a plus confiance. Dès que nous avons les talons tournés, elle nous surveille.
– Que me racontez-vous là ?
– Mais oui, tout à l’heure, tandis que nous la croyions encore à la promenade, Madame a visité la lingerie, l’office et les cuisines furtivement, en silence, sans même nous appeler.
– Vous rêvez, Joseph ! m’écriai-je. Nous venons du parc et sommes rentrées par la terrasse. Personne n’a pu voir ma grand-mère dans la lingerie, l’office ou les cuisines.
– Il ne faisait plus assez jour pour qu’on pût voir Madame, mais j’ai bien entendu, derrière les portes, le bruissement de sa robe de soie sur les dalles du couloir.
– Ne voyez-vous pas que bonne maman a sa jupe courte de laine grise ? repris-je. Allez, Joseph, et quand il vous faudra quelque prétexte de plainte, imaginez un grief plus plausible. »

Le valet de chambre, après un coup d’œil sur l’habillement de sa maîtresse, se retira muet et déconcerté. Je ne pus m’empêcher de rire ; mais, presque aussitôt, je fus surprise de constater combien cet incident futile avait impressionné ma bonne maman. Très pâle, elle fut sur le point de m’expliquer son émoi ; puis, sans doute afin de ne pas m’alarmer, elle se ravisa, repoussa son métier à tapisserie, et dit en s’efforçant de sourire :
« Je n’ai plus qu’une fleur au petit point pour achever ma guirlande. Je m’étais juré de la terminer aujourd’hui. Mais je monte m’habiller pour le dîner, puis je me reposerai jusqu’au coup de cloche.
– Je remonte aussi dans ma chambre. J’ai deux lettres à écrire. »
Côte à côte, nous gravîmes lentement les marches du large escalier de pierre. Je laissai bonne maman s’habiller, puis se reposer, et regagnai ma chambre. Je ne sais trop comment j’écrivis mes deux lettres tant j’étais, sans raisons mais d’instinct, triste et préoccupée. En cet indéfinissable malaise, j’achevai ma correspondance tant mal que bien et, dans une irrésistible attirance de la tourmente, je tournai les yeux vers la fenêtre de ma chambre. Sous les stries d’une pluie drue, la brume se déchirait, s’effilochait, s’écharpait éperdument aux violences du vent. Ces loques de brouillard passaient devant les vitres comme les tourbillons échevelés de quelque sabbat d’enfer ; on eût dit des hordes de blancs fantômes, traqués par la meute invisible du fameux chasseur maudit.
J’allai vers la croisée et j’appuyai mon front à la vitre. Le vent cessa, la brume se dissipa et, dans cette brusque accalmie où l’on n’entendit plus que l’égouttement des gargouilles, dans la lumière des baies du salon reflétées sur les dalles ruisselantes de la terrasse, je vis ma bonne maman qui, habillée et redescendue, avait ouvert la porte-fenêtre sans bruit et s’avançait pour prendre l’araucaria posé sur la balustrade moussue. D’une telle imprudence, je ressentis de l’inquiétude et même un peu de colère. À mon tour, j’ouvris ma croisée. Elle donnait juste au-dessus d’une de celles du salon. Je criai :
« Vous allez vous faire tremper, bonne maman ! Vous n’êtes pas raisonnable ! »
Elle fit semblant de ne pas m’entendre. Sans répondre, sans même lever la tête, elle prit la potiche, et je vis sa silhouette noire rentrer vivement dans le salon.
« Elle ne perdra rien pour attendre, me dis-je ; je la gronderai. »
Crois-tu m’y avoir vue ?
Grand-mère aimait qu’on fît toilette pour le dîner. Afin de la punir de son imprudence, j’eus un instant l’idée de garder mon sombre costume trotteur de la promenade. Je me repentis aussitôt de cette mauvaise pensée. N’était-ce pas à moi d’apporter, dans cette soirée morne, outre un rire discret et des propos enjoués, la gaieté d’un corsage clair et d’une jupe fanfreluchée ?
J’achevais de me faire aussi belle que possible quand la cloche sonna. Était-ce façon molle de tirer la chaîne, ou étouffement des ondes sonores dans le bruit du vent et de la pluie, cette cloche tinta lentement, tristement, comme un glas. J’en eus un petit froid dans le cœur.
Secouant cette impression, je descendis lestement au salon. Ce ne fut ni d’y trouver ma grand-mère, ni d’apercevoir l’araucaria sur la console, que vint mon étonnement, mais ce fut, après avoir vu bonne maman en noir sur la terrasse, de constater qu’elle avait revêtu de nouveau sa jupe de laine grise.
« Tiens ! m’exclamai-je, je croyais que vous aviez changé de robe pour dîner !
– Non. Je me suis sentie trop lasse pour m’habiller.
– Oh ! la plus indocile des aïeules ! fis-je en riant et la menaçant du doigt, vous me contez des blagues pour n’être pas réprimandée !
– Comment cela ? fit-elle d’un ton surpris qui me sembla très bien joué.
– Vous avez remis votre costume gris parce que vous vous êtes mouillée en allant chercher l’araucaria sur la terrasse !
– Mais je n’ai pas changé de robe et je ne suis pas allée sur la terrasse. Crois-tu m’y avoir vue ? »
Elle parut tellement troublée de cette conjoncture que, esquivant l’explication et dissimulant mon propre trouble, j’ajoutai vivement de la même voix enjouée :
« C’est Mariette qui sera allée chercher la plante. J’aime mieux ça : je n’aurai pas à vous gronder. Cela m’ennuie d’être sévère, encore que vous m’y obligiez sans cesse par vos désobéissances ! »
Je plaisantais sans beaucoup d’assurance, mais ce fut assez pour distraire bonne maman de son souci.
« Ce serait à moi de te gronder, reprit-elle. Tu n’as prétexté tes lettres à écrire que pour remédier à ma paresse et redescendre achever la fleur de ma guirlande. Je ne te croyais pas si habile au petit point. »
Heureusement, à cette minute, elle se pencha sur son métier de tapisserie et ne remarqua pas mon frémissement. Cette fleur, mystérieusement achevée, évoqua tout à coup la silhouette noire qui avait traversé la terrasse sous la pluie. Sans vouloir m’arrêter à l’idée superstitieuse qui, dans l’enveloppement de ces brumes, dans ces plaintes de vent et de pluie, nous menaçait d’obsession, je mentis résolument :
« Je me suis appliquée de mon mieux. »
Elle releva la tête, tourna vers moi son bon visage souriant et déridé.
Joseph, presque aussitôt, annonça le dîner. Je réussis à paraître insouciante et bonne maman, de son côté, s’amusait, ou feignait de s’amuser, de mon bavardage lorsque, vers la fin du repas, Mariette vint pour aider à desservir.
« Est-ce vous qui avez rentré l’araucaria ? » demanda grand-mère, comme ressaisie soudain par son idée fixe.
En posant sa question, elle regarda de mon côté, si bien que je ne pus faire signe à Mariette de dire oui.
« Oh ! Madame, c’est un temps à laisser les plantes dehors plutôt qu’à faire sortir les gens. On rentrera l’araucaria quand il pleuvra moins fort. »
Cette réplique bouleversa ma grand-mère. Elle garda le silence, soupira plusieurs fois sous une oppression croissante et ses traits altérés prirent une expression d’alarme et de souffrance.
« Que ce soit par Mariette, Joseph ou tout autre, observai-je vivement, l’important est que la plante soit à l’abri. »
Et, sur ces mots, nous passâmes au salon. Dans cette pièce à boiseries grises, si grande que deux lampes et six bougies l’éclairaient à peine, la veillée s’annonça longue et pénible. Je devinais à l’attitude de ma grand-mère, recroquevillée dans sa bergère, qu’elle se sentait étreinte comme moi d’une impression d’immense détresse. Glissant sous les portes mal closes ou se faufilant sous les fenêtres disjointes, des souffles perdus faisaient fumer la mèche des lampes et vaciller les flammes des bougies. Dans le silence du dedans, nous entendions la pluie tomber dehors aussi distinctement que si nous étions dans le parc. Les yeux mi-clos, dans des frissons subits, nous avions même l’impression qu’il n’y avait plus de toits, plus de murs, plus rien nous séparant de la tourmente ; nous nous sentions transpercées de tout le froid humide de la nuit ; nous nous sentions étreintes de toute l’infinie désolation de l’obscure forêt et des grèves désertes.
Bonne maman, n’y allez pas, n’y allez pas…
Pour dissiper cet envoûtement de silence et d’immobilité, je me mis à babiller avec une sorte de fièvre. Je dis des choses folles. Mais dès que je parvenais à fixer l’attention de ma grand-mère, quelque pierre détachée dégringolant du toit et tombant sourdement dans la terre détrempée, le grincement plaintif d’on ne savait quelle girouette, un lointain hululement de détresse dans l’espace, nous poignaient le cœur, coupaient mon rire, nous rendaient muettes et nous pétrifiaient dans l’attente superstitieuse d’un événement terrifiant et mystérieux.
Dans la pire de ses transes, ne pouvant maîtriser ses pensées lugubres, bonne maman gémit tout à coup :
« La légende prétend qu’en ce funèbre mois de novembre, les âmes errantes des trépassés, ballottées aux rafales et cinglées par la pluie, vaguent dans les ténèbres en quête d’une croix où se poser ou d’une lueur de cierge pour se réchauffer. C’est surtout en de telles nuits que notre souvenir doit être aux pauvres morts et qu’ils doivent avoir besoin de nos prières. Pourvu que les domestiques aient allumé la lampe sur le tombeau de ton pauvre grand-père !
– Ils y auront certainement pensé, assurai-je à tout hasard. En tout cas, d’une des fenêtres du salon, je peux voir si…
– Non, reste ! Je veux voir moi-même, je serai plus sûre, reprit ma grand-mère qui se méfiait peut-être de mes assertions trop rassurantes. C’est, chaque soir, comme une petite visite, comme un petit salut que, ne pouvant mieux, je fais de loin à mon pauvre mari. »
Elle se leva non sans peine et marcha lentement jusqu’à la porte-fenêtre. Elle souleva le rideau. De ma place, je crus revoir, dans la brume déchirée par le vent, le tourbillon de l’infernal sabbat, la horde des blancs fantômes traqués par la chasse maudite. Mais déjà bonne maman constatait d’une voix désolée :
« Les domestiques n’ont pas allumé la lampe ! Aucune lueur dans la chapelle. Le vitrail de gauche est aussi sombre que celui de droite. J’aurais dû faire cela moi-même ; je devrais le faire… »
Et comme, résolue à réaliser son désir, elle ouvrait brusquement la porte-fenêtre, une rafale s’engouffra dans le salon, éteignit subitement, d’un seul coup, lampes et bougies. J’en eus un tel saisissement que, dans l’obscurité, je me mis à supplier :
« Je vous en prie, bonne maman, n’y allez pas… n’y allez pas… »
Et, d’une voix extraordinairement changée, presque bas, dans un souffle de terreur, bonne maman murmura :
« Je n’ai plus besoin d’y aller… quelqu’un y va pour moi ! »
Je m’élançai vers la porte, essayant d’expliquer pour nous rassurer toutes deux :
« Ça ne peut être que Mariette, Joseph… quelque servante… »
Ainsi que dans ma vision d’avant dîner, le vent cessa, la brume se dissipa, une accalmie se produisit où l’on n’entendait plus que les gouttes d’eau sur les dalles de granit. Ma bonne maman avait fait quelques pas sur la terrasse. Je la rejoignis. Dans l’instinct d’un danger, pressentant que ce que nous attendions anxieusement depuis une heure allait se produire, j’entourai la taille de ma grand-mère, je la serrai dans mes bras. Déjà toute pénétrée de l’humidité de la nuit, grelottante, elle se dégagea de mon étreinte, et, de son bras frémissant, me désigna une forme fuyante, une silhouette noire qui longeait la chapelle et glissait furtivement, sans bruit, sur le gravier de l’avenue.
J’appelai :
La femme qui, même de loin, ressemblait à bonne maman, ne répondit pas et ne se retourna pas. Presque aussitôt, la forme disparut à l’angle du mur. À ce moment, le silence était tel que je crus entendre le lointain bruissement d’une soie frôlant la pierre humide. Puis plus rien. L’apparition avait été si fugitive que je me demandai si je n’avais pas rêvé. Dans une curiosité plus vive que la peur, j’allais m’élancer pour rejoindre la femme mystérieuse quand je sentis que bonne maman, glacée et défaillante, s’abandonnait entre mes bras. Elle porta ses deux mains à son cœur comme si elle étouffait et, d’une voix qu’étranglait l’épouvante, elle balbutia :
« Elle a mis ma robe de soie noire… ma robe de funérailles… Je me suis reconnue quand elle s’est retournée pour me faire signe de la suivre. »
Soutenant bonne maman, je cherchais à l’entraîner vers le salon. En même temps, je lui disais mille choses tendres et la couvrais de baisers dans l’espoir que mes caresses la ranimeraient.
Sur le seuil, dans un suprême effort, elle m’arrêta et me montra la chapelle dont le vitrail de gauche s’éclaira subitement.
« La Milloraine a fait ce que je ne pouvais plus faire : elle vient d’allumer la lampe sur la tombe de ton grand-père… elle allume maintenant l’autre lampe sur ma tombe. Embrasse-moi vite ; je vais mourir, je meurs… »
Je frémis d’épouvante en voyant qu’en effet l’autre vitrail, celui de droite, s’éclairait dans la nuit d’une lueur mystérieuse. Au même instant, les lèvres froides de ma pauvre bonne maman se posèrent sur ma joue et je sentis soudain qu’elle pesait sur mon bras de tout le poids d’une morte.
Puisant dans mon désespoir une vigueur extraordinaire, je portai ma bonne maman dans sa bergère. Quelques secondes après, entourée des domestiques du manoir, la porte refermée sur l’ouragan qui de nouveau faisait rage, je prodiguais à ma pauvre grand-mère tous les soins imaginables. Rien ne put la rappeler à la vie. Le médecin, appelé la nuit même, constata une embolie au cœur.
Soit entente et mensonges sournois, concertés entre Mariette, Joseph et les autres pour frapper l’imagination de leur maîtresse, soit insuffisance ou maladresse des gens chargés de l’enquête, je ne sus jamais quelle main avait rentré la plante, achevé la fleur de tapisserie et allumé les deux lampes devant les vitraux de la chapelle…
Et lorsque je me trouve seule au manoir de Kardec, par des nuits de vent, de pluie ou de brume pareilles à cette nuit-ci, je me sens, en vraie Bretonne, tentée à croire la fantastique intervention de la Milloraine.
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(Charles Foleÿ, in Je Sais tout, n° 87, 15 avril 1912 ; repris dans Distraire, journal pour tous, troisième année, n° 66, vendredi 6 février 1931)
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(Maurice Radiguet, in L’Album comique de la famille, quatrième année, n° 165, vendredi 1er janvier 1905. N’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
Ceci est le chapitre XVII d’un colossal ouvrage psychologico-zoologique que j’achèverai quand j’aurai le temps et ferai imprimer quand j’aurai trouvé un éditeur. C’est vous dire combien est vague la date de cette publication.
L’actualité torride de ce chapitre XVII, au moment où les pouvoirs publics paraissent s’émouvoir des progrès de l’automobilisme et où M. Hugues Le Roux va tous les matins chez Gastine-Renette pour apprendre à crever un pneu à vingt-cinq pas, me décide à le livrer seul au public.
1° DU PIÉTON
Le piéton est un animal vertébré de la classe des mammifères qui, comme son nom l’indique, se plaît à se rendre d’un endroit à un autre – soit pour chercher sa nourriture, soit pour toute autre cause – avec le secours seulement de ses deux pieds… et quelquefois d’un seul.
Cette obstination à continuer à se servir de moyens de locomotion aussi peu perfectionnés que les pieds, indique suffisamment que le piéton est un animal arriéré : qui marche aujourd’hui avec ses jambes ne marche pas avec son siècle.
De ceci, il est facile de conclure que le piéton, même lorsqu’il se hâte, peut être considéré comme un animal lent qui procède de la tortue et de l’escargot.
Doué de faibles moyens et d’organes de locomotion tout ce qu’il y a de plus primitifs, le piéton a conscience de son infériorité ; il sait quel peu de confiance il doit avoir dans des membres inférieurs – ô combien inférieurs ! – qui ne lui permettent de parcourir que mille mètres en dix minutes et au prix d’un véritable effort. D’où cet état de crainte perpétuelle dans lequel vit le piéton, ses allures inquiètes, ses brusques mouvements de tête, ses soubresauts qui en font une sorte de lièvre, moins la vitesse.
Cet animal est, physiologiquement aussi, très imparfait. Quelques milliers de mètres parcourus provoquent chez lui une paralysie spéciale que l’on appelle la fatigue ; dès que la température s’élève un peu, il est sujet à des transpirations plus ou moins abondantes ; la moindre montée ralentit sa piteuse allure et provoque chez lui des essoufflements et des battements de cœur qui sont généralement en raison directe de son volume et de son poids.
Le piéton est encore sujet aux ampoules, aux entorses, aux crampes et à quantité d’autres accidents facilement explicables par la défectuosité de son organisme ambulatoire.
Au moral, le piéton, comme tous les faibles et les impuissants, est rageur, soupçonneux, vindicatif ; il a la manie de la persécution. D’ailleurs, très fort en gueule, comme l’on dit, il est prompt à l’injure et ne peut guère être comparé sous ce rapport qu’à ceux qui vont en voiture.
2° SES MŒURS, SES HABITUDES
Le piéton est un animal qui se plaît sur les trottoirs où il peut, jusqu’à un certain point, se croire en sûreté ; il ne serait pas autrement nuisible s’il se cantonnait sur ces abris naturels, mais, soit bravade, témérité, bêtise, soit peut-être à cause des exigences d’itinéraires qui présentent entre lesdits trottoirs des solutions de continuité, il lui arrive fréquemment de se hasarder sur les chaussées.
L’œil écarquillé par la notion assez exacte des dangers qui le menacent, il va, hésitant, ahuri, calculant mal les temps, appréciant mal les distances, s’affolant d’une troupe qui hurle, d’un conducteur qui charitablement le prévient, défaillant pour un brancard qui le frôle ou pour un moyeu qui le laboure. Il manque de décision et de présence d’esprit. On voit constamment des quantités de piétons effrayés qui, arrivés au milieu de la chaussée, reviennent naïvement à leur trottoir primitif, sans réfléchir que les deux moitiés d’une chaussée étant égales entre elles, ils pouvaient, avec le même travail, la traverser tout entière. Constamment, on en voit d’autres « balancer leurs dames » comme au quadrille, devant un cycliste paisible et, faute d’avoir simplement poursuivi leur chemin, faire de leurs deux jambes un râtelier à bicyclette.
D’autres fois, le piéton est plus dangereux encore : c’est quand il est du genre distrait. Que sa distraction soit la conséquence de vastes pensers, de la hantise d’une police correctionnelle de Damoclès, de l’obsession d’un jupon froufroutant devant lui, le piéton distrait est nuisible entre tous. Il est même, quelquefois, à ce point malfaisant qu’il lui arrive d’aborder des passages dangereux en lisant un journal ! C’est volontairement braver la mort, la solliciter même, dans le but indéniable de causer par sa mort des contrariétés et des ennuis à d’estimables cochers, et je ne pense pas que, dans toute l’échelle des êtres vivants, on trouve semblables raffinements de taquinerie et de méchanceté posthume.
3° LE PIÉTON CONSIDÉRÉ COMME ANIMAL NUISIBLE
Ceci posé, à quoi sert le piéton ? Quelle est son utilité, son but dans la société ? On serait bien embarrassé de le dire, et l’observateur attentif et impartial ne lui découvre au contraire qu’un rôle obstructeur d’ennemi du progrès. Dernier vestige des siècles d’obscurantisme, le piéton est, par définition, un obstacle à la marche rapide en avant et, par essence, un adversaire de toute circulation accélérée, partant de tout perfectionnement social, à une époque où le temps, après avoir été de l’argent si longtemps, arrive à être de l’or.
Qu’est-ce qui interrompt perpétuellement la circulation des rues ? Le passage des théories rampantes de piétons.
Qui est-ce qui fait les rassemblements, les attroupements ? Le piéton ! Que sont toujours les sordides mendiants, les rusés pickpockets, les assassins nocturnes ? Des piétons ! Par qui sont faites les manifestations dangereuses, les révolutions sanglantes, les barricades meurtrières ? Encore par des piétons ! Qui fournit enfin la très grande majorité d’écrasés ? Le piéton, parbleu ! Toujours le piéton ! Cette plaie des cités modernes !
4° DE LA DISPARITION DU PIÉTON
Le piéton disparaîtra, et ce ne sera pas là un des moindres triomphes de la théorie darwinienne. Déjà, l’espèce du piéton sourd et celle du piéton myope ont à peu près complètement disparu depuis l’invention du pavé de bois et depuis celle des roues en caoutchouc ; celle du piéton vulgaire est imminente, insuffisamment armée qu’elle est dans la lutte pour la chaussée…
C’est l’inévitable « sélection naturelle » ! Les automobiles de toutes sortes se multiplieront tellement, atteindront de telles allures, arriveront à être si adroits dans l’art de ne pas rater leur homme, que l’on ne verra plus de-ci, de-là, se faufilant, affolés, que quelques piétons préhistoriques.
Et plus tard encore, quand l’espèce cycliste elle-même aura disparu pour faire place à une race nouvelle, la race des chauffeurs aux membres postérieurs atrophiés, – la suppression de la fonction ayant détruit l’organe, – on se montrera curieusement, au musée d’anthropologie, le dernier piéton, entre le dernier Peau-Rouge et le dernier singe anthropomorphe.
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(Miguel Zamacoïs, in Le Gaulois, trente-troisième année, troisième série, n° 6067, mardi 5 juillet 1898 ; repris dans Le Vélo, journal quotidien de la vélocipédie, de l’automobile et de tous les sports, septième année, n° 2057, mardi 19 juillet 1898 ; signé : « M. Z. », in Stamboul, journal quotidien, politique et littéraire, quatre-vingtième année, n° 211, mercredi 14 septembre 1898 ; in La France libre illustrée, sixième année, n° 40, 9 octobre 1898 ; avec quelques modifications, « Causerie : Le Piéton, » in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, dix-neuvième année, n° 1934, 2 janvier 1902. « Le Dernier Piéton, » illustration parue dans Gringoire, le grand hebdomadaire parisien, politique, littéraire, quatrième année, n° 120, vendredi 20 février 1931)
LE MANUEL DU PARFAIT PIÉTON
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Il est quatre volumes que les honnêtes gens doivent avoir dans leur bibliothèque. Pour la bouche, ils doivent posséder le Manuel de la parfaite cuisinière ; pour le cœur, la Princesse de Clèves, de Mme de La Fayette ; pour l’esprit, la Terre qui meurt, de René Bazin ; et, pour les petites amie, l’œuvre illustrée du divin Arétin.
À ces quatre volumes, ajoutez-en un autre qui va paraître prochainement. C’est le Code ou Manuel du parfait piéton. Nous ne savons quel sera l’auteur de ce petit opuscule, mais nous soumettons à son éditeur une dizaine d’articles et de principes dont il pourra sans doute tirer parti :
Article premier. – Le piéton est un homme qui se fait marcher sur les pieds, tantôt par ses semblables, tantôt par les automobiles. Il commence lorsqu’il franchit son seuil et finit lorsqu’il prend une voiture. Le piéton riche est facilement améliorable, mais il n’est rien de plus piéton qu’un piéton pauvre.
Le piéton, c’est une promesse de fait divers ; le piéton est un être héroïque qui meurt sur la chaussée, lorsqu’il est atteint par la roue d’une automobile.
C’est ce qu’il appelle recevoir un pneu.
Art. 2. – Le piéton doit posséder de solides chaussures.
Quand elles sont usées, il doit en acheter de neuves.
Il existe deux sortes de piétons : les piétons à escarpins et les piétons à ribouis. Le ribouis est le parent pauvre de l’escarpin.
Au cours d’une bagarre, lorsque le ribouis monte sur l’escarpin, la dernière heure de l’escarpin est venue.
Le piéton doit être vigoureux, musclé, râblé ; il se tire ainsi de tous les mauvais quarts d’heure (je pourrais dire les quarts d’heure de râblé).
Art. 3. – Le piéton doit toujours garder sa droite. Lorsqu’il est victime d’un accident, il monte à la gauche du Seigneur. Et sa volupté devient grande, car il n’y a pas d’automobiles en paradis.
Tous les anges vont en aéroplane.
Art. 4. – Le piéton qui sera victime d’un accident devra désormais payer une amende, présenter ses excuses au chauffeur et à l’agent de service, et acheter une 10 HP quelque chose.
Comme l’a dit Courteline, tout le monde devrait avoir l’HP chez soi.
Le piéton-victime récidiviste sera emprisonné à perpétuité.
Le cul-de-jatte est un piéton qui a pris sa retraite.
Art. 5. – Tout piéton doit avoir lu les œuvres de M. Clément Vautel, celles qui conseillent au passant l’usage de la bande rouge.
La bande rouge était une institution prolétarienne qu’ont effacée les automobiles de ces sales bourgeois.
Art. 6. – Les automobilistes ont un permis de conduire ; les piétons auront un permis de marcher.
Votre jeune voisine vous le dira : ces permis se délivrent à la préfecture.
Art. 7. – L’automobiliste professe un profond mépris pour le piéton.
« Dans piéton, dit-il parfois, il y a pied, comme dans chaussure… »
Art. 8. – Le piéton pourra être décoré, s’il fait preuve d’humilité, de prudence, de circonspection et de sagesse. Il figurera sur la promotion Le Trocquer.
Art. 9. – Le piéton disparaîtra pourtant très rapidement. Et c’est d’autant plus étonnant que les fils d’automobilistes naissent eux-mêmes piétons.
Art. 10. – Pour remédier à cette disparition, on songe à enfermer dans un hôpital les quatre ou cinq piétons et à les empêcher de traverser les rues.
C’est ainsi que nous avons pu conserver le mammouth préhistorique et M. Georges Clemenceau.
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(« J. B. », in Bonsoir, journal républicain du soir, n° 1754, lundi 26 novembre 1923 ; « Le Progrès, » caricature de Brousset, 1911)
« Eh bien ! moi, je vous affirme que je l’ai vu de mes propres yeux ; tous vos sourires sceptiques, toutes vos objections n’y feront rien. Je vous dirai comme le poète :
Je l’ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu. »
Ainsi parlait Pierre Juneau, le géant canadien, dont j’avais fait connaissance à Montréal, durant une de mes excursions vers la baie d’Hudson et qui était venu me rendre visite à Paris, lors de son passage en France.
Nous bavardions, face à face, dans un restaurant des boulevards, regardant passer la foule qui y circule sans trêve à toute heure de la journée. Et, par opposition, cela nous avait tout naturellement amené à parler du Grand Nord, de la solitude de ses steppes, de ses toundras et du blizzard glacé qui y souffle sans arrêt d’un bout à l’autre de l’année.
« Oui, reprit le Canadien, je l’ai vu, mais une seule fois. Ah ! je m’en souviendrai éternellement.
– Contez-moi cela, camarade.
– Cet hiver-là, j’étais parti seul avec mes six chiens et mon traîneau pour chasser l’ours blanc vers les bords de la rivière des Diggers, ce large affluent du Yukon qui est glacé presque toute l’année. »
J’inclinai la tête en signe d’affirmation.
Pierre Juneau continua :
« J’y étais arrivé depuis quelque temps et j’avais établi mon camp dans une sorte de cratère naturel rocheux où je comptais passer le printemps. Vous savez, en effet, que durant ces deux mois seulement, on peut espérer faire chasse fructueuse dans cette région terrible.
J’avais bâti une sorte de cabane à l’aide de branchages et de troncs d’arbres coupés à une petite forêt voisine, une sorte d’igloo à la manière des Esquimaux.
Or, un soir, comme le soleil était voilé de nuages à l’horizon et que la lumière était moins intense, j’étais en train de faire griller des saumons pris dans la rivière. J’avais bâti dans mon igloo une sorte de foyer qui me permettait de faire ma cuisine.
Soudain, il me sembla que mon habitation s’effondrait sur moi ; je fus comme aplati contre le sol par la chute des troncs et des branchages. Je me relevai tout meurtri, cependant qu’un son aigu comme un bruit de trompettes me crevait le tympan.
Je parvins au bout d’un instant à m’arracher de dessous l’amas des décombres et à me mettre sur mes pieds.
Alors, par la Vierge de Québec ! je vis la chose la plus extraordinaire, la plus terrifiante que j’aie jamais rencontrée dans mon existence.
Lentement, une montagne de chair mouvante, sorte d’animal informe et monstrueux, s’éloignait vers la sortie du cirque. »
Le géant canadien s’arrêta un instant comme pour juger de l’effet produit sur moi par sa révélation.
Et, comme je le regardais d’un air peut-être un peu sceptique, il demanda :
« Vous doutez de ce que je vous dis, camarade ? »
Je répliquai vivement :
« Moi, pas du tout ; mais que se passa-t-il ensuite ?
– D’abord, j’eus quelques secondes d’hésitation, puis je sautai sur ma carabine et m’élançai à la poursuite du mammouth ; c’était un mammouth, j’en suis certain, car j’en avais lu la description dans des livres de science durant que j’usais mes fonds de culotte sur les bancs des écoles de Québec. Il avait disparu hors du cirque et s’était engagé dans l’immense steppe glacée dans la direction de la rivière des Diggers.
Lorsque je parvins à mon tour à l’entrée du cirque, il était déjà à plus de cinq cents yards et s’enfonçait rapidement dans la brume.
Allait-il disparaître sans que je pusse le voir de plus près ? Je bondis vers mon traîneau, j’attelai mes six chiens-loups, je me lançai sur ses traces.
L’attelage filait comme le vent. Bientôt, je gagnai peu à peu sur la bête monstrueuse qui avançait au petit galop.
Au bout d’un quart d’heure, je n’en fus pas à plus de deux cents yards ; je gourmandais mes animaux qui gagnèrent du terrain. À cent yards, je saisis ma carabine et, après avoir visé soigneusement, je tirai une fois, deux fois, dix fois.

Je suis certain d’avoir touché à chaque coup l’animal ; le dernier des maladroits ne pouvait le manquer, tant sa masse était formidable. Eh bien ! le mammouth ne parut pas plus incommodé par mes balles qu’un éléphant par des mouches. Il n’en augmenta pas son allure pour cela et bientôt mes chiens arrivèrent si près de la bête qu’ils semblaient lui souffler leur haleine aux talons.
Dépité de voir l’inutilité de mes projectiles, je saisis ma hache et, sautant à bas du traîneau, je me mis à courir derrière le mammouth.
Je sais que l’endroit sensible, chez les pachydermes, c’est le tendon de la jambe. Levant ma hache à deux mains, je l’abattis de toutes mes forces sur la jointure du pied droit. Il me sembla que je frappais sur du caoutchouc. L’arme rebondit en arrière avec une telle force que j’en fus renversé et que je tombai de tout mon long sur la neige.
Cependant, le mammouth avait dû sentir le coup, car il poussa un barrissement formidable et se mit en plein galop.
Avant que je me fusse redressé, il avait déjà gagné cinquante yards. En vain, après être remonté sur le traîneau, lançai-je mes chiens à sa poursuite. La bête détalait avec une vitesse prodigieuse ; en moins de dix minutes, elle nous sema littéralement et disparut dans les brumes, s’évanouissant comme un fantôme. »
Le géant canadien se tut.
« Et depuis ? questionnai-je au bout d’un instant.
– Depuis, je ne l’ai plus jamais rencontrée et, bien des fois, j’ai questionné des chasseurs d’ours dans le Grand Nord ; tous ont paru surpris de ma demande et m’ont presque regardé comme un mauvais plaisant. »
Je ne pus m’empêcher de sourire et, à part moi, je murmurai :
« Peut-être, après tout, n’avaient-ils pas tort. Je crois bien que le jour où ce brave Pierre crut voir le mammouth, c’était en rêve probablement ! »
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(Anonyme, in Distraire, journal pour tous, deuxième année, n° 15, vendredi 14 février 1930)
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(Maurice Cuvillier, in Guignol, cinéma de la jeunesse, nouvelle série, n° 96, 6 mai 1928)
Ce matin-là, la section « B » apprit qu’elle allait avoir à faire une démonstration de parachutage.
Il en avait été question à la cantine depuis un bon bout de temps, aussi personne ne fut surpris de le voir, noir sur blanc. Johnny ne s’en préoccupa nullement, car il avait déjà à son actif un nombre respectable de sauts. Un de plus n’était pas pour lui faire peur.
Cela se passait avant qu’il ne vît le chat noir.
La veille, Johnny était allé faire un petit somme après l’appel.
Le chat se glissa furtivement dans la baraque-chambrée, hésita un instant comme indécis, puis se dirigea droit vers le lit de Johnny.
Le premier sentiment que Johnny eût de sa présence fut quand le chat se frotta contre sa main. Johnny fit un bond, comme s’il avait été piqué.
Il sut tout de suite que quelque chose allait lui arriver. Il en était toujours ainsi. La combinaison de Johnny et d’un chat noir avait toujours provoqué des troubles.
Tout le monde savait que Johnny était superstitieux. Être le troisième à prendre du feu ou mettre les couteaux en croix annonçaient à Johnny la malchance, et il la trouvait invariablement.
Mais un chat noir était le signe d’une calamité majeure. Sa mère, convalescente d’une maladie grave, était morte après qu’un chat noir se fût assis sur le seuil de sa chambre.
Le docteur prétendit qu’elle avait eu une rechute. Johnny garda son opinion pour lui.
Un soir, son frère avait ramené à la maison un petit chat perdu, une cocasse petite boule de duvet noir. Mais quand il était devenu grand, il s’était révélé un diable à quatre pattes, un ouragan de perfidie et de griffes.
Johnny songea au saut du lendemain… Un saut en parachute coïncidant avec la rencontre d’un chat noir, il savait à quoi s’attendre.
Le lendemain matin, la section « B » fut passée en revue et s’avança vers le hangar de magasinage pour « toucher » les parachutes. Pour le sergent, tout était routine. Il avait l’habitude.
« Voilà pour vous, fiston, dit-il à Johnny, avec une grimace. Un spécial. Un blanc linceul. »
Johnny ne goûta pas la plaisanterie.
« Le chat noir, le chat noir… » Ses pas rythmaient l’avertissement tout le long du chemin vers l’avion qui attendait. Johnny était baigné de sueur, tandis que le Dakota grondait en montant. Le chat se moquait de Johnny. Il voyait sa tête partout ; le chat lui clignait de l’œil. Il se dessinait dans les reflets de sa boucle qui l’accrochait à l’avion.
« Position de départ ! »
Johnhy s’approcha de la trappe, guettant le moment où le signal rouge allait devenir vert. La voix du chef retentit : « Numéro un, départ !… deux !… trois !… quatre !… » Et Johnny se lança par la trappe ouverte.
*
Le courant d’air le happa, le projeta dans le sillage de l’appareil. Une légère secousse… le parachute s’ouvrit en une ombrelle de soie blanche et gonflée. Puis il se balança mollement jusqu’au sol.
Il n’aurait pas dû en être ainsi. Johnny le savait. Tout avait été trop facile.
Sa chance lui semblait invraisemblable et préoccupait son esprit superstitieux.
Et c’est pourquoi, de plus en plus intrigué par cette entorse à sa superstition, plongé dans des méditation sur « la veine, » ce jour-là, quelques heures plus tard, il descendit du trottoir sur la chaussée sans remarquer l’autobus qui l’écrasa.

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(D.-H. Rose, traduit de l’anglais par J. Birge, in Paris-presse, troisième année, n° 564, samedi 7 septembre 1946 ; illustration de Gyula Zilzer pour « Le Chat noir » d’Edgar Allan Poe, Paris : Picart, 1927)
Le robot 4.013 ouvre lentement les immenses portes d’antimoine du hangar-usine ; les soleils d’uranium parqués dans les profondeurs de la nef s’éclairent les uns après les autres, avant de s’envoler dans l’espace suivant le tracé hertzien prévu. Un jour artificiel et bienheureux se lève, le 206e de l’an XII.
Torak, réveillé par le changement d’air provoqué comme tous les matins par les soleils aérostats, penche son regard vers la baie de plexiglas de sa cellule ; en bas, la foule des hommes motorisés se répand dans les rues de la capitale, progressant par rangs de quatre, les esclaves de chair aux cerveaux télécommandés par le Pouvoir Suprême se dirigent vers les mines et les manufactures. Les journaux lumineux concrétisent subitement sur les murs leurs nouvelles, annonçant le rendement des usines à ondes balzamiques, ou bien la création de citernes d’essence artificielle dans l’ancienne Australie. Toutes ces nouvelles glorifient la puissance du Pouvoir Suprême. Pendant que Torak se drape dans sa tunique d’amiante, des effluves rouges traversent sa cellule ; une porte s’ouvre, livrant passage à un automate, qui sans bruit lui entrave les bras et les jambes avec des filaments de carbogène ; immobile, l’homme se laisse faire, sachant que toute résistance est impossible, un haut-parleur redit la sentence qu’il a entendue la veille, lors de son arrestation :
« Chimiste Torak, vous êtes arrêté pour volonté, illusion, poésie et amour. »
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Allongé sur le gazon synthétique du vivarium, occupé à contempler les nuages chimiques s’envoler à travers les arbres artificiels, Torak ne l’avait pas entendu arriver. Elle parle un moment derrière lui, tout près. Ses mots ne disent que des choses banales. Cependant sa voix est là, chaude, chantante. Il n’en perçoit que la musique, quelques minutes, un siècle. Elle s’est encore rapprochée, en se retournant pour lui répondre. Leurs lèvres s’unissent longuement. Travaillant tous deux au même laboratoire, Manoua et Torak apprennent à s’aimer, au milieu des éprouvettes, des bassins de culture et des ballons remplis de gaz rare.
Ils ont, par leurs gestes, contracté une étrange maladie disparue depuis des milliers d’années : l’Amour. À partir de ce moment, des choses graves se produisirent au labo 82. La blonde Manoua ne réussit plus ses expériences. Torak se met à écrire des textes dénués de tout intérêt scientifique ou mathématique. Caro, chef du laboratoire, découvre même un matin un brin d’herbe, poussé avec sa fleur dans un verre à essais rempli de terre. Il fait un rapport. Torak est déplacé dans une lointaine province… Sa maladie, par contagion, est capable de détruire le bel équilibre de la cité.
Torak reste trois jours loin de sa belle Manoua. Se servant d’un câble électrique en guise de corde, il s’évade à la manière des hommes primitifs et s’enfuit, renversant les robots motorisés chargés de l’arrêter, empruntant les trottoirs roulants à l’envers, faisant effondrer des escaliers parachutés dans sa course. Dans sa fuite on l’entend crier :
« Je l’aime… Je l’aime… »
Cet incident, déplorable pour la science, provoque 67 secondes de retard dans les usines mondiales. Le danger devenant réel, les mercenaires électriques, qui n’étaient plus employés depuis la dernière guerre contre Mars, sont chargés de l’arrêter.
Le Tribunal au grand complet siège. Le chef suprême, Barrg, les savants, les sages, les vieillards, les cerveaux électroniques chargés de recueillir mentalement le compte rendu du jugement attendent. Torak paraît ; des liens invisibles l’entravent. Un rayon catalyseur le transporte jusque sur la dalle d’accusation. Les projecteurs verts des stétoscopes mentaux se croisent sous la coupole du tribunal, cherchant à déceler si dans la foule des hommes-cellules des différences d’opinions se produisent.
Manoua est là, entourée d’électrodes cérébrales, assise sur un siège de marbre noir. Elle implore son amant de ses grands yeux. Les rayons des électrodes changent de couleur ; de violet, ils passent au pourpre. Manoua faiblit. Les savants suprêmes s’impatientent. Les rayons s’entrecroisent au-dessus de l’assistance. Un robot-bibliothèque lit le jugement d’une voix cuivrée. Torak va-t-il parler ? Va-t-il crier face à ces vieillards vêtus de blanc, à ces étranges monstres d’acier et de plomb sagement assis parmi les hommes motorisés ? Va-t-il crier pour sa défense ce mot aujourd’hui inconnu :
« Suis-je coupable d’aimer ?… »
Manoua, très pâle, s’est dressée. Les robots enregistreurs se précipitent. Lentement, elle prononce :
« Ce fou déshonore l’État. Il n’est rien en dehors de la Science… »
Et elle s’écroule, épuisée.
Un déclic. Torak n’est plus qu’un corps sans vie sur lequel se penche le chirurgien du tribunal qui procède au remplacement de son cerveau par une machine télécommandée du modèle réglementaire fourni par l’État.
Et tandis que Manoua, le cœur étreint, regagne le laboratoire des prothèses cardiaques, Torak, devenu le n° A. K. 10.307, descend docile les marches du tribunal suprême pour disparaître dans l’immense foule anonyme des hommes-cellules.
Accoudée sur une table nickelée du laboratoire, Manoua pleure. Pour la première fois de sa vie, de lourdes larmes coulent le long de ses joues presque enfantines…
Instinctivement, Manoua se lève, prend une éprouvette et analyse cette eau étrange qui perle à ses yeux…
« Eau 983,0 – chlorure de sodium 12,0 – sels minéraux 0,2 – matières albuminoïdes 4,8. Il n’est rien en dehors de la science, » murmure-t-elle.
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(Pierre Servez, in V, magazine illustré du reportage, cinquième année, n° 218, 5 décembre 1948)
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☞ Ce conte de Pierre Servez est en réalité une variation inspirée de « L’Amour mort » de Gaston de Pawlowski, pour ne pas dire un plagiat…
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GASTON DE PAWLOWSKI : L’AMOUR MORT
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RÉCITS DES TEMPS SURHUMAINS
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L’Amour mort
C’était le jour bienheureux de la grande fête nationale de l’Accélération.
Depuis l’heure déjà lointaine où Kilowatt, l’homme aux doigts de caoutchouc, avait ouvert les portes de l’usine et déchaîné sur le monde les effluves radieuses du soleil artificiel, des centaines de citoyens à cerveau de bronze phosphoreux se hâtaient sans raison dans les grandes artères et dans les rues veineuses de retour, en criant :
« Quatre-vingt-treize ! Quatre-vingt-treize ! Quatre-vingt-treize ! »
Ce qui signifiait que le rendement absolu des nouvelles dynamos d’État venait d’atteindre 93 0/0.
La satisfaction scientifique était générale, car chacun savait que les progrès de l’Animal-État ne pouvaient plus dépendre que du seul accroissement de la vitesse sociale.
Des hommes-cellules, il n’était plus, en effet, question. Abondamment nourris avec de l’arsenic phéniqué, pourvus de bras en bismuth, de cerveaux électrifiés et de housses à bactéries, ils n’avaient qu’à se laisser fonctionner dans des conditions étroitement délimitées et leur bonheur, suivant les données exactes de la science, ne pouvait plus s’accroître.
L’Animal-État, tout au contraire, demeurait perfectible. On l’avait pris aux premiers temps de l’humanité pour une simple fiction juridique, mais avec les progrès inouïs de la science, on s’était aperçu bientôt de sa réalité surhumaine.
Le remplacement d’une cellule-homme était donc un fait naturel sans portée ; la mort de l’État, tout au contraire, eût entraîné celle de tous les hommes qui ne vivaient artificiellement que par lui.
*
Les uns après les autres, entourés du respect de tous, les membres du Cerveau central abordaient le toit du Palais d’État et descendaient par l’ascenseur à effluves dans la salle de la science où se tenait la séance annuelle de l’Accélération. Assis devant des claviers, les cent dix-huit savants d’État étaient là, impassibles et fluets, et, au-dessus d’eux, siégeaient majestueux, sous la direction du Savant Absolu, les vingt-et-un vieillards d’autrefois, les ancêtres ayant connu l’humanité par des livres aujourd’hui détruits pour la sûreté de l’État-surhumain.
Il s’agissait, chacun le savait, dans les six premières minutes de la séance, de juger un sujet bizarre nommé Cadmium, dévoyé du droit chemin par une évasion et trois mois dans les déserts désaffectés de l’ancienne Europe, et sur lequel pesait l’accusation capitale d’imprécision scientifique.
À vrai dire, les idées de ce fou ne semblaient guère valoir une telle dépense de temps et les citoyens à cerveau de bronze s’efforçaient, mais en vain, de comprendre le véritable motif qui pouvait pousser les vingt-et-un vieillards d’autrefois à interroger ce dément dans des circonstances aussi solennelles.
*
Quelques secondes passèrent. Aux effluves bleues, succédèrent les effluves rouges et Cadmium parut, introduit par un automate et fortement entravé par deux hypnoses du pied. Son regard, libre, clair et lumineux, erra un instant avec indifférence vers la coupole où se croisaient les instantanéogrammes des horneaux de province, puis, brusquement, ardemment, se posa sur une jeune fille assise au banc des témoins et qui, anxieusement, attendait.
Soudain, les claviers s’agitèrent et le Savant Absolu se leva pour résumer l’idéographe d’accusation.
Cadmium prétendait : 1° qu’un raisonnement qualitatif devait remplacer pour la direction des cellules-hommes les méthodes scientifiques d’État basées sur le temps et l’espace ; 2° Que sans recourir à l’État-surhumain, l’homme, par la culture de sa propre volonté, aurait pu dompter les éléments, s’élever dans les airs, planer sans appui matériel et même écarter la mort ; 3° Qu’avec l’accroissement de cette même volonté individuelle l’homme aurait pu se déplacer instantanément d’un lieu dans un autre et ne plus se soumettre aux règles absolues de espace ; 4° Que cette augmentation formidable des forces individuelles ne pouvait sans doute se produire qu’en fonction d’autres passions, aujourd’hui inconnues, mais dont il y aurait urgence à rechercher la nature dans l’histoire des siècles passés.
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À cette lecture, de violents effluves de protestation traversèrent la salle, et le Savant Absolu reprit avec dureté :
« Je ne puis comprendre dans quel but vous avez demandé, lorsque vous étiez en observation, à ce que vos idées fusent soumises à l’attaché de laboratoire Benzamide, fille de l’illustre Anthracite, avec laquelle vous avez fait vos études. Vous avez affirmé que, sans son approbation et sans sa présence, vous ne pourriez rien réaliser. Elle est là aujourd’hui devant vous ; je dois vous prévenir que cette occasion de vous expliquer est la dernière qui vous est offerte. »
Un long silence plana. Hagard, de toute l’angoisse de ses yeux, Cadmium regardait Benzamide et son effort de compréhension paraissait effrayant. Les vingt-et-un vieillards d’autrefois et les cent dix-huit savants suivaient cette scène avec impatience.
Nerveusement, le savant Absolu se leva.
« En l’absence de toute explication de la part de l’accusé, nous suspendons l’audience trois minutes, pour permettre à Benzamide de rédiger ses conclusions. »
Sans plus savoir au juste ce qu’elle faisait, Benzamide s’enferma seule dans le laboratoire adjoint. Ses idées s’embrouillaient, les théories et les méthodes dansaient devant ses yeux, comme prises de folie. Violemment, elle essayait de classer ses pensées, de voir clair en elle-même. Heureuse, elle l’était sans aucun doute. Son père n’était-il pas le glorieux inventeur de la repopulation d’État artificielle qui remplaçait elle ne savait au juste quelle méthode primitive et hors d’âge ? Toutefois, elle n’était pas une fille comme les autres, et parfois des idées étranges l’assaillaient. Jadis, lorsqu’elle travaillait avec Cadmium, elle avait de brusques chagrins quand le jeune homme employait des méthodes qui n’étaient pas les siennes. Seule, de toutes ses compagnes, elle ne s’était pas fait raser les cheveux ni les sourcils. Et puis, elle n’aimait point son nom ! Elle eût préféré s’appeler Narcotine ou Codéine.
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Deux minutes passèrent, puis, brusquement, sans savoir pourquoi, Benzamide sentit au long de ses joues des larmes brûlantes qui coulaient.
Instinctivement, la jeune fille se leva, prit une éprouvette et les analysa rapidement dans l’Atomomètre.
« Eau, 982,0 ; Chlorure de sodium, 13,0 ; Sels minéraux, 0,2 ; Matières albumineuses, 5,0… Je deviens folle, pensa-t-elle. Il n’est rien en dehors de la science ; ce fou déshonore l’État. »
La troisième minute s’achevait. Benzamide rentra dans la salle, reprit sa place et, d’un mouvement de tête, fit signe qu’elle n’avait rien à dire ; puis elle détourna les yeux.
Un déclic, un corps qui bascule et Cadmium glissa inerte sur la table iodoformée.
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Et tandis que Benzamide, la tête vide et sans pensée, regagnait le laboratoire de son père social, les vingt-et-un vieillards se levèrent et passèrent dans la salle du Conseil privé. Là, tremblants encore de la dangereuse expérience qu’ils venaient de tenter, ils se regardèrent lentement sans parler. Eux seuls au monde savaient que quelque chose d’immense venait d’être à tout jamais détruit ; quelque chose de fabuleux dont l’humanité ancienne avait vécu durant des siècles, quelque chose dont le nom seul eût mis l’État en péril.
Et sur l’Amour définitivement mort, sur les cendres de la divine Souffrance d’autrefois, assurés désormais des citoyens de bronze au cœur d’automates, ils purent entrevoir enfin le triomphe colossal du monde artificiel, définitivement ployé sous les griffes d’acier de l’État-surhumain.
Dans la rue, la foule docile criait encore : « Quatre-vingt-treize ! quatre-vingt-treize ! » ce qui signifiait que le rendement absolu des nouvelles dynamos centrales venait d’atteindre 93 0/0.

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(Gaston de Pawlowski, in Comœdia, deuxième année, n° 440, dimanche 13 décembre 1908 ; repris dans le recueil Polochon : paysages animés, paysages chimériques, Paris : Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle éditeur, 1909 ; illustration de Virgil Finlay)
1. UNE PRIME EXCEPTIONNELLE
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L’autorité sportive que confère l’Auto à ses chroniqueurs réguliers m’a valu le très grand honneur d’être appelé à rédiger l’article « Lutte pour la Vie » dans la Formidable Encyclopédie des XXe, XXIe, XXIIe Siècles et Suivants, œuvre considérable comme son nom l’indique, et à laquelle un groupe distingué de savants, de philosophes, de musiciens, d’hommes de loi, d’herboristes, d’auteurs dramatiques et de sportsmen, met en ce moment ce que l’on est convenu d’appeler la dernière main. L’ouvrage complet paraîtra en l’an 2103, en même temps que les pièces de théâtre annoncées cet été par leurs auteurs comme « devant passer la saison prochaine sur une des principales scènes du boulevard. » Et, soit dit en passant, on peut souscrire dès à présent à ce véritable monument encyclopédique. Il y a même, pour les mille premiers souscripteurs, l’avantage d’une prime exceptionnelle et gratuite, d’un intérêt suffisant pour que je demande la permission de m’étendre un peu sur elle, si j’ose m’exprimer ainsi.
Cette prime, essentiellement sportive, comme on va le voir, consistera tout simplement en un petit dirigeable des plus perfectionnés.
Qu’on veuille, bien entendu, prendre l’épithète de « petit » dans un sens relatif. Il ne s’agit pas du dirigeable de poche stupidement rêvé par des esprits dénués de toute orientation pratique, les mêmes qui attendent, avec une patience inlassable autant qu’irritante, l’accumulateur à 3000 ampères ne dépassant pas les dimensions d’une boîte à sardines, en même temps que l’aliment chimique capable de nourrir Laurent le Baucairois à raison de trois granules par jour, une par repas, si tant est que l’on puisse appeler « repas » l’absorption d’une tête d’épingle.
Je considère, pour ma part, qu’on peut, sans exagération, taxer de petitesse un dirigeable susceptible d’être aisément garé dans une chambre de bonne, ou dans la galerie d’un appartement dont le loyer annuel ne dépasse pas 1200 à 1400 francs, selon qu’il se rapproche ou s’éloigne du centre de Paris.
Or, c’est le cas du dirigeable-prime qui nous occupe, et qui prendra le nom distinctif de : « Dirigeable Populaire International. »
Dirigeable – il serait oiseux d’y insister – parce qu’on pourra le diriger.
Populaire, parce que les chambres de bonnes et les appartements de 1200 à 1400 francs, sans courir les rues, sont infiniment plus nombreux que les jardins d’hiver et les hôtels pouvant rivaliser avec la Muette ou les locaux de l’A. C. F.
International, parce qu’on devra ses plans à l’éminente collaboration de tous les ingénieurs qui se sont spécialisés dans les questions d’automobilisme et d’aérostation, et cela sans distinction de nationalité. La conquête de l’air ne saurait être, en effet, une conquête patriotique, et, sous prétexte que M. Winton est Américain, par exemple, il eût été absurde de ne pas demander à M. Winton les secrets du démarrage foudroyant qui le signala dans la Coupe Gordon Bennett.
Passons donc, sans autre commentaire, aux principales caractéristiques du Dirigeable Populaire International.
Ces caractéristiques ne sont, ma foi, pas ordinaires, et, à celui qui conçut le plan d’ensemble d’un aussi parfait engin, l’on peut adresser, d’enthousiasme, l’interpellation mondaine, dont la vogue s’accroît en ce moment sur nos plages : « T’en as un œil ! »
Ce n’est même pas avec un seul œil, fût-il d’aigle, dont parlent nos meilleurs auteurs classiques, que l’on atteindrait un pareil résultat. Qu’on en juge :
I. – LE MOTEUR
Sera actionné par l’essence, l’alcool, ou le pétrole lampant, selon les conclusions de la Commission des Carburants. Force effective, affirmée par d’indiscutables diagrammes (tout ingénieur qui se respecte vous confirmera qu’un diagramme ne saurait être discuté) : 5 chevaux. C’est plus qu’il n’en faut. Nombre des cylindres : 12. C’est également plus qu’il n’en faut, et, en outre, cela constitue – nul ne l’ignore, de même que nul n’a jamais pu dire la raison de ce phénomène, – le cycle idéal de rendement et d’équilibrage. Allumage par accumulateurs secs et sans plaques, récupérant leur charge automatiquement dans les énergies électriques latentes contenues par les nuages. (Quand il n’y aura pas de nuages, la charge sera toujours suffisante pour attendre qu’il en vienne.) Refroidissement intensif par combinaison de jeux d’orgues à ventilateur, donnant sans cesse des morceaux de grand opéra destinés autant à charger le touriste qu’à rendre le moteur complètement silencieux, en dominant avec suavité le bruit de ses explosions.
II. – TRANSMISSION
Par prise directe sur un seul arbre, donnant toutes les vitesses, grâce à un pignon d’angle indéfiniment extensible. Hélices égales de 810 x 100, rigoureusement interchangeables.
III. – DIFFÉRENTIEL
Supprimé, pour cause d’inutilité dans airs. Cette suppression (B. S. G. D. G.) constitue d’ailleurs le meilleur perfectionnement qu’on puisse apporter à n’importe quel système de différentiel.
IV. – ENVELOPPE
L’enveloppe sera constituée par un bandage pneumatique de dimensions spéciales, et affectant sensiblement la forme d’un Uppman croisé d’Henry Clay, ou, si vous préférez, d’un fuseau. À l’intérieur, seront disposés des ballonnets ou chambres à air, lesquelles seront maintenues à une pression de 15 à 20 kilogrammes par les gaz s’échappant du moteur. Ces gaz viendraient-ils à manquer que l’enveloppe resterait gonflée à bloc, car – appréciez ceci qui n’est pas dans une musette – cette enveloppe pompera littéralement et automatiquement l’obstacle. Et l’obstacle, en l’espèce, c’est – qu’il me soit permis d’abuser des adverbes – purement et simplement de l’air.
J’ajoute que cette enveloppe sera antidérapante et increvable. Et que l’on ne vienne pas me dire que de telles qualités sont superflues. D’abord, c’est pour le superflu que nous travaillons. Ensuite, vous abandonnerais-je généreusement le dérapage, que la crevaison resterait là, terrifiante. Il ne faut pas se dissimuler, en effet, que, lorsqu’on se promène dans l’espace, une chute est toujours possible. Et voyez-vous la tête d’un touriste qui, dégringolant de deux ou trois cents mètres, verrait son enveloppe éclater sur un tesson de bouteille ? Ce serait la mort sans cri, et, dans tous les cas, sans phrase.
Pour en terminer avec cette trop longue question de l’enveloppe, disons que celle-ci sera dégonflable à volonté, par l’adjonction d’un système de soupapes, toutes commandées, comme bien l’on pense.
V. – GRAISSAGE
Automatique, par humidité ambiante, rosée du soir et du matin.
VI. – CARROSSERIE
Tonneau, ou, plus exactement futaille, à quatre bains de siège faisant face au vent.
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Telles sont les grandes lignes de cette prime remarquable, et – je l’ai déjà dit, mais je le répète, car cela ne gâte vraiment rien – gratuite.
À ces grandes lignes, il faudrait ajouter l’énumération de mille perfectionnements de détails, dus à l’ardente imagination de mon brillant confrère de Pawlowski. Détails et perfectionnements rien moins que négligeables, car, si l’on peut concéder que Pawlowski est un esprit bizarre, inquiétant, on ne saurait oublier que ce même esprit est prodigieusement inventif et d’une ressource inépuisable. Les perfectionnements en question vous seront du reste expliqués tôt ou tard par de Pawlowski lui-même, qui trouvera dans cette exposition corollaire un plaisir légitime doublé d’un excellent sujet d’article.
La prime sera livrée, franco de port et d’emballage, en même temps que le premier des trois cent vingt-sept volumes de la Formidable Encyclopédie. Il y sera joint, toujours gratuitement, un Manuel théorique et pratique sur le maniement et l’entretien du Dirigeable Populaire International, par M. Baudry de Saunier. C’est dire qu’un enfant pourra se servir de l’engin. On trouvera aussi, dans le caisson de la futaille, et de plus en plus gratuitement, une Histoire de l’aérostation indirigeable et dirigeable, à travers les âges, augmentée d’un commentaire sur le Boomerang au XVIIIe siècle, et d’un précis sur l’usage du ski chez les Esquimaux, ouvrage très volumineux et très documenté, de M. Octave Uzanne.
Là, du reste, n’est pas la question. La question, qu’on veuille se le rappeler, c’est la façon dont j’ai traité l’article : « Lutte pour la vie, » que le groupe distingué de savants, philosophes, etc., voulut bien solliciter de mes lumières. Mais, la place me faisant défaut, je n’y pourrai revenir que dans une prochaine chronique.
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(Henry Kistemaeckers, in L’Auto, quatrième année, n° 1040, jeudi 20 août 1903 ; illustration d’Albert Robida pour Le Vingtième Siècle, Paris : Georges Decaux, 1883)
2. LE PLUS GRAND DES SPORTS
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J’ai annoncé naguère à mes aimables lecteurs, et non sans une légitime fierté, que le groupe directeur de la Formidable Encyclopédie des XXe, XXIe et XXIIe Siècles venait de consacrer définitivement mon autorité sportive en me confiant la rédaction de l’article : « Lutte pour la vie. »
Après m’être acquitté de cette tâche, j’ai réfléchi tout à coup que je serais bien bête, en vérité, de ne point utiliser immédiatement cette prose, en lui faisant les honneurs de l’Auto. La Formidable Encyclopédie ne devant paraître qu’en 2103, personne ne se rappellera plus à cette époque assez éloignée que l’article en question n’est pas inédit. Il serait donc tout à fait antisportif, en même temps que contraire aux traditions les plus respectées de la Chronique, de ne pas faire d’une pierre deux coups.
D’une pierre deux coups ! Je suis – et le proclame hautement – trop chroniqueur et trop sportsman dans l’âme pour manquer un aussi joli résultat.
Et voici dans son texte lapidaire le morceau tel qu’il sera publié, – je le répète pour la vingtième et dernière fois, et j’entends qu’on se le tienne pour dit, – en l’an 2103 de notre ère chrétienne.
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LUTTE (POUR LA VIE). – V. VIE.
VIE (LUTTE POUR LA). – V. STRUGLE FOR LIFE.
STRUGGLE FOR LIFE. – S. m. (streu-guel for laï-fe), de l’anglais.En Angleterre, on emploie plus fréquemment le gallicisme « Lutte pour la vie, » et le populaire seul se sert de l’expression de terroir usitée en France. Sorte de pugilat fort en honneur chez les humains, depuis l’origine du monde, et dont la pratique n’est tombée en désuétude que dans la seconde moitié du siècle dernier, pour disparaître complètement à l’aurore du XXIIe siècle : C’est la vie, mon chéri, et même la LUTTE POUR LA VIE… (Maur. Donn.). Par ces temps de STRUGGLE FOR LIFE, il n’est pas sans intérêt de jeter un coup d’œil rétrospectif sur la façon dont les Pahahouins de l’Amérique du Sud ont toujours envisagé les règles fondamentales de ce sport plus vulgairement désigné par les Apaches de Belleville sous l’ancienne locution de LUTTE POUR LA VIE. (Oct. Uz.) ; Oh ! oh ! c’est la LUTTE POUR LA VIE ! (Edm. Rost) ; S’il rouspète, crève-z’y le setier. En cas de fil d’arnaque, on visitera l’Abbaye de Monte-à-Regret, j’ m’en goure. Tant pluche, mon poteau, ça s’appelle le STRUGGLE FOR LIFE, y faut des refroidis pour que la vie marche ! (Bibi-Surin de Montp.) ; La LUTTE POUR LA VIE ! On n’a pas mieux défini le problème de l’existence humaine. (Jules Claretie).
Encycl. C’est surtout vers la fin du XIXe siècle, et dans les premières années du XXe que l’art du struggle for life fut à son apogée. Mais ce sport cruel date en réalité du Paradis terrestre, où Adam et Ève, qui ne connaissaient pas le tennis et ne prévoyaient guère l’automobilisme, s’y livrèrent pour tuer le temps. Ils le pratiquèrent, à la vérité, d’une façon très rudimentaire, en se défendant avec quelque mollesse contre les entreprises d’un certain Serpent, qui rôdait dans la propriété, pour y vendre en fraude – du moins, telle est la prétention d’une légende modérément plausible – des reinettes, des calvilles, et des court-pendues, fruits assez ordinaires, mais dont la consommation était, à cette époque, formellement interdite. Comme il arrive souvent entre voisins, le Serpent et le couple humain se détestèrent bientôt salement. Ils jurèrent de s’entretuer. Et de ce serment naquit le sport de la Lutte pour la vie, considéré par quelques-uns comme le père et le plus grand de tous les sports. On sait le reste. Le Serpent, n’ayant pu vaincre Adam en combat singulier, recourut à la ruse. Il fit manger au jeune ménage une pomme empoisonnée par un de ses complices, le Démon, et c’est ainsi qu’il sortit vainqueur du tournoi. « La fin justifie les moyens ! » s’écria-t-il le jour du triomphe. La phrase restée célèbre est acceptée comme la devise et, en quelque sorte, le point de départ de toutes les règles de la lutte pour la vie.
Ces règles, disons-le tout de suite, sont innombrables et assez mal déterminées. Elles partent en somme de ce principe général : « Tous les coups sont permis. » Quelques traités spéciaux, appelés « Codes » (civil, pénal), ont essayé cependant cependant d’interdire certaines prises. Mais ces traités, fort mal faits et sujets à des interprétations subtiles (rangées sous la dénomination globale de procédure), furent toujours aisément éludés, par les struggleforlifeurs de qualité.
Le premier précepte de l’art du struggleforlifeur est de se tenir en garde, constamment couvert, en effaçant par-dessus tout les endroits faibles appelés scrupules, pitié, probité, etc. Il doit se convaincre ensuite que la lutte est sans merci, et qu’il faut frapper comme un sourd, même et surtout sur un mort. Selon l’occasion et les nécessités du moment, il estoquera avec des armes différentes, choisies avec le moins d’hésitation possible dans son arsenal. Tantôt il exécutera un coulé-dessous avec la « calomnie, » arme de longue portée, tantôt, s’il est à distance, il portera un coup droit avec le « mensonge, » excellente arme pour les bottes rapides. Les coups identiques seront parés avec l’ « aplomb, » bouclier de tout premier ordre, appelé aussi « culot. » L’ « ironie » pour les feintes-dessus, l’ « indifférence » pour les petites attaques d’appel au corps, et la « rosserie » pour les contre-ripostes, sont considérées, par les connaisseurs, comme des lames d’un choix judicieux.
Le sport du struggle for life exigeait, on le voit, de la psychologie, du sang-froid, de la décision, et une grande rapidité d’exécution, aussi bien dans la parade que dans l’attaque. Il y fallait également ce que l’on appelle « une santé. » Aussi reconnaissait-on sans peine, dès l’enfance, ceux qui étaient doués pour devenir, tôt ou tard, détenteurs des nombreuses coupes offertes à leur ambition. Ceux-là, devinés vers l’âge de dix à douze ans, étaient rangés dans la catégorie des malins ; à vingt ans, ils passaient dans celle des roublards ; à vingt-cinq ans, dans celle des débrouillards ; à trente ans, dans celle des arrivistes. Enfin, lorsqu’ils détenaient la coupe, on les appelait des arrivés. Pour les petites coupes instituées par des Sociétés de province, on employait le terme de parvenus. Ceux qui déclaraient forfait ou qui abandonnaient en route étaient classifiés ratés.
D’autres distinctions encore étaient établies entre les lutteurs : celui qui faisait montre de qualités apparentes, mais un peu frustes, était « un homme. » De celui qui, sans avoir encore vaincu, paraissait toutefois assez redoutable, on disait que c’était « un Monsieur. » Celui qui laissait maladroitement voir son jeu était « un sale Monsieur. » Enfin, il y avait le superlatif : « un joli Monsieur, » et, pour le vaincu qui ne voulait pas rendre les armes, cette appellation moindre : « un triste Monsieur. »
Tous ces messieurs se rencontraient dans diverses arènes. Nous ne pouvons, dans ce court exposé, que citer les principales : la guerre, la finance, la politique, et le journalisme. On n’y était coté qu’après des épreuves éliminatoires, où les grands favoris spécialisaient leur tactique et signalaient à l’observateur impartial s’ils se proposaient d’arriver « par l’intrigue, » « par les mathématiques, » « par l’intimidation, » « par les femmes, » « par le scandale, » ou « par un travail acharné, » locutions consacrées pour identifier les divers moyens de réussir.
La caractéristique de ce sport était la proscription des demi-mesures. Le struggleforlifeur digne de ce nom n’admettait pas de quartier, et nul ne reculait, à l’occasion, devant son petit assassinat du duc d’Enghien. On chourinait littéralement ou moralement, avec une désinvolture extrême, et, il faut bien l’avouer, pas toujours dénuée de tout charme. Au bout de leur carrière, les arrivistes notables ne comptaient plus les désastres qu’ils avaient semés. D’aucuns avaient fait s’entr’égorger des centaines de mille hommes, d’autres n’avaient tué que quelques femmes, généralement mûres, par le chagrin. Les uns visaient au cœur, les autres à la bourse. Tel voulait gagner la coupe de la Gloire, tel autre la coupe de la Fortune. Tous, au demeurant, menaient des existences très agitées.
Résumons-nous. Le sport de la lutte pour la vie fut évidemment un joli jeu d’adresse, d’assouplissement et de volonté. Mais ce fut un jeu féroce, dont nos mœurs actuelles ne s’accommoderaient plus. Il convient de remarquer, du reste, qu’au moment de sa splendeur, il fut stimulé par les conditions de la vie qui, s’il faut en croire les relations de l’époque, n’était pas très facile aux XIXe et XXe siècles. Les struggleforlifeurs, alors, ne se livraient pas à leur sport cruel et favori dans un seul but d’amusement ; souvent, le plus souvent même, pourrait-on dire, ils y étaient poussés par de véritables nécessités.
De telles pratiques aujourd’hui seraient condamnables. Nos richesses publiques et individuelles ne les excuseraient plus. La locomotion aérienne, en supprimant les octrois, les douanes et les armements, a supprimé d’un trait les rivalités de nations. La fortune particulière a, de son côté, anéanti les rivalités d’individus. Une statistique que j’ai sous les yeux, établie d’après le dernier recensement, établit que le plus pauvre homme de France a 100.000 livres de revenus. Encore, sourd, aveugle et paralytique, ne sait-il comment dépenser ce patrimoine modeste, mais assuré.
D’autre part, la machine nous supplée en toutes choses : nous avons un cuisinier mécanique, un valet de chambre mécanique (ah ! où est le temps poétique des jolies caméristes !), un concierge mécanique. Tous ces mécanismes sont automatiquement créés par d’autres mécanismes, sans que nous ayons à intervenir le moins du monde dans ces échanges. Nous n’avons, en somme, plus qu’à nous laisser vivre dans une véritable féerie, assez monotone, par exemple. Il est peu probable, dans ces conditions, que l’antique et noble sport de la lutte pour la vie refleurisse jamais parmi nous.
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Bibliogr. – Les Aventures de ma Vie (Henr. Roch.) – Le Tour de France de 1903 (Géo. Lef.). – La Lutte pour la vie, pièce en cinq actes (Alph. Daudet). – Une Idylle tragique (Gabr. Bomp.). L’Apprentissage de Lord Will (Henr. Kist.). – L’Entrevue de Fontainebleau (Nap. Ier). – L’Élection de Pie X (un camérier). – Mémoires (Thér. Humb.). – La Serbie et ses mœurs (Maschinvitch).
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(Henry Kistemaeckers, in L’Auto, quatrième année, n° 1048, vendredi 28 août 1903 ; Frank Rudolph Paul, « The Robot Aliens, » in Wonder Stories, février 1935)
MORT ACCIDENTELLE – UN HOMME PÉTRIFIÉ
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Dans les premiers jours de l’investissement de la capitale, le nommé Joseph Bourgeois, âgé de trente-sept ans, contremaître carrier, réfugié du Petit-Courcelles, avait raconté à plusieurs personnes que sa longue expérience des carrières lui permettrait de retrouver un passage souterrain s’ouvrant au loin dans la campagne, et à l’aide duquel on pourrait franchir les lignes ennemies.
Peu de temps après, il était parti muni de vivres et d’outils pour son exploration, et on n’avait plus entendu parler de lui. On pensa qu’il avait été tué ou fait prisonnier par les Prussiens.
En dernier lieu, comme on visitait, dans un but de précaution, les carrières abandonnées, on trouva avec surprise, au fond de l’une d’elles, dont l’ouverture avait été bouchée, une sorte de statue ou plutôt un homme pétrifié.
On s’approcha et, après avoir brisé une partie de la croûte calcaire qui l’enveloppait complètement, on mit à découvert le visage d’un individu qu’un des assistants reconnut pour Joseph Bourgeois. Quoique la mort remontât à trois mois environ, son corps était intact et n’offrait aucune trace de décomposition.
Cette singulière découverte motiva une enquête à laquelle on procéda avec le plus grand soin. On découvrit un étroit passage conduisant à la campagne, et dont l’entrée était masquée par des ronces et des plantes grimpantes desséchées. Ces plantes offraient en un endroit une dépression comme si elles eussent été écartées par une main d’homme.
Dans le passage, on remarqua des empreintes de pas assez profondes, telles qu’elles devaient exister si l’on eût marché dans un terrain humide qui se serait plus tard asséché. Les souliers à gros clous du sieur Bourgeois furent appliqués sur ces empreintes ; les semelles s’y adaptaient parfaitement.
Les témoignages de plusieurs personnes firent connaître que ce qui avait déterminé, trois mois auparavant, à boucher le haut de la carrière ; c’était la crainte que quelqu’un n’y descendît ou n’y tombât, parce qu’il s’était formé au fond un lac de moutarde.
On donne ce nom à la boue liquide et jaunâtre provenant des eaux pluviales qui s’infiltrent dans les carrières abandonnées et entraînent les détritus calcaires en les délayant, de sorte que le sol se recouvre d’une nappe stagnante et fangeuse dont la profondeur est souvent considérable.
Ce qui rend surtout dangereuses les moutardes, lorsque l’on pénètre sans expérience et sans guide dans une carrière inexploitée, c’est que souvent la poussière nouvellement tombée dessus leur donne un aspect solide.
D’après toutes les observations recueillies, on a été porté à penser que, vers le commencement d’octobre, Bourgeois, ayant découvert et suivi le petit passage dont nous avons parlé, était parvenu jusqu’à un étroit sentier dans un escarpement où, ayant sans doute rencontré dans l’ombre quelque obstacle, il avait perdu l’équilibre et était tombé dans le lac de moutarde qui l’avait englouti.
L’occlusion de la carrière ayant interdit tout passage aux eaux pluviales, le terrain, de nature perméable, avait absorbé l’eau et laissé le calcaire, qui, en se desséchant et se pétrifiant autour du corps de Bourgeois, avait arrêté les effets de la décomposition.
Les obsèques de cet infortuné ont eu lieu avec le concours de ses anciens camarades.
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(in Le Droit, journal des tribunaux, de la jurisprudence, des débats judiciaires et de la législation, trente-cinquième année, n° 13, dimanche 15 janvier 1871 ; sous le titre : « Un Cadavre dans la moutarde, » in La Petite Presse, chronique de la guerre, cinquième année, n° 1735, mercredi 18 janvier 1871 ; « Faits divers, » in Le Soir, troisième année, n° 641, mercredi 18 janvier 1871 ; in La France politique, scientifique et littéraire, dixième année, n° 19, jeudi 19 janvier 1871 ; « Nouvelles diverses, » in l’Opinion nationale, treizième année, n° 21, samedi 21 janvier 1871 ; Zdzisław Beksinski, « Sans titre, » huile sur toile)
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