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(Pierre Mac Orlan, in Constellation, le monde vu en français, première année, n° 1, mai 1948)
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(Pierre Mac Orlan, in Constellation, le monde vu en français, première année, n° 1, mai 1948)
En relisant les Géorgiques de Virgile
Au temps où le divin Virgile mettait en vers l’harmonie des flots et du vent, vivait sur les bords de l’Adriatique un pauvre pêcheur de corail. Son indigence était extrême ; à peine pouvait-il nourrir ses nombreux enfants.
Aussi, forcés de se suffire à eux-mêmes, ceux-ci, dès l’aube, pêchaient le coquillage. Leurs premiers pas avaient été faits dans la vague ; ils croissaient en pleine sève, en pleine liberté, et grandes étaient leur force et leur hardiesse.
Le plus jeune surtout faisait l’admiration de tout le Golfe. Le Vésuve, le vieux mont Pausilippe, la plage de la Mergellina, Sorrente, Portici et Pompéïa, riant sous la lave, n’ont depuis rien vu d’aussi beau que cet enfant !
Nu sur les rochers, au grand soleil on l’aurait pris pour quelqu’un de ces petits dieux dont les précoces exploits sont rapportés dans les légendes des Immortels. Achille ou Apollon enfant devaient avoir cette grâce invincible, ce rire de héros avec lequel il défiait la vague qui se jetait sur lui !
Un jour, à l’aube, comme la mer s’était retirée, il aperçut les filets d’un pêcheur de la côte, gonflés étrangement. Quel ne fut pas son étonnement en voyant, prise dans les mailles, une sirène au milieu des coquillages et des algues. Ses yeux couleur de mer étaient immenses et baignés de larmes ; elle avait un teint blanc comme l’écume marine, et des dents pointues armaient sa bouche un peu grande.
Elle tordait sa queue avec désespoir et le sable ternissait ses écailles brillantes.
« Hélas, cria-t-elle en apercevant l’enfant, sauve-moi, fils des hommes ! Je suis Parthénope, fille d’Achéloüs et de Calliope ; je me suis laissée prendre en ces filets perfides, et quand les pêcheurs viendront, ils me tueront. Délivre-moi ! Je te donnerai en échange mille perles de la mer. »
Ému par cette voix plaintive, le garçonnet tira son couteau et rompit les mailles.
La sirène le supplia encore :
« Je ne sais pas l’art de marcher comme les filles de la terre. La mer est loin. Tu devrais m’y porter, toi qui parais si fort malgré ta jeunesse ! »
Pour montrer en effet combien il était fort, le jeune garçon chargea la sirène sur ses épaules et se mit en route vers le large.
Enfin, il atteignit le flot ; il y entra le plus avant qu’il pût et, tout content, y déposa son fardeau. Alors, retrouvant avec son élément toute sa force, la divinité se plaça entre la plage et lui.
« Merci : tu es un brave et fort enfant, dit-elle. Mais, depuis quelques jours, je ne me suis gorgée d’aucun sang humain ; l’île de Caprée est lointaine où mes sœurs m’attendent et je ne pourrais les rejoindre aussi faible que je suis. Comme il me serait inutile d’échapper à la mort sur terre pour la trouver dans l’eau, je vais te dévorer.
– Ah ! Madame, il n’est pas possible que vous fassiez cela ! se récria l’enfant effrayé, car les dents de la sirène reluisaient au soleil. Songez que je viens de vous sauver la vie.
– Tu as raison ; mais les dieux m’ont créée pour détruire l’homme, qui est la plus malfaisante des créatures.
– Ce n’est pas vrai ! »
Et, des yeux, il cherchait à contourner la longue queue qui lui barrait le passage.
« Ce n’est pas vrai ? Eh bien, je consens à interroger sur ce point les trois premiers animaux qui passeront ; leur avis sera ton arrêt. »
Au bout d’une minute, ils aperçurent sous le miroitement de l’eau, accrochée au rocher, une huître. La Sirène lui exposa le cas.
« Mange-le, dit l’huître ; l’homme ne mérite aucune pitié ; il nous arrache nos globules de nacre, la substance même de notre être. Ce sont des perles, dit-il ; et pour un peu d’or, un sourire de femme, il nous vole la vie ; mange-le ! »
Vint ensuite une limande :
« Mange-le, dit-elle aussi ; l’homme est la plus cruelle des créatures. Son hameçon nous déchire et son feu nous brûle parfois même avant que la mort nous ait prises en pitié. Cet enfant deviendra un homme : mange-le ! »
Grand était l’effroi du pauvre pêcheur, quand parut à son tour une vieille tortue. Lente comme un siècle, elle nageait à fleur de vague en chauffant sa carapace au soleil. Interrogée, elle se prit à rire :
« Parthénope, tu te moques de moi, fit-elle. Jamais, tant que je ne l’aurai vu, je ne croirai que cet enfant t’a portée jusque-là.
– Rien n’est plus vrai pourtant.
– Eh bien ! qu’il recommence devant moi. S’il le fait, je te donnerai raison. »
Sans défiance la Sirène accepta l’épreuve ; le garçonnet la reprit sur son dos et, suivi de la tortue, revint à la plage.
« Sirène, dit alors la tortue, tu viens de te laisser jouer comme un monstre malfaisant et sot que tu es ! Les dieux te prescrivent de dévorer les hommes, mais non de faiblir à la reconnaissance qui est une vertu divine. N’aie pas peur, petit homme, la Sirène n’est dangereuse que dans l’eau ; sur terre, elle est plus maladroite que moi : tue-la donc ! »
Alors, le jeune pêcheur se jeta sur la méchante créature qui se tordait de rage impuissante et l’étrangla dans ses longues tresses d’or vert.
Cette légende virgilienne est pieusement conservée chez les barcarolles de Pausilippe. Demandez-la au moindre lazzarone que vous verrez, flânant au soleil, la guitare au dos, en quête de tarentelle, il vous la contera mieux que moi.
Il vous dira comment elle donna à Naples son premier nom : Parthénope, et comment ce nom divin fut jeté sur la côte, sous la forme d’une sirène.

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(Mireille Corbel, « Lauréate des Jeunes Auteurs et Compositeurs, » in L’Écho pyrénéen (ancien Luchon-Thermal), organe du Comminges & Pyrénées Centrales, quarante-septième année, n° 1353, dimanche 2 octobre 1932 ; « Washed Ashore, » illustration de Sidney Herbert Sime)
Le célèbre écrivain et pamphlétaire italien, Giovanni Papini, publie aux Éditions Flammarion la version française de Gog, son récent ouvrage. Gog, le héros de ce livre, est un milliardaire américain dont on nous raconte les barbares et décevantes expériences. Curieux ouvrage où Papini s’affirme en défenseur de la culture latine et passe en revue, pour les foudroyer, les tendances modernes – intellectuelles ou sociales. Nous en détachons ce chapitre, d’une savoureuse et mordante ironie :
Iéna, 8 juillet.
À Blümenwald, dans la maison de repos où j’ai fait retaper par un psychothérapeute mes nerfs surmenés, je remarquai, dès le premier soir, un avorton distors et claudicant qui portait, avec beaucoup d’aisance, ses diverses difformités. Il avait un œil bandé de noir, le crâne en pain de sucre, le nez mangé par un lupus et réduit à une cicatrice rouge, la bouche cachée par une végétation de poils embroussaillés, d’un ton de cuivre déteint. Il se démenait pourtant plus que tous les autres pensionnaires ; il discourait à voix haute avec tout le monde, et on le rencontrait à tout moment, précédé des heurts secs et précipités de son bâton en crosse d’évêque. J’appris qu’on le nommait : Doktor Mündung et que, comme les trois quarts des Allemands, il avait écrit certains livres.
Dès le second jour, il m’empoigna tandis que je me promenais au jardin et me força de m’asseoir près de lui, sur un banc de bois.
« Vous êtes étranger, dit-il, sentencieux, d’une voix plus grosse que lui, et, sans doute, êtes-vous venu en Allemagne pour apprendre : Germania docet. C’est ici l’Alma Mater du monde, Autant de villes, autant d’universités : un maître d’école pour six habitants. Et il n’est pas jusqu’à cette honteuse maison, qui n’est ni un hôtel, ni une pension, ni une clinique, ni un sanatorium, ni même un institut de culture intellectuelle, mais dans laquelle un charlatan sans scrupules vend à haut prix de l’espérance et des saucisses, où vous ne puissiez trouver un aliment à votre esprit. Mon nom vous est certainement connu : Doktor Mündung, licencié en Religionsgeschichte, auteur d’un volume sur les doctrines ésotériques des Jezidis, ou adorateurs du diable, de diverses Betrachtungen sur le culte des astres chez les Hereros, et d’un ouvrage, désormais classique, sur les rapports préhistoriques entre les divinités souterraines de la Phrygie et la déesse germanique Freya. Si je me trouve ici, loin des bibliothèques et de mes études, la faute en est à certains collègues jaloux qui, par ce stratagème, ont voulu reculer un peu le danger de me voir concourir pour une chaire d’université. Ma femme, qui est Chinoise et qui connaît mal les usages de sa nouvelle patrie, s’est laissé persuader par ces gens-là, et… Mais pardon de vous parler de mes affaires : c’est une erreur ; c’est même une hérésie.
Je vous assure cependant que, même à Blümenwald, je n’ai pas perdu mon temps. Pour un homme versé dans l’histoire des religions, la diversité est un avantage, mais pour les hommes en général elle est un inconvénient. Si l’on a pu tenter de créer une langue universelle, personne n’a réussi à inventer une religion qui puisse être vraiment acceptée de tous.
L’erreur réside en ceci, que l’on n’a point assez approfondi la nature de l’homme. L’homme, en dépit de toutes les hypocrisies et de toutes les rhétoriques, n’aime sincèrement que lui-même et il ne respecte et n’adore que son propre moi. Il feint, par peur ou par suggestion, de vénérer les dieux, les héros, la patrie, l’humanité et tous les autres mythes, historiques ou abstraits, qui remplissent les galeries de l’histoire. En réalité, ce sont là des paravents et des prête-noms qui ne font que cacher sa véritable foi. Pour parvenir à une religion véritablement universelle et pratique, telle que, s’il se présentait un prophète courageux pour l’enseigner, tout le monde l’adoptât avec joie, il faut tenir compte de ce qui est le centre psychologique de la conduite humaine.
La religion nouvelle et définitive que je propose aux hommes est l’Égolâtrie. Chacun s’adorera soi-même, chacun aura son dieu personnel : soi-même. La Réforme protestante se flattait de faire de tout homme un prêtre : plus d’intermédiaire entre la créature et le Créateur ! Moi, je fais un pas en avant : plus d’intermédiaire entre l’adorateur et l’adoré. Chacun est à soi-même son dieu.
On combine de cette façon les avantages du polythéisme et ceux du monothéisme. Chaque homme aura un seul Dieu, mais il y aura autant de dieux que d’hommes. Et les scissions ne seront pas à craindre parce que les égolâtres, tout en étant d’accord sur le principe fondamental de la nouvelle religion, ne tomberont jamais, et pour des raisons évidentes, dans la folie d’adorer un dieu étranger, c’est-à-dire un autre être, leur semblable.
Cette religion est à la fois l’aboutissement suprême de l’idéalisme allemand et celui de la civilisation la plus moderne. Quand Fichte, montant un jour dans sa Chaire, annonça à ses auditeurs : « Aujourd’hui, nous allons créer Dieu, » l’Égolâtrie était virtuellement fondée. Si Dieu est une création de notre activité matérielle ou morale, c’est-à-dire si c’est l’esprit humain qui le fabrique, pourquoi adorer Dieu comme s’il existait vraiment en dehors de nous et ne pas adorer plutôt son créateur, c’est-à-dire l’homme ? Si l’homme est le père de Dieu, si Dieu n’existe pas, sauf dans l’esprit humain, en adorant l’homme nous adorons le vrai Dieu, un Dieu absolu, un Dieu qui n’est plus l’inconnu. Pourtant, on ne peut pas adorer l’homme en général. La Menschheit est une abstraction, un flatus vocis : l’homme authentique se réalise dans l’individu concret, c’est-à-dire en chacun de nous.
La civilisation moderne, qui a détruit peu à peu les restes de la fantasmagorie transcendantale, a commencé, sans s’en rendre compte, à pratiquer l’Égolâtrie. Le sport est l’adoration du corps ; le culte de la science, une façon de s’arroger l’omniscience attribuée à Dieu, et le culte de la machine, de suppléer à l’omnipotence de Dieu. Ce qui semblait réservé à l’Être Parfait devient peu à peu une prérogative commune à tous les mortels.
Je vous dirai en confidence que l’Égolâtrie est déjà pratiquée, inconsciemment, par la majeure partie de l’humanité. Il ne s’agit plus que de lui donner un nom, un credo et une conscience. Voilà quelle sera ma tâche dès que je sortirai de cette caverne d’empoisonneurs.
En lisant la vieille saga Scandinave de saint Olaf, j’ai toujours été frappé par ce dialogue :
« En qui crois-tu ? demande le roi à un soldat.
– En moi-même, » répond celui-ci.
C’est le vrai cri du vrai héros. Qui ne croit pas en soi ne vit pas. Il s’agit de faire coïncider la religion et la vie, la foi et sa pratique. Les autres religions ont failli parce qu’elles demandaient à l’homme des choses contraires à sa véritable nature. La mienne, qui se conforme à son instinct secret, désormais évident, triomphera sans lutte.
Mais, direz-vous, il nous faudra un culte, même s’il doit porter l’empreinte du matérialisme moderne. J’y ai pensé. Tout Égolâtre fera faire sa propre statue en or, en bronze, en marbre, selon ses moyens. S’il n’est pas assez riche pour avoir recours à un sculpteur, il se contentera d’un portrait à l’huile, ou simplement d’une bonne photographie. Devant cette image, il déposera des offrandes et récitera ses prières. Nous trouverons d’excellentes formules, pour la célébration du Moi, dans les livres des idéalistes et dans le Chant de mon propre moi, de Walt Whitman. Le bain quotidien ou hebdomadaire sera l’équivalent du baptême ; le repas remplacera la communion ; le sommeil, perte passagère de la conscience du Moi, sera la pénitence. Comme vous le voyez, une religion commode et pas trop compliquée. Il n’y a d’autre Dieu que l’homme et chaque homme est son incarnation.
Finie l’humiliation de s’incliner devant des puissances supérieures ; finie l’hypocrisie de renier notre indéracinable instinct ! L’homme s’aime lui-même : qu’il le confesse ouvertement ; et, bannissant toute peur et toute retenue, qu’il donne à son amour une forme dévote et liturgique. Soyez certain que le vingtième siècle sera le siècle de l’Égolâtrie. »
Dès que l’affreux petit monstre loquace eut fini son verbiage, je me mis à le bien regarder. Et, en imagination, je me le figurai en adoration devant une statue reproduisant son visage horrible et son corps contrefait. Je ne pus m’empêcher de rire. Le docteur Mündung ne s’en formalisa pas.
« Ma religion, reprit-il, est un message de joie, et non de mortification. Vous êtes entré dans l’esprit de mon entreprise, et j’espère que vous serez mon prophète sur l’autre moitié de la Terre. »
En parlant ainsi, il me toucha les genoux de ses mains minuscules, pour me donner sa consécration. Je m’aperçus alors qu’à l’une de ses mains il n’avait que quatre doigts, mais qu’il en avait six à l’autre.
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(Giovanni Papini, traduit de l’italien par René Patris, « La Vie littéraire, » in Figaro, cent-septième année, n° 142, samedi 21 mai 1932 ; Remedios Varo, « El flautista, » huile sur masonite, 1955)
Romain Roux avait trente-cinq ans sonnés quand parurent ses Contes de la Nuit. Ce n’était point son premier livre, mais aucun, jusqu’alors, n’avait connu le succès de celui-ci… Au fait, qu’était-ce au juste que ces fameux contes ? – Tout de suite, sur la foi du titre, on imaginait des récits extraordinaires, des cauchemars hallucinants peuplés de fantômes, d’oiseaux, de ténèbres, et, là-dessus, la pâleur d’une lune romantique. Et l’on ne se trompait guère, encore que, par leur réalisme aigu, ces histoires fussent très éloignées des élucubrations frénétiques des écrivains de l’école de 1830. – Ce qu’avait voulu réaliser Romain Roux, c’était, en quelque sorte, la photographie des rêves. Avec une volonté jamais lasse, il avait émondé de son œuvre tout ce qui aurait pu lui donner le moindre aspect d’invention. Les hallucinations de cette quasi-folie qui nous possède lorsque nous dormons, il en avait noté toutes les nuances, toutes les phases sans y rien changer. Parcelle à parcelle, il était arrivé à les reconstituer, à nous en donner l’intégrale impression et à nous faire éprouver à l’état de veille les mêmes sensations de terreur ou d’exhilarante joie. – Comment, par quel étrange caprice d’imagination, par quel hasard l’idée d’un pareil livre avait-elle pu naître dans le cerveau d’un écrivain conscient ? – Caprice, hasard ! En vérité, lorsqu’il y réfléchissait, Romain Roux trouvait à son œuvre une origine plus profonde, plus logique, et, aussi, moins spontanée. En s’analysant, et en s’efforçant de déchiffrer les plus effacés de ses souvenirs, il apercevait en lui un très ancien fond de mystère et de terreur. C’étaient des sensations de l’enfance, de terribles frayeurs, des cauchemars dont il avait le souvenir précis ; il suffisait qu’il s’y attardât un moment pour ressentir en son âme des transes semblables à celles qu’il avait ressenties jadis.
Et il résumait sa pensée en disant, moitié sérieux, moitié souriant : « Mon maître en littérature hoffmannesque, ç’a été le cabinet noir ! » – Le cabinet noir, rien que d’y songer, cela lui donnait des petits frissons et comme des étourdissements d’épouvante.
D’un bond, trente années étaient franchies ; il se revoyait, gamin de cinq ans, turbulent, braillard, paresseux, mais pas méchant. Ses parents étaient sévères, son père surtout : pour un oui, pour un non, pour moins que peu, les taloches pleuvaient serrées. Et souvent, trop souvent, hélas ! il était livré, malgré ses cris et ses supplications, aux monstres du cabinet noir…
Maintenant, tout cela était loin ; l’écheveau du passé s’embrouille facilement, tout se fond, se confond, les faits avec les faits, les années avec les années, les douleurs et les joies…
À dater de la publication de ses Contes de la Nuit, une nouvelle vie avait pour ainsi dire commencé pour Romain Roux.
De toutes parts, les offres de collaboration arrivaient. Ce qu’il dut écrire d’histoires extraordinaires, de contes fantastiques !… Au début, ce fut un jeu : du papier bien blanc, une bonne plume, quelques heures de travail, – le conte était achevé. Mais les sujets s’épuisent, la pensée se fait lente, la fatigue vous prend… Écrire devient alors un supplice. Romain Roux connut tout cela. Il ne capitula pas. Ce surmenage, cependant, avait une répercussion des plus fâcheuses sur sa santé. Déjà il était devenu d’une nervosité extrême, avec des sautes d’humeur inconcevables. Enfant, il avait eu beaucoup de mal à se défaire de tics de toutes sortes : clignements d’yeux, plissements de nez, contraction de la bouche. Et voici que tous ces tics réapparaissaient un à un. Dans la rue, il allait le regard perdu dans sa rêverie, sans rien voir, les jambes tendues par brèves saccades, balançant les bras mécaniquement. Chose plus grave, il avait perdu presque complètement le sommeil. Et puis, à force de créer de la terreur, du fantastique, il en était arrivé à voir du surnaturel ou du mystérieux partout. Cela tournait à la maladie. Il avait des frayeurs subites qui le mettaient dans un véritable état d’affolement ; le moindre bruit le faisait sursauter.
C’était surtout la nuit que ces frayeurs s’emparaient de ses esprits ; alors, il restait accoudé sur son lit, la sueur au front, les yeux dilatés, l’oreille tendue, n’osant ni respirer ni remuer.
*
Une grande pièce carrée. Dans un angle, un vaste bureau encombré de brochures. Une lampe électrique brûle sous un épais abat-jour vert. C’est une lumière éclatante sur quelques livres, sur une feuille de papier blanc, et puis, dans la large pièce, il règne une intime et douce demi-obscurité.
À peine si on aperçoit les rayons chamarrés d’une bibliothèque, un tableau sous verre qui miroite. Romain Roux travaille. Rapide, sa plume court sur le papier. Un feuillet rempli, vite il le pousse devant lui et, sans perdre une seconde, en commence un autre. Il se presse, il se presse… la main n’arrive pas à suivre la pensée. En pleine possession de son sujet, dans le feu de la composition, Romain Roux vit dans une sorte d’hallucination, dans une sorte de fièvre créatrice. Il est transporté hors de lui-même, au milieu des décors qu’il a imaginés ; il se mêle aux personnages qui sont nés, sortis vivants de son cerveau ; il les voit aller, venir, il les entend parler. Et, par un absolu oubli de sa propre personnalité, et par une sorte de choc en retour, les sentiments qu’il leur prête deviennent siens tour à tour, selon qu’il s’identifie avec l’un ou l’autre de ses héros. Il se réjouit de toutes leurs joies ; il souffre de toutes leurs douleurs ; il vibre de toutes leurs passions jusqu’au plus profond de son être. Ses yeux brillent d’une étrange flamme, ses joues sont brûlantes ; à ses tempes, les veines sont gonflées, son front est en sueur, sa main tremble. C’est qu’il est agité, bouleversé, angoissé du drame épouvantable qui se déroule devant ses yeux, un effroyable drame de terreur où va sombrer la raison et la vie d’un homme. Agonie tragique d’un malheureux qui lutte avec désespoir contre d’étranges monstres. Et Romain Roux, tout à cette lutte désespérée, éprouve en son être des transes dont son cœur est oppressé jusqu’à la douleur. La fiction et la réalité se confondent en son esprit halluciné. Il souffre, il s’affole… Les monstres qui se ruent après son personnage, est-ce qu’ils ne viennent pas rôder autour de son bureau ? Ce bruit, derrière lui !… Ce souffle dans ses cheveux !… Ce frôlement sous la table !… Mais non, mais non, ce n’est pas vrai, il se trompe, il n’a rien entendu, il n’a rien senti. Ce n’est pas vrai. Et, pourtant, qu’est-ce donc encore qui bute contre son genou ?… Une petite sueur froide mouille ses aisselles. Il voudrait reculer son fauteuil, regarder sous la table ; il n’ose pas. Cependant, il ne peut pas rester ainsi : il faut savoir. Alors, il porte la main vers son genou, il glisse rapidement sa main sous la table. Ah ! un corps mou, quelque chose de visqueux et de froid a touché ses doigts.
Avec un cri, Romain Roux s’est dressé.
Maintenant, tout autour de lui, c’est une théorie de monstres, pareils à ceux qui, quelques instants avant, assaillaient le héros de son conte fantastique. De partout, de partout, des meubles et des murailles, il sort de ces monstres informes et répugnants, gélatineux, gluants, diaphanes, semblables à des poulpes de mer, à de petites pieuvres glaireuses : ceux-ci sont verts, ceux-là rouges ; d’autres ont l’aspect hideux des chairs mortes qui ont séjourné dans l’eau. Il y en a de toutes tailles et de toutes formes, les uns pointus, les autres ronds. Les plus grands ressemblent à des obus auxquels on aurait mis des bras et des jambes – mais des bras et des jambes à peine plus longs qu’un doigt ! Les plus petits, légèrement ovales, ont la grosseur d’un ongle. Sans membre aucun, blancs, avec, au centre, un point noir et brillant, on dirait des yeux, une multitude d’yeux de nègres arrachés de leurs orbites et roulant dans l’espace vertigineusement. Certains, gros comme un œuf, tout hérissés de pointes, ont l’air de prodigieux marrons. D’autres, encore, sont jaunes et ronds comme des oranges ; une énorme bouche les fend en deux et, lorsqu’ils tournent dans l’air, formant des sarabandes effrénées, un sifflement rauque sort de cette bouche de grelot, lugubrement.
Au milieu de ce grouillement d’êtres, Romain Roux se débattait.
Pris d’une sorte de rage, les monstres s’acharnaient après lui, s’agrippant à ses vêtements, tirant ses cheveux, lui crachant à la face. Pour leur échapper, il courait comme un fou par la chambre, fuyant à droite, fuyant à gauche, abattant à coups de poing, à coups de pied, les plus acharnés, s’armant des chaises, des coussins, des statuettes de bronze, des livres même… Mais il avait beau frapper, les monstres ne diminuaient pas. Partout où il allait, ils le suivaient, l’entouraient, l’acculant dans les coins. Les plus gros, ceux qui avaient des mains, se pendaient à ses jambes pour l’empêcher de fuir ; d’autres passaient sous ses bras, s’introduisaient dans ses manches : il en trouva dans les poches de son pantalon qui le pinçaient au sang. Les plus petits tournaient autour de son cou, véritable collier vivant. Il en vint qui se collèrent à ses joues, à ses oreilles, à son front. Et, lorsqu’il en avait écrasé un, il en arrivait dix autres.
En fuyant, Romain s’embarrassa dans le fil électrique ; la lampe s’éteignit. Alors, dans la nuit, tous les monstres apparurent lumineux : les uns étaient pâles comme des âmes, les autres éclatants comme des globes de feu. On aurait juré que des centaines, des milliers de lanternes japonaises se mouvaient dans l’obscurité, tourbillonnant en tous sens, formant de vertigineuses rondes phosphorescentes.
Romain Roux s’était évanoui.
Le lendemain matin, on le trouva blotti dans un coin. Autour de lui, les chaises, les tables, les fauteuils, les livres formaient une véritable barrière.
« Eh bien, mon ami, dit le médecin qu’on avait été chercher en hâte, vous ne pouvez pas rester ainsi. Voyons, venez avec moi. »
Romain se dressa, hagard et menaçant. Il fallut s’en rendre maître par la force. Trois hommes l’emportèrent, le traînèrent plutôt, car il se débattait désespérément, s’accrochant à tous les meubles.
Et comme le médecin cherchait à le calmer, en lui assurant qu’on ne voulait pas lui faire de mal :
« Si, si ! hurla-t-il ; je vous connais, vous et les autres ; vous êtes les mauvais esprits de la nuit et vous venez me chercher pour me conduire au cabinet noir… Mais je ne veux pas, non, je ne veux pas… laissez-moi… Assassins ! Assassins ! »
Conte primé au Concours littéraire du Journal.

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(Alphonse Séché, in Le Journal, dix-huitième année, n° 6084, lundi 24 mai 1909 ; Hans Baluschek, « Der Spiritualismus, » fusain et craie sur papier, 1892)
À Philippe Gille.
Ce matin, j’ai reçu la visite d’un très drôle d’homme.
Un inventeur !
Aimez-vous les inventeurs ? Moi, je les adore, même quand ils n’inventent rien, ce qui est le cas de presque tous les inventeurs.
Me plaisent leur idée fixe, leur mise débraillée, le feu de leurs prunelles.
Comme idée fixe et comme feu de prunelles, mon inventeur de ce matin était bien dans la tradition, mais c’est surtout en matière de toilette négligée qu’il dépassait tout ce que j’avais vu jusqu’alors.
Notamment, un bouton de la redingote entré comme par hasard dans une boutonnière du gilet, et réciproquement.
Inharmonique, mais si pittoresque !
L’homme entra chez moi, tel l’ouragan.
« Bonjour, fit-il, comment va ? »
Je me rasais devant ma petite glace (je me rase moi-même, maintenant).
« Bien, répondis-je, et vous-même ?
– Vous me reconnaissez ?
– Pas du tout.
– C’est probablement parce que je porte toute ma barbe, maintenant. Et puis… vous ne m’avez jamais vu.
– La dernière de ces raisons suffisait amplement. Et… quel sujet me procure l’honneur ?…
– Je suis inventeur, monsieur.
– Je m’en doute bien, parbleu !
– Je sais que vous êtes un garçon intelligent, instruit, et ne regardant pas à l’argent quand il s’agit d’une bonne idée. »
Je m’inclinai.
En effet, je suis un garçon intelligent, instruit, et quand une idée me paraît nouvelle ou simplement ingénieuse, je n’hésite pas à sacrifier un million ou deux pour en accomplir la réalisation.
Brusquement, l’homme me demanda :
« Qu’aimez-vous mieux ?… Pourrir ou brûler ?
– Pardon, fis-je, un peu surpris, pourrir ?…
– Ou brûler… Allons, répondez.
– Mon Dieu, monsieur, l’idée de pourrir n’a rien qui me séduise beaucoup. Quant à brûler, vous avouerai-je que je ne me sens pas irrésistiblement attiré, pour le moment ?
– Pour le moment, oui, mais quand vous serez mort ?
– Oh ! quand je serai mort !… »
Et j’esquissai un joli geste de parfait détachement.
L’homme reprit, dans un style un peu familier :
« Oui, pourrir dans la terre, c’est rudement dégoûtant, mais être brûlé, ça n’est pas beaucoup plus chouette.
– Pourtant…
– Il n’y a pas de pourtant… Moi, j’ai inventé un procédé qui dégote la crémation.
– Ah ! ah ! contez-moi ça.
– Oui, monsieur, je remplace l’inhumation par l’inaération.
– C’est pas bête, ça.
– Ne vous foutez donc pas de moi avant de savoir.
– Je vous assure, monsieur…
– Vous êtes mort, n’est-ce pas ?…
– Une minute !
– C’est une supposition… Vous êtes mort, on m’apporte votre corps, je le mets dans mon four.
– Mais c’est de la crémation.
– Imbécile !… Je le mets dans mon four, un four particulier de mon invention, et je dessèche votre corps. Je le dessèche, vous entendez bien, je ne le cuis pas, je ne le rôtis pas, je ne le brûle pas… Je le dessèche, c’est-à-dire que je le débarrasse, par évaporation, de toute l’eau qu’il contient. Savez-vous à peu près la proportion de l’eau dans le corps humain ?
– Je vous avoue que…
– Eh bien ! environ 80 pour 100… Les 4 cinquièmes !
– Tant que ça ?
– Oui, monsieur, tant que ça. Hein ?
– 80 pour 100 !
– Ainsi, le général Boulanger dont vous faites votre Dieu…
– Mais, je ne vous ai jamais dit…
– Ne m’interrompez donc pas tout le temps. Le général Boulanger dont vous faites votre Dieu pèse 82 kilogrammes, il représente donc environ 65 kilogrammes d’eau. Donc, par 82 cris de Vive Boulanger poussés, vous pouvez en compter 63 pour l’eau pure. Voilà bien les grandeurs humaines, les voilà bien !
– Matérialiste !
– Êtes-vous marié ?
– Non, monsieur, hélas !
– Avez-vous une maîtresse ?
– Une maîtresse, c’est beaucoup dire, mais enfin j’ai une petite bonne amie.
– Quel poids ?
– Ma foi, je ne l’ai jamais pesée, mais je puis vous dire à peu près. Elle n’est pas bien grosse ; elle doit peser dans les 50 à 60 kilos.
– Eh bien ! monsieur, l’objet de votre idolâtrie comporte environ 45 litres d’eau.
– Taisez-vous, vous me dégoûtez !
– 45 litres d’eau, vous m’entendez : quatre-vingt-dix chopines ! »
Et il prononçait ce quatre-vingt-dix chopines sur un ton d’indicible mépris. Je ne lui ai pourtant jamais rien fait, à cet inventeur.
Tout à coup, il s’écria :
« Mais vous êtes là, à me faire perdre mon temps avec votre bonne amie ; je reviens à mon invention. Quand le corps est entièrement desséché, je le trempe dans un liquide de ma composition, à base d’acide azotique, qui le transforme en matière explosible analogue au fulmi-coton. On n’a plus qu’à l’allumer… Pff… fff… ttt… Une grande fumée blanche qui monte au ciel… et tout est dit. C’est ce que j’appelle l’inaération.
– C’est très ingénieux.
– Mais ce n’est pas tout. Au lieu de transformer mon corps en simple explosif, je puis en faire un feu d’artifice complet, chandelles romaines, pétards, grenades, soleil, et même le bouquet. Tout ça dépend du prix. Pour les familles pauvres, je peux transformer le cher défunt en pétards ou en chandelles romaines de toutes les couleurs, moyennant trente francs. Pour 10.000 francs, j’établis un feu d’artifice de première classe, avec bouquet allégorique.
Ça ne vous tente pas ?
– Si, je trouve l’affaire séduisante, mais je préfère attendre. »
L’inventeur prit son chapeau et partit furieux.
Qu’est-ce que vous voulez, moi, je ne suis pas pressé.
–––––
(Alphonse Allais, in Le Chat noir, sixième année, n° 306, samedi 19 novembre 1887 ; repris avec quelques modifications sous le titre : « Une Idée lumineuse » : « Contes & chroniques, » in La Petite République française, quinzième année, n° 5229, jeudi 7 août 1890 ; in Gil Blas illustré, première année, n° 17, dimanche 18 octobre 1891 ; in La Lanterne, supplément littéraire, dixième année, n° 685, jeudi 6 avril 1893 ; in La Libre Parole de l’île de la Réunion, journal politique, littéraire & indépendant, première année, n° 16, dimanche 29 mars 1896 ; « Chronique, » in La France de Bordeaux et du Sud-Ouest, vendredi 19 février 1897 ; repris en volume dans le recueil Pas de bile ! (Œuvres anthumes), Paris : « Les Auteurs gais, » Librairie Marpon & Flammarion, 1893)
La route s’allongeait blanche entre des coteaux d’un noir d’encre, hérissés de maigres ajoncs où le vent hurlait avec des clameurs apocalyptiques, et, sous la rafale, les arbres tordaient leurs branches en se courbant comme au passage de quelque être inaperçu et épouvantable. Des nuées énormes venues de l’Ouest couraient dans le ciel bas et sombre d’où pleuvait une lueur livide donnant aux choses un reflet verdâtre et l’averse fouettait la campagne nue, sans bestiaux, sans êtres humains dont l’aspect si morne, si farouche eût-il été, aurait au moins rassuré mon cœur.
Car j’allais dans mon manteau ciré, incessamment agité par la bise, j’allais sans but sur la route blanche, morne, interminable et triste… triste comme mon désespoir.
Ce n’était pas la nuit, ce n’était pas le jour. Une cloche lugubre, fêlée, avait au loin, dans quelque hameau perdu et déjà endormi, sonné l’Angelus, oh ! un Angélus de deuil qui, pour un instant, avait empli d’une rumeur sinistre la désolation de cette campagne.
Mais où donc étais-je ? J’avais traversé la ville hostile, sans passants, sans lumière, tous les volets clos, et je me dirigeais, je ne sais où, vers le hameau que je croyais accueillant, avec son auberge coiffée de chaume qu’une lampe éclaire de sa lueur douce, où la flamme du sarment crépite dans la vaste cheminée… Et ce hameau n’apparaissait point… Et sans cesse la route blanche, longue, interminable se tordait entre les coteaux noirs hérissés d’arbrisseaux s’agitant sous le vent comme des nains méchants, et plantés d’ormes échevelés dont les branches agitaient leurs rameaux comme des tentacules d’hydres.
Oh ! cette marche sans but, dans ce soir blême, assailli de bourrasques, cinglé par la pluie sous ce ciel affreux où les nuages plombés accouraient sans fin du fond de l’horizon et vomissaient l’épouvante…
Et toujours je suivais la route longue, morne, interminable, qui se tordait entre les coteaux d’un noir d’encre, hérissés d’ajoncs s’agitant sous le vent comme des nains méchants.
La nuit malgré tout ne venait pas… cette lueur verdâtre laissait deviner les moindres reliefs des choses, et soudain, se détachant d’un pan de tour décrépit, croulant, où d’énormes corbeaux agitant leurs ailes noires criaient dans la tempête, j’aperçus un être pâle, aux ailes d’ombre, membraneuses, griffues, qui s’envola avec un grincement agaçant comme un bruit aigre de scie.
Oh ! cet être étrange, combien de fois n’en ai-je pas vu – dans mes rêves – de semblables… combien, hélas ! devrai-je en apercevoir encore après la mort.
Et près de la tour d’où il s’était envolé, la route me conduisait, semblant s’achever là ou tourner brusquement vers de nouveaux paysages plus épouvantables encore qu’il m’allait falloir traverser avant de gagner le hameau, le hameau accueillant à l’auberge au toit de chaume qu’une lampe éclaire de sa lueur douce.
Je ne voyais plus l’être anguleux, aux ailes membraneuses, au cri grinçant, comme on n’en rencontre que dans les cauchemars ou après la mort, mais je sentais qu’il était là, qu’il volait autour de moi ; c’était le vent de ses ailes qui agitait mon manteau, qui me souffletait la face, et je n’osais plus regarder devant moi, sachant bien que sa seule vue me ferait tomber, glacé d’effroi, sur la route.
La Tour !… La Tour !
Elle se dressait, spectrale dans la lueur livide, dans les broussailles convulsées, dans l’horreur des sapins tragiques…. Sous un amas de lierre, une voûte s’y ouvrait comme une gueule… et de cette voûte sortaient des clameurs lointaines, des gémissements étouffés, des sanglots d’enfants qu’on égorge…
Et ces oiseaux qui tourbillonnaient autour en un vol fou… horreur ! ce n’était pas un vol de rassurants corbeaux, mais, virevoltant, se cabrant, agitant leurs ailes griffues et membraneuses… oh ! c’était une bande d’êtres pâles, anguleux, aux cris aigres…. de ces êtres qui tourbillonnent autour des âmes apeurées, après la Mort.
Mais que m’est-il survenu auprès du pan de mur livide, se dressant sur le coteau noir dans l’échevellement des abrisseaux dont la bourrasque tordait les rameaux comme des tentacules d’hydres ?
Quels maux ai-je eu à souffrir de ces êtres indescriptibles dont le vol me fouettait du cruel soufflet de leurs ailes griffues et membraneuses… aspioles, stryges, êtres hideux qui ne s’entrevoient que dans les ténèbres de la survie ? Quelle horreur ai-je contemplée du seuil de la voûte basse s’ouvrant comme une gueule dans la noirceur attirante des broussailles ?
Hélas ! je ne puis le dire, je ne pourrai jamais le dire…. depuis, je marche sans cesse dans la nuit close, dans la nuit sans voix… dans le noir !…

–––––
(Jules de Clairfontaine, in La Mouette, revue idéaliste de littérature et d’art [Le Havre], deuxième année, n° 19, juillet 1919 ; Leonor Fini, « Les Stryges, » huile sur toile, 1947)
« Paris, 19 mars 1881.
Monsieur,
Lecteur assidu de la Revue de L’Infini, j’ai suivi, avec autant d’attention que d’intérêt, le remarquable travail que vous y avez publié sur les Relations commerciales des Assyriens avec les Étrusques, particulièrement au point de vue du commerce des murènes vivantes, sous le règne des rois Évilmérodac et Nériglissor.
Il est en effet bien acquis que de nombreuses et importantes relations de commerce existaient, même avant les règnes d’Évilmérodac et de Nériglissor, entre l’empire alors si florissant des bords de l’Euphrate et les peuples autochtones de l’Étrurie. Les Tables Eugubines contiennent même à ce sujet un passage qui semble vous avoir échappé, et ce passage jette un jour précieux sur le caractère hiératique de la murène dans les sociétés étrusques. Au surplus, comme vous le démontrez fort judicieusement, c’est à Évilmérodac d’abord, puis à Nériglissor (qui ne fit d’ailleurs que suivre les plans de son frère), que ce commerce dut son magnifique développement.
Je suis, comme vous, d’avis qu’il faut placer cette période entre l’an 260 et l’an 3697 avant J.-C.,et qu’il serait téméraire, ou tout au moins trop hasardé, de formuler une approximation plus étroite. C’est déjà beaucoup de savoir que les Babyloniens faisaient un commerce actif de murènes vivantes avec les Étrusques sous les règnes d’Évilmérodac et de Nériglissor, et le monde savant vous devra une grande reconnaissance pour avoir le premier mis en lumière ce point important de l’histoire si obscure de l’empire babylonien.
Voué moi-même depuis longues années aux études historiques, je serais heureux d’entrer en relations avec vous, et je me ferais un plaisir de vous communiquer, si vous l’aviez pour agréable, les documents que je possède non seulement sur le commerce des murènes entre les Assyriens et les Étrusques au temps d’Évilmérodac et de Nériglissor, mais aussi, et d’une manière générale, sur tous les faits sans exception de l’histoire universelle.
Tous les jours, de cinq à trois heures du matin, vous me trouverez chez moi : je ne sors jamais et ne dors presque pas.
Dans l’espoir de votre prochaine visite, je vous prie de vouloir bien agréer, monsieur, l’expression des sentiments de haute considération avec lesquels je suis très parfaitement
Votre très humble et très obéissant serviteur,
JOSEPH DURAND (de Tarn-et Garonne),
Membre de plusieurs sociétés savantes,
rue des Anglaises, n° 14. »
Joseph Durand (de Tarn-et-Garonne)…
Comment ! quand ma plume est encore humide des flot d’encre que je lui ai fait distiller sur la question du commerce des murènes entre deux peuples fantastiques, dans une antiquité vertigineuse, sous des rois inénarrables, il faut qu’il se trouve un Joseph Durand (de Tarn-et-Garonne) pour me voler ma question ! Car elle est à moi, bien à moi, cette question, puisque je l’avais inventée ! Il n’y a donc plus rien de nouveau sous le soleil, pas même l’histoire ? Que deviendra l’esprit humain si la science, avec ses procédés mécaniques, parvient à tarir cette source où depuis tant de siècles la jeunesse venait se nourrir de généreux mensonges et s’abreuver de nobles erreurs ?
Durand (de Tarn-et-Garonne) est un misérable…
« Mais, pensai-je en me radoucissant un peu, quand il me dit qu’il possède des documents sur le règne d’Évilmérodac et de Nériglissor, il paraît sûr de son fait. Et alors peut-être cette question des murènes de Babylone, question que, entre nous, j’avais abordée un peu à la légère, me mènerait à l’Institut ! »
Et voilà comment, par une belle matinée de la semaine dernière, je me présentai rue des Anglaises, n° 14, où j’adressai au portier ces paroles, destinées à devenir à jamais mémorables dans ma vie :
« M. Joseph Durand (de Tarn-et-Garonne), s’il vous plaît ? »
Le portier, à cette question et comme si elle lui eût semblé tout à fait imprévue, me regarda avec un singulier mélange de surprise et de commisération.
« Vous voulez voir M. Joseph ? me dit-il.
– Joseph Durand.
– Joseph Durand ?
– De Tarn-et-Garonne.
– De Tarn-et-Garonne ? C’est bien ici. Dans la deuxième cour, l’escalier au fond à gauche ; au cinquième, au bout du corridor en face. »
Je traversai la première cour et, au fond de la seconde, à gauche, j’aperçus un escalier à jour suspendu à la façade d’une maison que je ne vous décrirai pas, vu qu’elle était indescriptible. Malgré l’aspect branlant délabré de ce gigantesque perron, je m’y aventurai vaille que vaille en me faisant le plus léger possible, et, après une prudente et pénible ascension, je mis le pied sur le plancher ferme du corridor, et je frappai à une porte sur laquelle était clouée une carte avec ces mots :
JOSEPH DURAND (de Tarn-et-Garonne)
Homme de lettres.
J’entendis une espèce de renflement ou de soupir, puis un bruit de chaise dérangée, puis un frottement de semelles, et la porte s’ouvrit, m’offrant le spectacle de « monsieur Joseph Durand (de Tarn-et-Garonne). »
Je dis le spectacle : c’en était un, en effet, et non certes des moins étranges. Figurez-vous un homme de près de six pieds de haut, maigre comme un clou, rouge comme un coq, la tête en avant, les bras écartés, la bouche béante, les sourcils relevés en demi-cercle, et qui se confondait en inclinations et en révérences plus gauches et plus bizarres les unes que les autres.
Au sommet de ce corps interminable se balançait une figure grosse comme le poing, ressemblant assez à une pomme rouge qui aurait subi un commencement de cuisson, tant elle était sillonnée de rides entrecroisées dans tous les sens, excepté au front, où quatre ou cinq bourrelets réguliers et parallèles traçaient le graphique menaçant qui caractérise si souvent la folie. Deux joues vides et sèches flottaient comme deux vieilles loques au souffle des paroles de M. Durand, laissant trop deviner que de l’autre côté, à l’intérieur, il n’y avait que des gencives désertes. Le tranchant de ces gencives pinçait de temps en temps la doublure des joues et produisait à leur surface extérieure des effondrements, des excavations, lamentable caricature des fossettes que le rire, à des temps meilleurs, creusait jadis dans ces joues alors moins flasques !
La coiffure et l’ajustement du personnage n’étaient pas moins merveilleux que sa figure. De longs cheveux d’un noir d’encre, frisés en tire-bouchons et tout reluisants de pommade, formaient grappe autour de la tête, laissant à découvert un plateau de crâne aussi lisse et aussi jaune que le plus vieil ivoire. Le pantalon, d’un gris jadis jaune, était assujetti autour des jambes par deux de ces ficelles de coton dont on lie les paquets de plumes d’oie ; ces ficelles n’étaient même pas pareilles, car l’une était verte et l’autre rouge. Les pieds, fourrés dans des chaussettes trop larges qui bavaient en laissant pendre leurs cordons, traînaient des savates éculées, avachies, grillées d’éraflures, éventrées d’estafilades piteuses. Enfin, par-dessus un gilet de tricot de laine chocolat dont les mailles étaient parties en maint endroit, le titulaire de cette toilette fantastique l’avait complétée par un magnifique habit bleu barbeau à boutons d’or, qui faisait sur cet amas de loques un effet sans précédent parmi l’histoire de l’accoutrement : habit d’une coupe irréprochable, habit si flambant neuf, qu’il portait encore, attaché à la poche gauche, un papier sur lequel était écrit : M. Durand, 142 francs !
J’ai beaucoup de sang-froid ; et les objets étranges, loin de m’effaroucher, ont plutôt pour moi un charme secret : secret, parce que c’est là une chose qu’il ne faut pas laisser paraître sous peine d’être déconsidéré chez les gens graves. Cependant, je dois en convenir, à ce coup je chancelai ! Partir de chez soi sur la question du commerce des murènes au temps d’Evilmérodac et de Nériglissor, et tomber devant un savant en ficelles roses et vertes, en cheveux frisés et en habit bleu barbeau, c’est de quoi, convenez-en, faire rouler, les quatre fers en l’air, le fameux principe « qu’il ne faut s’étonner de rien. »
L’homme que j’avais devant moi semblait d’ailleurs appartenir à quelque race extra-humaine. La vieillesse et le ridicule y étaient – comment dire cela ? – griffonnés dans une langue mystérieuse, en caractères indéchiffrables : dans cet être si bizarrement ravagé, on ne retrouvait aucun des traits que le burin de la douleur grave d’une main si ferme et si savante sur les fronts qu’il a ciselés, et je sentais vaguement que quelque puissance épouvantable, hors de proportion avec les forces de la vie, avait dû passer par là.
Cependant, j’aime à le dire à mon honneur, cette défaillance philosophique fut de courte durée. « Le beau miracle ! me disais-je ; eh bien, c’est un original, voilà tout. Et encore, peut-être que s’il m’expliquait les raisons qui l’ont déterminé à adopter une tenue d’apparence si bizarre, il me ferait voir que chacune des pièces de cet ajustement a sa raison d’être, que chacune est la conclusion d’un syllogisme irréprochable. Ai-je donc oublié ma maxime favorite : « Avant de juger les actions de ton frère, informe-toi de l’état de son cœur, de sa bourse et de sa santé » ? Que de choses inexplicables seraient expliquées par un chagrin, par une pauvreté ou par une maladie que le patient, avec un soin jaloux, cache aux yeux du monde ! »
Envoyant donc au diable mes sots ébahissements, je résolus d’écarter d’un revers de main le voile ridicule sous lequel m’était apparue la personne extérieure de cet inconnu, et je dus tout d’abord remarquer que cet inconnu était un homme très poli et très bien élevé, car ses façons à me recevoir n’étaient pas moins gracieuses que les termes de sa lettre.
En m’asseyant sur le fauteuil qu’il m’approcha, j’étais donc dans cet excellent état de sérénité bienveillante qui prépare si heureusement une conférence entre deux hommes graves sur un sujet important.
M. Durand demeura quelques instants la tête élevée, les yeux perdus dans le vague ; puis, ayant passé sa main sur son front comme pour en chasser quelque reste d’une vapeur qui aurait obscurci son intelligence, il me fit une inclination accompagnée d’un vague sourire, tira de sa cravate un soupir guttural comparable au han de saint Joseph, et, se caressant tour à tour le bout du nez et le dessous du menton, il commença le discours ci-après :
« Je vous suis très reconnaissant, monsieur, de vous être rendu si gracieusement à l’appel d’un inconnu. Dans les nombreuses tentatives que j’ai faites pour arracher les hommes à leur ignorance obstinée ou à leur sottise réfléchie, j’ai trouvé des rebuts et des déboires à décourager la persévérance la plus robuste. Mais rien ne me lassera et, jusqu’à mon dernier jour, je combattrai et je me débattrai pour faire triompher la vérité. Si après tant de vains efforts je me suis encore adressé à vous, c’est que vous êtes le seul qui ait osé dire le vrai sur l’histoire et en dénoncer l’inanité vraiment idiote ! Je vous demande donc, monsieur, de m’écouter avec attention et surtout avec patience, car je ne dois pas vous cacher que mes prolégomènes seront certainement longs, probablement obscurs, et peut-être même ennuyeux. Mais, si vous voulez bien me suivre avec confiance et résignation, ce que je vous démontrerai, que dis-je ? ce que je vous ferai voir vous dédommagera amplement de votre peine, car je vous ferai voir, voir, entendez bien, ce que nul œil humain n’a jamais vu et – ajouta-t-il en levant les yeux au ciel avec un profond soupir – ce que nul œil humain ne verra sans doute jamais après vous ! »
Le commencement de cet exorde m’avait flatté ; la fin me toucha : je fis un geste d’acquiescement respectueux, et je crus même convenable de répondre au soupir éloquent de l’orateur par un soupir modeste d’auditeur convaincu. Je commençais à me sentir entraîné vers cet homme, je voyais qu’il allait me dominer. Il reprit :
« Mais avant toute chose, et pour établir sur un fondement assuré des relations qui, je l’espère, se continueront, il faut que je vous fasse connaître, monsieur, l’état de mon âme.
– L’état de votre âme, répondis-je d’une voix quelque peu modifiée par la surprise, m’intéresse infiniment, croyez-le bien… monsieur… et je recevrai avec le plus grand… plaisir les communications dont vous voudrez bien me favoriser à ce sujet.
– Eh bien, monsieur, il me suffira d’un mot pour vous faire connaître l’état de mon âme : je suis fou. »
Je fis un léger soubresaut sur ma chaise, et, mesurant de l’œil la distance qui me séparait de la porte, je rassemblai mes forces pour m’évader d’un seul bond, tout en simulant le plus gracieux sourire d’incrédulité et lui disant :
« Oh ! monsieur ! »
Mais il m’avait deviné ; il me mit la main sur le bras, me lança un regard sévère et me dit :
« Me serais-je trompé ? Vous aussi ! Quoi ! ce ferme esprit dont les œuvres marquent tant d’indépendance s’arrêterait à pareille vétille ?
Que je sois sage ou fou, n’avez-vous pas assez de sens pour juger si ce que je vais vous dire est de l’aliénation mentale ou du génie ? Que vous importe que le vase soit fêlé, si la liqueur est bonne ? Fi ! monsieur, n’avez-vous point de honte de classer les produits de l’esprit humain dans ces compartiments de folie et de raison qui ne sont que des catégories imaginaires inventées par vos médecins et vos philosophes ? Laissez aux épiciers et aux confiseurs à répartir ingénieusement, dans les cases de leurs boîtes de carton, ici les figues sèches, là les pruneaux, ici les dragées, là les pralines : est-ce que vous croyez que la nature se soucie de ces classifications ridicules ? Elle crée des figues, des prunes, des amandes pleines de vie et de fraîcheur, et l’homme en fait des fruits secs et des bonbons, produits artificiels qui n’ont rien à voir avec les lois de la biologie universelle. De même pour les idées : vraies ou fausses, vraisemblables ou folles, elles sont entièrement l’œuvre du génie humain, et la première des folies est de prétendre leur appliquer des distinctions tirées de lois qui régissent exclusivement les corps vivants. Non, monsieur, il n’y a en ce monde que des faits et des choses d’un côté, des idées de l’autre ; quant aux raisonnements, aux classifications et aux systèmes, c’est de la fumée, de la fumée diversement colorée, où, j’en conviens, on voit briller par-ci par-là quelque étincelle et même, aux jours de fête, éclater tout à coup un brillant feu d’artifice ; mais tout cela passe comme un nuage, comme un éclair, tout s’éteint, et la nuit se referme sur la raison un instant éblouie. Mais les choses, mais les faits, voilà ce qui demeure, voilà ce qui ne change pas au gré de la main qui le touche ou de l’œil qui le regarde, et, quand il vous faudrait passer à travers le vertige et la folie pour y arriver, si je vous mène à des faits et à des choses, de quoi vous plaindriez-vous ?
– Monsieur, lui dis-je en me rétablissant avec abandon sur mon siège, vous m’intéressez infiniment et je vous écoute. Je me suis souvent demandé, en effet, si la distinction entre la raison et la folie avait bien toute la valeur qu’on s’accorde généralement à lui attribuer, et vous me soulagerez d’un grand poids si vous me démontrez qu’on peut arriver aussi droit à la vérité en déraisonnant qu’en raisonnant.
– On ne saurait mieux poser la question, me répondit-il. Ce que le vulgaire appelle déraisonner, c’est raisonner à rebours des autres hommes, agir ou penser autrement qu’eux : voilà de quelle façon je suis fou ; voilà pourquoi, depuis mon portier, qui niche au rez-de-chaussée, jusqu’à ma femme de ménage, qui perche sous les toits, tout le monde dans la maison me tient pour fou à brevet, au point de regarder de travers les gens mêmes qui viennent me voir. Vous avez dû…
– M’en apercevoir ? Voilà donc pourquoi le portier m’a dévisagé d’un air si singulier !
– Voyez-vous ! là, qu’est-ce que je vous disais ? Mais baste ! laissons les crétins crétiniser, et occupons-nous de de notre affaire. Pour commencer, voilà, quant à votre question des murènes, les textes photographiés des Tables Eugubines, où je vous ai marqué les passages essentiels : vous pouvez emporter cela chez vous pour le méditer à l’aise ; mais je vous mettrai tout à l’heure devant les yeux des documents bien autrement explicites et décisifs. Avant d’en venir là, il faut que je vous fasse connaître d’abord par quelle succession d’idées et de travaux j’ai pu arriver à la connaissance des faits que je vais vous révéler.
Vous êtes-vous avisé jamais de réfléchir aux conditions dans lesquelles on nous présente l’histoire ? Pour moi, dès mes premières études, j’ai toujours ressenti, devant ces récits des faits du passé, un malaise comparable à celui qu’on éprouve devant certains portraits : on voit un nez, une bouche, des yeux, un corps, et pourtant on sent que cela ne représente pas un homme : ce portrait n’est qu’une image invraisemblable ; la vie et la vérité y manquent également.
Cela, je l’ai éprouvé devant tous les tableaux historiques en général, mais d’autant plus fort à mesure que les événements étaient plus rapprochés de nous, et j’ai fini par en découvrir la raison. En effet, plus les événements sont rapprochés de nous, plus les opinions de l’historien sont intéressées, engagées même dans l’interprétation des faits historiques ; et de les interpréter à les dénaturer, il n’y a qu’un pas.
Au fond, il n’y a donc en histoire que deux méthodes, l’une qui consiste à accepter les faits sauf à en tirer des conclusions formulées d’avance ; l’autre qui, décidée également à faire prévaloir des idées préconçues, arrange et, au besoin, invente des faits pour les justifier. Entre Louis Blanc faisant commencer à Jean Huss la révolution de 89, et le P. Loriquet racontant le règne de Louis XVIII au temps où Napoléon était sur le trône, je ne vois pas, au point de vue de la vérité, grand intérêt à choisir… Sans doute la dernière méthode est plus franche et plus logique que la première ; mais je ne puis m’empêcher de convenir que l’une ne vaut guère mieux que l’autre.
Et quand je cherchais à quels documents on pouvait recourir pour reconstituer les titres de tel ou tel fait à la créance des hommes, je voyais que chaque ouvrage historique n’était guère que la copie, avec quelques inexactitudes ou quelques imaginations de plus, des ouvrages précédents.
Après être resté assez longtemps sur cette désolante conviction, je fus amené à me dire que les hommes ne pourraient se flatter de connaître l’histoire que le jour où il leur serait donné de la voir rétrospectivement, non pas dans des récits ou dans des contes, mais dans sa réalité.
– En effet, dis-je en riant, ce serait là l’idéal de l’histoire ; malheureusement, les faits s’évanouissent à mesure qu’ils se manifestent, et ils ne laissent aucune trace perceptible de leur passage.
– Je ne suis pas de votre avis, répliqua M. Durand ; les faits, en se produisant, acquièrent une existence aussi positive, aussi indestructible, que celle des idées ; comme les idées, ils prennent leur vol à travers le monde, tantôt planant ignorés dans l’espace, tantôt circulant à travers la mémoire et les traditions des hommes. Pas plus que les idées, ils ne meurent jamais, et c’est d’eux que s’alimente, par une hérédité continuellement accumulée, le trésor de l’âme universelle. Ils sont donc quelque part, ils sont partout, et, quelque reculée que soit leur origine, si loin que le temps ait pu les emporter, donnez-leur pour cage l’univers, si vous voulez, mais ils n’en sont point sortis ; et moi qui suis aussi dans la cage, pourquoi ne pourrais-je pas les atteindre ?
– Par la pensée, je le conçois ; mais par l’expérience, par les sens…
– Oui… je vous pardonne l’objection… Il faut qu’elle ait une certaine valeur, puisqu’elle m’a arrêté pendant plus de vingt-cinq ans…
– Comment ! m’écriai-je, vous avez levé cette objection-là ?
– Oui, me répliqua-t-il d’un ton ferme, au bout de vingt-cinq ans de méditations et d’angoisses, je l’ai levée, grâce à la théorie des ondulations de la lumière.
– La théorie des ondulations de la lumière ?
– Oui, monsieur.
– Mais quel rapport peut avoir cette théorie avec les faits de l’histoire ?
– Celui qu’a tout phénomène visible avec les yeux qui le voient, celui qui s’établit entre cette table que vous regardez et votre intelligence qui en perçoit la sensation. Comment s’appelle ce rapport ? la vision.
– Mais pour que la vision s’opère, il faut un objet réel.
– Je vous dis que les faits sont des objets réels.
– Même les faits passés ?
– Même les faits passés, et je le prouve.
Vous reconnaissez qu’un objet éclairé, touché par la lumière, émet de tous les points de sa surface des ondulations qui, se propageant en ligne directe jusqu’à la rétine de l’œil, y produisent la vision de l’objet, n’est-ce pas ?
– Je le reconnais.
– Vous le reconnaissez : bon ! Mais vous êtes-vous avisé de vous demander ce que deviennent ces ondulations au-delà du point où votre œil les a perçues au passage ? N’est-il pas vrai que cette perception, à vous particulière, ne les arrête pas, et qu’elles continuent à cheminer en ligne droite, indéfiniment ?
– Indéfiniment, non ; si elles rencontrent dans cette ligne un corps opaque, elles sont interceptées, et l’œil placé de l’autre côté du corps opaque ne les perçoit pas.
– Mais si elles ne sont pas interceptées, jusqu’où peuvent-elles aller ?
– Aussi loin, évidemment, qu’elles trouveront l’espace libre pour se propager.
– Et alors, reprit M. Durand, si tout objet lumineux émet des ondulations qui se propagent indéfiniment en ligne directe tant qu’elles ne rencontrent pas d’obstacle, ne voyez-vous pas que, depuis l’origine du monde, tout ce qui existe sur la Terre, tout ce qui y a passé, tout ce qui y a paru, ne fût-ce qu’une seconde, a émis autant d’images qui se sont envolées, à travers l’atmosphère terrestre, dans les espaces interplanétaires ?
Et là, que font-elles ? Sont-elles immobiles ? Rien n’a pu les arrêter. Sont-elles devenues imperceptibles ? Rien n’a pu les réduire. Elles sont dans un milieu vide, libre et neutre.
Elles y marchent donc, invariablement fixées aux proportions qu’elles avaient lorsqu’elles sont sorties de l’atmosphère terrestre ; elles suivent, pour l’éternité et sans pouvoir en dévier jamais, la ligne droite qui les mène à l’infini. Et avec les choses, toutes leurs modifications ; avec les êtres vivants, tous leurs mouvements et tous leurs actes.
Levez donc les yeux au ciel, et, si vous savez regarder, vous y verrez, projetés d’espace en espace et de profondeurs en profondeurs, l’image de tous les êtres et le tableau de tous les faits que la lumière a éclairés, depuis le commencement des temps, à la surface de la Terre ! »
Il se fit un silence. M. Durand, comme pour donner à mon attention le temps de reprendre haleine, baissa les yeux à terre pendant un moment, puis les leva sur moi pour m’interroger.
J’étais fort troublé, car, malgré l’absurdité apparente de ce que je venais d’entendre, tout cela me bouleversait : quoi que nous puissions faire, l’infini nous fait toujours battre le cœur.
Ne voulant pas heurter trop durement ce pauvre homme, je me bornai à hasarder une objection.
« Mais, lui dis-je, si ces images, ces projections des choses s’élèvent continuellement de la surface de la Terre pour se diriger en ligne droite vers l’infini, la dernière émise d’un point donné du globe doit être seule visible ; elle doit intercepter par conséquent la vue de toutes celles qui la précèdent dans la même direction, et alors je veux bien admettre qu’on pourrait voir celle-là, mais je crois qu’elle éclipse toutes les précédentes.
– Vous oubliez, me dit-il en souriant, deux, trois et même quatre toutes petites choses : c’est que la Terre tourne sur son axe, qu’elle oscille sur ce même axe par un mouvement de relation comparable au balancement d’une toupie ; qu’elle décrit une ellipse autour du soleil ; enfin que tout le système solaire est entraîné en masse dans je ne sais quelle direction. Mais comme la Terre tourne, se déplace et se balance au milieu de l’espace, il en résulte que chacune des ondulations lumineuses qu’elle émet s’échappe de son atmosphère par autant de tangentes distinctes, à la manière des étincelles d’un soleil de feu d’artifice, qui vont s’écartant à mesure qu’elles s’éloignent. Or, l’espace interplanétaire étant infini, ces tangentes y trouvent, à très peu de distance de la Terre, assez de place pour diverger sans se confondre, et le tout est de porter le point d’observation au-delà de la zone où les ondulations se croisent encore. C’est une simple question de calcul d’angles, un détail insignifiant.
– Mais, lui dis-je en hochant la tête, quand on admettrait cela, reste encore une autre objection, celle-là insurmontable. Si vous pouviez aller vous placer, pour observer ces images, au-delà et en avant du point de l’espace où elles sont parvenues en ce moment, vous pourriez les voir parce qu’elles se trouveraient placées en face de vos yeux et se réfléchiraient sur votre rétine ; mais ici vous êtes en arrière du lieu qu’elles occupent, elles ne peuvent pas rebrousser chemin pour venir trouver vos yeux.
– C’est juste, me dit-il ; mais vous oubliez encore plusieurs choses. D’abord, il n’est pas absolument vrai que nous ne voyions que les objets placés devant nos yeux. La condition d’opposition entre l’œil et l’objet visible n’est donc pas aussi absolue que vous le croyez. Mais même en vous la concédant comme absolue, si les images, par hasard, trouvaient en travers de leur route un écran quelconque pour les réfléchir, c’est-à-dire pour me les renvoyer, est-ce qu’elles ne rebrousseraient pas chemin ?
– Oh ! il est certain qu’il serait plus commode de placer un écran là-bas que d’y aller vous-même, et alors, en effet, les images seraient visibles pour vous, mais…
– Il n’y a pas de mais, c’est ce qui a lieu.
– Un écran dans l’espace planétaire ! m’écriai-je ébahi, un écran dans le vide !
– Ce n’est pas le vide, c’est un milieu d’une nature particulière, et, quelque subtil que vous le supposiez, il a une consistance quelconque, puisque ce n’est pas le néant. Cette consistance peut varier sur tel ou tel point, sous l’influence de telle ou telle cause.
– En tout cas, dis-je, c’est un milieu transparent, et comment un corps transparent, dont la nature est précisément de laisser passer la lumière, pourrait-il réfléchir une image ?
– Comment ? Mais comme sous nos yeux, tous les jours, l’air les réfléchit. Vous oubliez encore le mirage. Comment se forment donc, s’il vous plaît, ces images, ces tableaux qui, soit à la surface de la Terre, soit dans l’espace, produisent aux yeux des voyageurs des illusions si complètes ? Par un concours de réfractions et de réflexions que la chaleur détermine dans les couches de l’air. Eh bien, si nous ignorons la nature et les propriétés de l’éther, comme nous l’appelons, nous savons tout au moins que la lumière des corps célestes et la chaleur du soleil passent à travers sa substance, puisqu’elles nous arrivent : pourquoi n’y détermineraient-elles pas des phénomènes optiques analogues au mirage que nous voyons se produire dans notre atmosphère ?
Voilà ce que vous demandez, voilà le miroir où les images des choses de la Terre vont aller se réfléchir pour ressusciter à vos yeux !
– Cette hypothèse, » dis-je, un peu ému…
M. Durand se leva et, me désignant d’un geste superbe une porte fermée placée derrière lui :
« Vous vous êtes bien défendu, monsieur, me dit-il, et il fait beau voir la faible raison humaine se débattre si courageusement contre la vérité, comme une brave petite souris devant un chat. La vérité : car il n’y a pas ici d’hypothèse, il y a un fait et vous l’allez voir. Veuillez me suivre. »
Il ouvrit la porte, et nous nous trouvâmes dans un vaste laboratoire rempli d’appareils de formes étranges et où, penché sur une sorte de table, travaillait un ouvrier à cheveux blancs qui continua son ouvrage sans paraître s’apercevoir de notre présence.
« C’est mon laboratoire, me dit M. Durand. C’est là, avec l’aide de ce vieil ouvrier, que j’ai construit l’instrument sans lequel tout ce que je viens de vous dire serait resté à l’état de pur rêve. Vous voyez là une pile de Bunsen dont la décharge pourrait tuer d’un coup une armée de vingt mille hommes. C’est grâce à cet appareil que j’ai pu obtenir une matière réfringente d’une puissance incalculable. Ceci, c’est un appareil à ozone ; là, c’est l’appareil à comprimer le gaz, de Pictet.
Après avoir employé sans succès tous les corps réfringents connus, j’ai été amené à me demander d’abord si les gaz comprimés ne me fourniraient pas la matière que je cherchais. N’ayant rien trouvé dans cette direction, j’étais près de me décourager, lorsque certains phénomènes inconnus tournèrent mon attention du côté de l’électricité ; je me jetai avec ardeur sur cette piste. Il serait trop long de vous exposer la suite de mes recherches, mais le résultat en fut de découvrir que l’électricité n’est point une force ou un fluide, ou un phénomène, mais un gaz, et que ce gaz, suffisamment comprimé sous l’influence de l’ozone, peut être solidifié d’une manière durable.
En cet état, il forme une matière d’une densité cent mille fois plus grande que celle d’aucun corps connu, et en même temps d’une transparence infiniment supérieure à celle du plus beau flint-glass. Or, comme la réfraction n’est autre chose que la déviation d’un rayon lumineux à travers les molécules du corps réfringent, vous pouvez comprendre comment l’électrozone, comme je l’appelle, ayant un nombre infini de molécules, peut me fournir des lentilles d’une puissance à peu près incalculable. L’appareil le plus perfectionné que j’aie encore construit grossit vingt-cinq millions de fois les images de l’éther ; mais cela ne suffit pas, et j’espère arriver à obtenir une lunette capable de me faire lire, par exemple, l’inscription que Léonidas fit tracer par un de ses soldats sur les rochers des Thermopyles, et pourtant c’est fort loin et il y a bien longtemps de cela, comme vous savez.
Maintenant, monsieur, préparez-vous à un spectacle tel que vous n’en auriez jamais pu rêver dans votre vie.
Je dois d’ailleurs vous prévenir que l’instrument ne peut donner que la vue directe, ce qui s’est passé pendant la nuit ou à couvert n’ayant naturellement pu produire aucune émission lumineuse extérieure. Il en est de même pour tout ce qui a lieu au-delà des bornes de notre hémisphère, les rayons lumineux ne pouvant se propager que dans la partie de l’espace qui y correspond. »
À ces mots, gravissant un escalier tournant qui s’ouvrait au fond du laboratoire, il me fit monter à une terrasse où, sous une sorte de dôme tournant percé de plusieurs ouvertures, je vis braqué sur le ciel un appareil cylindrique monté sur des cordes et des rouages.
« Le voici, me dit l’inventeur ; voici l’HISTORIOSCOPE ! Il est orienté dans la direction du XVe siècle : vous n’avez qu’à regarder par l’oculaire, vous allez tout voir comme si vous y étiez. »
Le miracle était devant moi ! Aussi reconnaissables dans le champ de la lunette que des acteurs sur la scène d’un théâtre, des hommes d’aspect sauvage, de taille gigantesque, hérissés de barbes, de peaux de bêtes et d’armes effroyables, montés sur de petits chevaux dont les crins traînaient à terre, galopaient furieusement à travers une plaine où l’on voyait flamber et fumer au loin des incendies. À leur tête, franchissant par sauts et par bonds des fourrières, des rochers, des troncs d’arbres et des murs écroulés, une espèce de géant à mufle de lion les entraînait, brandissant d’une main une épée colossale, et de l’autre un casse-tête autour duquel voltigeaient six boulets de fer hérissés de pointes aiguës.
« Grand Dieu ! m’écriai-je en me reculant épouvanté, qu’est-ce que c’est que ces gens-là ?
– Oh ! oh ! dit M. Durand, après avoir jeté un coup d’œil à la lunette, vous commencez bien ! Vous n’êtes pas maladroit pour votre début : vous voyez là un des personnages les plus curieux de l’histoire, et à un moment où il est enragé, car il n’y a pas quinze jours qu’il a perdu son premier œil à la bataille, et, pour comble de fureur, on vient de lui brûler vif son ami Jean Huss.
– Quoi ! c’est Jean Ziska ?
– Lui-même. Hein ! quelle figure de bête féroce ! Est-il beau ainsi ! Et ces Bohémiens ! À la bonne heure ! Voilà ce qu’on appelle des hommes ; ça n’a pas figure humaine, parlez-moi de ça ! Voyez donc celui-là qui croque à belles dents une tête de petit enfant cueilli avant terme dans le ventre de la mère ! Ceci est plus beau qu’un combat de taureaux, oui !
– C’est passionnant ! dis-je, en collant mon œil à l’instrument.
– Suivez, suivez toujours ; vous allez voir ! »
Je me remis en observation.
« Le voilà, dit M. Durand, se défendant sur le mont Taurkand… On lui crève son second œil… Sa fureur redouble… Il s’ouvre un passage… Suivez, suivez… Encore une victoire… Deux… trois… quatre victoires… Sigismond traite avec lui… Jean Ziska est vice-roi de Bohème !… »
Je suivais toujours. Tout à coup, Jean Ziska disparaît.
« Je ne le vois plus, dis-je à M. Durand.
– Regardez encore.
– Je vois un panneau de porte avec une espèce de croix blanche appliquée dessus.
– Il est mort. On vient de l’écorcher. C’est sa peau. On la fait sécher au soleil pour en faire un tambour, parce qu’avec ce talisman pour les mener à la bataille, les Bohémiens croient qu’ils seront toujours vainqueurs. Voyez, là, un peu plus loin, ils culbutent l’ennemi ; ce tambour énorme qu’un soldat fait résonner à tour de bras, c’est celui-là !
– C’est très beau, mais passablement féroce, dis-je ; j’en ai la chair de poule ! Montrez-moi donc quelque chose de moins terrible. Tenez, je voudrais bien voir le roi Dagobert ; c’est un monarque si populaire. »
Et, M. Durand ayant tourné un peu la lunette, j’aperçus un homme grand, très maigre, l’air un peu narquois, des cheveux roussâtres pendant sur ses épaules, vêtu d’un justaucorps vert-pomme et d’un haut-de-chausses collant couleur chocolat.
« Comment ! c’est lui ? Il est tout à fait tel que je me le représentais : il a l’air bien bon enfant.
– Hum, hum, ne vous y fiez pas. Savez-vous bien que, sans la protection des chanoines de Saint-Denis, les diables auraient happé son âme au moment où il débarquait de la barque à Caron ? qu’il a fallu appeler en toute hâte la milice céleste, qu’il y a eu lutte terrible, les diables le tirant par les bras et les anges le tirant par les pieds, et qu’il a tenu à un fil que son âme allât cuire à perpétuité dans la poêle où l’on fait frire les mauvais pasteurs de peuples ? Vous n’avez donc pas vu le portail de Saint-Denis, où c’est sculpté tout du long ?
D’abord, sous le rapport des mœurs, il ne valait pas grand’chose ; c’était un vieux polisson. Et puis il était très cruel.
Mais il était bon militaire, bon général même, et puis artiste ; ça, c’est sacré, étant bien reconnu que les artistes ne peuvent faire rien qui vaille si on les force à porter les chaînes de la morale : c’est bon pour les bourgeois.
Et alors on lui a pardonné parce qu’il protégea avec esprit l’architecture et l’orfèvrerie.
– Monsieur, dis-je à M. Durand, il y a là quelque chose qui me déroute… C’est dans le costume, dans la partie inférieure et postérieure du vêtement de ce monarque. Est-ce que, sous les Mérovingiens, nos rois avaient le privilège de doubler leurs haut-de-chausses en couleur chocolat ?
– Non pas : d’Hozier a établi que cette doublure, sous la première race, était bleu de ciel.
– C’est singulier, dis-je ; mais alors son haut-de-chausses est donc à l’endroit ?
– Sans doute.
– Eh bien, et la chanson ?
– La chanson ? Oh ! d’abord, comme toutes les chansons populaires, elle n’a pas été faite par des gens du peuple, qui de leur vie n’ont été capables d’en faire une, mais par des lettrés du grand monde et quelque mille ans plus tard, car cette chanson est évidemment de la fin du XVIIIe siècle.
Quant à l’anecdote, elle est vraie. Il est certain, et je l’ai même vu à l’aide de l’historioscope, qu’un jour en effet Dagobert, dans un moment de distraction, avait mis son haut-de-chausses à l’envers.
Il se trouvait dans la chambre d’une des suivantes de la reine, qu’il était allé prier de lui recoudre une aiguillette, et, ayant entendu du bruit, il remit son haut-de-chausses en toute hâte et sortit sans prendre garde qu’il l’enfourchait à l’envers. En sortant, il tombe sur saint Éloi, qui allait à son atelier, situé au fond de la cour. De là quelques gauloiseries, bien naturelles entre deux vieux amis, mais rien de plus, et il faut toute la légèreté de nos historiens pour avoir donné de l’importance à cet incident et pour l’avoir présenté à la jeunesse comme l’événement le plus mémorable du règne de ce prince vraiment sérieux. Entre nous, je ne comprends pas que l’Université s’obstine à faire figurer cette anecdote égrillarde dans les programmes de ses examens. »
En disant cela, M. Durand donna un léger mouvement au cercle de l’historioscope, y regarda et me dit :
« Tenez, monsieur, si vous aimez les artistes, voilà une des scènes les plus palpitantes, vraiment, que puisse offrir à notre admiration l’histoire de l’art et du génie.
Nous sommes à Florence. Benvenuto Cellini vient d’achever le Persée. Il a disposé le modèle dans un four qu’il a eu soin de construire de ses propres mains.
Regardez là, à droite du palais, ce hangar. Voyez-vous cette fumée rutilante qui s’élève du toit, cette gueule rouge de feu où quatre ou cinq jeunes gens à tournure magnifique viennent jeter du bois ? Voyez, la flamme redouble, elle sort comme une langue par le haut de la cheminée et, à travers les fissures des briques, vous pourriez presque apercevoir une masse sombre qui résiste au feu.
Tout à coup, au milieu de cette fournaise, il se produit une sorte d’arrêt. Le métal ne fond pas, l’alliage manque. Encore quelques minutes, et le chef-d’œuvre du maître, éclatant dans le moule, va être détruit !
Les jeunes gens s’agitent, lèvent les bras au ciel.
Alors, on voit accourir, les yeux hagards, les lèvres tremblantes, un homme à l’air furieux, désespéré : c’est le maître, c’est l’artiste, qui voit sa gloire prête à périr dans ces flammes ! Le désespoir et l’enthousiasme lui font deviner un moyen de salut : il bondit à sa maison et revient chargé de toute une vaisselle d’étain, qu’il jette à brassées dans la fournaise. Et il bondit encore, et il revient, et il en jette encore, et encore !
Une lueur vermeille rougit la gueule du four, le bruit cesse, la matière domptée se dissout et se liquéfie sous l’action de l’alliage ; elle commence à couler par les évents du moule.
Benvenuto Cellini et ses jeunes aides s’embrassent en poussant des cris de triomphe : le Persée est coulé en bronze, et le trésor de l’art compte un chef-d’œuvre de plus.
Tout bien considéré, dit alors M. Durand d’une voix douce et un peu triste, voici à peu près ce que je puis vous montrer de plus intéressant dans l’histoire des hommes : le génie et l’art s’élevant jusqu’à l’héroïsme et créant quelque chose d’éternel et d’incontestablement beau. Sauf erreur ou omission, je crois qu’en histoire, c’est ce qui se fait de mieux.
– C’est fort émouvant sans doute, dis-je, mais il me semble qu’on pourrait trouver dans l’histoire des événements plus importants que la fonte d’une statue…
– En apparence, c’est possible, parce qu’il y a plus de fracas, parce que certains événements ont eu la chance de devenir plus populaires que les autres. Le temps, le lieu, le plus ou moins de crédit du premier qui les raconte, feront la fortune d’une histoire insignifiante, tandis qu’à côté une autre plus digne de mémoire tombera dans l’oubli. Sans aller plus loin, voyez la culotte de Dagobert : pour avoir été mise à l’envers une seule fois, elle est devenue immortelle.
La célébrité des faits historiques est, comme celle des hommes, affaire de camaraderie, de protection, et surtout de chance. Au fond, si nous rentrons en nous-mêmes, nous serons forcés d’avouer que tous nous sont également indifférents : qu’ont-ils de commun avec le bonheur, but unique et suprême de notre vie ici-bas ? Loin des yeux, loin du cœur, mon cher monsieur : les choses les plus épouvantables, si elles passent loin de nous, ne nous touchent vraiment pas ; à plus forte raison si elles sont anciennes. Qui jamais a pleuré en lisant l’histoire ?
Mais quand nous voyons revivre une grande âme dans une action sublime ; quand, tranchant sur la monotonie vulgaire des faits de l’histoire, la flamme de l’idéal se ranime pour un instant dans la nuit du passé, alors le cœur peut battre encore.
Hé ! monsieur, depuis que le momde est monde, est-ce que rien y a jamais changé ? En tout temps, en tout lieu, tous les hommes ont toujours fait la même chose, et, quand ils n’ont personne à imiter, ils recommencent ce qu’ils ont déjà fait, ils s’imitent eux-mêmes. Les événements n’ont pas plus de variété : c’est une répétition éternelle.
– Pourtant, dis-je, l’aspect des sociétés humaines, la différence des peuples…
– C’est vrai, il y a un détail qui change : le costume. Là, je suis d’accord avec vous. Mais c’est tout. Aussi, voici ma philosophie de l’histoire : ce qu’on appelle de ce nom, c’est-à-dire une série de faits nouveaux, n’existe que pour le costume. Quant aux guerres, aux massacres, aux révolutions des empires, à la décadence, au progrès, ce sont des figurants du cirque qui passent et repassent de la coulisse à la scène avec le même tambour-major en tête. Mais il y a plus ; c’est que, sur le théâtre de la vie, les hommes aussi servent plusieurs fois. Biologiquement, est-ce que la nature ne fait pas des vivants neufs avec de vieux morts ? C’est triste à dire, mais la vérité est que tout ici-bas, hommes et choses, n’est que marchandise d’occasion ; s’il n’en était pas ainsi, comment expliqueriez-vous que les peuples et les individus puissent recommencer éternellement les mêmes sottises ?
– Je conçois, dis-je, que le spectacle continuel de tant de faits vous ait blasé à la longue ; il y a malheureusement beaucoup de vrai dans ce que vous dites. Mais en dehors de l’histoire du passé, il me semble que vous avez à votre disposition, pour les choses plus rapprochées de nous, un champ d’observation bien curieux. Est-ce que l’historioscope ne peut également vous montrer les faits de l’histoire contemporaine ?
– Tout de même ; il ne s’agit que de raccourcir la portée de l’instrument. Voulez-vous voir la Révolution de 89, l’Empire, la Restauration, le second Empire, la guerre de 1870, l’invasion, le siège de Paris, la Commune ?
– Quoi ! ces personnages, ces événements que j’ai vus disparaître, je pourrais les revoir encore !
– Il ne tient qu’à vous, et non seulement ceux-là, mais d’autres avec lesquels vous avez vécu de plus près ; vos amis, vos parents, tous ceux enfin que vous avez aimés et qui ne sont plus.
– Non ! m’écriai-je en me reculant avec effroi, non ! faites-moi grâce de ce spectacle, il me déchirerait le cœur ! Ah ! les revoir comme des spectres, séparés pour toujours de moi par l’abîme où flotte leur image, jamais, jamais !
– Je conçois votre résistance, me dit-il ; moi-même, toutes les fois qu’au cours de mes observations il m’arrive de rencontrer le reflet d’un ami, d’une personne que j’ai aimée, je détourne mes regards. Mais, tel que vous avez vécu à d’autres époques de votre existence, n’aimeriez-vous pas à vous retrouver ?
– Montrez ! montrez ! » dis-je en me précipitant vers l’ouverture de l’instrument.
M. Durand ajusta la lunette.
« Regardez, me dit-il, voici l’heure de votre naissance. Tournez doucement ce bouton, et vous allez voir reparaître à vos yeux toute l’histoire de votre vie. »
Comment décrire le sentiment qui m’envahissait par degrés à mesure que je voyais passer dans le champ de l’instrument magique cette suite de scènes dont chacune me rappelait une joie éteinte ou une incurable douleur ? Une curiosité plus forte que mon angoisse enchaînait mes yeux à ce spectacle. À mesure que s’en succédaient les épisodes, je voyais apparaître, mêlés à chacun des moments de ma vie, tous ces êtres aimés que tout à l’heure je redoutais de revoir. Mais je n’en voyais que les ombres : mon cœur battait, l’émotion me serrait la gorge ; j’agitais les mains comme pour les saisir et les appeler. Et plus je suivais des yeux ce spectre de moi-même, plus je le voyais pâlir, se courber vers la terre et de temps en temps s’arrêter, n’en pouvant plus, sous le fardeau, à chaque pas plus lourd, des peines de la vie. Et chacun de mes chagrins se représentait à mes yeux, et toutes les blessures de mon cœur se rouvraient une à une et saignaient comme au premier jour ! J’avais beau faire, je ne pouvais pas m’arracher de là. Je riais, je pleurais, je me tordais de désespoir !
« Grâce ! au secours ! criai-je.
– Ah ! ah ! cela vous étonne, dit M. Durand ; vous n’aviez pas songé à cela ! Ah ! vous croyez que votre vie est à vous !
Mais voyez donc ce qui se passe dans toute la nature, voyez donc ce que deviennent à vos yeux ces hommes dont chacun, à son heure, s’est cru comme vous le centre de l’univers ? Vous ne les retrouvez plus tout entiers : vous en voyez passer les débris, acte par acte et pensée par pensée, mêlés et roulant dans le torrent de la vie, qui leur a repris tout cela comme il le leur avait donné. Or sachez-le bien : vivants, nous nous en allons aussi déjà par lambeaux ; tout ce que nous avons été, tout ce que nous avons fait avant l’heure présente est devenu aussi étranger à nous-mêmes, aussi mort pour nous que si nous n’avions jamais vécu.
Et voilà pourquoi quand, par quelque miracle, nous pouvons évoquer l’image de notre passé, cette image nous épouvante comme ferait le fantôme d’un mort.
Vous pouvez comprendre maintenant comment une vie passée à revivre dans l’éternelle monotonie de ces scènes tour à tour navrantes ou grotesques ne pouvait manquer de me rendre fou. Pour ce qui est de mon corps, vous voyez ce qu’il en est advenu ; ma décrépitude n’a rien qui ressemble à celle des autres hommes ; je n’ai jamais connu ni leurs plaisirs ni leurs chagrins, mais, comme un autre Atlas, un Atlas qui n’en peut plus, je porte sur les épaules le fardeau des sottises et des malheurs de toute la race humaine !
– Même au prix de ce que je viens de souffrir, lui dis-je, je ne regrette pas d’avoir vu les merveilles que vous m’avez montrées, et vous me permettrez, j’espère, d’y revenir encore ?
– Toutes les fois qu’il vous plaira.
– Il y a pourtant une chose, dis-je, qui laisse un peu d’incertitude aux résultats de vos observations : c’est que l’historioscope ne vous donne que des tableaux, et ces foules que vous voyez s’agiter dans l’espace avec les mouvements de la vie ne se composent que de personnages muets. Ah ! si on pouvait les entendre !
– Dans l’état actuel de la science, me répondit M. Durand, on possède déjà trois appareils à l’aide desquels on peut changer le son en lumière, et réciproquement. Il est donc possible qu’un jour on parvienne à recueillir là-haut les ondes sonores émises par les voix des peuples qui ont passé à différentes époques sur la Terre. En attendant, vous savez qu’avec le photophone on perçoit déjà vaguement le bruit des explosions de gaz dans la photosphère du soleil ; j’ai essayé quelques expériences avec cet instrument, et je commence à obtenir de temps en temps quelques résultats appréciables.
Tenez, me dit-il, en me désignant un appareil placé sur une table, voulez-vous essayer ? Appliquez ce récepteur à votre oreille et écoutez. »
Je saisis le récepteur.
Pendant quelques instants, je n’entendis rien. Mais, peu à peu, il me sembla qu’il se formait un murmure comparable à celui que produit un coquillage appuyé sur l’oreille. Je le dis à M. Durand.
« Continuez, me dit-il ; le bruit va probablement devenir plus fort. Appliquez bien le récepteur. »
En effet, le murmure, prenant par degrés plus d’ampleur, devint un bourdonnement sourd et ronflant comme celui d’une ruche d’abeilles. Plus j’écoutais, plus, à travers ce bruit, j’entendais percer des sons d’une acuité infinie.
M. Durand, levant la tête et tendant les bras vers le ciel, me dit alors :
« Entendez-vous ?
– J’entends, répondis-je tout bouleversé.
– C’est la rumeur des peuples qui ont passé sur la Terre ; c’est l’écho lointain de leurs paroles, de leurs sanglots, de leurs soupirs, de leurs baisers ; l’écho de tout ce qui jamais vibra dans la poitrine humaine, depuis le premier cri des nouveau-nés jusqu’au dernier souffle des mourants… Pareille aux accords d’une immense symphonie, la rumeur s’en va, suivant de loin ces images dans leur vol à travers l’espace et l’éternité. »
*
Le jour baissait. J’avais hâte de retourner chez moi pour me remettre des émotions de cette journée. Je pris congé de M. Durand.
Mais, au moment de partir, je ne pus m’empêcher de jeter un dernier coup d’œil sur l’historioscope. L’instrument était dans la direction où M Durand l’avait tourné au hasard. J’y regardai.
« Qu’est-ce donc, lui dis-je, que cette surface brillante où se réfléchit le soleil ? Il me semble voir plus haut des masses pareilles à des monuments. Eh, mais ! c’est un fleuve ! Voyez donc ?
– C’est l’Euphrate, c’est Babylone ! s’écria M. Durand. Tenez, regardez là, au milieu du fleuve ; que voyez-vous ?
– Hé ! Dieu me pardonne, ce sont des pêcheurs… Oui… ils lèvent des filets… Ils les ouvrent… Ils en tirent de gros poissons !!!… »
M. Durand se précipita sur la lunette pour regarder à son tour.
« Des poissons ! de gros poissons… qui ressemblent à d’énormes anguilles… qui ouvrent une gueule hérissée d’un triple rang de dents aiguës ! »
Ému, transporté, je repousse M. Durand, je m’empare de la lunette.
Je vois les pêcheurs prendre un à un les poissons et les mettre dans de grandes caisses percées de trous. Un emballeur avec un pinceau y trace des O à chaque angle et des inscriptions disposées comme HAUT, BAS et FRAGILE de nos caisses de messageries !
« Plus de doute, voyez ! dis-je, en cédant la place à Durand.
– Eh bien ! quand je vous disais ! Ces pêcheurs de l’Euphrate emballent les murènes pour l’Étrurie. Vous avez vu de vos yeux la première opération du commerce des murènes vivantes entre les Assyriens et les Étrusques, au temps d’Évilmérodac et de Nériglissor. »
Quelques jours après, je revins pour voir M. Durand. Le portier me répondit :
« Il est mort le soir du jour où vous êtes venu. Le surlendemain, un de ses héritiers a pris le corps, l’a mis dans un fourgon des pompes funèbres, a tout déménagé là-haut et est parti.
– Pour où ?
–––––
(Eugène Mouton, in La Revue politique et littéraire, tome XXVII, troisième série, deuxième année, n° 14, 8 avril 1882 ; repris en volume dans le recueil Fantaisies, Paris : Georges Charpentier, 1883 ; illustration d’Albert Robida pour Le Vingtième Siècle, Paris : Georges Decaux, 1883 ; « Pollion Vedius faisant jeter un esclave aux murènes, » gravure. La nouvelle d’Eugène Mouton a été traduite par Brian Stableford sous le titre : « The Historioscope, » dans son anthologie News from the Moon, Nine proto-Science Fiction Tales, Hollywood Comics, 2007 ; elle a également été traduite en espagnol par Francisco Arellano, « El Historioscopio, » dans la revue Delirio. Ciencia Ficción y Fantasía, n° 19, 25 mai 2017, et en italien par Emanuele Goldoni sous le titre : « Il Cronoscopio, » Bananasprint, 2022. Signalons au passage que l’historioscope a été repris dans la remarquable anthologie de Paul Edwards, Je hais les photographes ! textes clés d’une polémique de l’image : 1850-1916, Éditions Anabet, 2006)
Le 27e jour du mois A B (le mois A B est celui, qui correspond au signe zodiacal la Vierge ; et ceux qui se marient durant ce mois ne doivent pas manquer de porter nuit et jour la Jaspe pour contrebalancer l’influence de ce signe qui s’oppose au bonheur du foyer et contribue à éloigner l’actif de la Passive et la Passive de l’actif), Moi, Amen ben Azert ben Ma ben Ra, me reposais à l’ombre d’un arbre séculaire dans mon beau jardin situé sur le versant septentrional du petit Atlas, j’écoutais le cri-cri que produit le grillon en frottant ses élytres ; cette habitude du grillon de se gratter continuellement n’a rien de commun avec celle de mes amis les Marabouts qui, ne se lavant jamais, ne cessent de se gratter, parce que la vermine les dévore ; non, il a pris cette habitude dans le passé lointain, car, d’un tempérament joyeux, « honneur à lui, » il trouvait ainsi le moyen de s’exprimer au moment où la nature était encore sans voix. Je regardais les cigognes qui, étendant leurs lourdes et larges ailes, volaient çà et là à travers le ciel sans nuage et venaient se reposer sur le Minaret en ruines où, depuis de longues années, elles ont établi leur nid. De mon vêtement de toile fine et blanche s’exhalait une odeur agréable de musc et d’essence de rose qui se mêlait au parfum du fin tabac du Yeuidgé, dont la fumée s’élevait de ma cigarette en spirales minces et gracieuses. Le son monotone et cadencé du Tam-Tam m’arrivait d’un village arabe situé sur le flanc de la montagne, se mêlant aux doux sons du fifre de roseau d’un jeune berger, et aux yous-yous aigus des jeunes Mauresques.
Je songeais avec plaisir, et non sans un juste orgueil, à la longue et illustre lignée de mes ancêtres, à la place honorable que j’occupe dans le monde, à ma réputation bien établie d’homme juste et bon, savant et pieux. Je songeais aussi aux signes de respect que me prodiguent mes serviteurs quand ils sont en ma présence et à l’estime que me témoignent mes pairs quand ils désirent mon amitié et mon appui. Je songeais aussi à ma famille si parfaite en sa manière de vivre, de mœurs si agréables et si paisibles, et, tout en songeant ainsi, accablé par la chaleur, je me sentais envahir par une douce somnolence : après m’être désaltéré d’eau parfumée du jus de mandarines mélangé de miel, tenue au frais dans un vase en terre poreuse, je m’enveloppai dans l’ample capuchon de mon burnous, m’étendis sur le gazon de pennesetum longistyllum, qui ne craint pas la sécheresse, et m’abandonnai au sommeil.
Est-ce une illusion, mais il me semble que moi, Amen, d’une origine ancienne et occulte, dormais comme le faisaient mes ancêtres, les yeux ouverts ; quoi qu’il en soit, je tressaillis tout à coup en sentant quelque chose de froid et de visqueux toucher ma main gauche ; regardant ce que cela pouvait être, je vis une espèce d’éclaboussure de gelée ressemblant à du blanc d’œuf. Pendant que je me laissais aller à ma surprise, un grillon bondissait vers moi, me montrait d’une patte la gelée blanche et gazouillait : « Savez-vous ce que c’est ? Si vous l’ignorez, demandez-le ; les Revenants ne parlent jamais les premiers. » Surpris et intéressé, je m’exprimai ainsi : « Éclaboussure admirable, puisque vous êtes venue sur ma main d’une manière si inattendue et mystérieuse, veuillez expliquer à votre serviteur qui vous êtes, ce que vous êtes, et pourquoi vous êtes venue. » Alors, de la gelée, sortit une toute petite voix qui me dit : « Je suis l’Alpha et l’Oméga, le commencement et la fin, le premier et le dernier. – Mais dis-je, l’Alpha et l’Oméga, le commencement et la fin, le premier et le dernier de quoi ? » Et la voix répondit : « De vous-même, car je suis l’origine du Cosmos, de l’être organique. Vous vous enorgueillissez, ainsi que beaucoup de grands de la Terre, de votre origine illustre ; regardez-moi, je suis votre premier ancêtre, la racine la plus profonde de votre arbre généalogique ; regardez, émerveillez-vous et inclinez-vous ! »
Alors, tandis que tout surpris je gardais le silence, je vis la gelée remuer et la voix continua : « Quoi ! Vous êtes tellement dégénéré, tellement dépravé que vous dédaignez le plus ancien des cultes, le culte des ancêtres ? » Et moi, Amen, voyant remuer la gelée, je fus frappé de de ce qu’il y avait de vrai dans ces paroles, et je répondis : « Loin de moi la pensée de répudier et d’oublier mes ancêtres, Éclaboussure de gelée des plus admirables ; en me voyant ainsi trembler, je commence à comprendre pourquoi, depuis les myriades de mondes d’étoiles jusqu’au blanc-manger, de l’immensité des nuages et des eaux jusqu’aux esprits des chefs des hommes, depuis la Philosophie jusqu’à la science, et de la science jusqu’à la Théologie, tout ce qui existe tremble. » – Alors, la gelée cessa de trembler ; me levant, je ramassai une fleur parfumée de pamplemousse et, y plaçant soigneusement la gelée, je la portai avec précaution au tombeau de mon ancêtre dont la mémoire est vénérée au loin ; et je la déposai respectueusement en disant : « La gelée à la gelée ; tout n’est que gelée ! »
Mon rêve continuait et, tout en me rendant compte que j’étais toujours dans mon beau jardin sous le vieil olivier où s’étaient reposés mes ancêtres qui maintenant dorment dans leurs blancs tombeaux, moi, Amen, j’éprouvais une espèce de malaise, un manque de plénitude du moi sans lequel l’homme n’a pas un sentiment exact de sa propre valeur, et, recherchant la cause de ce malaise, habitué que je suis à méditer sur les causes cachées, je murmurai convaincu : « La cause, la cause, c’est cette malheureuse gelée, mon ancêtre » ; et, par suite de la tendance philosophique de mon esprit, je retrouvai peu à peu le juste équilibre de ma dignité nécessaire pour bien juger les choses extérieures, ce qui est le secret de toute vraie satisfaction. Tout à coup, je sentis quelque chose de froid et de mou qui touchait ma main ; regardant ce que ce pouvait être, je vis une créature ressemblant à une feuille de teinte rougeâtre, longue d’à peu près deux pouces, qui venait de se placer délibérément là où auparavant était la gelée. Surmontant une certaine sensation de dégoût et me souvenant du gazouillement du grillon : « Les Revenants ne parlent jamais les premiers, » je dis doucement : « Ô créature unique, d’où venez-vous et pourquoi venez-vous ici ? » Alors, une voix, semblant sortir du corps de cette créature comme celle d’un ventriloque, répondit : « Comment, vous ne me connaissez pas, ô mon descendant si savant ? Je suis l’ancêtre de votre lignée directe du vrai Vertébré, je suis l’amphioxus, l’ancéolatus, et, quoique habitant le sable de la mer, je suis venu, suivant l’exemple de mon ancêtre, le Monéro albuminoïde, pour réclamer ma parenté avec vous. – Mais, balbutiai-je, sentant le désir presque irrésistible de repousser cette créature, je n’ai, en vérité, aucune sympathie pour vous ; je ne vois aucun lien entre nous. – Que c’est donc étrange, répondit-elle, très étrange ; encore une preuve que la sensation n’est pas toujours la vérité ; mais puisqu’il en est ainsi, peut-être vous paraîtra-t-il intéressant de savoir qu’il y a à peu près trente-cinq ans, quand vous étiez à l’époque la moins avancée de la vie embryonnaire, vous étiez le fac-similé de ce que je suis moi-même ? »
Pendant qu’elle parlait, j’avais examiné attentivement cette créature, et, à ces derniers mots, l’indignation faillit m’étouffer et je répliquai : « Vous prétendez que je vous ressemble, comment ? Vous n’avez pas de cerveau, pas même de crâne pour l’envelopper ; en effet, vous m’avez pas de tête ; vous n’avez pas de cœur, non plus ; vous êtes un acrania. – Justement, répondit la voix ; sans tête, sans cerveau, sans cœur, vous l’avez dit, chaque être humain passe par ce degré, comme ses ancêtres ; quelques-uns en sortent, mais la plupart sont nés, vivent et meurent comme Acrania ; au reste, que cela ne vous tracasse pas ; si vous ne me croyez pas, qu’importe ? La croyance ou la non-croyance n’ont aucune action sur les faits. Vous êtes assez développé pour rechercher les preuves de la véracité de ce que je dis ; vous n’avez pour cela qu’à étudier l’humanité sans parti pris ; d’ailleurs, moi Amphioxus, je suis une personne digne de respect, et même de vénération, car il est douteux que, sans mon aide, l’homme eût jamais pu sortir de l’albumine primaire ; et de plus, sans moi, les Romains n’eussent jamais mangé de lamproies. C’est un des nôtres qui, le premier, a concentré les centres nerveux pour en former un cerveau ; c’est précisément le contraire de ce que fait l’homme du développement actuel qui, lui, dissipe et épuise la matière cérébrale pour nourrir ses centres nerveux en désordre. Dieu, quelle rétrogression ! »
Ayant ainsi parlé, l’Anphioxus disparut, me laissant moi, Amen ben Azert ben Ma ben Ra, dans un état de trouble indescriptible qui fut calmé tout à coup par le son monotone des vagues de la mer.
Alors, dans ma vision, je me trouvai transporté dans une autre demeure située à Sous sur la côte occidentale de l’Atlantique, école du mysticisme qui envoie au loin ses Talebs.
Il me semblait que j’étais en bateau, bercé doucement par une mer calme par un beau clair de lune.
Je jouissait de cette belle nuit et sentais mon être entier pénétré d’une douce satisfaction. Tout à coup, à l’arrière du bateau s’élève la tête d’un requin gigantesque montrant sa redoutable mâchoire. Tirant une dague de ma ceinture, je me préparais à combattre pour défendre ma vie ; à mon grand étonnement, je vis le monstre se reculer un peu, et il parla ainsi : « Chut, chut, des querelles entre parents ! Ce serait fâcheux ; ne pouvez-vous comprendre, ne serait-ce qu’une fois par hasard, qu’un Requin peut jouer le rôle d’ami ? Je suis aussi un de vos ancêtres, puisque je suis un Sélacien ; il n’est pas douteux, en effet, que les ancêtres de l’homme fussent de vrais requins. » Ne sachant que dire, et craignant que mon silence ne fût mal interprété, je demandai : « Ô Sélacien tout puissant, êtes-vous cannibale ? – Pas du tout, répondit le Sélachie, je dédaigne de dévorer mes semblables ; mon unique pensée est de détruire, pour m’en rassasier, les êtres qui me sont supérieurs ; je suis de sang froid, rapace, toujours plein de haine, et je ne cesse jamais de tromper, de tendre des embuscades et d’anéantir tout ce qui m’est supérieur. Et dans votre monde, vous agissez tous ainsi ; vous vous unissez tous dans ce but malfaisant. »
À cet aveu si froidement cynique, je demeurai pénétré d’horreur. « Tous, insista le monstre, en avançant sa tête hideuse, nous sommes unis par nos désirs comme nous le sommes par notre commune origine, quoique les Sélachi les plus développés, c’est-à-dire ceux de la terre, se subdivisent en six branches. – Par exemple ? questionnai-je. – Oui, répondit le monstre marin :
1° Les Sélachi psychiques ou théologiques
2° Les Sélachi athées scientifiques
3° Les Sélachi athées sociaux
4° Les Sélachi athées moraux
5° Les Sélachi athées politiques
6° Les Sélachi athées physiques.
– Comme c’est étrange, lui dis-je. Je suis un habitant de la terre qui ai fréquenté librement les hommes et les animaux et je n’ai jamais entendu parler de ces Sélachi. » Alors, le monstre, élevant son corps de 18 mètres au-dessus des eaux et ouvrant sa mâchoire effrayante, se mit à rire longuement, et quand il eut fini : « C’est facile à expliquer, dit-il ; ces Sélachi développés ont abandonné le vieux nom de Requin et s’appellent maintenant des ecclésiastiques, des scientistes, des socialistes, des moralistes, des diplomates et des matérialistes ; mais on peut les englober tous sous une même rubrique. – Et ce nom ? » demandai-je. Le Sélachi, cachant sa tête hideuse et disparaissant dans les eaux profondes, répondit : « DES ANARCHISTES ! »

Me suis-je évanoui de frayeur, après la disparition de ce monstre, ou ai-je perdu de toute autre façon le sentiment de ce qui m’entourait, je ne sais ; en tous cas, je me trouvais, dans ma vision, transporté à côté d’une rivière tributaire du grand fleuve le Congo (j’ai beaucoup de titres du Congo).
Là, je vis une créature curieuse, ressemblant un peu à un poisson, le corps couvert d’écailles et cependant de l’ordre amphibie. De la gelée jusqu’à l’Amphioxus, ce qui fait huit générations, et de l’Amphioxus jusqu’aux Sélachi, ce qui fait trois générations, tout m’avait répugné. Je me sentais au contraire attiré vers cette créature qui se reposait dans une espèce de grotte construite avec de la boue desséchée et tapissée de feuilles sèches ; tandis que je me reposais à l’ombre d’un arbre gigantesque, contemplant avec intérêt et sympathie cette créature, elle se mit à parler ainsi : « Je suis bien aise de vous plaire, ô fils de l’homme, car, moi aussi, je suis un de vos ancêtres, je suis le Dipnoy, le premier architecte, le seul qui ait su se plier aux circonstances et s’accommoder à la fortune toujours changeante. – Je suis très heureux de faire votre connaissance, dis-je tout doucement ; mais je le serais bien davantage si vous vouliez vous expliquer plus amplement. – Certainement, me dit-elle. Je suis le pont entre le poisson et les amphibies, et tous les hommes ont passé par ce chemin, car il est unique. Grâce à une longue persévérance et au prix de vives souffrances, j’ai appris à m’accoutumer aux changements du milieu ambiant. Pendant longtemps, alors que les ruisseaux étaient desséchés par la chaleur brûlante de l’été, nous pouvions à peine respirer et étions tout prêts de périr par suite du manque d’air mélangé à l’eau que nous avions l’habitude de respirer ; ému des souffrances de mes congénères, je sentais naître en moi le désir de les soulager, et ce désir persistant me conduisit au moyen de le réaliser. – Vous m’intéressez énormément, Dipnoy ; dites-moi vos réflexions, vos désirs et de quelle façon vous les avez réalisés. – Mon histoire est bien simple, répondit le Dipnoy ; quand les eaux commençaient à manquer, je conseillai aux plus endurants de mes frères de faire des grottes avec la boue de la rivière, et de les recouvrir d’une épaisse couche de feuilles pour nous protéger contre les rayons brûlants du soleil ; puis nous nous exercions à respirer l’air sec aussi longtemps que possible et à ne nous plonger dans les eaux peu profondes que lorsque nous nous trouvions presque épuisés ; nous pûmes ainsi nous accoutumer petit à petit à respirer à volonté l’air dissous dans l’eau et l’air sec.
En un mot, au lieu de travailler péniblement à accommoder le milieu ambiant à nos nécessités réelles ou imaginaires, nous nous sommes accommodés nous-mêmes au milieu dans lequel nous étions obligés de vivre, et maintenant, à l’époque où les eaux coulant abondamment de leurs sources remplissent les ruisseaux et vivifient tout autour d’elles, nous jouissons de leur fraîcheur ; mais quand les eaux « tarissent » et que tout devient sec et aride, nous nous réfugions dans nos demeures et attendons avec patience le retour des jours heureux. – Vous êtes vraiment digne de la 12e génération, béni et savant Dipnoy, et heureux sont vos descendants humains qui savent profiter de votre sagesse. Celui qui peut modifier son entourage pour satisfaire à ses nécessités est grand, mais bien plus grand encore est celui qui peut s’accommoder à n’importe quel entourage. Ils sont des milliers et des milliers, ceux qui savent accommoder leur entourage à leurs nécessités ; mais les Dipnoy humains, où sont-ils ? » – Et un petit Protée, tout proche, répétait : « Les Dipnoy humains, où sont-ils ? » Mais le silence régnait partout et nulle réponse n’arrivait, ni du fond de l’eau, ni des environs, ni du ciel ; pourquoi ? Peut-être parce que personne ne le savait.
– En ce moment, je sentis quelque chose toucher tout doucement mon pied chaussé de sandales ; regardant, je vis un animal qui, à première vue, me parut être un lézard. « Que désirez-vous ? demandais-je un peu brusquement ; vous mangez les meilleurs fruits de mon jardin et je vous vois bien assez chez moi sans encore avoir besoin de vous rencontrer près du Congo. » Mais, ayant regardé plus attentivement cette créature : « Pardon, lui dis-je, je me trompe ; vous n’êtes pas un lézard, mais sans doute une de ces filles de feu immortalisées par le temps ; vous êtes une Salamandre. – Certainement, répliqua la créature, et quant aux lézards, n’en parlons pas ; ni vous, ni moi ne sommes responsables de nos petits-enfants. En entendant les sentiments que vous exprimez à l’égard du Dipnoy humain, je me rends compte que vous êtes un homme intellectuel, un philanthrope et un philosophe, et moi qui suis aussi un de vos ancêtres (car il n’est pas douteux que, dans le temps, les hommes étaient de vraies Salamandres), je viens à vous pour solliciter votre aide. – Je serai très heureux de vous aider, répondis-je ; que puis-je faire ? – Nous avons, nous, les Salamandres, beaucoup de dédain pour notre descendant, l’homme ; non seulement il est incapable d’apprécier la jouissance d’une demeure sub-aquatique, comme mon grand-père le Dipnoy, non seulement il ne peut pas supporter la chaleur du soleil, mais encore, ce qui est plus grave, il est absolument incapable de conserver l’intégrité de son corps.
Tous les chirurgiens de l’époque actuelle sont nos descendants directs, mais ils nous ont jusqu’à présent si peu fait honneur, que nous ne nous sommes pas souciés de les reconnaître. Dernièrement, dans un Congrès universel des Salamandres, une petite majorité a cependant décidé d’essayer de faire quelque chose en faveur des chirurgiens humains dont l’ignorance est par trop grande. – Ne vous livrez donc pas à la diffamation, lui répondis-je ; la Faculté est la Faculté, hors d’elle pas de salut ; qu’importe leur manque de savoir, puisque la loi est pour eux ? – Je ne sais rien de ce qui est maudit ou béni par la Faculté ; j’ignore la loi, dit la Salamandre, je ne sais qu’une chose : c’est que l’art véritable de la chirurgie est la reconstitution des organes atteints ou détruits, et cet art, vos chirurgiens l’ignorent. Nous, au contraire, les Salamandres, possédons cet art dans toute sa perfection : si nous perdons un œil, un membre, une queue, et même la tête (il n’y a rien de pire pour un homme, et même pour une Salamandre, que de perdre la tête), l’organe ou le membre manquant est rapidement reconstitué ; il est donc incontestable que nous sommes les seuls vrais chirurgiens. – Eh bien, lui répondis-je, que pouvons-nous à cela ? – Ainsi que je le disais, poursuivit la Salamandre, nous avons décidé dans un Congrès de venir en aide à nos descendants, et nous avons résolu d’ouvrir des Écoles de chirurgie Salamandrianes dans quelques grandes villes pour y enseigner l’art de la réintégration des organes vivants. Vous qui êtes un homme savant et puissant, pouvez-vous nous donner quelques conseils sur les meilleurs moyens de réaliser notre œuvre philanthropique ? »
Pendant que la Salamandre me tenait ce discours, j’aperçus un mouvement étrange vers le haut du torrent. En regardant attentivement, je reconnus la tête d’un requin blanc qui, de ses yeux froids comme l’acier, nous épiait, et la Salamandre me dit : « Je ressens une sensation étrange, comme si l’on me versait de l’eau froide le long du dos. – Vous n’avez rien à craindre, lui dis-je ; votre situation infime et votre petite taille font votre sauvegarde ; vous n’avez qu’à vous cacher dans un petit trou pour échapper à la colère de cet ennemi gigantesque ; il est bon toutefois que vous sachiez que le monstre qui nous épie et qui cherche à nous entendre, n’est autre que l’athée médical Sélachi. – De quel crime suis-je donc coupable, s’écria la Salamandre, pour qu’il me regarde avec tant de fureur ? – Suivant lui, du crime le plus grand de tous. – Et ce crime ? interrogea la Salamandre qui tremblait de tous ses membres. – C’est la réintégration du corps et son immortalité en dehors de la Faculté. – Mais qu’est-ce donc que l’Athée médical, Faculté ? interrogea la Salamandre. – C’est un certain corps de savants qui ont reçu de l’État l’autorisation de faire tout le mal possible au corps humain et d’empêcher que d’autres essayent de le soulager. Ma chère petite Salamandre, avant que je puisse vous donner le conseil que vous me demandez, il faut que vous répondiez à une question : Avez-vous cette autorisation de l’État ? autrement dit, avez-vous un Diplôme ? – Non, me dit la Salamandre, nous n’avons que le pouvoir de rendre au corps ce qu’il a perdu, et cela sûrement et à volonté. – C’est assurément un pouvoir merveilleux et utile, lui répondis-je, d’une valeur inestimable à l’heure actuelle, car c’est là justement ce qu’il nous faut pour traverser l’époque de transition qui doit conduire les hommes psychiques à l’immortalité sur terre ; cependant, cela vous paraîtra peut-être étrange, le seul conseil consciencieux que je puisse vous donner est de ne rien faire et de tâcher de sauver votre peau. Il est vrai que vous pourriez contribuer très efficacement à l’œuvre dont parlent constamment les Athées Sélachi cléricaux et médicaux, savoir : la prolongation de la vie, l’allégement de la souffrance physique et la rédemption du corps ; mais vous n’avez aucune autorisation de l’État, et guéririez-vous tout le monde physique, quelle serait votre récompense ? Un procès-verbal, et, pour la première fois, une condamnation avec application de la loi Bérenger, et si vous récidivez, que Dieu ait pitié de vous ; peut-être trouveriez-vous la place trop chaude, même pour une Salamandre. »
Ayant ainsi parlé, je vis la Salamandre disparaître dans un trou, suivant le conseil que je lui avais donné.
Le requin blanc, ne trouvant plus personne contre qui exercer sa colère (car malgré les droits à lui conférés par la loi et par l’usage, il ne pouvait agir contre moi qui n’étais répréhensible en rien), le requin blanc s’enfuit et disparut à ma vue.
Ayant retrouvé le calme de l’esprit, ainsi qu’il convient à l’aristocrate et au philosophe, moi, Amen ben Azert ben Ma ben Ra, me sentis dans ma vision doucement soulevé sur un nuage et transporté sur la côte occidentale de la grande île Australienne, pays qui renferme une grande quantité de curiosités naturelles et beaucoup d’antiquités remarquables. Dès que mon char aérien, « qui, à mon avis, est supérieur à n’importe quel automobile du présent et de l’avenir, » m’eût déposé sur un grand tapis de fleurs de l’espèce amarantacée, je me vis entouré de kakatoès au superbe plumage couleur citron, de perroquets et de perruches à l’allure vive, qui criaient et babillaient en volant d’un palmier à un autre, ou se perchaient sur les branches des grands eucalyptus en se balançant gracieusement sur les tiges faibles du Banksia. Émerveillé de la beauté de ce spectacle, je ne me lassais pas de le contempler, quand tout à coup je sentis une langue fraîche et douce qui me léchait la main ; en regardant, je vis une Marsupiale portant dans sa poche trois petits qui venaient de naître.
« Qui êtes-vous, jeune mère, et en quoi puis-je vous être utile ? demandai-je, en voyant son regard timide et suppliant fixé sur moi. – J’espère que ma visite ne vous déplaît pas, me dit-elle d’une voix douce ; je suis votre ancêtre de la 17e génération et je suis heureuse de vous souhaiter la bienvenue, une perruche de mes amies échappée de sa prison dorée m’ayant assuré qu’autrefois tous les hommes étaient comme moi, c’est-à-dire des Kangouroos sautant. » – Et comme, en l’entendant, je ne pus retenir un brusque sursaut : « Ce mouvement, me dit-elle, en me regardant attentivement, n’aurait besoin que d’être un peu plus accentué pour devenir le saut du Kangouroo ; en vérité, nous sommes bien proches parents. D’ailleurs, je ne suis pas venu pour réclamer votre parenté, mais en réalité poussée par une idée fixe qui a pris naissance dans mon esprit depuis que mon amie la perruche m’a dépeint les mœurs et les coutumes des hommes de notre génération. – Et cette idée ? demandai-je, intrigué de savoir comment elle avait pu prendre naissance dans l’esprit passif et conceptionnel de ce Kangouroo. – Oh ! elle est bien simple et tout à fait pratique, me répondit-elle. La perruche m’a rapporté que les êtres humains passifs se plaignent de la peine que leur donnent leurs enfants ; ils se divisent en trois classes : les aristocrates, les intellectuels et les prolétaires. Les premiers paient les domestiques pour soigner leurs enfants ; les intellectuels trouvent que leurs enfants les empêchent de se consacrer à leurs travaux ; les travailleurs les rejettent d’une main à l’autre, afin de pouvoir gagner leur vie ; de plus, dans toutes les classes de la société, la question des appartements chauds, bien entretenus, bien aérés pour les enfants et leur surveillance, est l’un des topiques du siècle. – Tout cela est vrai, répondis-je, mais que pouvons-nous à cela, ma bonne petite Kangouroo ? » – Alors, cette bonne mère, me regardant gentiment : « Voici mon idée : puisque toutes les femmes étaient autrefois de vraies Kangouroos sautantes, vous pourriez, quand vous visiterez les grandes villes dont m’a parlé la perruche, préconiser devant ces dames le système de la poche. Ce système réunit toutes les conditions d’hygiène et faciliterait la surveillance personnelle ; elles y trouveraient de grands avantages d’économie. – Je vous le promets, ma chère petite Kangouroo, qui portez tant d’intérêt à tout ce qui est jeune et dépendant ; la prochaine fois que je me trouverai dans une grande ville, je parlerai à ces chefs d’école, qui plaident l’amélioration du sort de la femme, de l’immense avantage de l’adoption de la poche. On tend précisément à revenir aux anciennes coutumes, au point de vue religieux, social et moral, et peut-être les belles dames de tous ces pays approuveront-elles ce système. Je ferai d’ailleurs tout ce que je pourrai pour les y décider et ramener le beau temps des Marsupiales. – Pas cela, pas cela, n’en faites rien, interrompit la perruche libérée en riant aux éclats, vous y perdrez votre temps. »

Tandis que la perruche m’assourdissait de son rire moqueur, je vis une ombre obscure se projeter sur le parterre de fleurs amarantacées ; levant les yeux, je vis un gorille, un corbeau sur l’épaule, qui me saluait en montrant ses grosses dents blanches. « Oh ! grand et puissant Amen, dit-il d’une voix enrouée, rappelant un peu le nasillement américain, ne soyez pas étonné que je connaisse les langues européennes ; j’ai été pendant des années employé dans un cercle littéraire de New-York, et nulle phase de la pensée humaine ne m’est inconnue. Je me suis échappé de New-York en emmenant avec moi ma perruche, et maintenant nous vivons en liberté ; mais je n’ai rien oublié de l’expérience que j’ai acquise durant mon séjour dans cette grande ville. Je suis l’ancien petit-fils du Marsupial et le frère de l’homme ; je comprends les hommes et les singes ; mais pourquoi les séparer ? Le meilleur des hommes n’est-il pas un singe développé ? N’avez-vous pas dans les différentes classes de la société toutes sortes de types, des bons et des mauvais, des hurleurs qui remplissent le monde de leurs plaintes, des miséreux qui demandent en pleurant la charité à Dieu et aux hommes, des capucins qui doivent être rangés parmi les plus menaçants des Sélachi théologiques ? – Mais, lui dis-je, vous ne prétendez pas que mes ancêtres descendent des vôtres ? – Pas du tout, répond le gorille ; pour ma part, je considère l’évolutionniste athée, matérialiste Homo, comme un animal des moins satisfaisants et des plus malheureux ; mais, ayant été son esclave, il peut se faire que mon jugement à son égard soit faussé par la rancune ; je dirais donc simplement qu’eux et nous, tirons notre commune origine des anciens Simiæ et du groupe Catarrhinien. Quant à l’homo primogenius et à ses descendants, mon ami le Corbeau, qui a vécu pendant des siècles et dont la mémoire est fournie de beaucoup de légendes préhistoriques, vous racontera, si vous le désirez, ce qu’il sait de l’origine de l’homme matérialiste évolutionnaire et des différents états par lesquels il a passé. – J’en serais très reconnaissant au Corbeau ; les archives humaines du passé lointain sont fresques perdues et il ne reste guère de ces questions, qui sont d’un intérêt vital, qu’une histoire fragmentaire et défigurée. Je vous en prie donc, oiseau centenaire, d’une sagesse occulte, parlez. » – Alors, le corbeau, toujours perché sur le dos du gorille, parla ainsi : « Écoutez, ô Amen ben Azert ben Ma ben Ra, ô fils de l’homme, voici ce que nous autres Corbeaux savons de la naissance de l’homme primitif des athées matérialistes : c’était un être couvert de cheveux longs et foncés, ayant de longs bras à l’aide desquels il se tenait presque debout ; ses jambes étaient courtes, droites, sans mollet ; ses genoux étaient courbés, son crâne long et sa voix semblable à celle d’un singe. Ce singe-homme était né d’un couple d’une espèce particulière d’Alali, dont la race est depuis longtemps éteinte ; ils habitaient le vaste continent de Lémurie. Nous, les corbeaux des derniers temps, nous souvenons du cri plaintif qui résonnait sur toute la Terre au commencement d’une nouvelle ère théologique : « Le grand Pan est mort. » Les corbeaux les plus anciens se souviennent du cri qui retentit au moment où ces êtres naquirent : « Voici l’homme. » Le continent entier, honteux d’être son lieu de naissance, commençait à s’effondrer et à disparaître dans l’Océan. Car, d’après la légende, le véritable homo primogenius devait être formé par Dieu à sa propre ressemblance, et être l’incarnation, dans une enveloppe matérielle, de l’intelligence suprême ; aussi, s’attendait-on à voir dans l’homme primaire un être sans tache, pur, puissant et merveilleux, et on l’espérait comme un gage pour l’avenir où l’être mortel doit acquérir l’immortalité. Aussi, quand ces êtres sombres et hideux furent proclamés l’homme, la consternation fut-elle indescriptible. C’était cependant bien le nouveau homo qui fut le père d’Alali – qui fut le père d’Anthropoida – de Menocerca – de Prosimiac – de Marsupialia – de Prumacumalia – de Protammia – de Urodela – de Sozobranchii – de Dipnoi – de Selachii – de Monorrhini – de Acrania – de Himatega – de Scolecida – de Jur. bellaria – de Gastrœada – de Ciliata – de Synamœbœ – de Amœbœ – de Mouero – de Papua – de Hottentolus – de Cafer – de Necer de Aclstralis – de Polynesius – de Mongolus – de Arcticus – de Americanus – de Mediterraneous – de Atheus Scienticus.
– Atheus Scienticus, disait la perruche, ce n’est pas bon ; il ne faut jamais jouer ou se servir des mots latins ; c’est trop ordinaire. – Ainsi, disait le gorille, de la gelée au Homo Atheus Scienticus, en tout, trente-deux générations. – Très difficile de se souvenir de tout cela, disait la perruche. – Pas du tout, répliqua le gorille ; l’homme n’a qu’à compter ses dents ; une dent pour chaque génération, 32 dents, 32 générations. – Avez-vous des preuves de ce que vous avancez ? demandai-je, très intéressé par le discours du corbeau. – Certainement, répliqua-t-il, si vous pouviez m’accompagner en volant jusqu’à l’Océan Indien, je vous indiquerais la place à peu près exacte où le premier homme et la première femme Simiœ ont vu le jour. Puisque vous avez une propriété sur le territoire français, peut-être avez-vous entendu parler de Madagascar et puisque vous en avez une autre, sur terre anglaise, vous pourriez avoir aussi entendu parler de la Haute-Inde. – Certainement, lui dis-je, j’ai visité ces deux pays. – Eh bien, cela ne vous a pas beaucoup avancé, car les premiers Simii hommes ne sont nés ni dans l’un ni dans l’autre de ces pays, mais bien à peu près à mi-chemin entre les deux. Enfin, continua le corbeau, de ces deux êtres singes, l’un ressemblait au père, l’autre à la mère ; pendant les âges suivants, la distinction s’accentua et, au moment où le dernier morceau du vaste continent disparaissait, ils étaient très mélangés ; il y avait des hommes-singes noirs, des hommes-singes marrons, des hommes singes aux longs cheveux droits et des hommes singes aux cheveux laineux, des hommes singes se tenant à moitié debout, d’autres tout à fait debout, les uns aimaient la lumière, les autres l’obscurité : aussi, quand les deux derniers vestiges de leur première demeure eurent disparu, quelques-uns s’en allèrent vers la lumière à l’Orient, d’autres s’enfuirent à l’opposé du soleil levant. – Alors ? demandai-je. – Ceux qui voyageaient en Asie, poursuivit le corbeau, furent aperçus par les hommes dont Dieu fut l’origine. Ces derniers, très étonnés et inquiets, reconnurent que ces êtres avaient une certaine ressemblance de forme avec la leur et ils se montrèrent bons et aimables envers eux. Il y avait bien quelques savants qui disaient : « Ces êtres sont développés par une puissance ennemie pour provoquer le désordre et nous faire tomber encore plus bas ; séparez-vous d’eux et considérez-les comme les autres animaux qui sont destinés à mourir. » Leurs paroles ne furent pas écoutées, et le Simii et le Dieu, l’homme animal et l’homme psycho-intellectuel, se mélangèrent. Ils se sont assimilés graduellement et aujourd’hui il est rare de rencontrer un véritable Dieu-homme. – Et le produit de ce mélange ? demandais-je. – Le produit, répliqua le gorille en faisant une grimace hideuse : c’est la bouillabaisse humaine actuelle.
– Je ne crois pas un mot de tout cela, dit la Perruche, mon avis est que personne ne sait rien du tout.
– Vous parlez comme une perruche, et encore, comme une perruche très impertinente, dit le gorille en colère ; je regrette presque de ne vous avoir pas laissée dans votre cage. – Je n’ai pas à vous remercier, lui répondit sarcastiquement la perruche ; vous ne m’avez emmenée que pour vous montrer le chemin en volant au-dessus de vous. Ceux qui désirent rencontrer du désintéressement, de la véritable amitié, du dévouement, ne doivent pas s’adresser chez les singes et leurs descendants.
– Ne vous querellez pas, dis-je avec autorité ; nous sommes ici pour apprendre, pour raisonner, et non pour nous disputer ; quelqu’un a dit tout à l’heure que l’homme athée matérialiste est un animal non satisfaisant et des plus malheureux ; qu’il veuille bien s’expliquer.
– C’est moi qui ai fait cette remarque ou plutôt qui ai avancé cette thèse, dit le gorille, en rejetant sa tête en arrière et étendant sa main droite, et cette thèse, je peux la soutenir.
– Soutenez-la, lui dis-je ; nous attendons.
– Écoutez-donc, dit le gorille, et que ma voix résonne du Cap Londonderry jusqu’à Point-Larrez. Faites attention à mes paroles, ô Pétaurus volant, ô Baudicoot courant, ô Phalenger grimpant, ô Marsupial sautant, et ne vous bouchez pas les oreilles, ô vous, l’Ornithoryncas qui êtes une curiosité naturelle semblant être un mélange de la loutre et du canard comme s’étaient mélangés le Simii et l’homme-Dieu, et vous, les cacatoès, les perroquets, les perruches, ne criez pas, ne babillez pas, quand je commence à expliquer mes idées et celles des autres tout comme si j’étais un virtuose musical, écoutez-moi tous et surtout vous, ô fils de l’homme ! – J’écoute, répondis-je ; parlez.
– L’homme athée matérialiste, qui est le fils de la gelée, est un être non satisfaisant, pour lui et pour les autres ; cela est prouvé par le mécontentement général. Et moi, je puis prouver qu’il est un animal des plus malheureux, et je le ferai scientifiquement ; sans quoi je me tuerai plutôt, car, dans ce siècle, rien n’est accepté à moins que ce ne soit démontré par des preuves scientifiques.
Ainsi donc, avec votre permission, ô vous qui volez, courez, grimpez, sautez, et vous, fils de l’homme, je vais prouver combien est malheureux l’état du dernier développement anthropoïde qui est caractérisé par la multiplicité des paroles et par une queue des plus rudimentaires. Bornons-nous à de simples faits prouvés par l’évolution ; je ne fais pas d’hypothèse.
L’homme était autrefois de la vraie gelée albumineuse ; il a conservé le stigmate de son origine, cela est prouvé par son habitude de vaciller et de trembler et d’émettre de l’hydrogène phosphore. L’homme était autrefois un véritable Ocrania, sans cerveau, sans un vrai cœur et sans tête. Des milliers de spécimens de cette époque en font foi. L’homme était autrefois une vraie lamproie.
On voit encore des quantités d’hommes aveugles ou avec les yeux à peine formés.
Les Romains, qui dévoraient de grandes quantités de lamproies, furent, suivant les théories évolutionnaires, de vrais cannibales, ce que l’on ne trouve pas ordinairement raconté dans l’histoire. L’homme était autrefois un vrai poisson, et, même maintenant, il boit comme un poisson ; mais il a complètement perdu ses propriétés sous-aquatiques.
L’homme ne s’est pas développé au moyen des oiseaux ; c’est là un fait regrettable, car, s’il en avait été autrement, la question si controversée de la navigation aérienne eût été superflue.
Les hommes étaient autrefois de vrais requins ; il y en a encore malheureusement à l’époque actuelle beaucoup de spécimens, et ils deviennent de plus en plus nombreux et dangereux. L’homme était autrefois un vrai Dipnoy. S’il avait conservé la propriété du Dipnoy, de respirer en même temps l’air sec et l’air dissous dans l’eau, il aurait pu chercher un refuge contre la chaleur et contre le froid excessif dans des demeures sous-aquatiques. De quel avantage ne bénéficierait-il pas s’il pouvait reconquérir cette propriété ? C’est là un problème digne d’attirer l’attention des hygiénistes et des économistes (les immenses avantages de l’homme salamandrin et de la femme marsupiale ont déjà été démontrés par mon ami le corbeau et par la kangouroo sautante). Aussitôt que certains singes anthropoïdes ont eu donné naissance à l’homme simiœ, celui-ci a introduit dans le monde de nouveaux vices, l’oppression et la cruauté envers la femme et l’enfant, et le cannibalisme.
De plus, tandis que l’homo papua et l’homo hottentot se développaient pour produire l’espèce homo caucasien, il naissait chez eux un goût et une habitude horrible auprès de laquelle le simple cannibalisme paraît absolument insignifiant.
– Vraiment, demandai-je subitement intéressé, et cette habitude monstrueuse, quelle est-elle ? » Et le gorille, s’approchant si près que je sentais son souffle à mon oreille et parlant tout bas d’une voix à demi paralysée par la terreur et le dégoût, me dit : « Ils vivaient en mangeant les cerveaux les uns des autres. »
À ces paroles, tous ceux qui m’entouraient se mirent à trembler, et le silence se fit partout. Enfin, la jeune mère Kangouroo dit, en s’adressant à moi : « Je ne comprends ni la science ni les dissertations philosophiques, mais je crois avoir retenu de la conférence du kangouroo que, d’après sa théorie, la vie organique débute dans une masse matérielle albumineuse sans cellules et… – Une telle chose est impossible, interrompit la Perruche ; mon maître, le grand champion de la biologie, affirmait avec autorité que chaque molécule de la matière a son propre duel, germe de la vie. – Taisez-vous, grommela le gorille, laissez parler mon ancêtre…
– Et, continua la kangouroo, cette masse albumineuse sans cellule s’est graduellement développée pour produire enfin des êtres semblables à vous, Amen.
– J’ai entendu affirmer, insista la Perruche, qu’il n’y a aucun effet sans cause et que tout ce qui existe doit avoir une origine ; voulez-vous me dire alors qu’elle est la cause qui a vivifié la masse albumineuse sans cellules, et d’où est venue l’intelligence qui l’a développée ? » Et tandis que moi, Amen, plongé en de profondes pensées, gardais le silence, le corbeau parla ainsi :
« Je vais vous raconter une vieille légende. Tandis que Dieu formait l’homme à son image, quelques anges d’une formation antérieure devinrent jaloux de l’homme, parce qu’il possédait un état d’être qu’il n’avaient pas eux-mêmes. Ils le trouvaient plus parfaits qu’eux, et un de leurs chefs s’insurgea contre l’autorité légitime. – Ah, interrompit plaisamment la Perruche, les grèves, dont on parle tant à cette époque, ont donc une origine très ancienne. – Taisez-vous, grommela le gorille. – Alors, continua le corbeau, Dieu les chassa ; après qu’ils furent un peu remis du choc qu’ils avaient subi, ils se mirent, sous la direction de leur chef, à infuser leur intelligence à la matière, et, lentement, gauchement, douloureusement, ils accomplirent leur tâche depuis la simple cellule jusqu’à l’homo caucasien.
– La légende du Corbeau est très intéressante, dit la Perruche, surtout à cause de son explication logique des faits. Car, ainsi que le disait mon maître : « De la logique, il n’y a rien sans la logique. »
– Il suit de là, continua le corbeau, qu’il y a une puissance psychique ennemie qui cherche toujours à nuire à l’homme psycho-intellectuel, si rare à présent, et qui cherche à le confondre, à le tromper et à le priver de son droit d’héritage.
– Ah ! dit le gorille, je commence à comprendre. – Et le nom de cette puissance ennemie ? demanda la Perruche. – Elle en a plusieurs, répliqua le Corbeau, mais il nous suffit, à nous évolutionnistes, de connaître son appellation : Athée scientifique.
– Et c’est ? insista la Perruche. – Archibiosis. La génération spontanée. »
En ce moment, moi, Amen ben Azert ben Ma ben Ra, me suis éveillé sous l’olivier séculaire, dans mon beau jardin des pentes septentrionales du petit Atlas. Déjà la lumière dorée de la planète Jupiter brillait comme un bijou dans le ciel obscurci par le crépuscule ; me levant, je me demandais : « Ce que j’ai vu et entendu, n’est-ce qu’une simple vision ou n’est-ce pas plutôt un aperçu momentané de la vérité immuable, éternelle !!! »
Ô homme psycho-intellectuel, en qui rayonne l’étincelle divine, que ce soit l’objet de tes méditations !

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(Max Théon, in Journal du magnétisme et de la psychologie, cinquante-quatrième année, n° 11, 5 juin 1899)
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Max Théon
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☞ La suite des « Visions d’Amen » est parue dans la Revue Cosmique de Max Théon entre 1901 et 1908. Le manuscrit original, intitulé : Visions d’Amen. Rêves, et composé de 420 feuillets in-folio manuscrits au recto, est passé en vente à Lyon le jeudi 2 octobre 2014 chez De Baecque et associés [Lot 131, « Autographes & documents – photographies anciennes et modernes »] ; il a trouvé acquéreur pour la modique somme de 380 euros.

À Denver – Une Circé américaine – Disparition d’êtres humains
Il y a quelques années, les habitants de Denver, ville du Colorado, étaient en proie à un indicible sentiment de terreur. La terreur qu’on éprouve devant un péril énigmatique, quoique réel.
Il s’agissait de disparitions d’êtres humains.
Un beau jour, on apprenait que M. Oxhead, l’herboriste, n’était point rentré chez lui depuis la veille ou que miss Jenny Sweetmilk n’avait pas reparu dans sa famille désespérée, ou encore que l’on n’avait plus de nouvelles du petit Tom Rednose. Ils étaient sortis bien tranquillement, et jamais plus on ne les avait revus.
Après ces disparitions-là, il y en eut d’autres.
Si les victimes eussent appartenu exclusivement au monde miséreux, peut-être ne s’en fût-on pas inquiété. Il y a des êtres dont la disparition ne produit pas une ride à la surface de l’océan humain.
Mais le monstre inconnu qui se faisait ainsi dévoreur d’existences ne semblait pas se soucier beaucoup des distinctions sociales, et il n’était pas une famille qui ne se sentît menacée.
À la recherche du monstre inconnu
Ces disparitions continuaient encore, malgré les recherches de la police, lorsque William Morton se chargea d’éclairer ce mystère.
Âgé de trente-sept ans, d’une intelligence froide et incisive, d’un courage réfléchi, Morton avait débuté dans la police ; puis, le goût d’écrire lui étant venu, il était entré dans le journalisme, devenant à la fin directeur du Topeka Record. Mais il avait toujours conservé une inclination pour son ancien métier.
Le journal de William Morton
« … Me voici en campagne, dit le directeur du Topeka Record dans son journal. Tous les renseignements que je me suis efforcé d’obtenir, tant du maire et des policiers que des habitants, se résument à rien. Ces gens persistent à croire à une bande de malfaiteurs qui veut terroriser la ville. Cette hypothèse ne tient pas debout.
L’hypothèse de crime passionnel doit être pareillement écartée.
Que reste-t-il donc à supposer ? peut-être l’œuvre d’un fou terrible, de quelque être à la mentalité indéfinissable. La folie explique toutes les atrocités. »
Quel est le fou ?
« Il y a à Denver bon nombre de toqués : le banquier Forton qui s’affirme arrière-petit-fils de Washington ; le professeur Cabridge, qui s’imagine avoir été autrefois dromadaire ; mistress Liebman, qui a la manie de se promener en peignoir, dans la rue, à deux heures du matin. Ce sont des malades, mais inoffensifs.
Il est des folies plus dangereuses, par exemple la folie ambitieuse, la folie scientifique.
La folie ambitieuse ? Mon enquête ne m’a révélé personne, à Denver, qui en fût atteint.
La folie scientifique, alors ?
Tout d’abord y a-t-il à Denver des savants ?
Le chimiste Hubson ? Le professeur Rainy ? L’astronome Flox ? Non. Simplement des spécialistes ! Et la doctoresse Anellmore ?
Oh ! ce n’est pas possible. N’importe. J’irai au Vieux-Bois. »

La doctoresse Anellmore
À la distance de deux milles de Denver, dans une région isolée et même sauvage, s’élevait l’habitation dite le Vieux-Bois.
Le seul aspect du lieu expliquait ce nom. Un mur rectangulaire, haut de vingt pieds, enclosait, sur un longueur de cent mètres et une largeur de cinquante, un terrain planté de hêtres et de pins. Bien qu’on ne pût, du dehors, apercevoir que le sommet des arbres, on devinait un lieu sauvage, laissé tel, évidemment, par le bon plaisir du propriétaire.
Ce propriétaire était une femme : la doctoresse Violetta Anellmore.
À Denver, sa cité natale, où elle ne se montrait plus depuis de longues années, on la considérait comme un des plus éminents physiologistes de l’époque. Elle possédait très suffisamment de quoi vivre, et, après avoir exercé pendant dix ans avec un grand succès, s’était renfermée au Vieux-Bois, se refusant à en sortir ou même à recevoir des clients.
De temps à autre seulement, elle adressait à quelque faculté un mémoire des plus remarqués sur l’évolution du cerveau chez les mammifères.
Qui donc eût osé la soupçonner ? »
Au « Vieux-Bois »
En approchant de ce lieu solitaire, le directeur du Topeka Record, bien que fort peu impressionnable, eut cette pensée :
« Comme on serait à l’aise ici pour commettre des crimes ! »
Cette idée, loin de l’intimider, n’eut pour résultat que d’accroître son désir de résoudre l’énigme.
Dès son arrivée, William Morton commença, en stratégiste prudent, par reconnaître le terrain.
Le mur d’enceinte n’avait qu’une seule porte, mais cette porte était double : d’abord en fer avec des barreaux épais, puis en bois plein.
Au sommet et sur toute l’étendue de la muraille, c’était un amoncellement de culs-de-bouteilles et de pointes de fer qui eût donné à réfléchir aux plus audacieux cambrioleurs.
« La doctoresse n’aime pas à être dérangée, pensa le journaliste. Ces précautions indiquent peut-être des choses intéressantes à l’intérieur. »
Que faire ?
Fallait-il sonner, se faire annoncer et, sous un prétexte quelconque, pénétrer auprès de la doctoresse ? Mais si Violetta Anellmore, qui se tenait sur ses gardes, refusait de le recevoir ?
S’il pouvait voir quelque domestique, il l’interrogerait habilement et déciderait s’il convenait de s’introduire au Vieux-Bois ouvertement ou par surprise.
Pendant des heures, le journaliste demeura à l’affût, assis à terre à quelque distance de la porte.
Pas une fois celle-ci ne s’ouvrît.
« Voilà qui corse le mystère, pensa-t-il ; va pour l’escalade ! »
La stratégie de William Morton
Le soir tombait lorsque, ayant arrêté son plan, William Morton s’en fut se procurer deux objets indispensables : une corde à nœuds de huit mètres, un peu plus que la hauteur du mur, terminée par un grappin de fer et un sac de grosse toile.
La lune pleine voguait dans un ciel sans nuages, lorsque le téméraire journaliste, ayant jeté le grappin et solidement fixé la corde au mur, effectua son ascension. Le sac étendu sur le faîte du mur lui servit à s’y asseoir à califourchon en dépit des culs de bouteille.
Alors, il explora du regard le terrain.
L’habitation du Mystère
Tout d’abord, derrière la porte s’étendait une cour intérieure, enclosant une maison large et basse, à un seul étage. Évidemment l’habitation de la doctoresse. On apercevait une lumière brillant derrière les rideaux blancs d’une fenêtre ; sans doute était-ce son cabinet de travail. Deux autres fenêtres très larges et closes de persiennes indiquaient l’emplacement d’un laboratoire.
« … Un laboratoire… ou un amphithéâtre de dissection ! » murmura involontairement William.
Séparé de cette cour et de l’habitation par des murs un peu moins hauts que le mur extérieur, s’étendait le parc. Parc étrange !
Tout d’abord, c’était, après le mur de la cour, une longue grille et, de l’autre côté de cette grille, un jardin potager, une étable, puis des taillis, des allées s’entrecroisant et sur lesquelles buissons et arbres épais projetaient leur ombre. Enfin, complètement isolé du reste de l’habitation, une sorte de hangar.
« Je comprends pourquoi elle n’envoie pas ses gens au marché, pensa le directeur du Topeka Record. Elle a sous la main tout le nécessaire. »

L’homme et les bêtes
Soudain, des formes vagues s’agitèrent dans l’ombre des taillis ; puis Morton entendit comme une rumeur confuse de cris inarticulés et surgirent, courant vers lui, trois êtres.
Un homme, un singe et un ours.
L’homme venait le premier, fuyant : un homme simplement vêtu d’une longue vareuse de laine bleue. Derrière lui, le singe – un chimpanzé africain autant qu’on en pouvait juger – et l’ours couraient sur la même ligne.
William Morton eut l’impulsion de tirer le revolver, qui naturellement ne l’abandonnait pas, et de faire feu sur les deux bêtes pour dégager l’homme. Mais il comprit que, s’il signalait aussi bruyamment son entrée au Vieux-Bois, il lui serait bien difficile d’arriver à ses fins. Instantanément, il prit son parti. Laissant fixée au mur par le grappin la corde qui lui avait servi à effectuer son ascension, il en lança l’autre bout à l’intérieur du parc et aussitôt s’y laissa glisser.
Il mit pied à terre au moment même où l’homme arrivait à deux pas de lui.
« Vite ! cria-t-il au fuyard. Prenez la corde et grimpez sur le mur ! »
L’homme, en apercevant Morton, eut un geste, un cri inexprimables. Un geste de terreur folle, un cri, sorte de gloussement qui n’avait rien d’humain. Nous l’avons dit, William Morton était brave : il n’en demeura pas moins pétrifié dans une sensation inexprimable, tandis que l’homme d’un bond fantastique, disparaissait dans les taillis.
Et William n’était pas encore remis de sa stupeur lorsque le singe et l’ours se jetèrent sur lui.
Sous ce choc, son revolver tomba à terre et le directeur du Topeka Record eut cette claire pensée :
Le miracle de l’horreur – Esprits d’hommes et corps de bêtes
Grande fut la stupeur de William, plus grande encore que celle qu’il avait éprouvée en voyant l’homme le fuir en poussant un cri inarticulé.
Le singe et l’ours l’embrassaient, couvrant son visage de larmes, et dans leurs yeux apparaissait quelque chose d’indéfinissablement humain. On eût dit qu’ils voulaient parler et ne le pouvaient.
« Oh ! murmura Morton. Vais-je devenir fou à vouloir éclaircir ce mystère ? »
Les deux animaux avaient une mimique extraordinaire. Ils se touchaient la tête, puis touchaient celle du journaliste, comme pour indiquer quelque échange d’idées… ou de matière cérébrale.
Ils faisaient des efforts désespérés comme pour parler, et tout à coup Morton se demanda s’il ne rêvait pas : il lui avait semblé que le singe venait de prononcer ces mots : « Homme… Oxhead… »
Il ne se trompait pas. Avec toutes les difficultés qui obstruent la langue des premiers hommes, ils commencèrent à bégayer des mots ; le singe répétait : « Homme… homme… » Et l’ours, plus péniblement encore, grognait : « Om… om… »
William Morton sentait une sueur froide lui perler aux tempes. Il se fût attendu à tout, excepté à cela. Une inspiration subite lui vint : il tendit au singe son carnet muni d’un crayon.
Et le singe, fébrilement, traça d’une écriture informe que Morton devina plutôt qu’il ne la lut, ces lignes stupéfiantes : « … Sommes hommes… Moi, Oxhead herboriste… Tous attirés par doctoresse… changé cerveaux… hommes bêtes… bêtes hommes. »

La thèse d’un savant – Vivre sans cerveau !
William Morton reçut un choc indescriptible.
Très versé en physiologie animale, il se rappelait la thèse originale soutenue naguère par le professeur Cronford. Ce savant affirmait que le cerveau n’est pas indispensable à la vie de l’être, et que si l’ablation de cet organe pouvait être effectuée dans des conditions impeccables, à condition de laisser intacts le cervelet et la mœlle épinière, l’individu, inconscient, subsisterait.
La doctoresse Anellmore s’était-elle livrée à quelque expérience analogue plus épouvantable ?

Folie ou génie – Dénouement
Conduit par les deux… oserons-nous dire animaux ? William Morton pénétra dans le hangar qu’il avait aperçu, et là, ce qu’il vit lui déchira le cœur : des hommes ou apparences d’hommes, à l’aspect bestial, ne parlant aucune langue articulée ; des animaux de toutes sortes, au regard humain, larmoyant et désespéré, faisant des efforts incroyables pour exprimer une pensée. Il y avait surtout là une ânesse le fixant avec des yeux doux et lamentables.
Le singe la désigna en balbutiant :
« Iss E…y …wetmilk. »
Miss Jenny Swertmilk ! Pas elle tout entière, mais son esprit dans le corps d’une ânesse !
Et comme William Morton demeurait foudroyé, le singe qui s’était déclaré l’herboriste Oxhead disparut pour revenir au bout d’une minute, portant un registre dérobé dans une pièce attenante.

Le journaliste y lut ces notes écrites de la main même de la doctoresse :
« Enfin, j’ai réussi l’impossible, l’incroyable !
Après une quinzaine d’expériences qui ont entraîné chaque fois la mort du sujet, j’ai pu, sans atteindre le cervelet et la mœlle épinière, enlever entièrement le cerveau d’un être humain pour le transporter à la place du cerveau d’un animal, et réciproquement. Ce que la mythologie prêta à Circé, moi, doctoresse américaine, je l’ai réalisé ! »
William Morton n’acheva pas ; un cri retentit : la doctoresse Violetta Anellmore était devant lui !
Une détonation suivit le cri. La savante, voyant son secret découvert et, devant elle, non plus la gloire, mais la potence ou le cabanon, venait de tirer de sa poche un mignon revolver et de se faire sauter la cervelle.

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(Charles Malato, in Mon Dimanche, revue populaire illustrée, quatrième année, n° 119, dimanche 12 mars 1905)
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(Hanns Heinz Ewers, in Beauté magazine et Paris Cocktail, revue artistique, théâtrale et humoristique, n° 47, 48 et 49, août, septembre et octobre 1950)
☞ « Die Topharbraut, » in Das Grauen. Seltsame Geschichten, München : Georg Müller, 1908. Le nom du traducteur n’est pas mentionné, mais la publication de Paris Coktail reprend la traduction de Féli Gautier et Marc Henry (moins l’exergue) du recueil Dans l’épouvante ; histoires extraordinaires, Paris : La Renaissance du Livre, « Collection littéraire de la Renaissance du Livre, » sd [1922].

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