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(Nadar, « Revue du deuxième trimestre de 1858, » in Le Journal amusant, journal d’images, journal comique, critique, satirique, etc., n° 132, 10 juillet 1858)
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(Nadar, « Revue du deuxième trimestre de 1858, » in Le Journal amusant, journal d’images, journal comique, critique, satirique, etc., n° 132, 10 juillet 1858)
Le fils du braconnier Sokal, que l’on prénommait Hans, qui était dans sa vingtième année et qui braconnait comme son père, partit à l’affût vers la fin du jour, comme il en avait le goût et l’habitude. On était en plein mois de décembre. La lune à son premier quartier découpait à la hache les cimes de la Nordette, qui limite le Tyrol du côté de la Bavière. Il faisait très froid. Les branches des arbres craquaient, la neige bleuissait sous les sapins, et Hans allait sur ses skis, parfois péniblement et parfois comme un lévrier sur l’herbe. Le vent lui brûlait le visage.
Hans se dirigeait vers les pentes abruptes qui surplombent le village de Breit. Se trouva-t-il, ce soir-là, découragé avant d’avoir entrepris l’ascension ? Toujours est-il qu’à mi-chemin de ces falaises, il décrivit un grand virage, prit une piste qui s’oriente sur la gauche et qui l’éloignait de sa route. La déclivité était belle ; il fila grand train du côté de la vallée.
C’était un garçon robuste et de bonne taille, vêtu de cuir, le feutre vert sur l’oreille, le fusil en bandoulière, un hardi montagnard. Il avait les yeux d’un bleu pâle et la bouche souriante.
La piste s’enfonçait sous de hauts toits de neige, aisée comme de la glace. Hans entendit bientôt le torrent ; et quand il l’eut franchi, sur le pont de bois, il aperçut la lumière de l’auberge ; et cette lumière était vraiment très douce dans la rigueur du paysage blanc.
Au milieu de la cour, on voyait une table de bois clouée sur des rondins, avec sa nappe de neige épaisse de quatre doigts. Personne n’entendit l’arrivée de Hans. Il venait comme l’ombre, il glissait comme la nuée. Il s’appuya contre la table.
La fenêtre était sans rideaux, la salle éclairée par une lampe suspendue au plafond, une lampe à pétrole avec un abat-jour de tôle et qui dispensait faiblement sa lueur. Cette lueur tombait sur trois visages. Le reste de la salle disparaissait dans l’ombre.
Le premier visage, le plus proche, était celui d’un paysan déjà sur l’âge. Il était sillonné de rides, coupé par une bouche édentée, des poils dans la narine. Le deuxième était celui de la Marguerite de la Légende, les mêmes tresses, la même pudeur. C’étaient les visages du père et de la fille. Et le troisième était celui de l’étranger.
Le vent, agitant plus fortement les branches, fit tomber sur les épaules de Hans une avalanche menue. Le vent se glissa sous la porte, menaçant et plaintif. Le quinquet se balançant soudain très fort au bout de sa chaîne, l’étranger le maintint par l’abat-jour ; il s’était mis debout, sa tête était en pleine lumière. C’est alors que Hans sentit son sang d’un seul trait se porter au cœur, et que, d’un même mouvement, il leva son fusil. Il respira profondément puis épaula. La ligne de mire passait par le front de l’étranger.

On ne savait d’où il venait. On supposait que c’était d’un de ces cantons perdus entre deux plissements des Alpes, d’un accès à peu près impossible, et qui, dit-on, ont maintenu, à l’abri de ces barrières, des mœurs et des coutumes sur lesquelles on demeure mal informé. Mais ce n’était là qu’une hypothèse. L’homme, haut, robuste et dur d’apparence, ne parlait guère, et pas du tout de soi. Il était arrivé dans le village un jour de novembre. On ne savait pourquoi il était resté. On le rencontrait dans la forêt ; il répondait à peine aux saluts. Son visage hâlé était encadré d’une barbe noire, courte et frisée ; les yeux étaient sombres. Il faisait encore penser aux tziganes.
Il avait pris pension à l’auberge et, depuis ce temps, Martha ne venait plus aux rendez-vous de Hans. Elle demeurait assise à table après le repas ; elle écoutait le voyageur. L’imagination de Hans, au regard de ce qui pouvait se produire, le faisait trembler.
Il avait en vain supplié Martha ; il avait fini par défier cet homme. Mais l’autre, sous les yeux de Martha, l’avait jeté dehors, comme un pantin. Ces injures ne se pardonnent pas. Hans avait tenté le lendemain de prendre sa revanche ; l’homme l’avait envoyé dans le fossé, on eût dit d’une chiquenaude. Maintenant Hans Sokal était la risée du village. Il visait bien. Soudain, il abaissa son arme : il n’était pas un meurtrier. Or, dans le même moment, il rencontra le regard de l’inconnu, un regard qui ne se déplaçait pas, qui semblait fixé sur lui ; il eut le sentiment qu’il était découvert.
Il n’avait pas un cœur de lièvre ; il délia les attaches de ses skis et il heurta la porte. La neige recommença de tomber.
*
Maintenant, Martha lui versait de la bière, le vieux rallumait sa pipe et l’inconnu le regardait en souriant. Il avait les yeux enfoncés, vraiment très fort, dans leurs orbites, doux et obscurs. Hans tenait son fusil entre ses genoux.
« Quand le chamois… dit le vieux.
– Comment vous nomme-t-on pour en finir ? dit Hans.
– Le chamois, » dit l’étranger, en regardant Hans Sokal dans le blanc des yeux…
Il s’en alla paisiblement ouvrir la porte. Le vent, s’engouffrant dans la pièce avec un ample mugissement, fit de nouveau danser la lampe ; elle jeta sur le mur les grandes ombres dansantes de l’abat-jour. Hans ne devait jamais comprendre pour quelle raison il avait suivi son rival. Mais ce qu’il vit soudain dépassa ce que son imagination pouvait concevoir : un chamois était dans la cour, immobile et raidi sur ses quatre pattes.
Le sang du chasseur ne fit qu’un tour. Le temps d’épauler, la détonation claqua. Et ce fut bien plus drôle ensuite. Car Hans, et il avait beau écarquiller les yeux, n’apercevait plus aucun chamois mort ou blessé, ni même en fuite. Il apercevait, en tout et pour tout, sur la neige qui couvrait la table, un sillon, celui qui marquait le passage en rafale des chevrotines.
Le vieux et sa fille étaient accourus ; ils considéraient Hans avec stupeur. Hans avait un air proprement stupide. Il regardait à droite et à gauche, et l’un et l’autre. Il passa une main sur ses yeux. Avait-il pris les quatre pieds de la table pour ceux d’un quadrupède ?
Il sortit lentement, examina de près la neige, et n’y vit aucune trace. Il ne rentra pas dans l’auberge, et même, bien qu’il sentît le regard de Martha fixé sur lui, il ne se retourna pas. Il reprit ses skis et s’en alla, tête basse.
L’étranger éclata de rire.
*
Hans Sokal ne put fermer l’œil de la nuit. Il n’était pas effrayé de sa bévue ; il en était plutôt ahuri.
Le lendemain était un dimanche. Il attendit Martha sous le porche de l’église, à l’heure de la grand-messe. Elle lui sourit si gentiment à l’arrivée qu’il osa, dès la sortie, rappeler l’événement de la veille. Il s’esclaffa bientôt et dit d’un air assuré qu’il fallait voir dans cet éblouissement un effet de la neige, en même temps que de la trop grande chaleur qui régnait dans la pièce et du mécontentement aussi qui lui chauffait les oreilles en présence de ce va-nu-pieds ; il le mettrait un de ces jours à la raison. Mais qui donc était-il ?
Il vit à ce moment que les yeux amoureux de Martha se fixaient vaguement au loin, et lui, sans y rien comprendre d’ailleurs, et tout à fait à la façon du chien qui pressent le danger, il se sentit frémir. Il eut le temps de donner à Martha un rendez-vous pour la soirée ; déjà elle se détachait de lui. Il vit alors que l’étranger traversait la rue. Martha marchait bon train pour le rattraper. Les jeunes garçons regardaient Hans. Le reste de la journée se passa dans l’anxiété. Puis vint la nuit.
*
Ce fut la nuit la plus mauvaise de décembre, venteuse, inondée, traversée de bourrasques, traversée de nuées qui dévoilaient par intervalles une lune jaune en fuite dans le tourment du ciel. Hans attendait derrière la maison, les pieds dans la neige. La pluie claquait sur sa veste de cuir. Un chien grognait sourdement.
Hans n’espérait pas que Martha viendrait à sa rencontre par un temps pareil ; il surveillait quand même une porte.
Tard déjà dans la nuit, la lucarne de la mansarde s’éclaira. Hans éprouva un grand contentement ; il savait, pour l’avoir vu vingt fois, que la lucarne allait s’ouvrir. Martha se pencherait ; ils parleraient à voix basse. Mais la lucarne ne s’ouvrit pas.
Hans franchit alors la clôture. Il s’approcha du mur contre lequel il posa ses skis. Le mur était recouvert par le feuillage d’une vigne-vierge, dont la tige s’élevait jusqu’au toit. C’était une tige noueuse et d’un bon diamètre. Elle coupait un coin de la fenêtre de la mansarde. En s’aidant des aspérités de la pierre, Hans eut vite fait d’atteindre son observatoire.

Son regard maintenant plongeait dans la chambre. La jeune fille était assise et l’étranger se tenait debout devant elle. Il lui passait les mains devant le visage ; il semblait l’envelopper de caresses. Martha ne bougeait pas, immobile comme une morte. Et, tout à coup, Hans Sokal découvrit qu’elle avait les yeux fermés. Sur-le-champ encore, il comprit. Il avait vu naguère à la ville ces jeux un peu effarants. Un homme au regard impérieux endormait le plus rebelle ; il lui faisait exécuter ses volontés, comme à un automate. Hans eut froid et chaud en même temps. Il eut un étourdissement léger et, comme il s’y raccrochait un peu vite, un rameau craqua. L’étranger sursauta, se retourna d’un trait ; il avait des yeux fulgurants. Hans, dans la même seconde, tomba dans la neige qui étouffa le bruit de sa chute.
Il se plaqua contre le mur, dissimulé par la vigne-vierge. Il présumait que la fenêtre allait s’ouvrir, que l’étranger allait paraître. Il avait attiré à lui son fusil, il l’éleva lentement. Maintenant, il était résolu : il tuerait le bandit comme un chien.
Car il ne s’agissait plus que d’un bandit ayant passé un pacte avec le diable : Hans savait à quoi s’en tenir. Il avait vu cet autre qui anéantissait un homme rien qu’en le regardant dans les yeux, avec les yeux du diable, bien entendu. C’était ici la même chose, les mêmes affreuses manigances. Le diable était présent dans le corps du bandit ; il avait endormi Martha pour lui ravir son âme. Eh bien, cela ne s’accomplirait pas, Dieu merci. Le canon du fusil perçait le feuillage ; il ne tremblerait pas quand le front et les yeux maudits passeraient à la lucarne. La cervelle sauterait en bouillie.
Or la lucarne demeura close. On n’entendait pas, dans la maison, le moindre bruit. Le chien qui grondait se tut.
Hans se mit à réfléchir. Il comprit assez vite, et, bien qu’il n’eût pas dans le cerveau un mécanisme rapide, il comprit que le bandit n’allait pas risquer si volontiers sa peau. Et tout aussitôt, il retrouva son sens de braconnier, celui de l’affût.
La maison était en contre-bas d’un talus qui montait sous les pins. Hans remarqua que s’il reculait d’une vingtaine de mètres, il pourrait plonger son regard dans la chambre. Il abaissa son arme, reprit ses skis et s’éloigna au long de la clôture. Il ne fit pas plus de bruit qu’un chat quand il la franchit. Mais quand il atteignit le pin qu’il avait repéré, il vit que la mansarde était vide.
Il ne se trouva ni satisfait, ni déçu. Le mouvement de son cœur était celui-là même qu’il éprouvait quand il approchait du gibier, ou quand le gibier s’échappait. Il modifia simplement son plan. L’homme se tenait dans la maison ; c’est dans la maison qu’il le poursuivrait : il le prendrait au gîte.
Il s’élança de nouveau, tournant de manière à gagner le ponceau qui enjambe le torrent. De là, et suivant que telle ou telle pièce demeurerait éclairée, il aviserait.
Il vit que la cour était vide, fila sur la pente, franchit le ponceau et s’arrêta tout net contre la table. Appuyé sur son fusil dont la crosse posait dans la neige, il regardait la maison tout entière endormie.
C’est à ce moment qu’une main se posa sur son épaule. Il fit brusquement volte-face : l’étranger était devant lui.
Il avait le même teint basané, le même sourire qui découvrait une lueur de dents, les mêmes yeux longs et profonds, veloutés et pareils à des pierres chaudes. Pendant un long temps, les deux regards ne se délièrent pas. Et quand l’étranger fit un pas en arrière, le visage de Hans ne se déplaça pas d’une ligne ; ni son visage ni son corps ne remuèrent plus ; ils étaient ceux d’un homme figé, ceux d’une momie.
L’étranger replaça le fusil à l’épaule de Hans. Puis, il parla tout bas, mais avec une grande âpreté, en maintenant dans ses mains le crâne du garçon ; et il semblait qu’avec ses doigts et ses paroles, il le pétrît. Enfin, il le lâcha et il fit du doigt un signe bref.
Les paupières de Hans battirent, son visage s’éclaira ; il prononça le nom de Martha ; il poussa tout aussitôt un cri de détresse.
Il tendit les bras dans la direction du ponceau, puis il se mit en marche. Avec difficulté d’abord, avec lenteur. Il peinait sur ses skis.
Il cria de nouveau le nom de la jeune fille, de nouveau tendit les bras. Il n’avançait pas ; la montée était dure. Il fut longtemps à la gravir derrière une ombre, cette ombre qu’il poursuivait.
C’était Martha là-bas, il l’avait vue passer dans la cour ; maintenant, elle fuyait sur la neige. Elle était là-bas une ombre grise, un grand oiseau gris. Il se hâtait en vain, l’appelait en vain. Elle semblait ne pas l’entendre. Quand il atteignit la première crête, elle avait pris une bonne avance.
Alors, il s’élança sur la pente, par les pistes et hors des pistes, parmi les éboulis, les pierres et les troncs abattus, d’une allure si vertigineuse qu’il manquait à tout moment de se rompre le cou, Et il criait toujours le nom de la jeune fille.
Il la perdit de vue au coin d’une sapinière, tourna dans tous les sens, affolé, désespéré, la retrouva sur une prairie.
Il rassembla toutes ses forces ; il allait comme le vent. Martha disparut soudain comme se dissipe une vapeur. À ce moment, le sol manqua sous les pieds de Hans, l’air siffla, puis bourdonna dans ses oreilles ; il tomba dans le vide, comme une pierre.
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On le retrouva le lendemain, au bas de la falaise, le corps en lambeaux.
Sa mort ne parut à personne mystérieuse. On évoqua sa témérité dans le braconnage ; on admit qu’il avait poursuivi le chamois plus loin qu’il n’aurait dû. Il fut mis en terre et le silence se fit.
À quelque temps de là, l’étranger et Martha disparurent, le même jour.
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(René Jouglet, illustrations de Rudis, in Détective, le grand hebdomadaire des faits-divers, première année, n° 11, jeudi 10 janvier 1929)
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(in Archæologia : or, Miscellaneous Tracts relating to Antiquity, published by the Society of Antiquaries of London, volume XXVII, avril 1838)
La journée avait été tropicale ; le sable brûlait. La case administrative qui nous abritait suait la résine et s’embuait de touffeur. Frère Tavazzi, missionnaire, italien, de retour du Congo, égrenait son rosaire à l’intention de ses derniers convertis. James Farbes, haut fonctionnaire de la Compagnie des Indes et moi, nous nous entretenions à voix paresseuse des sirènes.
Je m’étonnais qu’à l’âge de la T. S. F., mes contemporains ajoutent encore foi à ces légendes : les sirènes, le serpent de mer… James Farbes m’approuvait en riant de ses dents aurifiées qui ne cessaient de mâcher des havanes. Richardson, le pêcheur, demeurait silencieux.
« Que l’imagination des Grecs ait peuplé les mers de Sicile d’êtres fabuleux, mi-femme, mi-poisson, que le pêcheur norvégien, dans l’ombre des fjords, le pirate malais qui passe au large des rives parfumées de Tahiti rêvent à ces énigmatiques créatures dont les exploits remplissent les contes de leurs races, soit ; mais que Richardson, sain de corps et d’esprit, s’entête à y croire, voilà qui me dépasse… »
Ce disant, j’examinais malicieusement le vieux pêcheur. Son béret et sa tête ne faisaient qu’un ; sa pipe et sa bouche se confondaient ; ses joues, ses mains, brûlées de soleil, de vent, de sel marin, avaient la couleur de la bure qui enveloppait Frère Lavazzi.
« Alors, tu ne dis rien ? Tu t’entêtes ?
– Je sais ce que je sais ! » marmotta Richardson.
James Farbes aimait le merveilleux.
« Dix livres pour tes filets, si tu parles ! »
Richardson n’avait pas sourcillé.
« Quand j’aurai parlé, vous ne me croirez pas davantage. Il faut avoir vu. J’ai vu.
– Nous ne demandons qu’à croire, » s’empressa Farbes.
Ce vieux loup de mer comprit que nous étions décidés. Il n’avait pas le droit de nous laisser mourir d’ennui dans notre serre. Il écarta la pipe de ses lèvres.
« Ça fait vingt ans, c’est comme hier… Bien sûr, vous n’avez pas vu, vous… »
Frère Tavazzi, lui-même, abandonnait le chapelet aux plis de sa robe.
« … On m’avait envoyé en reconnaissance, poursuivait Richardson, sur un canot monté par deux officiers et dix hommes. C’était au pôle. La région nous était inconnue. Nous devions organiser une base de débarquement, y faire un dépôt de vivres et de matériel destiné à ravitailler éventuellement une expédition qui s’était engagée à l’aventure sur cette terre nouvelle. Le dépôt établi, on le confie à ma garde. On devait me relever trois heures après. Je me couche, vers dix heures du soir. Je venais à peine de me rouler dans ma couverture et de m’assoupir que j’entends un cri, qui ressemblait à s’y méprendre à un appel humain. Pensant qu’un de mes compagnons s’était égaré et était revenu sur ses pas, je sors en hâte de ma tente et je me dirige vers l’endroit d’où la voix semblait partir. Je cherche. En vain. Je ne découvre rien. J’appelle. Pas de réponse. Je mets ça sur le compte du demi-sommeil. À peine ai-je regagné ma tente que j’entends, mais si distinctement cette fois que je ne peux plus douter, le même bruit inquiétant. L’appel partait des roches qui bordaient le rivage. J’échafaude une explication. Un second canot a dû être envoyé à terre et ceux qui le montent ont pris le parti de s’installer, tant bien que mal, dans les abris que creusent les rochers. À mesure que j’approche, le bruit se fait plus net, mais change de caractère. Ce sont des modulations, un chant, un chant de femme… J’atteins à la grève ; je me dissimule derrière un dernier quartier de roche et je vois… ah !… je ne l’oublierai jamais… un être humain, au torse rouge, rouge brique, avec des écailles luisantes, de longs cheveux châtains, souples et fins, qui flottaient sur son cou. Son arrière-train rappelait celui d’un phoque. Cette femme avait des bras, une tête gracieuse, des seins. Elle ne m’avait ni vu, ni entendu. Elle continuait de chanter aux étoiles, à la mer… J’allais me démasquer, quand j’aperçois un homme, un homme comme vous et moi, à quelques pas à peine de la « sirène. » Il l’écoutait religieusement. Puis il s’approcha encore d’elle, la prit à la taille et, lui marchant, elle à petits bonds, ils disparurent dans une caverne proche. Muet de surprise, pétrifié d’horreur, je n’avais pas fait un mouvement… Je revins en titubant à ma tente. On me releva, mais je ne soufflai mot de ma découverte. On m’eût traité de fou…
– Tu l’étais, mon vieux, lança Farbes. Ta « sirène, » c’était la femme du Patagon, affligée d’une de ces maladies dans lesquelles la peau se soulève en forme d’écailles… Tu n’en as pas moins gagné tes dix livres. Les voilà… »
Richardson avait remis la pipe entre ses dents. Ses yeux ne souriaient pas. Notre incrédulité lui était douloureuse, encore qu’il l’attendît.
« Non… Patientez. Pas encore gagnées, les dix livres !… Je n’étais pas fou. J’avais mon idée. C’est à cause d’elle que j’ai « remis ça, » cinq ans plus tard, sur le Southley. Cette fois, je m’y suis pris autrement quand on a ravitaillé la base. J’ai demandé la nuit, la nuit entière de veille. On me l’a accordée, naturellement. On savait que j’étais de l’endroit. Je me suis posté… À minuit, je n’avais encore rien vu, rien entendu. Je commençais à désespérer, à croire que les tourtereaux étaient morts ou qu’ils avaient changé de parages, quand je vis un homme, le même, seulement plus voûté, gagner lentement la grève. Il s’y accroupit, regarda le ciel, la mer. Je m’attendais toujours à voir arriver sa compagne, la sirène. Elle ne vint pas. Il se leva pour repartir. Trop tard, je le tenais aux épaules.
« Qui es-tu ? Que fais-tu là ?
– Où est la femme-poisson qui chantait sur cette grève, il y a cinq ans ?… »
Mon prisonnier était un jaune, à peau huileuse, ridée. À mon profond étonnement, il me répondit en anglais :
« Tu l’as vue, tu nous avais surpris ?
– Oui. C’était une sirène, n’est-ce pas ? Tu l’aimais ?
– Oui.
– Raconte, raconte ; je ne te veux aucun mal. Je crois, moi, aux sirènes… »
Il ne se fit pas prier. Perdu, avec trois de ses compagnons, lors d’une expédition malheureuse, il s’était rapidement adapté au milieu, à la situation. Il avait construit une cabane dans le roc ; il pêchait. Un jour, il avait capturé un poisson étrange, moitié femme, moitié poisson. Il allait l’assommer d’un coup de rame pour s’en nourrir, quand sa prise chanta. Elle le fit avec tant de tristesse qu’il en eut pitié. Il l’emmena dans sa cabane, l’apprivoisa, s’en éprit et ils vécurent pendant quatre ans comme mari et femme. Jamais épouse ne fut plus soumise, plus fidèle. Il ne put lui apprendre à parler, mais son sourire était d’une inexprimable douceur. Elle éprouvait une grande joie à chanter la nuit, pour lui, sur la grève, à mimer un départ au sein des flots à larges coups de sa queue de phoque. Il l’appelait : « Femme ! Femme ! » Elle revenait. Ensemble, ils regagnaient la cabane… Un soir, il embarqua pour pêcher. Une tempête le surprit, qui l’obligea, huit jours durant, à demeurer au loin. Quand il rentra, il trouva la sirène, son épouse, étendue sans vie dans la cabane. Elle l’avait cru perdu ; elle s’était laissé mourir de faim… J’ai vu sa peau, qu’il a conservée, empaillée. Il a creusé une tombe à sa chair… Il la pleure ; il hante la grève, chaque nuit, comme si elle devait encore chanter pour lui… Tout ça, je vous le jure, sur ce chapelet… Et vous viendrez me dire, à moi, que les « sirènes, » c’est des légendes !… »
Nous n’échangeâmes pas un sourire, pas une parole avec James Farbes et Frère Tavazzi…
Je dormis mal ce soir-là. Une « fille de la mer » hurlait dans mon rêve ; sa crinière rousse se faisait menaçante.
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(Édouard Michel, in Le Journal amusant, soixante-dix-neuvième année, n° 372, dimanche 27 juin 1926 ; Maurice Greiffenhagen, « Mermaid, » huile sur toile, 1893)
Nous remontions la rue Taitbout, silencieusement, le musicien Francis Lecordelier et moi, vers Montmartre, où sont nos logis, à tous les deux. Il n’était pas loin de trois heures après minuit ; les voitures et les passants se faisaient rares, et l’on sentait l’approche de cette brève accalmie nocturne, qui est le sommeil de Paris.
Au coin de la rue Saint-Lazare, une silhouette se détacha de l’ombre des murs ; une voix siffla des mots que nous entendîmes à demi :
« Messieurs !… Venez chez moi… Tout près… Bien mignonne… »
La main de Francis se crispa sur ma manche.
« Je vous en prie, fit-il, dépêchons-nous. »
Nous pressâmes le pas. La pierreuse nous suivait, la voix infléchie, en psalmodies de mendiante :
« Donnez-moi quelque chose, au moins, messieurs… Je n’ai pas étrenné de la soirée… Donnez-moi dix sous… ce que vous voudrez. »
Francis m’entraînait ; il courait presque, maintenant.
« Renvoyez-la, je vous en supplie… Donnez-lui quelque chose, mais qu’elle nous laisse. »
Je jetai une pièce blanche sur le trottoir.
La pièce roula le long de la descente, et la gueuse nous lâcha, courant après.
Nous étions devant ma porte. En m’arrêtant, je vis le musicien tout pâle. Je l’interrogeai :
« Eh bien, qu’est-ce que vous avez ? »
Il répondit :
« Je ne me sens pas bien… Si vous voulez, je vais monter avec vous… Vous me donnerez un verre de n’importe quoi, de la chartreuse ou de la fine ; ça me remettra d’aplomb. »
Et il ajouta, plus bas :
« Je vous dirai ce qui m’a touché comme ça. »
Au second petit verre, – assis, la tête basse, devant le foyer dont j’avais ranimé les cendres, Francis commença :
« Voilà, fit-il… Vous vous rappelez peut-être quel homme j’étais jusqu’à l’année dernière, friand de jupons, jamais rassasié, comme tous ceux qui ont vécu chastes très tard et qui se débrident tout d’un coup, au-delà de vingt ans. Pourvu qu’elles fussent jeunes, toutes les femmes m’étaient bonnes. Je les attaquais sans préambule, n’importe où je les trouvais, celles qu’on disait sages aussi bien que les catins avérées : et toutes y passaient. C’est si facile, quand on brusque un peu les abords !
Une nuit, je sortais de chez ma maîtresse, – car j’avais une maîtresse au milieu de ce tourbillon de hasards ; – il était à peu près cette heure-ci ; je regagnais, vite, vite, mon humble chambre de la place Vintimille. Au point où la rue Saint-Lazare coupe la rue Taitbout, – juste à l’endroit où nous avons été « raccrochés » ce soir, – un bras de femme se glissa sous mon bras, si prestement, si mystérieusement, que j’eus la sensation d’un attouchement surnaturel, d’un frôlement pareil à ceux que nous évoquons, après Wagner, dans nos drames lyriques modernes, où des baisers immatériels font frémir la chair robuste des chevaliers… En même temps, une voix d’un timbre juvénile, musical, – charmant, – prononça :
« Vous m’emmenez ?… »
Je regardai ma conquête. C’était une petite femme, mince et mignonne, toute vêtue de noir, assez élégante ; une voilette blanche épaisse, enroulée autour de son visage et de ses cheveux, m’empêchait de distinguer les traits ; mais la ligne du profil se devinait pourtant au travers, – nette et délicate.
Je répondis, tout de suite emballé :
« Je crois bien que je vous emmène !
– Est-ce loin ?
– Non… tout près, place Vintimille. »
Nous fîmes le bout de chemin qui nous séparait de chez moi en quelques minutes, échangeant ces menues répliques, si vides et si amusantes, des gens qui ne se connaissent pas, qui ne se sont jamais vus et qui, tout à l’heure, vont faire le geste de la suprême tendresse humaine, après lequel il n’y a plus rien, rien que de mourir ensemble… Avez-vous jamais réfléchi à ça, vous ? C’est comique et effrayant.
Chez moi, les bougies allumées, quand je voulus l’embrasser, ôter sa voilette, la déshabiller, elle devint sérieuse, tout d’un coup. Ma parole, elle se défendait !
« Non… laissez-moi, disait-elle… Laissez-moi, Monsieur… Je vais m’en aller. »

Je crus d’abord qu’elle plaisantait, qu’elle jouait un rôle… Mais non. Elle avait des larmes dans la voix : je vis qu’elle hésitait vraiment, qu’elle allait partir. Puis elle se jeta sur le lit, la tête dans les oreillers, garant son visage avec un de ses bras. Je m’agenouillai près du lit. Je déchaussai le plus ravissant petit pied qui se put rêver. Elle me laissait faire. Mes doigts remontèrent leurs caresses le long des bas noirs, puis s’enhardirent encore… Elle se releva d’un bond ; mais j’avais entrevu une peau d’enfant, des membres délicats, fermes, comme ceux de ces statuettes de bronze, échappées aux cendres de Pompéi, – qui sont au musée de Naples.
« Éteignez les lumières, » fit-elle.
Je tremblais de désir ; j’obéis. Dans l’obscurité, ma compagne se dévêtit très vite. L’instant d’après, j’étais auprès d’elle.
On ne raconte pas des caresses. Celles-là furent inouïes. Était-ce la cérébration particulière provoquée en moi par le romanesque de la rencontre, par la résistance inattendue, par le mystère enfin qui enveloppait cette femme que je possédais et que je ne voyais point, que je n’avais point vue ?… Peut-être. Mais je vous jure que ni avant, – ni depuis, – je ne me souviens d’avoir rien ressenti de pareil.
Quand mes muscles trahirent mon envie, quand, – très tard, – je m’abattis près d’elle éreinté, fourbu, fini, elle voulut se lever et partir.
Mais j’étais fou ; je la voulais toujours… Je lui nouai mes bras autour de la taille, je la couvris de baisers, je la suppliai de rester encore. Elle refusait, avec des soubresauts de résistance, des fléchissements de voix, comme tout à l’heure, lorsqu’elle ne voulait pas se déshabiller.
J’eus une inspiration.
« Si tu te lèves, lui dis-je, j’allume les bougies… »
Elle se calma tout de suite.
« Soit, fit-elle. Je reste. »
L’instant d’après, je m’endormis, mort de fatigue.
Le jour était haut quand je m’éveillai ; ma montre suspendue à côté du chevet marquait dix heures cinq ; tout cela, je me le rappelle nettement… Je me sentis d’abord le crâne vide, les idées rares et incertaines, comme toujours, après les nuits de surmenage ; puis le souvenir de ma rencontre me heurta la nuque comme un coup de massue. Je me retournai : la place était vide à côté de moi ; mais sur l’oreiller, dans le creux où se moulait encore la marque d’un visage humain, il y avait une large tache de sang.
Je suis sûr de n’être ni lâche ni poltron : je n’ai jamais eu peur des dangers classés, des dangers qui ont un nom. Mais le danger inconnu, innommable, me désarme, je l’avoue.
Il me fallut quelques minutes d’exhortations intérieures pour me décider à me lever, à ouvrir tout grands les rideaux de ma fenêtre, à regarder autour de moi. Ma chambre était en ordre ; même, une main soigneuse avait plié et rangé sur une chaise mes vêtements, jetés par terre au hasard, la veille…
J’osai m’approcher de l’oreiller ; la tache de sang me tirait l’œil, m’hypnotisait. Je la regardai de tout près. Elle était rougeâtre, – d’une horrible teinte de sang de plaie, du sang qui n’a pas coulé, qui s’est imprimé seulement, par le contact de la chair à vif…
Et ELLE, où était-elle ?
Partie à coup sûr, – ma chambre et mon cabinet de toilette étaient vides, – l’inspection en fut vite faite. Évidemment, elle s’était levée pendant que je dormais, ivre-mort d’amour ; elle s’était revêtue sans bruit et s’était sauvée.
Aucune trace ne demeurait de sa présence… sinon cette marque sanglante sur l’oreiller blanc.
Je jetai l’oreiller dans un coin, la tache contre le mur. Les tempes bourdonnantes, je commençai à m’habiller…
Mais au moment où je prenais mon peigne pour remettre en ordre mes cheveux, que je portais longs en ce temps-là, je vis, entre les dents d’écaille, un grand cheveu blanc qui pendait.
Qui expliquera le secret mécanisme de nos nerfs ? À la vue de ce cheveu blanc, quelque chose se déchira en dedans de moi, et je vis, oui, je vis comme avec mes yeux de chair ce que devait être ma maîtresse de la nuit, – ce qu’elle était, j’en suis sûr ! Je la vis nue, avec son corps resté miraculeusement jeune, et, sur ce corps de sorcière, une tête d’écorchée, une tête sanglante, coiffée de cheveux blancs… Ah ! des mots ! des mots pour peindre cette effroyable vision !… Puis, soudain, je pensai que j’avais tenu ce monstre contre moi, respiré ces cheveux, baisé cette face…
Je tombai à la renverse, évanoui, foudroyé. »
Francis se versa un verre de chartreuse, le but d’un trait, puis, après un silence, poursuivit d’une voix basse, comme calmée :
« Quand je revins à moi, j’étais dans un lit, à l’hôpital. J’avais une méningite qui m’a duré deux mois, qui a failli m’emporter, et qui m’a laissé, une fois guéri, l’intelligence intacte, heureusement, mais le corps vidé de sang, pour ainsi dire, spiritualisé, débarrassé du besoin et même du goût de la femme…
J’ai changé d’appartement, naturellement ; je ne suis même pas rentré dans l’ancien. J’évite (au moins le soir, et si je suis seul) les rues où nous avons passé tout à l’heure… Avec vous… je n’ai pas osé… Mais vous comprenez que la rencontre d’une femme, juste en cet endroit… Enfin, que voulez-vous, ça m’a donné un coup… et même (je vous demande pardon, vous allez me trouver ridicule et indiscret), mais si vous avez ici un second lit, ou seulement un canapé… je serais bien aise de ne pas rentrer chez moi cette nuit. »
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(Marcel Prévost, in Gil Blas, douzième année, n° 4665, mercredi 5 novembre 1890 ; cette nouvelle a été reprise dans La Lanterne, supplément littéraire, huitième année, n° 540, 15 novembre 1891, puis, avec des modifications, principalement en ce qui concerne les indications de lieu, dans Le Supplément, grand journal littéraire illustré, dix-neuvième année, n° 2068, mardi 14 novembre 1902. Les illustrations sont extraites de ces deux dernières publications)
Un studio désert. Un rayon bref qui tombe sur l’or mat d’une harpe et rebondit jusqu’au masque bossué de Beethoven, pendu au mur. Un paravent de laque où des poissons volants chassent des moustiques dans un encadrement de glycines. Un charbon odorant qui achève de grésiller dans la coupelle ciselée d’un brûle-parfums. De courts tapis de soie persans que les genoux des fidèles ont usés en leur milieu. Un immense divan violet que jonche une profusion de coussins baroques. Et – calée entre un dragon de velours qui crache sa langue pailletée et une citrouille de brocart amollie – sa poupée.
Francine venait de quitter la pièce intime, mais la figurine peinte qu’elle avait laissée sur le divan prolongeait sa présence. Adélaïde, la poupée, restait seule maîtresse du studio, pour l’instant. Une robe à paniers cachait son corps grêle. Le cou jaillissait du corsage bombé et une petite tête miraculeuse s’épanouissait à son sommet. La poupée ressemblait à Francine, car la jeune femme avait sacrifié une longue mèche de ses propres cheveux afin qu’un coiffeur habile pût y tailler une perruque pour son jouet. Les deux petites femmes – celle de chair et celle de son – se fardaient de la même manière : cils habillés de kohl, paupières touchées de bleu, rouge en « roues de carrosse » sur les joues et la même mouche au coin des fines lèvres un peu pincées. Et il n’y avait pas plus de cœur dans la poitrine de l’une que dans celle de l’autre.
Francine adorait sa poupée et détestait son amant. Le tort de ce dernier était de réaliser tous les souhaits de Francine et de renouveler le mythe du héros enchaîné aux pieds de la capricieuse créature.
Pierre, l’amant, était un colosse aux poings durs dont les coups de téléphone bouleversaient le marché international et que l’on venait consulter en sous-main pour l’attribution de certains portefeuilles, lors des changements de cabinet. Il possédait une banque, un journal, un théâtre et des domaines coloniaux dont la superficie égalait celle de la France au temps des premiers Capétiens. Mais il n’avait jamais possédé le cœur de Francine.
Le domestique l’introduisit, ce jour-là, dans le studio et lui remit gravement une lettre que la maîtresse du lieu avait laissée à son adresse. Et, devant même qu’il eût rompu le cachet, Pierre connut le goût âcre et piquant des rendez-vous manqués.
« J’ai des courses à faire. Attends-moi. Je te laisse Adélaïde. Elle te tiendra compagnie. »
Le géant froissa avec fureur le papier, barré d’une grosse écriture carrée. La légèreté de la jeune femme l’exaspérait et il tournait des yeux haineux vers la poupée impassible.
Adélaïde, assise parmi les plis de sa jupe, tendait un bras vers la porte, dans un geste d’ironie impardonnable. Elle semblait ainsi éconduire le fâcheux qui se permettait de troubler sa quiétude et un sourire figé tirait ses lèvres rougies. Pierre prit un des coussins, au hasard, et le plaqua sur la tête d’étoffe qui vacilla. Mais le bras de la poupée continuait d’indiquer la porte au visiteur.
Pierre cueillit alors une pistache salée dans une coupe d’onyx, bâilla, fit vibrer, d’un doigt rageur, une des cordes de la harpe abandonnée. Puis il revint vers le divan. Une mèche de cheveux, couleur de citron mûr, apparaissait entre deux coussins, et il parut à l’homme que les soies polychromes étouffaient le visage de la bien-aimée sous la mollesse de leur capiton.
Avec des précautions infinies, Pierre dégagea la chevelure qui avait été vivante. Et la tête de la poupée réapparut. Sa bouche d’étoffe souriait toujours et, d’avoir été replié, son cou présentait ce sillon gras qui creusait la chair de Francine, lorsque la jeune femme détournait la tête à l’arrivée de son amant.
Pierre prit alors la poupée et la scruta longuement, d’un œil dépouillé de tout désir. Une poupée ! Il était amoureux d’une poupée ! C’était entre les mains d’une poupée qu’il abdiquait, à toute occasion, sa puissance et son orgueil virils. Il pressa doucement la taille d’Adélaïde entre ses doigts. Le taffetas de la robe crissait sous ses ongles et le petit corps semblait palpiter d’une vie énigmatique.
Que pouvait bien faire Francine, en ce moment ? Sautillait-elle de rayon en rayon, dans un de ces grands magasins où l’appel des soies, l’atmosphère des parfums, le chatoiement des pierres désaxent la volonté des femmes ? Ou était-elle allée, plus simplement, chercher près d’un autre corps le remède contre cet ennui trouble qui la rongeait ?
« C’est ça, hein ? Elle est chez son amant ?… Qui est-ce ? Allons ! Allons ! Tu peux me dire son nom ! Je ne te trahirai pas ! »
Le son rauque de sa voix surprit Pierre jusqu’au malaise. La glace Directoire, inclinée au-dessus du divan, lui renvoya son reflet : l’étonnante image d’un homme qui interrogeait une poupée.
« Allons ! Parle-moi ! Dis-moi tout !… Tu sais qu’elle me trompe… Tu lui ressembles trop pour qu’elle ne t’ait pas confié son secret… Qui est son amant ? Dis-moi le nom de son amant ! »
Adélaïde le regardait et souriait.
« Et tu te fous de moi, par-dessus le marché ?… Eh bien ! tiens ! »
D’un coup de poing, il avait renversé la poupée sur les coussins. Un coupe-papier d’acier traînait sur un guéridon d’ébène. Il s’en saisit.
« Tiens ! Voilà pour toi ! Et voilà pour toi ! Et encore pour toi ! »
À grands coups, il déchiquetait la belle robe étalée, cherchant la gorge et le ventre sous le vêtement en loques. Il piqua son arme dans le petit visage fardé, fendant l’étoffe comme une peau, et il éprouvait une jouissance désespérée à sentir le son couler entre ses doigts. La poupée ne fut bientôt plus qu’une bouillie informe, qu’un amas sans nom d’où un œil, respecté par miracle, émergeait. L’exaltation de Pierre était tombée, au même moment.
« Eh bien ! j’ai fait du propre ! pensa-t-il. Francine qui tenait tant à sa poupée ! »
Durant l’heure qui suivit, l’homme chercha la meilleure façon d’obtenir son pardon. Il hésitait entre l’offre d’un collier de perles roses ou d’une voiture sans soupapes, quand un long murmure d’horreur emplit le vestibule. Des voix chuchotaient, des semelles lourdes piétinaient le tapis épais et il parut à Pierre que l’on avait heurté un des bahuts de l’entrée. D’un bond, il se jeta vers la porte.
Des hommes à képis escortaient une civière qu’un drap recouvrait. Et l’épouvante contractait les faces des domestiques.
« Quoi ? Qu’y a-t-il ? hurla Pierre.
– Cette dame a été renversée, comme elle traversait le boulevard des Capucines, répondit un des agents. Le conducteur du camion a été arrêté. La dame avait son adresse dans son sac. Alors, on l’a ramenée ici. »
Pierre avait arraché le drap. À genoux près du brancard, il inspectait cette bouillie informe qui remplaçait, pour l’éternité, le visage de Francine. Le chauffeur avait dû braquer ses roues, au moment de l’accident ; car l’écrasement de la face s’était fait en diagonale et, de cet amas sans nom, un œil, respecté par miracle, émergeait.
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(Albert-Jean, « Conte du Journal, » in Le Journal, n° 10802, lundi 15 mai 1922. Illustration de Jean Veber pour L’Homme aux poupées de Jean-Louis Renaud, Paris : Henri Floury, [1899] ; Albert Artigue, « Moqueuse » [détail], eau-forte, 1882)
Aux approches des fêtes de Noël, les petites boutiques de bois poussent partout, à Paris, sur les trottoirs des boulevards. Les plus belles, les plus riches, s’étalent entre la Madeleine et la rue Drouot.
Mais d’autres, plus modestes, parfois singulières, descendent jusqu’à la Bastille, puis refluent par la rue Saint-Antoine et la rue de Rivoli pour rejoindre celles du Sébasto… C’est là, certain jour de décembre de l’année dernière, que, sur la porte de la plus humble de ces baraques, tout près de la grille du square Saint-Jacques, je pus lire, sur une bande de calicot : Une merveille du monde, la dernière Sirène.
Ça ne coûtait que quatre sous pour la voir, la dernière sirène, malgré la vie chère ! Et la baraque n’était même pas une baraque, mais un enclos fait de quelques planches entrecroisées, doublées de toiles d’emballage, et protégé au-dessus contre la pluie, par quelques mètres de vieux carton bitumé.
Entre les mains d’une mégère crasseuse dont les seins en outre ballaient sous un vieux caraco, je versai mes deux décimes. Que « la sirène, » merveille du monde, fût empaillée, tout bonnement, et posée sur un socle de bois noir, je n’en éprouvai nulle déception. Ce qui me surprit, au contraire, ce fut, malgré tout, l’étrangeté de cette chose morte, son air humain, son air, vraiment, de femme terminée en queue de poisson, avec des nageoires de poisson, ou plutôt de lion de mer ou de lamantin. Mais ce n’était ni un lion de mer ni un lamantin : pas de mamelles animales, deux seins ronds et fermes ; des seins, même, qui n’étaient pas effilés, pointus, comme ceux des jeunes négresses, des seins d’Européenne, et qui n’eussent point déparé la statue d’une vierge grecque ; un visage à peine moins ovale que la majorité des visages humains dans notre race, avec un nez assez long, bien marqué, presque droit ; des cheveux très longs, un peu annelés, partagés par une raie naturelle au milieu du front un peu fuyant, mais assez élevé. Les larges orbites de ce monstre, qui présentait je ne sais quelle beauté poignante, inquiétante, regardaient droit, elles ne divergeaient pas comme celles des bêtes ; et on y avait incrusté des yeux trop bruns, à bon marché : de vulgaires rondelles de verre.
Des gens autour de moi étaient un peu émus, un peu secoués tout de même par l’étrangeté, l’imprévu de cette vision ; alors ils blaguaient, par réaction ; rien de plus naturel. Ils cherchaient à expliquer : personne, de nos jours, ne veut plus croire au miracle ! Ils disaient au montreur de cette « curiosité, » un homme maigre, vieillissant, qui avait la figure d’un matelot alcoolique :
« Tu as empaillé une négresse que tu as coupée par le milieu, à la hauteur de la taille ; et puis tu as rajouté une autre peau, une peau de gros poisson, de phoque, peut-être, pour faire la queue. Ce n’est pas malin ! »
L’homme ne disait rien. Il avait l’air abruti, ou incroyablement triste, on ne savait pas…
Je sortis, incrédule, et pourtant préoccupé. Toute la soirée, le souvenir de cet être absurde, invraisemblable, me hanta. Malgré moi, je revins, dès le lendemain matin, errer autour du square Saint-Jacques. L’homme balayait devant sa cahute ; il n’avait pas de client, à cette heure-là. J’entrai de nouveau. À l’intérieur, la grosse femme, qui recevait l’argent la veille, écossait des haricots devant la sirène. Elle me parut encore plus laide et plus sale que la veille.
L’homme me rejoignit. Il dit en grognant, d’une voix presque inarticulée :
« … Vous intéresse ?…
– Allons prendre un verre ! » fis-je brusquement.
Il haussa les épaules et me suivit jusque dans un bar. Il but plusieurs verres, coup sur coup. Ses yeux devinrent moins ternes. Il répéta plusieurs fois : « … Vous intéresse ?… Vous intéresse ?… » puis se mit à parler, par petites phrases courtes, entremêlées de longs silences :
« Elle est vraie, elle est vraie, la sirène ! C’est pas du chiqué. Elle est vraie !… Voilà comment c’est arrivé.
Je pêchais au filet avec un copain, sur la côte somalie dans la mer Rouge, pour le compte du gouverneur de Djibouti. M. Bonhour, il s’appelait. Il faisait des recherches d’histoire naturelle, ce gouverneur ; il étudiait, avec un microscope, une espèce de gelée que, des fois, on ramenait du fond.
« Le plancton ? demandai-je.
– C’est peut-être ça… sais pas. Et voilà qu’une nuit, le filet devient lourd, lourd… de quoi faire chavirer la barque, ou plutôt les deux pirogues, parce que c’étaient deux pirogues, unies par un balancier, à la mode du pays. Moi, je croyais que c’était une bonite, ou bien un dauphin – il y en a des tas dans la mer Rouge – qui s’était pris. On tire, on tire à force des quatre bras, et voilà qu’on la ramène, la sirène ! Elle pleurait comme une femme, une vraie femme ; elle avait peur ! La sirène, je vous dis, telle que la voilà dans ma tôle, mais bien plus belle ! Si vous aviez vu ses yeux, et le beau tremblement de ses seins !… Le copain, qui s’appelait – non, je ne vous dirai pas comme il s’appelait, j’ai mes raisons ! – l’assomme à moitié d’un coup de rame sur la tête. Je lui dis :
« Tu lui as fait mal ! »
Elle avait jeté un grand cri, et ne bougeait plus. Le copain fait :
« C’était pour l’avoir ! Elle allait s’enfuir ! »
Nous la halons sur l’embarcation, et, après un petit moment, elle revient à elle. Elle ne disait rien, rien qu’on pouvait comprendre : des gémissements assez doux, seulement. C’est un mensonge, à ce qu’il paraît, qu’elles chantent, ces femmes-poissons. En tout cas, elle a jamais chanté devant moi. Mais c’était bien une femme-poisson, et toute nue, naturellement. On s’est dévisagés. La première idée qui nous est venue, c’était « part à deux. » Plus tard, on n’a plus voulu que ça soit part à deux !
Le copain dit :
« Faut pas la porter au gouverneur, à Djibouti : il la garderait ! Faut aller de l’autre côté, on s’échouera sur le sable. Et puis on la conduira à Aden, dans une cuve ; elle a besoin d’eau pour vivre, je pense. De là en Europe, où on la vendra à des savants. C’est rare, ça, c’est cher. »
J’étais consentant. Et, en attendant qu’on la vende… je songeais ! C’est des animaux, ces sirènes, malgré que ça ait l’air de femmes. Ça n’a pas de motifs pour refuser…
… Non, non, elle n’avait pas de motifs pour refuser !… Mais quand je suis arrivé à Aden, avec elle, c’est avec sa peau seulement. Elle était morte, vous comprenez, morte ! Elle n’avait pas pu vivre, hors de la mer ! Et je lui avais levé sa peau. Oh ! pas pour en faire de l’argent, d’abord comme on conserve la peau d’un animal qu’on a aimé, d’un bon chien. Elle n’était plus effarouchée du tout, dans les derniers temps. Un bon chien tendre, qui aurait été une femme.
– Mais… l’autre, votre copain ? demandai-je.
– Ça ne vous regarde pas, fit-il, en détournant les yeux. Ça ne vous regarde pas, hein !… Il est resté là-bas, voilà tout, sur le sable. Il… il n’est pas revenu… »
Mes yeux s’abaissèrent vers ses mains énormes, poilues, crispées. Je compris !
« Enfin, conclus-je, il est mort, comme la sirène…
– Ça n’est pas lui que je regrette, bon Dieu ! Mais quand je l’ai présentée aux savants, en France, la sirène, ils ont ri. Ils se sont f…tus de moi ; ils ont dit : « On nous l’a déjà fait, ce truc-là. C’est comme les rats à trompe, c’est comme les serpents de mer, fabriqués avec plusieurs peaux cousues ensemble. Ça n’existe pas, les sirènes, mon brave homme ! »
Voilà. Alors, je la montre dans une baraque. C’était deux sous avant la guerre, quatre sous maintenant… »
La grosse femme immonde qui vivait avec lui passa sur le trottoir, un filet rempli de poireaux à la main. L’homme serra les poing :
« Et dire que c’est pas celle-là qui est morte ! Quand on pense ! Quand on pense ! »
Et je conçus qu’il ne se consolerait jamais d’avoir possédé l’impossible, assassiné pour l’impossible, et de l’avoir perdu.

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(Pierre Mille, « Conte du Journal, » in Le Journal, n° 10025, lundi 7 juin 1920)
Il y avait autrefois, dans une petite ville dont j’ai oublié le nom, un homme justement renommé pour sa sagesse et sa science et un jeune écolier célèbre par la légèreté de son esprit.
On disait que les connaissances du docteur Faust étaient infinies. Chaque plante dans ses mains devenait vertueuse ; le paralytique qui l’avait visité jetait ses béquilles vers le ciel au seuil de sa maison ; trois astrologues étaient venus de France pour le consulter ; un riche seigneur danois, muet de naissance, était un soir arrivé dans la ville, au bruit des trompettes, suivi d’un cortège de pages et de hallebardiers ; après une courte entrevue avec le docteur Faust, il parlait comme un moine prêcheur et haranguait à tout propos les arbres du chemin et les oiseaux du ciel.
Certains disaient qu’un tel pouvoir venait du diable ; les autres, de Dieu, car les jugements des hommes sont différents.
De tous les blonds étudiants qui passent leur temps à chanter des chansons d’amour, à courtiser les belles filles sous les tilleuls, à vider de grands pots de bière dans les tavernes, Fritz était certainement le plus joyeux, le plus insouciant et le plus fou. Il ne croyait ni à la science ni à la vertu. Il avait de jolis yeux bleus, un air hardi, et il plaisait aux femmes parce qu’il les désirait, sans les aimer avec son cœur. Il estimait que la vie est comme une longue route où il faut marcher en riant et ne s’arrêter guère que pour cueillir une fleur ou sourire à une lavandière, près d’un ruisseau. Un ami meurt, un autre se marie : l’on danse et l’on porte le deuil. C’est le cours des choses. Dieu l’attendait au bout du voyage, avec une grande pipe, des bottes jaunes, devant l’auberge du paradis, et il le jugerait au nombre de bouteilles de vin du Rhin qu’il pourrait vider.
La maison de l’écolier faisait face à celle du savant. Le sourire de Fritz, la barbe de Faust, sagesse et folie, faisaient bon voisinage ; le monde est plein de ces contrastes.
I
Or, quand Fritz atteignit sa vingtième année, il tomba amoureux. Cela arriva un beau dimanche de printemps. Ce jour-là, la peau des femmes était plus veloutée qu’à l’ordinaire, et la bière au seuil des tavernes avait une couleur admirable. Fritz errait tout seul par les rues. La fumée des pipes montait si épaisse qu’elle obscurcissait la lumière du soleil ; une douce paix semblait posséder tous les cœurs ; les jeunes filles parcouraient les promenades, portant un bonnet neuf et leur plus belle robe ; des clercs audacieux les suivaient de près, et l’on entendait, dans les allées solitaires, plus d’un baiser. Fritz sortit de la ville et gagna un petit bois ; il vit des paysans danser sous les marronniers ; le soir tombait peu à peu et l’ombre rendait les arbres solennels.
La musique des violons retentissait au loin, dans l’air tiède ; une jeune fille passa, et son regard croisa celui de Fritz. Sa robe avait un froissement mystérieux, et elle disparut au tournant de l’allée. Mais qu’éprouvait donc l’écolier ? Qu’est-ce que ce regard avait donc jeté dans son âme ? Il lui sembla qu’il découvrait les arbres et le ciel, la beauté du monde, et que sa vie commençait. Il courut pour voir l’ombre chère de la jeune fille décroître à l’horizon, mais elle s’était éloignée. Alors, il revint lentement sur ses pas, s’assit sur un banc et, pour la première fois peut-être, il pleura.
Fritz apprit bientôt que la jeune fille qu’il aimait était la belle Elsbeth, l’unique enfant du bourgmestre Frosch. Fritz était d’un naturel simple, et chez lui les actes suivaient toujours les rêves. Il courut donc la demander en mariage.
Le bourgmestre Frosch avait une qualité et un défaut ; il était moral et avare. L’écolier Fritz, au contraire, passait pour n’avoir aucune retenue dans sa conduite et jeter assez volontiers ses écus par la fenêtre. Le bourgmestre Frosch chassa donc l’écolier Fritz, et, pour éviter les entreprises de cet audacieux, il résolut de fiancer la belle Elsbeth à un riche et vieux seigneur de ses amis.
La belle Elsbeth, comme tant de ses pareilles, cachait une âme médiocre sous la parure de ses cheveux flottants, de sa peau brillante, de ses yeux purs ; car l’idéal ne prend pas toujours, pour se réaliser, les plus belles formes de la nature. Elle accepta donc le riche et vieux seigneur comme fiancé, estimant qu’elle se consolerait des baisers d’amour avec les robes précieuses, les châles du Tibet, les soies de Chine.
Quand l’écolier Fritz sut ces choses, il tomba dans un grand désespoir, et il s’enivra les trois premiers jours avec un vin d’une grande force. Et comme, après ce temps, son chagrin n’avait pas cessé, il courut chez une courtisane de ses amies, et il reposa trois jours auprès d’elle. Ce temps écoulé, il était plus malheureux encore, à cause de la fatigue du corps, qui fait l’âme misérable et faible. Alors, il pensa que la science et le travail apporteraient peut-être un remède à ses maux. Il acheta des livres, des lunettes et des poisons, et, durant trois autres jours, il étudia la marche du sang dans le corps humain, la transfusion des métaux, le mouvement des planètes. Sa souffrance ne faisait que s’agrandir de la connaissance du monde. Il résolut de demander au docteur Faust une méthode pour guérir la maladie de l’amour.
II
Or, le soir de sa centième année, le docteur Faust eut un songe.
Et, dans ce songe, il se revit comme il était au temps de sa jeunesse, point trop laid de visage, curieux et bon, aimant la nature et la vie. Déjà la flamme des télescopes, le dessein mystérieux des cartes, lui apparaissaient plus beaux que les yeux des femmes. Il y avait une petite servante du voisinage, appelée Gretchen, qui mettait chaque matin, en son honneur, un bonnet bien repassé et un tablier rose, et qui passait souvent devant sa porte, portant de l’eau, et la jupe retroussée avec un geste qu’elle savait joli. Elle aimait l’écolier Faust parce qu’il était naïf et laborieux ; mais lui ne voulait pas la connaître, et vers de plus augustes pensées il essayait d’élever son âme.
Or, le songe qui hantait ce soir-là l’esprit du docteur Faust lui représentait un triste soir d’hiver évanoui dans le passé, quand les yeux de Gretchen avaient pour la dernière fois croisé ses yeux. Faust était seul, la neige battait les carreaux, et l’on avait frappé à la porte. C’était la petite Gretchen qui, rougissante et hardie, venait s’offrir simplement à celui qu’elle aimait. Et Faust, sans hésiter, bien que son cœur fût bon pourtant, l’avait chassée, car il était orgueilleux aussi, et il croyait pouvoir embrasser et vaincre le monde par son labeur. Un petit sanglot avait retenti dans la neige, et jamais plus il n’avait revu Gretchen.
Et voilà qu’après tant d’années Faust entendait une voix qui lui disait : « Pleure, vieillard, sur l’enfant dont tu as repoussé l’amour ; pleure sur les joies que tu n’as pas connues, ignorant qui ne savais pas que la plus grande des sagesses est de vivre comme tous les hommes. »
Le docteur Faust se réveilla, le front baigné de sueur. La jaune lumière de la lampe tremblait sur les murs. Il regarda les livres poussiéreux, les tristes flacons alignés, les vases, les cornues, les instruments. Alors, se souvenant, il pleura amèrement…
III
C’est le lendemain que, conduit par le disciple Wagner, l’écolier Fritz pénétra dans la chambre du docteur Faust. Mille objets étranges s’étalaient sous une voûte élevée ; une tête de mort, posée sur la table, semblait prête à crier au visiteur : « C’est moi, le maître du logis ; que voulez-vous ? » Au fond, assis sur son fauteuil, le docteur Faust était plongé dans une rêverie profonde.
Alors, Fritz lui raconta sa folle jeunesse, ses amours malheureuses, et comment il avait résolu d’éteindre en lui la flamme de ses désirs. Et quand il eut parlé, le docteur Faust se leva, en proie à une grande agitation, et lui répondit :
« Je ne connais que ma démence qui soit égale à la tienne. Eh ! quoi ! parce qu’une femme qui a de jolis yeux et qui t’a plu va épouser un vieux seigneur, tu veux renoncer à la vie ? Comme tu es heureux d’avoir un corps souple, des cheveux blonds, d’aimer et même de souffrir ! Tu envies ma science, enfant ? Je suis le plus ignorant d’entre les hommes, et il n’est pas au monde un petit berger qui n’ait plus de science que moi. Tu es venu m’interroger ? Mais c’est moi qui aurais dû aller vers toi comme un pèlerin avec des sandales de corde et un manteau couleur de route. Tu m’aurais enseigné la douceur d’aimer une femme et de penser à elle, le soir, en m’endormant dans une prairie. Heureux les amoureux, heureux les fous ! Ils marchent comme des aveugles, et pourtant ils ne tombent point dans les puits comme les sages. Que la fantaisie et le caprice sont de gais compagnons ! Donne-moi des grelots, une marotte et aussi ton cœur, ô jeune écolier… »
Faust se mit à gémir, puis cacha sa tête dans ses mains ; et l’écolier Fritz s’enfuit plein de douleur, parce que la vérité n’a jamais consolé de l’amour…
IV
Plusieurs mois s’étaient écoulés, et, ce soir-là, le docteur Faust songeait avec plus de mélancolie que de coutume. On était en hiver ; il neigeait, et la neige donne aux vieillards de tristes rêves de linceuls et de tombeaux. Et puis des cloches et des chants de fête avaient retenti tout le jour, car la fille du bourgmestre se mariait. Là-bas, jeunes gens et jeunes filles dansaient gaiement les quadrilles d’épousailles ; lui, grelottait auprès du feu. L’esprit logique de Faust ne se plaisait pas à ces contradictions.
L’on frappa plusieurs coups à sa porte. Faust sursauta, songeant que c’était peut-être la Mort qui passait par là et venait le prendre. Il trembla ; mais il était orgueilleux, et, ne voulant montrer aucune crainte, il parla en ces termes :
« Tu es cruelle, certes, de venir m’enlever parmi tous ces biens. Je travaillais en paix avec tous ces chers auxiliaires de mes recherches. Mais je t’accueille sans surprise et sans frayeur, car j’ai reconnu ton pas derrière ma porte. Laisse-moi prendre cette fleur bleue, ce bâton de cèdre, et je suis ton compagnon. »
Faust ouvrit la porte, et quel ne fut pas son étonnement en voyant, au lieu du visage grimaçant de la Mort, les traits fins et jolis de Gretchen, telle qu’il l’avait connue autrefois. Elle souriait tristement, et elle lui fit signe de la suivre. La neige miroitait au loin et l’esprit de Faust était plein d’allégories. Une tendresse inconnue descendait en lui, et des aveux enfantins et doux se pressaient sur ses lèvres : « Ô Gretchen ! toi que je n’ai pas su aimer, pardonne-moi, » cria-t-il.
Gretchen, sous son bonnet blanc et son tablier rose, souriait toujours, et Faust suivit ses pas dans le givre. Elle traversa des rues, sortit de la ville et courut sur un sentier. Ils arrivèrent jusqu’à un petit bois de marronniers. Ils s’arrêtèrent ; les arbres étaient beaux et graves et des pensées d’amour flottaient dans le ciel. On entendait vaguement les violons qui jouaient aux noces de la belle Elsbeth et, levant les yeux, Faust vit le corps de l’écolier Fritz qui se balançait doucement, pendu à une haute branche ; il tendit les bras vers Gretchen en lui disant : « Regarde nos folies différentes et comme nous en sommes punis. » Le docteur Faust pleurait dans la neige, et voilà que l’écolier Fritz, sur un signe de Gretchen, descendit de son arbre, et une grande lumière inonda la terre, et le paysage changea et devint divinement beau. Les arbres montaient jusqu’au ciel ; un chemin de glace bleue descendait vers une vallée miraculeuse. Gretchen avait pris la main de Fritz et la main de Faust. L’un avait beaucoup aimé, l’autre beaucoup rêvé ; il devait leur être beaucoup pardonné.
Et derrière la petite fille au sourire triste, le jeune écolier et le vieux savant entrèrent dans le royaume des morts.
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(Maurice Magre, in La Revue hebdomadaire, onzième année, tome X, septembre 1902 ; gravure d’après Rembrandt, « Faust, » 1652-1653)
À Mme J.-L.-M. Lastrega
Ce fut le désir d’exercer mon discernement sur un nouvel objet qui me fit souhaiter d’être présenté à Mme de Morège. J’avais entendu parler d’elle par plusieurs de mes amis, et ils en parlaient si diversement que ces différences d’appréciations avaient piqué ma curiosité. Leurs opinions ne s’accordaient que sur un seul point : Mme de Morège était charmante. Quelques autres faits demeuraient également hors de discussion. Ils établissaient que Mme de Morège vivait fort indépendante et assez retirée, qu’elle jouissait d’une certaine fortune, que son mari habitait Rome et ne venait que rarement à Paris, et qu’elle occupait, rue Franklin, un élégant entresol orné de meubles anciens et de bibelots de choix, parmi lesquels elle recevait volontiers quelques amis.
La vente Chevreau fut l’occasion où je rencontrai Mme de Morège. Je lui demandai la permission de me présenter chez elle, qu’elle m’accorda. J’y retournai plusieurs fois. Après un certain nombre de visites, je m’aperçus que, non seulement j’étais amoureux de Mme de Morège, mais que je l’aimais éperdument. Oui, je l’aimais, et le sentiment que j’éprouvais pour elle m’occupait tout entier. Rien du monde n’existait plus pour moi que mon amour. Je n’avais jamais rien connu de pareil pour aucune femme, et je demeurais effrayé et stupéfait d’une si impérieuse nouveauté !
Parfois, en allant chez Mme de Morège, ce que je faisais presque chaque jour, je me demandais ce qu’elle pouvait bien penser de mon assiduité, à laquelle elle se prêtait, d’ailleurs, de bonne grâce. Ma présence lui devait paraître inexplicable, à moins qu’elle ne l’attribuât à mon désœuvrement et à mon oisiveté. En effet, bien que le visage de Mme de Morège, le timbre de sa voix, les mouvements de son corps me causassent un ravissement profond, jamais je n’étais encore parvenu à lui rien laisser entendre du plaisir et de l’émotion que je ressentais à être auprès d’elle. Jamais je n’avais su lui adresser aucun de ces compliments qu’un homme bien élevé doit à une jolie femme. Aussi pouvait-elle me croire complètement insensible à sa grâce et à sa beauté, car il me paraissait, à plus forte raison, impossible qu’elle eût pu deviner le secret trop bien caché de mon amour.
Par une singularité particulière, et qui s’ajoutait à celle de ma situation, le sentiment passionné que je nourrissais pour Mme de Morège ne me rendait ni distrait, ni stupide, ni irritable. Mme de Morège et moi avions de longues conversations sur toutes sortes de sujets. Il m’arrivait même, en ces causeries, de faire preuve d’esprit, de finesse et de gaieté. Je n’avais rien de l’ahurissement maladroit qui signale les amoureux. Mon infirmité, à moi, était autre. Elle consistait simplement dans l’impossibilité d’exprimer mon amour. Incapable de faire comprendre à Mme de Morège combien j’étais touché des agréments de sa personne, je l’étais bien plus encore de lui avouer le désir d’en goûter plus intimement le charme et de lui dire l’impression ardente et profonde qu’elle avait faite sur mon cœur.
Si donc l’aveu le plus respectueux et le plus tendre me semblait une audace au-dessus de mes forces, il allait de soi que l’idée de manifester jamais, autrement que par les paroles les plus détournées et les plus vagues, l’amour que j’éprouvais, ne me venait même pas à l’esprit, on plutôt ne m’y venait parfois que comme une velléité dont je sentais aussitôt ce qu’elle avait d’insensé et d’impraticable. Ah ! j’étais loin de mes théories favorites sur l’opportunité qu’il y a quelquefois à entreprendre avec les femmes, en choisissant le moment propice à ces sortes de démonstrations.
Et cependant Mme de Morège n’était point de ces personnes hautaines et distantes dont l’abord et les façons imposent la retenue et la réserve. Elle n’était ni froide ni altière, mais, au contraire, toute grâce et toute douceur. Ses manières, simples et faciles, eussent dû rendre aisées les explications les plus délicates. Et pourtant, à la pensée de lui révéler l’état de mon cœur, je me sentais saisi d’une telle appréhension que j’en défaillais d’avance.
Oui, voilà où j’en étais avec Mme de Morège ! Néanmoins, n’imaginez pas que je fusse résigné à mon rôle d’amant muet. J’en souffrais cruellement. Mon amour ne s’accommodait nullement d’être sans espoir. Je me reprochais ma lâcheté, d’autant plus que je savais parfaitement que rien en moi-même ne me la ferait surmonter. Ma seule chance d’en venir à bout était quelque circonstance imprévue et prodigieuse qui n’avait aucune raison pour se produire et que j’étais incapable de provoquer.
D’autre part, je ne pouvais supposer que Mme de Morège se chargeât d’une initiative que rien ne me donnait lieu d’attendre d’elle. Restait donc quelque intervention mystérieuse du hasard ; mais d’où se pourrait-elle bien manifester ? Cette question me torturait et m’affolait. À défaut du reste, j’en étais venu à espérer dans les choses qui entouraient Mme de Morège. Sa présence me les rendait animées. N’en serait-il pas une qui lui parlerait de moi ? Le fauteuil sur lequel je m’asseyais auprès d’elle ne me jetterait-il donc pas à ses pieds de toute la force de ses bras magiques ? Les fleurs de la tenture ne quitteraient-elles point l’étoffe pour former un bouquet qui, de mes mains, irait porter aux siennes l’aveu de mon tourment ?
En ces incertitudes et en ces chimères, le temps passait. Plusieurs fois, je voulus fuir. Tout ce que je pus faire fut de rester, une fois, trois jours sans paraître rue Franklin. Le quatrième, je sonnai à la porte. Mme de Morège était en voyage. Je fus pris d’un saisissement. Partie, elle ne reviendrait plus ! Son mari l’avait sans doute rappelée à Rome. C’était fini ! Le domestique me rassura. Mme de Morège était allée à Nantes, voir un objet d’art qu’un antiquaire lui proposait. Elle serait de retour le lendemain. Je respirai. Le lendemain, à l’heure habituelle, j’étais chez Mme de Morège. Hélas ! elle ne saurait pas plus mon angoisse de la veille qu’elle ne saurait mon amour ! De quel sortilège étais-je la proie, qui me réduisait à l’inexplicable et douloureux silence où je me consumais, le cœur battant et la bouche cousue ? Que s’était-il passé en moi ? Ah ! ce n’étaient pas mes audaces de jeunesse que je regrettais. Ce que j’enviais, c’était l’humble pouvoir d’exprimer à celle que j’aimais le secret de mes pensées !
C’est à quoi je réfléchissais dans le salon déjà sombre où j’attendais Mme de Morège. Comme cette demi-obscurité me rendait l’attente plus pénible, je me levai, poussai un bouton électrique et regardai autour de moi. Soudain, mon attention fut attirée par un objet que je ne connaissais pas. C’était, posée sur le marbre d’une console, une figure de Faune en terre cuite. Sans doute était-ce lui qui avait provoqué le voyage de Mme de Morège à Nantes d’où elle venait de le rapporter de chez l’antiquaire. Curieusement, j’examinai le nouveau venu.
Le petit dieu dansait. Son corps, modelé dans la terre sanguine, se cambrait, gai et brutal, élégant, quoique presque trapu en sa force musculeuse. Sa face camuse, à la bouche large, aux yeux obliques, aux oreilles pointues, riait cyniquement. Ardent et vif, il dansait, haussant une grappe de raisins à son poing. L’un des sabots de ses deux jambes velues piétinait, tandis que l’autre levait dans une gambade sa corne fourchue.
Ah ! le rude et joyeux petit dieu, rustique et sensuel ! Le sang qui rougissait ses membres ne devait porter dans sa tête que des pensées simples, chaudes et brusques. Comme ses lèvres étaient faites pour le baiser et ses bras pour l’étreinte ! Comme ses jambes devaient le porter où l’appelait son plaisir ! Ah ! que ne me communiquait-il un peu de sa force et de son ardeur ! Et je m’inclinai devant lui comme pour le supplier.
Tout à coup, le bruit de la porte qui s’ouvrait me fit sursauter si brusquement que je me heurtai le front au sabot levé de l’Ægypan. Le choc fut si imprévu que je m’appuyai à la console et restai un moment étourdi. Une chaleur subite me parcourait tout le corps, en même temps qu’une bouffée de sang m’empourprait le visage. Mes oreilles bourdonnaient. Derrière moi, je croyais entendre le souffle haletant du Faunin dont les sabots frappaient le marbre, comme pour prendre son élan. Ma vue se troublait ! Mme de Morège avait refermé la porte. Elle s’avançait vers moi. Je voyais son visage souriant et doux, tandis qu’à travers sa robe, devenue miraculeusement transparente, il me semblait voir aussi son corps, son corps souple, son corps charmant, son corps nu qui venait à moi, et pour lequel j’avais maintenant les bras hardis et des mains audacieuses…
« Avouez, Paul, me disait quelquefois Mme de Morège, en me montrant le Faune de terre cuite, avouez que c’est lui qui vous a poussé par les épaules et qui a éteint la lumière. »
Et nous regardions en riant le petit Sylvain hilare et vineux, dont la mystérieuse intervention avait uni dans l’ombre nos lèvres ardentes et silencieuses.
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(Henri de Régnier, « Les Contes de la Presse, » in La Presse, quatre-vingt-neuvième année, nouvelle série, n° 2896, mardi 9 janvier 1923 ; Joshua Reynolds, « Nymph and Piping Boy, » huile sur toile, c. 1785)
Il vint sur le môle une étrange et sarcastique figure, un de ces visages équivoques aux yeux hardis, au rire muet, qui vous frôlent du coude et ensuite vous proposent mystérieusement de vous mener vers les tavernes.
Celui-là, on ne le connaissait pas, personne ne l’avait vu descendre d’un bateau, et cependant il avait dû arriver à l’heure où les dernières barques enfilent la passe entre le feu rouge et le feu vert.
Il vint donc en sifflant sur le môle parmi les marins qui regardaient au loin la mer, et il examinait les terrasses de la digue au loin. Il avait la courte vareuse bleue et le feutre bossué des matelots après une traversée. Il appuyait son énorme main large ouverte sur un objet qu’il cachait dans sa poitrine et qui, par moments, paraissait remuer.
Alors, un des hommes qui, de leurs prunelles grises et vagues, ne cessaient pas de regarder au large, s’approcha et lui demanda quelle sorte de bête il portait ainsi. L’étranger lui souffla silencieusement au visage un rire qui sentait l’ail et le saucisson d’ours, et puis il haussa les épaules, et il attendait que le premier flot de monde se décidât à descendre sur le môle.
Les tables, sous la bâche des restaurants, se vidèrent ; les familles, après le déjeuner du midi, s’en venaient devant la mer aspirer l’air salé. C’était un but de promenade : de la jetée, on pouvait voir caracoler les marsouins, danser les balises ou rentrer les chalutiers. Le vent aussi soulevait les robes, emportait les chapeaux et détorsait les cheveux : on ne manquait pas de distractions.
Selon les prévisions de l’homme, il arriva d’abord quelques personnes qui s’intéressèrent à la couleur des vagues et ensuite, par petits groupes de vestons blancs et de robes claires, d’autres, en riant, en fumant, en échangeant des propos sans rapport avec l’incomparable splendeur de la mer, déferlèrent, simplement parce que c’était l’habitude de venir un instant sur le môle, parce qu’avant eux on l’avait toujours fait ainsi.
Et, au bout d’un peu de temps, il y eut là comme le noyau d’une foule.
Cependant à peine ils prenaient attention à cette torve figure qui louchait avec insolence du côté des dames et bientôt commença par des signes de leur révéler la présence d’une chose insolite sous sa vareuse. On se défiait plutôt de ce personnage sauré et barbu, au geste cauteleux.
Lui riait toujours de son rire sans bruit, de son rire pareil à la mousse des écumes mourant sur la plage, comme s’il était sûr que, une fois pris par ce qu’il allait leur montrer, ils ne s’en iraient plus.
À présent, de sa main libre il caressait, sous la laine pileuse de sa veste, la forme de l’objet caché que son autre main aux doigts gourds pressait contre lui. Et sa tête aussi se penchait. Avec sa face boucanée et lippue, il semblait là-dessous couler en douceur des risettes de nourrice à un poupon, ou bien peut-être, par l’ouverture de sa vareuse, il déversait d’abominables jurons empestant l’ail et le saucisson d’ours, comme son rire.
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Alors, une première fois, il monta un gémissement léger d’enfant, une plainte triste comme en ont aussi les petits chats malades. Oui, quelque chose, dans la poitrine du marin, avait longuement vibré, un cri de vie blessée, une douleur toute frêle et pourtant surhumaine qui, à la réflexion, récusait l’analogie avec l’enfant ou un jeune animal. C’était plutôt une voix lointaine et effrayante comme en a le vent dans les mâts pendant les nuits de l’équinoxe, comme en entend dans sa petite chambre, sous la fixité secourable de sa grande lampe, le gardien du phare. Hou ! Houhou ! Houhouhou !
Les pauvres pêcheurs qui étaient sur le môle connaissaient bien cette voix d’agonie. Plus d’un l’avait ouïe sangloter dans la bourrasque et alors, en se signant, ils se disaient ensemble que c’étaient les marins trépassés dans l’abîme qui revenaient entre deux vagues. Ils se rapprochèrent : maintenant, ils ne regardaient plus la mer devant eux et ils tenaient leurs barbes fermées dans leurs rudes visages.
Lui, le coriace bonhomme, continuait à rire sans bruit avec un plaisir cynique, comme si, en riant, il se fût certifié la joie de faire souffrir une âme quelque part.
Il n’avait plus les mêmes yeux ; son regard orgueilleux sauvagement corrusquait comme un écueil noir sous la pourpre oblique du couchant.
De nouveau, il pencha son mufle crispé par la fente de sa veste, et on vit qu’avec sa main il faisait le geste d’appuyer sur la petite chose mystérieuse. Pour la seconde fois cria cette voix inouïe, cette petite voix qui donnait froid aux os comme si déjà on l’eût entendue pendant un voyage en mer, ou dans une autre vie, ou en songe.
Bientôt le monde afflua ; il s’entassa là, derrière les matelots, de ces visages stupides ou bassement amusés qui participent à la fois de l’inconscience et de la férocité des foules. Et d’ironiques jeunes gens criaient : « Qu’il montre son jouet ! Qu’il le montre donc s’il ne veut pas donner à croire qu’il porte sur la poitrine une petite chose vivante ! »
Les pêcheurs, les pauvres gens en surcot et en sabots, hochaient la tête ; ils attendaient avec patience ; ils avaient déjà attendu ainsi des jours et des nuits le retour des barques, debout sur le môle, les dents serrées ; et ceux-là savaient bien qu’il n’y a qu’un être humain, une créature en détresse pour pousser un tel cri. Quelquefois, cela cessait un peu de temps. Aussitôt, la grosse main rude appuyait et, encore une fois, la voix montait et rendait les marins tout pâles.
Alors, l’aventurier, d’un beau geste, jeta son feutre à ses pieds. Il avait l’air d’un roi des îles avec son teint cuivré, l’astrakan bouclé de ses cheveux et ses bélières d’or aux oreilles. Il regardait avec mépris la foule. Maintenant aussi, dans un idiome fleurant le varech et l’iode des mers les plus diversement polyglottes, il annonçait la chose incroyable, et il montrait impérieusement son feutre bossué sur les larges dalles du môle.
Une pluie de monnaies s’abattit. Des souffles ardents l’entouraient comme, à la procession, dans la fumée des cierges, il en monte derrière la robe argentoyée de Marie, et c’étaient ceux du petit peuple des barques, des bonnes gens qui avaient gardé l’humble foi.
Il arriva donc ceci : l’étranger ramassa sa collecte, l’enfourna dans ses poches, regarda avec un visage livide la foule, et il ne riait plus, ses lèvres tremblaient.
Il se fit un grand silence ; puis, un à un, les boutons de la vareuse sautèrent et, entre la chemise de flanelle et la peau tatouée du briscard, blottie au chaud de l’estomac, dans les bouquets de poils de cette mâle poitrine, il apparut une tête de très petite femme aux pâles yeux de fièvre sous de minces filaments de cheveux verts. C’était aussi la gentillesse souffreteuse d’un ouistiti, la candeur étonnée et triste d’une petite femelle de phoque émergeant d’un bassin devant un public de militaires et de bonnes d’enfants, avec sa tête ronde et lisse à laquelle il ne manque que des bandeaux.
Oh ! c’était surtout un petit bijou de chairs nacrées comme un coquillage, une vivante écume figée de la nuance des plus merveilleux poissons, et tout le prisme, toutes les fleurs des jardins de l’arc-en-ciel dans le miroir d’une lagune au bord de la mer. Cela était légèrement vêtu d’un oripeau d’or et de soie, d’un lambeau pasquillé qui, autrefois, avait miroité aux hanches saccadées d’une danseuse d’Asie.
On n’avait pas envie de rire ; on était pris plutôt d’inquiétude, d’un vague effroi comme devant un prodige, une forme élémentaire et abandonnée, devant un essai où s’était éprouvé le dieu des premiers âges. Et pas de bras, mais de petits moignons ou des nageoires palmées, de timides et frêles appareils qui avaient en ce moment la grâce d’un geste d’amour, aux deux côtés des mamelles, de mignonnes mamelles pointues et roses comme les seins d’une toute petite Ève vierge. La loque bariolée ensuite s’enroulait autour de ce qu’on ne voyait pas ; on ne pouvait pas savoir s’il y avait un corps à cette gorge minuscule, ni des jambes à ce corps.
Et toute cette chose vivante restait collée à la poitrine de l’homme, d’une soumission charmée et souffrante, avec les mailles de nickel d’une chaînette qui, par l’un de ses bouts, était fixée à un point inconnu de la forme cachée et, par l’autre, se rattachait aux amples et triples tours de l’écharpe rouge dont ce drôle à face de pirate s’était ceinturé les reins.
Les yeux surtout étaient admirables, pareils à de lucides et sensibles émaux couleur d’aigue-marine, à des émois nostalgiques d’âme, aux palpitations visibles d’un cœur. On croyait y voir onduler des barques, longuement s’enfler des voiles sur un clair matin de mer.
Les pauvres pêcheurs ne s’y trompèrent pas. Ils étaient arrivés tout près. Avec des bouches tremblantes, avec de la peur et de l’extase dans leurs prunelles immenses, ils se tenaient penchés et regardaient sous la vareuse. Ils n’auraient pas regardé autrement la sainte présence d’une relique. Et tous gardaient le silence, comme en mer quand l’eau devient noire et commence à clapoter dessous les coques.
Un, très vieux, un peu faible d’esprit, avait ôté son bonnet et priait ; personne n’aurait pu dire pourquoi priait cet homme. Et, à la fin, un autre des pêcheurs fit un pas et voulut toucher la petite chair pâle sous ses cheveux verts. Cependant celui-là, non plus que les pauvres hommes de foi qui l’entouraient, ne doutait pas ; il avançait la main d’un geste dévotieux et timide et tout son corps tremblait. Le louche visage du gabier sur-le-champ verdit comme s’il eût été torturé par la colique et à la fois il hachait dans son baroque jargon de lourds et roulants jurons. À présent, très vite, il refermait sa vareuse, mâchant entre ses dents d’obscures imprécations, et, sous la colère de ses doigts, comme le cri blessé d’une petite Desdémone, montait la voix. Ensuite, il ramassait son feutre, d’un coup de poing furieux le plantait en travers de ses tempes et déjà, avec ses épaules, il refoulait le monde et rapidement gagnait l’escalier à l’extrémité du môle. Il n’y eut que les jeunes messieurs spirituels qui, de loin, l’injurièrent.
Les petits vieux des barques, eux, avaient remis les mains dans leurs poches, le cœur soudain froid, ayant senti qu’une étrange force d’amour liait ce diabolique navigateur à cette vie mystérieuse, une force comme celle qui, pour des semaines, les faisait partir sur leurs barques et ensuite les ramenait là, vers le môle, regardant devant eux, infiniment.
Le matelot reparut le lendemain et il revint ensuite tous les autres jours. Personne, parmi les hommes du port, n’aurait pu indiquer quel navire l’avait débarqué ni de quelle contrée il arrivait. À l’heure de la « belle société, » il se campait sur les larges dalles bleues.
Maintenant, avec son rire cynique et méchant, il semblait défier les pêcheurs. Ceux-ci jetaient leur sou dans le feutre à côté des pièces blanches. Et puis le camarade, après avoir excité par d’itératif pincements le petit cri blessé, amorçant ainsi la curiosité publique ou peut-être manifestant là un autre sentiment qu’on ne savait pas, défaisait les boutons de sa vareuse et exhibait la boule de chair pâle aux yeux d’aigue-marine, aux yeux comme de lentes vagues de vie.
Aussitôt, ceux-ci affreusement se tendaient vers les eaux, vers la plainte et l’appel des grandes eaux par-delà le môle : il semblait que dans un spasme ils dussent expirer, si frais, si divins comme les orients de la genèse, comme les premiers miroirs où s’était mirée la vie. L’aventurier alors avec violence tirait sur la chaîne et il obligeait les pauvres yeux, pareils à des fleurs malades, à de mornes et débiles actinies, à se tourner du côté de la terre.
À leur tour, les hommes du port, les marins des grands navires, les pêcheurs de la côte à une grande distance arrivèrent voir le prodige.
Toujours le clandestin personnage serrait les dents, et éludait toute réponse sitôt qu’on l’interrogeait sur la provenance de la petite chose.
Que leur importait, à eux ! Ils l’aimaient d’une foi profonde comme une idole, comme une petite sainte vierge venue jusqu’à eux sur la crête des flots. D’anciens hommes affirmaient avoir vu jouer dans les filets d’or et d’argent de la vague, parmi de la criblure d’étoiles, des petites femmes de mer qui avaient les mêmes cheveux verts. Quelque part au large, là où n’allaient pas les barques, étaient des îles mystérieuses qu’habitaient ces filles des eaux.
Oh ! comme nostalgiquement, en leurs âmes sans paroles, ils l’aimaient et la redoutaient, la petite sirène, s’entourant de signes de croix comme pour un péché, une tentation, un mirage halluciné, et tout de même la cajolant d’effusions chaudes, outrés à la fois de ferveur charnelle et mystique devant ses minuscules mamelles d’amour palpitantes de tout l’inconnu de la mer. Il y en avait qui pleuraient en la regardant. Il y en avait qui s’en allaient en chantant des chansons.
Maintenant, les pauvres gens des barques étaient sûrs que le goujat, qui si vilainement trafiquait de sa beauté et de sa douleur, épuisait sur elle de secrets et rageurs sévices. Lui aussi était pris aux racines par un amour damné. Et il se vengeait, il la fouaillait, il lui entrait à travers l’escot de la veste la colère de ses ongles dans la chair, ou bien il tirait ses cheveux verts avec un horrible rire muet. Et alors, oh ! alors, c’était le cri lamentable, ce cri comme le hiement des poulies dans la nuit des ports, comme le sanglot du vent autour de la fenêtre du veilleur dans la tour du phare. Voilà ce que se disaient les cœurs simples.
*
Or, vers le temps de l’équinoxe, le nord-ouest se mit à souffler en tempête ; la mer tout entière passa sur le môle et, dans les soirs, ils s’en allèrent, les mains dans les poches, au bout de la grand-rue, regarder si les barques qui étaient parties ne rentraient pas.
L’homme, chassé du môle, vint aussi en cet endroit ; il s’abrita sous un porche, et encore une fois ils cessèrent de regarder la mer. C’était un autre cri à présent, un cri aigu et qui ne finissait pas, comme celui d’une femme en folie. À peine son maître pouvait la retenir : elle faisait des efforts pour s’élancer vers les eaux.
Alors, ils recommencèrent leurs signes de croix, car ils avaient entendu cette voix déjà. Toujours il coulait bas des barques, quand cette voix effrayante ainsi criait. Ses yeux aussi avaient une étrange et surnaturelle beauté qui vibrait, qui s’agitait comme l’aiguille de la boussole. Un magnétisme l’accordait au pouls de la tempête.
Et puis la grande colère du flot s’apaisa ; elle resta pendant des jours toute morte, les prunelles troubles et livides. Et le sinistre forban avait beau la pincer, elle ne criait plus.
Un jour, comme il avait bu du gin plus que de raison, il s’assoupit sur les dalles bleues ; il cuva là un assez long temps le pétulant alcool. Tout à coup, le port entendit d’épouvantables clameurs ; les hommes des barques accoururent et l’aperçurent se mangeant les mains, se roulant sur le ventre comme quelqu’un qui est pris du haut mal.
Alors, il leur vint à tous une grande peine : peut-être la petite femme de la mer était partie, et ils cherchaient là-bas vers les eaux.
Lui, maintenant, se jetait sur eux en jurant et en riant ; ils ne se défendaient pas et ils le considéraient avec des yeux tristes et résignés.
Du temps s’écoula : il passait des jours entiers assis sur le môle ; on ne savait pas ce qu’il regardait au large de ses prunelles fixes, rongées par le sel. Quelquefois, il meuglait comme un cachalot, comme la sirène d’un navire en détresse, ou, très doucement, en dodelinant de la tête, il prolongeait un vagissement plaintif de petit enfant malade.
Et les pêcheurs avaient remarqué que lui aussi, aux approches de la tempête, à présent poussait d’aigres cris. À l’heure de la marée, quand l’eau commençait à monter sur le môle, un des leurs le prenait sous le bras et le ramenait vers le port où il marchait, les yeux aigus et droits, serrant toujours contre lui quelque chose qui le faisait rire de son rire sans bruit.
Une nuit de l’hiver, la mer gronda si terriblement que des bergers, dans la dune, à une grande lieue des côtes, crurent qu’elle arrivait et s’enfuirent par la campagne. On ne revit plus jamais le marin. On supposa qu’il avait entendu une voix et qu’il était parti là-bas d’où la petite femme aux cheveux verts n’était pas revenue.

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(Camille Lemonnier, in Revue illustrée, publication bimensuelle, douzième année, n° 14, 1er juillet 1897 ; illustrations d’Alexandre Hannoteau. Ce conte, revu et modifié, a été repris dans le recueil éponyme, Paris : Mercure de France, 1898)