Nous avons déjà l’occasion de publier ici-même quelques souvenirs de Philibert Audebrand sur Gérard de Nerval, ainsi que le joli conte de « La Centauresse », dont il aurait été le copiste attentif.
Nous ne résistons pas au plaisir de vous offrir aujourd’hui une version du « mariage de Sir Gauvain » qu’aurait racontée Nerval en décembre 1854, lors d’une soirée chez une « charmante actrice » – qui ne pouvait être Jenny Colon, puisqu’elle était morte une douzaine d’années auparavant. On pourra noter d’importantes variantes avec le texte original, un manuscrit anglais datant de la moitié du XVe siècle, The Weddynge of Sir Gawen and Dame Ragnell (1) : on n’y trouve ainsi nulle trace de la jeune demoiselle « à la bouche de la couleur d’une cerise », outragée par le châtelain géant de Tharna. Lors d’une chasse au cerf dans la forêt d’Inglewood, Arthur se retrouve séparé de ses compagnons ; il tombe alors au pouvoir de Sire Gromer Somer Joure, qui l’accuse de l’avoir dépossédé de ses terres au profit de son neveu Gauvain. Il ne consent à lui laisser la vie sauve, qu’à la condition qu’il revienne, au bout d’un an, lui donner la réponse à cette question : « Quel est le plus cher désir d’une femme ? »
Cet article de Philibert Audebrand est paru dans La Sylphide le 30 mars 1855, soit un peu plus de deux mois après la mort tragique de Nerval.
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UN ROMAN DE CHEVALERIE
Il est mort, il y a quelque temps, un poète dont la fin a produit une grande sensation.
Ce rêveur, que je ne nommerai pas, de peur d’avoir l’air de faire à mon profit une réclame funèbre, n’aimait pas seulement les légendes mystiques de l’Allemagne ni les traditions de l’Orient. Les romans de chevalerie, aujourd’hui trop dédaignés, étaient aussi une de ses vives prédilections. Vingt fois nous l’avons entendu se plaindre de ce que ces épopées du moyen âge sont reléguées dans un oubli inglorieux et immérité. S’il eût vécu, point de doute qu’il n’eût donné suite au projet de faire renaître par des exhumations et des commentaires quelques-unes de ces Iliades gothiques.
« Que faites-vous ? lui demandait un jour en ma présence un des grands faiseurs de notre temps. Il me semble que vous ne lisez guère les romans du jour.
– Vous avez deviné juste, répondit le poète. En revanche, je feuillette fréquemment les contes de la bibliothèque Bleue. »
Cette bibliothèque Bleue, déjà si aimée de Charles Nodier, était pour celui dont je parle une lecture favorite et presque journalière.
« On y trouve tout, » ajoutait-il.
Les conteurs du temps passé y ont prodigué, en effet, autant de matière qu’il en faudrait pour y tailler en plein drap des romans, des drames et des féeries.
Un soir du mois de décembre dernier que nous étions cinq ou six, au coin du feu, chez une charmante actrice, femme distinguée sous tous rapports, on pressa le poète de nous révéler une des belles choses qu’il découvrait dans la bibliothèque Bleue. – Très timide, modeste jusqu’à l’exagération, il se fit d’abord prier ; mais au bout de cinq minutes, il finit par céder.
« Soit, dit-il, je vais vous réciter en français d’aujourd’hui, ou à peu près, un des romans de chevalerie que j’ai lus en langue du dixième siècle. »
On versa du thé dans les tasses.
Sur un signe à peine visible de la maîtresse de la maison, l’un de nous prit un crayon, du papier, un pupitre, se dissimula dans un coin et recueillit sur le récit du conteur dix petites pages de notes sténographiques.
C’est sur ces notes qu’a été arrangé ce qui va suivre.
Dans une sorte de préambule, le narrateur, dont l’esprit était très philosophique, avait eu soin de nous expliquer que le roman choisi par lui n’était pas une chose complètement inconnue.
« Cette chronique, ajouta-t-il a été écrite en vers et est fort ancienne. Elle a fourni à Voltaire l’idée première de l’un de ses jolis contes : Ce qui plaît aux dames. Je ne sache pas qu’elle ait jamais été traduite en français du dix-neuvième siècle. »
Après avoir formulé ce court avant-propos, il vida sa tasse, et dit :
« Je ne vous demande pas d’être indulgents, chers amis. Ce roman va vous intéresser assez par lui-même. Faut-il lui donner un titre ? Il en a déjà deux. Dans la bibliothèque Bleue, il est désigné sous cette rubrique : les Noces du sire de Gaven, chronique du temps du roi Arthur. Mais en voilà autant qu’il en faut là-dessus. Je commence. Écoutez les poètes des fées.
Il y a bien des siècles, le roi Arthur tenait sa cour de l’autre côté de la mer, à Carlisle, avec sa royale épouse, Gérinde-la-Resplendissante.
Pour fêter la Noël, jour anniversaire de la naissance du Sauveur, il donnait un grand festin, assis sur son fauteuil à clous d’or.
À ce banquet, où l’on servit cent cinquante hérons rôtis à la broche, assistaient en foule des chevaliers et des barons venus de près et de loin.
Pendant qu’il était à boire et à faire le joli cœur, un des hérauts d’armes qui veillait sur le seuil de la salle frappa la porte du bout de sa hallebarde et dit :
« Sire, une demoiselle qui a la bouche de la couleur d’une cerise demande à parler à votre prud’homie.
– Qu’elle entre ! » répondit le roi.
Au même instant, les huissiers ouvrirent la porte.
On vit entrer en même temps une jeune fille de seize ans, aux cheveux blonds, aux yeux bleus, à la bouche rose, vêtue d’une robe de velours, doublée d’hermine.
Elle se présenta devant la table, et, mettant un genou en terre, elle s’écria :
« Roi Arthur, tu manges du cerf des forêts de Galle et tu bois des vins de France dans une timbale d’argent ; mais ta raison est toujours saine. Je viens t’adresser une prière.
– Parle, ma fille ; je t’écoute. »
Tous les convives s’étaient tus.
Sur un geste du prince, l’écuyer tranchant lui-même avait laissé retomber sur la nappe son immense fourchette à trois dents.
La jeune fille reprit, sans changer de posture :
« Il s’agit d’une vengeance. Oui, prince, je viens te demander publiquement vengeance d’un félon chevalier qui m’a indignement offensée, ainsi que mon noble amant.
– De quel chevalier veux-tu parler, ma chère enfant ?
– Je ne saurais te dire son nom. Tout ce que je puis t’apprendre, ô roi ! c’est que son château domine la montagne de Wadling et réfléchit son image dans le beau lac de Tharna. Des donjons le couronnent, qui sont ornés de bannières flottantes. Il n’est pas de femme ni de fille qui puisse passer près de ses murs sans être outragée par ce seigneur. »
Ici Gérinde-la-Resplendissante prit la parole :
« Levez-vous, mademoiselle, dit-elle ; videz un verre d’hydromel pour retrouver des forces, et continuez. Tout cela nous touche au cœur.
– Merci, madame la reine, » répondit la belle enfant. Puis, elle poursuivit :
« La stature de ce châtelain est celle d’un géant ; il a des membres musculeux dont l’aspect fait trembler, et il porte, suspendue derrière lui, une énorme et pesante massue. Hier, pour notre malheur, nous passâmes par là, mon promis et moi. Le monstre se rendit maître de mon fiancé et se permit envers moi le plus sanglant outrage. Quand je lui eus dit que le roi Arthur, qui est bon justicier, lui ferait bien rabattre de tant d’infamie, « Va ! m’a-t-il répondu, va dire à ton roitelet Arthur que, s’il l’ose, il en vienne aux prises avec moi. Je fais autant de cas de lui que d’un rat de la montagne. »
En entendant ces mots, le roi Arthur frémit d’indignation et de colère. Il jura qu’il poursuivrait par monts et par vaux cet infâme chevalier, jusqu’à ce qu’il l’eût atteint, vaincu et puni.
« Un dernier coup de vin de France, ajouta-t-il, et je vais de ce pas surprendre le hibou dans son nid ! »
L’échanson lui versa une ample rasade. Aussitôt qu’il se fut essuyé les lèvres et la barbe :
« Vite ! qu’on m’apporte ma terrible épée Escalibar ! Qu’on me selle mon coursier Passevent ! Sur ma foi ! cet indigne chevalier tombera bientôt sous les coups du roitelet Arthur, et cette insolence sera la dernière du misérable. »
Sans plus attendre, il court, à cheval, au château de Tharna. Arrivé au pied des murs :
« Sors, si tu en as le cœur, présomptueux baron, lui dit-il, ou rends-toi avec ton château, et deviens mon esclave ! »
Mais lorsqu’il parlait de cette sorte, le roi Arthur ne savait pas que ce château était enchanté, et que tout, au-dedans et au-dehors, n’était que sortilèges. Dans ce lieu, la valeur ne servait à rien ; elle y fléchissait et bientôt s’y évanouissait complètement.
« Sortiras-tu, triple lâche ? » reprit le roi Arthur.
Le géant s’élança hors de sa retraite.
À sa vue, le prince, ensorcelé, perdit tout à coup ses forces ; ses genoux plièrent sous lui et ses bras énervés s’allongèrent et pendirent le long de ses flancs.
« Rends-toi, roi Arthur ! dit le géant d’une voix de tonnerre, ou, si le cœur t’en dit, ose en venir aux mains avec moi. Mais je te préviens qu’une fois vaincu, tu n’auras à espérer ni grâce, ni merci. Cependant, si tu veux te tirer de ce mauvais pas, je te laisserai partir à une condition.
– Laquelle ?
– Jure sur ta parole que tu reviendras ici le jour de l’an prochain me dire ce qu’une femme aime par-dessus toute chose. C’est là le prix du rachat que je t’accorderai, roi Arthur ; songe à tenir, à l’époque fixée, la promesse que tu vas me faire, et à la tenir de manière que je sois satisfait. »
Le roi Arthur, toujours ensorcelé, lui tendit la main en signe de foi et jura qu’il remplirait son engagement ; puis, prenant congé du redoutable enchanteur, il s’éloigna de toute la vitesse de son cheval.
Sur son chemin, le roi s’informa à tous ceux qu’il rencontra de ce qu’une femme aime et désire par-dessus toute chose.
Les uns lui dirent : « Ce qu’une femme aime le plus, ce sont les richesses, l’appareil, la belle toilette, le luxe. »
Les autres : « Ce qu’une femme aime le plus, ce sont les plaisirs, la danse, la musique, les fêtes. »
Quelques-uns : « Ce qu’une femme aime le plus, c’est l’adulation ; c’est d’entendre répéter sans cesse : « Madame, vous êtes belle comme le soleil, la lune et les étoiles. »
Beaucoup lui dirent : « Ce qu’une femme aime le plus, c’est un fiancé jeune, aimable, riche et beau. »
Un seul lui répondit : « Ce qu’une femme aime le plus, c’est le plaisir de se venger. »
En homme sage, le roi consigna toutes ces réponses sur des tablettes ; mais il doutait toujours, parce que les réponses qu’il recevait de chacun ne se ressemblaient pas entre elles.
Le jour baissait.
Pendant que, tout pensif, il cheminait à travers un champ marécageux, il vit une femme, vêtue d’écarlate, assise entre un chêne et un laurier.
Cette femme était d’une difformité repoussante ; elle avait le nez crochu et aplati ; le menton long, fourchu et velu ; un œil au milieu d’une joue et l’autre sur le front. Ses cheveux ressemblaient à de longues et ondulantes couleuvres qui se jouaient sur son visage. Son corps était court et contrefait ; elle était déhanchée et boiteuse. Ce qui lui servait de pieds n’était qu’une masse informe.
Enfin l’imagination ne pourrait se figurer une laideur plus complète.
Elle fut la première à saluer civilement le roi Arthur ; mais, à son aspect horrible, celui-ci, comme pétrifié, avait perdu la force de répondre.
« Eh ! pourquoi refuses-tu de me parler, roi ? lui demanda alors cette femme. Bien que ma personne, je l’avoue, soit désagréable à voir, peut-être puis-je, mon beau sire, te servir plus que tu ne penses.
– Ah ! s’écria le roi, si tu peux m’être de quelque utilité dans ce moment critique, quelque chose que tu désires, tu l’auras, et quelle que soit ta difformité, je ne crains pas de te recevoir dans mon palais.
– Jure sur la croix et sur ton honneur, dit la femme, et je t’enseignerai le grand secret à la recherche duquel je sais que tu vas en ce moment pour t’acquitter de ta rançon. »
Étonné, le roi Arthur promit tout sur son honneur et jura sur la croix.
La femme lui découvrit alors le grand secret.
« Sais-tu maintenant, prince, ajouta-t-elle, ce que je veux pour prix de cette révélation ? C’est que tu trouves et que tu m’amènes un jeune et beau cavalier qui me prenne pour épouse.
– Je t’en amènerai un, » répondit le roi.
En même temps, il éperonna son cheval, et, courant à travers les monts et les vallées, il se dirigea vers le château de Wadling.
Le gigantesque seigneur de Tharna, qui l’avait aperçu venir, l’attendait et brandissait déjà d’un air farouche sa redoutable massue.
Ayant lu les tablettes que le roi Arthur lui présentait et les jetant loin de lui :
« Rends-toi, Arthur ! lui dit-il ; tu m’appartiens, ta couronne est à moi. Ce que contiennent tes tablettes ne répond pas, selon ta promesse, et tu ne t’acquitteras pas si facilement de ta rançon. »
Il allait se saisir de lui.
« Halte-là ! arrête, orgueilleux baron ! s’écria le roi Arthur. Laisse-moi parler pour ma défense et pour celle de ma couronne. Ce matin, en traversant un champ marécageux, j’ai rencontré une femme, vêtue d’écarlate, entre un chêne et un laurier. Voilà ce qu’elle m’a dit, et ce qui mieux que ce que tu viens de lire satisfait à ta demande :
« Roi, le secret que tu cherches est ceci : le premier et le plus vif désir d’une femme est de pouvoir tout faire selon sa volonté. »
– Maintenant, reprit le roi, baron de Tharna, si tu es un baron d’honneur, remplis ton engagement ; j’ai rempli le mien.
– Que Satan confonde cette maudite femme ! vociféra le géant furieux. Il n’y a que ma sœur qui ait pu te dire ces choses. Il n’y a que cette abominable femme ! J’en fais vœu dès ce moment, si je peux parvenir à m’en rendre maître, je la ferai brûler à petit feu. »
Ici, le conteur s’arrêta un instant pour vider une seconde tasse de thé. Il reprit bientôt après le fil de son récit.
« Après cette expédition, le roi Arthur était triste et fatigué, vous le croirez sans peine. Il s’en retourna à Carlisle, ayant l’oreille un peu basse.
Dans la cour du palais, Gérinde-la-Resplendissante vint au-devant de lui et lui sauta au cou.
« Eh bien ! quelles nouvelles m’apportes-tu ? lui cria-t-elle du plus loin qu’elle l’aperçut. Comment tout s’est-il passé ? Où as-tu fait pendre le monstre ? Où a-t-on exposé sa tête ?
– Ah ! répondit le roi, ce chevalier ne craint rien ni de moi, ni d’aucun autre. Il faut t’apprendre que son château est bâti sur un terrain enchanté ; et il est environné et défendu par des sortilèges.
– Mais comment t’a-t-il laissé échapper ?
– Sans une fée qui me protège, j’aurais perdu la vie et la couronne. Maintenant encore je me trouve dans un cruel embarras, et je ne sais de quelle manière en sortir. J’ai promis à cette fée, dont il m’est impossible de décrire l’épouvantable laideur, de lui trouver un mari jeune et beau. »
Un des seigneurs de la cour, le sire de Gaven, qui était un très aimable chevalier, prit alors la parole et dit :
« Prince, j’épouserai cette fée si difforme. Ainsi, tranquillise-toi, Arthur, et sois satisfait !
– Oh ! non, non, sire de Gaven, répondit le roi. Tu es mon neveu, tu m’es cher. Cette femme est trop laide, son aspect est trop repoussant pour que tu l’épouses. Elle a le nez crochu et aplati, le menton long, fourchu et velu. Enfin jamais œil d’homme ne vit assemblage si hideux.
– Que son nez et son menton soient comme tu le dis, qu’elle soit laide à faire peur, je veux l’épouser, mon cher oncle, pour ton bien, et je deviendrai ainsi le prix de ta rançon.
– Voilà un beau trait, dit Gérinde-la-Resplendissante.
– Le ciel te bénisse et te comble de joie, bon sire de Gaven ! s’écria le roi. Demain je réunirai mes chevaliers et mes écuyers ; nous irons tous ensemble, chercher ton épouse. Nous nous rendrons dans la forêt comme pour y chasser le renard. »
Le lendemain, en effet, tous les chevaliers de la Table-Ronde étaient assemblés.
On voyait parmi eux Lancelot-le-Fort, Stiep-le-Hardi, Banier-le-Blond, Gory-le-Velu, le sire Tristan, le sire Palmérin et le sire Chilman, le plus brave de tous.
Arrivés à la forêt et réunis autour du grand laurier, ils y trouvèrent la femme vêtue d’écarlate, dont leurs regards ne purent supporter l’aspect.
En clignant les yeux, Chilman regardait cette face repoussante et disait :
« Embrasser cette femme est une chose à craindre. »
En fixant son nez, Lancelot-le-Fort disait :
« Eh ! bon Dieu ! qui pourra jamais s’approcher de ce roc pointu ?
– Tais-toi, mon frère, lui dit le sire de Gaven, ou parle d’autre sorte. Un de nous doit devenir le mari de cette femme.
– De ce monstre ! s’écria Stiep-le-Hardi. Ce n’est certes pas moi. Que le diable, son parent, la prenne s’il le veut, pour femme ; il est le seul à qui elle puisse convenir. »
Alors ils prennent, ceux-ci leurs faucons, ceux-là leurs chiens, et tous se disposant à partir, ils jurent qu’ils n’épouseront jamais ce péché de laideur.
Le roi Arthur leur cria :
« Chevaliers, pour quelque difformité extérieure faut-il donc que vous me fassiez un tel refus ?
– Arrêtez ! reprit le sire de Gaven ; je n’ai qu’une parole, moi. Ainsi, plus de contestation : c’est moi qui l’épouserai.
– Ah ! que tu sois béni mille fois, bon et beau sire ! s’écria la femme vêtue d’écarlate. Maintenant je t’appartiens, et tu ne peux plus te dédire.
– Eh bien ! tenez, la belle, non, la laide, montez en croupe sur mon cheval. »
On la conduisit à la cour.
Le lendemain, le sire de Gaven reçut sa main et lui mit au doigt l’anneau conjugal.
« Premier anneau d’une lourde chaîne ! » disait Lancelot-le-Fort.
Le surlendemain au soir, lorsqu’ils furent dans la chambre nuptiale, elle lui dit d’une voix douce et chaste :
« Tourne-toi vers moi, mon noble époux, mon seigneur ; tourne-toi vers moi, je t’en prie. »
Le sire de Gaven, confus, le cœur palpitant de crainte, tourna avec effort la tête et jeta timidement les yeux sur elle, lorsqu’il vit, ô prodige ! au lieu d’un monstre horrible, une jeune et belle femme, plus séduisante encore que Gérinde-la-Resplendissante.
De fraîches roses étaient répandues sur ses joues blanches comme le lys ; ses yeux noirs et vifs étincelaient d’amour ; un doux cinabre teignait ses lèvres ; et son sein était plus blanc que la neige.
« Je rêve, dit le sire de Gaven.
– Tu es éveillé, mon cher mari, reprit la voix.
– Mais tu es une fleur de beauté ! Comment se fait-il que j’aie une si belle épouse, moi qui croyais…
– Avoir épousé un monstre ? La chose arrive quelquefois. Cher seigneur, je suis la même que tu as vue si difforme, assise entre les arbres, sur un terrain marécageux. Mais il te reste encore une prouesse à faire. Choisis, mon mari, quand veux-tu que je demeure telle que tu me vois ? Est-ce le jour ? est-ce la nuit ?
– Laide la nuit, quand ta voix est si douce ! Non, non, sois plutôt laide le jour.
– Ainsi donc, cher seigneur, lorsque les autres femmes avec leurs maris iront se récréer à la cour ou à des festins, il faudra que moi, misérable, je me cache et je meure d’ennui, séparée de toi ?
– Ô ma noble épouse ! dit le sire de Gaven, fais comme tu l’entendras ; sois belle, la nuit ou le jour, selon ta volonté.
– Eh bien ! sois de nouveau béni, mon doux mari, et béni soit le jour où je t’ai vu. Sache que telle que je suis maintenant, telle je serai toujours pour toi. Tu devines mon histoire. Fille d’un chevalier, ensorcelée par une fée, j’ai porté sur le visage un masque hideux jusqu’au moment où tu m’as dit : « Je te prends pour femme. » En m’adressant une parole d’amour, tu as fait tomber le charme. Ton épouse est la plus belle de ce pays. »
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Notre conteur ajouta :
« La chronique du roi Arthur s’arrête là. – Il serait facile d’y mettre une rallonge, mais je pense que ce serait une profanation. Quant à moi, je préfère m’en tenir au mot charmant de cette femme qui dit à son mari :
« Un mot d’amour de toi m’a rendue belle. »
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(1) Voir The Weddynge of Sir Gawen and Dame Ragnell, texte établi et commenté par Laura Summer, Northampton : Smith College ; Paris : Ed. Champion, 1924.
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(Philibert Audebrand, in La Sylphide, journal de modes, de littérature, de théâtres et de musique, XVIe année, 9e livraison, 30 mars 1855)
Au quatrième étage de cette belle maison neuve, dans la salle à manger de noyer ciré, vaste, claire d’une rayonnante suspension de cuivre à deux lampes et à douze bougies, les convives ont déjà pris place – ce sont, avec leurs dames ou leurs demoiselles, deux notaires, un avoué, un négociant retiré du commerce de la soierie, un architecte et un inspecteur des finances, – autour de la table blanche de linge damassé et d’argenterie vivace, lorsque le maître de la maison, l’hôte, M. Gauron-Delesmes, notable commerçant, adjoint au maire, se hâte de replier sa serviette à demi-ouverte, et dit : « Je vous demande bien pardon ; mais je ne saurais m’empêcher d’aller faire, avant le potage, une petite promenade de l’autre côté de la terre. »
Il ajoute en souriant : « Je rapporterai pour ces dames quelques fleurs exotiques, on peut bien le dire.
– En effet, dit madame Gauron-Delesmes, c’est une habitude que mon mari a prise depuis quelque temps ; il ne peut pas dîner de belle humeur s’il n’a été faire un petit tour de l’autre côté de la terre. »
L’un des notaires dit : « Excellente habitude. » Le négociant retiré du commerce de la soierie : « Il n’y a rien de tel que l’exercice… – pour vous mettre en appétit, » achève l’inspecteur des finances.
M. Gauron-Delesmes reprend : « Du reste, soyez tranquilles, je tarderai peu. Vous me verrez de retour avant qu’on ait apporté la soupière.
– Prenez votre temps, prenez votre temps, mon cher monsieur ! » dit l’architecte.
Déjà la chaise où est assis le maître de la maison s’est enfoncée par le plancher vers l’étage inférieur. M. Gauron-Delesmes traverse, de haut en bas, une salle à manger d’acajou, très élégante, très lumineuse, où une dizaine de personnes commencent de dîner.
« Ah ! cher voisin, dit M. Gauron-Delesmes, pardonnez-moi de vous déranger ainsi.
– Il n’y a pas de mal, cher voisin ! il n’y a pas de mal ! Nous sommes accoutumés à votre petite visite. Bon voyage.
– Merci, merci !
– Bon voyage ! »
Le voyageur traverse, au second étage, une autre salle à manger où les lampes ne sont pas encore allumées ; le maître d’hôtel, qui caressait la femme de chambre, s’écrie : « Il est ennuyeux, ce coco-là, d’entrer comme ça par le plafond, sans frapper ! »
Au premier étage, c’est une salle à manger de bibelots et de dorures jolies et de camaïeux roses au-dessus des portes ; trois belles filles, qui, à en juger par leur habillement, composé, pour chacune, d’une chemise sans manches, viennent de se lever ou vont se coucher, sucent des écrevisses entre des bouteilles de moët en leurs seaux embués de mousse blanche.
« Eh ! dites donc, arrêtez-vous un instant, monsieur ! Tenez, un verre de Champagne. Vous êtes donc bien pressé, aujourd’hui ?
– Je vais vous dire, j’ai du monde à dîner, je n’ai que le temps de faire un petit tour de l’autre côté de la terre.
– Allez ! allez ! ce sera pour une autre fois, pour demain ?
– Pour demain, c’est convenu. »
M. Gauron-Delesmes traverse, de haut en bas, la boutique du coiffeur.
« Un coup de fer, Monsieur ? Une barbe ?
– Non, non, une autre fois. »
Il disparaît, il enfonce, il enfonce, il voit, dans la pénombre qui coule du soupirail, les barriques de la cave et les bouteilles bien rangées. Il descend toujours. Sa chaise a failli être arrêtée par les énormes tuyaux des égouts. Il descend. Voici la noire terre, veinulée de gris et de blanc, comme l’intérieur d’une énorme truffe. Et de colossales racines d’arbres sont comme d’effrayants boas noirs, qui, repus, ne bougeraient point. Flac ! M. Gauron-Delesmes plonge, assis sur sa chaise, dans un lac souterrain, d’où s’envolent d’immenses ailes flasques qui sont les chauves-souris de la nuit intérieure. Il voit, pareilles à des braises remuées par d’invisibles pelles, des mines en fusion de diamants, de béryls, de saphirs, de chrysoprases. Il traverse le mouvant, mêlé, roulant incendie qui est le centre, le ventre du globe. Il se retrouve dans de l’ombre. Il voit d’autres lacs souterrains, d’autres racines géantes, écarte, de bas en haut, des ténèbres puantes, aspire un air léger, frais, s’élève entre de hautes herbes, se trouve dans une hôtellerie de laqué rose et de porcelaine, où trois ou quatre Chinois prennent le thé, en rythmant de leur éventail les vers qu’ils murmurent d’une voix frêle de petit oiseau.
« Eh ! c’est M. Gauron-Delesmes.
– Bonjour, monsieur Gauron-Delesmes !
– Vous êtes bien en retard !
– Nous ne vous attendions plus.
– C’est que j’ai du monde à dîner…
– Une tasse de thé ?
– Non, une tasse de vin de riz, plutôt, c’est un excellent apéritif.
– Servez à M. Gauron-Delesmes une tasse de vin de riz.
– Ah ! il est excellent ! Çà, çà, petite bouquetière, que je vous achète vos plus jolies fleurs. Mais il faut que je m’en retourne, on va servir le potage.
– Allez, allez ! ne vous gênez pas ! et à demain ! »
La chaise enfonce de nouveau, à travers toute la terre : il revoit les ténèbres, l’incendie intestinal du globe, l’océan de chrysoprases, de saphirs, de béryls, de diamants, les énormes chauves-souris des étangs souterrains, les boas colossaux qui sont des racines, les tuyaux d’égouts, les bouteilles bien rangées et les barriques des caves, la boutique du coiffeur, la salle à manger dorée où les trois belles personnes n’ont plus de chemises du tout, la salle à manger pas éclairée encore où, à présent, c’est la femme de chambre qui caresse le maître d’hôtel, la salle à manger d’acajou, très élégante, très lumineuse (« Ah ! ah ! c’est le voisin ! Vous avez fait un bon voyage, voisin ? – Merci, merci ! très bon voyage ! »).
Et le voici devant sa table, sur sa chaise, parmi ses convives :
« Excusez-moi, je suis un peu en retard.
– Mais non !
– Mais non !
– Si fait, dit Mme Gauron-Delesmes. Tu as mis plus de dix minutes. Regarde, on a apporté la soupière.
– Oui, fait remarquer l’un des notaires, en riant, mais le potage fume encore. »
M. Gauron-Delesmes ajoute : « Que ceci obtienne mon pardon. » Et il remet deux rhododendrons de Chine aux femmes des notaires, un cactus écarlate à la fille de l’avoué, un œillet de Nangasaki à la sœur du négociant retiré du commerce de la soierie et, à la femme de l’inspecteur des finances, un lys des Montagnes de la Lune. Et cela est tout simple. Et ce qui étonnerait les bourgeois, ce serait qu’il en fût autrement. Car la Chimère est dans le monde.
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(Catulle Mendès, Le Carnaval Fleuri, Paris : Librairie Charpentier et Fasquelle, 1904)
Depuis le tragique « fait-divers » qui, un matin de janvier 1855, mit en émoi, rue de la Vieille-Lanterne, les buveurs tôt levés et les commères, le nom du romantique suicidé n’est pas tombé dans l’oubli. En fouillant le malheureux Gérard, à la Morgue, on trouva sur lui un passeport pour l’Orient. Il en portait un autre, que la police ne sut pas lire. Sa poche de pendu contenait un sauf-conduit pour la postérité.
Non pour une postérité bruyante et claironnante ; non pour celle qui clame ses admirations ou les publie à son de trompe. À d’autres, les commémorations ou les exhumations à grand apparat. Gérard de Nerval ne sera jamais panthéonisé. C’est une élite qui veille sur sa mémoire ; quelques délicats, amis discrets d’un art très fin, quelques dévots à qui les manifestations répugnent et qui préfèrent à la piété démonstrative la ferveur d’un culte intime. Ils se souviennent que ce mort, qui n’a point subi la mainmise d’une gloire officielle, fut, de son vivant, un « passionné de l’incognito ». (1)
Pourtant, il leur échappe de dire à haute voix et même d’imprimer leur sentiment pour cet écrivain non classé dans les manuels. Parfois, c’est une allusion il arrive même que c’est un article ; et mieux encore. Il y a quelques mois, un livre paraissait, une biographie abondante, riche d’informations, écrite de main d’artiste. (2)
Elle recevait bon accueil. Et voici que, ces temps derniers, en une occasion solennelle, le plus jeune de nos académiciens et l’un des plus illustres (3) évoquait le poète charmant qui nous apprit à goûter les ballades écloses dans l’Île-de-France. Il le faisait apparaître dans la patrie de son enfance et de son rêve, en plein paysage du Valois, décor à la Watteau que l’automne voile d’un écran de douceur et de mélancolie. Il disait la grâce expressive et le pur français des vieux airs dont Sylvie nous apporte l’écho exquises inspirations, « mêlées d’église, de guerre et d’amour, et qui palpitent demi-mortes sur d’anciens lieux de fêtes. » Quelque chose toutefois, en cette résurrection, nous peinait. Un instant, nous apercevions, dans le « fol délicieux, » le client du docteur Blanche. N’était-ce pas lui qui se promenait par les rues de Senlis, en tenue bizarre, affublé d’un manteau rouge, une volaille sous le bras ? « Je vais, disait-il, sacrifier un coq à Esculape. »
Il venait, d’ordinaire, en ce pays, dans les bois qui avoisinent Châalis et Dammartin, invoquer pour sa guérison, ou en remercier, une autre divinité. Pour exorciser les « esprits inférieurs » qui s’agitaient en lui, pour chasser la « meute hurlante » contre laquelle il se débattait (4), il recourut plus d’une fois, non pas à un dieu du paganisme, mais à une fée. Car c’en était une, la belle dentellière de Loisy qui lui fredonnait de si jolis refrains, tout en remuant ses fuseaux. Il aurait pu dire, comme Henri Heine son ami : « Aux jours de ma jeunesse, dans les bois, dans les bois… les elfes ont gracieusement voltigé autour de moi… » Sylvie lui avait été, dès son enfance, un génie familier et doux. Si, plus tard, un autre souvenir éclipsa celui de la petite fille à la peau hâlée, aux pieds nus, au large ruban flottant parmi des tresses noires, il sut, aux heures de détresse, voir dans Adrienne le fantôme décevant et reconnaître en Sylvie une prometteuse de bonheur vrai.
C’est à elle qu’il criait : « Sauvez-moi !… » Mais ne refusa-t-il pas le salut qui était en elle ? S’il la trouva, certain jour, si différente de la paysanne qui pêchait les écrevisses dans la Thève et la Nonette, si elle désapprit les vieilles chansons, si elle se fit « demoiselle, » pour devenir la femme d’un pâtissier, Gérard dut s’accuser lui-même. Car il l’avait bien longtemps délaissée. Quand il la vit perdue pour lui, il dit adieu à la « réalité douce » et courut de nouveau à sa chimère. Il envoya un bouquet de Mme Prévost à cette Aurélie, en qui il poursuivait l’image d’Adrienne, et, le lendemain, il partit pour l’Allemagne.
*
« Qu’allais-je y faire ? se demande-t-il. – Essayer de remettre de l’ordre dans mes sentiments. »
Était-il bien sûr d’y trouver un lieu d’apaisement et de cure morale ? Ce qu’il y eut de tourmenté en lui, et d’exalté, ne s’explique-t-il point – en partie – par des influences germaniques ? Dans cette « victime du romantisme, » qui garda en son art tant de qualités classiques, son récent et pénétrant biographe ne voit-il pas surtout une victime des climats d’outre-Rhin ? Les germes morbides qui sommeillaient en lui ne purent que s’éveiller dans son pèlerinage sur le Brocken, en compagnie de Faust et de Méphistophélès, au bruit du sabbat. M. Gauthier-Ferrières n’exagère pas :
« L’Allemagne fut pour lui le chemin de la folie. »
C’est pour cela, sans doute, qu’elle l’attirait si fort. Combien souvent, avec ou sans argent dans sa poche, il s’achemina vers « la terre de Gœthe, le pays d’Hoffmann… Teutonia, notre mère à tous ! » disait-il.
Au sortir de la retraite où sa raison, une première fois ébranlée, avait pour un temps recouvré de l’assiette, il était retourné à Vienne, où déjà l’avait saisi le vertige du suicide. Ce fut encore en Allemagne qu’il courut, aussitôt obtenu son exeat de chez le Dr Blanche, où il avait fait un nouveau séjour, après sa seconde et grave rechute. Sa libération fut signée le 27 mai 1854. Le 30, il était à Strasbourg, à l’hôtel de la Fleur, d’où il écrivait : « Je travaille, je fais de jolies choses. » (5) M. Gauthier-Ferrières, qui cite ce billet à un ami en mentionne un autre adressé le 20 juin, de Donauwerth, par Gérard à son père. Entre ces deux dates, le voyageur avait passé à Munich et à Nuremberg. Nous en avons la preuve dans une lettre du 18 juin à Francis Wey, précieux document par les impressions esthétiques et l’état moral dont il témoigne. (6) En ces trois pages, d’une écriture fine, élégante et sage, où rien, je suppose, ne révélerait à un graphologue le client du médecin aliéniste, Gérard est tout entier.
« Munich.
MON CHER FRANCIS,
Je ne sais si la lettre que je t’ai écrite de Bade te sera parvenue ; car, comme celle-ci, elle ne t’était pas adressée directement. Je regrette bien de ne t’avoir pas vu à mon départ, mais vous étiez à la campagne et il fallait enfin se décider. Je viens de parcourir encore ces bords du Rhin, objet pour nous deux de tant d’illusions et de désillusions. J’y ai recueilli de quoi travailler longtemps, non seulement sur ce vieux sujet, mais sur le petit monde de pensées qui éclôt an milieu du grand. Je t’avouerai que je sens mon genre d’esprit bien moins déplacé ici qu’ailleurs, et surtout au centre même de la civilisation et des lumières et de ce que nous appelons l’école du bon sens. Nous sommes tous un peu fous dans cette bonne Allemagne, mais nous l’avouons franchement. Je me suis à peu près décidé à aller voir Ratisbonne et Nuremberg ; ensuite je verrai. Le calme me revient tout doucement, mais pour de bon, je crois ; le grand air et la locomotion m’avaient encore un peu rendu ces agitations qu’il faut craindre. Mais c’est passé, et j’y prends garde. Dis à ta femme que je regrette bien de ne lui avoir pas fait mes derniers adieux, mais en vérité j’étais honteux de ne point finir par en finir. Le pavé de la vieille ville était gluant, tu en conviendras.
Je renonce à te remercier des peines que tu t’es données pour moi ainsi qu’Eugène (7) ; mais je n’oublierai pas que j’ai trouvé ta main pour m’aider jusqu’au dernier moment.
Je reprends cette lettre à Munich, et je comprends pourquoi j’en ai commencé plusieurs sans te les envoyer. J’étais encore agité, comme on dit à la maison B. Depuis quelques jours, je me sens très bien ; l’exercice et l’isolement agissent. Quoiqu’on puisse dire que le méchant vit toujours seul, le bon a besoin d’être seul quelquefois, et, franchement, la société avait abusé de moi tout autant sans doute que j’avais abusé d’elle. Je n’en aurai que plus de plaisir à mon retour en embrassant mes vrais amis. Vous savez qui je veux dire.
Je conjecture que tu es absent de Paris à cette heure ; mais ta femme voudra bien lire cette lettre et la prendre pour elle, en attendant que je lui écrive directement.
Je m’aperçois que je deviens très catholique en traversant ces beaux pays où on l’est si facilement et si poétiquement. J’ai entendu environ trois messes, ce jour même qui est le dimanche de la Fête-Dieu (8). Mais je n’y ai pas grand mérite, car elles étaient en musique et dans des églises à rocailles par un temps splendide, avec des chœurs et des fioritures d’opéras italiens. Ensuite je suis allé voir les musées, et je choisis ce moment de joie douce pour vous écrire. Je ne sais trop quoi vous demander. Où m’arrêterai-je ? À Nuremberg sans doute, mais les lettres mettront plus de temps à se croiser… Si quelqu’un avait le loisir d’en envoyer toujours une à Ratisbonne ? Mais voyez comme je suis incertain moi-même. Enfin, si je n’y allais pas, je la ferais revenir d’ailleurs. C’est que je change un peu d’itinéraire selon le temps et les occasions.
J’étudie beaucoup, ou du moins tant que je peux. Me voici à mon troisième pays depuis Strasbourg. Peut-être a-t-on eu raison de m’empêcher d’aller en Orient. Après tout, j’irai plus tard et je suis toujours sur le chemin. – Je ne regrette que tous les efforts qui ont abouti à si peu. Tu sais à qui il faut dire aussi tous mes regrets et tous mes remerciements. Par exemple, conviens que je suis un grand fat d’avoir, contre ton avis, rendu l’argent ou presque tout. Mais n’en parlons plus et tâchons de tirer parti de ce qui reste.
Où êtes-vous ? à Lucienne ? si j’étais petit oiseau…
Ce 18 juin. (9)
Ton ami Gérard.
P. S. – Je suis à Nuremberg. C’est une ville ravissante et pleine de bibelots fort peu connus. Albrecht Dürer y règne en maître et je t’écris en face de son image. Il y a des fontaines et des églises merveilleuses. Que n’es-tu là ! »
*
« Ces bords du Rhin, objet, pour nous deux, de tant d’illusions et de désillusions… » Le désenchantement l’avait, en effet, tout d’abord accueilli au-delà du fleuve frontière. En mettant le pied sur le pont de Kehl, il s’était écrié : « Et voilà encore un rêve, encore une vision lumineuse qui va disparaître sans retour de ce bel univers magique que nous avait créé la poésie. » Puis, arrivé sur la rive allemande et ne voyant nul rideau se déchirer tout à coup pour mettre devant lui le microcosmos du docteur Faust, il avait dit : « Rien ne change encore ; nous avons laissé des douaniers là-bas, et nous en retrouvons ici ; si seulement ceux de France parlaient allemand, ceux de Bade parlent français… » Pourtant, il ne savait pas résister à l’appel de Lorely, la « fée radieuse des brouillards, » l’« ondine fatale. » D’un signe, elle t’attirait, si averti fût-il de ses tromperies, et bien que son nom même signifiât grâce et mensonge. Et il démêle bien lui-même la raison du charme qui l’a ramené dans cette patrie du romantisme : « … Je sens mon genre d’esprit bien moins déplacé ici qu’ailleurs, et surtout au centre même de la civilisation et des lumières, – et de ce que nous appelons l’école du bon sens. Nous sommes tous un peu fous dans cette bonne Allemagne, mais nous l’avouons franchement. »
Par la vertu de « l’exercice » et de « l’isolement, » – on peut l’écrire sans ambages, puisqu’il y fait une si nette allusion, – sa folie, à lui, celle que soigne le docteur Blanche, s’apaise, et il informe ses amis qu’il y « prend garde. » Ce n’est pas toutefois qu’il n’ait fait à Strasbourg quelques imprudences. S’il ne l’avoue pas à Francis Wey, nous le savons d’ailleurs. Il s’est laissé entraîner au bal des Savetiers, où, par gageure, il a bu force chopes de bière. Si bien qu’en rentrant à l’hôtel, il a fait assez de bruit pour mettre en fuite des clients. Aux garçons, qui lui adressaient ce reproche poli : « Vous ne vous rendez peut-être pas bien compte de l’heure, » il a répondu : « Je n’ai pas de montre, et le jour paraît de bonne heure. Aurais-je dérangé quelqu’un ? il fallait me le dire. – Monsieur sait bien ce qu’il fait. – Pas toujours. » Ce mot s’accompagna-t-il d’un sourire ? Après son premier accès, qui avait fait si grand bruit par le monde, il avait affecté de badiner sur sa mésaventure. On se souvient de certaine dédicace à Alexandre Dumas : « Maintenant que je ne suis plus sur l’hippogriffe et qu’aux yeux des mortels j’ai recouvré ce qu’on appelle vulgairement la raison… » (10) Il parle, on l’a vu, moins légèrement des « agitations » qu’il lui a fallu de nouveau calmer « à la maison B. »
Il déclare, quelques lignes plus loin, un catholicisme esthétique, fait de son goût pour la belle musique et les églises à rocailles.
Il avait traversé, l’année d’avant, un catholicisme d’autre sorte, quand il était entré, un soir, à Notre-Dame de Lorette, et s’était agenouillé devant l’autel de la Vierge, cherchant dans sa mémoire la formule de l’Ave Maria. Il commençait, à vrai dire, une crise cérébrale. Peut-être, si la santé lui était revenue, comme il disait, « pour de bon, » eût-il fait un Durtal avant Huysmans, un de ces pèlerins qui arrivent à la foi par le chemin de l’art.
Mais si tranquille que soit le ton de sa lettre, et si confiant qu’il paraisse en sa guérison, la menace est proche d’une récidive dernière et terrible du mal. Et nous, qui la voyons planer sur lui, nous suivons avec angoisse les étapes du voyageur. A-t-il déjà dans sa poche l’ébauche de cette Pandora qui doit infliger un si décisif démenti à ses assurances de bon équilibre ? Tandis que, dans le pittoresque Nuremberg, il flâne avec délices devant les fontaines et les églises, une vision nous obsède. Nous apercevons ici, à l’ombre de la gothique tour Saint-Jacques, un lacis de rues sombres et torses, parmi lesquelles une se distingue, plus noire et plus sinistre. À la porte d’un bouge, picore, dans des immondices, le corbeau qui, une nuit d’hiver, volettera autour du pendu.
MICHEL SALOMON
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(1) C’est aussi vrai de lui que de Beyle, dont on l’a dit.
(2) Gérard de Nerval, par Gauthier-Ferrières (Lemerre).
(3) M. Maurice Barrès, dans son discours de réception à l’Académie française, le 17 janvier 1907.
(4) V. le livre cité de M. Gauthier-Ferrières, pp. 248-249.
(5) Lettre à Busquet, citée par M. Gauthier-Ferrières, p. 267.
(6) Nous en devons l’obligeante communication à Mme Emmanuel Mennessier-Nodier.
(7) Eugène de Stadler, son ami.
(8) Cette indication va nous servir à dater la lettre.
(9) Vérification faite sur le calendrier, c’est la date de 1854 qu’il faut inscrire ici. La Fête-Dieu tomba, en effet, cette année-là, le jeudi 15 juin, et la célébration en fut renvoyée au dimanche 18.
(10) Dédicace des Filles du feu.
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(in La Revue latine, journal de littérature comparée, sixième année, n° 7, 25 juillet 1907)
Si l’on admettait un instant que Gérard de Nerval fût mort de misère, – voulant cacher cette misère, – quelle sombre page que l’histoire de la dernière pièce de cent sous de Gérard de Nerval !
Mercredi à midi, il écrivait à un ami d’enfance : « Viens me reconnaître au poste du Châtelet. »
M. Millot se hâta d’aller au poste du Châtelet. Dès qu’il eut réclamé Gérard de Nerval, le pauvre poète, – le pauvre fou –sortit du « violon » accompagné de deux soldats. On ne saurait dépeindre l’impression que ressentit M. Millot à la vue d’un ami si cher dans l’attitude accablée d’un homme qui n’a plus ni feu ni lieu, pas un sou dans sa poche et vêtu comme aux beaux jours de juillet. Or, on était au 24 janvier et la Seine charriait des glaçons.
Un officier de police vint interrompre l’accolade des deux amis. Il crut qu’il était de son devoir de faire un sermon à ce pauvre homme de génie pris entre le froid, la faim, la folie et la mort. Gérard de Nerval écouta patiemment ce long discours comme s’il avait été adressé à un autre et – par simple curiosité littéraire. Ce morceau d’éloquence se terminait par ces mots sacramentel : « Allez et ne vous y, faites plus reprendre. » – Gérard de Nerval inclina la tête et sembla éprouver un coup terrible sous le poids de cette menace.
« Ne vous y faites plus reprendre, murmura Gérard ; mais où irai-je donc quand j’oublierai de rentrer chez moi ? »
L’homme de la police, sans s’en douter, avait fermé à Gérard la dernière porte de la vie.
« Mon cher ami, lui dit M. Millot, avec des larmes dans les yeux, expliquez-moi donc pourquoi je vous retrouve ainsi.
– C’est tout simple, dit Gérard ; j’ai passé la nuit dans un cabaret de la halle rêvant tout éveillé, attendant le jour pour achever mon roman de la Revue de Paris. J’étais là, m’amusant pour la millième fois en philosophe perdu, de tous ces tableaux nocturnes du vieux Paris. C’est toujours la Cour des Miracles, et Pierre Gringoire n’a jamais été à meilleure fête. Mais une querelle est survenue, entre quelques escarpes, qui se reprochaient des peccadilles. La garde a envahi le cabaret, on a mis tout le monde au violon. En vain je me suis récrié : « Qui êtes-vous ? – M. Gérard de Nerval. – Que faites-vous ? – J’étudie. – Avez-vous des moyens d’existence ? » Et on me fouilla. « Je n’en ai plus, dis-je aussitôt, mais j’ai payé le café que j’ai pris tout à l’heure. – Eh bien, vous allez passer la nuit au violon. » Et sans plus, d’explication, on nous jeta pêle-mêle dans cette préface de la prison.
– Mon pauvre Gérard, vous mourez de froid !
– Non, dit le poète, en se secouant, mais j’ai faim.
– Eh bien ! vous allez déjeuner. Voulez-vous venir à la maison ?
– Oh ! non, je ne veux pas aller de ce côté-là, j’irai ce soir entre chien et loup, car depuis que j’ai mis mon manteau au Mont-de-Piété…
– Je comprends, dit M. Millot, vous voulez que nul de vos amis ne sache que vous avez froid ; vous serez toujours un enfant, mon pauvre Gérard.
– Oui, un enfant, vous avez raison. Ces pauvres enfants ! on en a ramassé trois qui étaient avec nous au violon. Si vous saviez quelle insouciance ! On nous disait à tous : « Ne dormez pas, car on vous trouverait au matin morts de froid. » Eh bien, pour ne pas dormir, ces pauvres enfants chantaient, contaient des contes, et jouaient à cache-cache. Moi, j’ai joué avec eux. C’est étonnant. Il y en a un qui chantait une vieille chanson que je n’avais pas entendue depuis plus de vingt ans. J’ai fini par m’endormir, car on s’habitue à vivre partout, mais j’avais bien froid quand je me suis réveillé et j’avais toutes les peines du monde à vous écrire.
– Je vous remercie de vous être souvenu de moi, mon cher Gérard.
– Je voulais écrire à Théophile ou à Houssaye, mais ils sont déjà venus à pareille aventure.
– Voyez-vous toujours votre père ?
– Oui, mais depuis que je n’ai plus de manteau je ne vais plus le voir, dans la peur de lui faire du chagrin.
– Mais votre manteau, il faut le dégager tout de suite. Malheureusement, je n’ai pas cent sous sur moi, mais si vous voulez venir rue Richelieu…
– Non, non, je vous remercie, j’irai au Théâtre-Français à la brune, Verteuil me donnera de l’argent. »
Cependant, les deux amis étaient entrés chez un restaurateur de la rue des Prouvaires. Gérard avait lui-même choisi l’endroit. Il déjeuna tout en parlant de son livre commencé : Le Rêve et la vie.
« Je suis désolé, disait-il tristement. Je me suis aventuré dans une idée où je me perds. Je passe des heures entières à me retrouver. Je n’en finirai jamais. Croyez-vous que je puis à peine écrire vingt lignes par jour ? »
Et sa figure exprimait le désespoir le plus profond.
« Faites autre chose et ne vous tourmentez plus de cela.
– Songez donc que le commencement a paru dans la Revue de Paris. »
Après déjeuner, Gérard accompagna son ami jusqu’au passage Véro-Dodat.
« Je vais, lui dit-il, entrer un instant au café. Après quoi j’irai travailler au cabinet de lecture. »
Et il entra dans le café du passage.
M. Millot revint sur ses pas et retrouva Gérard au café. Cette entrevue l’avait fort affligé, et une fois encore il voulait prier le poète d’aller chez lui.
« Non, dit Gérard, vous m’avez prêté cent sous, c’est plus qu’il ne me faut pour attendre.
– Attendre quoi ? »
À partir de ce moment-là, on perd Gérard de vue, on ne le retrouve qu’au bout de la rue de la Tuerie, dans la rue de la Vieille-Lanterne, pendu, son chapeau sur la tête, mais toujours sans manteau, à la grille d’une odieuse fenêtre.
Il n’y avait que Gérard ou Eugène Sue qui connussent la rue de la Vieille-Lanterne ; c’est une rue où ne passent que les rôdeurs de nuit. Elle n’a pas six pieds de large et elle se termine par un escalier. On y rencontre un logeur à la nuit, peut-être à la corde, où pour quatre sous on prend du café à l’eau et un petit verre. En face, il y a une écurie souterraine où viennent se coucher pêle-mêle, quand la porte reste ouverte, les gens qui n’ont pas de quoi payer leur lit.
L’ogresse du garni que Roger de Beauvoir interrogeait en vrai juge d’instruction nous a dit qu’en voyant Gérard pendu elle n’avait pas reconnu un de ses habitués ; mais elle ajouta qu’on avait frappé à sa porte vers trois heures du matin et qu’elle avait quelque regret de n’avoir pas ouvert, quoique ses lits fussent occupés.
« Vous comprenez, on a son monde, son va-et-vient, on ne s’inquiète pas des gens du dehors ! »
Cette femme la première a vu Gérard pendu. Elle avait bu la goutte avec un apprenti et lui avait dit adieu sur le pas de la porte.
« Qu’est-ce que ce Monsieur fait là-bas ? » dit tout à coup l’apprenti.
Il était revenu sur ses pas tout effrayé.
« C’est, dit-il, un homme qui est gelé ?
– Mais non, dit l’hôtesse en le rassurant, tu vois bien que c’est un Monsieur qui s’est pendu. »
On appela les voisins. Les voisins accoururent, on tint conseil : – faut-il couper la corde ? – c’est défendu ; – si on le soulevait ? – gardez-vous bien d’y toucher ; – mais enfin si cet homme n’est pas mort ?– c’est égal, il n’y a que la police qui puisse dépendre un pendu.
On alla au corps de garde de l’Hôtel-de-Ville chercher quatre hommes et un caporal.
Enfin on coupa la corde, Gérard de Nerval n’était pas mort. On lui parla, il sembla vouloir répondre, on le conduisit au poste, on alla chercher un médecin, on le saigna, mais on avait perdu une demi-heure.
Il était là, souriant comme toujours, mais son cœur ne battait plus.
Il s’était pendu avec la précision mathématique de Pascal. Comme il était sur un escalier entraînant ses pieds de la marche supérieure à la marche inférieure, il avait trouvé l’abîme, – l’abîme de Pascal. – Pour plus de sûreté, il avait apporté une pierre afin que tout retour à la vie lui fût impossible dans les premières douleurs de la mort.
En effet, il aurait pu retrouver du pied la marche d’où il s’était élancé dans l’infini, mais ayant fait glisser la pierre, – son dernier piédestal ! il ne se trouvait plus assez grand pour atteindre la marche.
À en juger par sa figure sereine et souriante, la mort lui était venue doucement, la moindre secousse d’ailleurs eût fait tomber son chapeau.
Ce chapeau sur la tête ! le froid, sans doute, l’avait empêché d’avoir du respect pour la mort.
Comment s’était-il pendu ? Il avait passé autour d’un barreau et avait noué à son cou un simple cordon de tablier, dont les deux bouts pendaient sur sa poitrine. On a dit d’abord que c’était la fameuse jarretière de la duchesse de Longueville que, dans ses accès de folie, Gérard montrait d’un air discret ; mais il faut dire toute la vérité : il n’a pas mis à son cou la jarretière de la duchesse de Longueville.
Gérard avait dans la poche de son habit, car on peut dire qu’il s’est pendu en habit de bal, cet habit qu’il avait fait faire cet été à Munich pour les fêtes de la Cour, cet habit qu’il avait quand il allait bras dessus bras dessous avec Liszt ou avec le ministre de France, M. le Marquis de Ferrière, ci-devant homme de lettres, sous le nom de Samuel Bach, mais toujours homme de beaucoup d’esprit, – Gérard avait dans la poche de son habit une lettre charmante de M. Georges Bell, une carte de M. Charles Asselineau, son passeport en règle pour aller dans l’autre monde ; enfin, la seconde partie à peine ébauchée, quoique imprimée à moitié, de son dernier roman : Le Rêve et la Vie.
C’est l’hiver qui a tué Gérard, c’est ce rude hiver où nous sommes. Il avait engagé son manteau pour vivre, croyant que le printemps allait lui sourire encore ; mais l’hiver lui a jeté un manteau de neige sur les épaules.
Comment a-t-il passé son temps depuis mercredi deux heures jusqu’à vendredi à l’heure de sa mort ?
Il lui restait à peu près trois francs en sortant le mercredi du café du passage Véro-Dodat. Pour lui, dans les mauvais jours, c’était de quoi dîner et coucher ; mais le lendemain, mais cet affreux jeudi qui a été la veille de sa mort ! A-t-il songé à en finir longtemps d’avance ? C’était un chercheur de grandes choses et un chercheur de riens ; mais le passé le préoccupait plus que l’avenir, sa curiosité de poète et de philosophe trouvait la comédie humaine inépuisable ; il ne parlait jamais de soulever le rideau de l’inconnu et de l’infini. Il aimait la vie en panthéiste qui croit trouver partout l’âme de Dieu et qui répand partout son âme. Quoique sans argent et sans manteau, tout le monde sait qu’il n’avait qu’un pas à faire et en marchant le front haut pour avoir un manteau et de l’argent.
Mais qui sait ? Le froid et la faim ont peut-être une dernière fois atteint, affaibli, humilié cette haute intelligence. Quand, le vendredi matin, il a vu s’éveiller la grande ville, quand le maçon qui va la transformer est passé gaiement devant lui, son pain sous le bras, sa truelle à la main, n’a-t-il pas fait un triste retour sur lui-même ? – Pauvre ouvrier de la pensée, a-t-il dû se dire, voilà où j’en suis arrivé, moi qui n’ai bâti que des chimères. Ces compagnons qui vont là-bas, sans souci de la veille ni du lendemain ; qui tout à l’heure travailleront en chantant ou en devisant entre eux, les voilà pourtant plus avancés que je ne le suis ; car, après tant de recherches et tant de labeurs, je m’aperçois qu’ils ont, sans le savoir, la science de la vie, et que je n’en ai que le regret.
Il était six heures du matin. Sans doute il avait passé la nuit à rôder, n’osant plus entrer dans les cabarets nocturnes par terreur du violon, n’ayant plus de quoi payer son gîte dans un garni. Il devait lui rester deux sous, et il pouvait choisir entre un verre d’eau-de-vie qui l’eût rappelé à lui-même, ou une corde qui l’eût conduit plus loin dans les ténèbres qui l’envahissaient.
Il choisit une corde.
Il était fataliste, il s’est pendu, un vendredi, le vingt-six du mois (deux fois treize), rue de la Vieille-Lanterne, au bout de la rue de la Tuerie.
Mais a-t-il pensé à tout cela ? Je ne le crois pas. Les événements ont leur moralité et leur sens profond dans leur forme pittoresque.
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(X, in L’Indépendance belge, repris dans La Presse littéraire, échos de la littérature, des sciences et des arts, 1er février 1855, puis dans Figaro, 11 février 1855)
On a beaucoup discuté sur l’hallucination, sur les analogies et les différences qui existent entre elle et la perception. On n’a guère d’observations faites par les observateurs sur eux-mêmes avec quelque précision ; presque toujours en effet les troubles sensoriels sont accompagnés d’autres troubles psychiques, de troubles intellectuels surtout, qui ne permettent pas à ceux qui les éprouvent de décrire avec exactitude et d’étudier scientifiquement les phénomènes dont ils sont les sujets.
On en est donc réduit d’ordinaire à étudier du dehors un phénomène qui par essence est un phénomène interne ; on ne saurait en avoir ainsi qu’une connaissance incomplète. À plusieurs reprises, j’ai eu des hallucinations de divers sens, j’ai pu étudier le phénomène à loisir et le regarder de son vrai point de vue, je veux dire, du dedans : aussi les faits que j’ai pu observer sont-ils, à ce qu’il me semble, de nature à éclaircir la question.
Mes hallucinations m’ont laissé des souvenirs qui sont au nombre des plus vifs et des plus précis que j’aie conservés. Les idées et les sentiments que j’ai eus au cours de ma vie forment une trame d’événements internes qui donnent à ma conscience sa forme et son contenu, et ces sentiments, ces idées, même quand j’ai cessé de les sentir ou de les accepter, c’est à moi comme sujet que je les rapporte. Il y a un ordre entre les souvenirs que j’ai gardé des événements de ma vie intérieure, ils forment une chaîne et, s’il y manque des chaînons, je sais que c’est aux lacunes de ma mémoire qu’il faut m’en prendre ; je m’aperçois que ces lacunes existent, et les souvenirs de mes amis peuvent me servir à les combler. Chacune de mes idées, chacun de mes sentiments vient se placer à un moment déterminé de ma vie, et les événements extérieurs eux-mêmes, d’après l’époque où ils se sont produits, se sont reflétés dans mon esprit avec des couleurs différentes qui me permettent de les situer dans le temps avec quelque précision.
Les souvenirs que j’ai gardés de mes hallucinations sont nettement séparés de tous les autres, ils ne sont point liés entre eux, ni aux autres événements de ma vie psychique ; ils forment des groupes distincts, isolés de toutes les idées, de tous les sentiments, de toutes les images qui les avoisinent ; je n’ai aucune raison pour placer les phénomènes dont ils sont les traces à tel ou tel moment de ma vie psychique et ce n’est que leur coïncidence avec tel ou tel événement extérieur qui me permet de les situer en un point déterminé du temps. Il me faut un effort pour me considérer comme le sujet de ces phénomènes, tant est grande l’incohérence qui existe entre eux et tous les autres événements de ma vie mentale.
Il semble qu’il y ait en moi quelque chose qui ne m’appartienne pas, qui me soit étranger, que parmi les états de conscience qui constituent ma pensée, il y en ait qui ne soient pas réellement mes états de conscience. Si je n’avais pas des preuves nombreuses et extérieures aux faits mêmes que je vais rapporter de la réalité des hallucinations que j’ai éprouvées (notes prises au moment même, circonstances extérieures qui m’ont frappé et dont j’ai gardé le net souvenir, fréquentes conversations avec des amis, où j’ai discuté la nature et les causes de ces phénomènes), si je n’étais pas sûr pour les raisons que j’ai dites de les avoir bien réellement observées en moi telles que je vais les décrire, je croirais que ma mémoire est infidèle et que je suis le jouet d’une illusion ; je serais persuadé que je me suis imaginé après coup avoir été le sujet de ces phénomènes, mais que c’est là une erreur, tant ces souvenirs me semblent faire peu partie du train habituel de ma vie intérieure. On éprouve un sentiment analogue lorsqu’après un très vif chagrin qui vous a jeté hors de vous-même, l’on se ressaisit et que l’on se retrouve ce que l’on était avant de traverser cette crise : les sentiments qui ont été les vôtres pendant cette période vous sont devenus comme étrangers ; c’est une impression du même genre, et plus vive encore, que l’on ressent quand on relève d’une maladie grave. L’impression que j’éprouve, c’est que ce n’est pas de moi qu’il s’agit, que j’ai lu ce que je vais raconter, ou plutôt que j’ai vu au théâtre un personnage qui percevait et sentait ce que j’ai perçu et senti, que j’ai assisté à sa vie sans qu’elle se mêlât à la mienne et que c’est d’elle que je vais parler. Au moment même où j’étais le sujet de ces hallucinations, elles m’impressionnaient parfois assez vivement et n’étaient pas pour ma sensibilité comme des étrangères, mais j’avais la très nette conscience de vivre de deux vies, qui se développaient l’une à côté de l’autre sans se mêler ; je rapportais également à moi les perceptions normales et les perceptions hallucinatoires ; elles coexistaient, je les distinguais cependant, ce qui me donnait presque irrésistiblement l’impression d’une sorte de dédoublement de ma personne.
Voici maintenant les faits :
En 1875, je passais les vacances chez ma grand’mère à la campagne. On avait dansé le soir au salon. Il y avait environ une heure et demie ou deux heures que je dormais, quand je me réveillai subitement ; je vis devant moi une grande lueur, puis le salon où nous avions passé la soirée m’apparut, vivement éclairé ; deux ou trois couples dansaient ; leur danse, lente d’abord, devint plus rapide. L’un des danseurs s’empara du piano et se mit à valser avec lui. Je voyais très nettement toute cette scène, et cependant j’avais clairement conscience d’être dans ma chambre située à l’autre bout de la maison. Mon frère et un de mes amis couchaient dans la même chambre que moi ; je leur dis ce que je voyais. Encore très jeune alors, je compris mal ce qui s’était passé, mais d’une part j’étais assuré que ce que j’avais vu ne correspondait à rien de réel et d’autre part je savais très bien que j’étais éveillé et que je n’avais pas rêvé. Mon frère alluma une bougie et tout disparut. Il m’avait semblé être dans la pièce même que j’avais devant mes yeux ; j’avais vu les meubles, les tableaux à leur place habituelle, et je n’aurais guère pu distinguer cette perception d’une perception réelle, si je ne m’étais aperçu en même temps que j’étais dans mon lit et que mon frère et son ami que je voyais devant mes yeux, dansant et causant avec d’autres personnes, étaient eux aussi couchés auprès de moi.
Depuis lors, j’ai eu fréquemment des hallucinations de la vue, de l’ouïe et du toucher ; je ne rapporterai que les plus caractéristiques, celles dont le souvenir m’est resté très précis et très vivant.
Ma famille habitait les environs d’Autun ; c’est un pays de forêts et de landes ; je passais une grande partie de mes journées à courir à travers les genêts et les bruyères, et parfois je voyais passer devant moi d’immenses lueurs et le Christ vêtu de blanc, entouré d’un nimbe, apparaissait à mes yeux ; je ne le voyais qu’un instant, puis tout disparaissait.
Au mois de septembre 1877, toutes les fois que j’entrais sous bois, je voyais devant moi à quelque distance une jeune femme blonde, vêtue de blanc, couronnée de feuilles vertes, qui me regardait ; elle marchait devant moi et se retournait de temps à autre pour me dire ce seul mot : « Viens. » Souvent je l’ai suivie des heures entières ; j’avais conscience de n’avoir devant moi qu’un fantôme que j’avais créé moi-même ; la grâce, le charme puissant et doux de cette forme légère qui me guidait à travers la forêt m’entraînait à ne pas lutter contre moi-même et à ne pas faire usage d’une trop sévère critique. Peut-être aurais-je réussi à dissiper cette vision, si j’avais réagi fortement ; j’en doute un peu cependant, tant est grande la netteté avec laquelle, à huit ans de distance, je revois encore ses mouvements, sa façon de marcher, son geste quand elle s’arrêtait et se tournait vers moi. Je retrouvais dans cette jeune femme quelques traits d’une amie plus âgée que moi que j’aimais d’une ardente amitié (cette amitié n’était pas de l’amour, j’avais quatorze ans à peine) mais ce n’était pas elle cependant. Cette hallucination persista trois semaines environ ; dès que j’entrais sous bois, je voyais apparaître cette femme vêtue de blanc ; elle me quittait dès que je quittais la forêt.
Au mois de janvier 1881, débuta une hallucination fort complexe, la plus intense et la plus nette de toutes celles dont j’ai gardé le souvenir, et qui persista jusque vers la fin du mois de février. J’étais alors étudiant à la Faculté des lettres de Dijon. J’avais eu beaucoup de soucis et d’ennuis ; des déceptions de toute sorte, des chagrins de famille, des préoccupations d’argent m’avaient attristé et ébranlé très fortement ; j’avais beaucoup souffert du cœur (palpitations, spasmes, douleurs aiguës à la pointe du cœur), et le travail continu auquel je m’étais soumis m’avait fatigué si profondément qu’il m’était devenu pénible de causer et d’agir ; jamais, en revanche, ma pensée n’a eu plus de clarté et n’a été plus complètement maîtresse d’elle-même. Le soir, vers neuf heures, quand j’étais assis à mon bureau, j’entendais ouvrir la porte de mon antichambre, celle de ma chambre ; on traversait ma chambre, j’entendais le bruit des pas sur le plancher, le frôlement d’une jupe. Quelqu’un se penchait sur moi ; je sentais son haleine sur ma joue, sa main qui s’appuyait sur mon épaule, parfois ses cheveux qui me frôlaient le visage, ses vêtements qui me touchaient. C’était une jeune femme, celle-là même dont j’ai parlé plus haut ; mais cette fois c’était bien elle ; je n’aurais pu, je crois, distinguer, autrement que par sa situation, l’image hallucinatoire de l’image réelle si je les avais perçues toutes deux à la fois. Je voyais clairement les traits de son visage et les détails de ses vêtements, je sentais l’odeur qui s’exhalait de sa personne et que je n’aurais pas confondue avec une autre ; puis elle se relevait, me parlait, je voyais remuer ses lèvres, je reconnaissais le timbre de sa voix ; elle me parlait de ce dont nous causions à l’ordinaire, et l’illusion était si complète que, plus d’une fois, je me surpris à lui répondre. Elle me tendait alors la main, je sentais le contact de sa main, la douceur de sa peau, sa chaleur ; je serrais cette main, et je sentais une résistance à ma pression ; j’avais donc une hallucination du toucher actif. Is… s’écartait alors un peu de moi, elle se plaçait devant un fauteuil de ma chambre qu’elle me cachait, et sa tête me cachait aussi une partie d’une gravure pendue au-dessus du fauteuil ; mon hallucination faisait donc écran comme un corps opaque. Je voyais à la fois le mur de ma chambre et la personne qui était placée devant, et il m’était impossible de saisir aucune différence de netteté ou d’intensité entre ces deux perceptions, l’une réelle, l’autre hallucinatoire. Je continuais à travailler (je m’occupais alors de l’étude philologique des Perses d’Eschyle), et lorsque je levais les yeux de dessus mon livre, je voyais Is… immobile à la même place où je l’avais vue un instant auparavant. Puis je cessais de la voir, sans que j’aie jamais pu saisir le moment précis où elle disparaissait.
Cette hallucination s’est reproduite plusieurs fois par semaine, pendant près d’un mois et demi. Pendant tout le mois de mai, je vis sans cesse, voltigeant chez moi, se posant sur ma table, fuyant sous mes doigts, une plume d’autruche blanche, l’une de ces plumes que les femmes portent sur leurs chapeaux. Au mois de juin, après avoir regardé longtemps le ciel embrasé par le soleil qui se couchait au milieu, de nuages de sang, je vis en rentrant chez moi, dans une chambre un peu sombre, plusieurs des Dieux scandinaves couverts de leurs armes se dressant au milieu de flammes rouges et vertes. En même temps, un immense dragon vert, les ailes étendues, me mordait la nuque ; je sentais sa morsure et son poids, et je le voyais, bien qu’à la place qu’il occupait, il m’eût été impossible de percevoir une image réelle. J’étais avec un ami quand j’eus cette hallucination.
Je partis au mois d’août pour l’Allemagne. Je m’installai chez des amis à Heidelberg ; je souffris beaucoup du cœur pendant quelques jours, et j’eus un peu de jaunisse ; de nouveaux phénomènes hallucinatoires se produisirent. Je transcris ici ce que j’ai écrit au cours de l’une de ces hallucinations :
« Heidelberg, 27 août 1881.
La pluie tombe fine et serrée, le ciel est d’un gris uniforme pâle et doux ; sur les montagnes traînent des nuages qui s’accrochent aux arbres comme des draperies en lambeaux ; pas un rayon de soleil ; des enfants qui jouent dans le corridor, le bruit des portes qu’on ouvre et ferme, et c’est là tout. Ma vie jamais cependant n’a été plus pleine, jamais je n’ai senti avec une telle intensité. Seul à savoir le français comme langue familière, ne parlant ni l’anglais ni l’allemand, je suis isolé ici, volontairement isolé du reste ; j’ai besoin d’être seul et pourtant, seul avec moi-même, j’étouffe ; c’est une insurmontable tristesse qui me monte à la gorge et me met les larmes aux yeux ; hier du moins, dans cette fête de lumière, je pouvais m’échapper à moi-même ; un nuage de pourpre, une douce teinte verdâtre d’un coin du ciel qu’un rayon d’or vient traverser sont assez vivants, assez réels pour qu’on s’absorbe en eux et qu’on oublie. Mais aujourd’hui rien : cette angoisse me saute à la gorge et m’enfonce ses crocs dans le cou. Il me semble parfois qu’un homme me plonge la main dans la poitrine pour me serrer le cœur de ses doigts ; je le sens, je le vois. Puis il s’assoit en mon cerveau pour en faire l’inventaire, il secoue chaque cellule ; comme il est content de ses découvertes ! il entasse autour de lui celles qui lui plaisent : c’est si beau une cellule du cerveau qui renferme une sensation nouvelle ! Puis il jongle comme avec des grelots, et il faut le laisser faire. Si je lui dis de sortir, il a tôt fait de me saisir le cœur et de le presser plus fort. Je lutte bien alors, mais que faire ? il est mon maître. Je voudrais me délivrer, ne plus réfléchir, ne plus me disséquer ainsi ; j’essaie, je veux rire, mon rire est une grimace ; je marche toujours, lancé droit devant moi, et toujours il me faut me torturer, supplier mon bourreau de me faire plus souffrir et aller avec ce loup pendu à ma gorge qui ballotte devant moi….. Je suis seul et, comme un arc tendu, je vibre sans cesse ; je n’ai plus qu’une sensation immense, infinie : toutes les autres s’y ajoutent, la grandissent ; je suis seul et j’ai froid au cœur, et mon esprit est toujours clair, plus aigu, plus tranchant : c’est comme un scalpel qui fouille dans ma chair saignante, mais elle ne saigne plus que par une blessure, elle est tout entière cette blessure. Jamais je n’ai senti si fort ; je vis dans une demi-hallucination, je ne puis plus trouver mes mots pour parler ; il faut que je m’échappe, je ne puis plus me supporter me torturant ainsi. Si l’on ne réagissait pas, vivant seul, une telle angoisse au cœur, on sentirait sa raison s’ébranler. »
J’ai tenu à citer cette page tout entière pour bien faire comprendre l’étrange état de sensibilité où j’étais alors ; je n’ai, je crois, jamais eu d’hallucinations qui m’aient donné plus complètement l’impression d’être des perceptions vraies. L’illusion était parfois si complète, qu’instinctivement j’écartais de la main le corps de ce loup qui pendait à ma gorge et me gênait pour marcher. Je voyais clairement l’intérieur de mon cerveau, comme si mes yeux avaient été retournés et avaient pu regarder dans mon crâne ; c’est encore un exemple de ces localisations visuelles impossibles dont j’ai parlé plus haut. La sensation morbide fondamentale était alors cette double impression de chatouillement, de démangeaison à la tête et d’oppression du cœur. C’est autour d’elle que je groupais toutes mes perceptions ; elle devenait l’objet unique de mon attention, du travail de ma pensée ; je m’ingéniais à l’expliquer, à lui trouver une cause, et cette tension intellectuelle provoquait des perceptions hallucinatoires. Toute autre activité m’était devenue difficile. Cette sensation régnait en maîtresse sur ma volonté et mon intelligence, et je me reprochais comme une faute de ne pouvoir me soustraire à cette obsession. Je cherchais à causer littérature ou politique avec les personnes qui m’entouraient, j’affectais un profond intérêt à ce que je disais, et cependant il me semblait que c’était un autre qui parlait : le moi, sujet de mes hallucinations, était bien près alors de devenir mon moi véritable. Mon esprit était infécond, stérile, aucune idée nouvelle n’y pouvait germer ; je souffrais beaucoup et cependant ma souffrance me laissait presque indifférent. Cette apathie intellectuelle, ces sensations exaspérées et tant de détachement des douleurs que j’éprouvais, cette incapacité à me fixer sur un objet, à concentrer mon esprit, accusaient une profonde dépression de la volonté. Cette volonté fut cependant assez forte pour que j’aie essayé de me guérir. De longues courses à travers bois, qui me fatiguèrent beaucoup, parvinrent à me rendre à moi-même ; et dès que ma santé se fut un peu raffermie, les hallucinations disparurent et, avec elles, disparut aussi cet étrange état de ma sensibilité. Pendant cette période, il me sembla voir une fois le cimetière de la ville, les morts dans leurs cercueils et les vers qui les dévorent ; ce fut une sorte de vision, un tableau qui passa rapidement devant mes yeux et qui n’avait pas le caractère de réalité vivante des hallucinations que j’ai rapportées. Au mois de novembre de la même année, je revis encore, pendant une soirée que je passai seul à la campagne en Beaujolais, le vieux château de Heidelberg passer devant mes yeux avec tout un cortège d’étranges visions très peu cohérentes que j’ai du reste notées. Depuis lors, je n’ai plus eu d’hallucinations très nettes ; parfois encore, je vois des lueurs, j’entends des craquements, des bruissements, je sens en moi ce sentiment d’attente anxieuse qui précède d’ordinaire l’apparition d’une hallucination ; mais rien ne paraît : l’hallucination est réduite avant même qu’elle ait eu le temps de se produire. Je ne crois pas à vrai dire que cela tienne à ce que je dispose de réducteurs plus puissants des images hallucinatoires, mais tout simplement à ce que ces images sont moins intenses.
Je puis diviser les hallucinations que j’ai éprouvées en trois classes : 1° les interprétations inconscientes de sensations morbides, interprétations qui provoquent l’apparition d’images visuelles, d’images tonales, de sensations tactiles qui sont aussitôt objectivées (le loup qui me pendait à la gorge, l’homme qui me plongeait la main dans la poitrine, etc.) ; 2° les visions, je veux parler de ces hallucinations très rapides que je localisais sans précision, et qui passaient rapidement devant moi, un peu comme les images d’une lanterne magique ; elles ont beaucoup d’intensité, mais les contours ont moins de netteté et les figures moins de relief que dans les autres hallucinations ; ce sont toujours des hallucinations visuelles et toujours très lumineuses (les apparitions du Christ, le cimetière de Heidelberg, etc.) ; les caractères de cette classe d’hallucinations sont à peu près ceux des hallucinations hypnagogiques ; 3° les hallucinations véritables que l’on ne saurait, par des caractères intrinsèques, distinguer des perceptions réelles (la femme vêtue de blanc, Mlle Is… G., la plume d’autruche, etc.). C’est à cette classe que se rapportent les hallu-cinations du toucher actif.
Les hallucinations des divers sens ne créent pas en nous des tendances de même intensité à croire à la réalité de leurs objets. On peut les classer à ce point de vue dans l’ordre suivant : ouïe, vue, toucher passif, toucher actif. Les hallucinations du toucher actif ne permettent pas de douter de la réalité de leur objet ; ce n’est seulement que lorsqu’elles ont cessé (elles ne durent qu’un instant très court) que la réflexion est capable de distinguer entre elles et les perceptions vraies. Cette distinction ne repose du reste sur aucun caractère intrinsèque des perceptions ou des hallucinations. Les hallucinations qui donnent avec le plus d’intensité l’impression d’être vraies sont les moins persistantes ; l’ordre dans lequel disparaissent les hallucinations est d’ordinaire l’ordre inverse de celui que nous venons d’indiquer. Il m’est possible, dans certaines conditions, de provoquer chez moi des hallucinations ; mais ce ne sont jamais que des hallucinations de l’ouïe et de la vue.
On peut diviser en trois classes les hallucinations de la vue que j’ai éprouvées : 1° Les unes sont localisées comme le seraient des perceptions vraies ; elles sont situées à la distance et dans la direction où je situerais l’objet d’une perception normale ; 2° d’autres hallucinations (les visions) ne peuvent être localisées avec précision ; leurs rapports de position avec les objets réels m’échappent (ces objets, du reste, disparaissent d’ordinaire pour moi quand j’éprouve des hallucinations de cette nature) ; je ne pourrais indiquer ni la place de l’image que j’ai objectivée, ni la distance à laquelle elle se trouve ; cela tient peut-être à leur très courte durée, à la rapidité avec laquelle elles me passent devant les yeux et à leur grande intensité lumineuse, qui efface les couleurs de tous les objets avoisinants ; 3° une troisième classe d’hallucinations (ce sont d’ordinaire des interprétations inconscientes de sensations morbides) est caractérisée par ce fait que l’image hallucinatoire est extériorisée en un point où un objet réel ne saurait être perçu. J’ai vu ainsi des objets ou des parties de mon corps qu’il m’eût été impossible de voir en raison des conditions physiques de la vision, si j’avais eu affaire à des objets réels donnant naissance à des perceptions vraies, au lieu d’être le sujet de perceptions hallucinatoires que je localisais faussement par une fausse interprétation inconsciente. J’ai vu un dragon me mordant la nuque, comme je l’ai mentionné plus haut, et je ne voyais pas ma tête devant moi comme un objet extérieur, mais elle était située à sa vraie place – dans ses rapports habituels de position avec les autres parties de mon corps : je percevais par des sensations musculaires et tactiles sa place exacte, et, cependant, je voyais sa partie postérieure comme si j’avais été moi-même placé derrière moi. Je rappellerai aussi cette vue très nette de mon cerveau que j’ai eue à Heidelberg. L’image, très certainement, devrait être située à une certaine distance en avant de l’œil ; si elle est localisée en arrière de l’œil, en un point d’où il ne peut parvenir à l’œil aucun rayon lumineux, c’est que les sensations musculaires et tactiles que j’éprouvais étant rapportées au point où j’aurais rapporté normalement ces sensations, je rapportais au même point, par une sorte de confusion, l’image visuelle qu’elles provoquaient et dont je concevais l’objet comme cause de ces sensations. Si j’osais risquer une explication, je dirais qu’étant donné que nous extériorisons toujours les sensations d’origine périphérique, il est naturel qu’éprouvant à la fois deux sensations, l’une provenant d’une excitation pathologique des centres sensoriels, l’autre d’origine périphérique, il est naturel, dis-je, que nous rapportions les deux sensations au point où nous aurions rapporté la sensation périphérique, puisque nous n’avons aucune habitude depuis longtemps acquise qui nous permette de localiser en un point précis une sensation centrale.
Je n’ai jamais pu déterminer aucun caractère intrinsèque qui permette de distinguer une hallucination complète (exemple : la femme vêtue de blanc, etc.), d’une perception vraie. Les seuls réducteurs de l’image hallucinatoire que j’ai pu déterminer sont les suivants : 1° la courte durée de l’hallucination, sa disparition brusque, comparée à la persistance des perceptions normales ; 2° nous continuons à percevoir un objet réel tant que les conditions grâce auxquelles nous pouvons le percevoir subsistent, tandis que l’hallucination disparaît brusquement, sans qu’aucun éloignement ou déplacement de l’objet nous ait prévenu de sa disparition prochaine. C’est un fait intéressant à noter que les hallucinations n’apparaissent pas d’ordinaire d’emblée, mais qu’elles se développent et grandissent, se rapprochent peu à peu, tandis qu’elles disparaissent toujours brusquement ; 3° l’incohérence des sensations ou des séries de sensations hallucinatoires avec les sensations normales ; 4° leur incohérence avec nos souvenirs ;. 5° l’impossibilité de faire percevoir à autrui ce que nous percevons nous-mêmes ; 6° le jugement abstrait. Exemple : je vois une personne que je sais avec certitude être à 200 kilomètres de moi ; je sais qu’elle ne peut être là, je ne crois pas à ma perception ; 7° la comparaison entre ces hallucinations identiques aux perceptions vraies et les hallucinations qui s’en distinguent à quelque degré, dont j’ai parlé plus haut. Les localisations absurdes aident beaucoup à séparer les unes des autres les perceptions réelles et les perceptions sans objet.
Les hallucinations sont d’ordinaire précédées chez moi par un sentiment d’angoisse, d’attente inquiète ; je suis en proie à la terreur vague, indéfinie de l’instant d’après. Pendant l’hallucination, ce sentiment disparaît pour faire place à d’autres sentiments très divers, agréables ou pénibles, et qui eux dépendent de la nature des hallucinations. Lorsque les hallucinations sont très nombreuses et très persistantes, surtout lorsqu’il se produit des hallucinations du toucher et de la sensibilité générale, il se crée un état de sensibilité tout spécial qui correspond aux perceptions hallucinatoires et qui est fort différent de l’état de sensibilité qui correspond aux perceptions vraies. Ces sensations anormales ne font pas sur le moi la même impression que les autres sensations ; elles ne provoquent chez moi ni des sentiments, ni des actes qui soient semblables à mes sentiments et à mes actes habituels. Mais ma vie psychique ordinaire subsiste néanmoins à côté de cette vie nouvelle ; de là l’impression qui se crée très vite dans mon esprit, de deux moi qui coexistent dans ce même individu, sans se mêler, sans presque communiquer l’un avec l’autre, mais qui se regardent l’un l’autre sentir et penser. Les perceptions hallucinatoires et les sentiments qu’elles provoquent forment un tout plus ou moins cohérent ; les sentiments et les idées de la vie normale en forment un autre beaucoup plus un et plus cohérent, distinct du premier. Si les facultés abstraites de l’esprit sont atteintes à leur tour, on en viendra non plus à se représenter soi-même à soi-même comme étant deux, mais à croire que réellement et en fait l’on est deux. D’ordinaire, le moi hallucinatoire est d’une couleur plus sombre que le moi normal qui souffre de son voisinage, qui serait heureux de se défaire de lui et ne peut y réussir ; on passe aisément à l’idée délirante qu’un autre s’est emparé de vous et vous possède. L’attention attirée sur ce point, l’on reconnaîtra facilement dans ce moi malveillant quelques traits vagues, que l’on rendra plus précis par l’attention avec laquelle on les examine, du caractère d’un homme que l’on craint ou que l’on hait, ou qui a pris sur vous plus d’influence que vous ne l’auriez désiré ; et l’on arrivera à se croire possédé par tel individu déterminé. Cela n’est point étonnant, si l’on songe que ce que nous font voir nos hallucinations, c’est ce que nous avons dans l’esprit et que, par conséquent, il nous est très naturel de doter notre moi hallucinatoire des traits de caractère et des façons de sentir qui nous sont familiers.
Les conditions qui favorisent chez moi la production des hallucinations sont la solitude, l’alimentation insuffisante, la privation de sommeil, les douleurs nerveuses du cœur, l’extrême fatigue physique, la très grande tension intellectuelle.
Un homme cultivé et réfléchi, tant que ses facultés intellectuelles resteront intactes, ne croira pas à ses hallucinations, bien qu’elles n’aient pas en elles-mêmes de caractères qui permettent de les distinguer des perceptions vraies. La croyance à l’objectivité d’une hallucination provient d’une induction mal faite, d’une erreur de jugement. Les causes de cette erreur peuvent être fort diverses. Ce qui produit la croyance, c’est la durée et la cohérence de nos perceptions ; le rôle de notre jugement est d’apprécier cette cohérence et cette durée. S’il en est incapable, soit par suite d’un état morbide des centres d’idéation, soit par défaut de culture (c’est le cas du paysan qui croit à l’apparition qu’il a vue), l’esprit croira à la réalité objective des images qu’il a perçues. Je ne sais pas au reste comment il serait possible de distinguer des perceptions vraies un groupe d’hallucinations qui seraient aussi cohérentes et aussi persistantes que les perceptions elles-mêmes. Je crois que le seul critérium dont nous disposerions alors serait que nous pouvons agir sur les objets de nos perceptions, tandis que nous ne saurions avoir aucune action sur les images hallucinatoires que nous avons objectivées.
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(Léon Marillier, in Revue philosophique de la France et de l’étranger, Paris : G. Baillière et Cie, tome XXI, février 1886)
Nous trouvons dans le Gaulois, sous la signature de Fulbert Dumonteil, une charmante légende qui a pour auteur Nestor Roqueplan, mort il y a quelques jours.
Gérard de Nerval parcourait l’Allemagne. Il arrive, un soir, dans la charmante petite ville de Rossberg et descend à l’hôtel du Bon Fridolin.
En entrant dans la salle d’auberge, il n’aperçoit d’abord que de la fumée ; mais, peu à peu, il distingue quatre pipes, puis au bout des pipes quatre voyageurs, quatre Allemands, qui fument en silence et crachent tour à tour.
L’aubergiste, accroupi comme un sphinx, ronfle en face d’un cruchon de bière, et une grande cigogne déplumée se chauffe près du poêle en faïence, en faisant pivoter sa tête autour de son grand cou.
Soudain, un coucou s’élance de sa petite horloge en bois sculpté et jette douze cris fantastiques en agitant ses ailes de fer blanc.
Il est minuit. L’aubergiste se réveille et conduit les voyageurs au lit.
« Voici votre chambre, dit-il à Gérard de Nerval en ouvrant la porte du n° 13 : Gute Nacht. »
Le poète se couche et va s’endormir quand tout à coup une voix, grave et cadencée comme celle d’un prédicateur, retentit chez son voisin le n° 14.
« Marguerite… alouette… André… le bedeau… » Il ne peut saisir que ces mots sans suite, ramène son bonnet sur ses oreilles et s’endort.
Mais, au point du jour, quel n’est pas son étonnement d’entendre la même voix grave et cadencée répéter exactement les mêmes mots que la veille : « Marguerite… alouette… André… bedeau… »
Tout à coup, on frappe à sa porte et l’aubergiste entre, flanqué des quatre voyageurs.
« Je viens… dit-il.
– Permettez, interrompt Gérard de Nerval, que signifient cette Marguerite, cette alouette, cet André et ce bedeau qui m’ont endormi hier soir et réveillé ce matin ?
– Vous m’avez donc entendu quand je racontais à ces messieurs la légende de l’Orgue enchanté ? Je venais précisément vous la dire et vous proposer de nous suivre à la chapelle Saint-Charles où se passa il y a cent ans cette merveilleuse histoire.
Vous ne regretterez pas votre course, » ajoute l’aubergiste en présentant obséquieusement ses bas au poète comme pour l’engager à se lever.
Une heure après, les cinq voyageurs et l’aubergiste arrivent à la chapelle Saint-Charles.
La chaire est renversée, envahie par la mousse et le lierre, l’autel absent, le sol jonché de décombres et de flaques d’eau. À côté d’une cloche brisée, un saint Denis manchot porte dans une main sans doigts un fragment de tête coiffée d’une toile d’araignée… Dans le fond, sur une estrade vermoulue et surmontée d’un nid de cigogne, on aperçoit quelque chose de sombre, de bizarre, de semblable à la carcasse de quelque monstre antédiluvien. C’est un orgue. Sur l’un des tuyaux rongés par la rouille, une chouette gigantesque se tient immobile et menaçante, les yeux flamboyants.
L’aubergiste allume sa pipe, et, s’étant assis sur un fragment de confessionnal, il commence son récit du ton imperturbable et monotone d’un gardien de musée.
« Il y a cent ans, dit-il, vivait à Rossberg une jeune fille appelée Marguerite. À cinq lieues à la ronde, il n’était question que de sa beauté, de sa voix incomparable et merveilleuse.
Les enfants l’avaient surnommée l’alouette de Rossberg.
Un soir, on était venu de tous les points du village pour entendre chanter Marguerite. Jamais elle n’avait été plus belle ni plus inspirée. Ses mains voltigeaient sur le clavecin comme deux petites ailes blanches et ses grands yeux bleus semblaient regarder un autre monde.
Tout à coup, le chant expire sur ses lèvres ; elle pousse un cri et tombe évanouie, et, quand elle revient à elle, la malheureuse enfant, la chanteuse inspirée, est folle…
Depuis, le clavecin resta muet, et l’alouette ne chanta plus.
Craintive et sauvage, elle fuyait au moindre bruit, n’écoutant, ne comprenant plus que la voix d’André, son ami d’enfance et son fiancé, devenu son gardien.
André tomba malade et mourut de désespoir. Ce fut un grand deuil pour le pays, pour toute la petite ville de Rossberg, qui accompagna son corps à la chapelle Saint-Charles.
– Ce fut ici, continua l’aubergiste, qu’on déposa le cercueil, et le prêtre aussitôt se mit à réciter les prières des morts.
Tout à coup l’orgue, qui, depuis plus de dix ans était muet, remplit la chapelle de sons aigus, stridents, terribles.
On eût dit que la foudre venait de tomber sur le clocher, que le tonnerre était dans la chapelle. La trompette du jugement dernier n’eût pas causé plus de stupeur. M. le bourgmestre s’évanouit en personne, et le bedeau alla rouler avec sa hallebarde dans le confessionnal.
En un clin d’œil, l’église fut déserte, et André resta seul entre ses quatre cierges. Pendant la nuit, on vit errer une flamme autour de la chapelle, et la cloche sonna distinctement trois coups.
Au lever du jour, les Rossbergeois les plus vaillants pénétrèrent dans la chapelle et remarquèrent avec étonnement qu’André n’avait pas bougé.
Les cierges, il est vrai, avaient disparu ; mais comme on n’avait pas songé à les éteindre la veille, le fait ne parut pas trop extraordinaire.
On déploya les bannières ; une dent de saint Sosthènes ainsi qu’une mèche de sainte Brigitte, furent tirées de leurs précieux reliquaires et promenées en grande pompe.
L’orgue resta silencieux.
Mais quand on voulut toucher au cercueil, un trémolo épouvantable ébranla les murs de la chapelle, et des personnes dignes de foi virent sortir des tuyaux de l’orgue une multitude de diablotins, qui se mirent à cabrioler sur l’estrade avec d’affreux ricanements.
Puis, on entendit une voix surnaturelle qu’accompagnait une mélodie suave comme le chant d’un séraphin. Le charme succéda à la terreur, et chacun se dit que c’était bien plutôt la voix d’un archange que l’œuvre du démon.
Tout à coup, la céleste musique cesse, la voix s’éteint, et il se fait sur l’estrade un bruit pareil à celui de la chute d’un corps.
Le bedeau, qui tenait à se réhabiliter, s’élance le premier sur l’escalier ; une femme est là, renversée au pied de l’orgue, immobile, les mains jointes ; on s’approche ; elle a cessé de vivre.
Cette femme, c’est Marguerite, la pauvre alouette de Rossberg… »
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Le lendemain, quand l’aubergiste présenta la note à Gérard de Nerval, le poète lut ce qui suit :
Déjeuner. . . . . . . . . . . . . . . . . . 30 kreutzers
Dîner. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 florin
L’alouette de Rossberg . . . . . . . . . 2 florins
Un mois après, Gérard de Nerval rencontre sur le boulevard son vieil ami Nestor Roqueplan. Il lui parle de ses voyages, de l’Allemagne.
« Un beau pays, fit l’auteur de Parisine. J’ai failli y mourir… »
Et il se mit à rire.
« Figure-toi, dit-il en prenant le bras de Gérard de Nerval, qu’étant tombé gravement malade dans une petite ville appelée Rossberg, je reçus les soins les plus dévoués de mon hôte, le meilleur des aubergistes.
Guéri, je ne savais comment lui témoigner ma reconnaissance. Ma bourse était si légère ! J’eus recours alors à un expédient des plus économiques. Il y avait, dans les environs une chapelle abandonnée, une ruine du plus fantastique et du plus saisissant effet.
Je brodai là-dessus une histoire, et je la fis apprendre par cœur à l’aubergiste, qui la raconte aux voyageurs moyennant deux florins.
Malheureusement, Herr Jang a une très mauvaise mémoire, et mon récit s’en ressent.
On m’a cependant assuré qu’il se fait avec ma légende environ cinq cents francs de rentes.
– Malheureux ! s’écria Gérard de Nerval, comment ! c’est toi qui as inventé l’alouette de Rossberg et l’orgue enchanté ? Mais j’ai écouté ton histoire d’un bout à l’autre. J’ai été ému et j’ai donné deux florins ! J’espère bien que tu vas me les rendre… »
Roqueplan se tordait de rire.
« Et ma chouette ? s’écria-t-il tout à coup. Comment se porte ma chouette ?
– Quelle chouette ?
– Celle qui se tient perchée là-haut sur un tuyau de l’orgue.
– Parfaitement, je m’en souviens ; mais comment peux-tu savoir ?…
– Parbleu ! c’est moi qui l’ai clouée : elle est empaillée. »
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(Fulbert Dumonteil, in L’Écho français, journal non politique, n° 20, Kempten : Jos. Kösel, 1870 ; article repris du Gaulois, n° 661, mercredi 27 avril 1870)
EXTASES PAR LE HASCHISCH
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Le 2 mai, je pris une portion de haschisch, à dix heures du matin, en arrivant de Paris, où je m’en étais procuré ; aussitôt je me mis au lit, et au bout d’une demi-heure je ressentis les effets d’une personne ivre. J’ai resté dans cet état pendant deux heures, étant absorbé sans pouvoir dormir, quand tout à coup je sentis un bourdonnement dans la tête, et je me trouvai en extase. La première apparition fut l’esprit Swendenborg, que je vis tel qu’il est sur le tableau du frère Cahagnet ; ensuite j’aperçus mon grand-père et ma grand-mère.
En quittant cette apparition je ressentis les effets de la mort ; je me sentais attiré, et je voulais résister, par crainte, en me disant : « Suis-je en état de paraître devant Dieu ? » et j’ai vu qu’en changeant de vie je pourrais l’être ; beaucoup de personnes éprouvent la même crainte. Aussitôt, une lumière m’apparut ; cette lumière était si belle que je quittai sans crainte cette vie pour m’attacher à elle, et cette lumière était de Dieu !… que je cherchais à voir et que je ne pus voir.
Je ressentis les effets de la mort d’un suicidé qui est toute différente d’une mort naturelle ; car, autant l’un respire un air doux et pur, l’autre, au contraire, s’y trouve dans la gêne, au point de ne pouvoir respirer ; il est dans les ténèbres ; plus il cherche à découvrir la lumière, plus il fait noir.
Je me trouvai transporté au ciel avec les anges que je contemplai ; je reconnus qu’ils avaient tout ce qu’ils désiraient ; je vis des tableaux, des fruits, des maisons. Toutes ces choses ne sont pas matérielles ; elles existent pour qui les désire.
HACQUIN, cultivateur, à Sannois.
OCTOBRE 1851.
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Voilà une extase racontée dans toute la simplicité de narration et d’étude d’un homme plus habitué aux travaux des champs qu’aux voyages spirituels de nos extatiques ; aussi l’avons-nous conservée dans toute sa naïveté afin que nos lecteurs l’apprécient à sa juste valeur. Hacquin n’avait entendu parler qu’une fois du haschisch ; il demanda à celui qui lui en contait les effets l’adresse du marchand, et, sans plus de cérémonie, il en fut acheter une dose, et se l’administra un dimanche à l’insu de sa femme, qui le crut, ainsi que ses voisins, ivre ou fou. Depuis ce jour, Hacquin a acheté notre Sanctuaire, et assure que s’il avait eu la moindre notion sur ce que contient cet ouvrage, il aurait étudié bien des choses qui se présentaient à lui naturellement sans qu’il sût les apprécier.
Nous pensons appuyer les études que nous avons faites en ce genre, et proposées dans l’ouvrage précité, de l’article suivant, que nous extrayons d’un feuilleton publié par L’Estafette du 30 mai 1851. L’auteur, qui est M. Ponson du Terrail, sait au moins présenter sa vision dans toute la splendeur du style qui convient à ce genre, mais, pour nous qui observons plus le fond que la chose, nous y avons trouvé trop d’analogie avec nos études pour ne pas nous en saisir. Nous allons faire suivre ces extases d’observations du docteur Velpeau, faites au moyen de l’éthérisation, observations que nous empruntons au Constitutionnel du 5 mai 1850. Le tout, joint ensemble, prouvera à nos lecteurs que l’âme humaine, sujet de tant de doutes aujourd’hui, ne manque cependant pas de moyens de se produire en tous lieux et en toutes circonstances ; elle s’offre continuellement à nos études entourée de son existence mystérieuse et sublime, produisant chez tous les observateurs autant de preuves de son moi, que d’étonnement de ne pouvoir le mieux définir. Si cela est ainsi, c’est qu’on ne veut pas l’admettre ou qu’on ne l’étudie pas ; chacun ne doit s’en prendre qu’à lui de son ignorance à cet égard, la lumière divine ne lui fait pas défaut. Que le penseur studieux sache apprécier que ces trois extases sont écrites par trois hommes dont l’instruction et les études sont bien différentes : le premier est un simple cultivateur, moins connaisseur en psychologie qu’à faucher ses foins ; le deuxième est un romancier qui traite frivolement cette grave question, et le troisième un célèbre docteur qui conte froidement ce qu’il a observé sans y attacher d’autre importance que celle de dire : l’éther est utile dans les opérations chirurgicales. Mais le vrai psychologue en déduira que, dans ces trois faits, la connaissance de deux individualités dans un seul être est prouvée, à n’en pouvoir douter, et il s’écriera : « Celui-ci est mon âme, et cet autre est mon corps ; l’un est spirituel et l’autre matériel, à ne pouvoir le nier. Mais pour connaître les lois qui les régissent, il faut les étudier. »
Alp. CAHAGNET.
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LES BAINS TURCS. – PARGA.
Le hatchis et les confitures d’Orient, mélange noirâtre de cédrats, de miel et de plantes aromatiques, vous occasionnent un besoin de sommeil qui tient le milieu entre la fatigue et la volupté.
La première fois que l’on se trouve sous le poids de cette influence narcotique, on est fort tenté de croire à quelque mystérieux empoisonnement commençant par un engourdissement successif et devant finir par une interruption générale du mouvement des nerfs et de la circulation du sang ; – mais il n’en est rien.
Cet engourdissement est plus voluptueux que pénible, et l’on sent peu à peu une sorte de transformation complète de son être. Le corps est anéanti, mais les facultés, vivaces au travers de ce sommeil, ne cessent pas d’être en activité.
L’esprit se sent entraîné vers le monde des visions, et ce phénomène, pur résultat des vapeurs de l’opium, nous explique les muettes extases, les contemplations et les réserves sérieuses où se plongent les Orientaux, une partie de leur vie.
Le paradis du prophète, les jouissances inconnues qu’ils prétendent y goûter, ne sont autre chose que les rêves produits par le hatchis.
Mais ces rêves diffèrent du rêve ordinaire d’une façon toute particulière.
Le rêve ordinaire nous transporte dans un monde quelconque et nous y fait vivre pour ainsi dire. Nous croyons fermement à telle ou telle chose, être dans tel ou tel lieu, sans avoir nullement la conscience de l’état de sommeil où nous nous trouvons.
L’autre, au contraire, laisse à la pensée l’idée juste et précise de la situation actuelle du corps.
L’Oriental sait que son corps est au bain, mais il suit son âme à travers les espaces et la sent participer à toutes ces jouissances charnelles et mystiques auxquelles elle est réservée plus tard.
Pour mon compte, voisi quelle fut l’impression que, pendant dix minutes, me produisit le hatchis.
Je savais que j’étais à Janina, dans une salle de bain de la rue Calo-Pacha, en compagnie de Fernand.
Mais en même temps, et à mesure que le hatchis opérait, je voyais, avec les yeux de mon corps, sortir du bain un corps pareil au mien, mais diaphane et léger : c’était mon âme.
Alors, ma pensée quittant le cerveau de mon corps avait envahi le crâne transparent de mon fantôme, et, avec les yeux de celui-ci, j’avais vu fermer les yeux de mon corps.
Je me souviens même que la nappe de lin qui me recouvrait s’étant dérangée, mon fantôme l’avait pieusement ramenée sur la baignoire, semblant dire au corps :
« Dors en paix jusqu’à mon retour. »
Et comme ma pensée suivait mon âme, nous étions sortis tous deux silencieux et invisibles, passant à travers les murs, effleurant à peine la terre, puis nous nous étions élevés à la hauteur des nuages, et un vent inconnu, un vent dont le souffle était muet, nous avait entraînés rapidement, mais non point assez cependant pour que les yeux de mon âme ne pussent compter les villes et les pays qui fuyaient au-devant de nous.
Argyro-Castron,Tébélen, Ipsicut, Scutari, les cimes du Monte Negro, puis la mer,Venise, Gênes, Marseille, Lyon, passèrent à reculons avec une effrayante vitesse. Nous laissions les vents et les calomnies en route, quoique ces deux choses aillent un train d’enfer.
Puis enfin Paris apparut ; nous effleurâmes les tours de Notre-Dame, et nous allâmes nous abattre sur le pavé de la place de la Bourse. L’horloge marquait quatre heures et demie, et mon corps était entré au bain à quatre un quart. Il s’était écoulé dix minutes avant qu’il s’endormît, – cinq avaient donc suffi à mon âme pour faire cinq cents lieues. – Cent lieues par minute !
Mon âme suivit la rue Vivienne, traversa le boulevard, prit les passages et grimpa rue des Martyrs, au cinquième étage, qu’occupait mon corps avant son départ pour la Grèce. Elle entra par le trou de la serrure, et voici ce qu’elle vit :
Dans notre chambre à coucher, il y avait une jeune femme assise sur un divan. Cette femme était transparente comme du verre, et, à travers son corps, on voyait poudroyer les atomes échelonnés et tourbillonnant autour d’un rayon de soleil qui dorait la chambre et tombait sur le parquet. Mon âme salua profondément cette femme que je ne connaissais pas, et qui nous avait succédé comme locataire après notre départ.
La femme transparente rendit le salut à mort âme et lui tendit la main. Mais la main de mon fantôme et celle de cette femme ne purent se toucher, par la raison toute simple que cette femme n’était que l’ombre d’elle-même, comme mon âme était l’ombre de mon corps.
L’ombre de la femme sourit, et dit à mon âme :
« Vous avez donc pris du hatchis ?
– Oui, répondit mon âme ; j’ai laissé mon corps à Janina.
– Et le mien au Caire, répondit-elle. J’étais actrice aux Variétés ; j’ai emménagé ici le jour de votre départ ; mais, huit jours après, j’ai signé un engagement pour le théâtre français égyptien, et je suis partie. Ce matin, je sais allé au bain, j’ai pris du hatchis et j’ai laissé mon corps dix minutes pour venir à Paris. Maintenant, si vous voulez, nous retournerons en Orient. »
Nos deux âmes s’échappèrent par la croisée, firent foule commune jusqu’au ciel de Monte Negro et se séparèrent. Celle de l’actrice traversa l’Égypte ; la mienne retourna à Janina et rentra dans mon corps au moment où celui-ci était aux mains de deux esclaves qui venaient de le placer sur un lit de repos pour le masser.
Il était cinq heures moins vingt quand mon corps s’éveilla. Mon âme avait fait mille lieues en un quart d’heure.
PONSON DU TERRAIL.
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(in Le Magnétiseur spititualiste, journal rédigé par les membres de la Société des Magnétiseurs spiritualistes de Paris, première année, Paris : Alphonse Cahagnet/Germer-Baillière Libraire, 1849)
Pour certains, l’aventure est si pleine d’imprévu, de visions, d’états de conscience qui ont leur charme plus ou moins violent qu’ils ne savent vraiment plus distinguer en eux de ce qui appartient au rêve ou à la vie.
Le doux Gérard Labrunie, dit de Nerval, fut un touchant, un saisissant exemple du genre.
Celui-ci passa, chevalier du Songe, chevalier errant, ailé, peuplé de clarté, cœur de cristal et cerveau qu’une araignée d’or hantait. Sa vie fut pleine de rêve et de rêve sincère, sans toute la truculence empanachée des cénacles romantiques.
Il fut le bohème magnifique semant en magicien les roses de son âme, vivant de rien ou de tout, humant à pleins poumons la beauté éparse de l’Univers, rêvant à sa vie toutes les délices de son idéal, amant dantesque aussi et surtout : sa Béatrix fut cette Adrienne, petite fille qu’enfant, dans un jeu, il couronne de fleurs et qui, peu à peu, au cours pacifique ou agité de ses jours, devient l’astre étincelant de son ciel moral, l’étoile vers qui il marche en mage troublé, trop enivré parfois. Il fut, à sa poursuite, le poète désorbité, un déséquilibré adorable du divin.
Or, tant que son mélodieux délire ne s’exerça qu’à fixer ses fantaisies en phrases sonores ou limpides, les hommes eurent un sourire charmé et le laissèrent libre. Mais, le jour où sa Muse s’avisa de lui faire promener un homard en laisse dans les jardins du Palais-Royal, les hommes se regardèrent avec des mines d’ahurissement et on l’enferma : Gérard, malgré qu’il en eût l’air, ne voulut jamais comprendre pourquoi.
Ces crises se renouvelèrent et, dit Mme Arvède Barine (1), dans cet état, « il ne lui était plus possible d’empêcher le frère mystique de faire des siennes, il n’en était plus maître. Mais le moi normal était aux aguets pour expliquer les extravagances du moi malade par toutes sortes de raisons ingénieuses. »
Le plus souvent, cependant, ces crises étaient plus esthétiques et Gérard nous en explique certaines avec une fraîcheur d’impression, de sensibilité, un art infinis. C’est du reste, dans l’intervalle de ses crises qu’il produit ses meilleures œuvres : son frère mystique n’est pas toujours mystificateur. Et ne seraient-elles, ces crises, que des étapes violentes d’évolution, des échelons de l’échelle mystique conduisant l’homme de la bête vers l’ange, vers l’artiste ?
L’autre « moi » serait, dans ce cas, l’intercesseur psychique, l’être moral qu’une éducation réfléchie devrait s’aviser de rendre propice : Muse, génie ou démon familiers, etc., personnifications naïves d’une même force qui, selon les individus, fait les poètes, les philosophes ou les fous !
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(1) Névrosés.
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(Joseph Casanova, Les deux « Moi », à propos du roman Force ennemie de J.-A. Nau, in La Chronique des Livres, 25 janvier 1904)
Montmartre, l’antique et vieux Montmartre, entendons-nous, disparaît chaque jour de plus en plus ; tantôt, par accident, en emportant dans ses dessous, comme sur le plateau d’un théâtre merveilleusement truqué, la chaussée de la rue Tourlaque ou sa première mairie de la Place du Tertre : tantôt, de vieillesse, écrasé sous le poids des années comme la branlante maison de Henri IV, mais le plus souvent sous le pic des démolisseurs, d’une dextérité sans pareille pour faire terrain ras des antiques demeures ou du tohu-bohu des maquis. Plus que les lamentations du prophète sur les ruines de la cité de Dieu, nos larmes sont fertilisantes ; avec la rapidité des générations spontanées, s’ouvrent de larges voies nouvelles et surgissent de banales constructions à sept étages, avec tout le confort moderne. Mais c’est toujours Montmartre, dira-t-on ? De nom, sans doute. Mais ce n’est plus notre antique et vieux Montmartre ! Enfin…
Un coin, le dernier, a cependant conservé tout son caractère, tout son intérêt, pour combien de temps encore ! C’est l’étroit quadrilatère situé au sommet de la Butte, compris entre la rue Caulaincourt et la rue Ravignan, le Moulin de la Galette et le Sacré-Cœur. Les rues y sont pittoresques et accidentées, les maisons, avec leurs figures ridées et couperosées par l’âge, amusantes d’aspect et curieuses par leurs souvenirs. L’une d’elles, à l’aspect quelconque, dont la façade équarrie, nivelée et recrépie se cache modestement derrière une grille garnie de volets, à l’ombre de l’ancien Réservoir de la rue Lepic, est certainement parmi les plus intéressantes, tant par son ancienneté que par le souvenir de ceux qui l’ont successivement occupée. Elle porte le n° 22 de la rue de Norvins. Tous les habitants du quartier la connaissent par son nom ; les cartes postales l’ont maintes fois reproduite : c’est la maison du Docteur Blanche.
Le Docteur Blanche ! Il y a beau temps qu’il a quitté Montmartre, transportant à Passy, « pour cause d’agrandissement, » comme on dit communément, la maison de santé que son expérience et sa sollicitude pour ses malades avaient rendue si florissante. Il est mort depuis plus d’un demi-siècle. Peu importe ! Sa bonté, sa générosité, son désintéressement sont devenus proverbiaux : la tradition s’en est transmise dans les familles, et tant que l’immeuble demeurera debout, le 22 de la rue de Norvins sera la Maison du Docteur Blanche.
Il le fut effectivement pendant vingt-cinq ans, de 1821 à 1846. On admet généralement que le Dr Esprit Blanche en fut le fondateur, et que, fervent adepte des principes de Pinel et d’Esquirol, il appliqua heureusement, l’un des premiers, leur méthode au traitement des maladies mentales. C’est là une erreur que les biographies et les dictionnaires de médecine, n’ont pas peu contribué à entretenir. Lorsque le Dr Esprit Blanche, tout jeune médecin, arriva de Rouen, pour s’installer à Montmartre, dans l’immeuble dont nous nous occupons et qui portait alors le n° 4 de la rue Traînée, un médecin déjà renommé, le Dr Prost, y avait organisé depuis tantôt une vingtaine d’années une maison de santé, spécialement consacrée aux aliénés auxquels il appliquait, suivant les mêmes principes, les mêmes modes de traitement. Les recherches sur les origines de propriété antérieure de la maison de la rue de Norvins, que nous allons reprendre en détails, entraînent fatalement à la constatation de ce fait. Le Dr Blanche ne fut ni créateur ni fondateur. Il n’en fut pas moins grand médecin et remarquable spécialiste. Cela ne diminue en rien les mérites du savant et n’amoindrit en aucune façon la personnalité de cet homme de bien devant lequel il ne faut s’incliner qu’avec respect.
Le 4 de la rue Traînée, jusqu’à l’arrivée du Dr Esprit Blanche, même pendant l’occupation du Dr Prost, conserva, durant un demi-siècle, le nom d’un de ses anciens propriétaires. On l’appelait la Folie Cendrin ou Sandrin, ou maison des Rochers.
Folie !… Peut-être était-ce une de ces petites maisons discrètes, fort à la mode au XVIIIe siècle et que M. Capon a si heureusement fait revivre, dans lesquelles les grands seigneurs de l’époque, avec une incomparable élégance et un luxe échevelé, avaient habilement su combiner bons soupers, bon gîte et le reste. Toutefois, ce qui se pratiquait aisément aux Porcherons, à Chaillot ou à Popincourt était d’une réalisation bien difficile dans un quartier aussi perdu et d’un accès si difficile. Peut-être aussi était-ce – sub foliis – un de ces paradoux délicieux, sous les épaisses frondaisons duquel il était loisible, dans la solitude et le recueillement, de rester en extase devant les beautés de la nature, de fixer l’incomparable féerie des ciels fugitifs, de lancer des ballades à la lune ou de rimer aux étoiles ? C’est peu probable, car rien ne permet de découvrir dans le sieur Cendrin ou Sandrin – ce ne sont que des conjectures, puisque nous ignorons à peu près tout de lui – l’étoffe d’un grand seigneur, le tempérament d’un artiste ou l’âme d’un poète. Sa seule noblesse était d’être quelque peu marquis de Carabas de l’endroit ; nous retrouvons, en effet, son nom fréquemment répété comme important propriétaire et possesseur de nombreux lopins de terre.
Folie !… C’en était une sans doute, de s’être rendu acquéreur en l’audience du 12 mars 1774, de cette propriété, d’une contenance d’un arpent et demi environ, comprenant maison, remise, jardins et bosquets, limitée à droite et par derrière sur le chemin qui conduit de Montmartre à Saint-Denis, à gauche sur une petite voye conduisant au même lieu et par devant sur la rue de Paris, de l’avoir enclose de murs solides et environnée de tous côtés de forts éperons, et surtout d’avoir dépensé sans compter pour aménager d’une façon confortable et même somptueuse le corps de logis principal servant d’habitation. Il suffit d’examiner les plans, peintures ou dessins qui nous en restent, pour se rendre compte de l’importance inusitée de cette propriété perdue dans ce coin agreste et champêtre, détonant par son apparence riche et cossue avec la simplicité modeste des demeures environnantes.
On peut se faire une idée de ce qu’avait pu devenir cette demeure pendant les vingt années que le sieur Cendrin y mena une existence paisible ou dévergondée – la chronique est muette à cet égard – par la description qui en fut faite, lorsque vers 1795, le sieur Pruneau, marchand de vins, demeurant à Paris, rue d’Orléans Honoré, en devint propriétaire.
Elle consistait en un grand corps de logis, élevé sur caves, d’environ vingt-cinq mètres, trois portes d’entrée dont deux petites et une grande porte-cochère, une grande cour devant ladite maison, fermée par une grande grille de fer ; ladite maison était éclairée au midi par vingt-sept croisées de face et par le même nombre au nord et par quatre au couchant : toutes les croisées étaient garnies de persiennes en bois de chêne. Le rez-de-chaussée comprenait un grand salon de compagnie, boudoir, salle de billard, salle à manger, grande cuisine et office. Le premier étage était composé de neuf pièces de plain pied, et d’une grande cuisine : huit glaces ornaient les cheminées desdites pièces ; deux beaux escaliers dans chaque bout faisaient communiquer le rez-de-chaussée et le premier étage. Neuf pièces de plain pied constituaient le second étage. De grands greniers régnaient au-dessus des appartements ; au-dessus de l’entablement existait un filet de balustre crolière (?) en pierre de St-Leu ; une gouttière en plomb conduisait les eaux dans un réservoir aussi en plomb : la totalité de la maison était couverte en tuiles. Le jardin, de la contenance d’un hectare environ, clos de murs, était planté d’arbres fruitiers, d’arbustes et garni d’espaliers.
Telle était la propriété, lorsque, dix ans plus tard – le siècle, le dix-neuvième, avait environ cinq ans, – le Docteur Prost s’en rendit acquéreur pour y installer une maison de santé.
Le Dr Pierre-Antoine Prost n’était pas le premier venu. Originaire du département du Rhône, après de solides études docteur en médecine, attaché à l’Hôtel-Dieu de Lyon, membre de la Société de médecine de Paris, de celles de médecine et d’agriculture de Lyon…. il s’était spécialement consacré à l’étude des maladies mentales. L’agencement intérieur de l’immeuble et sa situation merveilleuse lui convenaient en tous points pour y recevoir des pensionnaires.
« Cette maison, disait-il, très spacieuse est peu éloignée de la barrière de Paris. Un jardin fort étendu et des plus agréables, une distribution intérieure des plus convenables, un aspect qui présente les scènes douces et variées de la nature, tout m’a paru se réunir pour le but que je me propose et auquel l’expérience m’a prouvé qu’on n’arrive point si l’on néglige de s’entourer d’un appareil de choses disposées avec intelligence et préparées pour l’usage que les divers états de la maladie prescrivent. »
« Prost, Docteur en médecine, insensés en traitement et autres maladies, à Montmartre, » pouvait-on lire dans l’almanach du Commerce de l’époque. La maison, de fait, était fort et très honorablement connue, sans crainte de la concurrence qui pouvait naître d’un autre établissement sis Place des Abbesses, « Le Petit Bicêtre. » Bâti sur d’anciennes excavations de l’abbaye, il occupait l’emplacement du 7 actuel de la rue de la Vieuville, à côté de l’école de garçons que des craintes d’éboulement fit récemment évacuer. Contrairement à ce que son nom pouvait faire supposer, on y soignait toutes les maladies. Sa notoriété était peu grande, sa clientèle plutôt rare ; son existence fut éphémère.
Le Dr Prost se recommandait, non seulement par la bonne tenue de sa maison et la méthode nouvelle appliquée au traitement des malades, mais encore par une série d’ouvrages fort appréciés basés sur de sérieuses études et fruits de nombreuses observations. Il précéda Broussais dans ses travaux, préparant ainsi le triomphe de la médecine physiologique, sans que jamais toute la justice à laquelle il avait droit lui ait été rendue.
On peut citer de lui :
– La médecine éclairée par l’observation et l’ouverture des corps, 1804, 2 gros vol., in-8°.
– Essai Physiologique sur la sensibilité, un vol. in-8°.
Et surtout :
– Deux coups d’œil physiologiques sur la folie ou Exposé des Causes essentielles de cette maladie, suivi de l’indication des divers procédés de guérison – deux brochures in-8°, parues en 1806 et 1807.
Dans ce dernier travail, le Dr Prost analyse les circonstances qui prédisposent à l’aliénation et celles qui la déterminent et l’entretiennent ; il traite cette maladie sous un point de vue absolument nouveau et fait l’exposition succincte de la méthode qu’il emploie.
À la suite d’études prolongées et de l’exercice d’une pratique constante, il s’est livré à un examen approfondi des lois et des influences des corps : il a puisé les principes de relations secrètes des organes dans l’étude des phénomènes que présente l’ouverture des cadavres. Au lieu de rechercher uniquement les causes organiques de la folie dans le désordre cérébral, il a étudié l’économie animale et remarqué les sympathies réciproques des organes, spécialement entre le cerveau et les organes glanduleux, et il en est arrivé à conclure que les organes du ventre jouent un rôle principal sur les facultés de l’entendement, de la volonté, et sur les passions. C’est ainsi qu’il a été conduit à s’occuper plus particulièrement des aliénés.
« Dans le grand nombre des maisons destinées à recevoir les aliénés, dit-il, il en est quelques-unes où les malades sont traités ; dans beaucoup d’autres, ils n’y sont qu’éloignés de la société, ils n’y reçoivent aucun secours, aucun traitement propre à les arracher à leur triste état. Nous avons vu naguère les malheureuses victimes de la maladie qui occasionne l’aliénation mentale, repoussées par les plus absurdes préjugés et traitées avec l’insouciance et l’impéritie les plus révoltantes.
Grâces en soient rendues à quelques sages amis de l’humanité, le sort de ces malades est changé en beaucoup d’endroits. De nos jours, une doctrine s’est établie, des méthodes ont été suivies : la science en a cherché les règles et une philanthropie éclairée en a dirigé l’application. C’est à MM. Pinel et de Coulmiers, que la reconnaissance publique doit des hommages pour ce bienfait…
Tant de causes morales jettent dans cette déplorable situation ! Tous les extrêmes se réunissent pour donner lieu à la folie, et la folie précipite à son tour sa victime dans tous les extrêmes. L’investigation de ces causes doit souvent être dérobée au malade ; la connaissance qu’il en aurait pourrait en accroître les effets.
Cette maladie présente des phénomènes dont les causes cachées ne se développent qu’à celui qui les recherche avec le calme d’un esprit observateur, dégagé de tout système ; mais ces causes, il n’appartient pas à la médecine seule de les combattre : le traitement moral est quelquefois plus efficace que les secours de l’art. Alors que les documents et les prescriptions de la science n’ont point d’application, la morale et la philanthropie offrent au médecin des moyens dont son cœur peut seul diriger l’emploi. Être médecin n’est donc point assez auprès d’un fou ; il faut être par caractère disposé à cette douce bienveillance qui, ne se démentant jamais, inspire et fixe la confiance du malade et l’amène à faire sans effort ce qui convient à son état.
Je connais donc toutes les difficultés de la tâche que je m’impose, ajoute-t-il, et je l’entreprends avec la confiance que rien de ce qui pourra m’aider à la remplir ne sera négligé par moi. Celui qui se consacre à la direction d’un pareil établissement doit être à la fois le médecin, l’infirmier, l’ami, le consolateur, le confident de ses malades. Toujours au milieu d’eux, les observant, les dirigeant, épiant leurs dispositions secrètes, il doit mettre à profit toutes les circonstances, toutes les actions, tous les mouvements qui, quoiqu’en apparence indifférents, décèlent aux yeux de l’observateur éclairé des causes profondément cachées. »
Ne voilà-t-il pas en quelques lignes la théorie du système de traitement dont le Dr Esprit Blanche ne fit que continuer heureusement l’application ?
Les résultats obtenus, des plus satisfaisants, ne contribuèrent pas peu à établir la juste réputation de la maison du Dr Prost. Parmi les nombreux malades qui y furent traités, il convient de citer notamment Gabriel-Marie-Jean-Baptiste Legouvé. L’auteur du Mérite des femmes y fut conduit à la suite d’une chute dans un saut de loup faite alors qu’il se trouvait dans le parc du château d’Ivry, chez Mme Parny, autrefois Mlle Contat, l’actrice du Théâtre Français ; cet accident avait occasionné une rupture de la clavicule, suivie d’un ébranlement cérébral jugé d’abord sans gravité. La clavicule guérit, mais la tête resta malade. À l’état d’inquiétude et de mélancolie qui l’affligeait vint encore s’ajouter la douleur causée par la mort de sa femme Elisabeth-Adélaïde Sauvan, décédée le 7 septembre 1809, à l’âge de 33 ans.
Ce monde n’était pas digne
de la posséder ;
Elle en est sortie pour en chercher
un meilleur,
fit inscrire Legouvé sur le monument qu’il éleva à la mémoire de sa femme, dans le cimetière du Nord ; ce monument de forme carrée se dressait au milieu d’un petit jardin planté d’arbres et entouré d’une grille en fer ; sur le côté était un banc de pierre. La tête chavirée et le cœur brisé, Legouvé, de la rue Traînée descendant mélancoliquement par le Vieux chemin, venait quotidiennement s’y asseoir. Quelques jours après qu’il eut manqué, pour la première fois, à son pieux pèlerinage, on pouvait lire sur le monument cette inscription fraîchement gravée :
Dans cette même tombe
près d’une épouse chérie
repose
Gabriel-Marie-Jean-Baptiste Legouvé,
Membre de l’Institut National
et de la Légion d’honneur,
décédé le 30 août 1812
Deux ans plus tard, les alliés venaient camper dans la plaine Saint-Denis, le 30 mars 1814. Le général russe comte de Laugeron, à la tête d’un corps d’armée, après s’être emparé d’Aubervilliers, par la route de Saint-Ouen, marchait sur Montmartre, défendu seulement par quelques pièces de canon et quatre cents dragons commandés par un colonel. Le feu de l’ennemi était très meurtrier ; les habitants, pour se soustraire à la pluie d’obus qui les menaçait, s’étaient cachés dans leurs caves. Ce ne fut qu’après plusieurs assauts héroïquement repoussés, que les 8e et 10e corps de l’armée russe occupèrent la Butte. Les pièces d’artillerie tombées au pouvoir de l’ennemi, alors retournées sur Paris, allaient bombarder la capitale, lorsque l’annonce de la capitulation qui venait d’être signée à Belleville, fit cesser les hostilités.
L’armée de Silésie coucha sur ses positions et repartit le lendemain ; l’armée russe, elle, était campée au milieu de la plaine Saint-Denis ; le général de Langeron occupa Montmartre pendant quelques jours avec son état-major ; ses adjudants lui choisirent, comme quartier, la maison la plus élevée et la plus convenable, la maison de santé du Dr Prost, qui leur parut inhabitée. Mais à peine y était-il entré, que le général était entouré par tous les fous de l’établissement ; ceux-ci, dans les accoutrements les plus étranges, lui firent un accueil auquel il était loin de s’attendre ; et ce ne fut pas trop des efforts réunis du général et de la directrice pour faire rentrer les malades dans leurs chambres et ramener l’ordre dans la maison (1).
Si le Dr Prost se montrait plein de mansuétude, de douceur et de bonté avec ses malades et pensionnaires, il n’en était guère de même lorsqu’il s’agissait de ses voisins et de la municipalité de Montmartre. Il lui advint d’avoir, en maintes circonstances, mailles à partir avec ces derniers ; les réclamations s’émoussaient dès qu’elles l’avaient touché ; sa mauvaise volonté et sa force d’inertie résistaient à toutes les enquêtes et à toutes les procédures : comme Fabius, Prost cunctator décourageait les énergies les plus acharnées.
En 1818, le Dr Prost ajoute un corps de logis au bâtiment principal de sa maison ; il paraît qu’aux 2e et 3e étages deux corps de cheminée reposaient sur des poutres de bois et en traversaient même quelques-unes. C’était non seulement contraire aux règlements, mais encore dangereux pour le propriétaire de l’immeuble et ses voisins. Ceux-ci réclament ; le Dr Prost fait la sourde oreille. Ils s’adressent alors au maire, M. Faveret, qui sollicite du préfet du département de la Seine, l’autorisation de se rendre sur place pour constater le fait, d’autant plus grave, dit-il, que « tout incendie est à craindre dans une commune ou l’eau est rare et très éloignée des habitations. » « Ces corps de cheminée sont isolés, riposte le Dr ; je ne m’en servirai qu’en faisant placer des desarneaux avec un tuyau isolé, ce qui garantira de tout danger… cela suffit. Je m’oppose à toute enquête et à toute constatation ; qu’on me laisse en paix… » M. Faveret avise de ce refus le sous-préfet de l’arrondissement de Saint-Denis par lettre du 17 juillet 1818… Et puis, c’est tout. On attendit, sans doute, pour poursuivre que l’accident se produisit : il n’eut pas lieu et rien ne vint rallumer cette affaire.
À la fin de la même année, autres difficultés. Le Dr Prost s’était rendu acquéreur par acte passé devant Me Fournier, notaire à Paris, le 2 mai 1810, d’un terrain voisin de sa propriété, appartenant originairement aux religieuses de Montmartre, au lieu dit le Champ du Palais, en bordure sur le chemin des Moulins. Le tracé de la nouvelle route de Paris par la Barrière Blanche en 1811 et 1812, modifiant le bornage de cet achat, avait englobé une parcelle de terre trop petite pour pouvoir jamais être utilisée, non comprise dans le contrat d’acquisition. La fabrique de Saint-Pierre la revendique. Le Dr Prost refuse, et profite de la circonstance pour solliciter en outre de l’administration le droit de conserver comme clôture et limite de sa propriété le mur que le génie militaire avait fait construire en 1815 pour la défense de Paris, en avant de ce terrain, sur le bord de la nouvelle route.
Cette demande avait été favorablement accueillie. Un arrêté de la préfecture du 30 décembre 1819 autorisa le sieur Prost à laisser subsister ce mur jusqu’à ce qu’il y ait lieu de le faire démolir pour cause de vétusté ou de demande d’alignement.
La fabrique, n’entendant pas de cette oreille, réclama à nouveau. Un arrêté du 1er octobre 1821 la déboutait de sa demande et l’envoyait se pourvoir devant les tribunaux. En 1824, on en était encore aux enquêtes, procès-verbaux et citations… Mais le Docteur Prost n’était plus là : il avait en 1820 quitté Montmartre et cédé sa maison de santé au Docteur Esprit-Sylvestre Blanche.
Celui-ci, originaire de Normandie (2) appartenait à une brillante famille de médecins.
Son père, le Dr Antoine-Louis Blanche-Duparc (3), avait été médecin de la maison des aliénés du département de la Seine-Inférieure, membre et prévôt du collège de Rouen : il fut un ardent propagateur de la vaccine et par de remarquables travaux (4), eut le grand mérite de coopérer à l’expansion de la méthode de Jenner, qui, malgré de décisives expériences faites en 1796, n’avait pénétré en France qu’en 1800.
Le Docteur Antoine-Emmanuel-Pascal Blanche, son frère (5), fut l’un des praticiens les plus distingués et membre de l’académie de Rouen.
Comment vivre dans une telle atmosphère de famille, sans en ressentir brûlamment les effluves ! Esprit Blanche n’eut, du reste, aucune velléité de s’y soustraire. Aussitôt que ses études le lui permirent, il vint à Paris suivre les cours de la Faculté de médecine et manifesta de bonne heure, à l’exemple de son frère, un intérêt tout particulier pour l’étude des maladies mentales. À peine était-il reçu docteur qu’il prenait la direction de la maison de santé de Montmartre. Pourquoi le Dr Prost abandonnait-il l’établissement qu’il avait créé ? Sa situation était-elle si peu prospère que son neveu reçu docteur en 1819, la même année que le Dr Blanche, au lieu de s’en rendre acquéreur, avait préféré s’installer au 22 de la rue St-Lazare ? Les recherches faites à ce sujet sont restées sans résultat. Il n’a pas été non plus possible de savoir ce que le Dr Prost était lui-même devenu jusqu’à sa mort survenue à Paris, le 23 avril 1832.
Les malades en traitement ne s’aperçurent pas du changement de direction : l’intimité de la vie de famille, plus grande encore que par le passé, devint plus étroite. Le Dr Blanche, net et brusque en apparence et au fond d’une patience inlassable et d’une bonté à toutes épreuves, secondé par sa jeune femme (6), un ange de douceur et d’abnégation, aidé par les Dr Prost, Lamide et Lachaize, précieux et dévoués collaborateurs, continua à mettre en pratique les principes préconisés par son prédécesseur. Il s’inquiétait peu d’écrire, mais n’hésita pas à prendre hardiment la plume pour combattre les doctrines irrationnelles et dangereuses du Docteur Leuret.
Deux mémoires furent par lui publiés à cette occasion ; dans le premier : Du danger des rigueurs corporelles dans le traitement de la folie, daté de 1839, il discute pied à pied la théorie émise par son adversaire, lors d’une lecture faite à l’Académie en 1838 : « De deux choses l’une, dit-il, ou vous ne conseillez l’intimidation et les pénibles moyens qu’elle entraîne que comme une ressource accessoire à laquelle la nécessité force quelquefois d’avoir recours ; ou vous la proposez comme un moyen fondamental, comme base du traitement de la folie. Dans le premier cas, vous ne faites que répéter ce qu’on trouve dans tous les ouvrages écrits sur la folie ; dans le second, vous niez que le traitement de cette maladie doive avant tout être moral : vous arrachez alors un des plus beaux fleurons de la couronne scientifique de Pinel, vous avancez en un mot une opinion que repoussent la raison et l’esprit philanthropique de notre époque, et que ne sanctionne ni votre expérience, ni celle de vos confrères. » Le second : De l’État actuel du traitement de la folie en France, paru en 1840, est une réponse au livre du même Dr Leuret intitulé : Du Traitement moral de la folie. Le Dr Blanche arrive à prouver que le Dr Leuret a plutôt fait faire, à l’étude des maladies mentales, un pas en arrière qu’un progrès. Tel fut également l’avis de l’Académie Royale de Médecine qui par l’organe de deux savants, MM. Esquirol et Pariset, se prononça en faveur des vues thérapeutiques du Dr Blanche, déclarant en outre que le système d’intimidation préconisé par le Dr Leuret n’était pas une idée nouvelle, et que prendre une telle idée pour base d’une doctrine générale serait un malheur pour les médecins et les malades (7).
M. J. Mauzin (8) et M. Jacques Arago (9) ont fourni d’amples et précis renseignements sur la Maison du Dr Blanche et quelques malades qui, vers 1830, s’y trouvaient en traitement. Nul ne venait y frapper sans être sûr d’y trouver un accueil cordial et des soins dévoués. Écrivains et artistes y étaient particulièrement bien reçus et choyés, alors même que, sans être terrassés par le surmenage intellectuel ou emportés dans le tourbillon de leurs rêves, ils venaient en amis s’asseoir à la table qui leur était toujours ouverte.
Le plaisir des commensaux de passage n’était pas sans être souvent troublé par l’impression pénible éprouvée à la vue des amis en traitement ou l’appréhension qu’un jour peut-être, l’équilibre des facultés perdu pouvait les amener à leur tour à occuper une place dans cet asile.
Frédéric Soulié, déjeunant une fois chez le Docteur Blanche, lui demanda :
« Comment faites-vous, docteur, pour enfermer les fous que l’on vous désigne ?
– C’est bien simple, répondit le médecin, surtout quand je les connais. Je les rencontre comme par hasard dans la rue… »
Le romancier fronça les sourcils.
« Oui, comme vous m’avez rencontré ce matin, docteur.
– Précisément. Nous causons ; et, sans avoir l’air de rien, je les invite à déjeuner. Ils refusent d’abord. J’insiste. Et je fais si bien qu’ils finissent par accepter.
– Toujours comme moi, reprit Soulié, qui pâlissait visiblement. Et vous les attirez ainsi chez vous ?
– Oui. Et une fois qu’ils y sont, je les retiens pensionnaires… »
Soulié, pour qui la crainte de devenir fou était une hantise, n’en entendit pas davantage, sauta sur son chapeau et prit la fuite (10).
« Dans le monde des lettres et des arts, peut-on lire dans le Livre de Bord d’A. Karr, si quelqu’un devenait fou, était blessé en duel… on commençait par le porter chez Blanche, sans s’inquiéter de savoir comment serait payée la pension – les soins, nous n’en parlons pas : – quelquefois elle était payée par sa famille, quelquefois aussi par un ministère, si le malade était un illustre, quelquefois elle ne l’était pas du tout, et celui qui s’en inquiétait le moins, c’était encore Blanche. »
La réputation de la maison était telle que dans un vaudeville de Théaulon, Gabriel et F. de Courcy, Crouton, chef d’École, représenté le 12 avril 1837 au Théâtre des Variétés, c’est un employé de la maison de santé du Dr Blanche que l’on va immédiatement chercher, pour emmener un des personnages subitement devenu fou… Ce n’était pas une banale réclame, mais bien une légitime popularité.
Et les épaves de tous les mondes, brisées par les tempêtes de la vie, emportées par les remous de cette mer furieuse et implacable qu’est l’existence, venaient échouer lamentablement au seuil de cette hospitalière et bienveillante maison.
C’est madame de la Valette, qui, après un court séjour, eut le bonheur de sortir guérie. C’est le général Travot, entre les mains duquel dans le bois du château de la Chabotterie, près Clisson, tomba Charette, harassé, traqué, fourbu, épuisé par la fièvre et par la faim, perdant son sang, et ne pouvant plus fuir. M. Lenôtre dans son dernier volume de Vieilles maisons, vieux papiers, vient de nous en retracer les émouvantes péripéties. Condamné à mort au retour des Bourbons, le général Travot perdit la raison en apprenant la commutation de sa peine en vingt années de réclusion. Le 7 janvier 1836, on l’inhumait au cimetière Montmartre ; sur sa tombe a été gravée cette phrase extraite du testament de Napoléon à St-Hélène : « Je lègue aux enfants du brave et vertueux général Travot… ». Un buste en bronze rappelle ses traits. Son nom a été donné à une avenue du cimetière.
C’est Monrose, l’excellent artiste de la Comédie Française, le fin, léger, railleur et incomparable valet des répertoires de Marivaux, de Molière et de Beaumarchais : il avait fourni une brillante carrière, toute de succès, et s’était donné corps et âme à son métier qu’il adorait. Ses forces malheureusement le trahirent à la fin et sa mémoire, qu’il avait soumise à d’invraisemblables tours de force, lui fit subitement défaut. Le mal qui le minait, joint à la tristesse de ne pouvoir faire entrer aucun de ses enfants à la Comédie Française dont il était devenu le doyen, compliqué en outre de fièvre et d’insomnie à la suite du chagrin que lui causa la mort de sa femme, le jeta dans une mélancolie abominable. Quelques mois de traitement eurent raison de cette première crise.
Mais un soir qu’à Rouen, il jouait avec Mlle Verneuil, sa camarade du Français, un de ses rôles préférés, sa pauvre cervelle se brouilla tout à coup : prose et vers enchevêtrés, débités sans suite au grand étonnement du parterre, firent croire à ce dernier que l’artiste était en état d’ébriété ; mais lorsqu’il se rendit compte de la cause véritable de cet accident, les murmures et les sifflets avaient fait leur œuvre. Monrose fou, complètement fou, était à grand-peine reconduit à Montmartre chez le Dr Blanche.
Le 7 janvier 1843, avait lieu à la Comédie Française sa représentation de retraite ; Monrose avait tenu absolument à paraître encore une fois dans le Barbier de Séville.
« Le public veut le voir, raconte J. Janin (11) qui, présent à cette sensationnelle soirée, en a conservé le vibrant souvenir. Plus on dit : « Il est malade ! » et plus le parterre répond : « Qu’il paraisse ! » Alors, il reparaît ! à l’instant ou il reparaît, où il va venir, on tremble : le frisson se répand dans la salle. « Pauvre homme ! » dit-on à la fin. Ô miracle ! le voici ! c’est lui, c’est bien lui, c’est le Monrose d’autrefois ! Il chante, il fredonne sa petite chanson ; il compose ses petits vers ; il les écrit sur son genoux : rien ne l’étonne, ou plutôt il se revoit avec joie dans ce monde idéal qui est pour lui le véritable univers. Rien n’est changé. Voici la maison de Bartholo ; voici la jalousie fermée à clef, derrière laquelle étincelle et brille un œil noir. Voici M. le Comte Almaviva lui-même ; et Figaro de rire déjà du Comte ! – C’est bien le rire d’autrefois. Jamais l’épigramme n’a été lancée avec plus de sans-gêne et de bonne humeur. Et maintenant que Monrose s’est reconnu lui-même, laissez-le faire, il n’a plus besoin de personne. Il va donner, ô instinct ! – la vie et le mouvement à toute cette Comédie.
Chacun tremblait pour lui : c’est lui-même qui les rassure tous ; le comte Almaviva se préparait à soutenir Figaro, Figaro rit au nez du Comte. Rosine avait peur, Figaro rassure Rosine. Bartholo et lui-même, Basile, étaient émus, et ils se promettaient bien de ménager leurs brutalités habituelles ; Figaro ne leur en donne pas le temps, il les prend, il les pousse, il les obsède si fort que ceux-ci sont obligés de se défendre. C’est un sauve-qui-peut général, mais c’est l’alerte sauve-qui-peut de la grâce, de l’esprit et de la bonne humeur. Pourtant, il y a dans ce rôle de Figaro des mots qui nous faisaient frémir, ces trois, par exemple, qui terminent le troisième acte : « Il est fou ! il est fou ! il est fou ! » Et comme Monrose les a dits ! chaque fois sa voix s’élevait d’une façon lamentable. C’est le seul moment où ce malheureux artiste ait oublié son rôle de Figaro ; on eût dit, à entendre ce sanglot caché, qu’il allait enfin échapper à ce tour de force inexplicable, affreux…
Expliquez donc ce mystère ? Cet homme qui revient au monde pour trois heures. Cet esprit endormi qui se réveille pour réciter une certaine quantité de bons mots disparus de son crâne, il y a trois ans, et qui vont de nouveau disparaître et pour toujours ! Comment cela se fait-il ?… »
Quelle soirée !… Elle s’acheva pourtant sans incident tragique.
Le Dr Blanche qui veillait dans la coulisse, prêt à intervenir à la moindre défaillance, reprit possession de son malade aussitôt la dernière réplique et le ramena immédiatement à Montmartre. Le malheureux artiste n’en devait plus sortir ; ses forces allèrent s’affaiblissant : il y mourut le 20 avril 1843, à l’âge de 59 ans.
« Cette représentation suprême du Mariage de Figaro par un homme dont la raison était absente, ajoute J. Janin, devait être comptée comme le chef-d’œuvre de la volonté du docteur Blanche ; nous appelions cela son miracle, et, comme il était né à Rouen, nous lui chantions souvent cet hymne qui se chante encore à l’Église de St-Ouen :
Adsis supreme spiritus
In nocte sis lux mentium
Toi seul tu peux calmer cet esprit agité
De ce nuage épais, toi seul est la clarté.
une ode même de Santeuil, traduite en vers, par un poète de Rouen, M. Édouard Neveu, mort l’an de grâce 1852, à l’hôtel Dieu, sur le lit même de Gilbert. »
C’est aussi chez le Dr Blanche, si l’on en croit J. Janin, que mourut une des plus grandes dames de l’ancien empire français, une grande dame qui était un bel esprit et un charmant écrivain.
« Plus tard, et dans la même maison, le fils aîné, l’héritier de ce grand titre gagné sur tous les champs de bataille de l’Empereur, devait suivre sa mère infortunée ! Dans ces lieux, témoins de tant de chutes où tant de rêves ont abouti, est mort à son tour entouré des soins les plus tendres Étienne Becquet ; il avait à peine trente-six ans, il avait lui aussi gardé tout son esprit, il venait d’entrer dans la grande fortune de son père – il est mort sous ce toit bienveillant, en murmurant une ode d’Horace, en guise de prière suprême…
Le Dr Blanche a guéri une jeune femme amoureuse du soleil ! Elle s’éveillait au matin, souriant à son bien-aimé du sourire des anges ; à midi, rien ne manquait à cette fête de son cœur. Peu à peu, quand descendait le crépuscule, elle tombait dans l’anéantissement de la mort. Elle se remettait à parler et à sourire à l’heure où chantait la statue de Memnon ! Le Dr Blanche a guéri cette héliotrope et l’a mariée… »
On sait de quelle tare sont frappés dans leur personne et leur famille ceux que la folie a effleurés de son doigt : aussi le bon Dr Blanche était-il le premier à cacher les noms des malheureux qui étaient morts ou à taire les noms de ceux qui étaient sortis guéris. Quand d’aventure il rencontrait de ces derniers dans les rues, il affectait de ne les point reconnaître, afin de ne pas attirer l’attention sur eux et d’éviter les soupçons.
« Que de poètes, que d’écrivains et combien de philosophes, gémit encore J. Janin, ont invoqué sa science et sa pitié ! Combien de jeunes gens l’ont appelé dans leurs désastres, que de jeunesses perverties par la folie et le zèle du travail, en proie à l’ambition qui tue, ont dû à ce galant homme le rétablissement de leur intelligence ! Il était de sa nature un observateur attentif, prévoyant, très calme et très ferme tout ensemble. Dans cette diversité infinie d’accidents que le cerveau de l’homme… et de la femme peut contenir, il s’attachait surtout à rechercher les accidents qui frappaient les intelligences d’élite, à guérir, à rasséréner les grandes âmes, plus facilement et plus cruellement malades que toutes les autres.
Celui-là donc était le bienvenu chez le Dr Blanche, qui était la victime de l’étude ou des passions, la victime du génie ou du travail ; celui-là était le bienvenu qui succombait sous le fardeau des espérances trompées, de la gloire incomplète et de l’orgueil blessé à mort ! À ces âmes en peine, il accordait tous ses soins, se croyant trop payé et trop récompensé s’il avait retrouvé une lueur sous cette cendre éteinte, une pensée en cette âme blessée à mort, un rêve logique dans cet esprit abandonné à tout le dévergondage de la fantaisie. Hé ! qu’il en a vu mourir et s’éteindre en gémissant, de ces intelligences à part qui sont le tourment des corps qui les subissent.
Jeune encore, le Dr Blanche a vu venir à lui, à demi fous d’épouvante, les vieux poètes de l’Empire épouvantés des premiers bruits de la naissante poésie ; il a vu l’Académie inquiète du Cénacle ; il a vu plus tard le Cénacle, à son tour possédé de cette ambition perverse qui ne veut rien tolérer de tout ce qui s’élève ou se tient debout à côté d’elle ! Aussi, des deux partis des deux armées littéraires, il a recueilli les blessés ; il a ramassé les morts sur le double champ de bataille de la poésie, il a été le témoin affligé de tous les suicides, il a assisté à tous ces duels ; il a vu des hommes amoureux de leur gloire et de leur renommée à ce point qu’ils s’appelaient des dieux et qu’ils se dressaient à eux-mêmes des autels…
Il apaisait, il calmait, il consolait, il relevait, il encourageait son malade. Il le ramenait dans les sentiers connus ; il le traitait comme un père traite son enfant ; et, par tant de bons soins, par tant de bonnes paroles et tant d’exemples dont il avait le secret, il faisait que l’ordre et l’espérance rentraient à la fois dans cette âme et dans cet esprit au désespoir… »
C’est Lassailly, l’auteur des Roueries de Trialph, l’un des plus rares ouvrages de la période romantique, portant sur son titre cette curieuse épigraphe : Ah ! Eh ! Eh ! Hi ! Hi ! Hi ! Oh ! Hu ! Hu ! Hu ! Hu ! Profession de foi par l’auteur. « Lassailly, dont le nez toujours à l’affût des aventures faisait dire : Lassailly est ainsi nommé à cause de celle de son nez, » et dont la vie entière ne fut que la misère en habit à la mode, Lassailly l’éternel amoureux, passant ses matinées à l’Église et ses soirées à l’Opéra en quête d’intrigues avec les femmes du monde, les plus séduisantes et les plus brillantes. « C’était Faust et Werther, et son cœur a fleuri sans trouver de rosée au pays de Voltaire. Il vivait dans le bleu, toujours loin de la terre. » Apollon timbré, l’appelait Sainte-Beuve. « Soit, disait-il ; quiconque n’a pas traversé la folie n’arrive à aucun sommet. » Sur la recommandation de Lamartine et de A. de Vigny, il fut interné par le ministre de l’intérieur, chez le Dr Blanche. Il mourut le 18 juillet 1843 ; ses funérailles eurent lieu aux frais du département.
C’est Antoni Deschamps, moins fou que neurasthénique, comme nous dirions aujourd’hui ; une crise, résultat du surmenage intellectuel causé par sa traduction en vers de La Divine Comédie, l’avait amené à Montmartre : il y resta à demeure, suivant le docteur Blanche à Passy, lorsqu’il y transporta sa maison de santé et ne le quitta qu’en même temps que ce monde en 1869. Son inspiration mélancolique et rêveuse se plaisait dans l’élégie. Ses deux derniers livres de poésie, écrits à Montmartre : Dernières Paroles (1835) et Résignation (1839), sont l’écho de sa détresse morale et physique.
C’est enfin, et surtout, Gérard de Nerval, ce doux et charmant poète, franche et loyale physionomie reflétant à la fois la bonté, l’esprit, la finesse et la candeur, dont l’existence fut une continuelle errance et un rêve d’éternel amour. Ses crises, qui ne duraient guère plus de six mois, allèrent se rapprochant vers la fin de sa vie. Quand il retombait dans sa folie, – quoiqu’il fut plus halluciné que fou, – « il n’était pas comme un autre, raconte A. Houssaye qui fut pour Gérard un ami fidèle de la première à la dernière heure ; c’était tour à tour l’amour de l’infini, l’amour de l’amour. D’ailleurs, on n’a jamais vu passer un fou si aisément de la folie à la sagesse, de la sagesse à la folie ; en outre, dans ses heures nébuleuses, il était soudainement frappé d’une si vive lumière qu’il confondait les esprits les plus subtils.
Ce qu’il faut surtout remarquer, c’est la durée de cette intelligence, tour à tour lumineuse et nocturne ; pendant vingt ans, ce fut le même homme, toujours jeune, toujours vaillant, toujours sur la brèche, passant de la science à la poésie, tantôt philosophe, tantôt amoureux, voyageant à fond de train en Europe et en Asie, en parcourant toutes les routes plus au moins connues de l’infini. »
« J’ai laissé ma folie chez Blanche, » disait-il chaque fois qu’il quittait la maison de santé. Hélas ! le malheureux ! c’était bien sa raison qui s’en allait en lambeaux.
Sans cesse par voies et par chemins, il connaissait mieux que personne les environs de Paris dans leurs plus mystérieux recoins ; ce n’était pas seulement Ermenonville ou Chantilly, Senlis ou Dammartin, c’était Montmartre au sommet duquel il aimait à cacher ses amours de passage, dont il fréquentait les ruelles et les carrières, et qui fut l’heureux prétexte de quelques-unes des plus jolies pages de sa Bohème galante.
C’est en parlant de lui que Champfleury (12) nous donne, de ce quartier pittoresque, un tableau vivant et certainement d’une grande exactitude de détails. Gérard, dit-il, « trouvait sur le revers opposé de la butte de quoi rafraîchir son esprit plus porté vers les petits détails domestiques, la nature riante, les mœurs populaires, les bals publics, le château des Brouillards, le moulin de la Galette. Montmartre est une petite ville de province, à la porte de Paris, quelque chose comme Pontoise. Pas de voitures, pas de police, pas de monde dans les rues tranquilles, de petites habitations entourées de jardins, de petites boutiques qui sentent la province. Chacun a l’air de s’y connaître. Un observateur au regard myope y sent tout son monde sous la main ; on y parle des pompiers, des conseillers municipaux et du maire. Quel est le citoyen de Paris qui s’occupe du maire de son arrondissement ? Les enfants de Montmartre ne ressemblent pas aux enfants de Paris. Ils ont des façons de jouer entre eux qui font penser aux rondes des enfants de province. Pour toutes ces raisons et bien d’autres, Gérard se plaisait dans ce Montmartre particulier, qui n’existera plus demain, et qui avait sa physionomie franche sous Louis Philippe. Il aimait à s’y promener entre les haies en fleurs, voyant passer à côté de lui de vraies grisettes qui, le dimanche et le lundi, vont se balancer à la balançoire du moulin de la Galette. Il écoutait les propos des lessiveuses au lavoir (il y a un lavoir en plein air à Montmartre). Dans ce petit Montmartre, il ne se sentait pas si isolé qu’à Paris, au milieu de la foule fiévreuse, courant à ses plaisirs ou à ses affaires. Comme il parcourait fréquemment le terroir de la commune, il connaissait presque toutes les figures : c’était presque une famille pour le pauvre humoriste.
Il y avait surtout sur le boulevard extérieur, entre la barrière des Martyrs et la barrière Rochechouart, un singulier endroit qu’il affectionnait. C’était une petite boutique noire, dans laquelle on descendait, et qui contenait plus de tonneaux que de buveurs. Le maître de la maison joignait à son commerce de boissons, la fabrique de cannes extravagantes et l’amour de la peinture.
Celui qui est passé par là et qui n’a pas vu la boutique n’a pas d’yeux. Au-dehors sont les cannes les plus tourmentées de la création, en racines bizarres, contournées, pleines de nœuds et de bosses, dont la poignée représente des figures bizarres et fantastiques, avec des yeux d’émail enchâssés dans le bois. La nature et l’art se sont prêtés à ces déviations. Il faut avoir le cerveau bien sain pour se servir de ces cannes grimaçantes qui, dans la main d’un cerveau troublé, doivent communiquer, rien que par le contact, des pensées étranges. La ligne droite de la canne qu’un penseur agite ou promène sur le sable, contribue à activer la pensée ; mais les serpents se repliant sur eux-mêmes avec leur écorce sauvage, la langue frétillante dans la main, ne sont point des cannes d’homme raisonnable. L’étalage du marchand de cannes donnait déjà le vertige et détruisait toute espèce de notions historiques, quand un écriteau accroché au cou d’une de ces cannes monstrueuses et sauvages, annonçait qu’elle avait appartenu au Maréchal de Richelieu. Autant aurait valu affirmer que l’élégant maréchal se servait d’un tomahawk à la cour ! Mais les cannes n’étaient rien en regard des peintures placées au-dehors. Sur plusieurs cartons s’étalaient des dessins de buveurs, en habit bleu de ciel, au nez rouge, qui recevaient invariablement en pleine figure des jets de boissons singulières s’échappant d’une bouteille. D’autres tableaux représentaient d’aimables compagnons se prenant aux cheveux, se cassant des bouteilles sur la tête, le tout dessiné comme par un enfant Joway, avec des couleurs primitives et barbares.
L’intérieur du Cabaret répondait franchement à l’extérieur. Pas de carreaux, mais de la terre battue. Des tables de bois et des bancs de bois. D’un côté, pour mur, de gros tonneaux, sur les ventres desquels étaient collées les peintures naïves, sorties du même pinceau que celles de l’extérieur. Le jour y venait à peine et n’éclairait qu’à regret les boissons alcooliques qu’y prenaient des ouvriers entassés autour de ces petites tables, ne contenant guère plus de sept buveurs. Gérard aimait les endroit bizarres, et celui-là certainement était un des plus singuliers du Paris des barrières. On y débitait je ne sais quel Gin ou quel Tafia ou quel Schidam… et Gérard, un petit verre devant lui, revenait souvent au cabaret, non pour la boisson, mais entraîné fatalement par une sorte de mandragore en racine tordue, qui poussait ses idées au bizarre… Cette mandragore, issue d’une vieille racine de vigne, intéressait démesurément Gérard qui, en descendant des Buttes Montmartre, allait tous les matins lui rendre hommage comme à une idole. L’esprit préoccupé des religions comparées, la tête pleine des singulières divinités qui président à ces différents cultes, Gérard s’imaginait peut-être que cette mandragore, digne de figurer en tête des œuvres d’Hoffmann, renfermait quelque Dieu mystérieux. On était alors sous la République et, aux tiraillements qui se faisaient de part et d’autre, les gens du peuple devenaient défiants. Cet homme en habit noir et en chapeau, qui fréquentait le cabaret sans rien dire et qui avait l’air d’écouter, froissa un jour les buveurs du lieu. – C’est un mouchard, dirent-ils, et ils lui auraient fait un mauvais parti, sans un sculpteur qui, passant devant le cabaret et entendant tout ce bruit, parvint à tirer Gérard d’affaire. »
Depuis longtemps, Gérard poursuivait son idéal d’amour, Jenny Colon qui, d’un petit théâtre des boulevards, était par son talent et sa beauté devenue une des plus brillantes artistes – une grande vedette, dirions-nous aujourd’hui – de l’Opéra-Comique. Mais cette course vaine à la chimère avait exacerbé ses facultés et, le songe s’étant épanché pour lui dans la vie réelle, une cure s’ensuivit nécessitant des soins immédiats. Se trouvant un jour à Montmartre, au coucher du soleil, sur la terrasse d’une maison à l’Italienne appartenant à un de ses amis, il vit une apparition et entendit une voix qui l’appelait. Il s’élança, tomba et resta évanoui de sa chute qui aurait pu le tuer. Il va sans dire qu’on le transporta immédiatement chez le Dr Blanche. C’était le 11 mars 1841.
La saison était superbe, le printemps versait sa gaieté à flots , le poète ne pouvait qu’en ressentir de bienheureux effets : « La maison où je me trouvais, écrivait-il plus tard, située sur une hauteur, avait un vaste jardin planté d’arbres précieux. L’air pur de la colline où elle était située, les premières haleines du printemps, les douceurs d’une société toute sympathique, m’apportaient de longs jours de calme. Les premières feuilles des sycomores me ravissaient par la vivacité de leurs couleurs, semblables aux panaches des coqs de Pharaon. La vue, qui s’étendait au-dessus de la plaine, présentait du matin au soir des horizons charmants, dont les teintes graduées plaisaient à mon imagination. Je peuplais les coteaux et les nuages de figures divines dont il me semblait voir distinctement les formes. »
Il y passa huit mois, huit mois de traitement bienfaisant et de lénifiant repos, correspondant avec ses amis et recevant même leurs visites.
« J’ai appris par Théophile, lui écrivait Francisque Wey (13) que ta santé est bien meilleure et j’en suis aussi joyeux, mon bon Gérard, que j’avais été affligé de ta maladie… Puisque tu as le bonheur de jouir, pour quelques jours encore, d’un repos élyséen, je me chargerai, si tu le veux, moi qui patauge dans la boue des affaires courantes, de tes commissions dont je te rendrai compte avec exactitude. Tu n’as qu’à parler… Je désire, mon cher ami, que tu me donnes de tes nouvelles directement. Tu dois avoir du temps à perdre et des revanches de bavardages à prendre ; fais-moi le plaisir de me gribouiller un peu de papier et de me dire tout ce qui te passera par la tête. J’irai te voir quand tu voudras, car je sais que le convalescent est friand de visites. Après cela, je te plains assez peu. D’abord, tu n’as rien à faire, puis tu es chauffé, nourri et paisible comme un gentilhomme campagnard. Tu vis au milieu d’un tas d’arbres comme une fauvette. Tu dis que tu manges comme un corbeau – et voici que le printemps, survenant à point nommé, tandis que tu es dans tes terres, va t’environner de verdure et de parfums. Reste-là jusqu’aux premières fleurs : tu nous y recevras et nous irons jaser sous l’orme et dans les lilas… »
Antoni Deschamps, disait de lui :
Sage était son discours, ses actes étaient fous !
Fous, ô combien ! Une de ses plus douces et exquises occupations, était de pétrir avec de la terre, la figure de celle qu’il aimait : « Tous les matins, gémissait-il, mon travail est à refaire, car les fous, jaloux de mon bonheur, se plaisent à en détruire l’ouvrage. » Avec des débris de charbon et des morceaux de briques, il traçait sur les portes et sur les murs des dessins extravagants ; avec des sucs de fleurs, il aquarellait des feuilles de papiers : partout, c’était la reine de Saba, Aurélia, Jenny Colon, « sous ses pieds tournait une roue, et les dieux lui faisaient cortège. » Tout gravitait autour d’une femme géante, nimbée de sept étoiles, appuyant ses pieds sur le globe où rampe le dragon, et symbolisant à la fois Diane, sainte Rosalie et Jenny Colon. Élucubration d’halluciné.
Il ne sortit de chez le docteur Blanche que le 21 novembre 1841. Voici ce qu’il écrivait à madame Alexandre Dumas, dans une lettre datée du lendemain.
« Ma chère Madame, j’ai rencontré hier Dumas, qui vous écrit aujourd’hui. Il vous dira que j’ai recouvré ce que l’on est convenu d’appeler raison, mais n’en croyez rien. Je suis toujours et j’ai toujours été le même, je m’étonne seulement que l’on m’ait trouvé changé pendant quelques jours du printemps dernier.
L’illusion, le paradoxe, la présomption sont toutes choses ennemies du bons sens dont je n’ai jamais manqué ! Au fond, j’ai fait un rêve très amusant et je le regrette ; j’en suis même à me demander s’il n’était pas plus vrai que ce qui me semble seul explicable et naturel aujourd’hui, mais comme il y a ici des médecins et des commissaires qui veillent à ce qu’on n’étende pas le champ de la poésie aux dépens de la voie publique, on ne m’a laissé sortir et vaquer définitivement parmi les gens raisonnables que lorsque je suis convenu bien formellement d’avoir été malade, ce qui coûtait beaucoup à mon amour-propre, et même à ma véracité. « Avoue ! avoue ! » me criait-on, comme on faisait jadis aux sorciers et aux hérétiques, et, pour en finir, je suis convenu de me laisser classer dans une affection définie par les docteurs, et appelée indifféremment Théomanie ou Démonomanie dans le dictionnaire médical. À l’aide des définitions incluses dans ces deux articles, la science a le droit d’escamoter ou réduire au silence tous les prophètes et voyants prédits par l’apocalypse, dont je me flattais d’être l’un. Mais je me résigne à mon sort, et si je manque à ma prédestination, j’accuserai le docteur Blanche d’avoir subtilisé l’esprit divin. »
Le Dr Blanche a toujours traité Gérard chez lui pour rien, ainsi que l’a dit A. Houssaye, non pas comme un enfant de la maison, mais comme un ami de tous les instants ; par deux fois encore, avant de se lancer dans l’infini des dernières marches du fatal escalier de la rue Vieille-Lanterne, Gérard fut obligé de faire appel aux bons soins de son ami en 1853 et 1854. Mais le Docteur Blanche n’était plus à Montmartre : il occupait depuis 1846, l’ancienne propriété de Mme de Lamballe, superbe demeure entourée d’un parc magnifique en bordure sur le quai de Passy. Son fils, Émile-Antoine, tout jeune lors de l’installation à Montmartre, – puisqu’il était né le 1er octobre 1820, – avait été mis en nourrice chez une brave femme habitant place du Tertre ; dès qu’il eut fini ses études, il suivit les cours de médecine et, aussitôt qu’il fut reçu docteur, seconda son père et devint rapidement pour lui un aide et un collaborateur précieux. Aujourd’hui, père et fils, confondus sous un même nom, jouissent d’une égale et bien méritée réputation.
La bonté de l’excellent docteur Esprit Blanche était sans bornes ; dépassant les limites de sa maison, elle se répandait charitablement dans les familles de la commune : on n’y faisait jamais appel en vain, et la reconnaissance était le plus souvent le paiement des soins qu’il distribuait généreusement autour de lui.
L’Asile de la Providence, qui existe encore aujourd’hui au 77 de la rue des Martyrs, asile pour les vieillards des deux sexes, – dans lequel il y a peu de temps mourait, le 19 février 1909, l’une des plus brillantes reines des bals du Prado, connue sous le nom de Céleste Mogador, devenue Mme Lionel de Moreton, comtesse de Chabrillan, – avait été ouvert le 2 septembre 1804, près et hors la Barrière des Martyrs n° 50, et créé établissement royal et public par ordonnance du Roi, du 14 décembre 1817.
À peine arrivé à Montmartre, le Dr Blanche fut sollicité et accepta d’en devenir le médecin ; chaque année, il présentait un rapport sur l’état des malades, et, le 29 mai 1824, lisait en séance générale le compte rendu suivant, qui donne une idée de ce qu’était cet établissement à cette époque et des services rendus par celui qui avait la charge de veiller sur la santé de ses pensionnaires :
« Mesdames et Messieurs,
J’avais l’espérance de n’avoir à vous annoncer que très peu de décès, puisque, pendant les six premiers mois de l’année, j’avais été assez heureux pour ne perdre aucun de mes malades, résultat assez difficile à obtenir chez des vieillards qui, pour la plupart, offrent peu de ressources et quelquefois peu de bonne volonté. J’ai été bien moins heureux le reste de l’année : dans le mois de janvier, une pensionnaire a succombé à l’âge de 74 ans ; deux ont terminé leur carrière dans le mois de février, cinq dans le mois de mars et deux dans le mois qui va finir.
De tous ces malades, le moins âgé avait 62 ans ; tous les autres avaient depuis 74 jusqu’à 89 ans ; et vous savez, Mesdames et Messieurs, qu’il est impossible à cet âge de prolonger encore une existence déjà usée par les maladies antérieures et les affections morales. Aussi peut-on dire de tous ces pensionnaires qu’ils avaient fini de vivre.
Quoique le nombre des malades que j’ai perdus, depuis un an que j’ai l’honneur d’être médecin de l’asile royal de la Providence, soit déjà assez considérable, je dois vous avouer qu’il eût été plus grand sans l’assistance et le zèle de Mesdames les religieuses ; je ne crois pas qu’il soit possible de recevoir des soins plus affectueux que ceux qui sont donnés aux pensionnaires dans cette maison : tout ce qui est nécessaire, et surtout agréable, leur est accordé avec une générosité sans limites, et administré par ces dames avec les précautions les plus grandes. Aussi, Mesdames et Messieurs, ai-je eu la satisfaction de rendre à la santé un assez grand nombre de malades presque aussi vieux et aussi infirmes que ceux auxquels la Providence a cru devoir mettre un terme à leur existence.
Si l’asile royal de la Providence n’était pas destiné à recevoir des hommes et des femmes déjà accablés sur le poids de l’âge, nous pourrions espérer plus de succès ; mais les seules ressources que nous ayons sont toutes hygiéniques. C’est par un régime bien entendu et tel qu’on le suit dans la maison, que l’on peut espérer de voir diminuer la mortalité.
La position favorable de l’établissement, le vaste jardin destiné à la promenade des malades, l’air vif et pur qu’ils y respirent, leur font trouver sans sortir l’exercice nécessaire à leur âge ; de mon côté, je leur donne tous les soins que leur position réclame, et mets toute mon ambition à justifier, par mes efforts, la confiance dont vous m’avez honoré.
BLANCHE. »
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Pendant vingt-cinq ans, on put lire dans les almanachs du Commerce de Séb. Bottin, aux « Maisons de Santé et Pensions bourgeoises, » les renseignements suivants :
« Blanche : doct. médecin : établiss. pour les aliénés à Montmartre. Cet établiss. où l’on trouve des bains faits sur le dernier modèle de ceux de la Salpêtrière est tout à fait séparé de la maison de santé et de plaisance, où l’on reçoit malades, convalescents et pensionnaires : bains ord. sulfureux, gélatineux, de vapeur, de sable, etc. comme à Tivoli.
Cette maison est située d’une manière unique sous le rapport de la pureté de l’air et de la beauté du site… »
Puis, c’est le silence. De 1870 à 1875, y végéta une institution de demoiselles sous la direction d’une dame Vve Mathieu ; une fabrique de broderie appartenant à M. Gilbert lui succéda, mais n’eut qu’une existence éphémère et disparut dès l’année suivante. Enfin, il y a une quinzaine d’années, les habitants de la Butte se rappellent avoir vu un docteur Wilkens habiter cet immeuble, occupé aujourd’hui par un Institut normal de jeunes filles, préparant spécialement à l’éducation.
En l’espace de cent ans, la Folie a, pendant un long espace de temps, été maison de fous. L’on y va aujourd’hui, comme en 1870, faire son éducation et apprendre à instruire les autres alors qu’autrefois on vous y amenait quant vous étiez incapable de vous conduire vous-même.
Les maisons, comme les choses, ont leurs destins.
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(1) Revue rétrospective, 1895, p. 352. Mémoires du comte de Langeron : « Au milieu du tumulte de l’assaut, les habitants de Montmartre avaient déserté leurs maisons ou s’étaient cachés dans les caves. Mes adjudants marquèrent mon quartier dans la maison la plus élevée de la ville, où ils ne trouvèrent personne. C’était l’hospice de fous tenu par M. Probst (sic). À peine fus-je entré dans la maison que tous les fous, dans des costumes bizarres, vinrent m’entourer. Je ne pouvais concevoir ce que signifiait toute cette mascarade. Mais la maîtresse de la maison reparut et me pria de l’aider à faire rentrer tous les masques dans leurs chambres, ce que je lui accordai. »
(2) Né à Rouen, le 15 mai 1796.
(3) Né à Courgeron (Orne) le 25 décembre 1753. Mort à Rouen, 3 mars 1816.
(4) Recherches historiques sur l’ancienneté de la vaccine et son application à l’espèce humaine. Rouen, an X (1801), in-8°.
(5) Né le 9 décembre 1785 à Rouen où il est décédé le 24 janvier 1849. Reçu docteur à vingt-deux ans, il créa à Bicêtre, dont il était médecin en chef, un amphithéâtre et des cours de clinique et de médecine. Le succès de ces cours amena, en 1822, la fondation de l’École de médecine de Rouen, où il professa jusqu’à sa mort.
(6) Mlle Marie-Madeleine Bertrand, née le 11 mai 1800, qu’il épousa en 1820.
(7) Les médecins de Paris jugés par leurs œuvres ou statistique scientifique et morale des médecins de Paris, par C. Lachaise de la Berre, docteur en médecine de la faculté de Paris. Paris. Chez l’auteur, 1845, in-8°.
(8) Bulletin de la Société Le Vieux Montmartre, 1887.
(9) Paris ou le Livre des Cent et un. Paris, Ladvocat, 1832, tome IV, p. 197.
(10) La Libre Parole, 10 novembre 1909.
(11) Histoire de la Littérature dramatique, par M. J. Janin, Paris, Michel-Lévy, 1853-1858, volume II, p. 282.
(12) Revue Internationale, 31 mars et 30 avril 1860, Gérard de Nerval, par Champfleury.
(13) Nouvelle Revue Internationale du 15 juin 1894.
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(E. de Crauzat, in Le vieux Montmartre, bulletin de la société d’histoire et d’archéologie des IXe et XVIIIe arrondissements, n° 67-68, janvier-juin 1910)