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(in Le Courrier d’Épidaure, revue médico-littéraire, paraissant dix fois l’an, première année, n° 10, décembre 1934)

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(in Le Courrier d’Épidaure, revue médico-littéraire, paraissant dix fois l’an, première année, n° 10, décembre 1934)
Peut-être dira-t-on encore que je suis fou, mais cela n’a plus guère d’importance pour moi, et ma sacrée famille peut bien me faire interner, s’il lui plaît, je m’en moque terriblement. Oui, terriblement. C’est bien le mot, le seul mot qui puisse convenir à cette vie insensée qui est devenue la mienne. Je vous vois déjà ricaner : « Cette vie insensée, pour une fois, vous êtes véridique. » Mais, je le sais aujourd’hui, ces choses ont pour moi une évidence souveraine, votre vie est absurde et vous n’êtes que des serins. Si ma vie est insensée, ce n’est pas que je déraisonne, mais que ce monde n’a pas de sens.
Voici que je m’égare de nouveau ; ce n’est pas de philosophie que je veux vous parler, ni de tout ce que vous prendriez sans doute pour de prétentieuses foutaises ; non, c’est d’un fait, d’une révélation et d’une angoisse dont la lumière tour à tour et la souffrance m’illuminent et me détruisent. Et si je donne des arguments à votre propre folie, plus redoutable que celle que vous m’imputez, tant pis ! Vous n’avez jamais beaucoup compté pour moi ; à partir de ce soir, je vous raye tous de ma vie, je vous supprime d’une manière plus décisive que si je vous tuais.
Je ne sais pas très bien comment tout cela a commencé dans mon esprit, mais je me rappelle à merveille le premier acte où se traduisit cette inquiétude, et la surprise qu’il causa à tous ceux qui m’entouraient. Je n’étais certes pas sans soupçonner la bassesse et la férocité du monde ou, si l’on veut, sa sottise. Je pouvais facilement imaginer tous les désagréments qu’une certaine attitude pourrait me valoir. Il n’importe : je ne pouvais m’empêcher de faire certains gestes et de prononcer certaines paroles, j’obéissais à une nécessité intérieure plus forte que toutes les considérations de prudence.
De prudence ou d’amour-propre. Et pourtant l’amour-propre ne se mit pas tout de suite de la partie. Bien au contraire, je fus d’abord humilié des différences que je constatais entre la commune humanité et moi ; et ce n’est qu’en en prenant une conscience plus exacte que j’arrivai à en tirer de l’orgueil. Cet orgueil, à l’origine, ne fut point fort éclatant. C’est en effet qu’il s’appuyait sur le mépris des gens qui m’entouraient, et auxquels je me sentais supérieur, mais qu’il ne croyait point qu’il fût unique. Je pensais, j’ai longtemps pensé, que d’autres hommes souffraient comme moi, autant que moi, peut-être davantage, de la médiocrité triomphante. Aujourd’hui, j’ai bien compris qu’ils finissent toujours par s’en accommoder. Moi, non. Ce qu’on nomme ma folie, ce n’est pas autre chose qu’une révolte qui ne finira qu’avec moi.
C’était dans les derniers jours d’un automne triste et beau. Notre maison se dressait au milieu des pins et des chênes. À cinq ou six cents mètres de là passait la route, encadrée de grands platanes aux taches claires. Nous avions fini de déjeuner et nous prenions le café sous les arbres. Il faisait encore très chaud et des mouches passaient en chantant à travers une poussière dorée. Nous, c’est-à-dire mon père, ma grand-mère, ma sœur et moi. Mon père était grand et lourd, assez coloré et sommeillait doucement dans la chaleur et la lumière, cependant que des gouttes de sueur reluisaient à la racine de ses cheveux rares, roulaient sur son front et s’arrêtaient un instant dans ses épais sourcils. Ma sœur, qui s’est mariée depuis à un homme qui la vaut, était déjà ce qu’elle était aujourd’hui : une fausse maigre, assez minaudière, à l’œil dur. Sensuelle et méchante, j’en suis sûr, et qui aime l’argent, ce qui est assez banal, n’est-ce pas ? et dont je ne m’indigne plus : tout cela est trop loin de moi.
Ma grand-mère était vêtue de noir depuis la mort de son mari. C’était une femme immense et anguleuse, avec des mains et des pieds d’une taille vraiment extraordinaire. Pour elle, une famille, c’était d’abord une raison sociale, et ce qu’elle appelait son économie, je dis son avarice (et je n’ai d’ailleurs jamais su faire très bien la différence) ; ce n’était point absolument qu’elle aimât l’argent, mais les dignités qu’il confère. Elle eût désiré que sa famille fût la plus riche du canton. Ainsi voulait-elle faire sentir son autorité. Ce caractère rigide était néanmoins susceptible d’une certaine tendresse, mais austère, déplaisante, inefficace. Elle ne pouvait ni me chérir ni me détester absolument. J’étais l’héritier de la famille, mais j’en étais l’héritier indigne. Elle souffrait, mais je ne puis arriver à l’en plaindre Cette description est sans doute un peu longue, mais elle est indispensable. Le tableau qui se présentait à mes yeux : mon père endormi, ma sœur penchée sur un journal de mode et ma grand-mère appliquée à son tricot, et qui tournait de temps en temps vers moi son regard sévère, déclencha brusquement en moi je ne sais quelle violente irritation. Ainsi donc, me disais-je, voilà leur pauvreté, leur véritable indigence, et sans doute ne sont-ils pas plus mauvais que les autres, et peut-être meilleurs, à l’occasion. Ma gorge se serra, je sentis à mes paupières un picotement, une chaleur subite à mon front. Un poids indéfinissable gênait ma respiration ; il me semblait à chaque seconde que mon cœur dût s’arrêter de battre. Je me levai et j’empoignai alors mon fauteuil d’osier en criant : « Je sais malgré tout que le monde existe ! » Puis je me mis à sangloter.
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Mon père s’était frotté les yeux en sursautant, ma grand-mère s’était levée avec un geste tragique, ma sœur m’envisageait avec mépris. Au plus fort de ma crise nerveuse, ce spectacle me dominait irrésistiblement et des mots fulguraient dans mon cerveau, qui leur étaient destinés : « Ahuri, ahuri, Agrippine outragée, pécore, pécore ! » En ce moment même où j’écris, je ne puis affirmer si je les ai prononcés.
Je pleurai pendant près de deux heures, avec de grandes secousses qui m’ébranlaient tout entier, et à ma souffrance et à mon anxiété se mêlait par instant une étrange, une puissante joie. On avait appelé le médecin qui me fit une piqûre et je sombrai bientôt dans une lente et indécise rêverie, les yeux clos, mais toujours éveillé. Dans une chambre éloignée, ma grand-mère et mon père causaient avec le médecin. Mon oreille était devenue incroyablement subtile et j’entendis ces paroles : « Avant la fin de la semaine, nous le conduirons à Bayonne, chez le professeur Lestrade. » J’accueillis cette décision, bien que l’on ne se souciât point de ma volonté, avec la plus complète indifférence.
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Ce n’est pas dans mon dessein d’entrer dans le détail de ces incidents. Le professeur Lestrade s’efforça de me persuader que je devais aller passer quelques mois dans une maison de santé. Efforts bien inutiles ! J’étais décidé à faire tout ce que l’on voudrait. Quand on doute de la réalité de l’univers, peut-il vous importer d’être ici ou là ?
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La maison de santé était composée de pavillons assez vastes, disséminés dans un parc plein de verdure et d’eaux vives. Ce n’était pas une trop affreuse prison et je me résignai vite à un sort qui ne me paraissait pas trop rigoureux.
Le matin, vers huit heures, mon infirmière venait m’éveiller et me conduisait à la douche. Je regagnais ensuite mon lit, reposé, détendu, presque heureux. On m’apportait du thé, les journaux, parfois des lettres. Le médecin venait me voir vers dix heures et nous causions assez longtemps. Il était jeune, propre, bien habillé. Je m’habituais sans trop de peine à ses visites. Avant de déjeuner, j’allais faire un tour dans le parc. Paisible promenade, monotone déroulement des jours !
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Dans ce calme et ce repos, je finis par découvrir une fissure. Cette existence végétative dans une paisible retraite ne pouvait manquer, à la fin, de provoquer en moi une réaction. Le goût du changement suffirait assez à l’expliquer, mais il suffit aussi d’ajouter que j’avais fait des provisions d’énergie et qu’il me fallait dépenser de quelque manière la santé qui m’était revenue. Cette vigueur nouvelle se traduisit par de fréquentes insomnies. Non pas que je fusse lent à m’endormir, mais je m’éveillais au milieu de la nuit et j’attendais alors pendant des heures quelque chose qui ne venait pas.
L’hiver régnait maintenant sur le parc. J’ouvrais ma fenêtre et je regardais longuement les pelouses couvertes de neige, les arbres qui tendaient vers la nuit leurs branches dépouillées, parfois une lune blanche et froide qui faisait briller dans l’ombre mes vitres striées de, givre. Une nuit, vers les deux heures (l’air était vif et pur et me brûlait au visage), je crus apercevoir sur un lointain massif une forme légère qui ondulait faiblement dans un silence inimitable. Pas un souffle de vent. Cette incertaine apparition, me semblait-il, déroulait une longue écharpe transparente qui soulignait sa marche insensible. Et je crus un instant qu’un visage me souriait à travers la nuit comme le souvenir d’un paradis perdu et la promesse d’un bonheur mystérieux.
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Peu à peu, et de nuit en nuit, l’image se précisa. Les plus diverses songeries se composaient pour moi autour de cette robe neigeuse, de cette robe lunaire. Les livres que je lisais, les plus belles paroles d’amour qui ont traversé les siècles unissaient leurs prodiges dans une incantation toute gonflée de pressentiments et de sortilèges. Vous me trouverez assurément ridicule de vous dire que j’évoquais alors une apparence d’un monde disparu, une fée, un péri de la solitude et de la désolation.

Je distinguais aisément toutes les courbes de son grand corps blanc et blond et les jeux, sur cette chair à peine entrevue, d’une lumière qui n’appartenait pas à notre pauvre planète, une lumière impitoyable, un invincible rayonnement. Mais toujours m’échappait son visage. Lorsque cette ombre victorieuse se dissolvait dans la brume du petit matin, je restais quelquefois de longues heures à rêver dans ma chambre à l’énigme de ces traits proprement divins. Ai-je cédé à quelque hallucination ? C’est bien possible. Qu’est-ce au surplus que la réalité, et le monde de l’illusion n’est-il pas plus fertile, plus logique, plus harmonieux que cet ensemble de phénomènes incohérents où les hommes trouvent leur satisfaction ? Ne réserve-t-il pas de plus beaux plaisirs et cette fulgurante clarté qui déchire pour quelques-uns d’entre nous les ténèbres où nous nous débattons ? Une illusion amoureuse de cette qualité ne m’introduisait-elle pas à une réalité plus profonde, à une plus secrète connaissance des règles et des opérations de l’esprit ? Car l’esprit est amour, ou il n’est rien.
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Les hommes ne sont pas si méchants qu’on le croit, mais ils sont plus bêtes. Je gardai pour moi le secret de ces enchantements nocturnes, si bien que le médecin me crut guéri, comme ils disent. Je pouvais, paraît-il, me mêler de nouveau à « mes semblables. » Quelle amère dérision ! Retrouverais-je hors de cette maison la fille du silence et de la nuit dont la présence ou le souvenir coloraient pour moi les longues heures de la vie ?
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Pour achever ma convalescence, on décida de m’envoyer à Saint-Tropez pour y passer les derniers jours de l’hiver. J’y devais rester tout le printemps et tout l’été.
La sensation de plénitude physique que donne, à qui vient du froid, le climat méditerranéen, suffit pendant quelques jours à me distraire de mes pensées. Certes, je n’oubliais pas mon amie inconnue, mais j’y songeais comme à une gracieuse figure surgie pour me sourire du fond de la tristesse et de l’ennui. Dans l’hôtel où je m’étais installé, on pouvait déjà déjeuner en plein air. D’une grande terrasse, des escaliers à balustres descendaient vers la mer, à travers un petit bois de pins, pour aboutir à une crique rocheuse où l’eau était claire et tiède.
Mes journées étaient tranquilles et paresseuses. J’ai toujours aimé la mer. Je me baignais et je fumais d’innombrables cigarettes, étendu sur les roches qui étincelaient au jeune soleil, dures et noires au milieu de la terre rouge et de l’eau verte et bleue. Lorsque le soir tombait, j’interrogeais avidement les collines sèches, les sentes pierreuses, les anfractuosités de la côte. J’aurais désiré de voir apparaître ma compagne. Mais seul me répondit le murmure aérien de la mer, contre les rochers.
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Une vie aussi inactive coule plus vite qu’on ne le supposerait et je n’ai pour me reconnaître, dans la succession des jours, que la mémoire de certains ouvrages qui occupèrent ma retraite. L’été resplendissait. Une chaleur dure, craquante, établissait sur nous, dès le matin, son empire. Après le dîner, dans la nuit lourde, je descendais vers la ville et j’allais boire quelques verres dans un bar, sur le port. Imaginez une espèce de long couloir tout tendu de papier bariolé et, dans ce couloir, une cohue dansante. Les hommes et les femmes avaient de petits maillots rouges, bleus ou blancs, parfois rayés, qui laissaient les bras, les épaules et la gorge nus. Ce costume si simple et, ma foi ! si gai, donnait à ce spectacle quelque chose de libre, et de bondissant, une aimable allégresse.
Le samedi, c’était jour de gala. Cela signifiait que les verres étaient plus chers et que les clients étaient invités à se déguiser. Avec les moyens les plus élémentaires, on rivalisait d’ingéniosité. Nous eûmes ainsi un bal nègre, un bal d’apaches, puis (et c’est ici que je veux en venir) un bal tahitien. Un bal tahitien, voilà qui paraît assez simple : une pièce de toile autour des reins, et tout est dit. Bien peu avaient adopté ce costume et la plupart s’étaient plus ou moins heureusement vêtus de feuilles et de raphia.
C’est alors que je remarquai une longue jeune fille aux cheveux blonds et qui, malgré cette blondeur, m’apparaissait comme une reine sauvage. Les pieds nus dans des sandales de cuir, elle dansait d’un air grave et presque religieux. Autour d’elle palpitaient, tels des liens rompus, des guirlandes de feuilles, des tresses de raphia dorées comme sa chevelure. J’étais ému par cette grâce primitive et fière qui se dégageait de chacun de ses gestes, de sa danse presque immobile et de ses yeux limpides ; et cette émotion n’était pas seulement celle que l’on doit éprouver devant une belle jeune femme, il y entrait un principe indéfinissable d’angoisse et de mélancolique plaisir. Un avertissement obscur m’ordonnait de la reconnaître et, dans mon incertitude, un sentiment d’euphorie (comment dire autrement ?) naissait, se développait, commençait à m’envahir. Je m’y adonnai sans contrainte, car je devinais l’approche souterraine d’un amour plus haut que celui des hommes, la perfection de la sérénité.
Le vue de cette fille du Nord, de sa peau claire à travers la robe feuillue, m’introduisait à un univers où les vieilles lois qui pèsent sur nous dans ce monde absurde perdaient toute autorité, et, même, tout semblant de raison. Je participais à une existence plus noble, plus complexe, plus savante à la fois et plus ingénue, je respirais un air sans souillure.
Je ne sais combien de temps dura cette contemplation. La jeune femme parut le remarquer et ne s’en étonna point. Qu’elle marquât quelque surprise et notre reconnaissance ne se faisait pas. Je le savais maintenant, en effet, avec la brutalité d’un coup de feu, en ce corps de chair et de sang vivait l’âme même qui dansait dans la neige et la nuit glacée. Croyez-vous que j’aie fait un seul geste ? J’avais vu ses yeux et je savais désormais qu’en quelque point du monde que je fusse, cette enfant viendrait me prêter sa force et sa fraîcheur.
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Comme je rentrais à l’hôtel, sur la colline noyée par les ombres nocturnes, le bonheur m’habitait. Non pas un bonheur, comprenez-moi, un petit bonheur humain à notre taille, mais un rythme tranquille et sûr, une flamme obstinée. Je sus désormais que ma vie n’avait plus besoin d’explication, je rejetai tous les commentaires des philosophes, je possédai une certitude infinie. Le bonheur s’était incarné. Voilà le fait autour duquel tout devait s’assembler.
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Bien des soirs je revins dans le bar du port. Je ne sais même pas si j’attendais la venue de mon amie ; elle m’avait donné un de ces rendez-vous auxquels l’on ne se dérobe point. Je la revis une fois, vers minuit, et je lus dans son regard que l’heure où elle devait parler n’avait pas sonné mais que, lorsque cette heure serait venue, nulle puissance ne la pourrait contraindre de ne pas accourir auprès de moi. Puis je crus comprendre qu’elle me disait provisoirement adieu.
Ce fut à quelques jours de là que je quittai Saint-Tropez.
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Depuis des générations, ma famille possède, au bord de la côte landaise, une villa rustique. C’est une bien simple demeure, construite en bois, et que l’on a badigeonnée, à l’extérieur, de couleurs vives. Elle est assez délabrée, car mes parents n’y sont pas allés une fois en vingt ans, mais elle est chère à mon cœur depuis l’enfance. C’est là, en effet, que j’ai passé les plus belles heures de mes vacances, à cette époque heureuse où la vie n’avait eu ni le temps de me meurtrir, ni celui de se révéler à moi dans sa sauvagerie.
Ces solitudes d’Extrême-Occident offrent souvent à la rêverie, les plus graves paysages, une profonde et magnifique désolation, une grandeur qui triomphe dans le silence et l’oubli. Près de la maison coule un ruisseau qui va se jeter dans la mer. Il prend sa source dans un vaste étang aux rives plates où les nénuphars montrent entre les joncs leur blanche corolle qui frotte sur l’eau sombre, urne de la rosée. Entre l’étang et la mer, le courant serpente au milieu d’une végétation presque tropicale. Une voyageuse me dit un jour que ce spectacle évoquait pour elle le souvenir du Panama. Et c’est en effet qu’entre les aulnes et les bouleaux on voit soudain apparaître quelque fougère royale somptueusement éployée ou la fleur rouge de l’hibiscus.
Que de fois j’ai promené sous ces voûtes de verdure, couché au fond d’une barque, mon inquiète nostalgie ! C’est que j’y trouvais le repos. Là, tout me parlait de sagesse et de résignation à l’ordre des choses. Mes incertitudes se résolvaient en indifférence. Je m’abandonnais tout entier à une paresse délicieuse. Mes plus grands efforts étaient d’entrouvrir quelque livre ou de prendre mon fusil pour aller sur la dune, en compagnie d’un chien négligent, chercher quelque tourterelle assez folle pour tomber sous les coups d’un chasseur distrait.
À cette frontière de l’Europe occidentale, je m’émouvais profondément à l’idée qu’il n’y avait en face de moi que cette étendue et cette masse de l’Océan, la houle de l’Atlantique pendant des milliers et des milliers de kilomètres, et je pouvais me risquer à supprimer de l’univers ce qui n’était pas moi. Assis sur la dune où poussent le fenouil amer et le chardon, je passais les heures à construire de beaux songes dans le vent de la mer.
Les journées que j’aimais le plus, peut-être étaient ce celles de l’équinoxe, tandis que la fureur du vent enfle démesurément les marées et que les hautes vagues, en se brisant contre les dunes, arrachent de larges blocs à ces murailles de sable. Alors, je rêvais de cataclysmes et d’anéantissement, au milieu des sourdes explosions et du grondement prodigieux de cette mer limoneuse.
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C’était un soir comme les autres soirs. Le soleil venait de s’abîmer dans une gloire sanglante et je remontais tranquillement la haute dune vers la petite baraque où un pêcheur me donnait à dîner. La chaleur était soudain tombée et, lorsque je parvins au sommet de la dune, je fus tout enveloppé par une bise glacée qui apportait de la forêt toute proche la puissante odeur de la résine. J’eus un brusque frisson. Un chien, de l’autre côté du courant, hurla longuement contre les premières ombres. Autour de moi, c’était l’admirable et funeste enchantement de la solitude.
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Je poussai la porte et je reçus au visage la brûlure d’un grand feu de bois. Le « Sarcelot » me sourit et m’apporta une chaise au coin de la cheminée. Ainsi le nommait-on, parce que ce pêcheur était aussi le premier tueur de sarcelles du pays. Et, comme il vit que j’avais froid, il prépara un bol de café où il ne ménagea point le cognac.
Ce vieux pêcheur m’aimait bien ; lorsque j’étais enfant, il m’apprenait à piéger, ou me fabriquait des cerfs-volants, tout en me contant de magnifiques histoires.
Cependant que je mangeais de la soupe à l’oignon et du confit d’oie, des pêcheurs étaient entrés. Ils avaient passé toute l’après-midi près de l’embouchure du courant, à jeter leurs filets, et ils venaient demander au « Sarcelot » l’hospitalité jusqu’à l’aube, où ils iraient vendre le poisson dans les villages. Ils me connaissaient depuis toujours et me saluèrent affectueusement. C’étaient des gens simples et droits, durs aux travaux, les mains et le cœur rugueux. Mais ils étaient pêcheurs et marins, ce n’étaient pas des paysans comme les autres. Ils ne le savaient pas eux-mêmes, mais ils avaient dans la peau le goût de l’aventure et, peut-être, le sentiment du merveilleux.
Dans cette pièce obscure, toute traversée par les hautes flammes et les grandes ombres qui jaillissaient de la cheminée, se composaient pour moi des songes ardents et néfastes, un monde de fantômes et d’hypothèses. Un vieux pêcheur à l’épaisse moustache blanche évoquait les épaves et les cadavres que la guerre avait déposés sur cette côte désolée, et cette jeune femme gonflée par l’eau marine et dont les cheveux pâles étaient tout mêlés à un collier de perles sans rival. Voici que j’imaginais sa silhouette solitaire, glissant au milieu des marais et sur les dunes, dans cette nuit où l’on entendait le gémissement du norois et les cris aigus des courlis qui fuyaient la colère de l’Océan.
Ces funèbres images devaient tout naturellement diriger ma pensée vers cette autre forme féminine qui glissait au-dessus des massifs dans le silence étoilé d’une nuit de givre. Et, brusquement, je fus terrassé par l’angoisse.
Cette angoisse qui m’avait possédé pendant tant de jours et que j’avais fini par oublier, voici qu’elle se réveillait avec une vigueur non pareille. J’y vis comme un signe venu de loin, l’annonce de quelque grand événement qui déciderait de ma destinée. Lequel ? Je ne l’imaginais même pas, mais je savais que mon amie inconnue y serait engagée, et que c’est là que nos deux vies se rejoindraient. Je tremblais de fièvre, de désir et de peur, comme asservi à des philtres, livré à des pressentiments sans mesure.
La porte gémissait à chaque rafale. La fumée de la haute cheminée était brutalement refoulée sur les murs noircis de cette cabane, et, dans l’ombre que ne parvenaient à trouer ni les bûches de pin ni la faible lueur d’une lampe à pétrole, mon chien se mit à geindre doucement. Je fus en proie à un sentiment si intolérable que j’allongeai un coup de pied à cet animal fidèle pour qu’il cessât cette longue plainte.
Je savais qu’il se passait dans la nuit quelque chose qui exigeait ma présence, et cependant je ne sortais point. La crainte me paralysait de franchir cette porte, de quitter cet abri où résonnaient des voix humaines pour m’enfoncer dans une ombre pleine d’avertissements terribles. Et, d’autre part, comment me dérober à un ordre dont je sentais toute la rigueur ?
Mon sort, aujourd’hui, est assurément loin d’être enviable, mais je préfère cent fois mes tristes heures aux minutes que je passai entre les murs de cette cabane dans l’attente de périls inévitables.
Je ne pense pas que tous les hommes soient comme moi, je vous l’ai déjà dit, mais je suppose néanmoins que je puisse avoir des frères d’infortune. Ne vous est-il jamais arrivé, par un jour de soleil, devant un beau paysage, alors que vous êtes avec des amis que vous aimez et que vous devriez, semble-t-il, être heureux, ne vous est-il pas arrivé de voir tout s’obscurcir autour de vous et de chercher vainement en vous-même une réponse à une question informulée, à une question éternelle ? Plus rien ne compte, à ce moment, que cette réponse que vous ne trouverez pas, et toute la beauté du monde n’est qu’un leurre, un masque brillant qui cache d’affreux secrets.
À cette heure de la nuit, tel était mon sentiment. Mais, dans cette cabane battue par le vent, et tandis que mugissait la mer, cette inquiétude prenait une intensité désespérée.
Mon chien avait recommencé sa plainte, et grattait la porte. Exaspéré, je me levai, je saluai les pêcheurs et je sortis. Je fus, tout de suite enveloppé par la bourrasque. Les embruns me mettaient aux lèvres la saveur amère de l’iode. Un éclair déchira longuement le ciel d’encre et j’aperçus, à sa lueur, la haute volute d’une vague sur une plage d’apocalypse.
Je me dirigeai vers ma maison. On eût dit que mon chien relevait des traces sur le sable. Et, quand je voulus ouvrir la porte, je vis qu’elle n’était pas fermée.
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Nulle puissance humaine, j’en suis sûr, n’eût pu m’empêcher d’entrer. Et, sitôt que j’eus franchi le seuil, je sentis deux bras qui se liaient à mes épaules et une bouche tremblante qui cherchait la mienne.

Dans l’obscurité la plus profonde, et dans le bruit de la tempête, j’ai connu un amour qui est au-dessus de tous les mots, un amour où toute l’âme était labourée, fécondée.
Mais ceci ne vous regarde pas et je poursuis ces souvenirs dans le silence.
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Au matin, lorsque je m’éveillai, j’étais seul sur mon lit dévasté. Je fus sur pied d’un bond, et je cherchai de pièce en pièce. La maison était vide. Alors je poussai un grand cri, je courus sur la dune et je me laissai tomber sur le sable en sanglotant. J’aurais voulu mourir là, sans bouger.
Lorsqu’on voulut m’arracher à ce sable où je voulais m’anéantir, je sais que je me battis avec fureur. À la fin on m’emporta, et je ne me souviens plus de ce qui suivit.
*
Je suis de nouveau dans la maison de santé. Sans doute mes parents espèrent-ils que cette fille du silence et de la nuit ne pourra jamais parvenir jusqu’à moi. Mais ils se trompent. Une chambre close n’est pas la prison qu’ils croient ; elle s’ouvre à tous les vents de l’esprit.
Je n’ai plus qu’à attendre. J’attends. Peut-être cette nuit…
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(Gilbert Charles, in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, treizième année, n° 590, samedi 3 février 1934)
Il est assez généralement connu que The Time Machine, l’œuvre qui rendit Wells célèbre presque du jour au lendemain, avant de paraître pour la première fois en volume chez Heinemann en juin 1895, avait été publiée, presque dans sa forme actuelle, dans la Henley’s New Review, un peu auparavant ; et que, un peu antérieurement encore, des fragments assez étendus en avaient été donnés par le National Observer. Mais il faut remonter beaucoup plus loin, à sept années en arrière, si l’on veut trouver l’origine véritable du livre, et sa première esquisse : elle se trouve dans le Science Schools Journal, conducted by students of the Normal School of Science and Royal School of Mines, South Kensington, dont Wells fut le fondateur en décembre 1886 ; il en demeura « editor, » secrétaire-général, dans les vingt premiers numéros, jusqu’à la rentrée de l’année scolaire 1890-91. Il en fut, du reste, le directeur à distance : c’est en effet de septembre 1883 à juillet 1886 qu’il fut étudiant à Kensington ; à la rentrée de 1886, il prit un poste dans un collège, à Holt, près de Wrexam, North Wales ; mais bientôt blessé, en jouant au football, il vint passer le reste de l’année à Up Park, chez sa mère, intendante de Miss Fetherstonhaugh : c’est vraisemblablement là qu’il se trouvait quand parut le n° 1, le 1er décembre 1886 ; et dans les années 1887 à 1889, il était professeur adjoint à Henley House School, Saint-John’s Wood, son titulaire étant M. Milne. (1) Au début de l’année scolaire 1890-91, le nom du périodique devint The Royal Collège of Science Magazine, et plus tard encore, The Phœnix, nom sous lequel il existe toujours.
Les contributions personnelles de Wells à cette revue amicale et universitaire, au cours de sa propre direction, et encore pendant quelque temps après qu’un nouvel « editor » l’eût remplacé, sont assez nombreuses, et toutes intéressantes pour des raisons diverses ; mais aucune ne l’est autant que le petit roman, The Chronic Argonauts, paru dans les numéros 11, 12 et 13, d’avril, mai et juin 1888, et qui représente le premier jet de The Time Machine. Si quelque lecteur va peut-être de temps en temps le rechercher dans les feuillets jaunis de la modeste revue des étudiants de South Kensington. personne, croyons-nous, ne l’a encore fait vraiment connaître ; en 1895, dans cette même revue, sous son deuxième nom, au moment du grand succès instantané de la Machine, on rappelle que le premier croquis du livre a paru dans ces mêmes colonnes ; et M. Hopkins, le dernier en date des biographes et critiques de Wells, en indique l’existence, mais sans même en citer le titre. Cette longue et plaisante nouvelle mérite, cependant, quelques instants d’attention.
Wells avait vingt-deux ans ; il n’en avait guère plus de vingt, au moment où la revue commença à paraître sous sa direction, surtout, dira-t-il plus tard (The beginning of the Journal, by the First Editor, n° 48, octobre 1893), pour prouver que les South Kensingtonians n’étaient pas uniquement de grosses bêtes de scientifiques. Que, peu mathématicien, il ait été ou non sérieusement intéressé, à cette époque, par le problème de l’espace à plus de trois dimensions, qui occupe constamment des esprits mathématiques, ce qui est incontestable, c’est que certains de ses condisciples l’étaient. L’un d’eux, E. A. Hamilton Gordon, avait lu à l’Association des étudiants, le 14 janvier 1887, une communication intitulée The Fourth Dimension, qui est publiée dans le n° 5, en avril de la même année. L’auteur n’est pas favorable à l’idée d’une quatrième dimension possible, mais essaie pourtant loyalement de se la représenter ; il émet l’hypothèse que les fantômes – s’il y en a – seraient des êtres venus d’un monde à quatre dimensions, et qui traverseraient le nôtre, qui n’en a que trois, à la façon dont un solide en se déplaçant laisserait une trace sur un plan immobile, situé sur son passage, et qui le couperait ; des êtres à deux dimensions situés dans le plan seraient aussi surpris par ce phénomène que nous autres par un passage de fantômes ; et on pourrait, en partant de cette idée, concevoir quatre, cinq, six dimensions, et autant que l’on voudra. Jeu d’étudiants, sans doute, et sans grande valeur scientifique ; le jeu d’esprit wellsien, selon lequel c’est le temps qui est la quatrième dimension, correspond à une conception entièrement autre : mais il n’est pas indifférent de connaître et de signaler la publication de ces pages, dont Wells, en sa qualité de secrétaire général du périodique, a naturellement connu le contenu, une année environ avant The Chronic Argonauts.
The Chronic Argonauts, ce sont, bien entendu, les Argonautes du Temps, The Time Travellers ; car ils sont deux, l’un volontaire et l’autre forcé, et ont des personnalités nettement définies ; alors que la rédaction nouvelle et définitive, sept ans plus tard, ne connaîtra plus qu’un seul, anonyme et très impersonnel, Time Traveller. Ce n’est pas au hasard et par simple curiosité scientifique que le docteur Moïse Nebogipfel, Ph. D. F. R. S. – faut-il entendre par son nom qu’il est déjà sur le sommet des nuées, « dans la lune ? » – entreprend la construction de son navire chronique : car la nef des Argonautes, qui deviendra la machine à explorer le temps, est ici appelée The Chronic Argo. À la différence du Time Traveller, dont le mobile essentiel et assez vague est le désir de connaître directement le passé et l’avenir, Nebogipfel est poussé par un sentiment plus précis et plus impérieux : le sentiment qu’il est né trop tôt dans un monde trop jeune, pour lequel il n’était pas fait, qu’il est, selon sa propre expression, an Anachronic Man, que sa place véritable est dans le radieux âge d’or qui viendra, inévitablement ; il cherche à s’échapper de ce siècle de misère, pour rejoindre son époque véritable dont une destinée cruelle l’a séparé. Et, par sa soif de vivre en Utopie, ce premier fils de Wells est plus wellsien, chose curieuse, mais non inexplicable, que le Time Traveller, son cadet de six ou sept ans. Non que le personnage soit dessiné d’un trait entièrement sérieux : l’humour joue le rôle principal dans la peinture du caractère, revêtu de ces bizarreries physiques dont les étudiants se plaisent à orner, ou à voir ornés, leurs savants professeurs – tels, immanquablement, les savants de Jules Verne, ou le Professor Challenger de Conan Doyle. « He was a small-bodied, sallow faced little man, clad in a close fitting garment of some stiff, dark material… His aquiline nose, thin lips, high cheek-ridges, and pointed chin, were all small and mutually well-proportioned: but the bones and muscles of his face were rendered exeessively prominent and distinct by his extrême leanness… large, eager grey eyes, phenomenally wide and high forehead… below it his eyes glowed like lights in some cave at a cliff’s foot… lank black hair… unkempt suggestion of hydrocephalic suggestion… temporal arteries pulsating visibly through his transparent yellow skin… » Ce portrait touche à la caricature, d’ailleurs innocente, et seul, sans doute, Wells pourrait dire maintenant s’il s’est proposé quelque charge irrévérencieuse de quelqu’un des maîtres d’Exhibition Road. Quoi qu’il en soit, cet homme ainsi bâti vient s’installer mystérieusement, et accompagné de caisses énormes et nombreuses, au village de Llyddwdd, près de Rwstog, dans le comté de Carnarvon (le jeune écrivain, bien entendu, se délecte à entasser les innombrables consonnes des imprononçables noms gallois). Il y loue un vieux presbytère isolé et abandonné, the Manse, inhabité depuis vingt-cinq ans, car on soupçonne qu’un vieillard du nom de Williams y a été assassiné par ses deux fils.
Bientôt, les superstitieux villageois, fort intrigués par l’aspect diabolique du personnage, ses habitudes casanières, sa taciturnité, les colis étranges qu’il ne cesse de recevoir par le chemin de fer, voient leur inquiétude et leurs soupçons redoublés par la lumière inexplicable qui s’échappe, la nuit, du presbytère, et les bruits sinistres qui s’y font entendre : l’enfer doit être mêlé à cela (Nebogipfel a installé chez lui la lumière électrique et une forge) ; la mort bizarre de Hughes, le bossu du village, qui est pris d’une crise incompréhensible et meurt sur la route à peu de distance de la maison suspecte, confirme leurs craintes ; le praticien de l’endroit, l’honnête Owen Thomas, a beau déclarer que la mort est naturelle, l’opinion publique est faite ; l’habitant de la maison Williams est un sorcier. On s’échauffe : les plus braves, Mrs Morgan ap Lloyd Jones, Parry Davies le cordonnier, Pugh Jones, John Peters, Arthur Price Williams, héros de tous les cabarets du pays, entraînent les autres contre la demeure maudite ; et un vieux, Pritchard, leur suggère d’y mettre le feu. Les furieux en avant, les couards derrière, ils viennent heurter à la porte et, lorsqu’ils l’ont défoncée parce qu’on n’ouvrait pas, ils aperçoivent le docteur : il n’est pas seul ; avec lui est le révèrent Elisée Ulysse Cook, « of Pembroke Collège, Ox. », « a fair-haired, pale-faced, respectable looking man. » Voyant l’agitation de ses paroissiens, il est venu, une heure auparavant, prévenir et inviter à la prudence celui qu’il sait bien n’être qu’un homme de science occupé à quelque recherche. Au milieu du laboratoire en désordre, l’un et l’autre sont montés sur une étrange petite machine, une sorte de plate-forme, sur laquelle court une espèce de rail de métal et d’ivoire, et lorsque les émeutiers, que n’arrête pas même la vue de leur père spirituel, se précipitent avides de meurtre, un rire sardonique retentit : la machine semble se balancer un peu, les figures des deux hommes deviennent peu à peu indistinctes, et puis bientôt, à la place qu’ils occupaient un instant auparavant, il n’y a plus que le vide.
Telle est, du moins, la figure de l’aventure, telle qu’elle est apparue exotériquernent aux habitants de Llyddwdd, qui ignorent naturellement la personnalité véritable du « sorcier, » et enjolivent l’affaire de nombreux détails sensationnels.
Mais H. G. Wells, qui la raconte, a des renseignements plus précis, fournis directement par un des héros du drame. Flânant dans une prairie voisine du village, quelque temps après la disparition mystérieuse de l’étranger et du pasteur, s’étant étendu pour rêver à l’ombre des arbres, il a vu sortir peu à peu du néant, devant lui, une figure lamentable, harassée de fatigue et de désarroi ; c’est le révérend Elisée Ulysse, « looking as Frenchmen look when they land at Newhaven – intensely travel-worn, » – et ceci esquisse, déjà, le retour du Time Traveller, après la longue attente de ses amis, dans The Time Machine. S’il s’est tu pour le reste du monde et est mort, épuisé et silencieux, trois semaines plus tard, le 29 août 1887 – et pour preuve vous pouvez voir sa tombe dans le cimetière ! – il n’est pas mort sans avoir dit à notre chroniqueur le fin mot de l’histoire. Lorsque, mu par une pensée de charité, il a frappé à la porte de Nebogipfel, une heure avant que n’arrive la colonne hurlante des incendiaires, ne recevant pas de réponse, il s’est décidé à entrer et a trouvé la maison vide ; et au bout d’un instant, stupéfait et tremblant, il a vu Nebogipfel paraître devant lui sur une étrange machine, souillé de poussière et de sang. Rassuré à grand-peine par le savant, il en a reçu les confidences : le docteur lui a dit sa soif de s’échapper vers la Cité future, « the Golden Days » – c’est presque l’expression, « The Golden Age, » dont le Time Traveller se servira pour désigner d’abord l’époque des Eloi – sa persuasion que le temps n’est qu’une quatrième dimension de l’espace, et qu’il n’est point de raison pour que nous ne puissions nous déplacer dans le sens de celle-là aussi bien que des trois autres. Cette conversation, y compris les objections du révérend, contient déjà en germe l’essentiel de la discussion entre le Time Traveller et ses amis, par laquelle commence The Time Machine ; deux des arguments principaux en faveur du temps conçu comme quatrième dimension s’y trouvent déjà, à savoir l’impossibilité de concevoir un cube instantané, sans lui accorder la durée aussi bien que les trois autres dimensions, et l’observation que les hommes furent réduits à se mouvoir dans deux dimensions jusqu’au moment où Montgolfier vint leur ouvrir la troisième : lui, Nebogipfel, est le Montgolfier de la quatrième. Comme le Time Traveller, encore, il a d’abord construit une machine de modèle réduit, qu’il a expédiée à travers le temps. Puis, sur un modèle définitif, il s’est risqué à son premier voyage dans la durée, vers l’arrière ; et il est tombé dans cette même maison, vingt-cinq ans plus tôt, juste au moment du meurtre du vieux Williams par ses enfants : d’où les taches de sang qui le couvrent. Il persuade à moitié le digne ecclésiastique, et lorsque les forcenés arrivent, l’injure à la bouche et la mort dans les yeux, il n’a pas de peine à l’entraîner avec lui, effaré et incertain, vers l’avenir cette fois. Ici, le récit de Cook, halluciné et fiévreux, s’est troublé : il semble que Nebogipfel l’ait emmené jusqu’en l’an 17902 : mais qu’y ont-ils vu, y ont-ils vraiment trouvé l’âge d’or, comment se fait-il que Cook soit revenu seul, pourquoi Nebogipfel serait-il revenu décharger son compagnon au milieu de l’an 1887, est-il reparti seul de l’avant, c’est ce que le mourant n’a pu expliquer. Et Wells se retire sur une pirouette, en disant que, donc, il ne sait pas la suite ; et il se donne le malin plaisir de rentrer en scène par une Note of the Editor, pour se reprocher à lui-même de faire venir l’eau à la bouche des lecteurs du Journal, et de tirer sa révérence sans avoir contenté leur soif.
Même à travers ce rapide récit, il apparaît clairement que The Chronic Argonauts, en dehors des différences déjà signalées et de l’art évidemment beaucoup plus parfait de The Time Machine, diffère de ce dernier livre par deux caractères principaux. D’abord, dans la forme définitive, tous les traits humoristiques du premier récit auront été volontairement éliminés : quelles que soient les impressions que l’on peut ressentir à la lecture du livre de 1895, il n’est rien qui y soit mis pour donner à rire ; le burlesque professeur, avorton macrocéphale et hirsute, est devenu un homme que, malgré l’absence de portrait physique précis, rien ne permet d’imaginer autre que jeune, ou du moins dans la force de l’âge, un beau type de chercheur d’aventure, nerveux et racé, ce type cher au cœur de l’Angleterre de Raleigh et de Drake, en même temps qu’un cerveau puissant et ingénieux ; le pitoyable révérend, embarqué par hasard, et de force, dans une équipée où il n’est engagé que pour y faire triste figure, a disparu ; la troupe superstitieuse des paysans gallois, hostiles et nécessairement incapables de rien comprendre à ce qui se passe, est remplacée, autour du Time Traveller, par un groupe d’amis, d’abord sceptiques, mais intelligents, et bientôt ébranlés : Blank, Filby, the Journalist, the Medical Man, the Provincial Mayor, the Psychologist, the Silent Man, the Very Young Man, anonymes comme lui-même, à l’exception des deux premiers ; anonymat calculé pour rehausser le caractère hallucinant, de l’histoire. En 1888, Wells s’était diverti, et voulait divertir de jeunes camarades ; en 1895, il se divertit toujours, mais il a voulu faire « fey, » pour employer ce mot si intraduisible, et qui désigne l’inquiétant qui règne sur les frontières de l’inexplicable et surnaturel ; et il a conquis le monde. En second lieu, la renonciation à toute espèce de tentative pour peindre les aventures des voyageurs dans l’âge d’or futur ne s’explique peut-être pas suffisamment par le fait que le numéro de juin 1888, qui contient la troisième partie du récit, était, dans cette revue universitaire, le dernier de l’année scolaire ; et que, le suivant ne paraissant qu’en octobre, on ne pouvait guère renvoyer la suite à l’année prochaine et qu’il fallait conclure ; on peut aussi, et au moins aussi vraisemblablement, conclure que Wells ne se sentait encore ni l’envie ni la force de peindre, à vingt-deux ans, son premier tableau des âges futurs et sa première Utopie.
GEORGES CONNES
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(1) Ces précisions chronologiques ont été données récemment par M. R. T. Hopkins, H. G. Wells, Personality, Character, Topography (Cecil Palmer, nov. 1922).
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(in Revue anglo-américaine, première année, n° 4, avril 1924)







Madame,
Je m’empresse de mettre sous vos yeux le charmant épisode suivant, bien certain que vous trouverez en lui de quoi satisfaire votre nature exquise et votre humeur enjouée.
LOUCHARD
HISTOIRE DROLATIQUE
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C’est le matin – de très bonne heure – il fait froid. Nous sommes à Évreux, sur une place où s’est tassée une foule inquiète et silencieuse. – Non loin de nous, des gens à cheval maintiennent avec peine un espace vide : ce sont des gendarmes. Entre leurs chevaux, on distingue vaguement la guillotine.
Voici près d’une heure qu’on attend. Quelques-uns même commencent à s’impatienter : « On se moque du monde ! – Roch n’est donc pas arrivé ! – Comme c’est agréable d’avoir les pieds dans l’eau ! » etc., etc. Mon voisin, un gros homme aux yeux gris à fleur de tête, se penche et me demande avec intérêt si on ne le reconduira pas à la prison. « Qui ? » fais-je brusquement. Tout interloqué, il hésite, puis, finit par me dire doucement : « M. Louchard. » – J’éclate. Quant à lui, il devient rouge comme une pivoine, et n’ose plus me regarder.
Bientôt une rumeur s’élève de toutes parts : « Le voici !… le voici !… » Un mouvement s’est produit dans la foule, qui s’écarte et donne passage à un cortège – c’est celui du condamné. – L’attention est générale, tous les regards sont portés vers le même point. Au milieu d’un groupe de cinq ou six personnes, on aperçoit Louchard à demi affaissé ente deux aides qui le soutiennent ; ses pieds, nus et sales, traînent sur la terre humide. Louchard, au physique comme au moral, est une sorte de monstre gros et court ; sa tête énorme et hérissée, qu’on aura tant de peine à lui arracher tout à l’heure est comme écrasée et rivée sur son buste. Son visage est hideux – l’œil, injecté de sang, sort de l’orbite – la bouche, grimaçante et contractée, laisse pendre jusque sur la poitrine une langue noire et tuméfiée.

Cet homme dont on va faire un cadavre, a assommé sa vieille mère à coups de marteau, et lorsque, sous les chairs meurtries, les os écrasés et réduits en bouillie n’ont plus offert de résistance, il a découpé tout cela en morceaux, qu’il a jetés ensuite dans une mare. Quant à la tête, il l’a fait cuire.
Cependant, le cortège arrive au pied de la machine. Tout le monde se hausse pour mieux voir. Tout à coup, un silence absolu. – Louchard s’est arrêté brusquement… il regarde… une longue caisse en sapin, ouverte et contenant du son, est là qui le fascine – son œil ne peut s’en détacher. – Sa pupille est prodigieusement dilatée et son regard semble figé dans une expression de terreur indicible. – À la vue de cette scène muette d’épouvante, un frisson a parcouru la foule, les visages sont devenus pâles et la sueur perle au front. – On se demande pourquoi l’on a placé cette bière sur le passage du condamné. – Que s’est-il passé dans Louchard à l’aspect de ces quatre planches qui devaient enfermer son corps mutilé ? Il est difficile de le préciser, mais assurément, à en juger par l’expression de son visage, cet instant a dû être terrible. De quel droit la société inflige-t-elle à celui qui doit mourir le tourment préalable de la mort ? Et qu’a-t-elle à espérer d’une torture que l’échafaud rend inutile ?
On entraîne Louchard sur la plate-forme. On va le rendre apte à l’opération. Sa blouse et son faux-col empêcheraient la justice humaine de passer. La coutume sur l’échafaud est comme dans les salons : il faut être décolleté. Une fois qu’on lui a enlevé les oripeaux grotesques qui le recouvrent, ainsi que le chiffon de crêpe noir qui lui sert de bonnet, un huissier en bourgeois, le chapeau sur la tête, lit d’une voix aigrelette l’arrêt du jugement. C’est fini, et déjà l’on plaque Louchard sur la bascule, qui est aussitôt abaissée. Un son rauque sort de sa poitrine, la lunette l’étrangle, elle est trop petite pour son cou. Que fait-on ? On le pousse, il grogne et suffoque, mais c’est afin de faciliter la besogne, et, tant bien que mal, on le tue par strangulation avant de lui couper le cou. Enfin ça y est, la mise en train est faite, un éclair passe, un rapide frôlement à peine ralenti une seconde en sa course, un bruit sourd, et c’est tout ; la justice a passé.
Non, ce n’est point tout, car ici se place un lugubre incident qui peut être considéré comme la preuve faite de l’effrayant syllogisme de tout à l’heure. En passant devant la bière, Louchard a dû penser : « Cette bière est pour moi. » Eh bien ! il pensait vrai. Cette bière était pour lui, et nous l’avons bien vu, car voici ce qui arriva :
Au moment où la tête tranchée se détacha et alla rouler grimaçante au fond du panier, le tronc, de son côté, bascula, puis tomba dans la bière qu’on venait de placer là tout exprès pour le recevoir. Mais il tomba d’une façon si malheureuse, qu’il y resta assis, tout le corps en dehors, montrant aux yeux des assistants épouvantés un spectacle des plus affreux, celui d’un corps à moitié enseveli dont le cou, taillé à vif, laissait échapper, à plus d’un pied de hauteur, quatre jets noirs fumants. Le sang ruisselait en cascades, inondant les chairs et le bois. C’était épouvantable. Alors, comme sur une victime qui se révolterait, les aides et le bourreau se précipitèrent sur le cadavre, ils le couchèrent de force et le tassèrent en piétinant dessus ; on fourra la tête dans un coin, et l’on mit le couvercle… Enfin ! ce n’était pas trop tôt, on suffoquait.
Vous voyez, Madame, que c’est fort amusant de voir couper une tête, et qu’il est peu de sujets aussi plaisants et aussi agréables que celui-ci.
En plus, avons-nous l’assurance que nous ne dérogeons point.
Car si autrefois Molière châtiait les mœurs en faisant rire, nous, nous châtions les hommes par le même moyen.
STÉNIO
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(in Paris-Plaisir, première année, n° 2, dimanche 24 mars 1878)
Il est peu fréquent de croiser, dans les colonnes d’un périodique français du début XXe, un article bien documenté sur la science-fiction anglo-américaine. Même s’il ne prétend à aucune exhaustivité, l’auteur témoigne indéniablement d’une érudition inhabituelle et d’un rare discernement dans ce domaine. C’est la raison pour laquelle il nous a semblé intéressant de reproduire ce petit essai, en l’illustrant, autant que possible, des ouvrages cités en référence. En espérant que nos lecteurs apprécieront autant que nous cette excursion dans le système solaire, à la recherche d’une vie extraterrestre…
MONSIEUR N
La « Conquête des Fleurs, » la très curieuse comédie fantaisiste de Gustave Grillet, que donne en ce moment le théâtre de l’Athénée et pour laquelle la critique a plutôt manqué de tendresse, nous transporte en un pays de rêve, où les femmes sont des fleurs et que l’auteur a placé dans la planète Vénus. (1)
De son côté, Jean de la Hire, dans un roman scientifique d’aventures, que publie un de nos confrères, fait se mouvoir ses personnages dans la planète Mercure, dont les habitants nous sont représentés sous la forme de repoussants « monopèdes » à l’œil, au bras et à la jambe uniques. (2)
Voici qui remet donc singulièrement à l’ordre du jour la passionnante question des probabilités d’habitabilité des planètes faisant partie de notre système solaire : Vénus, Mars, Mercure, Jupiter et la Lune. Pour aujourd’hui, je ne m’occuperai pas des suppositions et des discussions du monde savant à cet égard, le cadre plutôt frivole de ces « Notes parisiennes quotidiennes » ne se prêtant guère à des sujets aussi ardus. Je me contenterai donc de passer brièvement en revue les diverses manières dont, en dehors des deux auteurs que j’ai cités tout à l’heure, l’imagination féconde des romanciers scientifiques peuple à son tour les mondes inconnus, objet de tant de curiosité et de tant de controverses.
John Munro, dans son Excursion à Vénus, nous présente une race d’êtres semblables à des dieux, habitant des jardins splendides ornés de plantes tropicales, de fontaines et de statues. Les femmes de Vénus sont gracieuses et belles, si belles que, tout comme dans la Conquête des Fleurs, le héros du roman devient passionnément amoureux d’une de ces créatures enchanteresses, tant et si bien que ses compagnons sont obligés de lui tendre un piège pour le ramener à bord de leur navire aérien. Celui-ci part alors pour visiter Mercure, planète habitée par des dragons volants monstrueux et méchants.
Une Lune de miel dans l’espace, tel est le titre d’un roman fort connu de George Griffith, lequel mène ses nouveaux mariés à Vénus, dont les habitants, « moitié hommes, moitié oiseaux, » sont recouverts d’un plumage doux et soyeux et volent ou marchent à volonté.
Un autre imaginatif, Fred Jane, a compris les Vénusiens d’une tout autre façon : ce sont des puces grandes comme des éléphants qu’il désigne sous le nom de « Thotheen. » Ces créatures bizarres, d’une force et d’une adresse prodigieuse, tiennent sous leur domination la planète tout entière.
Plus étrange encore est l’idée d’Edwin Pallander. Dans Au travers du Zodiaque, un véritable roman-cauchemar, ce n’est pas le règne animal qui s’est développé sur Vénus, c’est le règne végétal. Des roses gigantesques luttent avec les mastodontes, et sortent victorieuses de la lutte. Semblables à des reptiles, d’énormes cactus sont aux aguets de leur proie ; les violettes grognent et mordent, les primevères ronronnent ou égratignent, selon qu’elles sont bien ou mal disposées.
Il en est des autres planètes comme de Vénus ; les imaginations diffèrent.
H. G. Wells décrit les Sélénites, dans son très curieux livre Les Premiers Hommes dans la Lune, comme des fourmis de cinq pieds de haut, le corps garni d’écailles et muni de tentacules en guise de bras. Ceci ne concorde pas du tout avec l’opinion de lord Redgrave, le héros de Griffith, qui a trouvé la Lune habitée par une race de « singes aveugles, sans poil, chauves, livides et gris. » De son côté, Pallander donne aux Sélénites un corps d’homme surmonté d’une tête simiesque, et une taille de dix à douze mètres.
Le père du genre, Jules Verne, s’est contenté de faire contourner la Lune par l’obus de Barbicane et de Nicholl, lesquels regardent par les hublots et constatent que notre satellite est inhabité et doit être inhabitable.
La meilleure description imaginaire de Saturne est, selon nous, celle que donne John Jacob Astor, le millionnaire américain – le seul de son espèce – dans Le Voyage dans les autres mondes. L’auteur peuple Saturne d’esprits qui, tout en flottant impalpables dans l’espace, n’en ont pas moins le pouvoir de se matérialiser à volonté. Ils sont sages, dignes et graves, et possèdent, de plus, le bonheur de ne pas être sujets à ce que nous appelons les émotions humaines.
George Griffith, lui, tombe dans l’excès contraire : les Saturniens sont des brutes méchantes, traîtreuses, douées d’une force colossale, adroites et rusées. Quant au héros mythique d’Edwin Pallander, il trouve Saturne dépourvu de toute créature – un semblant d’humanité, mais la vie reptilienne surabonde et des monstres ailés sortent des profondeurs obscures des forêts pour attaquer les explorateurs.
Dans Jupiter, selon J. J. Astor, le monde des insectes domine tout. Il y a notamment des fourmis monstrueuses, dont le corselet est épais de plus d’un mètre et dont les mandibules sont capables de couper un éléphant en deux. Des dragons volants, au souffle empoisonné, armés de griffes tranchantes et de dents effroyables, sillonnent les airs sans relâche.
D’après Griffith, Jupiter serait en état de fusion et, par conséquent, toute vie organique y est impossible ; mais dans Ganymède, un des trois satellites de la grande planète, il existe une race, fort dense, d’hommes et de femmes d’une haute culture intellectuelle, lesquels vivent dans des maisons en verre. Les villes et les campagnes, tout y est sous toit vitré. Il est à remarquer que l’auteur ne fait mention d’aucune espèce d’hôtel de ville.
Notre voisin immédiat, Mars, est l’objet des plus extravagantes élucubrations. Dans son Uranie, Camille Flammarion considère les Martiens comme se rapprochant beaucoup des singes. Ils sont infiniment supérieurs aux « Terrestres » par leur organisation, le nombre et la délicatesse de leur sens, ainsi que leurs grandes facultés intellectuelles.
Le livre de Robert Cromie, Un Plongeon dans l’espace, fait des habitants de Mars des êtres humains d’une taille quelque peu inférieure à la nôtre. Griffith au contraire, les montre beaucoup plus grands que nous, tous pâles et exsangues, tous bâtis de façon semblable.
Le Paquet scellé de M. Stranger, par Hugh MacColl, nous présente une race identique à la race humaine, avec cette seule différence que les Martiens ont la peau azurée et semi-transparente.
On connaît la fameuse Guerre des mondes, de H. G. Wells. Celui-ci fait des Martiens des monstres hideux, véritables « chaudières à échasses, » qui ne manqueraient pas de détruire l’humanité au moyen de leur terrible « rayon de chaleur » et de leur subtil et mystérieux poison, si notre atmosphère, chargée de bactéries pathogènes auxquelles ils ne peuvent résister, ne les exterminait au bout de quelques semaines. Ces « chaudières à échasses » ne sont d’ailleurs que le corps « artificiel » et servent d’enveloppe à l’être véritable, un assemblage protoplasmatique gélatineux, muni de tentacules immenses et dominé par une masse cérébrale énorme.
Cette courte revue démontre péremptoirement que, partout où l’intelligence se heurte à l’inconnu absolu, l’imagination n’a que des ressources assez limitées. En réalité, il n’y a, dans tout cela, aucune idée complètement nouvelle. Ces hommes étranges, ces animaux bizarres et horribles ne sont pas inventés de toutes pièces. Ils constituent un amalgame de choses connues, visibles, tangibles ou palpables, qui font partie de notre monde à nous. La légende, autant que la science, en forme le principal élément ; et l’on se sent parfois tenté de dire à l’apparition de ces êtres fantastiques :
« Vous n’êtes pas des inconnus pour moi. »
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(1) Théâtre de l’Athénée, 10 mai 1908. Texte de Gustave Grillet ; musique de Willy Redstone ; décors d’Amable et Lemonnier ; avec Laurence Duluc (Lyllis), Marguerite Brésil (Rosita), Bullier (Jolicœur) ; interprété aussi par André Lefaur (Henri de Bellejambe).
(2) La Roue Fulgurante, paru en 40 livraisons dans Le Matin, du vendredi 10 avril (n° 8809) au samedi 23 mai 1908 (n° 8852).
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(In L’Aurore politique, littéraire, sociale, n° 3856, 14 mai 1908)
Les illustrations qui suivent proviennent pour une petite part de la collection de Monsieur N ; mais, pour l’esssentiel, elles ont été glanées sur le net. Monsieur N tient à remercier plus particulièrement la librairie Charbonnel de Bar-le-Duc, l’immense spécialiste L. W. Currey, bien connu des amateurs de fantastique et d’anticipation ancienne, le site Monster Brains, et le lieu de rendez-vous incontournable de tous les passionnés de Merveilleux Scientifique, Sur l’autre face du monde.
Annonce du Matin pour le roman de Jean de la Hire, n° 8807, mercredi 8 avril 1908.

Éditions Ferenczi, « Le Livre de l’aventure » n° 7, 1929.



Illustrations de P. Santini pour l’édition du Livre Moderne illustré, 1942.
Illustrations de Stanley Wood pour A Honeymoon in Space.
Illustrations de Claude Shepperson pour l’édition George Newnes, 1901.

La rare jaquette de l’édition Juven.




Illustrations de Martin van Maele pour l’édition Juven.

Illustration de Henri Lanos pour l’article « La littérature fantastique et terrible » de Gaston Deschamps, paru dans Je Sais tout, n° 8, septembre 1905.
La traduction française du roman de John Jacob Astor, Paris : Librairie Hachette et Cie, 1895.





Illustrations de Daniel Carter Beard pour A Journey in Other Worlds.
Préface de Jules Verne pour le roman de Robert Cromie.



Édition originale, London : William Heinemann, 1898.


Première édition illustrée, New York and London : Harper & Brothers, 1898.









Illustrations de Warwick Goble pour l’édition Harper.


Illustrations de Henri Lanos pour l’article « La littérature fantastique et terrible » de Gaston Deschamps, paru dans Je Sais tout, n° 8, septembre 1905.


La somptueuse édition de La Guerre des Mondes illustrée par Henrique Alvim-Corrêa, Jette-Bruxelles : L. Vandamme & Cie, 1906. 32 hors-texte tirés sur papier couché jaune et 105 illustrations dans le texte. Tirage limité à 500 exemplaires numérotés.

Affiche promotionnelle pour La Guerre des Mondes illustrée par Alvim-Corrêa.





















Quelques-unes des extraordinaires illustrations hors-texte de Henrique Alvim-Corrêa pour La Guerre des Mondes.
La dernière fois que je vis Herlock Sholmes, le policier de génie connu maintenant dans le monde entier, c’était dans son cabinet de travail. Nous devions aller ensemble à Mill Hill, au sujet d’un vol commis à l’abbaye de Sainte-Marie.
« Je suis à vous dans un instant, m’avait-il dit. Une lettre à terminer… Asseyez-vous et fumez une cigarette. Je n’en ai pas pour longtemps. »
Puis il s’était mis à écrire. Sur ces entrefaites, James, son fidèle valet de chambre entra et, lui présentant une carte :
« Un gentleman est là, qui désire vous parler.
– Faites entrer, » répondit Herlock Sholmes sans s’arrêter d’écrire ni même regarder la carte, qu’il jeta sur son bureau où elle tomba à l’envers.
Une minute après, James introduisait le personnage en question.
Herlock Sholmes ne leva pas les yeux. Pendant que sa plume continuait à courir sur le papier, il lui désigna une chaise de la main. Le gentleman s’assit sans mot dire. J’en profitai pour l’examiner.
Il est à croire que je n’ai guère de dispositions pour être policier. J’eus beau regarder l’homme des pieds à la tête, je n’en pus tirer aucune déduction. Il me parut être en tous point semblable à tous les autres, sans rien de caractéristique dans sa personne.
Cependant, Herlock, sans discontinuer d’écrire, fit soudain :
« Ainsi donc, mon vieux camarade, la dame de pique ne vous a pas été favorable ? »
Nous nous regardâmes, le nouveau venu et moi… À qui en avait l’illustre détective ?
Comme si ce dernier eût vu notre mouvement de surprise, il reprit :
« C’est à vous que je m’adresse !
– Moi ?… dit le gentleman désigné par la main d’Herlock, tendue de son côté.
– Sans doute, fut-il répondu. Les coquins vous ont dévalisé jusqu’à votre dernier penny… ils vous ont même gagné votre montre, vos bagues et jusqu’à votre revolver. Ils ont été plus adroits que vous cette fois-ci…
– Comment !… Comment !… balbutia l’homme. Qui a pu vous dire ?… »
Il paraissait confondu.
Moi, j’étais dans le ravissement. Herlock était en train d’accomplir un de ces merveilleux tours de force dont il était coutumier.
Notez qu’il n’avait pas vu l’individu auquel il avait affaire… En réalité (nous le verrons ensuite), il ne le connaissait aucunement… Il n’avait pas cessé d’écrire depuis son entrée. Il n’avait pas levé les yeux sur lui. Tout au plus sa position lui permettait-elle, en glissant un regard de côté, d’apercevoir la partie inférieure du corps du personnage en question. Quant à la carte de visite de ce dernier, elle était, je l’ai dit, tombée du côté où son nom était écrit. À peine, sur le dos du bristol, pouvait-on déchiffrer un seul mot, qui y était griffonné au crayon.
Cependant, l’illustre détective avait posé sa plume. Il se tourna du côté de celui dont il voyait pour la première fois le visage. De son ton impassible, froid et tranchant comme une lame de couteau, il continua :
« Alors, nous ne sommes plus de force faire sauter la coupe proprement ?… (en même temps, Herlock fit, de la main, le mouvement d’exécuter ce tour de cartes). Nous nous sommes fait « ratisser » par d’autres plus habiles… Aussi, avons-nous décidé de nous venger, tout en jouant l’honnête homme dévalisé, et nous venons dénoncer l’existence du joli tripot où l’on dépouille les braves pontes qui s’y risquent… En même temps, nous avons pris une autre décision… Celle de changer de métier… Heureuse idée… bonne idée !… Seulement, vous auriez peut-être pu vous résoudre à choisir, comme nouvelle profession, une tout autre que celle de cambrioleur…
– By God… by God !… s’exclama l’individu. Vous êtes un damné homme. Comment avez vous pu savoir toutes ces choses ?
– Comme bien d’autres… par exemple, comme je sais que vous êtes marié et avez des enfants élevés en Allemagne ; mais ceci n’a aucun rapport… Pour ce qui précède, je veux bien vous en donner l’explication. Cela vous apprendra à connaître un peu Herlock… ce vieux Herlock Sholmes. »
Là-dessus, mon ami alluma une cigarette et dit :
« Un simple coup d’œil me permet d’apercevoir, par-dessous la table, le bas de votre corps. Or, vos bottines vernies, votre pantalon de drap fin, votre chapeau haute forme, posé à terre à côté de vous, indiquent que vous êtes en costume de cérémonie ou de soirée. Il est dix heures du matin. Vos coudes sur vos genoux, votre position affaissée prouvent votre fatigue. Ce costume à cette heure si matinale, cette lassitude montrent que vous avez passé une nuit blanche… Où ? Dans un cercle ou un tripot, où vous avez été dévalisé.
– En effet.
– Votre pantalon est taché de boue. Donc, vous n’avez plus le sou pour prendre un cab.
Pendant que je vous faisais attendre, je voyais vos doigts faire le geste – machinal et fréquent – de tourner autour de votre annulaire une bague – bague qui n’y était plus.
À un certain moment, vous avez voulu tirer votre montre et vous vous êtes ravisé… pensant soudain qu’elle aussi s’était évaporée. Vous l’aviez perdue au jeu… avec le reste… avec votre revolver, dont la poche spéciale de votre pantalon porte encore, quoique vide, la forme apparente.
Aucun désordre dans votre toilette. Donc vous n’avez pas été la victime d’une attaque nocturne. D’ailleurs, vous êtes d’une taille à résister. »
Cet Herlock Sholmes était décidément un génie… Ces déductions, si rigoureusement logiques, étaient le fait d’un être humain. J’étais transporté… L’autre, la bouche ouverte, en rond, semblait pétrifié d’une telle pénétration.
Cependant, le détective continua :
« Lorsque pour aller dans un cercle, on se munit d’un revolver ; lorsqu’on y perd, outre son argent, sa montre et ses bijoux, le cercle s’appelle un tripot. Au reste, lorsque tout à l’heure vos doigts cessaient de tourner autour de votre annulaire cette bague absente, ils faisaient un autre mouvement bien connu des prestidigitateurs : celui de malaxer une boulette de pain. Vous n’ignorez pas que c’est ainsi qu’on obtient la souplesse nécessaire pour faire habilement sauter la coupe. (1) J’ai remarqué la raideur de votre pouce. Sans doute, cette infériorité a été la cause de votre défaite. Vous n’êtes plus assez jeune. Aussi, avez-vous décidé de changer de métier.
C’est alors que vous étant renseigné auprès de quelque aigrefin, vous avez pris cette adresse. »
En disant ces mots, Herlock atteignit la carte posée sur son bureau et lut :
« Stokesforth-Chesterfield
Or, cette adresse ne peut être connue que par des bandits. C’est la seule maison du monde qui fabrique, pour eux, les outils de cambriolage perfectionnés, dont ils se servent… Vous allez vous y rendre, sans doute ? »
Puis, le détective conclut :
« Cela ne vous a pas empêché, tout bouillant de fureur, de venir ici, pour vous venger dénoncer le tripot… car c’est, je suppose, le but de votre visite… Vous paraissiez calme tout à l’heure, mais vos mains et vos pieds avaient des crispations d’impatience et. de colère. »
Là-dessus, Herlock sourit et se frotta les mains en regardant l’inconnu avec le petit air d’un chat qui joue avec une souris.
« Mon cher Monsieur, fit alors celui-ci, vous êtes un parfait observateur.
Mon pantalon est taché de boue, c’est vrai, mais c’est en descendant de cab, devant votre porte, que j’ai mis le pied dans le ruisseau.
J’ai d’habitude une alliance à l’annulaire, c’est encore vrai. Mais je souffre de la goutte. Mes doigts sont enflés et je n’ai pu la mettre.
J’ai eu un moment l’idée de tirer ma montre, c’est exact. Mais en même temps, j’ai aperçu l’heure à votre propre pendule et n’ai pas achevé mon mouvement.
Je me malaxe les doigts avec le pouce. Rien de plus juste. C’est un soulagement contre la goutte… d’ailleurs, insuffisant car il n’empêche pas d’avoir des crispations involontaires de pied ou de main, lorsque la douleur vous tiraille.
Je suis las, en effet ; j’arrive de Dublin et ai passé une partie de la nuit en bateau, car la mer était épouvantablement mauvaise. J’ai eu juste le temps de revêtir un costume de cérémonie, pour rendre visite à son Excellence Lord Fox, du département de la Justice.
Raisonnablement, je ne pouvais, dans ce cas, me munir du revolver que je porte d’ordinaire, même en soirée, étant données mes fonctions. J’étais chef de la police à Dublin, je viens d’être nommé à Londres.
Ma première visite a été pour Son Excellence, la deuxième était pour l’illustre détective dont les services devaient m’être précieux. Aussi, je suis venu ici directement en sortant de chez Lord Fox.
Quant à cette adresse de Chesterfield, rien d’étonnant à ce qu’elle soit connue de celui qui a pour mission de poursuivre les bandits qui s’y approvisionnent. Lord Fox vient de me la donner.
Maintenant, retournez la carte, je vous prie ; vous y verrez mes noms et qualités. »
Le pauvre Herlock n’eut pas besoin de consulter le bristol. Le fidèle James venait de lui apporter un télégramme du ministère, l’avisant de l’importante visite qu’il allait recevoir… Seulement, le cab du nouveau chef de la police avait marché plus vite que la Post-office.
Celui-ci, cependant, ajouta encore :
« Maintenant, mon cher Monsieur, je suis curieux de savoir une chose. Quelle est donc la raison qui vous a fait penser que j’avais de jeunes enfants élevés en Allemagne ? »
L’infortuné détective, abattu, se redressa. Une dernière chance lui apparaissait d’éviter la démission forcée qu’il entrevoyait à bref délai.
« Votre Honneur, fit-il, j’ai vu dépasser de la poche de votre pantalon un fragment de journal illustré allemand, que je connais… c’est une publication destinée aux enfants…
– Et aussi aux boules de gomme, interrompit sèchement le chef, en tirant de sa poche un cornet de papier. J’ai pris froid en mer… Or, pour le mal de gorge, rien ne vaut les simples vieilles boules de gomme de nos pères. »
Ce dernier coup acheva Herlock Sholmes. Espérons qu’il ne s’en relèvera pas.
Étienne JOLICLER
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(1) Cet exercice est, en effet, celui auquel se livrent les faiseurs de tours de cartes pour s’entretenir les doigts.
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(in Le Pêle-Mêle, quatorzième année, n° 37, 5 juillet 1908)





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(in Lectures pour tous, vingt-et-unième année, douzième livraison, n° 60, 15 mars 1919)
Hier matin, un homme, les yeux hagards et les vêtements en désordre, se présentait au commissariat de M. Grimal et lui faisait cet étrange récit :
« Cette nuit, des individus se sont introduits chez moi et m’ont coupé la tête, ainsi qu’à ma mère et à mon père. Ils ont attaché ces têtes au bout d’un fil, mais trop haut pour que je puisse les atteindre. J’allais cependant y parvenir, quand elles se sont mises à diminuer de volume et ont fini par se transformer en boules de verre soufflé qui se sont envolées par la fenêtre. Elles doivent s’être réfugiées ici. »
Et, incontinent, il se mit à quatre pattes, furetant sous les meubles du commissariat, en ajoutant :
« Ma tête, je puis m’en passer pendant quelque temps, mais je tiendrais à retrouver celles de mes parents. »
M. Grimal, tout en le louant fort de sa piété filiale, lui assura que les objets qu’il réclamait n’étaient plus au commissariat, mais qu’il allait l’envoyer dans une maison où il ne pourrait manquer de les trouver. Il ne fallut pas moins que cette assurance pour décider le pauvre fou à interrompre ses recherches et à se laisser expédier à l’infirmerie du Dépôt.
C’est un nommé Fleury Decoster, âgé de vingt-cinq ans, peintre en bâtiments. Il était arrivé à Paris depuis quelques jours seulement et errait dans les rues, sans ressources et sans domicile.
Jean de Paris.
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(« Nouvelles diverses, » in Le Figaro, n° 343, dimanche 9 décembre 1894)
Ce que je viens de voir et d’entendre bouleverse ma raison. Je n’ai pas rêvé pourtant. C’est bien en plein jour, au milieu de choses qui me sont familières, en présence d’une des sommités médicales du Nouveau-Monde, que j’ai vu et touché le corps tiède d’un assassin décapité il y a deux ans !
Criez à l’imposture tant qu’il vous plaira. J’ai vu ! —Épouvanté, mais sceptique encore, j’ai promené mon doigt sur le cou détaché, puis réuni au tronc, de cet homme qui a survécu à la mutilation suprême. Un bourrelet de chair blanche sur ce col brun, un sillon net et droit sur la nuque, une cicatrice parfaitement circulaire dessinent à n’en pas douter la trace du terrible couteau. Nulle autre blessure, du reste, n’aurait produit les désordres organiques que j’ai constaté de visu. La science ne peut-elle pas opérer ce prodige ? Le docteur Ceballos, enfin, n’est-il pas mon ami ? Et qui donc oserait élever une protestation ou même un doute lorsqu’il a dit : « J’affirme ! »
La clinique du grand spécialiste américain est située à Vaugirard, à deux pas des fortifications, entre la porte d’Issy et la station de Grenelle-Ceinture. Maison banale, sans style, avec un petit jardinet et son jet d’eau. Au rez-de-chaussée, le cabinet de consultation ; tout à côté, la salle d’expérience et le laboratoire. Cela simple, sans prétentions, sans pose. Un vrai sanctuaire de chercheur. Il y a trois ans, M. Ceballos a quitté Lima, où son nom est vénéré, pour s’installer à Paris. On l’y connaît à peine. D’aucuns le traitent de fou. Ennemi du bruit et de la réclame, il vit à peu près ignoré dans ce faubourg, travaillant comme Papin, comme Palissy , au bien-être d’une humanité qui passe, indifférente aujourd’hui, à ses côtés, et qui demain lui dressera des statues. C’est là que j’ai découvert ce modeste. – Puisse-t-il me pardonner d’avoir jeté son nom aux quatre coins du monde, et dévoilé le secret de ses étonnantes découvertes !
*
Un matin, je reçois ce bout de billet :
« Pablo, l’assassin dont je vous ai parlé tant de fois, vient d’arriver à Paris. Il est mort chez moi. Venez vite, et vous serez convaincu !
CEBALLOS. »
Une heure après, j’étais à Vaugirard.
« Eh bien ! votre décapité parlant ?
– Il ne parle plus, mais vous allez le voir !
À peine débarqué au Havre, une méningite se déclare ; je l’ai reçu mourant. La traversée, les ébranlements nerveux causés par le mal de mer, que sais-je ?… Enfin, il est là. Son témoignage verbal est inutile, l’autopsie que nous allons faire ensemble sera plus éloquente que le récit de son aventure. Mais, hâtez-vous donc ! »
Essoufflés, fiévreux, nous entrons dans la salle d’expériences. Sur la grande dalle de marbre noir, un homme est étendu, raide, la bouche ouverte. C’est Pablo, le parricide, décapité à Lima le 18 octobre 1877, mort à Paris – et bien mort – le 2 juin 1879. Petit, nerveux, tête brune et cheveux crépus, des anneaux d’or aux oreilles, un type d’Indien sang mêlé, barbe rare, dents longues, jaunes ; des yeux de vautour, brillants encore, les vêtements d’un marin, tel est le personnage. La chemise, largement ouverte, découvre la poitrine et le cou, ce cou hâlé, mince, où le couperet du bourreau a imprimé le sillon blanchâtre que j’ai décrit.
À côté du corps, sont rangés des couteaux, une scie, divers scalpels, une sonde, des appareils à injections, tout ce qu’il faut pour une autopsie. Je n’ai pas peur, mais je me sens pâle ; que va-t-il se passer ?…
« Ce bonhomme-là, dit Ceballos en nouant son tablier à bavette, est le plus étrange sujet qui ait jamais passé par les mains d’un anatomiste. Je l’ai vu mort, sa tête à dix mètres du tronc, arrosant la terre de ruisseaux de sang. J’ai tenu cette tête au bout de mon bras, pendant que le reste se tordait à mes pieds. Ensuite, j’ai revu le tout marcher, manger, rire et boire, comme le premier convalescent venu. Vous connaissez l’histoire ; mais puisque le phénomène est là, sous nos yeux, je vais vous la rappeler en quelques mots :
Au Pérou, nos chirurgiens pratiquent souvent la greffe animale. Vous n’ignorez pas cette merveilleuse application de la science physiologique, qui consiste à rejoindre deux parties brusquement séparées du corps animal, voire même du corps humain, et à leur rendre, après la soudure, la chaleur, la sensibilité, le mouvement, toutes les fonctions vitales.
Celse et Galien rapportent à ce sujet des faits extraordinaires. – Tagliacozzi, au seizième siècle, recollait les nez et les oreilles tranchés par le bourreau ; Ambroise Paré, plus tard Dionis et Garengeot, reproduisirent avec succès les mêmes expériences ; le docteur Baifour rapporte le cas d’un charpentier d’Édimbourg qui, après avoir eu l’index emporté d’un coup de hache, recouvra l’usage de ce membre recollé, mis en place et rapidement guéri.
Le bras tout entier d’un soldat, qui vit aujourd’hui dans le département des Vosges, a été ressoudé de la même manière, après la bataille d’Arlon, – vous lirez le fait dans le Dictionnaire des Sciences médicales. Les exemples abondent. Et l’histoire de la chirurgie contemporaine est pleine de récits de doigts, de mentons, de dents, de nez, de paupières restaurés. Dans tous ces cas, la continuité des vaisseaux, des nerfs eux-mêmes se rétablit pour ainsi dire sans efforts. Il y a mieux ! La partie transplantée prend les caractères de celle dont elle tient la place ; la peau faisant office de lèvres devient muqueuse ; la muqueuse amenée au-dehors devient peau ; un lambeau de périoste suffit pour reconstituer un os. On a pu même renouveler toute la voûte osseuse du palais ! L’infatigable nature répare ainsi les pertes qu’elle a subies, et, molécule par molécule, refait à neuf l’organe indispensable à l’économie du sujet.
– Je sais tout cela, » répondis-je.
*
« D’essai en essai, reprit le docteur, et toujours enhardi par les cures les plus heureuses, je fus amené à cette conclusion que la tête d’un mammifère quelconque pourrait, après la décollation, reprendre sa place et revivre. C’était fou, absurde, je le sais bien. Tous les spécialistes, mes confrères, haussèrent les épaules. L’Académie de Lima me fit examiner comme aliéné. Je fus mis au ban de la médecine américaine. Un autre eût fait amende honorable et juré, comme Galilée, que la terre ne tournait pas. Vous me connaissez. Je tins bon. Un jour, dans la Revista medico-quirùrgica del Peru, rédigée par mon vieil ami Ignacio de Oca, je publiai le court entrefilet que voici :
« Le docteur Tomas Ceballos, praticante mayor (interne) de l’hôpital général de Lima, s’engage à recoller la tête du parricide Pablo, condamné aujourd’hui à la peine capitale par la haute cour criminelle de cette ville, et sous caution d’une somme de mille piastres fortes, déposées à la Banque péruvienne, promet de rendre la santé au supplicié, dans le délai maximum de trois mois.
Le docteur Ceballos opérera en présence de tous ses confrères, qu’il convoque dans la prison de Lima, le 18 octobre, jour de l’exécution, à sept heures et demie du matin.
Signé : Tomas CEBALLOS. »
Le lendemain de la publication de cette foudroyante note, le président de la République fit placer à ma porte deux sentinelles armées, avec ordre de ne me laisser sortir qu’en plein jour et après m’avoir minutieusement fouillé. Évidemment, aux yeux de la police et de tous mes concitoyens, j’étais un fou, un fou dangereux, capable de mettre la capitale à feu et à sang.
Sans m’émouvoir, je déposai tranquillement à la Banque de Lima les mille pesos, dont je me fis délivrer un reçu en règle ; je repris mes travaux et j’attendis le grand jour de l’exécution, non sans douter moi-même de la réussite si prématurément escomptée. – L’Académie avait prononcé son arrêt. J’étais digne de la camisole de force. Vous allez voir lequel de nous deux avait raison.
La veille de l’exécution, j’allai au presidio voir mon sujet. Le malheureux ne fut pas médiocrement étonné en se trouvant, lui condamné, libre et sans entraves vis-à-vis d’un médecin que gardaient à vue deux soldats armés jusqu’aux dents.
« Pablo, mon ami, lui dis-je, je suis chargé d’une triste nouvelle. Le Président de la République a rejeté votre recours en grâce ; nulle puissance humaine ne saurait vous arracher au bourreau. Demain, au point du jour, vous comparaîtrez devant Dieu. J’ai obtenu cependant une faveur qui abrégera votre supplice et peut-être vous sauvera. Prêtez-moi toute votre attention, Pablo, il s’agit de tenter un miracle. La vie, entendez-vous ! Si je vous apportais la vie !… »
Le bandit me regarda d’un œil terne. Ce médecin des morts, qui lui parlait de salut entre deux baïonnettes, cette possibilité de délivrance, alors que tout espoir était perdu… il ne comprenait pas.
« Les lois du Pérou, repris-je, vous condamnent à la potence. Cinq minutes d’une terrible agonie, l’asphyxie par strangulation, la désarticulation mortelle de vos os, voilà ce qui vous attendait, sans moi. Le chef de l’État a eu pitié de mes prières ; il consent à commuer votre peine. Réjouissez-vous, au lieu de mourir sur l’infâme gibet, vous aurez simplement la tête tranchée ! »
Pablo m’enveloppa d’un regard de souverain mépris. Pour lui aussi, j’étais fou. Ô l’ingratitude des hommes !
« Écoutez-moi, mon ami. Je suis médecin, et savant, dit-on. J’ai découvert l’infaillible moyen de rejoindre des parties séparées du corps ; votre tête tombée, je la recollerai sur vos épaules aussi aisément que cette queue de chat a été soudée à la crête de ce coq. »
(Je tirai de ma poche une crête à laquelle, en effet, j’avais adopté la queue d’un petit chat, et que pendant deux ans mon coq avait fièrement portée comme un panache.) (1)
Les deux miliciens ne purent retenir un éclat de rire à cette étrange exhibition. Le condamné, lui-même, se dérida.
Encouragé par l’heureuse disposition d’esprit de mon patient, j’abordai de front les grosses difficultés.
« Ne doutez pas du succès, Pablito ; armez-vous de tout votre courage. Le coup donné, tâchez de concentrer dans le cerveau ce qui vous restera de force vitale et de volonté. Pas de défaillance ! Je serai là ; si vous parvenez à franchir de sang-froid la seconde pénible, sans doute, mais après tout fort courte, de la décollation, vous serez sauvé ! Jurez-moi, sur le Christ, que vous ne perdrez pas la tête et que, si votre raison ne vous a pas abandonné, vous fermerez l’œil gauche !
– Ce serment est facile, répondit Pablo, je jure !
– Bien. Votre œil gauche fermé, cela voudra dire : « Je me souviens, donc je vis ! » Et alors, je réponds de tout. Touchez-là, dans quinze jours nous boirons ensemble à la santé du bourreau. »
Et je sortis de la cellule, en répétant au pauvre diable :
« L’œil gauche ! »
*
Toute la nuit, Lima fut bruyante, animée, houleuse. De fortes patrouilles parcouraient les rues, sabre au poing, baïonnette au canon. Une émeute était à craindre. La foule, avide du spectacle de la potence, ne semblait pas disposée à tolérer que l’exécution eût lieu dans la cour du presidio, en présence de quelques médecins et d’une dizaine de journalistes. Elle blâmait la faiblesse du chef de l’État, elle reprochait à la justice l’application d’une pénalité contraire aux lois du Pérou ; il lui fallait son gibet et son pendu frétillant, et les processions des confréries, et tout l’appareil pompeux de la mort. Le huis-clos l’exaspérait.
Cependant, dès sept heures, mes collègues de la Faculté arrivaient au rendez-vous. Les éminents docteurs Bartolomé Pardo, Nicanor Quinche, Domingo Loza, Ricardo Peacan, Esteban Testasecca, tous les médecins civils et militaires de la capitale étaient là. Je parus, plus pâle cent fois que le misérable dont j’avais promis de sauver la tête. Un murmure de pitié m’accueillit, et devant cette unanime réprobation de mes juges, je baissai le front comme une victime, comme un coupable.
Derrière moi, Pablo marchait calme, tête haute, entre l’aumônier et le bourreau. »
À cet endroit du récit de mon ami Ceballos, je sentis un frisson glacé dans mes veines. Je revis l’exécution toute récente de Lebiez et de Barré, la pluie de sang, les têtes livides, l’éclair du couperet… et je me sentis blêmir.
« Courage, reprit le docteur péruvien, vous n’êtes pas au bout ; mais j’abrège. Au moment fatal, je me tournai vers le patient : « Souvenez-vous ! l’œil gauche ! » Il fit un signe de tête et se livra aux exécuteurs…
Prompt comme la pensée, je me jetai sur ce crâne, je saisis à pleines mains les cheveux crépus que voilà, et pendant que deux internes disposaient et attachaient le tronc sur une chaise de fer, je plongeai ce cou saignant dans un baquet d’eau, qui tout aussitôt devint rouge. Une minute après, la tête était parfaitement exsangue. Ô surprise ! l’œil droit était grand ouvert, le gauche seul semblait dormir. Pablo s’était souvenu. Entre le cou de couteau et l’instant où je le tenais là, dans ma main, le grand criminel avait donc vécu, il avait pensé !
Cinq minutes s’écoulèrent. Les derniers jets de sang lancés par les carotides se figèrent en caillot vermeil sur le tronçon du cou.
« Tout est prêt, maître ! » dirent mes aides.
Il n’y avait pas une seconde à perdre. La moindre hésitation, le plus léger tremblement de doigts, et le succès de l’expérience était à jamais compromis ! Je fis appel à toute mon énergie ; dussiez-vous rire de moi, j’avoue que j’adressai une courte prière au Dieu de l’éternelle science : « Secondez mes efforts, lui dis-je, et guidez ma main ! il y va du salut d’un pécheur qui s’est repenti ; la justice des hommes l’a condamné, que votre souveraine clémence lui pardonne ! »
« Maître! s’écria l’un de mes aides, le couteau a passé entre la deuxième et la troisième vertèbres cervicales ; un fragment des apophyses est seul emporté. L’œuvre de la nature se simplifie. J’espère !
– Le cou ne saigne plus, dit le second opérateur, la plaie est lavée. Tout va bien. J’espère. »
Alors, je posai carrément la tête sur sa base, de façon à ce que la continuité de la mœlle, des artères, du pharynx, de l’œsophage et de toutes les fibres musculaires pût s’opérer sans déviation. En même temps que je donnais l’ordre à mes élèves de coudre les lèvres de l’horrible blessure, je pratiquai à l’artère humorale une incision par laquelle j’injectais deux livres du sang d’un jeune veau ; maintenant toujours la tête et le corps immobiles, grâce aux armatures de fer imaginées par moi, je continuai pendant deux heures cette transfusion revivifiante, au milieu d’un silence où se mêlait une sorte de stupeur. La Faculté doutait encore, mais elle ne riait plus. Le fou ne se comportait-il pas comme un sage ? Et le succès, tout improbable qu’il fût aux yeux des savants, ne pouvait-il pas couronner une opération si bien conduite, si conforme aux règles de la chirurgie ?
À mesure que le sang tout chaud du pauvre animal qu’on venait de sacrifier s’infiltrait dans le réseau artériel, mes aides et moi nous sollicitions par des pressions régulières, sur les muscles thoraciques, le jeu des poumons ; petit à petit, la teinte rosée de la vie s’étendait, gagnait les extrémités ; une chaleur douce pénétrait les chairs, le cœur soulevait visiblement la poitrine, et le pouls, faible encore, filiforme, répondait à la pression de mes doigts. Ce n’était pas la résurrection, peut-être, mais c’en était toute l’apparence, la miraculeuse illusion.
À dix heures du matin, le patient ouvrit et ferma les yeux, ses lèvres frémirent : un long sifflement nasal rejeta au-dehors les caillots de sang qui obstruaient les conduits olfactifs, et un cri, oui un cri, inarticulé, rauque, jaillit de la gorge de ce cadavre !
Un long murmure d’admiration lui répondit. « Il vit ! » glapirent mes élèves, pendant que la Faculté de Lima, par les vingt bouches de ses plus doctes professeurs, répétait ces deux mots qui résumaient mon triomphe : « Il vit ! »
*
« Que vous dirais-je ? continua Ceballos, dont le visage rayonnait d’une joie pure ; huit jours durant, je dus maintenir sur les épaules, de mon sujet sa tête encore mal assujettie ; mais la nature, notre puissant collaborateur, poursuivait son œuvre invisible de réparation. Par quelle miraculeuse et divine vertu les vaisseaux et les nerfs ont-ils pu reprendre, après le coup de couteau, leur fonctionnement normal, comment la vie a-t-elle réuni les deux tronçons de ce corps, pourquoi les jeux divers du mécanisme de la parole, de la déglutition, de la respiration, ont-ils recommencé sans obstacle, et quelle mystérieuse influence, enfin, a rendu la pensée à ce tout naguère inerte ? C’est là un problème que je ne saurais résoudre. Pablo a vécu deux ans. Le Pérou tout entier connaît son histoire, et j’affirme qu’il serait encore plein de force sans le démon des voyages qui l’a poussé un jour à voir Paris. Le malheureux ! »
Et pendant que mon ami Ceballos enfonçait son couteau dans le col nerveux du Péruvien, je ne pouvais me lasser de contempler ce cadavre, qui était mort deux fois, et ce savant, dont la main savait suspendre l’œuvre fatale des destinées humaines.
L. DE BEAUMONT
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(1) Expérience de Baronio, mentionnée dans ses Mémoires sur les greffes animales, Milan, 1814.
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(« Curiosités de la science, » in Les Soirées littéraires, journal illustré paraissant tous les dimanches, première année, n° 8, 21 décembre 1879)
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