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(in Touche à Tout, magazine des magazines, n° 4, avril 1910 ; texte initialement paru dans Le Gaulois, le 9 mars 1885, avant d’être repris dans le recueil Lettres de ma chaumière, Paris : A. Laurent, 1886)
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(in Touche à Tout, magazine des magazines, n° 4, avril 1910 ; texte initialement paru dans Le Gaulois, le 9 mars 1885, avant d’être repris dans le recueil Lettres de ma chaumière, Paris : A. Laurent, 1886)
I
DANS LE MIROIR
Tel que j’aperçois dans votre miroir, monsieur le Rédacteur en chef, est surprenant et choquant… Je vous accorde que personnellement je suis loin de m’en plaindre, mais je vous fais expressément remarquer que, d’un point de vue plus élevé, je ne saurais l’approuver.
J’ai un passé obscur et honteux, de sorte qu’il m’est particulièrement pénible d’en parler devant votre public. Tout d’abord, je suis un collégien manqué. Non pas que j’aie échoué à mon baccalauréat, ce serait présomption et mensonge que d’affirmer cela. La vérité c’est que je ne suis même pas parvenu jusqu’en prima ; en seconde déjà, j’étais plus vieux qu’Hérode. Paresseux, entêté, et plein de plaisanteries dissolues sur l’ensemble, haï par les professeurs de ce respectable lycée, d’excellents hommes qui – à bon droit et en complet accord avec leur expérience, avec la vraisemblance – me prédisaient une déchéance certaine, jouissant tout au plus, en vertu de je ne sais quelle supériorité malaisée à définir, d’un certain prestige aux yeux de quelques condisciples : voici comment je laissai passer les années jusqu’à ce que l’on m’accordât le bulletin qui m’autorisait à ne faire qu’une année de service militaire.
Nanti de ce viatique, je m’enfuis à Munich où ma mère avait transporté son domicile après la mort de mon père, lequel avait été propriétaire d’un commerce de grains et sénateur, à Lubeck ; et comme j’avais, malgré tout, assez de pudeur pour ne pas me livrer aussitôt et publiquement à l’oisiveté, j’entrai, portant dans mon cœur le mot de « provisoire, » comme volontaire dans les bureaux d’une compagnie d’assurances. Mais, au lieu de m’efforcer de me mettre au courant des affaires, je jugeai bon de travailler en cachette, assis sur mon fauteuil tournant, à une histoire inventée, quelque aventure d’amour entremêlée de vers, que j’envoyai ensuite à une revue mensuelle de tendance suffisamment révolutionnaire, non sans en tirer quelque vanité.
Je quittai le bureau avant que l’on ne me mît à la porte, prétextai vouloir devenir journaliste et suivis pendant quelques semaines, dans un pêle-mêle aussi peu profitable que pittoresque, des cours d’histoire, de sociologie et de belles-lettres, Soudain, comme un vrai vagabond, je lâchai tout et partis pour l’étranger, pour Rome, où je me promenai une année sans projets ni occupations d’aucune sorte Je passais mes journées à écrire et à dévorer cette espèce de livres que l’on appelle littéraires et auxquels un homme convenable ne consacre tout au plus que, pour se distraire, ses heures de loisir, et je vouais mes soirées au punch ou au jeu de dominos. J’avais tout juste les moyens de vivre et de fumer une quantité invraisemblable de ces cigarettes douces de l’État italien auxquelles je m’adonnais alors jusqu’à la débauche.
Hâlé, maigri et dans un état assez lamentable, de retour à Munich, je me vis enfin contraint de faire usage de mon permis de service volontaire. Si l’on espère apprendre que, dans ce domaine militaire, j’allais me montrer plus apte que dans tous autres, on sera déçu. Après trois mois déjà, encore avant Noël, je fus congédié sans formes de procès, parce que mes pieds ne pouvaient s’habituer à cette démarche idéale et virile qui s’appelle le pas de parade, et que je souffrais toujours de nouveau d’une inflammation des tendons du pied. Mais le corps est jusqu’à un certain degré soumis à l’esprit, et si j’avais professé le moindre amour pour cette existence, j’aurais sans doute pu maîtriser ma souffrance. Bref, je quittai le service et repris ma vie négligente en vêtements civils. Durant quelque temps, je fus rédacteur au Simplicissimus (on le voit, je tombais de marche en marche). J’allais sortir de ma trentième année.
Et maintenant ? Et aujourd’hui ? Suis-je accroupi dans quelque cabaret d’anarchistes, l’œil vitreux, une écharpe de laine autour du cou, avec d’autres compagnons perdus ? Me traîné-je dans le ruisseau, comme il convient ?
Non ; je vis dans une lumière d’apothéose. Rien n’est comparable à mon bonheur. Je suis marié, j’ai une femme extraordinairement jolie, une princesse de femme, si l’on veut bien m’en croire, dont le père est professeur à une université royale, et qui elle-même a fait son baccalauréat, sans pour cela me mépriser, ainsi que deux enfants bien portants, autorisés à tous les espoirs. Je suis le maître d’un vaste appartement, parfaitement situé, avec l’éclairage électrique et tout le confort moderne, garni de meubles, de tapisseries et de tableaux magnifiques. Mon ménage ne manque de rien, je commande à trois servantes de belle allure et à un berger écossais, je mange des croissants dès le thé du matin et je ne porte que des escarpins vernis. Et quoi encore ? Je fais des tournées triomphales. Je me rends dans des villes, convié par des sociétés de beaux esprits, je parais en habit et les gens applaudissent dès que je m’avance. Je suis même allé dans ma ville natale. La grande salle du Casino était au complet, on m’offrit une couronne de lauriers et mes concitoyens applaudirent. Partout on prononce mon nom en levant les sourcils, des lieutenants et de jeunes dames sollicitent, dans les termes les plus respectueux, des autographes, et si demain l’on doit m’apporter une décoration, je trouverai cela tout naturel.
Et pourquoi tout cela ? Grâce à quoi ? Comment ? Je ne me suis ni corrigé, ni amendé. J’ai continué de faire ce que je faisais déjà lorsque j’étais le dernier de ma classe, savoir de rêver, de lire des poètes et d’en écrire moi-même. Et c’est à cela que je dois toute ma splendeur. Mais est-ce là une récompense justifiée de ma conduite ? Si les gardiens de ma jeunesse me voyaient dans cette magnificence, ils devraient abjurer tout ce en quoi ils ont eu foi.
Ceux qui ont feuilleté mes écrits se souviendront que j’ai toujours témoigné une certaine méfiance à l’égard de la forme de vie de l’artiste et du poète. En effet, je ne cesserai jamais de m’étonner des honneurs que la société rend à cette espèce. Je sais ce qu’est un poète, car il m’a été confirmé que j’en étais un. Un poète est, pour le résumer en peu de mots, un individu propre à aucune activité sérieuse de quelque sorte qu’elle soit, toujours occupé à autre chose, nullement utile à l’État, souvent même assez suspect, qui n’a pas besoin de posséder des dons particuliers, mais peut être d’un esprit aussi lent et imprécis que je l’ai toujours été, en somme un charlatan intérieurement enfant, contestable sous tous les rapports, qui ne devrait attendre – et qui n’attend – de la société autre chose qu’un silencieux mépris. Mais le fait est que cette société accorde à cet homme la possibilité d’en arriver chez elle au prestige et à la plus haute aisance.
Tant mieux : l’avantage est pour moi. Mais il y a là quelque chose qui ne doit pas être dans l’ordre. Cela doit encourager le vice et inquiéter la vertu.
II
JEUX D’ENFANT
J’ai eu de très beaux jouets dans mon enfance, si l’on veut bien me permettre de parler de cela. Le magasin, avec comptoir et balance était une merveille, surtout neuf, alors que les tiroirs étaient pleins de provisions et les greniers exactement semblables à ceux qui appartenaient à mon père, là-bas, auprès de la Trave. Il ne manquait ni les sacs ni les ballots que l’on pouvait monter à la poulie (et la manivelle était derrière). Je crois avoir encore devant les yeux une cuirasse complète de chevalier, en carton gris fer, avec un casque à visière, une lance de tournoi et un bouclier ; mais ce romantisme était peu solide, comparé à un véritable uniforme bleu de hussard parfaitement conforme au règlement, jusque dans le détail de ses accessoires, qui m’avait été fait sur mesure par le tailleur. D’ailleurs, je dois dire que je ne trouvais pas un plaisir véritable à cette mascarade militaire et aux soldats de plomb ; aussi ai-je joué sans passion vraie, bien que j’en possédasse d’admirables, presque de la longueur d’un doigt, des cavaliers que l’on pouvait détacher de leur monture et chez lesquels ne me déplaisaient que les gros pilons qu’ils portaient entre leurs jambes en forme d’O.
Mais j’aimais bien mon cheval à bascule, et je voudrais bien pouvoir encore poser mon bras autour de son encolure. Il s’appelait Achille ; moi-même je le baptisai ainsi, et, lorsqu’on m’en fit cadeau, dans sa grandeur pleine de vie, il m’apparut presque comme un rêve. Élégamment sellé et bridé, il avait le pelage naturel, d’une rudesse jeune, d’un poney alezan – peut-être même était-ce un poney empaillé – et les yeux en verre les plus dévoués du monde. Je l’aimai non pas en cavalier, j’en suis sûr, mais par sympathie pour la créature, avec son poil, ses sabots et ses naseaux, de même que, dans mon enfance, j’ai reçu un grand nombre de chiens en porcelaine, en carton, en biscuit : des roquets, des bassets et des chiens de chasse, que j’aimais à décorer de housses de soie, de morceaux de tissus pris dans les provisions de mes sœurs.
Néanmoins, il n’est pas douteux que j’ai dû mes plus belles heures à notre théâtre de poupées qui avait déjà appartenu à mon frère aîné Heinrich et dont les décors s’étaient augmentés de beaucoup de nouvelles toiles que lui-même – qui alors songeait à se faire peintre – avait peintes. J’ai décrit en détail dans une de mes premières nouvelles (le Paillasse) la manière dont je dirigeai cette entreprise artistique, et dans l’histoire de Hanne Buddenbrooks ce théâtre joue également un rôle. J’aimais tant ce jeu que la pensée que je pourrais jamais dépasser l’âge d’y jouer me semblait inacceptable. Je me réjouissais, lorsque j’aurais mué, de pouvoir mettre ma voix de basse au service des ces étranges drames musicaux que je représentais toutes portes closes, et je m’indignais lorsque mon frère soutenait combien je serais ridicule si, à l’âge d’homme, je prétendais encore chanter, accroupi devant mon théâtre de poupées.
Voici pour mes jouets. Mais je puis ajouter que je n’avais besoin pour jouer d’aucun appareil et qu’avec une satisfaction silencieuse, j’étais conscient de la puissance indépendante de ma fantaisie que rien ne pouvait m’enlever. Je m’éveillai, par exemple, un matin avec la résolution d’être, pendant la journée qui venait, un jeune prince de dix-huit ans, du nom de Charles. Je m’enveloppais d’une certaine sérénité aimable, et j’allais et venais, fier et heureux du secret de ma dignité. Nous pouvions aller en classe, nous promener ou nous faire lire des contes sans que le jeu dût être interrompu un seul instant ; et c’était là justement son avantage. D’ailleurs, je n’avais pas besoin d’être toujours un prince ; mes rôles changeaient souvent.
Car il y avait encore le jeu des divinités, une distraction de tout premier ordre. Le nom que je donnai à mon cheval à bascule a déjà renseigné mon lecteur sur la précocité de mon intérêt pour l’Iliade. En effet Homère et Virgile ont avantageusement remplacé pour moi toutes les histoires d’Indiens pour lesquels je n’avais montré d’intérêt. Un livre de mythologie ancienne, qui avait déjà servi à ma mère (la couverture portait une Pallas Athéné et le livre était de ceux que les enfants avaient la permission de retirer de la bibliothèque), contenait des passages saisissants des deux poètes en langue allemande dont je savais par cœur des pages entières (la « faucille coupante comme un diamant, » que Zeus brandit dans sa lutte contre Typhon, m’avait fait en particulier une impression profonde, et je me répétais toujours de nouveau ce passage), et de bonne heure j’étais chez moi, à Troie, à Ithaque ou sur l’Olympe, comme mes camarades au pays de Cooper. Et ce que j’avais ainsi avidement assimilé, je le représentais en jouant. Je sautais, agile comme Hermès, avec des sandales ailées de papier, à travers la chambre ; je balançais comme Hélios une couronne de rayons dorés sur ma tête ambroisienne ; je traînais comme Achille ma sœur qui, bon gré mal gré, représentait Hector, trois fois autour des murs d’Ilion. Tel Zeus, je me dressais sur une petite table laquée en rouge qui me servait de château fort, et en vain les Titans entassaient Pélion sur Ossa, avec tant de violence, je lançais les éclairs d’une laisse rouge qui, pour comble, était cousue de clochettes…
(Thomas Mann, in Revue d’Allemagne et des pays de langue allemande, n° 21, juillet 1929 ; pages autobiographiques écrites directement en français.)
Il faisait gris, frais et déjà sombre lorsque le rapide Berlin-Rome entra dans une gare d’importance moyenne. Dans un compartiment de première classe avec des housses de dentelles sur la peluche des confortables banquettes, l’unique voyageur se dressa : Albrecht van der Qualen s’éveillait. Il sentait un goût fade dans sa bouche et son corps était empli par ce sentiment peu agréable que cause un arrêt après une course prolongée, l’interruption de la cadence régulière des roues, le silence d’où se détachent avec une netteté plus significative les bruits du dehors, les appels et les signaux.
Dans cet état, on croirait se remettre d’une ivresse ou d’un évanouissement. Nos nerfs brusquement sont privés d’un soutien, du rythme auquel ils s’étaient abandonnés ; ils se sentent tout à coup troublés, délaissés. Et cela d’autant plus lorsque nous nous réveillons en même temps de ce sommeil lourd dans lequel on tombe en voyage.
Albrecht van der Qualen s’étira un peu, s’approcha de la portière et baissa la glace. Il regarda le long du train. Là-bas, à l’extrémité du quai, quelques employés étaient occupés à charger ou décharger des paquets du wagon postal. La locomotive produisit quelques sons, éternua et bouillonna, puis se tut et resta immobile ; mais son immobilité était celle du cheval qui lève un sabot, tressaille des oreilles et attend impatiemment le signal du départ. Une grande et grosse dame en long manteau de pluie traînait, avec une expression infiniment soucieuse, une valise trop lourde qu’elle poussait du genou devant elle, allant d’un wagon à l’autre, muette, comme harcelée, avec des yeux remplis de terreur. Sa lèvre supérieure surtout qu’elle avançait et où luisaient des gouttes de sueur, avait quelque chose d’infiniment touchant.
« Chère et pauvre femme ! pense van der Qualen, si seulement je pouvais t’aider, te caser, te tranquilliser, pour l’amour de cette lèvre supérieure ! Mais chacun pour soi, c’est ainsi, et moi qui n’éprouve en ce moment aucune crainte, je suis là et je te regarde à peu près comme un hanneton qui serait tombé sur le dos. »
Le crépuscule était tombé sous ce petit hall de gare. Était-ce le soir ou le matin ? Il n’en savait rien. Il avait dormi et ne se doutait pas si son sommeil avait duré deux, cinq ou douze heures. N’advenait-il pas qu’il dormit vingt-quatre heures ou plus, sans la moindre interruption, d’un sommeil extraordi-nairement profond ?
C’était un monsieur en pardessus d’hiver demi-long, brun foncé, avec un col de velours. Ses traits laissaient difficilement deviner son âge ; on pouvait hésiter entre vingt-cinq ans et la trentaine. Il avait un teint jaune, mais ses yeux étaient d’un noir ardent comme des morceaux de houille et entourés d’ombres profondes. Ces yeux ne trahissaient rien de bon. Plusieurs médecins, en des entretiens graves et sincères, ne lui avaient accordé que quelques mois. D’ailleurs, ses cheveux de couleur foncée étaient peignés à gauche.
À Berlin, – bien que Berlin ne fût pas précisément le point de départ de son voyage, – il était comme par hasard monté avec sa sacoche de cuir rouge dans l’express qui allait justement partir ; il avait dormi et, à présent qu’il s’éveillait, il se sentait si complètement délivré du temps qu’un sentiment de bien-être le parcourut. Il ne possédait pas de montre. Il était heureux de savoir qu’à la poche de la petite chaîne en or qu’il portait autour du cou, ne pendait qu’un petit médaillon dissimulé dans la poche de son gilet. Il n’aimait pas connaître l’heure ou même le jour que le calendrier indiquait. Depuis quelque temps, il s’était déshabitué de savoir quel jour, quel mois ou même quelle année il vivait. Tout devait être en l’air, pensait-il et il voulait dire beaucoup de choses par cette expression un peu obscure. Il était rarement, il n’était presque jamais dérangé par cette ignorance, car il s’efforçait d’éloigner de lui tout ce qui aurait pu l’y déranger. Ne lui suffisait-il pas de se rendre compte approximativement dans quelle saison l’on était ? C’est en quelque sorte l’automne, pensait-il, en regardant vers le hall triste et humide. Je ne sais pas autre chose. Sais-je seulement où je suis ?
Et soudain, à cette pensée, le contentement qu’il éprouvait se changea en un effroi joyeux. Non, il ne savait pas où il se trouvait. Était-il encore en Allemagne ? Sans doute. En Allemagne du Nord ? Savoir… Ses yeux encore pleins de sommeil avaient laissé passer devant la portière du compartiment le tableau éclairé qui avait peut-être indiqué le nom de la ville : son cerveau n’avait même pas retenu l’image d’une seule lettre. Tout abasourdi, il avait entendu plusieurs fois le conducteur appeler un nom, mais n’en avait pas saisi une seule syllabe. Là-bas, là-bas, dans la pénombre dont il ne savait si c’était le soir ou le matin, il y avait un lieu anonyme, une ville inconnue. Albrecht van der Qualen prit son chapeau de feutre dans le filet, sa sacoche de cuir rouge dont les lanières maintenaient une couverture de voyage à carreaux rouges et blancs enroulée autour d’un parapluie à poignée d’argent, et, bien que son billet portât le nom de Florence, il descendit de son compartiment, traversa le modeste petit hall, déposa ses bagages à la consigne, alluma un cigare, mit ses mains dans les poches de son pardessus – il n’avait ni canne ni parapluie – et sortit de la gare.
Dehors, sur une place triste, humide et assez déserte, cinq ou six cochers de fiacre faisaient claquer leurs fouets et un homme à casquette galonnée qui, d’un air frileux, s’enveloppait dans un manteau long, dit avec une une intonation interrogative : « Hôtel du brave homme » ? Van der Qualen le remercia poliment et continua sa route droit devant lui. Les gens qu’il rencontrait avaient relevé les cols de leurs manteaux. Il fit donc comme comme eux, enfouit son menton dans le velours et, tout en fumant, marchait d’un pas ni trop lent ni trop pressé.
Il longea un mur bas et ramassé, passa à côté d’un vieux portail et de deux tours massives, et traversa un pont dont la balustrade était garnie de statues, sous lequel coulait un flot paresseux et trouble. Une longue banque vermoulue passa, à l’arrière de laquelle un homme gouvernait au moyen d’une seule rame. Van der Qualen resta debout pendant quelques instants et se pencha par-dessus la rampe. Tiens ! tiens ! pensa-t-il, un fleuve, le fleuve ! Comme c’est agréable de ne pas connaître son nom habituel. Puis il poursuivit son chemin.
Pendant quelque temps encore, il suivit sur le trottoir une rue qui n’était ni très large ni très étroite, puis au hasard, il prit à gauche. C’était le soir. Les lampes à arc s’allumèrent, scintillèrent une ou deux fois, rougirent, sifflèrent, puis brillèrent à travers le brouillard, les volets se fermaient. « Nous dirons que c’est sous tous les rapports l’automne, » pensa van der Qualen, et il marchait sur le trottoir noirci par l’humidité. Il ne portait pas de caoutchoucs, mais ses chaussures étaient particulièrement larges, solides et durables, sans pour cela manquer d’élégance.
Il marchait toujours vers la gauche. Des hommes marchèrent à son côté ou le dépassèrent, entrèrent dans des boutiques ou en sortirent. « Et je marche au milieu d’eux, pensa-t-il, et je suis aussi seul et étranger que sans doute un homme l’a jamais été. Je n’ai pas de boutique et de but. Je n’ai même pas ma canne où m’appuyer. On ne peut être moins soutenu, plus libre, plus indépendant. Personne ne me doit rien et je ne dois rien à personne. Dieu n’a jamais tenu sa main au-dessus de moi ; il ne me connaît pas du tout. Une infortune fidèle sans aumône est une bonne chose ; on peut du moins se dire : je ne dois rien à Dieu. »
Il était arrivé à l’extrémité de la ville. Sans doute l’avait-il traversée en partie, puis avait dévié. Il se trouva dans un large faubourg, avec des arbres et des villas, parcourut plusieurs rues éclairées seulement de réverbères et qui semblaient presque des rues de villages, s’arrêta enfin devant une porte en bois assez large, à droite d’une maison ordinaire peinte en un jaune trouble qui se distinguait par des vitres en verre dépoli, sans aucune transparence. Mais, à la porte, un écriteau était suspendu où il lut : « Dans cette maison, chambres à louer au troisième étage. » Ah ! se dit-il, en jetant le bout de son cigare. Il entra, longea une palissade qui séparait la cour de l’immeuble voisin, trouva à gauche la porte d’entrée et le corridor où une sorte de vieille couverture grise tenait lieu de tapis et commença à gravir les marches d’un escalier de bois sans prétention.
Les portes des logements aussi étaient très modestes, avec des vitres opaques, protégées par un treillis métallique et des noms quelconques sur des écriteaux. Les paliers étaient éclairés par des lampes à pétrole. Mais au troisième étage, – c’était le dernier et ensuite venait le grenier, – à droite et à gauche de l’escalier, il y avait encore des entrées : de simples portes en bois brun qui ne portaient pas de noms. Van der Qualen tira au milieu la poignée de cuivre de la sonnette. Il entendit sonner, mais rien ne bougea. Il frappa à gauche. Pas de réponse. Il frappa à droite ; de longs pas légers se firent entendre et l’on vint ouvrir.
C’était une femme, une dame maigre, vieille et grande. Elle portait un bonnet garni d’un grand ruban lilas et une robe noire montante et démodée. Elle montrait une expression décrépite d’oiseau et, sur son front, on voyait une éruption, une sorte de végétation semblable à de la mousse. C’était assez atroce.
« Bonsoir, dit van der Qualen. Les chambres… »
La femme hocha la tête. Elle hocha la tête et sourit lentement, muette et tout acquise à l’intention du visiteur, et, d’une belle et longue main blanche, d’un geste allongé, las et élégant, elle désigna la porte en face, du côté gauche. Puis elle se retira et reparut un instant plus tard avec une clef.
« Tiens, tiens, se dit van der Qualen, qui était debout derrière elle cependant qu’elle ouvrait la porte. Vous êtes comme un cauchemar, une vraie figure de Hoffmann, chère madame… »
Elle décrocha la lampe à pétrole et le fit entrer. C’était une petite pièce basse au plancher brun ; mais les murs étaient du haut en bas recouverts de nattes jaune clair. Un grand rideau de mousseline cachait à droite sous ses plis la fenêtre qui donnait en arrière de la maison. La porte blanche de la chambre contiguë se trouvait à droite.
La vieille dame ouvrit et leva sa lampe. Cette chambre était misérablement vide, avec des murs nus et blancs sur lesquels se détachaient trois fauteuils d’osier laqués en rouge comme des fraises sur de la crème fouettée. Il y avait encore une armoire, une toilette avec sa glace… Le lit, un meuble particulièrement volumineux en acajou, était placé au milieu de la pièce.
« Avez-vous quelque objection ? » demanda la vieille dame, en passant légèrement sa longue et belle main blanche sur son éruption au front.
C’était comme si elle avait dit cela par mégarde, comme si, à cet instant, elle n’avait pu trouver une expression plus banale. Elle ajouta aussitôt :
« Pour ainsi dire ?…
– Non, je n’ai pas d’objection, dit van der Qualen. Les chambres sont assez malicieusement installées. Je les loue. Je voudrais que quelqu’un aille prendre mes bagages à la gare. Voici la feuille. Vous aurez l’obligeance de faire faire mon lit, de me remettre tout de suite la clef de la maison et de ma chambre, et de me procurer quelques serviettes. Je voudrais faire un peu de toilette avant d’aller dîner en ville. Je rentrerai plus tard. »
Il tira de sa poche un étui nickelé, en tira un morceau de savon et commença, devant la toilette, à se rafraîchir les mains et le visage. Entre-temps, il regardait par les vitres sensiblement bombées vers le dehors, les faubourgs boueux sous les réverbères, et, plus loin, des villas et des lampes à arc. Tout en séchant ses mains, il alla vers l’armoire. C’était un vieux meuble un peu branlant, bruni et verni, avec un fronton un peu ridicule ; elle était placée au milieu du mur de droite, exactement dans la niche d’une seconde porte blanche, qui devait conduire dans le logement dont la partie centrale sur le palier extérieur formait l’entrée.
« Il y a tout de même dans le monde des choses qui s’arrangent, pensa van der Qualen. Cette armoire s’adapte à cette niche comme si elle avait été faite pour elle. »
Il ouvrit. L’armoire était absolument vide, avec plusieurs rangées de crochets dans le haut ; mais il constata que ce meuble d’apparence solide, en guise de fond, n’était fermé que par un tissus gris, une sorte de couverture de coton, dure et ordinaire, fixée sur les côtés au moyen de clous ou de punaises.
Van der Qualen referma l’armoire, prit son chapeau, releva le col de son pardessus, éteignit sa bougie et sortit. Tandis qu’il traversait la première pièce, il crut distinguer, à travers le bruit de ses pas, dans l’appartement voisin, un son, un léger son métallique – mais ce pouvait parfaitement n’être qu’une illusion. « C’est comme si un anneau en or était tombé dans une cuvette en argent, » pensa-t-il en refermant la porte de son logement ; puis il descendit l’escalier, quitta la maison et retrouva son chemin en ville.
Dans une rue animée, il trouva un restaurant éclairé et prit place à l’une des premières tables en tournant le dos à tout le monde. Il mangea un potage aux légumes avec du pain grillé, un œuf sur un beefsteak, de la compote et du vin, un petit morceau de Gorgonzola vert et la moitié d’une poire. Tout en réglant l’addition et en s’habillant, il tira quelques bouffées d’une cigarette russe, puis alluma un cigare et repartit. Il flâna un peu, trouva sans peine le chemin du retour et rentra sans hâte.
La maison aux vitres bombées et dépolies était parfaitement sombre et silencieuse lorsque van der Qualen ouvrit la porte et gravit les escaliers. II s’éclaira d’une allumette et ouvrit, au troisième étage, la porte brune à sa gauche qui conduisait à ses chambres. Lorsqu’il eut posé sur le divan son chapeau et son pardessus, il alluma la lampe sur la grande table de travail et y trouva également sa valise, ainsi que la couverture roulée et son parapluie. II déroula le plaid et en tira une bouteille de cognac, prit dans sa valise un petit verre et, tout en continuant de fumer son cigare dans le grand fauteuil, buvait de temps à autre une gorgée. « Comme c’est agréable, pensa-t-il, qu’il y ait du cognac dans la vie… » Puis il alla dans la chambre à coucher, alluma une bougie sur la table de nuit, éteignit la lampe sur la table et commença à se déshabiller. Pièce par pièce, il déposait ses vêtements gris et discrets sur la chaise rouge à côté du lit ; mais, au moment de défaire ses bretelles, il se rappela son chapeau et son pardessus qu’il avait déposés sur le divan ; il alla les chercher, ouvrit l’armoire… Il fit un pas à reculons, et étendit la main vers une de ces grandes boules d’acajou foncé qui ornaient les coins de son lit.
La chambre, avec ses murs blancs et nus sur lesquels se détachaient les sièges laqués en rouge comme des fraises sur de la crème fouettée, était éclairée par la lueur vacillante de la bougie. Mais là-bas, cette armoire dont la porte était grande ouverte, elle n’était pas vide ; il y avait là, debout, une forme, un être, si adorable que le cœur d’Albrecht van der Qualen un instant cessa de battre puis recommença de travailler à grands coups pleins, lents et doux.
Elle était nue et dressait ses bras fins et délicats en tenant de l’index un crochet au plafond de l’armoire ; des vagues de sa longue chevelure brune reposaient sur ses épaules d’enfant dont le charme ne pouvait vous arracher que des sanglots. Dans ses yeux noirs, allongés, jouait la lueur de la bougie. Sa bouche était un peu large, mais l’expression en était aussi douce que les lèvres du sommeil lorsque, après une journée de tourment, elles effleurent notre front. Elle tenait ses talons joints et ses jambes élancées se serraient l’une contre l’autre…
Albrecht van der Qualen passa la main sur ses yeux et regarda… Il vit que, en bas, dans l’angle droit, la couverture avait été détachée de l’armoire.
« Comment ? dit-il, ne voulez-vous pas entrer ? (comment dire ?) ou plutôt sortir ? Voulez-vous un petit verre de cognac ? la moitié d’un verre ? »
Mais il n’attendait pas de réponse à sa question et n’en obtint pas. Les yeux de la jeune fille, bridés, brillants et si noirs qu’ils paraissaient dépourvus d’expression, insondables et muets, n’étaient pas dirigés sur lui, mais sans repère et sans but, ils se perdaient comme s’ils ne le voyaient pas.
« Dois-je te raconter ? dit-elle tout à coup, d’une voix tranquille et voilée.
– Raconte, » répondit-il. Il s’était laissé tomber sur le rebord de son lit, le pardessus était sur ses genoux et ses mains jointes reposaient. Sa bouche était entrouverte et ses yeux à demi fermés. Mais son sang circulait à pulsations chaudes et douces à travers son corps, et ses oreilles bourdonnaient légèrement.
Elle s’était accroupie à l’intérieur de l’armoire, avait entouré un de ses genoux de ses bras délicats, tandis que l’autre jambe pendait dehors. Ses petits seins étaient comprimés par ses avant-bras et la peau tendue de son genou luisait. Elle racontait, racontait d’une voix douce, cependant que la flamme de la chandelle exécutait des danses silencieuses…
Ils étaient deux sur la lande et sa tête à elle reposait sur son épaule à lui. L’herbe sentait fort, mais déjà les brouillards du soir s’élevaient de la terre. Cela commençait ainsi. Et souvent, c’étaient des vers qui rimaient d’une manière incomparablement douce et légère, comme il n’arrive que dans le demi-sommeil des nuits de fièvre. Mais cela finissait mal. La fin était triste comme lorsque deux êtres se tiennent enlacés à jamais et que, tandis que leurs lèvres se touchent, l’un enfonce tout à coup un large couteau dans le corps de l’autre, et cela pour de bonnes raisons. C’est ainsi que cela finissait. Et puis elle se leva avec des gestes infiniment discrets et silencieux, entrouvrit le pan droit de l’étoffe grise qui formait le fond de l’armoire, et elle n’était plus là.
*
À partir de ce jour, elle vint chaque soir dans son armoire et il l’écoutait. Combien de soirs ? Combien de jours, combien de semaines, combien de mois demeura-t-il dans cet appartement et dans cette ville ? Mais qui aurait besoin de trouver ici un chiffre ? Qui se réjouirait d’un chiffre misérable ? Et ne savons-nous pas que plusieurs médecins n’avaient accordé que quelques mois à Albrecht van der Qualen ?
Elle lui racontait. Et c’étaient des histoires tristes, sans consolation, mais elles s’étendaient comme un doux fardeau sur son cœur et le faisaient battre avec une lenteur bienheureuse. Souvent, il s’oubliait. Son sang tout à coup se mettait à bouillonner ; il étendait les mains vers elle et elle ne se défendait pas. Mais ensuite, pendant plusieurs soirs il ne la trouvait pas dans son armoire, et lorsqu’elle était de retour elle ne racontait d’abord rien, puis recommençait peu à peu jusqu’à ce qu’il s’oubliât de nouveau.
Combien de temps cela dura-t-il ? – Qui le sait ? Qui sait si Albrecht van der Qualen s’est réellement réveillé cet après-midi-là pour se rendre dans cette ville inconnue ; s’il n’a plutôt continué de dormir dans son compartiment de première classe et si l’express Berlin-Rome ne l’a pas, à une vitesse inouïe, transporté par-delà les montagnes ? Qui d’entre nous oserait répondre avec certitude à cette question et assumer la responsabilité d’une telle affirmation ? Comment le savoir ? « Il faut que tout soit en l’air… »
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(Thomas Mann, traduction de M. B., in Revue d’Allemagne et des pays de langue allemande, 3ème année, n° 21, juillet 1929)
L’édition originale de l’Histoire naturelle de Félix Labisse (1905-1982) a été publiée en 1948 chez P. A. Chavane & Cie, et tirée à 1010 exemplaires numérotés.
L’ouvrage se présente sous la forme d’un bestiaire fantastique ; chacune des créatures qui le composent est présentée par une courte notice poético-fantaisiste, accompagnée d’une lithographie.
On pourra ainsi y faire connaissance avec 30 créatures aussi familières que capricieuses : l’Amante religieuse, le Cyclope des Marais, la Bérénice, l’Arthus des Sables, la Médieuse, la Guivre-Guénégote, la Locuste, la Mandragore, le Manu Militari, l’Andromède, la Sangsue-Satan, l’Ophélie, l’Angelot, le Cherche-Midi, l’Antigone, le Chérubin, l’Aplatigo, le Rose-Pleurs, l’Arthémise, le Fluviot, le Perce-Aurore, le Loup-Garou, le Nostredame, la Câline, le Parsifal, la Tarentule des Lettres, l’Homlige, le Phylactère, l’Épigone ou l’Adrouide… Mais nous aurons l’occasion d’y revenir plus longuement par ailleurs.
L’ouvrage a connu deux rééditions : la première dans la luxueuse collection « La Centaine, » chez Tchou, en 1974 ; le tirage en feuilles a été effectué sur les presses de Claude Jobin, et limité à 185 exemplaires, avec 30 lithographies en couleurs, sous emboîtage de plexiglass ou de cuir vert, d’après une maquette de Pierre Faucheux ; la seconde tout récemment, dans un délicieux volume paru aux éditions Interférences, fin 2012.

Ce que l’on sait moins, c’est que l’édition originale de l’Histoire naturelle a été accompagnée d’un tirage de cartes postales promotionnelles, reproduisant en recto-verso l’illustration et le texte de Labisse. J’ignore si d’autres créatures ont bénéficié de cette réclame, mais l’une d’entre elles au moins, l’Adrouide, en a connu les honneurs.
La technique de Labisse s’est affinée en une trentaine d’années, et ses créatures ont parfois évolué, aussi bien dans l’image que dans le texte. Ainsi, si l’Adrouide a conservé son cou démesuré inspiré par le rokurokubi japonais, elle s’est dénudée et a été pourvue de 3 mamelles supplémentaires : elle n’avait que quatre seins en 1948 ; elle en comptera désormais pas moins de sept en 1974…
On me permettra néanmoins de préférer la première manière de Labisse ; plus frustre et plus naïve, un peu enfantine, elle me semble offrir un support infiniment plus riche aux divagations de l’imaginaire.




Depuis le tragique « fait-divers » qui, un matin de janvier 1855, mit en émoi, rue de la Vieille-Lanterne, les buveurs tôt levés et les commères, le nom du romantique suicidé n’est pas tombé dans l’oubli. En fouillant le malheureux Gérard, à la Morgue, on trouva sur lui un passeport pour l’Orient. Il en portait un autre, que la police ne sut pas lire. Sa poche de pendu contenait un sauf-conduit pour la postérité.
Non pour une postérité bruyante et claironnante ; non pour celle qui clame ses admirations ou les publie à son de trompe. À d’autres, les commémorations ou les exhumations à grand apparat. Gérard de Nerval ne sera jamais panthéonisé. C’est une élite qui veille sur sa mémoire ; quelques délicats, amis discrets d’un art très fin, quelques dévots à qui les manifestations répugnent et qui préfèrent à la piété démonstrative la ferveur d’un culte intime. Ils se souviennent que ce mort, qui n’a point subi la mainmise d’une gloire officielle, fut, de son vivant, un « passionné de l’incognito ». (1)
Pourtant, il leur échappe de dire à haute voix et même d’imprimer leur sentiment pour cet écrivain non classé dans les manuels. Parfois, c’est une allusion il arrive même que c’est un article ; et mieux encore. Il y a quelques mois, un livre paraissait, une biographie abondante, riche d’informations, écrite de main d’artiste. (2)
Elle recevait bon accueil. Et voici que, ces temps derniers, en une occasion solennelle, le plus jeune de nos académiciens et l’un des plus illustres (3) évoquait le poète charmant qui nous apprit à goûter les ballades écloses dans l’Île-de-France. Il le faisait apparaître dans la patrie de son enfance et de son rêve, en plein paysage du Valois, décor à la Watteau que l’automne voile d’un écran de douceur et de mélancolie. Il disait la grâce expressive et le pur français des vieux airs dont Sylvie nous apporte l’écho exquises inspirations, « mêlées d’église, de guerre et d’amour, et qui palpitent demi-mortes sur d’anciens lieux de fêtes. » Quelque chose toutefois, en cette résurrection, nous peinait. Un instant, nous apercevions, dans le « fol délicieux, » le client du docteur Blanche. N’était-ce pas lui qui se promenait par les rues de Senlis, en tenue bizarre, affublé d’un manteau rouge, une volaille sous le bras ? « Je vais, disait-il, sacrifier un coq à Esculape. »
Il venait, d’ordinaire, en ce pays, dans les bois qui avoisinent Châalis et Dammartin, invoquer pour sa guérison, ou en remercier, une autre divinité. Pour exorciser les « esprits inférieurs » qui s’agitaient en lui, pour chasser la « meute hurlante » contre laquelle il se débattait (4), il recourut plus d’une fois, non pas à un dieu du paganisme, mais à une fée. Car c’en était une, la belle dentellière de Loisy qui lui fredonnait de si jolis refrains, tout en remuant ses fuseaux. Il aurait pu dire, comme Henri Heine son ami : « Aux jours de ma jeunesse, dans les bois, dans les bois… les elfes ont gracieusement voltigé autour de moi… » Sylvie lui avait été, dès son enfance, un génie familier et doux. Si, plus tard, un autre souvenir éclipsa celui de la petite fille à la peau hâlée, aux pieds nus, au large ruban flottant parmi des tresses noires, il sut, aux heures de détresse, voir dans Adrienne le fantôme décevant et reconnaître en Sylvie une prometteuse de bonheur vrai.
C’est à elle qu’il criait : « Sauvez-moi !… » Mais ne refusa-t-il pas le salut qui était en elle ? S’il la trouva, certain jour, si différente de la paysanne qui pêchait les écrevisses dans la Thève et la Nonette, si elle désapprit les vieilles chansons, si elle se fit « demoiselle, » pour devenir la femme d’un pâtissier, Gérard dut s’accuser lui-même. Car il l’avait bien longtemps délaissée. Quand il la vit perdue pour lui, il dit adieu à la « réalité douce » et courut de nouveau à sa chimère. Il envoya un bouquet de Mme Prévost à cette Aurélie, en qui il poursuivait l’image d’Adrienne, et, le lendemain, il partit pour l’Allemagne.
*
« Qu’allais-je y faire ? se demande-t-il. – Essayer de remettre de l’ordre dans mes sentiments. »
Était-il bien sûr d’y trouver un lieu d’apaisement et de cure morale ? Ce qu’il y eut de tourmenté en lui, et d’exalté, ne s’explique-t-il point – en partie – par des influences germaniques ? Dans cette « victime du romantisme, » qui garda en son art tant de qualités classiques, son récent et pénétrant biographe ne voit-il pas surtout une victime des climats d’outre-Rhin ? Les germes morbides qui sommeillaient en lui ne purent que s’éveiller dans son pèlerinage sur le Brocken, en compagnie de Faust et de Méphistophélès, au bruit du sabbat. M. Gauthier-Ferrières n’exagère pas :
« L’Allemagne fut pour lui le chemin de la folie. »
C’est pour cela, sans doute, qu’elle l’attirait si fort. Combien souvent, avec ou sans argent dans sa poche, il s’achemina vers « la terre de Gœthe, le pays d’Hoffmann… Teutonia, notre mère à tous ! » disait-il.
Au sortir de la retraite où sa raison, une première fois ébranlée, avait pour un temps recouvré de l’assiette, il était retourné à Vienne, où déjà l’avait saisi le vertige du suicide. Ce fut encore en Allemagne qu’il courut, aussitôt obtenu son exeat de chez le Dr Blanche, où il avait fait un nouveau séjour, après sa seconde et grave rechute. Sa libération fut signée le 27 mai 1854. Le 30, il était à Strasbourg, à l’hôtel de la Fleur, d’où il écrivait : « Je travaille, je fais de jolies choses. » (5) M. Gauthier-Ferrières, qui cite ce billet à un ami en mentionne un autre adressé le 20 juin, de Donauwerth, par Gérard à son père. Entre ces deux dates, le voyageur avait passé à Munich et à Nuremberg. Nous en avons la preuve dans une lettre du 18 juin à Francis Wey, précieux document par les impressions esthétiques et l’état moral dont il témoigne. (6) En ces trois pages, d’une écriture fine, élégante et sage, où rien, je suppose, ne révélerait à un graphologue le client du médecin aliéniste, Gérard est tout entier.
« Munich.
MON CHER FRANCIS,
Je ne sais si la lettre que je t’ai écrite de Bade te sera parvenue ; car, comme celle-ci, elle ne t’était pas adressée directement. Je regrette bien de ne t’avoir pas vu à mon départ, mais vous étiez à la campagne et il fallait enfin se décider. Je viens de parcourir encore ces bords du Rhin, objet pour nous deux de tant d’illusions et de désillusions. J’y ai recueilli de quoi travailler longtemps, non seulement sur ce vieux sujet, mais sur le petit monde de pensées qui éclôt an milieu du grand. Je t’avouerai que je sens mon genre d’esprit bien moins déplacé ici qu’ailleurs, et surtout au centre même de la civilisation et des lumières et de ce que nous appelons l’école du bon sens. Nous sommes tous un peu fous dans cette bonne Allemagne, mais nous l’avouons franchement. Je me suis à peu près décidé à aller voir Ratisbonne et Nuremberg ; ensuite je verrai. Le calme me revient tout doucement, mais pour de bon, je crois ; le grand air et la locomotion m’avaient encore un peu rendu ces agitations qu’il faut craindre. Mais c’est passé, et j’y prends garde. Dis à ta femme que je regrette bien de ne lui avoir pas fait mes derniers adieux, mais en vérité j’étais honteux de ne point finir par en finir. Le pavé de la vieille ville était gluant, tu en conviendras.
Je renonce à te remercier des peines que tu t’es données pour moi ainsi qu’Eugène (7) ; mais je n’oublierai pas que j’ai trouvé ta main pour m’aider jusqu’au dernier moment.
Je reprends cette lettre à Munich, et je comprends pourquoi j’en ai commencé plusieurs sans te les envoyer. J’étais encore agité, comme on dit à la maison B. Depuis quelques jours, je me sens très bien ; l’exercice et l’isolement agissent. Quoiqu’on puisse dire que le méchant vit toujours seul, le bon a besoin d’être seul quelquefois, et, franchement, la société avait abusé de moi tout autant sans doute que j’avais abusé d’elle. Je n’en aurai que plus de plaisir à mon retour en embrassant mes vrais amis. Vous savez qui je veux dire.
Je conjecture que tu es absent de Paris à cette heure ; mais ta femme voudra bien lire cette lettre et la prendre pour elle, en attendant que je lui écrive directement.
Je m’aperçois que je deviens très catholique en traversant ces beaux pays où on l’est si facilement et si poétiquement. J’ai entendu environ trois messes, ce jour même qui est le dimanche de la Fête-Dieu (8). Mais je n’y ai pas grand mérite, car elles étaient en musique et dans des églises à rocailles par un temps splendide, avec des chœurs et des fioritures d’opéras italiens. Ensuite je suis allé voir les musées, et je choisis ce moment de joie douce pour vous écrire. Je ne sais trop quoi vous demander. Où m’arrêterai-je ? À Nuremberg sans doute, mais les lettres mettront plus de temps à se croiser… Si quelqu’un avait le loisir d’en envoyer toujours une à Ratisbonne ? Mais voyez comme je suis incertain moi-même. Enfin, si je n’y allais pas, je la ferais revenir d’ailleurs. C’est que je change un peu d’itinéraire selon le temps et les occasions.
J’étudie beaucoup, ou du moins tant que je peux. Me voici à mon troisième pays depuis Strasbourg. Peut-être a-t-on eu raison de m’empêcher d’aller en Orient. Après tout, j’irai plus tard et je suis toujours sur le chemin. – Je ne regrette que tous les efforts qui ont abouti à si peu. Tu sais à qui il faut dire aussi tous mes regrets et tous mes remerciements. Par exemple, conviens que je suis un grand fat d’avoir, contre ton avis, rendu l’argent ou presque tout. Mais n’en parlons plus et tâchons de tirer parti de ce qui reste.
Où êtes-vous ? à Lucienne ? si j’étais petit oiseau…
Ce 18 juin. (9)
Ton ami Gérard.
P. S. – Je suis à Nuremberg. C’est une ville ravissante et pleine de bibelots fort peu connus. Albrecht Dürer y règne en maître et je t’écris en face de son image. Il y a des fontaines et des églises merveilleuses. Que n’es-tu là ! »
*
« Ces bords du Rhin, objet, pour nous deux, de tant d’illusions et de désillusions… » Le désenchantement l’avait, en effet, tout d’abord accueilli au-delà du fleuve frontière. En mettant le pied sur le pont de Kehl, il s’était écrié : « Et voilà encore un rêve, encore une vision lumineuse qui va disparaître sans retour de ce bel univers magique que nous avait créé la poésie. » Puis, arrivé sur la rive allemande et ne voyant nul rideau se déchirer tout à coup pour mettre devant lui le microcosmos du docteur Faust, il avait dit : « Rien ne change encore ; nous avons laissé des douaniers là-bas, et nous en retrouvons ici ; si seulement ceux de France parlaient allemand, ceux de Bade parlent français… » Pourtant, il ne savait pas résister à l’appel de Lorely, la « fée radieuse des brouillards, » l’« ondine fatale. » D’un signe, elle t’attirait, si averti fût-il de ses tromperies, et bien que son nom même signifiât grâce et mensonge. Et il démêle bien lui-même la raison du charme qui l’a ramené dans cette patrie du romantisme : « … Je sens mon genre d’esprit bien moins déplacé ici qu’ailleurs, et surtout au centre même de la civilisation et des lumières, – et de ce que nous appelons l’école du bon sens. Nous sommes tous un peu fous dans cette bonne Allemagne, mais nous l’avouons franchement. »
Par la vertu de « l’exercice » et de « l’isolement, » – on peut l’écrire sans ambages, puisqu’il y fait une si nette allusion, – sa folie, à lui, celle que soigne le docteur Blanche, s’apaise, et il informe ses amis qu’il y « prend garde. » Ce n’est pas toutefois qu’il n’ait fait à Strasbourg quelques imprudences. S’il ne l’avoue pas à Francis Wey, nous le savons d’ailleurs. Il s’est laissé entraîner au bal des Savetiers, où, par gageure, il a bu force chopes de bière. Si bien qu’en rentrant à l’hôtel, il a fait assez de bruit pour mettre en fuite des clients. Aux garçons, qui lui adressaient ce reproche poli : « Vous ne vous rendez peut-être pas bien compte de l’heure, » il a répondu : « Je n’ai pas de montre, et le jour paraît de bonne heure. Aurais-je dérangé quelqu’un ? il fallait me le dire. – Monsieur sait bien ce qu’il fait. – Pas toujours. » Ce mot s’accompagna-t-il d’un sourire ? Après son premier accès, qui avait fait si grand bruit par le monde, il avait affecté de badiner sur sa mésaventure. On se souvient de certaine dédicace à Alexandre Dumas : « Maintenant que je ne suis plus sur l’hippogriffe et qu’aux yeux des mortels j’ai recouvré ce qu’on appelle vulgairement la raison… » (10) Il parle, on l’a vu, moins légèrement des « agitations » qu’il lui a fallu de nouveau calmer « à la maison B. »
Il déclare, quelques lignes plus loin, un catholicisme esthétique, fait de son goût pour la belle musique et les églises à rocailles.
Il avait traversé, l’année d’avant, un catholicisme d’autre sorte, quand il était entré, un soir, à Notre-Dame de Lorette, et s’était agenouillé devant l’autel de la Vierge, cherchant dans sa mémoire la formule de l’Ave Maria. Il commençait, à vrai dire, une crise cérébrale. Peut-être, si la santé lui était revenue, comme il disait, « pour de bon, » eût-il fait un Durtal avant Huysmans, un de ces pèlerins qui arrivent à la foi par le chemin de l’art.
Mais si tranquille que soit le ton de sa lettre, et si confiant qu’il paraisse en sa guérison, la menace est proche d’une récidive dernière et terrible du mal. Et nous, qui la voyons planer sur lui, nous suivons avec angoisse les étapes du voyageur. A-t-il déjà dans sa poche l’ébauche de cette Pandora qui doit infliger un si décisif démenti à ses assurances de bon équilibre ? Tandis que, dans le pittoresque Nuremberg, il flâne avec délices devant les fontaines et les églises, une vision nous obsède. Nous apercevons ici, à l’ombre de la gothique tour Saint-Jacques, un lacis de rues sombres et torses, parmi lesquelles une se distingue, plus noire et plus sinistre. À la porte d’un bouge, picore, dans des immondices, le corbeau qui, une nuit d’hiver, volettera autour du pendu.
MICHEL SALOMON
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(1) C’est aussi vrai de lui que de Beyle, dont on l’a dit.
(2) Gérard de Nerval, par Gauthier-Ferrières (Lemerre).
(3) M. Maurice Barrès, dans son discours de réception à l’Académie française, le 17 janvier 1907.
(4) V. le livre cité de M. Gauthier-Ferrières, pp. 248-249.
(5) Lettre à Busquet, citée par M. Gauthier-Ferrières, p. 267.
(6) Nous en devons l’obligeante communication à Mme Emmanuel Mennessier-Nodier.
(7) Eugène de Stadler, son ami.
(8) Cette indication va nous servir à dater la lettre.
(9) Vérification faite sur le calendrier, c’est la date de 1854 qu’il faut inscrire ici. La Fête-Dieu tomba, en effet, cette année-là, le jeudi 15 juin, et la célébration en fut renvoyée au dimanche 18.
(10) Dédicace des Filles du feu.
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(in La Revue latine, journal de littérature comparée, sixième année, n° 7, 25 juillet 1907)
La Commission supérieure d’hygiène vient d’édicter les prescriptions les plus énergiques pour empêcher le transport des cadavres dans des valises.
Les personnes qui usent de ce moyen pour transporter les cadavres qu’elles ont à faire voyager clandestinement ne songent certainement pas au danger qu’elles font courir à la santé publique.
Ce danger est d’autant plus grand que les cadavres ainsi transportés ont été, la plupart du temps, emballés à la hâte et sans être désinfectés au préalable.
Sur les parcours internationaux, les bagages de ce genre sont moins nombreux. Les voyageurs qui s’accompagnent de ces sortes de colis sont souvent un peu effrayés par les formalités de la douane.
Qu’arriverait-il, en effet, si, en ouvrant la valise, les douaniers trouvaient dans les poches des cadavres des cigares passés en fraude ou des allumettes de contrebande ?
On préconise le dépeçage des cadavres en deux cents ou deux cent cinquante petits morceaux ne dépassant pas trois cents grammes, et qu’on expédie dans un grand nombre de bureaux de poste sous l’étiquette : Échantillon sans valeur. Il faut avoir soin, dans ce cas, de retirer les bagues, bracelets et divers ornements qui peuvent se trouver après les doigts ou les morceaux de bras.
Ce système de dépeçage en deux cents morceaux a au moins l’avantage de défigurer sensiblement le cadavre qu’on tient à faire disparaître. Mais, au point de vue de l’hygiène publique, il présente des inconvénients plus graves encore que dans le cas précédent. Car, au lieu d’infecter un ou deux wagons et deux ou trois consignes de bagages, on contamine deux cents bureaux de poste.
Aussi, beaucoup de personnes préfèrent-elles avoir recours à l’immersion des cadavres dans les canaux et les rivières. On met alors au cou de la personne immergée une solide cravate de chanvre, ornée d’une belle pierre de cinq cent mille carats.
Malgré cette précaution, la plupart des cadavres, après quelques jours d’immersion, et au moment où l’on ne songe plus à eux, ont l’ignoble habitude de venir exhiber à la surface du fleuve un corps et des membres enflés d’une façon ridicule et un visage cyniquement tuméfié.
L’enfouissement a été un moment à la mode, sur la fin du Second Empire. Un soir de l’été de 1869, un jeune mécanicien du nom de Troppmann proposa à madame Kinck et à sa famille une partie de campagne dans la banlieue Nord-Est. En réalité, il conduisait cette dame et ses sept enfants à leur propre enterrement, lequel eut lieu d’une façon tout intime, dans les terres labourées des Près-Saint-Gervais.
Le système Troppmann, fort séduisant en théorie, présente dans la pratique des difficultés souvent insurmontables. Tout le monde ne sait pas bêcher, faire un grand trou dans la terre. De plus, il est très difficile de se livrer à ces opérations sans risquer d’être dérangé.
Aussi vaut-il mieux, au lieu d’enterrer les victimes, les mettre à crémer dans un four à plâtre. Quand on a la chance d’avoir un appareil de ce genre à sa disposition, on passe allègrement sur les prescriptions de la loi, qui exige, pour la crémation des corps, un acte de volonté formel de la part du défunt.
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(Tristan Bernard, in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, n° 1510, seizième année, 18 avril 1899)
Ce fut, quand on y songe, une situation bien cruelle que la situation faite par la génération de 1830-40 à celle qui la suivit immédiatement. Roman, ode, élégie, théâtre, que n’avaient pas tenté ces poètes : Balzac, Hugo, de Musset, Lamartine, Dumas, et que n’avaient-ils pas accompli ? Comment écrire après eux, sans écrire d’après eux ? comment produire sans les reproduire ? comment parler sans rabâcher ? Chose grande et déplorable en même temps, il semblait que le présent contînt, absorbât, supprimât l’avenir.
Combien d’intelligences furent écrasées par ces terribles devanciers ! combien qui, dans leur fierté naïve, croyant atteindre l’originalité, donnèrent dans l’impasse de l’imitation – et y restèrent ! M. Asselineau en essayait, vers décembre dernier, l’instructif et douloureux dénombrement (1).
À peine quelques-uns, dans la foule, mieux avisés et d’un sens plus critique, virent bien que s’attaquer aux mêmes sujets que leurs prédécesseurs était folie pure : c’était vouloir battre le génie avec l’ingéniosité. Ils se replièrent donc, ils s’en allèrent chercher, loin des terres souverainement occupées, des îlots écartés où ils pussent vivre indépendants, à l’abri de l’imitation. Chacun s’établit de son côté et se bâtit une maison, modeste sans doute, mais dans son goût particulier et qui n’était pas du moins une réduction servile des Alhambras romantiques.
Parmi ceux-là citons, après Mürger et Champfleury, H. Babou dans la nouvelle, Th. de Banville et Ch. Baudelaire dans la poésie. Je m’attarderais volontiers devant les Païens innocents d’Hippolyte Babou, cette œuvre originale et charmante où l’imagination a tant d’esprit, – en un mot, si française, – et que les critiques, ces Anne qui souvent ferment les yeux exprès « pour ne rien voir venir, » s’obstinent à ne pas signaler au public… Mais je dois arriver tout de suite à la poésie.
I
Une des mesures les plus violentes prises par les dictateurs littéraires de 1830 fut le bannissement de la mythologie antique. Devait-il être perpétuel ? ne devait-on pas souhaiter une restauration ? en exilant les dieux, n’avait-on pas exilé la beauté dans sa manifestation la plus radieuse ?
Ces questions, j’ignore si Théodore de Banville se les posa précisément ou s’il agit d’instinct ; toujours est-il qu’on le vit un jour ramener l’Olympe dans la littérature, non pas ce triste Olympe mal compris et si pauvrement rendu par les mythologistes du siècle dernier : cette fois, le cortège immortel s’avançait, drapé dans une poésie éclatante et salué par la musique des rimes riches, comme il sied aux dieux orientaux.
Th. de Banville relevait le Parthénon en artiste ravi par les prodigalités et les magnificences de Notre-Dame. Il fut vraiment un poète de Renaissance : il innovait en recommençant. Aussi, quand, au nez des follets, des péris, des djinns et des fées, on l’entendit proclamer la reconstitution du royaume des nymphes et revendiquer si brillamment pour ses faunes et ses hamadryades une part des forêts poétiques, ce fut autour de lui un applaudissement universel. Peut-être quelque fée murmura, quelque péri fit la grimace, mais il n’y eut point d’éclat, – et, bon gré mal gré, les deux mythologies finirent par s’embrasser.
De son côté, Charles Baudelaire, peu jaloux de se joindre à la caravane d’imitateurs qui grossissait follement, de minute en minute, sur la grand-route romantique, cherchait de droite et de gauche un sentier par où s’échapper vers l’originalité. À quoi bon, en effet, prendre sa stalle au chœur lamartinien, alterner au pupitre avec cet excellent Turquetyl ? Il l’aurait pu certainement, et ses dehors mystiques semblaient l’y pousser. Mais, s’il paraît mystique, M. Baudelaire est prudent et réfléchi. Il songea que, à se laisser aller, il se noierait comme les autres, il disparaîtrait à tout jamais sous le débordement d’hymnes séraphiques dont la plaine littéraire était couverte.
À quoi se décider ? Grand était son embarras… quand il fit cette observation : que le Christ, Jéhovah, Marie, Madeleine, les anges et « leurs phalanges » encombraient cette poésie, mais que Satan ne s’y montrait jamais. Faute de logique : il résolut de la corriger.
Et puis, dans le catholicisme barbare et violent du moyen âge, affadi par la religiosité sentimentale des Jocelyn, il voyait une mine toute neuve à ouvrir. Peut-être que, à force de creuser, il en extrairait son originalité ?
Il travailla patiemment, fortement, péniblement, longuement ; en mineur opiniâtre, il creusa pendant quinze années.
V. Hugo avait fait de la « diablerie » un décor fantastique à quelques légendes anciennes. Lui, Baudelaire, il écroua réellement dans la prison d’enfer l’homme moderne, l’homme du dix-neuvième siècle ; il voulut expliquer nos abattements et nos mélancolies sans cause par une influence surnaturelle, l’influence du Malin ; en un mot, il rêva de rendre son actualité au diable. Nous verrons bientôt à quels singuliers poèmes il aboutit. Une remarque auparavant.
On entend, chaque jour, des critiques étourdis rapprocher, que dis-je ? mêler Th. de Banville et Ch. Baudelaire ; ils en feraient volontiers un seul et même poète en deux personnes. Et, cependant, quels écrivains plus contraires ? L’un, épris de la forme, fou de plastique, plonge sans cesse au fond du monde païen et remonte au jour les dieux et les Vénus enfouis, qu’il replantera dans ses odes comme dans un Versailles poétique. L’autre ne descend qu’en lui-même et se plaint à nous que Satan gouverne son âme ; la beauté lui paraît détestable : il ne voit en elle qu’embûche et tentation !
Le premier est joie, épanouissement, lumière ; le second semble, tout entier, remords, accablements, ténèbres. Celui-ci, nature abondante et d’improvisateur, répand des vers de toutes parts, il est plein de rimes qui coulent sans effort – jusqu’à la prolixité. Celui-là, voué, comme Gustave Flaubert, à la recherche du style absolu, se travaille sans cesse, s’efforce d’enserrer sa pensée, de concentrer sa rêverie : il tend, par un effort perpétuel, vers la concision qu’il atteint quelquefois, mais qu’il dépasse le plus souvent pour donner dans le maniérisme et dans le contourné. Sa phrase est savante, mais il a le tour pédant.
Où prenez-vous le joint de ces deux natures ? « Ce sont deux formistes, » dites-vous. La belle raison pour les assimiler ! Est-ce qu’il n’y a pas cent mille façons d’être un homme de forme comme d’être un homme du monde ? Racine a-t-il de la forme et Victor Hugo n’en a-t-il pas ? À parler sensément, MM. de Banville et Baudelaire se ressemblent comme le nord au midi. Et ceci n’est pas un à peu près, une comparaison en l’air ! La poésie de l’un, en effet, est bien la poésie méridionale, naïvement sensuelle et païenne ; et l’autre n’est-il pas, au contraire, le Northmann raisonneur et casuiste dans son nuage mystique ?
J’aurais pu aller directement à M. Baudelaire, entrer de plain-pied dans ses Fleurs du mal ; mais j’avais à cœur de détruire l’opinion absurde et généralement admise qui l’apparente à Théodore de Banville : ce ne sont pas les bourdes les plus pesantes qui font le moins vite leur chemin.
II
Spectacle au moins bizarre que celui d’un poète contemporain agité du démon. Et quel démon ! Il ne s’agit point ici de l’Ange du mal, du Prométhée biblique foudroyé par le Jupiter des Juifs, mais gardant au front l’éclair de la foudre ; tombé, mais superbe encore ! Il ne s’agit point de Celui qui balança un moment la puissance divine, qui fut ouvertement l’adversaire de Jéhovah, et dont la grande aventure a tenté le génie sympathique des poètes. Oh ! non ; chez le Satan de M. Baudelaire, nulle trace d’origine lumineuse. Rien du titan ni de l’ange. Les ailes sont coupées à ras, le front est sans fierté. Il n’y a plus qu’un Satan raisonneur et subtil, bas et rusant sans cesse, avec des manières de procureur qui exhale de mauvaises odeurs et des sophismes piteux. Certes, l’archange saint Michel ne le reconnaîtrait pas, et, le toisant, dirait : Quel est ce pleutre ?
Il faut voir les formes que prend ce diable trivial, les moyens qu’il emploie pour tourmenter ce déplorable M. Baudelaire et le damner : il le tire par les jambes pendant la nuit, s’accroupit lourdement sur sa poitrine ; ou bien, fumée immonde et puante, il s’engouffre dans ses organes respiratoires, le fait tousser, le suffoque – et le poète n’est plus qu’un tuyau de cheminée qui se plaint :
Sans cesse à mes côtés s’agite le démon,
Il nage autour de moi comme un air impalpable ;
Je l’avale, et le sens qui brûle mon poumon,
Et l’emplit d’un désir éternel et coupable.
Le compagnon désagréable et com-promettant ! M. Baudelaire se fâche à la fin, et lève sur lui une strophe irritée… Mais une subite inquiétude suspend cette révolte : si, par hasard, le diable était plus puissant que le Tout-Puissant ; s’il était maître en haut comme il est maître en bas ? Et, tout pâle d’avoir eu la pensée de le contrarier, M. Baudelaire se met à cajoler son tyran : il lui fait des « litanies, » il le salue « Satan trismégiste, » Satan trois fois grand ! Puis, par un revirement subit, le voilà qui crie à l’aide contre les suggestions du « malin, » de « l’ennemi, » du « prince des ténèbres, » et il appelle à son secours, non pas l’amour, mais la terreur de Dieu, dont il semble ainsi faire un Satan supérieur.
Cette poésie reflète bien le moyen âge, flottant sans cesse entre le diable et Dieu, qui lui paraissent également haïssables et que, à vrai dire, il ne distingue pas parfaitement.
Si M. Baudelaire a l’esprit du moyen âge, il en pratique aussi l’argot théologique. Ferré sur les termes, casuiste raffiné, il en remontrerait pour la technique à Hiérosme Cornille lui-même, grand pénitencier et juge ecclésiastique : il eût fait certainement un agréable rapporteur dans les procès de sorcellerie.
Voyez si cet écrivain est possédé (possédé, c’est le mot) de son sujet – et à quel point ! On trouve, enclavée dans les pièces françaises qui composent les Fleurs du Mal, un hymne en latin barbare consacré à célébrer… quoi ? les charmes d’une modiste idolâtrée. Franciscæ mæ Laudes, tel est le titre de cette poésie souillée d’expressions à double entente et où le mysticisme s’enlace si étroitement à l’obscénité, qu’ils se confondent vraiment et ne font plus qu’un. Obscénité, mysticisme – deux mots dont on peut marquer M. Baudelaire. Pour qui ces sonnets caressants ? pour les chats « mystiques et voluptueux, » dont
Les reins féconds sont pleins d’étincelles magiques.
Ah ! ce n’est pas à l’occasion de M. Baudelaire qu’on pourra s’écrier encore une fois : ces fous de poètes ! La logique surveille sévèrement chacun de ses vers ; c’est une bonne gardeuse qui n’en laisse pas un seul s’écarter du pâturage catholique. Ainsi, pour M. Baudelaire, la femme ne sera pas la bien-aimée et la bien aimante, celle qui relève et console ; il ne voit en Laure, Béatrix, Elvire, que les servantes du diable, des pourvoyeuses d’enfer, – « l’embûche dressée sur le chemin de sa perdition. » Volontiers, il les traduirait devant un tribunal ecclésiastique ; volontiers, Gauffredi-Baudelaire pousserait sa maîtresse au bûcher, croyant du même coup brûler Satan (à qui cela doit être bien égal !), Satan qui, pour le perdre, revêt
la forme de la plus séduisante des femmes.
Il aime la femme, cependant, mais à sa façon : épuisant avec elle les voluptés bizarres où il s’enfonce avec une sorte de rage, – complétant le plaisir par le remords, – goûtant je ne sais quelle horrible jouissance à la… posséder au bord de l’enfer, comme deux créatures exténuées qui, pour retrouver une dernière émotion des sens, un tressaillement suprême, feraient l’amour au bord d’un toit. Il semble que cette pensée, « Je me damne, » lui soit un aiguillon voluptueux : Satan est sa cantharide, à lui !
La chair contentée, la terreur seule reste. Et le poète d’appliquer sur son front et sur celui de sa maîtresse les cendres catholiques. Tremble, malheureuse, du plaisir que tu m’as donné.
…. Vous serez semblable à cette ordure (une charogne),
À cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion ;
Oui, telle vous serez, ô la reine des Grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.
La pauvre demoiselle, il la déshabille – même de sa peau !
Celle à qui M. Baudelaire murmure, entre deux baisers, ces galantes strophes (vraiment dignes d’un équarrisseur qui charmerait Montfaucon par des madrigaux exquis), a du moins la beauté ; elle est « la reine des Grâces. » Est-ce à dire que la laideur manque de ragoût et que le répugnant n’ait point son attrait ? S’il pensait ainsi, M. Baudelaire blesserait la logique du raffinement :
Une nuit que j’étais près d’une affreuse juive, etc., etc.
Le mysticisme obscène ou, si vous préférez, l’obscénité mystique, voilà, je l’ai dit et le répète, le double caractère des Fleurs du Mal. Mais où ce caractère s’accuse le plus effrontément, où tous les voiles sont déchirés, où M. Baudelaire enfin se lâche tout à fait, c’est dans la partie intitulée : Femmes damnées. Là, tout auprès des Lesbiennes qui célèbrent le mystère honteux et « sacré » des amours contre nature, nous avons la femme catholique, et nous l’avons dans son expression la plus intense – qui est la Religieuse !
M. Baudelaire a rencontré sainte Thérèse donnant le bras à Sapho :
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et celles dont la gorge aime les scapulaires,
Qui, recélant un fouet sous leurs longs vêtements,
Mêlent, dans la nuit sombre et les bois solitaires,
L’écume du plaisir aux larmes des tourments.
Chercheuses d’infini, dévotes et satyres,
Pauvres sœurs, je vous aime autant que je vous plains !
Qu’en dites-vous ? Et ne pourrait-on pas comparer ces Fleurs du Mal à la Messe Noire décrite par Michelet dans son admirable Sorcière – une messe où le marquis de Sade, sous-diacre, verserait la burette à Satan qui officie ? (2)
III
Quelle impression d’une semblable lecture ? une impression d’épouvante ou d’horreur ? Non. Cette poésie ne va pas jusqu’à l’âme ; les nerfs seulement en sont atteints et agacés ; – elle nous cause des inquiétudes dans le cerveau, comme une fausse position des inquiétudes dans les jambes. Et, pour aboutir à ce résultat peu digne d’un effort intelligent, quelle dépense de littérature ! car on ne peut refuser à M. Baudelaire les qualités extérieures : il parle une langue serrée, énergique (les idées ne le sont pas), colorée (mais sans chaleur) ; et je ne lui sais d’égal, pour l’harmonie et le balancement des strophes, que Lamartine ou M. Leconte de Lisle. – Enfin, on reconnaît un versificateur savant qui, s’il ne joue pas avec les difficultés rythmiques comme ce facile et léger Théodore de Banville, arrive pourtant, à force de patience et d’opiniâtreté, et en s’y reprenant à plusieurs fois, à monter la bête métrique. Mais peut-on dire : Voilà un poète ? Oui, si un rhéteur était un orateur.
Ici, tout est combiné, raisonné, voulu. Rien de primesautier. Nous sommes au Cirque, les élans sont mesurés. Il n’y a pas, hélas ! dans tout le volume des Fleurs du Mal, une seule de ces belles négligences, un seul de ces écarts précieux que le génie commet parfois, emporté par la folie des aventures ! – À regarder attentivement ces fleurs artificielles, on croit sans peine ce que me disait un homme qui a vu M. Baudelaire de très près : « Baudelaire écrit d’abord ses odes en prose, puis il met cette prose en vers. » Singulière façon de procéder, on l’avouera, et qui ne prouve guère chez l’auteur l’intelligence de ce que doit être la poésie : un entraînement, un enlèvement, un mouvement plus spontané de la pensée ou de l’imagination… Figurez-vous qu’on attache des ailes au docteur Véron, et qu’on lui dise ensuite de s’envoler !
La vérification du procédé de composition habituel à M. Baudelaire est, d’ailleurs, très aisée. Cet écrivain a publié naguère dans la Revue fantaisiste, et récemment dans la Presse, une série de petits exercices français qu’il appelle des POÈMES EN PROSE. Eh bien ! pour ne citer qu’un exemple, prenez – parmi ces poèmes en prose – celui intitulé « la Chevelure, » et vous reconnaîtrez, mot pour mot, une pièce des Fleurs du Mal : même titre, même ordonnance, mêmes images, mêmes expressions !
M. Baudelaire peint un tableau, puis en fait lui-même la copie. La prose, c’est le tableau ; le vers, c’est la copie. Or, qu’y a-t-il de plus froid qu’une copie… et que les Fleurs du Mal ?
IV
Nous retrouvons le poète des Fleurs du Mal dans les Paradis artificiels : œuvre intéressante, du reste, abondante en observations physiologiques, – et d’un style poli, clair, transparent, un vrai style de cristal à travers lequel les idées les plus subtiles se montrent avec une singulière netteté. M. Baudelaire excelle à corporifier ces fantômes de pensées qui flottent sur la frontière de la Rêverie et qu’il semble d’abord impossible de fixer.
On pourrait dire des Paradis artificiels qu’ils contiennent la « philosophie » des Fleurs du Mal.
Pour M. Baudelaire, en effet, l’opium et le haschich sont, avant tout, choses diaboliques, philtres d’invention moderne, – et, partant, l’Église doit sévèrement en proscrire l’usage. « J’avouerai, dit-il, que ces poisons excitants me paraissent non seulement un des plus terribles et des plus sûrs moyens dont dispose l’Esprit des ténèbres pour enrôler et asservir la déplorable humanité, mais encore une de ses incorporations les plus parfaites. » Ainsi, nul doute : avaler une boulette de haschich, c’est avaler Satan ; boire une cuillerée d’opium, c’est boire Satan ; – voilà le pain, voilà le vin ; voilà l’hostie et voilà le ciboire ; – la table diabolique fait pendant à la table sainte… Quand je vous parlais de la Messe Noire !
Ce n’est pas seulement l’opium et le haschich (et, pour ma part, je ne regretterais certes pas de voir prendre la mesure contre cette dernière drogue) que M. Baudelaire interdit au nom de l’Église. Vous lisez plus loin ces lignes exorbitantes : « Malgré les admirables services qu’ont rendus l’éther et le chloroforme, il me semble qu’au point de vue de la philosophie spiritualiste, la même flétrissure morale s’applique à toutes les inventions modernes qui tendent à diminuer la liberté humaine et l’indispensable douleur. » Autant vaut dire que le médecin qui nous guérit attente à notre liberté. Peut-on faire un pareil abus des mots, aller si avant dans l’absurde ! Peut-on déshonorer par de telles formules cette admirable théorie chrétienne : La purification par la souffrance !
V
Ai-je fait pénétrer mes lecteurs dans le vif de l’œuvre de M. Baudelaire, si curieuse, – d’abord, pour son contraste violent avec l’époque ; ensuite, pour le contraste non moins violent qui existe entre le sujet traité et la forme dont on l’a revêtu ? Le fond des Fleurs du Mal est d’une âme tourmentée, battue incessamment par le remords ; et le style dénonce une tranquillité parfaite, une imperturbable possession de soi-même. Pas une émotion ne trouble le calme didactique de ces vers ; on a beau écouter, nulle part l’oreille la plus fine ne saisirait la vibration d’un cœur douloureux. Contradiction singulière, je le répète, et qui nous autoriserait à soupçonner la sincérité de l’auteur.
Si, pour M. Baudelaire, le satanisme n’était qu’un thème, un canevas, une matière à amplifications qu’il se distribue à lui-même, comme les professeurs en distribuent à leurs élèves ? si M. Baudelaire faisait du remords artificiel ? s’il n’y avait que sa forme, et non sa conscience, de travaillée ?…
J’ai dans ma chambre, – fixée au mur par quatre épingles, – une lithographie très bizarre. Figurez-vous un galetas baroque, aux angles innombrables, aux poutres mêlées, – un vrai dessous de charpente, encombré du mobilier le plus fantastique. Là, sur une planchette, les cornues, les alambics, les bocaux pleins de liqueurs infâmes où flottent les fœtus ; – à la suite, et s’abîmant dans l’ombre, des têtes de morts juxtaposées à l’infini comme les grains de quelque chapelet horrible ; en face, un squelette avec une ficelle entre les jambes, un squelette-polichinelle, un squelette pour faire joujou.
De-ci de-là rôdent des chats qui ne sont même plus maigres, – tant les sabbats nocturnes les ont exténués, – et qui font le gros dos et qui veulent être gentils !
C’est épouvantablement drôle.
Le milieu du galetas est occupé par un lit d’un équilibre impossible (deux pieds sur quatre posent dans le vide !), où se démène grotesquement un personnage blafard qui, en proie sans doute à quelque cauchemar affreux, lance ses jambes au-delà des couvertures répandues à terre. Dominant le chevet, à la place où d’habitude on accroche le bénitier, la tête encornée de Satan.
Comme légende : Les Nuits de M. Baudelaire.
Cette lithographie, signée Durandeau, est certainement d’une grande fantaisie, mais la légende est menteuse… à moins qu’elle ne soit ironique.
Que voulez-vous ? Je ne puis voir en M. Baudelaire qu’un littérateur placide et régulier, qui se couche et dort fort correctement dans un lit en acajou – après avoir suspendu à la patère son paletot soigneusement brossé.
Ces visions sataniques sont affaire de rhéteur.
Il se dit agité de remords, – il a, comme Macbeth, l’âme remplie de scorpions ! Je le crois ennuyé tout au plus, ce qui, – je le sais bien, – constitue une infériorité grave.
M. Baudelaire est artificiel en tout. Il se poudre, affirment ses familiers, et même il se peint. Comme Églé, belle et poète, il fait son visage ; il est vrai qu’il fait aussi ses vers, et fort bien.
L’avez-vous jamais entendu ? Sa parole est lente, mesurée ; il s’écoute parler comme il s’écoute écrire; et parfois, en parlant, il clôt les yeux à demi comme un vicaire onctueux. Toute discussion, tout enthousiasme, toute jeunesse lui est insupportable. S’il aime les chats pour leurs mouvements silencieux, il a horreur des chiens, qui sont bien plus aimables – mais qui pourraient japper. – Cela ne s’accorde-t-il pas avec sa répulsion pour les poètes passionnés, comme Byron et Musset, par exemple ? Ces deux-là, particulièrement, il ne peut les sentir.
On s’étonne que M. Baudelaire vise à l’Académie. Pourquoi donc ? Outre un talent de seconde ligne et tout extérieur, mais fort estimable encore, M. Baudelaire est un lettré consciencieux, un grammairien sûr qui s’intéresserait utilement au Dictionnaire… Et même, à certains jours solennels, comme M. Viennet lit à la Compagnie sa petite fable, il pourrait lire son petit sonnet satanique et correct. Je ne veux pas pousser le parallèle. Mais écartez la différence des époques où M. Viennet et M. Baudelaire ont paru, la diversité de leurs styles qui en est la conséquence, et vous verrez qu’il existe une ressemblance de nature entre ces deux didactiques.
Donc, et pour nous résumer, nous avons, – à côté d’un rhéteur qui a reçu de Vaugelas l’influence secrète, – un désespéré par raisonnement, un poète par préméditation. Et si j’avais à déterminer d’un mot ce que M. Baudelaire est nativement et ce qu’il voudrait nous persuader qu’il est, je l’appellerais volontiers : un BOILEAU HYSTÉRIQUE.
6 mai 1863.
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(1) Revue anecdotique.
(2) Il faut tout dire, même l’éloge. Je constate donc, dans la galerie poétique de M. Baudelaire, la présence de quelques tableaux parisiens (je préférerais eaux-fortes comme plus juste et plus caractéristique) d’une grande vigueur et d’une précision singulière : Le crépuscule du matin, entre autres. Si je me borne à indiquer ces rares morceaux dans une note, au lieu de les signaler dans le courant de mon étude, c’est qu’ils ne sont pour rien dans l’impression générale qui nous vient de la lecture des Fleurs du Mal ; – et une critique vraiment sérieuse ne doit être que le contrôle intelligent de cette impression générale. Il faut distraire volontairement tout ce qui n’y concourt pas, tout ce qui s’en écarte de soi-même, sous peine de s’éparpiller en points de vues et de ne tirer aucun enseignement de l’ouvrage examiné.
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(Alcide Dusolier, Nos Gens de lettres, leur caractère et leurs œuvres, Paris : Librairie de Achille Faure, 1864)
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« Dans le bassin de Paris, Loplop, le supérieur des oiseaux, apporte aux réverbères la nourriture nocturne. »
Collage de Max Ernst pour La Femme 100 têtes, 1929
À peine âgé de 35 ans, Ramón Gómez de la Serna entre déjà dans la renommée européenne. Introduit l’an dernier en France par Valéry Larbaud, qui traduisit ses Échantillons, il nous a plu tout de suite par cette grâce incomparable, si espagnole, qui s’allie chez lui à l’émotion aiguë et parfois désespérée, à une intimité touchante et fantasque.
Ramón Gómez de la Serna passe sa vie, ou plutôt ses nuits, à écrire. À Madrid, il se couche à 8 heures du matin et se lève à 5 heures de l’après-midi. Il va alors au café, il voit ses amis, et c’est le soir, en rentrant chez lui, tandis que nous reposons tous, qu’il compose ses fantaisies et petits poèmes en prose. « Voilà comment, disait-il récemment à Paris, dans un cercle d’amis, j’évite les rhumes de cerveau ! »
Cette existence renversée a donné à Ramon une sensibilité toute spéciale en ce qui concerne les choses de la nuit, ainsi que nos lecteurs en jugeront d’après les « Nocturnes » que nous publions. Ces morceaux ont été extraits de Ramonismo, un des derniers et meilleurs recueils de l’auteur. Ramón Gómez de la Serna affectionne le genre de ces petites pièces stylisées où il saisit une impression fugitive et parfois étonnante. Il est le peintre des villes, le peintre de Madrid qu’il décrit par de petits aspects auxquels il donne une énorme importance.
D. B.
LA NUIT ACOUSTIQUE
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Un beau soir, nous avons une nuit acoustique, c’est-à-dire une nuit où le moindre bruit se perçoit avec une netteté singulière.
En une pareille nuit, nous nous apercevons que nous nous fiions bien trop, jusque-là, à l’épaisseur des murs de notre maison, et que nous nous trompions, car cette nuit-là nous entendons tout ce qui se dit et tout ce qui se pense à l’étage au-dessous et à l’étage au-dessus.
Dans la nuit acoustique, nous recueillons les chuchotis discrets de ceux qui ne veulent pas réveiller la maison dans le silence nocturne.
Dans la nuit acoustique, nous entendons comme jamais la chanson des ivrognes et ces coups secs, retentissant comme des cloches, que les passants, désespérés de rentrer seuls à la maison, tapent sur les réverbères et les poteaux creux des tramways.
Dans la nuit acoustique, nous percevons les sifflements des passants, et, s’ils sifflent La Madelon ou le Clair de Lune de Werther, cela se sait tout de suite.
Dans la nuit acoustique, on tremble que les baisers ne soient entendus ; à peine s’ils marquent leur cercle sur les joues féminines. Il faut arrêter les horloges, dans la nuit acoustique, et nous allons même jusqu’à chercher – comme quelqu’un qui a soudain besoin d’une pièce d’un franc – les montres qui sonnent dans la poche du gilet pendu aux épaules du fauteuil, car cette nuit-là il est absolument indispensable de les cacher plus profondément entre des matelas ou dans un bahut.
MON VEILLEUR DE NUIT EST ENRHUMÉ
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Mon veilleur de nuit est enrhumé, très enrhumé ; pour mieux dire, en l’écrivant avec ces deux n et ces deux r qui prêtent à l’éternuement : ennrrhumé ! Qu’on se le dise !
Qu’il m’afflige de laisser derrière moi, dans la rue, le rhume de mon veilleur, maladie qui m’émeut extrêmement !
Il est congestionné, emmitouflé dans son cache-nez, enfoncé dans ses épaules, et néanmoins la poitrine ouverte, car il ne peut faire autrement : c’est de là qu’il tire ses clefs.
« Que vous arrive-t-il ? demandons-nous, consternés, tremblants que notre bon veilleur ne nous quitte pour l’autre monde en y emportant de nombreuses bonnes nuits, d’anciennes bonnes nuits des jours les plus heureux.
– J’ai un catarrhe terrible… un catarrhe… que je n’en vois plus ! » répond-il.
Nous voudrions lui dire : « Soignez-vous donc… Transpirez bien ! » Mais comment ? comment le lui dire puisqu’il doit rester à veiller sur nos portes durant la nuit cruelle, terrible, angoissante, néfaste, pendant laquelle la glace durcit comme de la pierre et pave la terre de ses dalles de lave froide ?
« Mais mon vieux !… Mais mon vieux !… » disions-nous, émus pour de vrai, sans trouver pourtant la parole qu’il aurait fallu lui adresser.
Et, par ladite nuit, nous l’avons laissé aux intempéries, transi, et plus transi encore de la froideur des clefs qui cernent sa poitrine. Par là se tient le pauvre veilleur de nuit, absorbant le froid de la nuit, brûlant son rhume au gel de la nuit, plaquant sur son visage, pour tâcher de réagir, le masque de la bise montagnarde, se sauvant à la fin, car sa constitution est très forte, et la nuit est plus compatissante que le jour.
LUNATISME
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J’allais par la promenade de la nuit, complètement recouverte par la couverture de la lune, où se dessinaient des arbres, formant une espèce de damas blanc et noir que les pas maculaient.
De temps à autre, je sortais sur les esplanades où l’on joue au foot-ball lunaire à l’heure où il serait plus séant aux équipiers de se montrer en caleçons.
La lune pressait cette nuit-là avec une force inusitée, comme pour me pousser à la marche… On aurait pu dire qu’il y avait un grand ressac de lune du côté où celle-ci se tient d’habitude.
Je me sentais transpercé par la lune, comme les roseaux traversés par le vent.
Mon ombre qui allait devant moi, m’empêchant d’avancer, – car comment irait-on piétiner son propre prolongement ? – devenait chaque fois plus transparente, se remplissait de filtrations lumineuses, se désintégrait, jusqu’au moment où j’eus la surprise inoubliable d’y voir transparaître mon squelette. Devant cette spectrochimie inespérée, je portai mes deux mains à ma poitrine, comme l’homme qui sent qu’on lui arrache les poumons, geste semblable à celui d’une personne qui s’aperçoit soudain qu’elle n’a plus son portefeuille, le portefeuille dans lequel elle portait toute la fortune de sa vie, sa propre vie !
Ah ! pourtant, non, non, il ne m’était rien arrivé ; seulement un phénomène né de la lune formidable de cette nuit qui avait agi sur moi à la manière des plus terribles et perspicaces rayons X.
Elle me rendait nerveux, nerveux au plus haut point, et je pris une voiture pour rentrer chez moi.
LES ÊTRES ET LES CHOSES QU’ON VOIT EN RÊVE
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Au premier coup d’œil, les hommes qu’on voit en rêve sont démunis de cravates. Ils portent toujours des plastrons. Ils ont oublié leur portefeuille et, partant, s’ils veulent remettre une carte de visite, elle leur manque. Leur montre est arrêtée. Ils usent de cannes à pommeau d’argent. Ils ont toute l’apparence de ceux qui sortent de la période de convalescence de la grippe avec leurs yeux aux cernes irisés.
Les femmes vues en rêve ont des tailles de guêpes, elles vont en décolleté, et leur coiffure est à moitié défaite comme si, à chaque instant, les chignons devaient leur tomber en cascades sur les épaules. Elles montrent des visages de folles habitant l’asile d’aliénés des rêves. Elles portent de larges bracelets imitant les anneaux du prisonnier. Elles paraissent toujours plus vieilles qu’elles ne sont, à cause de leurs chairs fines de Sarahs Bernhardts.
Les maisons où s accomplissent les rêves ont leurs vitres fumées. Il y a très peu de sièges dans ces habitations. Les portes de la rue s’ouvrent toutes seules, et, pour cette raison, il y a une grande insécurité dans les rêves, car ils se passent dans des maisons déjà vendues.
CE QUE J’AI INVENTÉ
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Je passais devant les laiteries, par les nuits de grande lune, et j’avais un réel chagrin à voir les vaches enfermées dans les étables, recluses dans la stérilité de l’ombre.
Pourquoi sentais-je chez les grandes vaches blanches et noires le secret désir de se promener par la nuit lunaire, et pourquoi souhaitais-je de les voir dormir sous la lumière lactée ?
Un soir, je réussis à tirer les vaches vers la nuit splendide de la pleine lune, tout imprégnée de lune, et alors se produisit le phénomène merveilleux qui peut augmenter de 50 % la production du lait dans le monde : les vaches, cette nuit-là, s’emplirent de lait, se gonflèrent de lait, au point que de leurs pis enflés, distendus, le liquide suintait, irrépressiblement.
Ainsi il fut prouvé que la lune rend fécondes les mamelles des vaches laitières, et peut-être des mères et nourrices humaines de lait pauvre.
Et peut-être, cela, depuis longtemps l’a-t-on déjà découvert dans les grandes fabriques de lait condensé, où l’on ne manipule que l’essence de lune, en la concentrant dans les grands dépôts lunaires.
LE TRAMWAY JAPONAIS
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Soudain, par la nuit obscure et parée de neige, passe un tramway hors série. Ce n’est pas le monotone tramway habituel, grande boîte allongée et trépidante, mais un tramway japonais avec un toit de kiosque ou de pagode, et des fenêtres avec l’accent circonflexe des fenêtres japonaises, les petites tabatières qui ornent le sommet du tramway ressemblant aussi à des facettes de lanternes japonaises.
Dans cette nuit, où va le suave tramway japonais qui semble dirigé par un conducteur vêtu à la japonaise avec sa petite queue et tout le reste, tapant sur le timbre avec son escarpin à la large semelle ?
Dans la nuit de grand froid, – peut-être la nuit de plus grand froid de l’année, – cette rêveuse intimité du tramway japonais dans la ville prosaïque laisse au cœur une reconnaissance effective.
Est-ce que quelqu’un va dedans ? Non. Peut-être ce tramway vulgaire se transforme-t-il, se métamorphose-t-il en japonais justement parce qu’il s’en va seul dans la nuit givrée et fantastique. Je ne veux pas manquer à la vérité d’une vision réelle, et mentir, et dire que je vois des Japonais et des Japonaises à l’intérieur de cette petite demeure japonaise qui, comme une grande lanterne-tramway, pleine de petites fenêtres et de petits carreaux, passe dans la nuit. Non. Je ne vois pas de Japonais à l’intérieur, mais… il est bien japonais, ce tramway vide des hautes heures obscures.
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(Ramón Gómez de la Serna ; traduit de l’espagnol par Dominique Braga, in Europe, revue mensuelle, n° 11, 15 novembre 1923)
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