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(in Archæologia : or, Miscellaneous Tracts relating to Antiquity, published by the Society of Antiquaries of London, volume XXVII, avril 1838)
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(in Archæologia : or, Miscellaneous Tracts relating to Antiquity, published by the Society of Antiquaries of London, volume XXVII, avril 1838)
La journée avait été tropicale ; le sable brûlait. La case administrative qui nous abritait suait la résine et s’embuait de touffeur. Frère Tavazzi, missionnaire, italien, de retour du Congo, égrenait son rosaire à l’intention de ses derniers convertis. James Farbes, haut fonctionnaire de la Compagnie des Indes et moi, nous nous entretenions à voix paresseuse des sirènes.
Je m’étonnais qu’à l’âge de la T. S. F., mes contemporains ajoutent encore foi à ces légendes : les sirènes, le serpent de mer… James Farbes m’approuvait en riant de ses dents aurifiées qui ne cessaient de mâcher des havanes. Richardson, le pêcheur, demeurait silencieux.
« Que l’imagination des Grecs ait peuplé les mers de Sicile d’êtres fabuleux, mi-femme, mi-poisson, que le pêcheur norvégien, dans l’ombre des fjords, le pirate malais qui passe au large des rives parfumées de Tahiti rêvent à ces énigmatiques créatures dont les exploits remplissent les contes de leurs races, soit ; mais que Richardson, sain de corps et d’esprit, s’entête à y croire, voilà qui me dépasse… »
Ce disant, j’examinais malicieusement le vieux pêcheur. Son béret et sa tête ne faisaient qu’un ; sa pipe et sa bouche se confondaient ; ses joues, ses mains, brûlées de soleil, de vent, de sel marin, avaient la couleur de la bure qui enveloppait Frère Lavazzi.
« Alors, tu ne dis rien ? Tu t’entêtes ?
– Je sais ce que je sais ! » marmotta Richardson.
James Farbes aimait le merveilleux.
« Dix livres pour tes filets, si tu parles ! »
Richardson n’avait pas sourcillé.
« Quand j’aurai parlé, vous ne me croirez pas davantage. Il faut avoir vu. J’ai vu.
– Nous ne demandons qu’à croire, » s’empressa Farbes.
Ce vieux loup de mer comprit que nous étions décidés. Il n’avait pas le droit de nous laisser mourir d’ennui dans notre serre. Il écarta la pipe de ses lèvres.
« Ça fait vingt ans, c’est comme hier… Bien sûr, vous n’avez pas vu, vous… »
Frère Tavazzi, lui-même, abandonnait le chapelet aux plis de sa robe.
« … On m’avait envoyé en reconnaissance, poursuivait Richardson, sur un canot monté par deux officiers et dix hommes. C’était au pôle. La région nous était inconnue. Nous devions organiser une base de débarquement, y faire un dépôt de vivres et de matériel destiné à ravitailler éventuellement une expédition qui s’était engagée à l’aventure sur cette terre nouvelle. Le dépôt établi, on le confie à ma garde. On devait me relever trois heures après. Je me couche, vers dix heures du soir. Je venais à peine de me rouler dans ma couverture et de m’assoupir que j’entends un cri, qui ressemblait à s’y méprendre à un appel humain. Pensant qu’un de mes compagnons s’était égaré et était revenu sur ses pas, je sors en hâte de ma tente et je me dirige vers l’endroit d’où la voix semblait partir. Je cherche. En vain. Je ne découvre rien. J’appelle. Pas de réponse. Je mets ça sur le compte du demi-sommeil. À peine ai-je regagné ma tente que j’entends, mais si distinctement cette fois que je ne peux plus douter, le même bruit inquiétant. L’appel partait des roches qui bordaient le rivage. J’échafaude une explication. Un second canot a dû être envoyé à terre et ceux qui le montent ont pris le parti de s’installer, tant bien que mal, dans les abris que creusent les rochers. À mesure que j’approche, le bruit se fait plus net, mais change de caractère. Ce sont des modulations, un chant, un chant de femme… J’atteins à la grève ; je me dissimule derrière un dernier quartier de roche et je vois… ah !… je ne l’oublierai jamais… un être humain, au torse rouge, rouge brique, avec des écailles luisantes, de longs cheveux châtains, souples et fins, qui flottaient sur son cou. Son arrière-train rappelait celui d’un phoque. Cette femme avait des bras, une tête gracieuse, des seins. Elle ne m’avait ni vu, ni entendu. Elle continuait de chanter aux étoiles, à la mer… J’allais me démasquer, quand j’aperçois un homme, un homme comme vous et moi, à quelques pas à peine de la « sirène. » Il l’écoutait religieusement. Puis il s’approcha encore d’elle, la prit à la taille et, lui marchant, elle à petits bonds, ils disparurent dans une caverne proche. Muet de surprise, pétrifié d’horreur, je n’avais pas fait un mouvement… Je revins en titubant à ma tente. On me releva, mais je ne soufflai mot de ma découverte. On m’eût traité de fou…
– Tu l’étais, mon vieux, lança Farbes. Ta « sirène, » c’était la femme du Patagon, affligée d’une de ces maladies dans lesquelles la peau se soulève en forme d’écailles… Tu n’en as pas moins gagné tes dix livres. Les voilà… »
Richardson avait remis la pipe entre ses dents. Ses yeux ne souriaient pas. Notre incrédulité lui était douloureuse, encore qu’il l’attendît.
« Non… Patientez. Pas encore gagnées, les dix livres !… Je n’étais pas fou. J’avais mon idée. C’est à cause d’elle que j’ai « remis ça, » cinq ans plus tard, sur le Southley. Cette fois, je m’y suis pris autrement quand on a ravitaillé la base. J’ai demandé la nuit, la nuit entière de veille. On me l’a accordée, naturellement. On savait que j’étais de l’endroit. Je me suis posté… À minuit, je n’avais encore rien vu, rien entendu. Je commençais à désespérer, à croire que les tourtereaux étaient morts ou qu’ils avaient changé de parages, quand je vis un homme, le même, seulement plus voûté, gagner lentement la grève. Il s’y accroupit, regarda le ciel, la mer. Je m’attendais toujours à voir arriver sa compagne, la sirène. Elle ne vint pas. Il se leva pour repartir. Trop tard, je le tenais aux épaules.
« Qui es-tu ? Que fais-tu là ?
– Où est la femme-poisson qui chantait sur cette grève, il y a cinq ans ?… »
Mon prisonnier était un jaune, à peau huileuse, ridée. À mon profond étonnement, il me répondit en anglais :
« Tu l’as vue, tu nous avais surpris ?
– Oui. C’était une sirène, n’est-ce pas ? Tu l’aimais ?
– Oui.
– Raconte, raconte ; je ne te veux aucun mal. Je crois, moi, aux sirènes… »
Il ne se fit pas prier. Perdu, avec trois de ses compagnons, lors d’une expédition malheureuse, il s’était rapidement adapté au milieu, à la situation. Il avait construit une cabane dans le roc ; il pêchait. Un jour, il avait capturé un poisson étrange, moitié femme, moitié poisson. Il allait l’assommer d’un coup de rame pour s’en nourrir, quand sa prise chanta. Elle le fit avec tant de tristesse qu’il en eut pitié. Il l’emmena dans sa cabane, l’apprivoisa, s’en éprit et ils vécurent pendant quatre ans comme mari et femme. Jamais épouse ne fut plus soumise, plus fidèle. Il ne put lui apprendre à parler, mais son sourire était d’une inexprimable douceur. Elle éprouvait une grande joie à chanter la nuit, pour lui, sur la grève, à mimer un départ au sein des flots à larges coups de sa queue de phoque. Il l’appelait : « Femme ! Femme ! » Elle revenait. Ensemble, ils regagnaient la cabane… Un soir, il embarqua pour pêcher. Une tempête le surprit, qui l’obligea, huit jours durant, à demeurer au loin. Quand il rentra, il trouva la sirène, son épouse, étendue sans vie dans la cabane. Elle l’avait cru perdu ; elle s’était laissé mourir de faim… J’ai vu sa peau, qu’il a conservée, empaillée. Il a creusé une tombe à sa chair… Il la pleure ; il hante la grève, chaque nuit, comme si elle devait encore chanter pour lui… Tout ça, je vous le jure, sur ce chapelet… Et vous viendrez me dire, à moi, que les « sirènes, » c’est des légendes !… »
Nous n’échangeâmes pas un sourire, pas une parole avec James Farbes et Frère Tavazzi…
Je dormis mal ce soir-là. Une « fille de la mer » hurlait dans mon rêve ; sa crinière rousse se faisait menaçante.
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(Édouard Michel, in Le Journal amusant, soixante-dix-neuvième année, n° 372, dimanche 27 juin 1926 ; Maurice Greiffenhagen, « Mermaid, » huile sur toile, 1893)
Nous remontions la rue Taitbout, silencieusement, le musicien Francis Lecordelier et moi, vers Montmartre, où sont nos logis, à tous les deux. Il n’était pas loin de trois heures après minuit ; les voitures et les passants se faisaient rares, et l’on sentait l’approche de cette brève accalmie nocturne, qui est le sommeil de Paris.
Au coin de la rue Saint-Lazare, une silhouette se détacha de l’ombre des murs ; une voix siffla des mots que nous entendîmes à demi :
« Messieurs !… Venez chez moi… Tout près… Bien mignonne… »
La main de Francis se crispa sur ma manche.
« Je vous en prie, fit-il, dépêchons-nous. »
Nous pressâmes le pas. La pierreuse nous suivait, la voix infléchie, en psalmodies de mendiante :
« Donnez-moi quelque chose, au moins, messieurs… Je n’ai pas étrenné de la soirée… Donnez-moi dix sous… ce que vous voudrez. »
Francis m’entraînait ; il courait presque, maintenant.
« Renvoyez-la, je vous en supplie… Donnez-lui quelque chose, mais qu’elle nous laisse. »
Je jetai une pièce blanche sur le trottoir.
La pièce roula le long de la descente, et la gueuse nous lâcha, courant après.
Nous étions devant ma porte. En m’arrêtant, je vis le musicien tout pâle. Je l’interrogeai :
« Eh bien, qu’est-ce que vous avez ? »
Il répondit :
« Je ne me sens pas bien… Si vous voulez, je vais monter avec vous… Vous me donnerez un verre de n’importe quoi, de la chartreuse ou de la fine ; ça me remettra d’aplomb. »
Et il ajouta, plus bas :
« Je vous dirai ce qui m’a touché comme ça. »
Au second petit verre, – assis, la tête basse, devant le foyer dont j’avais ranimé les cendres, Francis commença :
« Voilà, fit-il… Vous vous rappelez peut-être quel homme j’étais jusqu’à l’année dernière, friand de jupons, jamais rassasié, comme tous ceux qui ont vécu chastes très tard et qui se débrident tout d’un coup, au-delà de vingt ans. Pourvu qu’elles fussent jeunes, toutes les femmes m’étaient bonnes. Je les attaquais sans préambule, n’importe où je les trouvais, celles qu’on disait sages aussi bien que les catins avérées : et toutes y passaient. C’est si facile, quand on brusque un peu les abords !
Une nuit, je sortais de chez ma maîtresse, – car j’avais une maîtresse au milieu de ce tourbillon de hasards ; – il était à peu près cette heure-ci ; je regagnais, vite, vite, mon humble chambre de la place Vintimille. Au point où la rue Saint-Lazare coupe la rue Taitbout, – juste à l’endroit où nous avons été « raccrochés » ce soir, – un bras de femme se glissa sous mon bras, si prestement, si mystérieusement, que j’eus la sensation d’un attouchement surnaturel, d’un frôlement pareil à ceux que nous évoquons, après Wagner, dans nos drames lyriques modernes, où des baisers immatériels font frémir la chair robuste des chevaliers… En même temps, une voix d’un timbre juvénile, musical, – charmant, – prononça :
« Vous m’emmenez ?… »
Je regardai ma conquête. C’était une petite femme, mince et mignonne, toute vêtue de noir, assez élégante ; une voilette blanche épaisse, enroulée autour de son visage et de ses cheveux, m’empêchait de distinguer les traits ; mais la ligne du profil se devinait pourtant au travers, – nette et délicate.
Je répondis, tout de suite emballé :
« Je crois bien que je vous emmène !
– Est-ce loin ?
– Non… tout près, place Vintimille. »
Nous fîmes le bout de chemin qui nous séparait de chez moi en quelques minutes, échangeant ces menues répliques, si vides et si amusantes, des gens qui ne se connaissent pas, qui ne se sont jamais vus et qui, tout à l’heure, vont faire le geste de la suprême tendresse humaine, après lequel il n’y a plus rien, rien que de mourir ensemble… Avez-vous jamais réfléchi à ça, vous ? C’est comique et effrayant.
Chez moi, les bougies allumées, quand je voulus l’embrasser, ôter sa voilette, la déshabiller, elle devint sérieuse, tout d’un coup. Ma parole, elle se défendait !
« Non… laissez-moi, disait-elle… Laissez-moi, Monsieur… Je vais m’en aller. »

Je crus d’abord qu’elle plaisantait, qu’elle jouait un rôle… Mais non. Elle avait des larmes dans la voix : je vis qu’elle hésitait vraiment, qu’elle allait partir. Puis elle se jeta sur le lit, la tête dans les oreillers, garant son visage avec un de ses bras. Je m’agenouillai près du lit. Je déchaussai le plus ravissant petit pied qui se put rêver. Elle me laissait faire. Mes doigts remontèrent leurs caresses le long des bas noirs, puis s’enhardirent encore… Elle se releva d’un bond ; mais j’avais entrevu une peau d’enfant, des membres délicats, fermes, comme ceux de ces statuettes de bronze, échappées aux cendres de Pompéi, – qui sont au musée de Naples.
« Éteignez les lumières, » fit-elle.
Je tremblais de désir ; j’obéis. Dans l’obscurité, ma compagne se dévêtit très vite. L’instant d’après, j’étais auprès d’elle.
On ne raconte pas des caresses. Celles-là furent inouïes. Était-ce la cérébration particulière provoquée en moi par le romanesque de la rencontre, par la résistance inattendue, par le mystère enfin qui enveloppait cette femme que je possédais et que je ne voyais point, que je n’avais point vue ?… Peut-être. Mais je vous jure que ni avant, – ni depuis, – je ne me souviens d’avoir rien ressenti de pareil.
Quand mes muscles trahirent mon envie, quand, – très tard, – je m’abattis près d’elle éreinté, fourbu, fini, elle voulut se lever et partir.
Mais j’étais fou ; je la voulais toujours… Je lui nouai mes bras autour de la taille, je la couvris de baisers, je la suppliai de rester encore. Elle refusait, avec des soubresauts de résistance, des fléchissements de voix, comme tout à l’heure, lorsqu’elle ne voulait pas se déshabiller.
J’eus une inspiration.
« Si tu te lèves, lui dis-je, j’allume les bougies… »
Elle se calma tout de suite.
« Soit, fit-elle. Je reste. »
L’instant d’après, je m’endormis, mort de fatigue.
Le jour était haut quand je m’éveillai ; ma montre suspendue à côté du chevet marquait dix heures cinq ; tout cela, je me le rappelle nettement… Je me sentis d’abord le crâne vide, les idées rares et incertaines, comme toujours, après les nuits de surmenage ; puis le souvenir de ma rencontre me heurta la nuque comme un coup de massue. Je me retournai : la place était vide à côté de moi ; mais sur l’oreiller, dans le creux où se moulait encore la marque d’un visage humain, il y avait une large tache de sang.
Je suis sûr de n’être ni lâche ni poltron : je n’ai jamais eu peur des dangers classés, des dangers qui ont un nom. Mais le danger inconnu, innommable, me désarme, je l’avoue.
Il me fallut quelques minutes d’exhortations intérieures pour me décider à me lever, à ouvrir tout grands les rideaux de ma fenêtre, à regarder autour de moi. Ma chambre était en ordre ; même, une main soigneuse avait plié et rangé sur une chaise mes vêtements, jetés par terre au hasard, la veille…
J’osai m’approcher de l’oreiller ; la tache de sang me tirait l’œil, m’hypnotisait. Je la regardai de tout près. Elle était rougeâtre, – d’une horrible teinte de sang de plaie, du sang qui n’a pas coulé, qui s’est imprimé seulement, par le contact de la chair à vif…
Et ELLE, où était-elle ?
Partie à coup sûr, – ma chambre et mon cabinet de toilette étaient vides, – l’inspection en fut vite faite. Évidemment, elle s’était levée pendant que je dormais, ivre-mort d’amour ; elle s’était revêtue sans bruit et s’était sauvée.
Aucune trace ne demeurait de sa présence… sinon cette marque sanglante sur l’oreiller blanc.
Je jetai l’oreiller dans un coin, la tache contre le mur. Les tempes bourdonnantes, je commençai à m’habiller…
Mais au moment où je prenais mon peigne pour remettre en ordre mes cheveux, que je portais longs en ce temps-là, je vis, entre les dents d’écaille, un grand cheveu blanc qui pendait.
Qui expliquera le secret mécanisme de nos nerfs ? À la vue de ce cheveu blanc, quelque chose se déchira en dedans de moi, et je vis, oui, je vis comme avec mes yeux de chair ce que devait être ma maîtresse de la nuit, – ce qu’elle était, j’en suis sûr ! Je la vis nue, avec son corps resté miraculeusement jeune, et, sur ce corps de sorcière, une tête d’écorchée, une tête sanglante, coiffée de cheveux blancs… Ah ! des mots ! des mots pour peindre cette effroyable vision !… Puis, soudain, je pensai que j’avais tenu ce monstre contre moi, respiré ces cheveux, baisé cette face…
Je tombai à la renverse, évanoui, foudroyé. »
Francis se versa un verre de chartreuse, le but d’un trait, puis, après un silence, poursuivit d’une voix basse, comme calmée :
« Quand je revins à moi, j’étais dans un lit, à l’hôpital. J’avais une méningite qui m’a duré deux mois, qui a failli m’emporter, et qui m’a laissé, une fois guéri, l’intelligence intacte, heureusement, mais le corps vidé de sang, pour ainsi dire, spiritualisé, débarrassé du besoin et même du goût de la femme…
J’ai changé d’appartement, naturellement ; je ne suis même pas rentré dans l’ancien. J’évite (au moins le soir, et si je suis seul) les rues où nous avons passé tout à l’heure… Avec vous… je n’ai pas osé… Mais vous comprenez que la rencontre d’une femme, juste en cet endroit… Enfin, que voulez-vous, ça m’a donné un coup… et même (je vous demande pardon, vous allez me trouver ridicule et indiscret), mais si vous avez ici un second lit, ou seulement un canapé… je serais bien aise de ne pas rentrer chez moi cette nuit. »
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(Marcel Prévost, in Gil Blas, douzième année, n° 4665, mercredi 5 novembre 1890 ; cette nouvelle a été reprise dans La Lanterne, supplément littéraire, huitième année, n° 540, 15 novembre 1891, puis, avec des modifications, principalement en ce qui concerne les indications de lieu, dans Le Supplément, grand journal littéraire illustré, dix-neuvième année, n° 2068, mardi 14 novembre 1902. Les illustrations sont extraites de ces deux dernières publications)
Un studio désert. Un rayon bref qui tombe sur l’or mat d’une harpe et rebondit jusqu’au masque bossué de Beethoven, pendu au mur. Un paravent de laque où des poissons volants chassent des moustiques dans un encadrement de glycines. Un charbon odorant qui achève de grésiller dans la coupelle ciselée d’un brûle-parfums. De courts tapis de soie persans que les genoux des fidèles ont usés en leur milieu. Un immense divan violet que jonche une profusion de coussins baroques. Et – calée entre un dragon de velours qui crache sa langue pailletée et une citrouille de brocart amollie – sa poupée.
Francine venait de quitter la pièce intime, mais la figurine peinte qu’elle avait laissée sur le divan prolongeait sa présence. Adélaïde, la poupée, restait seule maîtresse du studio, pour l’instant. Une robe à paniers cachait son corps grêle. Le cou jaillissait du corsage bombé et une petite tête miraculeuse s’épanouissait à son sommet. La poupée ressemblait à Francine, car la jeune femme avait sacrifié une longue mèche de ses propres cheveux afin qu’un coiffeur habile pût y tailler une perruque pour son jouet. Les deux petites femmes – celle de chair et celle de son – se fardaient de la même manière : cils habillés de kohl, paupières touchées de bleu, rouge en « roues de carrosse » sur les joues et la même mouche au coin des fines lèvres un peu pincées. Et il n’y avait pas plus de cœur dans la poitrine de l’une que dans celle de l’autre.
Francine adorait sa poupée et détestait son amant. Le tort de ce dernier était de réaliser tous les souhaits de Francine et de renouveler le mythe du héros enchaîné aux pieds de la capricieuse créature.
Pierre, l’amant, était un colosse aux poings durs dont les coups de téléphone bouleversaient le marché international et que l’on venait consulter en sous-main pour l’attribution de certains portefeuilles, lors des changements de cabinet. Il possédait une banque, un journal, un théâtre et des domaines coloniaux dont la superficie égalait celle de la France au temps des premiers Capétiens. Mais il n’avait jamais possédé le cœur de Francine.
Le domestique l’introduisit, ce jour-là, dans le studio et lui remit gravement une lettre que la maîtresse du lieu avait laissée à son adresse. Et, devant même qu’il eût rompu le cachet, Pierre connut le goût âcre et piquant des rendez-vous manqués.
« J’ai des courses à faire. Attends-moi. Je te laisse Adélaïde. Elle te tiendra compagnie. »
Le géant froissa avec fureur le papier, barré d’une grosse écriture carrée. La légèreté de la jeune femme l’exaspérait et il tournait des yeux haineux vers la poupée impassible.
Adélaïde, assise parmi les plis de sa jupe, tendait un bras vers la porte, dans un geste d’ironie impardonnable. Elle semblait ainsi éconduire le fâcheux qui se permettait de troubler sa quiétude et un sourire figé tirait ses lèvres rougies. Pierre prit un des coussins, au hasard, et le plaqua sur la tête d’étoffe qui vacilla. Mais le bras de la poupée continuait d’indiquer la porte au visiteur.
Pierre cueillit alors une pistache salée dans une coupe d’onyx, bâilla, fit vibrer, d’un doigt rageur, une des cordes de la harpe abandonnée. Puis il revint vers le divan. Une mèche de cheveux, couleur de citron mûr, apparaissait entre deux coussins, et il parut à l’homme que les soies polychromes étouffaient le visage de la bien-aimée sous la mollesse de leur capiton.
Avec des précautions infinies, Pierre dégagea la chevelure qui avait été vivante. Et la tête de la poupée réapparut. Sa bouche d’étoffe souriait toujours et, d’avoir été replié, son cou présentait ce sillon gras qui creusait la chair de Francine, lorsque la jeune femme détournait la tête à l’arrivée de son amant.
Pierre prit alors la poupée et la scruta longuement, d’un œil dépouillé de tout désir. Une poupée ! Il était amoureux d’une poupée ! C’était entre les mains d’une poupée qu’il abdiquait, à toute occasion, sa puissance et son orgueil virils. Il pressa doucement la taille d’Adélaïde entre ses doigts. Le taffetas de la robe crissait sous ses ongles et le petit corps semblait palpiter d’une vie énigmatique.
Que pouvait bien faire Francine, en ce moment ? Sautillait-elle de rayon en rayon, dans un de ces grands magasins où l’appel des soies, l’atmosphère des parfums, le chatoiement des pierres désaxent la volonté des femmes ? Ou était-elle allée, plus simplement, chercher près d’un autre corps le remède contre cet ennui trouble qui la rongeait ?
« C’est ça, hein ? Elle est chez son amant ?… Qui est-ce ? Allons ! Allons ! Tu peux me dire son nom ! Je ne te trahirai pas ! »
Le son rauque de sa voix surprit Pierre jusqu’au malaise. La glace Directoire, inclinée au-dessus du divan, lui renvoya son reflet : l’étonnante image d’un homme qui interrogeait une poupée.
« Allons ! Parle-moi ! Dis-moi tout !… Tu sais qu’elle me trompe… Tu lui ressembles trop pour qu’elle ne t’ait pas confié son secret… Qui est son amant ? Dis-moi le nom de son amant ! »
Adélaïde le regardait et souriait.
« Et tu te fous de moi, par-dessus le marché ?… Eh bien ! tiens ! »
D’un coup de poing, il avait renversé la poupée sur les coussins. Un coupe-papier d’acier traînait sur un guéridon d’ébène. Il s’en saisit.
« Tiens ! Voilà pour toi ! Et voilà pour toi ! Et encore pour toi ! »
À grands coups, il déchiquetait la belle robe étalée, cherchant la gorge et le ventre sous le vêtement en loques. Il piqua son arme dans le petit visage fardé, fendant l’étoffe comme une peau, et il éprouvait une jouissance désespérée à sentir le son couler entre ses doigts. La poupée ne fut bientôt plus qu’une bouillie informe, qu’un amas sans nom d’où un œil, respecté par miracle, émergeait. L’exaltation de Pierre était tombée, au même moment.
« Eh bien ! j’ai fait du propre ! pensa-t-il. Francine qui tenait tant à sa poupée ! »
Durant l’heure qui suivit, l’homme chercha la meilleure façon d’obtenir son pardon. Il hésitait entre l’offre d’un collier de perles roses ou d’une voiture sans soupapes, quand un long murmure d’horreur emplit le vestibule. Des voix chuchotaient, des semelles lourdes piétinaient le tapis épais et il parut à Pierre que l’on avait heurté un des bahuts de l’entrée. D’un bond, il se jeta vers la porte.
Des hommes à képis escortaient une civière qu’un drap recouvrait. Et l’épouvante contractait les faces des domestiques.
« Quoi ? Qu’y a-t-il ? hurla Pierre.
– Cette dame a été renversée, comme elle traversait le boulevard des Capucines, répondit un des agents. Le conducteur du camion a été arrêté. La dame avait son adresse dans son sac. Alors, on l’a ramenée ici. »
Pierre avait arraché le drap. À genoux près du brancard, il inspectait cette bouillie informe qui remplaçait, pour l’éternité, le visage de Francine. Le chauffeur avait dû braquer ses roues, au moment de l’accident ; car l’écrasement de la face s’était fait en diagonale et, de cet amas sans nom, un œil, respecté par miracle, émergeait.
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(Albert-Jean, « Conte du Journal, » in Le Journal, n° 10802, lundi 15 mai 1922. Illustration de Jean Veber pour L’Homme aux poupées de Jean-Louis Renaud, Paris : Henri Floury, [1899] ; Albert Artigue, « Moqueuse » [détail], eau-forte, 1882)
Aux approches des fêtes de Noël, les petites boutiques de bois poussent partout, à Paris, sur les trottoirs des boulevards. Les plus belles, les plus riches, s’étalent entre la Madeleine et la rue Drouot.
Mais d’autres, plus modestes, parfois singulières, descendent jusqu’à la Bastille, puis refluent par la rue Saint-Antoine et la rue de Rivoli pour rejoindre celles du Sébasto… C’est là, certain jour de décembre de l’année dernière, que, sur la porte de la plus humble de ces baraques, tout près de la grille du square Saint-Jacques, je pus lire, sur une bande de calicot : Une merveille du monde, la dernière Sirène.
Ça ne coûtait que quatre sous pour la voir, la dernière sirène, malgré la vie chère ! Et la baraque n’était même pas une baraque, mais un enclos fait de quelques planches entrecroisées, doublées de toiles d’emballage, et protégé au-dessus contre la pluie, par quelques mètres de vieux carton bitumé.
Entre les mains d’une mégère crasseuse dont les seins en outre ballaient sous un vieux caraco, je versai mes deux décimes. Que « la sirène, » merveille du monde, fût empaillée, tout bonnement, et posée sur un socle de bois noir, je n’en éprouvai nulle déception. Ce qui me surprit, au contraire, ce fut, malgré tout, l’étrangeté de cette chose morte, son air humain, son air, vraiment, de femme terminée en queue de poisson, avec des nageoires de poisson, ou plutôt de lion de mer ou de lamantin. Mais ce n’était ni un lion de mer ni un lamantin : pas de mamelles animales, deux seins ronds et fermes ; des seins, même, qui n’étaient pas effilés, pointus, comme ceux des jeunes négresses, des seins d’Européenne, et qui n’eussent point déparé la statue d’une vierge grecque ; un visage à peine moins ovale que la majorité des visages humains dans notre race, avec un nez assez long, bien marqué, presque droit ; des cheveux très longs, un peu annelés, partagés par une raie naturelle au milieu du front un peu fuyant, mais assez élevé. Les larges orbites de ce monstre, qui présentait je ne sais quelle beauté poignante, inquiétante, regardaient droit, elles ne divergeaient pas comme celles des bêtes ; et on y avait incrusté des yeux trop bruns, à bon marché : de vulgaires rondelles de verre.
Des gens autour de moi étaient un peu émus, un peu secoués tout de même par l’étrangeté, l’imprévu de cette vision ; alors ils blaguaient, par réaction ; rien de plus naturel. Ils cherchaient à expliquer : personne, de nos jours, ne veut plus croire au miracle ! Ils disaient au montreur de cette « curiosité, » un homme maigre, vieillissant, qui avait la figure d’un matelot alcoolique :
« Tu as empaillé une négresse que tu as coupée par le milieu, à la hauteur de la taille ; et puis tu as rajouté une autre peau, une peau de gros poisson, de phoque, peut-être, pour faire la queue. Ce n’est pas malin ! »
L’homme ne disait rien. Il avait l’air abruti, ou incroyablement triste, on ne savait pas…
Je sortis, incrédule, et pourtant préoccupé. Toute la soirée, le souvenir de cet être absurde, invraisemblable, me hanta. Malgré moi, je revins, dès le lendemain matin, errer autour du square Saint-Jacques. L’homme balayait devant sa cahute ; il n’avait pas de client, à cette heure-là. J’entrai de nouveau. À l’intérieur, la grosse femme, qui recevait l’argent la veille, écossait des haricots devant la sirène. Elle me parut encore plus laide et plus sale que la veille.
L’homme me rejoignit. Il dit en grognant, d’une voix presque inarticulée :
« … Vous intéresse ?…
– Allons prendre un verre ! » fis-je brusquement.
Il haussa les épaules et me suivit jusque dans un bar. Il but plusieurs verres, coup sur coup. Ses yeux devinrent moins ternes. Il répéta plusieurs fois : « … Vous intéresse ?… Vous intéresse ?… » puis se mit à parler, par petites phrases courtes, entremêlées de longs silences :
« Elle est vraie, elle est vraie, la sirène ! C’est pas du chiqué. Elle est vraie !… Voilà comment c’est arrivé.
Je pêchais au filet avec un copain, sur la côte somalie dans la mer Rouge, pour le compte du gouverneur de Djibouti. M. Bonhour, il s’appelait. Il faisait des recherches d’histoire naturelle, ce gouverneur ; il étudiait, avec un microscope, une espèce de gelée que, des fois, on ramenait du fond.
« Le plancton ? demandai-je.
– C’est peut-être ça… sais pas. Et voilà qu’une nuit, le filet devient lourd, lourd… de quoi faire chavirer la barque, ou plutôt les deux pirogues, parce que c’étaient deux pirogues, unies par un balancier, à la mode du pays. Moi, je croyais que c’était une bonite, ou bien un dauphin – il y en a des tas dans la mer Rouge – qui s’était pris. On tire, on tire à force des quatre bras, et voilà qu’on la ramène, la sirène ! Elle pleurait comme une femme, une vraie femme ; elle avait peur ! La sirène, je vous dis, telle que la voilà dans ma tôle, mais bien plus belle ! Si vous aviez vu ses yeux, et le beau tremblement de ses seins !… Le copain, qui s’appelait – non, je ne vous dirai pas comme il s’appelait, j’ai mes raisons ! – l’assomme à moitié d’un coup de rame sur la tête. Je lui dis :
« Tu lui as fait mal ! »
Elle avait jeté un grand cri, et ne bougeait plus. Le copain fait :
« C’était pour l’avoir ! Elle allait s’enfuir ! »
Nous la halons sur l’embarcation, et, après un petit moment, elle revient à elle. Elle ne disait rien, rien qu’on pouvait comprendre : des gémissements assez doux, seulement. C’est un mensonge, à ce qu’il paraît, qu’elles chantent, ces femmes-poissons. En tout cas, elle a jamais chanté devant moi. Mais c’était bien une femme-poisson, et toute nue, naturellement. On s’est dévisagés. La première idée qui nous est venue, c’était « part à deux. » Plus tard, on n’a plus voulu que ça soit part à deux !
Le copain dit :
« Faut pas la porter au gouverneur, à Djibouti : il la garderait ! Faut aller de l’autre côté, on s’échouera sur le sable. Et puis on la conduira à Aden, dans une cuve ; elle a besoin d’eau pour vivre, je pense. De là en Europe, où on la vendra à des savants. C’est rare, ça, c’est cher. »
J’étais consentant. Et, en attendant qu’on la vende… je songeais ! C’est des animaux, ces sirènes, malgré que ça ait l’air de femmes. Ça n’a pas de motifs pour refuser…
… Non, non, elle n’avait pas de motifs pour refuser !… Mais quand je suis arrivé à Aden, avec elle, c’est avec sa peau seulement. Elle était morte, vous comprenez, morte ! Elle n’avait pas pu vivre, hors de la mer ! Et je lui avais levé sa peau. Oh ! pas pour en faire de l’argent, d’abord comme on conserve la peau d’un animal qu’on a aimé, d’un bon chien. Elle n’était plus effarouchée du tout, dans les derniers temps. Un bon chien tendre, qui aurait été une femme.
– Mais… l’autre, votre copain ? demandai-je.
– Ça ne vous regarde pas, fit-il, en détournant les yeux. Ça ne vous regarde pas, hein !… Il est resté là-bas, voilà tout, sur le sable. Il… il n’est pas revenu… »
Mes yeux s’abaissèrent vers ses mains énormes, poilues, crispées. Je compris !
« Enfin, conclus-je, il est mort, comme la sirène…
– Ça n’est pas lui que je regrette, bon Dieu ! Mais quand je l’ai présentée aux savants, en France, la sirène, ils ont ri. Ils se sont f…tus de moi ; ils ont dit : « On nous l’a déjà fait, ce truc-là. C’est comme les rats à trompe, c’est comme les serpents de mer, fabriqués avec plusieurs peaux cousues ensemble. Ça n’existe pas, les sirènes, mon brave homme ! »
Voilà. Alors, je la montre dans une baraque. C’était deux sous avant la guerre, quatre sous maintenant… »
La grosse femme immonde qui vivait avec lui passa sur le trottoir, un filet rempli de poireaux à la main. L’homme serra les poing :
« Et dire que c’est pas celle-là qui est morte ! Quand on pense ! Quand on pense ! »
Et je conçus qu’il ne se consolerait jamais d’avoir possédé l’impossible, assassiné pour l’impossible, et de l’avoir perdu.

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(Pierre Mille, « Conte du Journal, » in Le Journal, n° 10025, lundi 7 juin 1920)
Il y avait autrefois, dans une petite ville dont j’ai oublié le nom, un homme justement renommé pour sa sagesse et sa science et un jeune écolier célèbre par la légèreté de son esprit.
On disait que les connaissances du docteur Faust étaient infinies. Chaque plante dans ses mains devenait vertueuse ; le paralytique qui l’avait visité jetait ses béquilles vers le ciel au seuil de sa maison ; trois astrologues étaient venus de France pour le consulter ; un riche seigneur danois, muet de naissance, était un soir arrivé dans la ville, au bruit des trompettes, suivi d’un cortège de pages et de hallebardiers ; après une courte entrevue avec le docteur Faust, il parlait comme un moine prêcheur et haranguait à tout propos les arbres du chemin et les oiseaux du ciel.
Certains disaient qu’un tel pouvoir venait du diable ; les autres, de Dieu, car les jugements des hommes sont différents.
De tous les blonds étudiants qui passent leur temps à chanter des chansons d’amour, à courtiser les belles filles sous les tilleuls, à vider de grands pots de bière dans les tavernes, Fritz était certainement le plus joyeux, le plus insouciant et le plus fou. Il ne croyait ni à la science ni à la vertu. Il avait de jolis yeux bleus, un air hardi, et il plaisait aux femmes parce qu’il les désirait, sans les aimer avec son cœur. Il estimait que la vie est comme une longue route où il faut marcher en riant et ne s’arrêter guère que pour cueillir une fleur ou sourire à une lavandière, près d’un ruisseau. Un ami meurt, un autre se marie : l’on danse et l’on porte le deuil. C’est le cours des choses. Dieu l’attendait au bout du voyage, avec une grande pipe, des bottes jaunes, devant l’auberge du paradis, et il le jugerait au nombre de bouteilles de vin du Rhin qu’il pourrait vider.
La maison de l’écolier faisait face à celle du savant. Le sourire de Fritz, la barbe de Faust, sagesse et folie, faisaient bon voisinage ; le monde est plein de ces contrastes.
I
Or, quand Fritz atteignit sa vingtième année, il tomba amoureux. Cela arriva un beau dimanche de printemps. Ce jour-là, la peau des femmes était plus veloutée qu’à l’ordinaire, et la bière au seuil des tavernes avait une couleur admirable. Fritz errait tout seul par les rues. La fumée des pipes montait si épaisse qu’elle obscurcissait la lumière du soleil ; une douce paix semblait posséder tous les cœurs ; les jeunes filles parcouraient les promenades, portant un bonnet neuf et leur plus belle robe ; des clercs audacieux les suivaient de près, et l’on entendait, dans les allées solitaires, plus d’un baiser. Fritz sortit de la ville et gagna un petit bois ; il vit des paysans danser sous les marronniers ; le soir tombait peu à peu et l’ombre rendait les arbres solennels.
La musique des violons retentissait au loin, dans l’air tiède ; une jeune fille passa, et son regard croisa celui de Fritz. Sa robe avait un froissement mystérieux, et elle disparut au tournant de l’allée. Mais qu’éprouvait donc l’écolier ? Qu’est-ce que ce regard avait donc jeté dans son âme ? Il lui sembla qu’il découvrait les arbres et le ciel, la beauté du monde, et que sa vie commençait. Il courut pour voir l’ombre chère de la jeune fille décroître à l’horizon, mais elle s’était éloignée. Alors, il revint lentement sur ses pas, s’assit sur un banc et, pour la première fois peut-être, il pleura.
Fritz apprit bientôt que la jeune fille qu’il aimait était la belle Elsbeth, l’unique enfant du bourgmestre Frosch. Fritz était d’un naturel simple, et chez lui les actes suivaient toujours les rêves. Il courut donc la demander en mariage.
Le bourgmestre Frosch avait une qualité et un défaut ; il était moral et avare. L’écolier Fritz, au contraire, passait pour n’avoir aucune retenue dans sa conduite et jeter assez volontiers ses écus par la fenêtre. Le bourgmestre Frosch chassa donc l’écolier Fritz, et, pour éviter les entreprises de cet audacieux, il résolut de fiancer la belle Elsbeth à un riche et vieux seigneur de ses amis.
La belle Elsbeth, comme tant de ses pareilles, cachait une âme médiocre sous la parure de ses cheveux flottants, de sa peau brillante, de ses yeux purs ; car l’idéal ne prend pas toujours, pour se réaliser, les plus belles formes de la nature. Elle accepta donc le riche et vieux seigneur comme fiancé, estimant qu’elle se consolerait des baisers d’amour avec les robes précieuses, les châles du Tibet, les soies de Chine.
Quand l’écolier Fritz sut ces choses, il tomba dans un grand désespoir, et il s’enivra les trois premiers jours avec un vin d’une grande force. Et comme, après ce temps, son chagrin n’avait pas cessé, il courut chez une courtisane de ses amies, et il reposa trois jours auprès d’elle. Ce temps écoulé, il était plus malheureux encore, à cause de la fatigue du corps, qui fait l’âme misérable et faible. Alors, il pensa que la science et le travail apporteraient peut-être un remède à ses maux. Il acheta des livres, des lunettes et des poisons, et, durant trois autres jours, il étudia la marche du sang dans le corps humain, la transfusion des métaux, le mouvement des planètes. Sa souffrance ne faisait que s’agrandir de la connaissance du monde. Il résolut de demander au docteur Faust une méthode pour guérir la maladie de l’amour.
II
Or, le soir de sa centième année, le docteur Faust eut un songe.
Et, dans ce songe, il se revit comme il était au temps de sa jeunesse, point trop laid de visage, curieux et bon, aimant la nature et la vie. Déjà la flamme des télescopes, le dessein mystérieux des cartes, lui apparaissaient plus beaux que les yeux des femmes. Il y avait une petite servante du voisinage, appelée Gretchen, qui mettait chaque matin, en son honneur, un bonnet bien repassé et un tablier rose, et qui passait souvent devant sa porte, portant de l’eau, et la jupe retroussée avec un geste qu’elle savait joli. Elle aimait l’écolier Faust parce qu’il était naïf et laborieux ; mais lui ne voulait pas la connaître, et vers de plus augustes pensées il essayait d’élever son âme.
Or, le songe qui hantait ce soir-là l’esprit du docteur Faust lui représentait un triste soir d’hiver évanoui dans le passé, quand les yeux de Gretchen avaient pour la dernière fois croisé ses yeux. Faust était seul, la neige battait les carreaux, et l’on avait frappé à la porte. C’était la petite Gretchen qui, rougissante et hardie, venait s’offrir simplement à celui qu’elle aimait. Et Faust, sans hésiter, bien que son cœur fût bon pourtant, l’avait chassée, car il était orgueilleux aussi, et il croyait pouvoir embrasser et vaincre le monde par son labeur. Un petit sanglot avait retenti dans la neige, et jamais plus il n’avait revu Gretchen.
Et voilà qu’après tant d’années Faust entendait une voix qui lui disait : « Pleure, vieillard, sur l’enfant dont tu as repoussé l’amour ; pleure sur les joies que tu n’as pas connues, ignorant qui ne savais pas que la plus grande des sagesses est de vivre comme tous les hommes. »
Le docteur Faust se réveilla, le front baigné de sueur. La jaune lumière de la lampe tremblait sur les murs. Il regarda les livres poussiéreux, les tristes flacons alignés, les vases, les cornues, les instruments. Alors, se souvenant, il pleura amèrement…
III
C’est le lendemain que, conduit par le disciple Wagner, l’écolier Fritz pénétra dans la chambre du docteur Faust. Mille objets étranges s’étalaient sous une voûte élevée ; une tête de mort, posée sur la table, semblait prête à crier au visiteur : « C’est moi, le maître du logis ; que voulez-vous ? » Au fond, assis sur son fauteuil, le docteur Faust était plongé dans une rêverie profonde.
Alors, Fritz lui raconta sa folle jeunesse, ses amours malheureuses, et comment il avait résolu d’éteindre en lui la flamme de ses désirs. Et quand il eut parlé, le docteur Faust se leva, en proie à une grande agitation, et lui répondit :
« Je ne connais que ma démence qui soit égale à la tienne. Eh ! quoi ! parce qu’une femme qui a de jolis yeux et qui t’a plu va épouser un vieux seigneur, tu veux renoncer à la vie ? Comme tu es heureux d’avoir un corps souple, des cheveux blonds, d’aimer et même de souffrir ! Tu envies ma science, enfant ? Je suis le plus ignorant d’entre les hommes, et il n’est pas au monde un petit berger qui n’ait plus de science que moi. Tu es venu m’interroger ? Mais c’est moi qui aurais dû aller vers toi comme un pèlerin avec des sandales de corde et un manteau couleur de route. Tu m’aurais enseigné la douceur d’aimer une femme et de penser à elle, le soir, en m’endormant dans une prairie. Heureux les amoureux, heureux les fous ! Ils marchent comme des aveugles, et pourtant ils ne tombent point dans les puits comme les sages. Que la fantaisie et le caprice sont de gais compagnons ! Donne-moi des grelots, une marotte et aussi ton cœur, ô jeune écolier… »
Faust se mit à gémir, puis cacha sa tête dans ses mains ; et l’écolier Fritz s’enfuit plein de douleur, parce que la vérité n’a jamais consolé de l’amour…
IV
Plusieurs mois s’étaient écoulés, et, ce soir-là, le docteur Faust songeait avec plus de mélancolie que de coutume. On était en hiver ; il neigeait, et la neige donne aux vieillards de tristes rêves de linceuls et de tombeaux. Et puis des cloches et des chants de fête avaient retenti tout le jour, car la fille du bourgmestre se mariait. Là-bas, jeunes gens et jeunes filles dansaient gaiement les quadrilles d’épousailles ; lui, grelottait auprès du feu. L’esprit logique de Faust ne se plaisait pas à ces contradictions.
L’on frappa plusieurs coups à sa porte. Faust sursauta, songeant que c’était peut-être la Mort qui passait par là et venait le prendre. Il trembla ; mais il était orgueilleux, et, ne voulant montrer aucune crainte, il parla en ces termes :
« Tu es cruelle, certes, de venir m’enlever parmi tous ces biens. Je travaillais en paix avec tous ces chers auxiliaires de mes recherches. Mais je t’accueille sans surprise et sans frayeur, car j’ai reconnu ton pas derrière ma porte. Laisse-moi prendre cette fleur bleue, ce bâton de cèdre, et je suis ton compagnon. »
Faust ouvrit la porte, et quel ne fut pas son étonnement en voyant, au lieu du visage grimaçant de la Mort, les traits fins et jolis de Gretchen, telle qu’il l’avait connue autrefois. Elle souriait tristement, et elle lui fit signe de la suivre. La neige miroitait au loin et l’esprit de Faust était plein d’allégories. Une tendresse inconnue descendait en lui, et des aveux enfantins et doux se pressaient sur ses lèvres : « Ô Gretchen ! toi que je n’ai pas su aimer, pardonne-moi, » cria-t-il.
Gretchen, sous son bonnet blanc et son tablier rose, souriait toujours, et Faust suivit ses pas dans le givre. Elle traversa des rues, sortit de la ville et courut sur un sentier. Ils arrivèrent jusqu’à un petit bois de marronniers. Ils s’arrêtèrent ; les arbres étaient beaux et graves et des pensées d’amour flottaient dans le ciel. On entendait vaguement les violons qui jouaient aux noces de la belle Elsbeth et, levant les yeux, Faust vit le corps de l’écolier Fritz qui se balançait doucement, pendu à une haute branche ; il tendit les bras vers Gretchen en lui disant : « Regarde nos folies différentes et comme nous en sommes punis. » Le docteur Faust pleurait dans la neige, et voilà que l’écolier Fritz, sur un signe de Gretchen, descendit de son arbre, et une grande lumière inonda la terre, et le paysage changea et devint divinement beau. Les arbres montaient jusqu’au ciel ; un chemin de glace bleue descendait vers une vallée miraculeuse. Gretchen avait pris la main de Fritz et la main de Faust. L’un avait beaucoup aimé, l’autre beaucoup rêvé ; il devait leur être beaucoup pardonné.
Et derrière la petite fille au sourire triste, le jeune écolier et le vieux savant entrèrent dans le royaume des morts.
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(Maurice Magre, in La Revue hebdomadaire, onzième année, tome X, septembre 1902 ; gravure d’après Rembrandt, « Faust, » 1652-1653)
À Mme J.-L.-M. Lastrega
Ce fut le désir d’exercer mon discernement sur un nouvel objet qui me fit souhaiter d’être présenté à Mme de Morège. J’avais entendu parler d’elle par plusieurs de mes amis, et ils en parlaient si diversement que ces différences d’appréciations avaient piqué ma curiosité. Leurs opinions ne s’accordaient que sur un seul point : Mme de Morège était charmante. Quelques autres faits demeuraient également hors de discussion. Ils établissaient que Mme de Morège vivait fort indépendante et assez retirée, qu’elle jouissait d’une certaine fortune, que son mari habitait Rome et ne venait que rarement à Paris, et qu’elle occupait, rue Franklin, un élégant entresol orné de meubles anciens et de bibelots de choix, parmi lesquels elle recevait volontiers quelques amis.
La vente Chevreau fut l’occasion où je rencontrai Mme de Morège. Je lui demandai la permission de me présenter chez elle, qu’elle m’accorda. J’y retournai plusieurs fois. Après un certain nombre de visites, je m’aperçus que, non seulement j’étais amoureux de Mme de Morège, mais que je l’aimais éperdument. Oui, je l’aimais, et le sentiment que j’éprouvais pour elle m’occupait tout entier. Rien du monde n’existait plus pour moi que mon amour. Je n’avais jamais rien connu de pareil pour aucune femme, et je demeurais effrayé et stupéfait d’une si impérieuse nouveauté !
Parfois, en allant chez Mme de Morège, ce que je faisais presque chaque jour, je me demandais ce qu’elle pouvait bien penser de mon assiduité, à laquelle elle se prêtait, d’ailleurs, de bonne grâce. Ma présence lui devait paraître inexplicable, à moins qu’elle ne l’attribuât à mon désœuvrement et à mon oisiveté. En effet, bien que le visage de Mme de Morège, le timbre de sa voix, les mouvements de son corps me causassent un ravissement profond, jamais je n’étais encore parvenu à lui rien laisser entendre du plaisir et de l’émotion que je ressentais à être auprès d’elle. Jamais je n’avais su lui adresser aucun de ces compliments qu’un homme bien élevé doit à une jolie femme. Aussi pouvait-elle me croire complètement insensible à sa grâce et à sa beauté, car il me paraissait, à plus forte raison, impossible qu’elle eût pu deviner le secret trop bien caché de mon amour.
Par une singularité particulière, et qui s’ajoutait à celle de ma situation, le sentiment passionné que je nourrissais pour Mme de Morège ne me rendait ni distrait, ni stupide, ni irritable. Mme de Morège et moi avions de longues conversations sur toutes sortes de sujets. Il m’arrivait même, en ces causeries, de faire preuve d’esprit, de finesse et de gaieté. Je n’avais rien de l’ahurissement maladroit qui signale les amoureux. Mon infirmité, à moi, était autre. Elle consistait simplement dans l’impossibilité d’exprimer mon amour. Incapable de faire comprendre à Mme de Morège combien j’étais touché des agréments de sa personne, je l’étais bien plus encore de lui avouer le désir d’en goûter plus intimement le charme et de lui dire l’impression ardente et profonde qu’elle avait faite sur mon cœur.
Si donc l’aveu le plus respectueux et le plus tendre me semblait une audace au-dessus de mes forces, il allait de soi que l’idée de manifester jamais, autrement que par les paroles les plus détournées et les plus vagues, l’amour que j’éprouvais, ne me venait même pas à l’esprit, on plutôt ne m’y venait parfois que comme une velléité dont je sentais aussitôt ce qu’elle avait d’insensé et d’impraticable. Ah ! j’étais loin de mes théories favorites sur l’opportunité qu’il y a quelquefois à entreprendre avec les femmes, en choisissant le moment propice à ces sortes de démonstrations.
Et cependant Mme de Morège n’était point de ces personnes hautaines et distantes dont l’abord et les façons imposent la retenue et la réserve. Elle n’était ni froide ni altière, mais, au contraire, toute grâce et toute douceur. Ses manières, simples et faciles, eussent dû rendre aisées les explications les plus délicates. Et pourtant, à la pensée de lui révéler l’état de mon cœur, je me sentais saisi d’une telle appréhension que j’en défaillais d’avance.
Oui, voilà où j’en étais avec Mme de Morège ! Néanmoins, n’imaginez pas que je fusse résigné à mon rôle d’amant muet. J’en souffrais cruellement. Mon amour ne s’accommodait nullement d’être sans espoir. Je me reprochais ma lâcheté, d’autant plus que je savais parfaitement que rien en moi-même ne me la ferait surmonter. Ma seule chance d’en venir à bout était quelque circonstance imprévue et prodigieuse qui n’avait aucune raison pour se produire et que j’étais incapable de provoquer.
D’autre part, je ne pouvais supposer que Mme de Morège se chargeât d’une initiative que rien ne me donnait lieu d’attendre d’elle. Restait donc quelque intervention mystérieuse du hasard ; mais d’où se pourrait-elle bien manifester ? Cette question me torturait et m’affolait. À défaut du reste, j’en étais venu à espérer dans les choses qui entouraient Mme de Morège. Sa présence me les rendait animées. N’en serait-il pas une qui lui parlerait de moi ? Le fauteuil sur lequel je m’asseyais auprès d’elle ne me jetterait-il donc pas à ses pieds de toute la force de ses bras magiques ? Les fleurs de la tenture ne quitteraient-elles point l’étoffe pour former un bouquet qui, de mes mains, irait porter aux siennes l’aveu de mon tourment ?
En ces incertitudes et en ces chimères, le temps passait. Plusieurs fois, je voulus fuir. Tout ce que je pus faire fut de rester, une fois, trois jours sans paraître rue Franklin. Le quatrième, je sonnai à la porte. Mme de Morège était en voyage. Je fus pris d’un saisissement. Partie, elle ne reviendrait plus ! Son mari l’avait sans doute rappelée à Rome. C’était fini ! Le domestique me rassura. Mme de Morège était allée à Nantes, voir un objet d’art qu’un antiquaire lui proposait. Elle serait de retour le lendemain. Je respirai. Le lendemain, à l’heure habituelle, j’étais chez Mme de Morège. Hélas ! elle ne saurait pas plus mon angoisse de la veille qu’elle ne saurait mon amour ! De quel sortilège étais-je la proie, qui me réduisait à l’inexplicable et douloureux silence où je me consumais, le cœur battant et la bouche cousue ? Que s’était-il passé en moi ? Ah ! ce n’étaient pas mes audaces de jeunesse que je regrettais. Ce que j’enviais, c’était l’humble pouvoir d’exprimer à celle que j’aimais le secret de mes pensées !
C’est à quoi je réfléchissais dans le salon déjà sombre où j’attendais Mme de Morège. Comme cette demi-obscurité me rendait l’attente plus pénible, je me levai, poussai un bouton électrique et regardai autour de moi. Soudain, mon attention fut attirée par un objet que je ne connaissais pas. C’était, posée sur le marbre d’une console, une figure de Faune en terre cuite. Sans doute était-ce lui qui avait provoqué le voyage de Mme de Morège à Nantes d’où elle venait de le rapporter de chez l’antiquaire. Curieusement, j’examinai le nouveau venu.
Le petit dieu dansait. Son corps, modelé dans la terre sanguine, se cambrait, gai et brutal, élégant, quoique presque trapu en sa force musculeuse. Sa face camuse, à la bouche large, aux yeux obliques, aux oreilles pointues, riait cyniquement. Ardent et vif, il dansait, haussant une grappe de raisins à son poing. L’un des sabots de ses deux jambes velues piétinait, tandis que l’autre levait dans une gambade sa corne fourchue.
Ah ! le rude et joyeux petit dieu, rustique et sensuel ! Le sang qui rougissait ses membres ne devait porter dans sa tête que des pensées simples, chaudes et brusques. Comme ses lèvres étaient faites pour le baiser et ses bras pour l’étreinte ! Comme ses jambes devaient le porter où l’appelait son plaisir ! Ah ! que ne me communiquait-il un peu de sa force et de son ardeur ! Et je m’inclinai devant lui comme pour le supplier.
Tout à coup, le bruit de la porte qui s’ouvrait me fit sursauter si brusquement que je me heurtai le front au sabot levé de l’Ægypan. Le choc fut si imprévu que je m’appuyai à la console et restai un moment étourdi. Une chaleur subite me parcourait tout le corps, en même temps qu’une bouffée de sang m’empourprait le visage. Mes oreilles bourdonnaient. Derrière moi, je croyais entendre le souffle haletant du Faunin dont les sabots frappaient le marbre, comme pour prendre son élan. Ma vue se troublait ! Mme de Morège avait refermé la porte. Elle s’avançait vers moi. Je voyais son visage souriant et doux, tandis qu’à travers sa robe, devenue miraculeusement transparente, il me semblait voir aussi son corps, son corps souple, son corps charmant, son corps nu qui venait à moi, et pour lequel j’avais maintenant les bras hardis et des mains audacieuses…
« Avouez, Paul, me disait quelquefois Mme de Morège, en me montrant le Faune de terre cuite, avouez que c’est lui qui vous a poussé par les épaules et qui a éteint la lumière. »
Et nous regardions en riant le petit Sylvain hilare et vineux, dont la mystérieuse intervention avait uni dans l’ombre nos lèvres ardentes et silencieuses.
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(Henri de Régnier, « Les Contes de la Presse, » in La Presse, quatre-vingt-neuvième année, nouvelle série, n° 2896, mardi 9 janvier 1923 ; Joshua Reynolds, « Nymph and Piping Boy, » huile sur toile, c. 1785)
Il vint sur le môle une étrange et sarcastique figure, un de ces visages équivoques aux yeux hardis, au rire muet, qui vous frôlent du coude et ensuite vous proposent mystérieusement de vous mener vers les tavernes.
Celui-là, on ne le connaissait pas, personne ne l’avait vu descendre d’un bateau, et cependant il avait dû arriver à l’heure où les dernières barques enfilent la passe entre le feu rouge et le feu vert.
Il vint donc en sifflant sur le môle parmi les marins qui regardaient au loin la mer, et il examinait les terrasses de la digue au loin. Il avait la courte vareuse bleue et le feutre bossué des matelots après une traversée. Il appuyait son énorme main large ouverte sur un objet qu’il cachait dans sa poitrine et qui, par moments, paraissait remuer.
Alors, un des hommes qui, de leurs prunelles grises et vagues, ne cessaient pas de regarder au large, s’approcha et lui demanda quelle sorte de bête il portait ainsi. L’étranger lui souffla silencieusement au visage un rire qui sentait l’ail et le saucisson d’ours, et puis il haussa les épaules, et il attendait que le premier flot de monde se décidât à descendre sur le môle.
Les tables, sous la bâche des restaurants, se vidèrent ; les familles, après le déjeuner du midi, s’en venaient devant la mer aspirer l’air salé. C’était un but de promenade : de la jetée, on pouvait voir caracoler les marsouins, danser les balises ou rentrer les chalutiers. Le vent aussi soulevait les robes, emportait les chapeaux et détorsait les cheveux : on ne manquait pas de distractions.
Selon les prévisions de l’homme, il arriva d’abord quelques personnes qui s’intéressèrent à la couleur des vagues et ensuite, par petits groupes de vestons blancs et de robes claires, d’autres, en riant, en fumant, en échangeant des propos sans rapport avec l’incomparable splendeur de la mer, déferlèrent, simplement parce que c’était l’habitude de venir un instant sur le môle, parce qu’avant eux on l’avait toujours fait ainsi.
Et, au bout d’un peu de temps, il y eut là comme le noyau d’une foule.
Cependant à peine ils prenaient attention à cette torve figure qui louchait avec insolence du côté des dames et bientôt commença par des signes de leur révéler la présence d’une chose insolite sous sa vareuse. On se défiait plutôt de ce personnage sauré et barbu, au geste cauteleux.
Lui riait toujours de son rire sans bruit, de son rire pareil à la mousse des écumes mourant sur la plage, comme s’il était sûr que, une fois pris par ce qu’il allait leur montrer, ils ne s’en iraient plus.
À présent, de sa main libre il caressait, sous la laine pileuse de sa veste, la forme de l’objet caché que son autre main aux doigts gourds pressait contre lui. Et sa tête aussi se penchait. Avec sa face boucanée et lippue, il semblait là-dessous couler en douceur des risettes de nourrice à un poupon, ou bien peut-être, par l’ouverture de sa vareuse, il déversait d’abominables jurons empestant l’ail et le saucisson d’ours, comme son rire.
*
Alors, une première fois, il monta un gémissement léger d’enfant, une plainte triste comme en ont aussi les petits chats malades. Oui, quelque chose, dans la poitrine du marin, avait longuement vibré, un cri de vie blessée, une douleur toute frêle et pourtant surhumaine qui, à la réflexion, récusait l’analogie avec l’enfant ou un jeune animal. C’était plutôt une voix lointaine et effrayante comme en a le vent dans les mâts pendant les nuits de l’équinoxe, comme en entend dans sa petite chambre, sous la fixité secourable de sa grande lampe, le gardien du phare. Hou ! Houhou ! Houhouhou !
Les pauvres pêcheurs qui étaient sur le môle connaissaient bien cette voix d’agonie. Plus d’un l’avait ouïe sangloter dans la bourrasque et alors, en se signant, ils se disaient ensemble que c’étaient les marins trépassés dans l’abîme qui revenaient entre deux vagues. Ils se rapprochèrent : maintenant, ils ne regardaient plus la mer devant eux et ils tenaient leurs barbes fermées dans leurs rudes visages.
Lui, le coriace bonhomme, continuait à rire sans bruit avec un plaisir cynique, comme si, en riant, il se fût certifié la joie de faire souffrir une âme quelque part.
Il n’avait plus les mêmes yeux ; son regard orgueilleux sauvagement corrusquait comme un écueil noir sous la pourpre oblique du couchant.
De nouveau, il pencha son mufle crispé par la fente de sa veste, et on vit qu’avec sa main il faisait le geste d’appuyer sur la petite chose mystérieuse. Pour la seconde fois cria cette voix inouïe, cette petite voix qui donnait froid aux os comme si déjà on l’eût entendue pendant un voyage en mer, ou dans une autre vie, ou en songe.
Bientôt le monde afflua ; il s’entassa là, derrière les matelots, de ces visages stupides ou bassement amusés qui participent à la fois de l’inconscience et de la férocité des foules. Et d’ironiques jeunes gens criaient : « Qu’il montre son jouet ! Qu’il le montre donc s’il ne veut pas donner à croire qu’il porte sur la poitrine une petite chose vivante ! »
Les pêcheurs, les pauvres gens en surcot et en sabots, hochaient la tête ; ils attendaient avec patience ; ils avaient déjà attendu ainsi des jours et des nuits le retour des barques, debout sur le môle, les dents serrées ; et ceux-là savaient bien qu’il n’y a qu’un être humain, une créature en détresse pour pousser un tel cri. Quelquefois, cela cessait un peu de temps. Aussitôt, la grosse main rude appuyait et, encore une fois, la voix montait et rendait les marins tout pâles.
Alors, l’aventurier, d’un beau geste, jeta son feutre à ses pieds. Il avait l’air d’un roi des îles avec son teint cuivré, l’astrakan bouclé de ses cheveux et ses bélières d’or aux oreilles. Il regardait avec mépris la foule. Maintenant aussi, dans un idiome fleurant le varech et l’iode des mers les plus diversement polyglottes, il annonçait la chose incroyable, et il montrait impérieusement son feutre bossué sur les larges dalles du môle.
Une pluie de monnaies s’abattit. Des souffles ardents l’entouraient comme, à la procession, dans la fumée des cierges, il en monte derrière la robe argentoyée de Marie, et c’étaient ceux du petit peuple des barques, des bonnes gens qui avaient gardé l’humble foi.
Il arriva donc ceci : l’étranger ramassa sa collecte, l’enfourna dans ses poches, regarda avec un visage livide la foule, et il ne riait plus, ses lèvres tremblaient.
Il se fit un grand silence ; puis, un à un, les boutons de la vareuse sautèrent et, entre la chemise de flanelle et la peau tatouée du briscard, blottie au chaud de l’estomac, dans les bouquets de poils de cette mâle poitrine, il apparut une tête de très petite femme aux pâles yeux de fièvre sous de minces filaments de cheveux verts. C’était aussi la gentillesse souffreteuse d’un ouistiti, la candeur étonnée et triste d’une petite femelle de phoque émergeant d’un bassin devant un public de militaires et de bonnes d’enfants, avec sa tête ronde et lisse à laquelle il ne manque que des bandeaux.
Oh ! c’était surtout un petit bijou de chairs nacrées comme un coquillage, une vivante écume figée de la nuance des plus merveilleux poissons, et tout le prisme, toutes les fleurs des jardins de l’arc-en-ciel dans le miroir d’une lagune au bord de la mer. Cela était légèrement vêtu d’un oripeau d’or et de soie, d’un lambeau pasquillé qui, autrefois, avait miroité aux hanches saccadées d’une danseuse d’Asie.
On n’avait pas envie de rire ; on était pris plutôt d’inquiétude, d’un vague effroi comme devant un prodige, une forme élémentaire et abandonnée, devant un essai où s’était éprouvé le dieu des premiers âges. Et pas de bras, mais de petits moignons ou des nageoires palmées, de timides et frêles appareils qui avaient en ce moment la grâce d’un geste d’amour, aux deux côtés des mamelles, de mignonnes mamelles pointues et roses comme les seins d’une toute petite Ève vierge. La loque bariolée ensuite s’enroulait autour de ce qu’on ne voyait pas ; on ne pouvait pas savoir s’il y avait un corps à cette gorge minuscule, ni des jambes à ce corps.
Et toute cette chose vivante restait collée à la poitrine de l’homme, d’une soumission charmée et souffrante, avec les mailles de nickel d’une chaînette qui, par l’un de ses bouts, était fixée à un point inconnu de la forme cachée et, par l’autre, se rattachait aux amples et triples tours de l’écharpe rouge dont ce drôle à face de pirate s’était ceinturé les reins.
Les yeux surtout étaient admirables, pareils à de lucides et sensibles émaux couleur d’aigue-marine, à des émois nostalgiques d’âme, aux palpitations visibles d’un cœur. On croyait y voir onduler des barques, longuement s’enfler des voiles sur un clair matin de mer.
Les pauvres pêcheurs ne s’y trompèrent pas. Ils étaient arrivés tout près. Avec des bouches tremblantes, avec de la peur et de l’extase dans leurs prunelles immenses, ils se tenaient penchés et regardaient sous la vareuse. Ils n’auraient pas regardé autrement la sainte présence d’une relique. Et tous gardaient le silence, comme en mer quand l’eau devient noire et commence à clapoter dessous les coques.
Un, très vieux, un peu faible d’esprit, avait ôté son bonnet et priait ; personne n’aurait pu dire pourquoi priait cet homme. Et, à la fin, un autre des pêcheurs fit un pas et voulut toucher la petite chair pâle sous ses cheveux verts. Cependant celui-là, non plus que les pauvres hommes de foi qui l’entouraient, ne doutait pas ; il avançait la main d’un geste dévotieux et timide et tout son corps tremblait. Le louche visage du gabier sur-le-champ verdit comme s’il eût été torturé par la colique et à la fois il hachait dans son baroque jargon de lourds et roulants jurons. À présent, très vite, il refermait sa vareuse, mâchant entre ses dents d’obscures imprécations, et, sous la colère de ses doigts, comme le cri blessé d’une petite Desdémone, montait la voix. Ensuite, il ramassait son feutre, d’un coup de poing furieux le plantait en travers de ses tempes et déjà, avec ses épaules, il refoulait le monde et rapidement gagnait l’escalier à l’extrémité du môle. Il n’y eut que les jeunes messieurs spirituels qui, de loin, l’injurièrent.
Les petits vieux des barques, eux, avaient remis les mains dans leurs poches, le cœur soudain froid, ayant senti qu’une étrange force d’amour liait ce diabolique navigateur à cette vie mystérieuse, une force comme celle qui, pour des semaines, les faisait partir sur leurs barques et ensuite les ramenait là, vers le môle, regardant devant eux, infiniment.
Le matelot reparut le lendemain et il revint ensuite tous les autres jours. Personne, parmi les hommes du port, n’aurait pu indiquer quel navire l’avait débarqué ni de quelle contrée il arrivait. À l’heure de la « belle société, » il se campait sur les larges dalles bleues.
Maintenant, avec son rire cynique et méchant, il semblait défier les pêcheurs. Ceux-ci jetaient leur sou dans le feutre à côté des pièces blanches. Et puis le camarade, après avoir excité par d’itératif pincements le petit cri blessé, amorçant ainsi la curiosité publique ou peut-être manifestant là un autre sentiment qu’on ne savait pas, défaisait les boutons de sa vareuse et exhibait la boule de chair pâle aux yeux d’aigue-marine, aux yeux comme de lentes vagues de vie.
Aussitôt, ceux-ci affreusement se tendaient vers les eaux, vers la plainte et l’appel des grandes eaux par-delà le môle : il semblait que dans un spasme ils dussent expirer, si frais, si divins comme les orients de la genèse, comme les premiers miroirs où s’était mirée la vie. L’aventurier alors avec violence tirait sur la chaîne et il obligeait les pauvres yeux, pareils à des fleurs malades, à de mornes et débiles actinies, à se tourner du côté de la terre.
À leur tour, les hommes du port, les marins des grands navires, les pêcheurs de la côte à une grande distance arrivèrent voir le prodige.
Toujours le clandestin personnage serrait les dents, et éludait toute réponse sitôt qu’on l’interrogeait sur la provenance de la petite chose.
Que leur importait, à eux ! Ils l’aimaient d’une foi profonde comme une idole, comme une petite sainte vierge venue jusqu’à eux sur la crête des flots. D’anciens hommes affirmaient avoir vu jouer dans les filets d’or et d’argent de la vague, parmi de la criblure d’étoiles, des petites femmes de mer qui avaient les mêmes cheveux verts. Quelque part au large, là où n’allaient pas les barques, étaient des îles mystérieuses qu’habitaient ces filles des eaux.
Oh ! comme nostalgiquement, en leurs âmes sans paroles, ils l’aimaient et la redoutaient, la petite sirène, s’entourant de signes de croix comme pour un péché, une tentation, un mirage halluciné, et tout de même la cajolant d’effusions chaudes, outrés à la fois de ferveur charnelle et mystique devant ses minuscules mamelles d’amour palpitantes de tout l’inconnu de la mer. Il y en avait qui pleuraient en la regardant. Il y en avait qui s’en allaient en chantant des chansons.
Maintenant, les pauvres gens des barques étaient sûrs que le goujat, qui si vilainement trafiquait de sa beauté et de sa douleur, épuisait sur elle de secrets et rageurs sévices. Lui aussi était pris aux racines par un amour damné. Et il se vengeait, il la fouaillait, il lui entrait à travers l’escot de la veste la colère de ses ongles dans la chair, ou bien il tirait ses cheveux verts avec un horrible rire muet. Et alors, oh ! alors, c’était le cri lamentable, ce cri comme le hiement des poulies dans la nuit des ports, comme le sanglot du vent autour de la fenêtre du veilleur dans la tour du phare. Voilà ce que se disaient les cœurs simples.
*
Or, vers le temps de l’équinoxe, le nord-ouest se mit à souffler en tempête ; la mer tout entière passa sur le môle et, dans les soirs, ils s’en allèrent, les mains dans les poches, au bout de la grand-rue, regarder si les barques qui étaient parties ne rentraient pas.
L’homme, chassé du môle, vint aussi en cet endroit ; il s’abrita sous un porche, et encore une fois ils cessèrent de regarder la mer. C’était un autre cri à présent, un cri aigu et qui ne finissait pas, comme celui d’une femme en folie. À peine son maître pouvait la retenir : elle faisait des efforts pour s’élancer vers les eaux.
Alors, ils recommencèrent leurs signes de croix, car ils avaient entendu cette voix déjà. Toujours il coulait bas des barques, quand cette voix effrayante ainsi criait. Ses yeux aussi avaient une étrange et surnaturelle beauté qui vibrait, qui s’agitait comme l’aiguille de la boussole. Un magnétisme l’accordait au pouls de la tempête.
Et puis la grande colère du flot s’apaisa ; elle resta pendant des jours toute morte, les prunelles troubles et livides. Et le sinistre forban avait beau la pincer, elle ne criait plus.
Un jour, comme il avait bu du gin plus que de raison, il s’assoupit sur les dalles bleues ; il cuva là un assez long temps le pétulant alcool. Tout à coup, le port entendit d’épouvantables clameurs ; les hommes des barques accoururent et l’aperçurent se mangeant les mains, se roulant sur le ventre comme quelqu’un qui est pris du haut mal.
Alors, il leur vint à tous une grande peine : peut-être la petite femme de la mer était partie, et ils cherchaient là-bas vers les eaux.
Lui, maintenant, se jetait sur eux en jurant et en riant ; ils ne se défendaient pas et ils le considéraient avec des yeux tristes et résignés.
Du temps s’écoula : il passait des jours entiers assis sur le môle ; on ne savait pas ce qu’il regardait au large de ses prunelles fixes, rongées par le sel. Quelquefois, il meuglait comme un cachalot, comme la sirène d’un navire en détresse, ou, très doucement, en dodelinant de la tête, il prolongeait un vagissement plaintif de petit enfant malade.
Et les pêcheurs avaient remarqué que lui aussi, aux approches de la tempête, à présent poussait d’aigres cris. À l’heure de la marée, quand l’eau commençait à monter sur le môle, un des leurs le prenait sous le bras et le ramenait vers le port où il marchait, les yeux aigus et droits, serrant toujours contre lui quelque chose qui le faisait rire de son rire sans bruit.
Une nuit de l’hiver, la mer gronda si terriblement que des bergers, dans la dune, à une grande lieue des côtes, crurent qu’elle arrivait et s’enfuirent par la campagne. On ne revit plus jamais le marin. On supposa qu’il avait entendu une voix et qu’il était parti là-bas d’où la petite femme aux cheveux verts n’était pas revenue.

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(Camille Lemonnier, in Revue illustrée, publication bimensuelle, douzième année, n° 14, 1er juillet 1897 ; illustrations d’Alexandre Hannoteau. Ce conte, revu et modifié, a été repris dans le recueil éponyme, Paris : Mercure de France, 1898)
« Donc, l’autre jour, contait Fabiac, je m’embêtais ferme… Nulle envie d’aller attendre dans la salle de jeu les sourires de la veine, nulle envie non plus d’aller quémander ceux de nos belles amies sur la terrasse du casino. Je m’embêtais, je vous dis. Aux grands maux, les grands remèdes. Je recourus à celui qui, d’habitude, en pareille circonstance, me réussit assez bien : un tour de manivelle à mon auto, et en route !… Tout seul, oui. Rien de mieux. On file à l’allure qui vous plaît, on n’a pas à s’inquiéter des goûts de ses passagers mâles ou femelles, un paysage en appelle un autre, on ne sait trop où l’on va et encore moins où l’on peut aller, on s’arrête à volonté ; s’il y a une panne, on s’en fiche… Il y eut une panne : un essieu faussé à l’entrée d’un village basque, perdu dans les montagnes, tout près de la frontière. Le nom de ce village ? Hum ! je verrai tout à l’heure si je puis me permettre de vous le révéler…
Un essieu faussé. Le forgeron, mandé en hâte, accourut, endimanché ; il me dit qu’il s’acquitterait parfaitement de la réparation, qu’il se mettrait au travail le lendemain dès l’aube, mais que, pour le moment, tout travail lui semblait inconvenant, parce qu’il venait d’enterrer sa pauvre vieille mère. Je me rendis volontiers à cette raison. Très touché, le brave homme tint à me conduire jusqu’à l’auberge.
« Ce n’est pas qu’elle soit fameuse, pour ça non, mon honoré monsieur… C’est là qu’on nous a servi, tout à l’heure, le festin de deuil ; les poulets étaient maigres à faire pleurer et l’on m’a raclé le porte-monnaie de belle manière…. Mais, comme il n’y a pas d’autre hôtel dans le pays, il faut bien que vous en passiez par là… »
J’entrai dans une cuisine où une vieille femme aux yeux glacés et tragiques égrenait en silence un énorme chapelet, cependant qu’une matrone réjouie et rebondie récurait, en chantant, des casseroles. Celle-ci s’avança vers moi, la face illuminée, la bouche en cœur.
« Soyez le bienvenu, notre honoré monsieur ; nous ferons de notre mieux pour votre manger et votre dormir… Holà ! hé ! ho ! Naline, ma chérie, ma poulette blanche, descends en courant… C’est la petite fille de la maison que j’appelle, monsieur. Elle vous servira un léger quelque chose en attendant que la marmite chante. »
Il y eut dans l’escalier un bruit de pas menus et précipités, et je tournai la tête juste au moment où apparaissait celle qu’on appelait Naline. Imaginez un adorable visage d’adolescente, – quinze ans, seize ans au plus ! – de lourds cheveux noirs, des yeux très doux, très longs, délicatement tirés vers les tempes, un teint d’une pâleur ambrée et chaude, une bouche rouge comme le cœur d’une grenade fraîchement déchirée… Je me souviens, ébloui par ce mirage de grâce, d’avoir, sans trop savoir ce que je faisais, respectueusement, niaisement si vous préférez, porté la main à mon chapeau…
Le forgeron avait raison ; la cuisine n’était guère alléchante, et les plats qu’on me servit, accommodés sans aucun doute avec les restes du festin de deuil, m’auraient en tous points paru funèbres si Naline ne me les avait présentés. Ne vous hâtez pas trop de penser à mal. Mon admiration pour cette petite était parfaitement désintéressée et paisible ; je ne me souciais même pas d’engager une conversation avec elle ; la contemplation furtive de son visage et de ses attitudes suffisait à mon bonheur.
Une gentille magicienne m’avait rendu indulgent à la médiocrité des mets ; un noble magicien, le paysage, me consola de la rusticité vraiment excessive de ma chambre. Accoudé à la fenêtre, je m’attardai à laisser errer mes regards sur les montagnes qui ressemblaient à un vaste rideau bleu déchiqueté, cloué tant bien que mal au ciel par les étoiles. Quand les bergers eurent allumé leurs feux sur les pentes, on eût dit que des lampes merveilleuses venaient d’être accrochées aux tentures du hall immense par les génies de la nuit. Mais de noirs nuages arrivèrent de l’ouest ; la nuit devenant très noire, le vent qui se levait parut arracher les clous d’or, emporter le rideau… C’était l’orage, l’orage brusque et rageur des Pyrénées… Déjà, les éclairs zigzaguaient d’une cime à l’autre, renouvelant merveilleusement le spectacle ; le tonnerre retentissait avec un bruit de rochers déracinés roulant aux flancs des monts… Ce fut alors qu’il me sembla qu’on grattait à ma porte ; je l’ouvris… Naline m’apparut, enveloppée d’une longue et puérile chemise de nuit, ses beaux cheveux bruns épars sur ses épaules.
« Oh ! monsieur, ne vous offensez pas… Ma tante, (car c’est ma tante, la dame qui vous a reçu,) ma tante est allée dormir chez grand-mère, pour vous laisser la plus belle chambre. Et j’avais tellement peur !… Est-ce vrai que, dans les grands orages, la foudre entre par les trous des serrures, prend la forme d’un serpent et étrangle les gens endormis ? »
Je la rassurai de mon mieux et, comme elle tremblait autant de froid que de peur, je jetai mon paletot sur ses épaules. Il n’y avait qu’une chaise dans la belle chambre. Naline, me l’abandonnant, s’assit d’un bond sur le lit et là, s’étant pelotonnée contre l’oreiller, elle se mit à bavarder, – un bavardage qui me faisait penser au ronron d’une jeune chatte contente. Amusé, presque attendri, je lui parlai moi-même très gentiment. Je ne pouvais pas prévoir, vous comprenez, que cela allait peu après provoquer de sa part un torrent de larmes et une avalanche de confidences !
Naline se jugeait malheureuse, horriblement malheureuse : sa tante était méchante et la giflait à propos de tout et de rien ! Naline s’ennuyait dans les montagnes ! Naline avait vécu jusqu’à douze ans à Biarritz, chez sa mère, morte à présent. Et Naline regrettait beaucoup sa maman, si jolie, si gaie, et qui habitait une si superbe villa, où venaient tant de messieurs aimables !
« Oh ! mais, continuait-elle, un de ces jours, je m’échapperai et j’aurai, moi aussi, une belle villa, à Biarritz… »
Un peu ahuri, je pris dans mes mains, d’un geste aussi paternel que possible, les petites mains que la jeune fille tenait crispées contre ses yeux.
« Voyons, mon enfant, êtes-vous bien sûre de comprendre la portée de vos paroles ?
– Je ne suis sûre que d’une chose, c’est que je suis très malheureuse, et que cela ne peut durer ! »
En même temps, elle jette ses bras autour de mon cou, je sens contre ma poitrine la tiédeur de son souple buste frémissant, je suis obligé d’user de ruses d’apache pour que les baisers qu’il me faut bien lui rendre ne rencontrent pas ses lèvres, ses lèvres si rouges et que je devine si fraîches… Ah ! ne riez donc pas, mes bons amis ! Si vous croyez que je riais, moi, et qu’une telle aventure soit drôle pour quelqu’un qui est décidé à se conduire proprement. Tenez, vous m’agacez : j’abrège… Dans la réalité, du reste, j’avais abrégé également. Que voulez-vous ? Commençant à avoir peur de moi, je préférai m’arracher brusquement à l’étreinte de la gamine.
« Est-ce que je vous ai fâché ? demanda-t-elle, toute surprise… Moi qui pleurais tout près de vous avec tant de plaisir ! Vous qui me sembliez si doux, si bon !… »
Il me parut très difficile de fournir à Naline une explication loyale. Faute de mieux, je pris pour dire n’importe quoi un ton bourru et sévère.
« Que voulez-vous, je n’ai aucune qualité pour consoler les petites filles qui se montent la tête, surtout quand elles sont… »
J’allais dire : « quand elles sont aussi jolies et aussi inquiétantes que vous… » La fine mouche devina-t-elle le sentiment dont j’avais pu interrompre à temps l’expression ? Elle eut à mon adresse un sourire incontestablement ironique. Il ne me restait donc qu’à me fâcher ; je n’avais pas grand effort à faire. Mais dès que j’eus froncé les sourcils, furieux contre Naline et contre moi-même, elle n’insista pas, sauta du lit, me rendit mon manteau, me remercia de mon hospitalité avec beaucoup de bonne grâce… Moi, dans ma hâte de refermer ma porte sur elle, je le fis avec une brusquerie bruyante… Vous n’auriez aucune raison de me croire si je vous disais que je dormis très bien, cette nuit-là.
Au matin, dès que le forgeron m’eut annoncé que ma voiture était prête, je descendis, désireux de reprendre la route au plus vite. Dans la cuisine, je trouvai la tante de Naline, qui me servit un bol d’innommable chocolat. Je m’efforçais de le boire, pour ne pas la vexer, lorsque je m’aperçus qu’elle ne m’adressait pas la parole et me faisait une tête longue d’une aune. Rien ne m’agace comme la crainte d’avoir vexé inconsciemment un esprit simple ou humble. Je tentai donc, par divers propos familiers, de faire renaître sur le visage de la bonne femme le sourire jovial dont elle me gratifiait la veille. Rien à faire. En désespoir de cause, je me disposai à partir.
Or, sur le seuil, un spectacle s’offrit à moi qui me cloua sur place. Sous le hangar enguirlandé de vignes, Naline dansait une sorte de sévillane, et elle y employait tant de coquetterie voluptueuse, de lascivité étudiée, et d’ailleurs charmante, que je ne parvins pas à trouver tout à fait odieux ou grotesque un gros vieillard chauve, aux doigts chargés de bagues, qui, assis dans un fauteuil en face de l’adolescente, la contemplait, avec des yeux ravis et flamboyants…
Interloqué, je me tournai vers mon hôtesse, qui venait de me rejoindre. Et elle, alors, avec un intraduisible accent de mépris et de triomphe :
« Oui, mon honoré monsieur, tout le monde n’est pas aussi difficile que vous… Monsieur, qui est là, lui, l’a trouvée à son goût, notre Naline, il faut croire, puisqu’il vient chaque semaine, à présent… »
Et voilà !… Non ! Non ! mes bons amis, vous ne saurez décidément pas le nom du village… Moi qui n’ai nulle envie d’y revenir, j’aurais trop peur de rester seul ici, ce soir… »
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(Charles Derennes, « Contes du Journal, » in Le Journal, n° 6951, dimanche 8 octobre 1911 ; illustration de Martin van Maele, « Donne-moi mes six sous, je ne joue plus, » in La Grande Danse macabre des vifs, 1905)
Cela ne m’amusait guère, de visiter cet asile de vieillards infirmes, obligé que j’étais d’en passer comme l’inspection officielle, à la remorque d’un administrateur verbeux et statisticien. Mais quoi ? Le petit-fils de la fondatrice nous accompagnait, ostensiblement flatté de cette minutieuse exhibition. Un homme si charmant, propriétaire d’une si belle forêt où il m’avait permis de chasser ! Comment ne pas avoir l’air de m’intéresser à l’œuvre philanthropique de son aïeule ? C’est donc le sourire aux lèvres que je subissais les interminables conférences de l’administrateur, en les ponctuant par-ci par-là, le plus à propos que je pouvais, d’un :
« Ah ! vraiment !… Très curieux, en effet !… Je n’aurais jamais cru !… »
J’ignorais absolument, d’ailleurs, à quoi je répondais de la sorte ; car ma pensée somnolait, tout engourdie, au ronronnement de notre loquace cicérone. J’avais seulement conscience (et encore bien vague) que sans doute êtres et choses m’eussent paru dignes d’attention si je m’étais trouvé là seul et en flâneur.
Par exemple, dans ce cas, je n’eusse pas manqué de demander, et depuis longtemps :
« Mais enfin qui est-ce, cette Ch’tiote dont le nom revient si obstinément dans les histoires de tant de pensionnaires ? »
En voilà bien une douzaine, en effet, hommes et femmes, qui nous en parlaient de cette Ch’tiote. Tantôt, c’était pour s’en plaindre, et tantôt pour la bénir. Des mécontents, des mécontentes surtout, sans attendre qu’on les interrogeât, en apercevant l’administrateur, se mettaient à crier :
« M’sieu, Ch’tiote m’a encore…
– Assez, assez ! pas de réclamations en ce moment, » interrompait l’administrateur, dont la voix si melliflue devenait alors très aigre.
D’autres fois, avec sa douce flûte ronronnante, il questionnait amicalement des vieux à visage béat, leur susurrant :
« Eh bien ! mon ami, voyons, vous vous trouvez heureux à la maison, hein ? »
À quoi plusieurs avaient répondu par des effusions en actions de grâces, où se mêlait le nom de Ch’tiote. À les entendre ainsi parler, l’administrateur prenait, lui aussi, un air d’extase ; et, les regards au ciel, les mains élevées en posture d’oraison jaculatoire, il disait avec un lent hochement de tête :
« Précieuse, Ch’tiote, bien précieuse. »
Oui, évidemment, cela m’eût intéressé, de savoir qui était cette créature. Mais pas dans les circonstances présentes, pas à travers les explications de ce bavard, que je prévoyais filandreuses. Rien qu’à l’idée des tartines qu’il faudrait avaler pour être renseigné à cet égard, le cœur me défaillait d’avance et j’aimais mieux rester à tout jamais ignorant de ce qu’était Ch’tiote.
Aussi bien, sans troubler ma somnolence, assez agréable en somme, ne pouvais-je pas l’imaginer, Ch’tiote ? Certes, certes. Quelque fillette, probablement, puisque son nom en patois picard signifiait cette petite. Une gamine, donc, l’enfant d’un employé, sans doute, une espiègle dont les turbulences taquinaient beaucoup de ces vieilles gens, mais dont la jeunesse rallumait dans le cœur des autres un doux souvenir de gaieté. Et je me la figurais comme une fleur poussée en un coin de ces tristes cours, comme un rai de soleil dansant dans l’ombre sépulcrale de ces sinistres couloirs.
Je me la figurais si bien, que je n’éprouvais même pas le besoin de la connaître. Néanmoins, elle m’était chère, à cause de l’expression heureuse qu’avaient en parlant d’elle ceux qui la bénissaient. Et j’en voulais aux grincheux, particulièrement aux vieilles, qui récriminaient contre elle. Une seule chose m’agaçait, vraiment, c’est que l’administrateur fût parmi ceux qu’elle jetait en extase. De là aussi, sans raison plus nette, ma répugnance à interroger cet homme sur elle.
Tout cela, au reste, se passait en moi assez confusément, sans que je prisse la peine de bien fixer ni formuler mes idées et mes sensations ; car je continuais à somnoler et à rêvasser plutôt que je ne pensais effectivement. Et il est fort probable que, ma visite une fois terminée, je n’en aurais conservé aucun souvenir, non pas même relatif à Ch’tiote, si je n’avais été tout à coup réveillé par la vue de Ch’tiote en personne, et bouleversé par la différence qu’il y avait entre mes imaginations et la réalité.
Nous venions de traverser une petite cour de derrière et nous entrions dans un très long et très obscur corridor, lorsque, tout au bout de ce corridor, s’ouvrit vivement une porte, d’où jaillit une furtive apparition, aussitôt disparue par une autre porte. Dans la nappe de jour cataractant à ce brusque passage, s’était modelée en vigoureux reliefs, crûment lumineuse sur le fond noir, une forme féminine. Et, au même instant, l’administrateur s’était écrié, d’un ton furieux :
« Ch’tiote ! Ch’tiote ! »
Machinalement, il avait hâté le pas, presque courant, et nous l’avions suivi. Il ouvrit nerveusement la porte par où s’était évanouie l’apparition. Cette porte donnait sur un escalier. Il cria de nouveau dans le vide sonore. Un éclat de rire étouffé lui répondit. Je me penchai sur la rampe, et j’aperçus en bas une femme qui regardait vers nous.
C’était une vieille. On n’en pouvait douter, à son visage flétri, fripé de rides, aux mèches grises qui floconnaient hors de sa coiffe. Mais on n’y songeait pas, dès qu’on avait rencontré ses yeux, d’une jeunesse extraordinaire. Alors, en effet, on ne voyait plus qu’eux. Des yeux profonds, d’un bleu sombre, presque violet, et trouble. Des yeux d’enfant.
Soudain, l’administrateur lui cria :
« Tu étais encore chez le Frisé ! »
La vieille ne répliqua rien, et pouffa seulement de rire, comme tout à l’heure, à l’étouffade ; puis elle se sauva en jetant à l’administrateur un regard qui signifiait, aussi clairement que si elle l’eût dit en toutes lettres :
« Je me fous de toi. »
Oui, ce verbe d’insulte et ce tutoiement familier, je les lus à plein dans ce regard. Et en même temps je constatai que l’expression des yeux de la vieille avait changé du tout au tout. Pendant cette brève bravade, les yeux d’enfant étaient devenus des yeux de singe, de macaque pervers et féroce.
Cette fois, malgré ma répugnance à interroger notre moulin-à-paroles, je ne pus m’empêcher de lui dire :
« C’est bien Ch’tiote, ça, n’est-ce pas ?
– Oui, me répondit-il en rougissant, comme s’il devinait que j’avais compris l’injurieux regard de la vieille.
– Celle qui est si précieuse ? ajoutai-je avec une intonation d’ironie qui le rendit tout à fait écarlate.
– Celle-là même, précisément, » répliqua-t-il, en prenant les devants d’un pas rapide pour échapper à mes questions.
Mais à présent j’étais aguiché, curieux, et j’insistai, par un appel direct à la complaisance de notre hôte.
« Je voudrais bien, lui dis-je, à lui, voir ce Frisé. Qui est-ce, ce Frisé ? »
L’administrateur se retourna, et fit :
« Oh ! rien, rien. Ce n’est pas intéressant. Le voir ! À quoi bon ? Cela ne vaut pas la peine. »
Et il nous entraîna dans l’escalier, par sa façon de descendre quatre à quatre. Lui si lent, si méticuleusement explicatif, il était à présent pressé d’en finir ; et la visite s’acheva dès lors en abrégé. Le lendemain, je dus quitter le pays, sans avoir sur Ch’tiote d’autres renseignements.
Je revins quatre mois plus tard pour l’ouverture de la chasse. Je n’avais pas oublié Ch’tiote pendant ce temps ; car ses yeux étaient inoubliables. Ce me fut donc un vif plaisir que d’avoir pour compagnon de route (trois heures de diligence entre la dernière station et le château de notre hôte) un homme qui ne cessa de me parler d’elle.
C’était un jeune magistrat, que j’avais déjà rencontré, et qui m’avait souvent intéressé par son esprit subtil, observateur, sa casuistique singulièrement raffinée, et surtout l’étrange contraste qu’offraient sa sévérité professionnelle et la tolérance de sa philosophie. Mais jamais il ne m’avait paru aussi captivant qu’en ce jour, où il me raconta l’histoire de cette mystérieuse Ch’tiote.
Il s’en était informé, lui, et y avait appliqué ses facultés de juge d’instruction, ayant été, comme moi, excité à la curiosité par une visite à l’asile. Or voici ce qu’il avait appris et ce qu’il me communiquait.
À l’âge de dix ans, Ch’tiote avait été violée par son père. À treize ans, elle était mise dans une maison de correction, pour vagabondage et débauche. De vingt à quarante ans, elle avait été bonne dans le pays, changeant souvent de patron, devenant presque partout servante-maîtresse, ruinant des familles, mais sans rien amasser jamais ni se faire une position définitive. Un bourgeois s’était suicidé pour l’amour d’elle. Un honnête garçon en était devenu voleur et incendiaire et avait fini au bagne. Deux fois elle s’était mariée, et deux fois elle était restée veuve. Pendant dix ans, jusqu’à la cinquantaine, elle avait été à elle seule la denrée du pays, la gamelle de volupté où venaient, les jours de fête, s’empiffrer cinq villages.
« Elle était donc bien belle ?
– Non, jamais elle ne l’a été, paraît-il. Une petite bique maigre, peu tétonnière, à la croupe plutôt sèche, voilà ce qu’elle était en son bon temps, m’a-t-on affirmé. Personne ne se souvient de l’avoir vue seulement jolie, même quand elle était jeune.
– Alors, comment expliquer ?…
– Comment ? s’écria le magistrat. Eh bien ! Et ses yeux ? Vous ne les avez donc pas regardés ?
– Si, si, vous avez raison, répliquai-je. Ces yeux-là expliquent bien des choses, en effet. Son nom d’abord : Ch’tiote ! Oui, c’est vrai, elle a toujours l’air de l’être, Ch’tiote. Des yeux d’enfant, oui.
– Ah ! s’écria de nouveau le magistrat, décidément pris d’enthousiasme, ces yeux-là, cher monsieur, c’est ainsi qu’ont dû en avoir Cléopâtre, Diane de de Poitiers, Ninon de Lenclos, toutes les reines d’amour qui ont été aimées à des âges invraisemblables. Une femme n’est jamais vieille, avec ces yeux-là. Mais elle peut vivre cent ans, Ch’tiote, elle sera toujours aimée, toujours, comme elle l’a été, comme elle l’est.
– Comme elle l’est ! Bah ! Par qui donc ?
– Par tous les vieux de l’asile, parbleu, par tous ceux qui ont gardé une fibre qu’on peut pincer, un coin de cœur qu’on peut rallumer, un bout de désir frétillant et braisillant.
– Vous croyez ?
– Si je le crois ! Mais j’en suis sûr. Aimée, Ch’tiote l’est surtout par l’administrateur.
– Allons donc ?
– J’en mettrais ma tête à couper.
– Au fait, c’est bien possible. C’est même probable. Je me rappelle, en effet… »
Et je revoyais le regard pervers, insultant, féroce et familier, le regard tutoyant de Ch’tiote à l’administrateur.
« Et le Frisé, qui est-ce ? demandai-je soudain au magistrat.
– Le Frisé ? C’est un ancien boucher, qui a eu les deux pieds gelés en 70, et qui est le chéri de Ch’tiote. Un infirme, sans doute ; deux jambes de bois ; mais un gaillard encore, malgré ses cinquante-trois ans ; des reins d’hercule ; une face de satyre. L’administrateur en est assez jaloux ! »
Je me rappelais derechef ; et tout cela me semblait véridique.
« Alors, le Frisé, elle l’aime ?
– Oui, c’est son amant de cœur. »
Comme nous arrivions, peu après, chez notre hôte, nous fûmes étonnés de trouver tout le monde en révolution. Un crime venait d’être commis à l’asile ; les gendarmes y étaient ; notre hôte avec eux ; nous y courûmes.
C’est le Frisé qui avait assassiné l’administrateur. On nous raconta les détails, qui étaient affreux. L’ancien boucher s’était posté derrière une porte, avait empoigné l’autre, s’était roulé par terre avec lui, et l’avait mordu à la gorge, lui déchirant et lui arrachant la carotide, d’où le sang avait giclé sur toute la face de l’assassin.
Je le vis, lui, le Frisé. Sa trogne, mal essuyée, était rouge encore. Il avait le front bas, les mandibules larges, les oreilles écartées de la tête et pointues, et les narines épatées comme un mufle de fauve en rut.
Et je vis aussi, je vis surtout, Ch’tiote, qui souriait, et dont les yeux en ce moment n’avaient pas leur simiesque et féroce expression, mais leur plus douce candeur enfantine.
« Vous savez, me dit tout bas mon hôte, que la pauvre femme est un peu en démence sénile.
– Pensez-vous, cher ami, insinua le magistrat. Songez qu’elle n’a pas soixante ans. Moi, je crois qu’elle a conscience parfaitement du crime commis.
– Pourquoi sourirait-elle, alors ?
– Parce que cela lui est agréable.
– Oh ! non, vous êtes trop subtil, vraiment. »
Le magistrat se tourna vers Ch’tiote, et, lui plongeant son regard à fond d’âme :
« N’est-ce pas, lui dit-il, que tu comprends bien ce qu’on a fait, et pourquoi on l’a fait ? »
Ch’tiote cessa de sourire. Ses yeux d’enfant devinrent ses yeux de macaque. Puis, pour toute réponse, elle troussa ses jupes et nous montra son sexe.
Oh ! oui, le magistrat avait eu raison, tout à l’heure. Cette femme, cette vieille, c’était Cléopâtre, et Diane, et Ninon. Comme ses yeux, son sexe était d’un enfant. Nous en restions tous stupéfaits.
« Cochons ! cochons ! nous cria le Frisé ; vous aussi, vous voulez faire avec ? »
Et je vis que le magistrat, en effet, avait le visage blême, contracté, les lèvres et les mains tremblantes, comme un homme pris en flagrant délit et encore secoué par son spasme interrompu.

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(Jean Richepin, in Gil Blas, onzième année, n° 3409, mardi 19 mars 1889 ; repris dans Le Supplément littéraire de la Lanterne, n° 293, 4 juillet 1889, puis recueilli dans Truandailles, Paris : Charpentier, 1891. Les amateurs ne manqueront pas de consulter la réédition du Vampire Actif, établie par Hugues Béeseau et Karine Cnudde, 2012. Pieter Brueghel l’Ancien, « Portrait d’une vieille femme, » huile sur panneau, 1563)