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Chaton à huit pattes et deux queues,
Bramber Museum,
cabinet de curiosités du taxidermiste Walter Potter
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Chaton à huit pattes et deux queues,
Bramber Museum,
cabinet de curiosités du taxidermiste Walter Potter
VIOLÉ
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« Parfaitement, répéta le grand Paul, parfaitement ! Oui, moi, tel que tu me vois, j’ai été violé. Et violé par !… Mais, si je te disais tout de suite par qui, cela ne ferait pas un conte, n’est-ce pas ? Et puisque c’est un conte que tu veux, je vais donc te le conter de fil en aiguille et commencer par le commencement.
Je chassais depuis une semaine au cœur du pays breton, dans les landes qui avoisinent la montagne noire. Désolé, sauvage et giboyeux ! On marche des heures sans rencontrer un être humain ; et, quand on en rencontre, c’est le même prix que si l’on en rencontrait pas, vu que les gens ignorent absolument le français. Le soir, dans les auberges, pour manger et coucher, je devais jouer des pantomimes.
Étant alors, d’ailleurs, en humeur mélancolique, cette solitude me ravissait. La compagnie de mon chien m’était largement suffisante.
Aussi tu peux juger de mon agacement quand, un matin, je m’aperçus que j’étais suivi, positivement suivi, par un chasseur qui semblait vouloir lier conversation avec moi. Déjà, la veille, j’avais remarqué sa présence, m’obstruant l’horizon à plusieurs reprises. J’avais, alors, attribué la chose aux hasards de la chasse, qui nous ramenait tous deux dans les mêmes remises à gibier. Mais aujourd’hui, plus d’illusion à me faire ! Le quidam s’acharnait ostensiblement sur ma piste, allongeait de son mieux son petit compas pour se maintenir à l’allure de mes grandes guiboles, prenait des raccourcis afin de me rattraper au demi-cercle.
Comme il y mettait de l’entêtement, j’en mis aussi, cela va sans dire, et notre journée de chasse se passa toute entière, pour lui à essayer de m’attraper, pour moi à le fuir. Nous avions l’air de jouer à cache-cache.
Conclusion : quand le soir vint, j’étais complètement perdu dans l’endroit le plus désert de la lande. Pas une bicoque en vue, pas même un clocher au lointain ! Pour seul point de repère, là-bas, à un demi-kilomètre, l’ironique silhouette de mon sacré bonhomme.
Pas à dire, il avait gagné la partie ! Il n’y avait qu’à faire contre fortune bon cœur, à me laisser rejoindre, ou plutôt à le rejoindre moi-même, lâchernent, si je ne voulais pas coucher à la belle étoile et le ventre creux. C’est donc ce que je fis, en l’abordant, au reste, d’un air grognon pour lui demander mon chemin.
Il me répondit d’un ton très affable qu’il n’existait point d’auberge aux environs, que le hameau le plus proche était à cinq lieues, mais que, pour arriver chez lui, il fallait au plus une heure de marche et qu’il s’estimait trop heureux de pouvoir m’y offrir l’hospitalité.
J’étais rompu. Comment dire non ? Et nous voilà partis à travers les ajoncs et les bruyères ; moi, ralentissant le pas par lassitude ; lui, toujours tricotant allègrement avec ses jambes de basset qui semblaient infatigables.
Un vieux, pourtant, et gringalet, pas du tout taillé en force, et que j’aurais renversé en soufflant dessus. Mais comme il marchait, l’animal !
Compagnon peu gênant, d’ailleurs, à l’encontre de ce que je m’étais figuré. Lier conversation avec moi, comme je l’avais craint, il n’avait pas l’air d’y tenir le moins du monde. Son invitation faite, mon bref remerciement accepté, il n’avait pas ouvert la bouche. Nous allions silencieux.
Seul, son regard continuait à me persécuter un peu. Je le sentais peser sur moi, entrer en moi, comme s’il voulait forcer l’intimité que refusaient mes lèvres closes. Mais, tout compte fait, ce regard tenace, que j’observais d’un coup d’œil à la dérobée, me paraissait sympathique, même admiratif. Oui, en vérité, admiratif !
Ah ! moi, par exemple, je ne pouvais pas lui rendre la monnaie de sa pièce. Il n’était pas joli, joli, le pèlerin ! Court sur ses pattes et plutôt cagneux. Le buste étroit, maigriot. Une face parcheminée, ravinée, ridée, en pomme cuite, sans un poil de barbe pour en dissimuler les plis peaussus. Une chevelure de vieux frère ignorantin, aux mèches grises traînant sur le collet graisseux. Un nez de fouine. Des yeux de rat.
Enfin, puisqu’il m’offrait la pâtée et la niche, n’est-ce pas ? Il n’avait pas besoin, pour cela, d’être beau.
Pâtée sérieuse, au surplus, et niche confortable ! Un manoir, ma foi, un vrai manoir d’autrefois, très chic ; et, dans la salle à manger, devant la grande cheminée flambante, un dîner, je ne te dis que ça ! Un hochepot, à la mode d’autrefois aussi, cuisant depuis le matin sans doute! Des salmis de bécasses, que les anges en auraient pris les armes ! Des tartelettes de sarrasin dans de la crème aromatisée d’anis ! Un fromage, chose rare et introuvable en Bretagne, un fromage à dévorer un pain de quatre livres rien qu’à en flairer la peau ! Et le tout arrosé de vieux chambertin authentique, puis d’une eau-de-vie de cidre à croire qu’on avalait le bon Dieu en culotte de velours. Sans oublier les cigares, Havanes purs importés en contrebande, énormes, forts, nullement desséchés, mais au contraire encore frais, à la fumée dense et soûlante.
Et ce qu’il bâfrait, le petit vieux, et ce qu’il ingurgitait, et ce qu’il pétunait ! Un ogre, un chantre, un sapeur !
Moi de même, il faut l’avouer.
Aussi, tout ce que nous avons pu dire, en gargantuant, je ne m’en souviens fichtre plus ! Nous avons causé, pourtant, certes ! Mais de quoi ? De chasse sans doute. De femmes itou, probablement.
Dame ! entre hommes, après boire ! Oui, oui, de femmes, j’en suis sûr. Et il en lâchait de raides, le petit vieux ! Notamment à propos d’un portrait, juché au-dessus de la grande cheminée, et qui représentait son aïeule, une marquise de l’ancien régime. En voilà une qui avait fait ses farces ! À soixante-dix ans, paraît-il, elle avait encore la cuisse gaie !
« C’est extraordinaire, fis-je, comme vous ressemblez à ce portrait.
– Oui, » répondit le petit vieux, en souriant.
Et, de sa voix chevrotante, aigrelette, il ajouta :
« Je lui ressemble en tout, à ma grand’mère. Je n’ai que la soixantaine : mais je me sens pour dix bonnes années encore le feu au derrière. »
Puis, soudain, très attendri, me considérant avec son regard admiratif de tantôt, il dit au portrait :
« Hein ! marquise, quel dommage que vous ne l’ayez pas connu, ce beau garçon-là ! »
Ce bout de notre conversation, cette apostrophe, ce regard, cela, je me le rappelai fort bien, quand, une heure plus tard, à peu près ivre, je me couchai dans la chambre blanc et or où m’avait conduit un grand valet de large carrure qui me souhaita bonne nuit en breton.
Bonne nuit, soit ! Mais il fallait pouvoir dormir, et je ne pouvais pas. Le chambertin, l’eau-de-vie de cidre, les cigares, m’avaient bien soûlé, non toutefois jusqu’au point où l’on s’affale assommé comme une bête. Au contraire, j’étais agité, les nerfs à fleur de peau, le sang battant la charge, dans un demi-sommeil où je me sentais très vivant, tout l’être en vibration et en expansion comme si j’avais pris du haschisch.
Allons ! Bon ! Évidemment c’est cela, je rêve tout éveillé. Voilà que je vois, oui, je vois la porte s’ouvrir, et apparaître la marquise descendue de son cadre. Elle a quitté sa robe à falbalas. Elle est en chemise de nuit. Sa haute coiffure a fait place à un simple nœud de ruban qui tient ses cheveux poudrés en un petit chignon mignon. Mais, à la lueur tremblante du bougeoir qu’elle porte, je la reconnais bien, elle ! C’est son minois aux yeux perçants, au nez pointu, à la bouche sensuelle et souriante. Elle me semble moins jeune que sur son portrait. Bah ! Peut-être ! Savoir si cela ne vient pas de la clarté falote qui danse ! Puis, je n’ai pas le temps de me rendre compte, ni de réfléchir à l’étrangeté de cette vision, ni seulement de discuter avec moi-même et de me dire :
« Suis-je soûl perdu, ou bien est-ce un revenant ? »
Non, je n’ai pas le temps, vrai ! car la bougie a été brusquement soufflée, et la marquise est dans mon lit et m’enlace.
Une idée fixe, la seule que j’aie, me hante : c’est que la marquise avait encore, à soixante-dix ans, la cuisse gaie. Et je me moque un peu qu’elle les ait, les soixante-dix ans, et qu’elle soit ou non un fantôme !
Je ne pense qu’à ceci :
« L’a-t-elle réellement, la cuisse gaie ? »
Ah ! mâtin, oui ! Et plus que gaie ! Folle ! Enragée ! Endiablée ! Elle ne dit rien. Elle agit. Ah ! marquise ! marquise !
Et tout à coup, malgré moi, pour me convaincre que je ne suis pas en plein fantastique, je m’écrie :
« Mais, nom de Dieu ! pourtant, je ne rêve pas.
– Non, non, tu ne rêves pas, » me répond une bouche qui cherche à se poser sur la mienne.
Horreur ! cette bouche pue le cigare et l’eau-de-vie ! Cette voix est celle du petit vieux !
D’un bond, je l’envoie rouler par terre et je saute en bas du lit, en gueulant :
« Cochon ! Bougre de cochon ! »
J’entends claquer la porte, et derrière, dans l’escalier, clapoter des pieds nus qui se sauvent.
À tâtons, je m’habille, puis je descends, toujours gueulant.
En bas, dans le vestibule où pointait le petit jour, se tenait le grand valet à large carrure. Il avait au poing une trique énorme. En breton il gueulait aussi, et du doigt me montrait la porte ouverte, devant laquelle m’attendait mon chien.
Quoi dire au sauvage qui ne parlait pas français ? Fallait-il affronter sa trique ? Pourquoi ? Puis j’étais plus honteux encore que furieux. Vivement je ramassai mon fusil et mon carnier, posés dehors sur les marches, et je pris la fuite sans me retourner.
Dégoûté de la chasse dans ce pays, je rentrai à Brest le jour même, où timidement, avec d’infinies précautions, je tachai de me procurer quelques renseignements sur le personnage qui…
« Ah ! oui, je sais, me dit enfin un des questionnés, vous parlez du manoir de Kervénidozec, où habite la vieille comtesse qui s’habille en homme et qui couche avec son cocher. »
Et c’est avec un profond soupir de soulagement que je répondis, au grand ahurissement de mon interlocuteur :
« Ah ! tant mieux ! »
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(Jean Richepin, in Gil Blas, onzième année, n° 3675, mardi 10 décembre 1889 ; repris dans La Lanterne, supplément littéraire, n° 419, 18 septembre 1890, et en volume dans Cauchemars, Paris : « Bibliothèque-Charpentier, » G. Charpentier & E. Fasquelle, 1892. Francisco de Goya, « Dos viejos comiendo sopa » [Deux vieillards mangeant de la soupe], 1819-23)
L’OCTOGÉNAIRE
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Cette nuit-là, mon ami Gallouëdec et moi, nous étions abominablement ivres. Gallouëdec était Breton ; nous nous trouvions à Londres pour la première fois, un samedi soir de décembre ; il faisait un brouillard lugubre et glacial ; mais, à vrai dire, nous n’en ressentions aucun malaise. Tout au contraire, nous nagions dans une très douce béatitude. Nous ne parlions pas : à quoi bon ? Nous lisions si facilement dans les yeux l’un de l’autre toutes nos pensées ! Et toutes nos pensées consistaient en l’unique et suave conscience de ne penser absolument à rien.
Ce n’était pas, cependant, pour arriver à cet état de délicieux néant intellectuel, que nous nous étions mis en campagne à travers le Whitechapel mystérieux. Nous étions entrés dans la première taverne avec la ferme intention d’y faire des études de mœurs, en curieux, en artistes, en philosophes. Mais, dès la seconde, nous étions devenus, nous-mêmes, pareils aux objets de notre étude, c’est-à-dire des éponges imbibées d’alcool.
Aussi, depuis longtemps déjà, bonsoir les études de mœurs ! Elles se réduisaient maintenant à ces deux seules impressions : des zigzags dans les ténèbres extérieures et un coup de poing de lumière devant le comptoir des tavernes. Quant à l’ingurgitation des brandies, whiskies et gins, elle se faisait machinalement, et à peine si l’estomac lui-même s’en apercevait.
Brusquement, nous fûmes arrachés à notre somnolence limbique, réveillés comme par un heurt en pleine poitrine, forcés impérieusement à fixer notre attention. C’était à la porte ouverte d’une taverne. Au milieu de l’opaque brouillard, un jet de clarté fusait par cette porte dans la rue, et l’illumination brutale frappait en plein sur le spectre qui venait de surgir là, immobile et muet.
Un spectre, en vérité, un lamentable et effroyable spectre, et qu’on ne pouvait pas, celui-là, confondre avec les autres, tellement il était plus lamentable et plus effroyable, et surtout plus réel, se détachant ainsi en vigueur sur le fond noir de la rue qu’il rendait plus noire derrière lui !
Jeune, oui, à coup sûr, cette femme était jeune. Comment en douter, devant cette peau sans rides, cette bouche souriante qui laissait voir des dents enfantines, cette gorge ferme devinée sans peine sous le tissu si mince du tartan ?
– Mais, alors, comment expliquer cette chevelure toute blanche, non pas grise ni grisonnante, absolument blanche, d’une blancheur d’octogénaire ?
Et ces yeux aussi, ces yeux sous un front sans rides, ces yeux près de cette bouche aux dents enfantines, n’était-ce donc pas des yeux de vieille ? Oh ! certes, certes, et d’une vieille combien vieille !
Car il avait fallu des années, de douloureuses années, et des larmes, et des veilles, et toute une très longue existence, pour ternir de la sorte, pour effacer, pour user, pour dépolir ces vitreuses prunelles.
Vitreuses ? Non, pas même. Car le verre dépoli garde encore un éclat trouble et laiteux, comme un souvenir de transparence. Mais ses yeux, à elle, semblaient plutôt avoir été en métal, en un métal désormais rouillé. Positivement, si l’étain se rouillait, je les comparerais volontiers à de l’étain sous de la rouille. Ils avaient de l’étain la pâleur morte, et, en même temps, ils émettaient un regard couleur d’eau rousse.
C’est, d’ailleurs, par un travail d’analyse rétrospective que je tentai plus tard de les définir ainsi approximativement. Alors, tout à fait incapable d’un tel effort, je pus constater seulement l’idée d’extrême décrépitude, d’épouvantable vieillesse, qu’ils évoquèrent en mon imagination.
Ai-je dit qu’ils étaient enchâssés dans des paupières très peaussues et complètement dépourvues de cils ? Ai-je dit aussi que, sur son front sans rides, il n’y avait pas non plus trace de sourcils ? Cela connu, et avec leur regard éteint, et sous cette blanche chevelure d’octogénaire, il ne faut pas s’étonner si Gallouëdec et moi, nous nous prîmes à murmurer devant cette femme évidemment jeune :
« Ah ! la pauvre, pauvre vieille ! »
Son grand âge, au surplus était encore accentué par l’atroce misère que révélait son costume. Mieux vêtue, peut-être sa tournure de jeunesse nous eût-elle frappés davantage. Mais son mince tartan, drapé à même sur la chemise, son unique jupe toute trouée, en haillons flottants, effilochée sur ses pieds nus, son chapeau de paille aux plumes sans barbes et aux rubans sans couleur déterminable, tout cela semblait si antique, si prodigieusement mathusalémien !
De quelle époque lointaine, abolie, surannée, venaient ces frusques ? On n’osait le supposer. Et, par une association d’idées toute naturelle, on attribuait à la malheureuse la vétusté de ses habits. Par on, j’entends Gallouëdec et moi, c’est-à-dire des gens abominablement ivres, et raisonnant avec la logique spéciale à l’ivresse.
C’est aussi dans l’attendrissement de l’alcool que nous considérions le vague sourire de cette bouche aux dents enfantines, sans nous arrêter à réfléchir sur la fraîcheur de ces quenottes, et ne voyant que la tristesse de ce sourire figé, presque idiot. À le contempler tel, il ne faisait plus contraste avec la morte expression des regards, mais la corroborait, au contraire. Lui-même, malgré les dents enfantines, il n’était qu’un sourire de vieille, pour nos imaginations tournées de la sorte. Quant à moi, je me délectais réellement dans la pensée d’être très perspicace en supposant que cette aïeule, aux lèvres si blêmes, possédait un râtelier de fillette. Toujours grâce à l’attendrissement alcoolique, je ne lui en voulais point de cet artifice. Je le trouvais même singulièrement louable, puisqu’en somme la misérable créature exerçait ainsi en toute conscience son métier, qui était de nous séduire. Car, il n’y avait pas le moindre doute à conserver là-dessus, cette grand’mère était bel et bien une prostituée.
Oh ! soûle, par exemple, sinistrement soûle, plus soûle encore que nous n’étions soûls, Gallouëdec et moi. Et cela nous inspira encore plus de pitié, de douce et absolue pitié, qu’elle fût plus à fond d’ivresse que nous n’étions nous-mêmes. Sans nous concerter, d’un identique mouvement spontané chez tous deux, nous la prîmes chacun par un bras pour la faire entrer avec nous dans la taverne.
À notre grand étonnement, elle résista, se rejeta en arrière, et du coup se retrouva dans l’ombre, hors du jet de clarté qui fusait par la porte. En même temps, elle se mit à marcher dans cette ombre, nous entraînant, car elle s’était cramponnée à nos bras. Nous suivions, sans rien dire, ni savoir où nous allions, ni en être le moins du monde inquiets. Seulement, comme tout à coup, en marchant, elle creva de sanglots, Gallouëdec et moi nous sanglotâmes à l’unisson. Le froid du brouillard, du reste, nous avait subitement recongestionnés, et de nouveau nous avions perdu toute conscience précise de nos actes ; nos sanglots n’avaient rien de douloureux ; ainsi que tout à l’heure, nous nagions dans une très douce béatitude, douce et morne.
À partir d’alors, plus rien ne subsiste en ma mémoire, jusqu’à ceci, qui m’y produit l’effet d’un coup de foudre : Gallouëdec est debout devant moi, la face convulsée d’horreur, les cheveux dressés, les yeux ouverts tout grands, et il me crie :
« Sauvons-nous ! Sauvons-nous ! »
À mon tour, j’ouvre les yeux, tout grands aussi. Je me trouve couché par terre dans une chambre où il fait jour.
D’un regard, je vois autour de moi des loques pendues au mur, deux chaises, un pot à eau égueulé qui est mon voisin sur le parquet, et dans un coin un grabat où la femme sans doute est morte, car sa tête pend et sa longue chevelure blanche traîne presque jusqu’à moi.
« Qu’est-ce qu’elle a ? Elle est malade. Soignons-la. »
Et je m’approche du grabat pour lui remettre la tête sur le traversin. Je constate alors qu’elle n’est ni morte, ni malade, mais endormie profondément.
Je constate aussi qu’en réalité, malgré sa chevelure d’octogénaire, elle est toute jeune. Son sourire d’idiote persiste ; mais ses dents sont bien à elle, et d’une fillette. Sa peau sans rides, sa gorge ferme, n’ont certainement pas seize ans. Peut-être ont-elles moins encore.
« Tu vois, tu vois, reprit Gallouëdec. Sauvons-nous ! »
Il veut m’entraîner au dehors.
« J’ai couché avec la vieille. Elle n’est pas vieille. Regarde. Et, pourtant, comme elle est vieille ! »
Et il soulève à poignée les longues mèches de cheveux, pareils à des écheveaux de soie toute blanche.
« Quand je pense que je lui ai fait des enfants, trois, quatre enfants ! Oui, un tas, en une nuit ! Et qui sont nés tout de suite, et qui ont grandi déjà ! Sauvons-nous ! »
Je le prends dans mes bras et tente de le calmer. Mais il me repousse en trébuchant, et me crie avec des larmes dans la voix :
« Si tu ne me crois pas, regarde sous le lit. Ils y sont, les enfants. Ils y sont, je te dis. Tiens, tiens, vois plutôt ! »
Il s’est mis à plat ventre et tire, en effet, à lui, un, deux, trois, quatre enfants qui étaient blottis sous le grabat. Des garçons, des filles, je ne sais pas trop, mais tous pareils à la femme endormie, tous avec une chevelure blanche, des chevelures d’octogénaire. Ils ont tous la face dans leurs mains. Ils pleurent, ils braillent.
Soudain, l’un d’eux saute sur le lit. Les autres font comme lui. La femme s’éveille.
Et voilà que nous sommes contemplés fixement par ces cinq paires d’yeux sans cils, sans sourcils, par ces yeux dont les prunelles ont la pâleur morte de l’étain, et dont les regards ont une mystérieuse couleur d’eau rousse.
« Sauvons-nous ! sauvons-nous ! » répète Gallouëdec en m’abandonnant.
Et, cette fois, je l’écoute, et, après avoir jeté un peu de monnaie par terre, je le rejoins pour lui faire comprendre, quand il sera dessoûlé, qu’il a couché avec une pauvre prostituée albinos ayant frères et sœurs.
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(Jean Richepin, « Contes modernes, » in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, sixième année, n° 1742, lundi 5 juillet 1897 ; repris sous le titre « Le Gin, » dans Les Annales politiques et littéraires, revue populaire paraissant le dimanche, dix-septième année, n° 825, 16 avril 1899 – à l’occasion du septième Congrès anti-alcoolique de Paris ; paru initialement en volume, sous le titre : « Ivres-morts, » dans Cauchemars, Paris : « Bibliothèque-Charpentier, » G. Charpentier & E. Fasquelle, 1892. Quentin Metsys, « La Vieille tirant ses cheveux, » 1520)
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(Curnonsky [Maurice Edmond Sailland], in Le Journal, n° 10633, dimanche 27 novembre 1921)
Des récits péruviens, bien contés, bien traduits, supérieurement intéressants (1). Nos lecteurs pourront en juger par celui que nous publions aujourd’hui, et que Victor Flama traduisit de l’espagnol.
POLICE EN FORÊT
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Il faut d’abord, pour bien faire, s’arc-bouter de toutes ses forces contre la tortue en fuite, la culbutant d’un seul coup pour qu’elle reste là, les quatre pattes en l’air comme des tiges. C’est comme ça que l’on connaît si elle vaut d’être cuite. Puis, d’un coup de machette, on fend la moitié de la carapace et, sur cette casserole naturelle que le « père soleil » a accordé aux hommes de mon pays, on fabrique un mets digne des Incas et des dieux. Julien Vidal suivait à la lettre ces instructions professionnelles d’une très vieille Indienne, pendant que vingt tortues géantes couraient se jeter au lac voisin avec un bruit de claques. Un cri déchirant l’arrêta net. Non, ce n’était pas le singe hurleur. Il courut les cent mètres qui le séparaient de sa cabane, étonné de voir passer au galop des porcs sauvages, suivis de près par une danta superbe.
« C’est toi ? » cria-t-il devant la porte, angoissé.
Silence. Dans la cabane gisait sans connaissance sa jeune femme, mordue par un de ces petits serpents qui n’attaquent guère les hommes. Bien entendu, il essaya le remède héroïque : un peu de poudre sur la morsure, le feu qui fasse éclater le sang et la guérison probable après. C’est alors seulement qu’il remarqua l’agitation croissante de toutes ses bêtes apprivoisées : le petit macaque à tête de moine, frappant sur sa chaîne de fer, l’ara somptueux qui, le bec serré à une canne du plafond, en éparpillant ses ailes, éblouissait comme une palette. Même les petites lucioles attachées que sa jeune femme portait souvent au cou en collier de lumières vivantes, avaient allumé leurs lampes verdâtres pour mieux voir autour. Quel danger flairait-on au loin ?
Julien Vidal, arrivé quelques mois auparavant dans ce coin perdu de Loreto, ignorait beaucoup de la forêt vierge. Et ses serviteurs indiens, qui étaient au loin maintenant, à quelques kilomètres sans doute, en train de ramasser le pot de gomme au pied des arbres saignés ! Un désespoir total le prit un moment comme une colère ; mais c’était un homme énergique qui ne s’attardait pas sur ses malheurs et, après avoir sommairement pansé sa femme, il sortit pour contrôler, sous la lune naissante, à peine jaunie, le spectacle bizarre de la forêt.
À voir tomber au loin des branches et des noix, on devinait une fuite des singes. Les bêtes se sauvaient, retentissantes, et cela fait un bruit peu rassurant pour un homme de race blanche qui a les nerfs délicats. De tous côtés, on ne voyait que la terre brune ; mais, par instants, on eût dit qu’elle remuât comme une mer, avec une petite phosphorescence au bout des vagues. Cela s’approchait en marée concentrique autour de la cabane noire.
Non, la terre n’avait pas, sous la lune, cet éclat sombre et métallique ! Tout doucement, les vagues avançaient, se précisaient et, après une heure d’attente immobile, Julien Vidal put deviner, avec un hérissement de tout son être, les têtes brunes des fourmis géantes.
C’était la « police, » comme on disait au pays, l’invasion des bêtes avides qui entourent une maison, y mangent tout et s’en vont ailleurs. Il faut déguerpir tout de suite, en leur laissant la cabane pour quelques jours.
Le petit singe se mit à sangloter comme un enfant et l’ara s’arracha les plumes avec un désespoir comique, laissant flotter, comme des pétales, les couleurs les plus « avant-garde. » Julien Vidal calculait qu’il aurait pu, à la rigueur, courir vers le lac des tortues en marchant sur les fourmis géantes, au risque de tomber à jamais ; mais c’était une chance enfin. Et sa jeune femme, qu’en faire ? Elle dormait maintenant, épuisée de douleur et de fatigue nerveuses. La porter sur ses épaules, impossible ! Il valait mieux se barricader ici, en calfeutrant les jointures avec du caoutchouc amolli. Il écraserait facilement les fourmis audacieuses qui viendraient à se faufiler entre les cannes mal assemblées de la cabane. Au risque d’étouffer, Julien Vidal prépara dans son fogon rustique, sur de petites carapaces vidées, de l’eau bouillante qu’il verserait sur les bêtes, au besoin. Un siège, un vrai siège ! Et il souriait déjà, sûr de sa vigilance.
Cela commença par un petit grignotement doux comme un appel de souris. On devinait que l’avant-garde de cette armée immense et sombre, étendue sur un kilomètre, montait en rangs pressés sur les parois et les toits de la cabane en y cherchant une fissure.
Julien Vidal collait son oreille au mur des cannes vides pour y écouter les bruits : le grattage léger des petites mâchoires implacables, un double rang de fourmis inspectrices, qui montaient porter sans doute un message à leurs compagnes.
Un déclic lui fit tourner la tête. Il se jeta sur la fourmi tombée du toit avec une rage absurde, en riant, tout de suite après, d’un rire nerveux. Voilà comment ou les écrasait sous la botte ! Alors, très adroitement, il badigeonna le toit d’un peu de caoutchouc amolli qui y resta collé en dégageant une fumée nauséabonde. Il eut ainsi une bonne heure de répit qui se passa dans l’attente. À demi rassuré, il embrassait sa femme endormie et venait ajouter des brindilles sous la carapace des tortues, où la shiringa devenait presque liquide au feu très rouge. L’attente et les dangers lui avaient brisé les nerfs. Puisqu’on n’entendait plus de bruits, c’était clair que les fourmis géantes avaient tourné bride vers une case moins difficile.
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Vers cinq heures du matin, il se réveilla brusquement au cri du petit singe qui se défendait mal en tuant avec sa queue et ses dents des centaines de fourmis géantes. Par quel trou de bête souterraine avaient-elles pu entrer ainsi ? Le sol, les murs en étaient couverts et, dans la pénombre aux reflets rouges, reluisaient leurs yeux intelligents. Partout un flot brun, comme une eau de source que l’on voit sourdre et qui monte.
Julien Vidal se mit à en écraser des milliers, un peu égaré déjà, et il vida par terre ses calebasses d’eau bouillante, en ouvrant la porte de la cabane pour mieux voir. Sous la lune, accroupie comme un fauve parmi les déchirures de la forêt, remuait partout la marée brune et montante des fourmis silencieuses. Elles firent irruption dans la cabane, entre les bottes même du cauchero, qui dansait sur leurs corps écrasés une danse de mort et de rage. Tout un tapis de fourmis mortes s’amoncelait déjà avec la couleur des feuilles d’automne. Mais la ruée continuait toujours, exacte et sans bruit. Les murs de la cabane disparaissaient sous le pullulement de cette vermine et, sur les lucioles agonisantes, tout un bataillon s’acharna.
Les voici maintenant qui montaient vers le hamac de la malade, en suivant les cordes de lianes attachées au plafond. Julien Vidal eut l’impulsion de grimper par les murs et d’emporter sa femme à travers le paysage des fourmis, en culbutant sur elles, jusqu’au lac des tortues, où il trouverait son radeau et le salut. Une peur atroce de trébucher avec ce poids sur ses épaules, un égoïsme inconnu de lui-même lui montèrent aux lèvres comme un hoquet. Se sauver à toutes jambes de cette mort affreuse !
Dans l’aube livide qui écumait déjà sur la forêt, en bondissant comme un fauve, en trébuchant comme un homme ivre, pour s’arracher, après la chute, les fourmis collantes, il put atteindre le radeau.
Cinquante tortues étaient là, bouées abandonnées. Un petit singe craintif s’était embarqué sur l’une d’elles, ne se trouvant pas assez à l’abri sur les arbres.
Quand, quelques jours après, Julien Vidal put retourner à sa cabane vide, il n’y trouva que des os dispersés. La « police » avait avait fait son œuvre.
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(1) Éditions Excelsior (les Cahiers Latins), 27, quai des Tournelles.
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(Ventura García Calderón, « Les bonnes feuilles, » in La Lanterne, journal politique quotidien, cinquante-troisième année, n° 18096, lundi 21 février 1921 ; repris le soir même dans Le Rappel, n° 20548 ; illustration de Virgil Finlay)
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(in Le Matin, derniers télégrammes de la nuit, seizième année, n° 5788, samedi 30 décembre 1899. Cet appétissant fait-divers a connu un franc succès, puiqu’il a été repris ensuite dans L’Ouest-Éclair, journal quotidien d’informations, première année, n° 150, dimanche 31 décembre 1899 ; La Lanterne, journal politique quotidien, vingt-troisième année, n° 8289, lundi 1er janvier 1900 ; La Justice, journal politique du matin, vingt-et-unième année, n° 7267, mardi 2 janvier 1900 ; La Dépêche tunisienne, douzième année, n° 3474, mercredi 10 janvier 1900 ; et enfin, dans L’École et la famille, journal d’éducation, d’instruction et de récréation, vingt-huitième année, n° 7, à l’occasion du 1er avril 1903 !)
La science marche à pas de géant et il n’est point de jour qu’elle ne s’enrichisse de quelque découverte inattendue. L’invraisemblable, le chimérique, l’impossible, voilà aujourd’hui son domaine. Les journaux ne nous annoncent-ils pas qu’au congrès de Philadelphie un savant a envisagé la possibilité de supprimer le sommeil et de le remplacer par une drogue qui produirait sur l’organisme des effets identiques ?
Bluff ? Utopie ? Ce n’est pas sûr. On a vu des choses plus extraordinaires encore, des inventions à la réalité desquelles personne ne voulait croire avant que les faits irréfutables eussent parlé. Qu’aurions-nous dit, il y a encore dix ans, si l’on nous avait prédit la découverte de la photo par T. S. F., ou encore la radiesthésie ?
Les créations de la science rejoignent, – quand elles ne les dépassent pas, – les plus fantaisistes trouvailles des romanciers.
Nous avons, depuis longtemps, les sous-marins et les dirigeables décrits par Jules Verne ; demain, peut-être, l’Homme invisible de Wells, le Docteur Lerne, de Maurice Renard, capable de faire surgir la vie d’une matière inerte, passeront du domaine de la fiction dans celui des réalités tangibles. Peut-être, un jour, la mort et l’Au-delà n’auront-ils plus de secrets pour les hommes. Mais pour voir cela, il faudra vivre longtemps.
Justement, nous en avons le moyen, puisqu’un magicien digne des Mille et une Nuits, le docteur Serge Voronoff, a trouvé le moyen d’augmenter la durée de la vie humaine.
On est bien forcé de se rendre compte aujourd’hui, – après la publicité donnée aux récentes statistiques, – que cet homme, si longtemps attaqué et nié par les « officiels, » est un grand savant.
Il a reculé les limites de la vie ; il a, suivant la formule si juste de son historiographe, M. Ghilini, imaginé cette solution : « De même que les paysans entent, c’est-à-dire greffent un arbre pour le rendre plus vigoureux, de même Serge Voronoff a greffé les hommes pour les réunir. » Et il a réussi, ainsi qu’en témoignent des centaines de cas constatés par les plus incrédules.
J’ai eu la curiosité de vérifier par moi-même ces résultats. Je suis parvenu à pénétrer dans une maison de santé où l’on fait du singe. C’est un véritable palace où rien n’évoque cette pensée de la maladie et de la douleur qui crée dans les hôpitaux une atmosphère lugubre. Là, rien de pareil, on s’approche sans crainte de cette fontaine de Jouvence, certain que le vieux mythe de la légende s’accomplira. On entre usé, flétri, impotent ; on sort transformé, enrichi d’une jeunesse nouvelle.
J’ai pu causer longuement avec une infirmière attachée à ce service. Blasée sur les effets du prodige, qui s’accomplit chaque jour devant elle, elle en arrive à considérer la chose comme tout à fait banale : « J’en vois tant ! » me disait-elle en souriant. Et, me désignant par la baie vitrée ouverte sur le jardin un vieillard cacochyme qui se traînait, étayé par deux cannes :
« Tenez, en voilà un qui, avant peu, pourra courir après l’autobus…
– Avant peu ? L’opération ne comporte donc pas de suites prolongées ?
– L’opération, monsieur, ce n’est rien du tout. Aucun risque… Aussi nous avons des clients… Faut voir ! Si je vous disais leurs noms… »
Elle m’en a dit quelques-uns, que je ne répéterai pas. Et j’ai appris ainsi que, ces temps derniers, un politicien célèbre, un écrivain fameux, un des rois de la nuance internationale sont venus demander à la greffe miraculeuse le rajeunissement de leur organisme épuisé par des fatigues de toute sorte.
« Ne croyez pas, poursuivit mon interlocutrice, que nous n’ayons pour clients que des « rupins. » Il en vient de toutes les catégories. Ainsi, l’autre jour, j’ai vu arriver le patron d’une boucherie située dans un quartier populeux ; il était en blouse et en pantalon de velours et marquait plutôt mal. Comme on le regardait avec un peu de surprise, il s’est mis à rire : « C’est rapport à mes fringues qu’on n’a pas confiance, a-t-il dit. Ça ne fait rien, je ne suis pas un petdezouille et je peux les lâcher quand il faut. » Et, ouvrant la sacoche qu’il portait en bandoulière, il aligna sur la table une liasse imposante de billets de mille.
On l’a greffé et il est reparti comme il était venu, en sifflotant.
Que ses clients ne s’étonnent pas trop si, pour eux, le prix de l’aloyau monte encore cet hiver ! »
Je suis sorti tout rêveur de cette « maison de couture » pour hommes. J’étais pénétré d’admiration, mais une angoisse m’étreignait et je songeais : « Sans doute, cette greffe est une découverte admirable et l’on ne peut mettre en doute son efficacité. J’ai vu des exemples probants… Mais il ne faut pas songer seulement à l’augmentation nos forces, au développement de notre activité musculaire, sexuelle et cérébrale ; il y a encore autre chose que cette intervention chirurgicale peut modifier en nous : la personnalité. »
Rien qu’en écrivant ce mot, je sens comme un frisson. Hélas ! tout se paie et chaque progrès amène avec lui un danger. Qui sait si la greffe ne produit pas en nous, à la longue, la plus inquiétante des transformations ? Qu’on me comprenne bien, je ne prétends pas que les miraculés de Voronoff verront s’éveiller en eux les instincts primitifs du singe. J’abandonne cette plaisanterie facile aux caricaturistes et aux faiseurs de revue. Mais je songe à cet effroyable cauchemar de Wells, L’Île du docteur Moreau, et à ses transfusions diaboliques. Et je me demande si, peu à peu, insensiblement, inéluctablement, ne se glissera pas au plus profond de leur être, tel un cambrioleur qui pénètre dans l’appartement dont son complice lui a ouvert la porte, un autre moi !
Un autre moi !… Avoir en soi deux âmes ! Sentir un nouveau personnage se glisser en nous, nous dominer, commander en maître à notre volonté, à nos nerfs, à notre raison… quel Edgar Poe décrira jamais l’horreur de ce supplice ?
Ce Double énigmatique, cette sorte de Horla, où nous conduira-t-il ? Vers la folie… ou vers quelque autre abîme plus sombre encore ? (1)
Et je comprends que l’homme, au déclin de sa vie, à l’heure fixée par le destin, se résigne à voir cette radiation mystérieuse qu’est la vie s’éteindre en lui plutôt que d’y créer scientifiquement un… quoi ? – peut-être un monstre !
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(1) Un grand journal a reproduit dernièrement cet atroce fait divers, qui se déroula à Baltimore : deux pensionnaires d’une maison de santé se jetant brusquement l’un sur l’autre et se déchirant comme deux bêtes féroces. L’enquête apprenaient que ces malheureux avaient fait l’objet, deux ans auparavant, d’un essai de greffe animale.
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(André de Lorde, in Paris-soir, quatrième année, n° 1133, vendredi 12 novembre 1926 ; illustration de Sydney George Hulme Beaman pour The Strange Case of Dr. Jekyll and Mr. Hyde de Robert Louis Stevenson, London : John Lane, 1930)
On ne dira pas le nom délicieux des gens anciens qui sont morts dans la propriété abandonnée dont les grands et vieux jardins descendent jusqu’à la mer. Depuis des dizaines d’années, personne ne passe plus par là. Mais peut-être quelque chose s’y passe-t-il ? La mer, qui a tant d’histoires à raconter, écrit sans doute celle-ci sur le sable de la petite crique, du bout de ses vagues qui, chaque jour, laissent derrière elles de si secrètes traces blanches, quand elles rétrogradent. Mais que les lits de varech restent parfois creusés, à marée basse, comme si des hanches s’y étaient couchées, c’est ce que nul ne saura jamais. Les drames d’un petit espace terrestre et marin absolument solitaire ne regardent personne au monde.
Un jour vint où la propriété fut achetée. La maison horriblement remise à neuf, les jardins retournés et taillés, il ne resta plus rien de l’abandon lentement amassé parmi ces choses comme un trésor ignoré. Cet être réel, un monsieur, vint donc s’asseoir, banal et contents au milieu du passé, et sa famille, autour de lui, remplit tout le silence du bruit de la vie humaine.
Or, un des premiers soirs, il descendit seul vers la crique, dans l’intention d’y pêcher au filet. On « pendait la crémaillère » le lendemain, et il voulait une friture prise de sa main pour le déjeuner qu’il donnait à ses amis.
Vous le voyez, rougeaud et amusé, qui, les pieds déchaussés, s’avance vers la mer retirée. Son grand filet de pêche, disposé sur un carré de bois, pèse à son épaule, au bout d’un long bâton. Le couchant, autour de lui, éclabousse le sable, la vase, les flaques. Le monde reluit à ses pieds comme une laque chinoise. Au large, le soleil trépasse. Il rêve de petites soles, de petites limandes, de carrelets tachetés, de crevettes. Il cherche un bon trou d’eau trouble et le trouve. Un trou large comme une vasque ; en vérité, large et profond comme la vasque des grands personnages d’autrefois.
Tout à coup, cramoisi, cet homme regarda avec des yeux hors de la tête. Car il venait de tirer son filet avec effort et le voyait rempli à craquer par un long corps écaillé dont les coups de queue frénétiques lui secouaient terriblement les bras. Mais ne devinait-il pas aussi, prise dans les algues, les mailles et les cheveux, une figure humaine dont les effrayantes prunelles pâles le regardaient ? N’y avait-il pas deux petites mains qui se crispaient et se débattaient ? Il fit un mouvement pour fuir et, du reste, se remit très vite, parce que les merveilles n’étonnent jamais les êtres ordinaires, et qu’une chose aussi adorablement terrifiante que de trouver une sirène dans son filet à crevettes ne peut pas émouvoir longtemps un monsieur qui pêche une friture sans penser à rien. Il s’exclama seulement :
« Quel drôle de congre ! »
Il eût été plus charmé de la rencontre d’une de ces pêcheuses de moules dont on peut évaluer, du coin de l’œil, l’embonpoint complaisant, que de la vue d’une créature fabuleuse ainsi effarée, mouillée, dorée.
C’est pourquoi il n’eut qu’un gros éclat de rire quand la sirène parla. Elle dit :
« J’ai peur de toi ! Et pourtant, je t’attendais. Tu es cet humain charmant que ma mère voyait de loin errer au bout des jardins, et dont elle m’a tant parlé en mourant, quand j’étais encore petite comme un rouget. »
Sa tête s’était redressée. Des gouttes d’eau ruisselaient encore sur ses joues livides jusqu’à sa bouche pourpre. Ses narines palpitaient comme les branchies délicates des poissons. Elle répandait, quand elle remuait, un fort parfum d’iode et de sel. D’ailleurs, la mer l’avait parée. Ses cheveux s’allongeaient encore des goémons qui s’y mêlaient ; son front se coiffait d’astéries, et quelques perles s’étaient nichées dans le creux compliqué de ses oreilles. À son cou glissant, des colliers de coquilles et de coraux.
Mais, le plus beau de ses ornements, n’était-ce pas, étalée entre ses seins emprisonnés dans les ficelles du filet, la chair lumineuse et violette de cette méduse semblable à une verrerie inattendue ? Elle ne pouvait pas dégager ses mains. Elle répéta :
« Je t’attendais… »
Comme il ne disait rien, elle le considéra longuement de ses immenses yeux couleur d’eau, où la macule des pupilles fleurissait comme un nénuphar noir.
« Vois-tu, dit-elle, ta pêcherie de ce soir, c’est le coup de filet du destin. Depuis si longtemps je viens, à marée basse, me coucher dans ce lit pour te guetter ! Des varechs doux et flottants en tapissent le fond et je m’y endors souvent, la tête dans mes bras, à force de regarder vers la terre sans rien voir venir. Quelquefois, je me risque jusqu’au bord même des vagues et, rampant sur la vase et le sable, je me traîne dans les cailloux du rivage, malgré que mon corps précieux s’en trouve blessé. Je m’allonge sur les varechs encore mouillés et je me regarde briller au soleil. J’ai même osé chanter pour t’appeler. Sais-tu que nul être au monde n’a connu encore le goût d’huître de ma bouche ? Pourquoi ne venais-tu pas ? Mais à présent tu m’as trouvée, et je ne pousserai plus mon grand cri d’appel le long des grèves. Tu vas te coucher à mon côté dans mon lit, et nous nous y épouserons dans l’ombre remuante et submergée des algues. Et j’enfanterai à mon tour comme mes mères, moi la dernière de ma race. Et ainsi les sirènes de la mer ne mourront point à jamais avec moi. Ne vois-tu pas comme je t’arrive riche des profondeurs, toute ruisselante d’ornements maritimes ? Les vagues me vêtent d’une robe de clarté, et voici que je traîne derrière moi toute la mer pour manteau. Viens ! Je suis ta sirène nuptiale, ton épouse, ô roi, ton amante ! »
Le pauvre homme dirigea un doigt vers les écailles changeantes et ricana :
« Pour qui me prends-tu donc ? »
Mais la dame salée ne comprenait point. Elle étala sur lui le bleu perplexe de ses yeux.
« Écoute-moi ! Écoute-moi ! Sans doute, tu ne connais pas encore les secrets marins. Mais je te les enseignerai. Pense que je suis seule à peupler la mer. N’ai-je pu la connaître toute, moi qui n’avais que ses vagues pour compagnes ? Ce sont elles qui ont arrondi mes seins comme les galets qu’elles roulent. Ce sont elles qui m’ont déposé ces perles dans les oreilles. Elles m’aiment. Je me couche doucement en elles, et c’est d’avoir bercé mon corps qu’elles arrivent si creuses à ton rivage. Elles m’ont tout raconté. Je sais les jours de calme où se gonfle à peine leur peau glauque et succincte, et les jours de tempête où, noires d’orage et blanches d’écume, elles accourent en folles furieuses charger terriblement les falaises. Je sais exactement le sens de la mer changeante, guerrière et rétractile. Sa rumeur monstrueuse est dans mon sang. J’ai vu de près ses rochers déchirants, mais aussi j’ai connu les longs sommeils dans ses flaques saumâtres, parmi un peu de sable, de vase et de galets, entre deux ou trois coquilles et quelques algues, et aussi les repos profondément noyés, quand d’étranges poissons viennent me regarder de toute leur âme de phosphore, et que les écailles de ma queue brillent comme l’or dans l’obscurité silencieuse. J’ai connu les matins de printemps, lorsque les jeunes filles jettent quelques fleurs dans l’amertume de la mer, quelques fleurs pour sucrer la mer, et les soirs électriques de l’été, quand les barques tirent derrière elles un sillage de feu. Je sais tout ! Je t’apprendrai tout ! Tu comprendras comme moi l’abîme et la surface, et les grands soirs au large, alors que la douleur aiguë des goélands lézarde le ciel et que ma tête chevelue, crevant l’immensité, émerge dans le couchant, pour que, tendant des bras insensés vers les horizons de flamme, je veuille, jusqu’au fond de mon être, boire la mer et manger le soleil ! »
Elle avait enfin dégagé ses petites mains qu’elle élevait au-dessus d’elle, la bouche grande ouverte, les yeux tournés au noir.
Et l’homme s’écria tout à coup :
« Mais c’est vrai qu’elle a des seins ! »
Alors, les mains en avant, avec un sourire heureux, il s’avança sur la sirène, et ses deux grandes paumes se plaquèrent d’un seul coup sur la gorge droite et ruisselante.
Elle eut une grande clameur chromatique comme celle des steamers en détresse. Tout son corps se tordit d’indignation, et, dans un frisson mouillé, se retournant contre lui, elle enfonça ses dix ongles subits dans les joues rougeaudes, alors que, d’un revers de sa queue furibonde, elle lui piquait les jambes de toutes ses épines défensives.
Aveuglé, épouvanté, arrosé par les algues et les cheveux, blessé par les ongles et les épines, il put cependant la saisir aux épaules. Elle glissait dans ses doigts, se débattait parmi les lueurs. Mais, d’un effort, il la fit retomber dans les mailles qu’il referma d’un mouvement brusque. Alors, la traînant furieusement derrière lui, il rentrait à grands pas vers la grève devenue sombre, hurlait en tremblant encore de peur :
« Tu n’es qu’un poisson, après tout ! En matelote !… En matelote !… »
Et son gros rire, à travers la montante nuit marine, couvrait le cri inouï que, vers le large et la liberté, jetait en mourant la dernière sirène.
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(Lucie Delarue-Mardrus, in Le Journal, « Contes du Journal, » quinzième année, n° 5029, dimanche 8 juillet 1906)
Conseils utiles.
I
Quand vous aurez commis un crime,
Il faut d’abord, premièrement,
Tout de suite et rapidement,
Fair’ disparaître la victime.
Il faut faire premièrement
Disparaîtr’ ce témoin gênant.
Ne le j’tez pas dans la rivière,
Ne l’ensevelissez pas au sein de la terre :
Ce truc-là, c’est un four ;
Sans prév’nir de son r’tour,
L’cadavre, à tous les yeux, r’paraît un jour.
Ne le j’tez pas dans la rivière ;
Ne l’ensevelissez pas au sein de la terre :
Il reparaît un jour ;
Au Dépôt l’on vous fourr’ ;
Fait’s le plutôt cuir’ dans un four.
II
Pour incinérer un cadavre,
Le moyen est simple, vraiment.
Ça peut se faire également,
À Paris, aussi bien qu’au Havre !
Le moyen est simple vraiment,
À la porté’ d’un petit enfant.
Vous découpez l’homme ou la femme
En petits morceaux, que vous jetez dans la flamme.
Si votre voisin dit
Que « ça sent le roussi, »
Vous le traitez de « buse » ou « d’abruti. »
Vous découpez l’homme ou la femme
En petits morceaux que vous jetez dans la flamme.
Si votre voisin dit
« Que ça sent le roussi, »
Vous dit’s : « C’est mon beefsteak qui cuit ! »
III
Tranquillement, vous laissez cuire,
Pendant un mois consécutif.
Surtout ne soyez pas hâtif ;
Laissez patiemment la chair frire.
Laissez cuir’, sur un feu très vif
Pendant un mois consécutif.
P’tit à p’tit, les chairs d’viendront tendres ;
Et puis après, elles se réduiront en cendres.
Saisissez aussitôt
Votre cuiller à pot ;
Fouillez dans l’poêle et servez le gâteau.
P’tit à p’tit, les chairs d’viendront tendres ;
Et puis après, elles se réduiront en cendres.
Saisissez aussitôt
Votre cuiller à pot ;
Fouillez dans l’poêle et servez chaud.
IV
Si la police vous demande
Ce qu’est devenu le corps mort,
Répondez : « C’qui cuisait si fort,
Cher monsieur Kuehn, c’est d’ la viande ; »
Répondez : « C’qui cuisait si fort,
C’était du beefsteak de croqu’mort ! »
En prison laissez-vous conduire ;
Par-dessus tout, gardez-vous bien de ne rien dire ;
Car en suivant bien cett’
Merveilleuse recett’
Vous serez sûr de sauver votre têt’ !
En prison laissez-vous conduire ;
Par-dessus tout, gardez-vous bien de ne rien dire.
En suivant ma recett’
Vous sauv’rez votre têt’ ;
Vous n’ s’rez condamné qu’à perpèt’ !
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(Jules Jouy, La Muse à Bébé, chansons pour les enfants, dédiées aux grandes personnes, Paris : Ernest Flammarion, 1892. « Landru, » affiche de Charles Verschuuren, c. 1921-22 ; Le Petit Journal, n° 1612, 13 novembre 1921)
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Caricature d’Achille Lemot, parue dans La Parodie, n° 16, 5-12 décembre 1869