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(André Hardellet, in Le Collectionneur français, le journal de tous les collectionneurs et de toutes les collections, première année, n° 3, mai 1965)
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(André Hardellet, in Le Collectionneur français, le journal de tous les collectionneurs et de toutes les collections, première année, n° 3, mai 1965)
L’apothéose du soleil s’est éteinte en violet au fond des bois de Costebelle. Le mince croissant de la lune ne s’est pas encore accroché au voile bleu qui couvre Porquerolles. Avant que les étoiles ne s’allument et que les rossignols énamourés ne mettent de l’harmonie dans cette trêve du silence, entre la chaude journée et la nuit languissante, viens.
Sur le divan profond, j’ai tendu la moustiquaire bleue fleurie de grappes de glycine. Tu poseras ta tête blonde sur mes genoux ; tu fermeras tes yeux bleus sur ton rêve, ou bien, comme une enfant je te serrerai dans mes bras, et, telle une berceuse, afin que toi seule l’entende, je te dirai tout bas, ainsi qu’un conte de fées, la véritable histoire de la Tarasque.
Tu ne la répéteras à personne, qu’à lui, si tu veux. Ne la colporte pas au vieux savant qui te la dirait fausse. Ne la confesse pas au saint ermite qui crierait au mensonge. Ne la dévoile pas à l’enfant au cœur ardent qui ne voit que l’idéal.
Je ne l’ai pas prise, tu verras, dans la Légende dorée ni dans la Vie de sainte Marthe…
Ma Marthe à moi ?
C’était une enfant trouvée dans le « tour » de l’évêché. Fleur de chair blonde arrachée au cœur saignant de quelque amoureuse traquée, on l’avait abandonnée, nue et pleurante, à la charité de Mgr Jean.
En sortant de sa messe matinale, l’évêque avait entendu des vagissements. Ému, il avait appelé dame Marthe, sa sœur. La pieuse femme avait tenu l’enfant sur les fonts baptismaux et donné son nom à la filleule de Monseigneur.
Cousant le linge d’église, apprenant le latin aux épîtres des dimanches, gardienne attitrée de la chapelle de la Vierge, elle grandit, pure comme un lis, dans le vert et froid jardin de l’évêché, à l’ombre de la cathédrale.
La cathédrale était une grande prière de marbre rose qui pointait ses tours vers les nues, au sommet de la ville blanche. Et la ville était un bouquet d’oliviers, de citronniers et de mimosas d’or, dans lequel se cachaient les maisons à terrasses, défendues par la rigide et massive ceinture des ponts-levis et des remparts.
Au-dessus, le bleu du ciel, en dessous, le bleu de la mer, au lointain le bleu des monts. La ville s’appelait le Paradou ; il faisait doux et bon y vivre.
Le Seigneur semblait bénir les moissons et les vendanges. Le pays était riche à l’entour sous la crosse paternelle de Mgr Jean. Les filles étaient belles, les garçons étaient braves, les vieilles femmes, se souvenant de leurs heures de joie, n’enviaient pas le bonheur des autres.
La main de Dieu sembla s’appesantir sur le Paradou le jour maudit où les Sarrasins entourèrent la cité. Après s’être endormi dans la sérénité, on s’éveilla dans l’épouvante. Comme une marée qui monte, une horde de démons aux yeux brillants avaient encerclé les remparts. Les tentes bariolées de leur camp s’étendaient à perte de vue. Ils avaient coupé la rivière et mis la main sur les troupeaux.
La petite garnison du Paradou fit une sortie héroïque et sanglante. En vain, des archers novices remplacèrent les hommes d’armes tués au combat ; en vain, les femmes lancèrent, des mâchicoulis, de l’huile bouillante et des pierres rougies… Privée d’eau, rationnée de pain, la population connut les angoisses de la famine et les horreurs de la peste noire.
Mgr Jean était un saint. Nuit et jour sur la brèche, bénissant les soldats, absolvant les mourants, son âme n’était qu’un holocauste.
Et Dieu parut se laisser toucher. De même qu’ils étaient venus, sans bruit, les Maures levèrent le siège. Un soir de Toussaint, ils étaient encore là ; le lendemain, à l’aurore, le soleil éclaira la plaine déserte, vide de tentes et d’appareils de guerre.
On remercia d’abord Notre-Dame de Grâce, puis, pour oublier les heures cruelles, la population s’enivra de vin, de jeux et d’amour. Et c’est sans doute pour ces fautes qu’Elle était restée…
Car si les Sarrasins avaient fui vers des villes moins bien défendues et des trésors moins jalousement gardés, par vengeance ils l’avait laissée.
Et, sous le soleil caressant du printemps revenu, dans l’ivresse des nuits alourdies de parfum, passa l’épouvante.
On la sentait à quelque chose d’imprécis qui vous faisait trembler de la nuque aux talons. Personne ne la voyait, mais on la devinait, rôdeuse, semant les désastres autour du Paradou.
Chaque soir, par ordre de Monseigneur, on fermait toutes les portes, mais dans chaque foyer passait la fièvre. Ni prières, ni sortilèges ne préservaient de ses coups : elle-même était fée.
Et comme c’était une bête maligne et inaccessible, on l’appela la Tarasque, en souvenir dû monstre de la légende.
On fermait toutes les portes, mais elle se riait bien des ponts-levis !
Vers minuit, on entendait son appel : une note longue, plaintive, exacerbée, râle, rire ou sanglot, quelque chose d’inouï, comme un soupir d’amour qui ne finirait pas.
À ce cri, qu’il dormît près de son troupeau dans une masure, qu’il fût gardé par sa mère apeurée ou par son épouse fidèle, qu’il reposât, le sourire aux lèvres, sur le cœur de la bien-aimée, chaque nuit un homme se dressait.
Ni verrou, ni chaîne, ni bras enlacés n’arrêtaient son élan. Les prunelles fixes, envoûté, il fuyait. Il passait le torrent, franchissait les remparts, et courait, éperdu, les bras tendus vers la Tarasque…
Le lendemain, on retrouvait le cadavre de la victime, déchiré par des griffes d’acier, le cœur mangé. Il avait un sourire aux lèvres, une extase folle dans ses yeux morts…
Le cauchemar empoisonna toute la ville. La bête faisait plus de mal encore que n’en avaient fait les Sarrasins. Après deux ans de cet effroyable carnage, il ne restait plus de jeunes hommes au Paradou, et les fils de seize ans commençaient à mourir de la Tarasque.
Mgr Jean, désespéré, fit faire une neuvaine, et tout le peuple, pieds nus, monta en pèlerinage à Notre-Dame-de-Grâce. Monseigneur priait debout, les bras en croix, les yeux au ciel.
Pâli par les souffrances, presque en extase, il avait l’air d’un saint de vitrail.
« Parce Domine ! » sanglotaient les femmes derrière lui.
Et Marthe, la filleule de Monseigneur, ses beaux cheveux voilés, un chapelet de nacre autour du cou, un simple ruban d’or serrant sa taille virginale, semblait une petite martyre d’autrefois.
Quand il eut prié longuement, Mgr Jean abaissa ses regards vers le peuple prosterné.
« La vierge a pitié de vous, dit-il. Choisissez l’enfant la plus pure, et qu’au nom de Marie, elle enchaîne la Bête. »
D’un élan, les femmes pleurantes coururent vers Marthe :
« Toi qui portes le nom de la sainte, délivre-nous de la nouvelle Tarasque ! »
Monseigneur la bénit, et l’enfant, les yeux illuminés, auréolée de foi, d’amour et d’innocence, descendit de l’ermitage vers la campagne. Elle passa la grande porte, suivie de la ville entière qui chantait des cantiques.
On entendit le cri d’appel, le cri de mort de la Tarasque.
« Au nom de Marie, viens, », dit l’enfant.
La bête parut, rampante. Elle lécha les pieds de Marthe en tremblant. La petite vierge lui passa son chapelet autour du cou.
La foule était tombée à genoux sur le bord de la route.
Dans la poussière flamboyante du midi, on vit monter vers l’évêché la figure frêle et la Tarasque enchaînée.
Les femmes tremblaient encore de voir le monstre tenu seulement par le chapelet blanc de la jeune fille, joint au ruban d’or de sa ceinture.
Qu’elle était effrayante, la Tarasque !
Elle avait une grande crinière dorée qui faisait du soleil sur sa tête, et de l’ombre sur ses yeux. Elle avait des dents blanches sous ses lèvres cruelles et des griffes d’acier, longues comme des dagues, qui marquaient ses pas sur la poussière. Elle marchait, souple et prête à bondir, la belle bête de proie, laissant derrière elle un parfum sauvage, et les mères frémissaient de voir, à son passage, s’allumer un reflet de folie aux yeux des jeunes hommes.
Marthe la mena ainsi jusqu’à la crypte de la cathédrale et l’enchaîna à la grande colonne qui soutenait la voûte. On remercia Notre-Dame de Grâce ; la ville, libérée, reprit sa vie, et Marthe, choisie par le peuple et bénie par Marie, reçut la garde de la Tarasque, qui serait un jour, en grande pompe et procession, conduite à la mer pour y être noyée.
*
Comme le Carême avançait et que l’été s’annonçait brûlant et précoce, Monseigneur et son grand vicaire s’en allèrent en tournée de confirmation. M. le grand vicaire était le confesseur de Marthe. Il la bénit, lui recommanda la prière et la prudence, et partit le cœur en paix.
Marthe, chaque matin, assistait à la messe, balayait pieusement l’église, fleurissait les autels, et, charitable, portait sa nourriture et son eau fraîche à la Tarasque.
Elle tremblait en s’approchant et invoquait Madame Marie et son ange gardien.
Un dimanche, étant en retard, elle oublia son oraison et marcha tout droit vers la bête. La Tarasque se souleva comme un grand sphinx sur ses griffes, rejeta sa crinière d’un geste noble, et regarda Marthe. La jeune fille, au lieu de poser l’écuelle à terre, l’approcha des lèvres de la prisonnière, et celle-ci mangea dans ses mains.
En sortant, Marthe s’aperçut de cette chose miraculeuse : bien qu’elle n’eût pas fait de prière, la Tarasque ne lui avait fait aucun mal… et la Tarasque, avait des yeux humains.
Marthe eut une nuit d’insomnie coupée de rêves étranges. La Tarasque lui parlait :
« Je ne suis pas si méchante qu’on te le dit, gémissait la prisonnière, peut-être aurais-je été bonne si l’on m’avait aimée.
– Fuis-la, disait l’ange gardien de Marthe ; c’est la tentation, c’est le péché. »
Et, comme au paradis perdu, une autre voix sifflait :
« On te trompe, tu ne mourras point. »
Marthe hâta le nettoyage de la chapelle. Arrivée à la porte de la prison, elle hésita une seconde… puis, volontairement, pour affronter l’épreuve, elle entra sans s’être signée.
La Tarasque la regarda avec ses yeux de lumière et, comme la jeune fille posait sa main sur la crinière flamboyante, le monstre lui baisa les doigts.
« Aime-moi, disaient les yeux.
– Aime-moi, » semblaient dire les lèvres.
Le cœur virginal de l’enfant trouvée sentit une grande vague brûlante qui la submergeait ; elle l’appela de la pitié.
Monseigneur Jean ne rentrait pas. Il envoyait seulement de pieux messages à sa sœur.
Dame Marthe était un peu inquiète de sa filleule. Le dimanche de la Passion, la petite avait oublié de mettre des fleurs à l’église. Devant les douces remontrances de sa marraine, la jeune fille se cabra pour la première, fois de sa vie. Dame Marthe allait ajouter que les pauvres aussi étaient délaissés, mais, timide, elle s’arrêta, pour ne pas la blesser. Et, le lendemain, la sainte fille bénissait Dieu de n’avoir pas contristé l’enfant, élue entre toutes pour faire des miracles. La sœur de Monseigneur, ayant cherché Marthe, vit en effet ceci : la vierge était assise sur les dalles de la crypte ; la tête de la Tarasque s’appuyait sur la robe blanche. Et, penchée vers la bête, la jeune fille parlait. Elle parlait comme à quelqu’un qui comprend et qui répond, et dame Marthe jura même que le monstre répondait.
Craignant d’être indiscrète, elle se retira à petits pas, puis elle écrivit longuement à Monseigneur et dépêcha un courrier pour qu’il fût informé sans retard du miracle.
Monseigneur ne prit même pas le temps d’annoncer son retour. Il revint aussi vite que sa mule pouvait trotter, ne s’arrêtant qu’à la chapelle de N.-D. de Grâce.
Des fleurs desséchées s’effeuillaient sur l’autel ; une mince couche de poussière blanchissait le marbre du parvis, et la lampe du sanctuaire jetait de courts éclairs comme une veilleuse qui s’éteint. Monseigneur rentra, très pâle, à l’évêché. Il s’enferma dans son oratoire, puis il fit venir sa filleule.
« Marthe, ma chère petite enfant, vous étiez décidée à écouter l’appel de Dieu et à prononcer vos vœux au couvent des Bénédictines de Marseille. Je vous y conduirai le lundi de Pâques à la sortie des vêpres, et le Samedi Saint, après l’alléluia, nous irons processionnellement noyer la Tarasque. »
Marthe n’avait jamais discuté, même en pensée, un ordre de Monseigneur. Cette fois, elle devint livide, comme si tout le sang de son cœur s’était enfui ; elle sentit ses genoux fléchir et tomba à terre.
« Pitié, parrain, pitié pour elle.
– Prie, mon enfant, dit l’évêque en posant sa main paternelle sur le front de la suppliante. Sainte Marthe n’eut pas plus de pitié pour la bête de péché que la Vierge Marie n’en aurait eu pour le serpent, ni Michel pour Satan. La Tarasque doit mourir. »
Monseigneur officia au cours de cette semaine avec plus de ferveur encore que d’habitude. Pendant le lavement des pieds du Jeudi Saint, on crut voir une auréole de lumière se poser sur sa tête blanche.
Le Samedi Béni, comme toutes les cloches revenues de Rome vibraient de leurs alléluia, et que les enfants de chœur sonnaient frénétiquement toutes les sonnettes d’argent des églises, le peuple fleurissait les rues de la ville haute et tendait d’oriflammes les maisons du Paradou.
Les jeunes filles étaient en blanc, couronnées de lis. Les femmes que la Tarasque avait endeuillées semblaient resplendir sous leurs voiles noirs. On préparait la procession qui allait, au chant des hymnes sacrés, accompagner Marthe conduisant le monstre à la mer. Quand, mitre en tête, suivi de tout le clergé, Mgr Jean entra dans la crypte chercher l’enfant miraculeuse et la bête impure, on n’aperçut qu’une prison vide.
À terre traînaient un chapelet brisé et un ruban d’or intact…
*
On te dira dans le pays que Marthe, zélée, était sortie en grand mystère durant la nuit, pour rejoindre le couvent des Bénédictines, où elle mourut, très vieille, en odeur de sainteté. On te dira aussi, qu’en passant, elle avait noyé la Tarasque dans la mer, qui, depuis lors, est houleuse et couverte d’écume, la Méditerranée qui dévore les jeunes marins par les nuits de tourmente…
Mais, toi, tu sais bien que les Tarasques ne restent prisonnières qu’autant qu’elles le veulent, et qu’un jour, elles repartent, silencieuses et félines, enchaînant, sans colliers ni rubans, les cœurs derrière elles.
Tu connais le charme de leurs yeux voilés, la sorcellerie de leur parfum, l’envoûtement de leur mystère…
La lune est levée, le rossignol égrène ses trilles, les orangers sentent plus fort… Dieu garde, cette nuit, tous les cœurs solitaires !
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(Guillemette Marrier, in Le Figaro, supplément littéraire, nouvelle série, n° 328, samedi 18 juillet 1925 ; illustration d’André des Gachons, pour « La Légende de la Tarasque » de Clovis Hugues, in Le Livre des Légendes, deuxième année, 1895)
Au coupe-gorge noir, sous le tombant du jorne (1)
Où tu faisais flamber ton regard andalou,
Quand tu me rouscaillais (2) ton amour en bigorne (3)
Je suis branché (4) pour toi, sinistre maritorne !
Le macchoux (5) qui te chauffe (6) en loupeur (7), ton loulou,
Le benoist (8) qui te couve avec un œil paterne,
M’a pendu pour venger l’honneur de ton bilou (9).
Je gigote en râlant sous ta rouge lanterne !
À l’aube, trifouillant au détour d’une borne,
Mon cadavre entr’ouvert par son crochet filou,
Roulé dans le ruisseau, buté contre une sorne,
Le biffin (10) trouvera que ma charogne corne (11),
Et son ombre flottant, pâle, entre chien et loup,
Peu à peu s’enfuira parmi le brouillard terne…
Ah ! qu’as-tu fait de moi, blême et sanglant marlou ?
Je gigote en râlant sous ta rouge lanterne !
Ô blafarde Cafarde (12) au pâle reflet morne,
Ouvrant sur mes sanglots ton châsse (13) veule et flou,
Fromage qu’une goule insatiable écorne,
Où la sorgue (14) a mordu, ne laissant qu’une corne,
Bonnet jaune accroché tout là-haut à son clou,
Plains-moi, pendu de même au bord de la vanterne (15).
De mon gaviot (16) gonflé blase (17) un dernier glou-glou,
Je gigote en râlant sous ta jaune lanterne !
ENVOI
Prince des Cieux, on dit que ta foudre lanterne.
Mais écoute les pleurs qui gloussent dans le trou
De mon gosier béant, serré comme un écrou —
Je gigote en râlant sous ta jaune lanterne !
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(1) jour.
(2) disais.
(3) argot.
(4) pendu.
(5) maq…
(6) aime.
(7) paresseux.
(8) maq…
(9) c…
(10) chiffonnier.
(11) pue.
(12) lune.
(13) œil.
(14) nuit.
(15) fenêtre.
(16) ventre.
(17) souffle.
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(Marcel Schwob [c. 1885], ballade recueillie dans les Œuvres complètes. Écrits de jeunesse, Paris : François Bernouard, 1927 ; illustration : Louis Marcoussis, « La Mort de Nerval, » in 10 eaux-fortes pour Aurélia de Gérard de Nerval, Paris : Fourcade, 1931)
Il s’appelle Cherel et tient commerce, à l’enseigne de « La Lanterne Magique, » 11, r. Coëtlogon ; une rue où l’on pénètre, au sortir de Saint-Germain-des-Prés, comme dans une flaque de silence provincial.
Chez lui, le temps s’est arrêté ou, du moins, a pris des libertés vis-à-vis des horloges et des calendriers. En passant le seuil, vous abordez un petit monde qui n’est plus coté à la bourse des valeurs nucléaires et des interlocuteurs à part plus ou moins prépondérante.
Entrez : machines pour usines de Lilliput, dames galantes format 1900, affiches d’autrefois, papillons défunts, jouets, brimborions, livres précieux ; sans compter diverses photographies abominables soustraites (par quels hasards ?) aux archives de la P. J. On y voit, par exemple, Liabeuf, l’homme aux bracelets, ou un employé de la morgue essayant de rassembler, tant bien que mal, les éléments premiers d’un philatéliste sectionné par des peaux-rouges inconnus. Les Mystères de Paris sont là, à portée de vos yeux et de votre main.
Lorsque vous vous pointez, le premier mouvement de Cherel est de se diriger vers le placard où il entrepose ses poisons : « Qu’est-ce que tu bois ? » Je ne vous conseille pas de refuser, car il vous insulterait. Il parle lentement, les yeux mi-clos, d’une voix qui traîne ses savates (les savates d’une voix !) sur les faubourgs et les fortifications d’une ville où nul n’a plus accès que par l’imaginaire. S’il est de bon poil, il vous dira à quoi Paris ressemblait quand Bonnot et Garnier tenaient tête aux zouaves et aux foules avides d’exécutions : « La première victoire de l’armée française depuis Sedan. »
Un client se manifeste-t-il, il vous oublie. Tant mieux : la caverne vous appartient ; vous pouvez toucher, regarder, rêver à loisir. La boutique devient un de ces saloons fantômes que certains États des U. S. A. conservent intacts, prêts à tomber en cendre au moindre faux pas. Il vous suffit d’un peu de bonne volonté pour ne pas casser le fil.
Le Chourineur, Corentin, Madame Arthur, Wyatt Earp, Bat Masterson vont revenir prendre possession du lieu et aussi ces filles aux corselets pailletés d’or, donnant le bras au type qui chante : « J’suis l’homme qui a fait sauter la banque à Monte-Carlo. »
Si, un jour, vous n’avez rien de mieux comme loisir, allez donc rendre visite de ma part au lanternier magique.
André HARDELLET
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(André Hardellet, in Le Collectionneur français, le journal de tous les collectionneurs et de toutes les collections, première année, n° 1, mars 1965)
« Vous me retrouvez terriblement vieilli, n’est-ce pas ? nous demanda Sarlat… Allons ! Ne protestez pas ! J’ai conscience de ma déchéance physique !… »
Le vinaigre framboisé colorait l’eau glacée dans nos verres et le jour déclinant broyait la pourpre, la cendre et l’améthyste sur la montagne. Nous bûmes en silence sous le regard pesant de notre hôte, puis l’un de nous dit à Sarlat, pour secouer le malaise ambiant :
« Où est Pyrame ? C’est à cette heure-ci, d’ordinaire, qu’il sort de la maison pour aboyer contre l’écho.
– Pyrame est mort, répliqua Sarlat, d’une voix sourde.
– Comment est-il mort ? » demandai-je.
Sarlat se mit à trembler de tout son corps.
« Il est mort d’une façon inexplicable ! » répondit-il.
Notre hôte s’assit alors pesamment, et nous mîmes sur le compte de son aortite les efforts qui le déchiraient lorsqu’il tentait d’absorber une goulée d’air, en haletant, entre chaque phrase :
« La montagne !… Elle a ses secrets !… Des mystères effarants !… Vous pensez bien qu’elle ne va pas les livrer aux citadins que vous êtes. Elle les réserve pour ses vieux fidèles, pour ceux qui, comme moi, ne l’ont jamais abandonnée.
Vous me parlez de Pyrame, les premiers. Écoutez bien son histoire… Vous comprendrez ensuite pourquoi ce dernier hiver a pesé plus lourdement que cent mois sur mes épaules.
Pyrame était un de ces bas-rouges taciturnes que le mystère semble hanter et qui suivent, d’un œil impassible, le passage des êtres invisibles qui gravitent autour des vivants.
Jusqu’à l’heure du crépuscule, Pyrame montait une garde fidèle autour de ce chalet. Mais, lorsque les premières ombres s’allongeaient sur la vallée, une transformation brusque bouleversait le bas-rouge. Il devenait méfiant et irascible. Toutes ses forces, visiblement, se concentraient pour une défense instinctive contre un danger menaçant.
Il s’avançait jusqu’au bord du sentier, avec le sautillement raide des chiens qui vont se battre. Et, la tête tournée vers cette faille rocheuse qui entaille la montagne, il commençait à pousser un de ces hurlements interminables où l’épouvante et le défi se mêlent étroitement.
Un hurlement répondait aussitôt, sur le même ton, à son appel.
– L’écho ! » m’écriai-je.
Mais Sarlat continua, sans daigner relever mon interruption :
« Pyrame se mettait, alors, à trembler sur ses quatre pattes ; le poil de son cou se hérissait autour de son collier de bois ; le sang injectait ses yeux et la bave moussait entre ses crocs découverts.
La gorge enflée par l’effort, le museau effilé et tendu pour prolonger le son, mon chien poussait un nouveau hurlement. Et la montagne lui répondait encore… La montagne ! Vous m’entendez bien ?… La montagne elle-même ; la montagne, avec une voix de chien.
– Un chien qui aboie devant un écho ! La chose est courante ! » dis-je encore, incorrigible.
Cette fois, Sarlat se tourna vers moi, d’un bloc :
« Vous avez raison ! répliqua-t-il. La chose est courante… Ce qui l’est moins, c’est ce que j’ai vu, de mes yeux, le 23 octobre passé.
La bruine, ce soir-là, avait enveloppé la montagne. Mais un coup de vent d’est avait dissipé les buées, vers la fin de l’après-midi. Et le crépuscule déversait ses torrents de couleur sur les bois immobiles et sur les pierres humides.
Pyrame sortit, avec noblesse, de la maison. Par la fenêtre de ma chambre, – où j’étais en train de graisser mon fusil de chasse, – j’admirai la vigueur et la tenue de mon chien. Je l’aurais encore admiré davantage si j’avais pu deviner que Pyrame marchait à la mort, d’un pas égal, à la mort, dont son instinct infaillible ne pouvait lui cacher l’approche.
Face à ce que vous appelez l’écho, mon chien poussa son cri de défi habituel. Et, à son appel, un autre chien, un chien énorme, un chien tout noir sortit de la montagne et s’élança à la rencontre de Pyrame.
Non ! ne me regardez pas avec ces yeux inquiets. Je ne suis pas fou ! et je possède encore tous mes réflexes. Mais, jamais – vous m’entendez bien ? jamais – je n’oublierai l’horreur de la scène qui suivit.
L’apparition n’avait pas paru surprendre Pyrame. Mieux !… Au frétillement de sa queue, je compris toute la satisfaction qu’avait mon chien à découvrir enfin son ennemi matérialisé.
Les deux bêtes s’empoignèrent : le chien noir et le bas-rouge. Ce fut un combat extraordinaire où les deux adversaires déployèrent la même férocité, le même acharnement.
De ma fenêtre, j’observais la tacique savante des deux bêtes, les ondes qui parcouraient leur pelage, tout poissé déjà par le sang. Et, le fusil en arrêt, j’attendais que le monstre connu se présentât de flanc, pour pouvoir tirer sur lui et délivrer Pyrame.
Hélas ! lorsque le coup partit, la vie du bas-rouge s’écoulait, en bouillonnant, hors de sa gorge perforée par les crocs de son adversaire. Et quand je descendis sur le lieu du combat, ce fut pour recevoir le dernier souffle de Pyrame sur ma main.
– Et le chien noir ?
– Disparu, volatilisé !… J’eus beau organiser une battue sur-le-champ, nous ne retrouvâmes jamais sa trace. »
Je m’efforçai de réconforter mon hôte :
« Mon pauvre Sarlat, je comprends votre chagrin !… Pyrame était un compagnon fidèle. Mais il ne faut pas que vous vous frappiez à ce point… La mort du bas-rouge s’explique de la façon la plus naturelle : un chien étranger devait rôder dans la montagne… »
Sarlat me regarda profondément ; puis il me prit par la main et il me conduisit au bord de la terrasse.
« Poussez un cri ! Comme autrefois ! m’ordonna-t-il.
– Vous voulez entendre l’écho ?
– Allez-y ! »
Les mains en cornet autour de la bouche, je poussai alors l’appel accoutumé : « Ho !… Ho !… Ho !… » et je prêtai l’oreille. Mais nul bruit ne vint troubler le silence écrasant de la montagne.
« L’écho ?… Sarlat !… L’écho ?… Que se passe-t-il donc ?
– Depuis le soir de la bataille, il n’y a plus d’écho ! » nous répondit, en frissonnant, le solitaire.
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(Albert-Jean, « Les Mille et un matins, » in Le Matin, quarante-troisième année, n° 15542, vendredi 8 octobre 1926 ; illustration de Sidney Paget pour Le Chien des Baskerville, de Conan Doyle, 1902)
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Josef Maria Auchentaller, c. 1904-1908
Gustave Courbet, « La Femme au perroquet, » huile sur toile, 1866
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« Quoi qu’on ait dit, et quoi qu’il en ait pensé lui-même lorsqu’il s’en allait pour deux ou trois mois en villégiature chez le docteur Blanche, Aimery de Los n’a jamais été fou. Il ne l’était pas lorsqu’il écrivait ses Sonnets mystiques, si faciles à comprendre pour quiconque n’a pas perdu le sens poétique, et il ne l’était même pas lorsqu’il se pendit à un réverbère dans la triste rue souterraine, fatigué d’être garrotté dans les liens de la chair, et délivrant enfin son âme frémissante, dont il sentait s’agiter en lui les impatientes ailes de papillon, avides de l’espace infini et de la lumière. Il n’a jamais été fou, il n’était pas fou ; mais dans ses longs voyages, il avait appris les idiomes de l’Orient, les langues sacrées ; il avait conversé avec les sages de tous les pays, il avait été initié aux mystères, il connaissait tous les Dieux ; son esprit était assez affiné et subtilisé pour percevoir quelquefois ce qui échappe aux sens matériels, et pour s’affranchir un instant, par un ardent coup d’aile, de ces fictions grossières qui se nomment : le temps et l’espace.
Par un soir embrasé du mois de juin, Aimery de Los marchait dans la rue Saint-Honoré, en riant comme un bossu. Dans sa joie d’avoir obtenu un à-compte à la Revue mondaine, il s’amusait à choquer l’une contre l’autre les deux pièces d’or qu’à force de douceur il avait arrachées à ce recueil chimérique, et par moments aussi, dans son ravissement, il fredonnait une chanson grecque, tendre et caressante, qu’il avait jadis entendue au bord de l’Eurotas. »
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Sans être un grand spécialiste de littérature, il est assez aisé de reconnaître les traits de Gérard de Nerval dans ce portrait d’Aimery de Los, extrait d’un des plus jolis contes de Théodore de Banville, Le Vin Samien. Très curieusement, à quelques mois d’intervalles, paraissait une autre nouvelle au sujet similaire, intitulée Le Perroquet, mais cette fois sous la signature de Catulle Mendès. Même si Mendès, qui n’allait pas tarder à devenir un des chroniqueurs attitrés du Gil Blas, connaissait sans doute l’existence du texte de Banville, il semblait peu problable qu’il se soit livré à un plagiat du « maître » : il n’a jamais été coutumier de ce genre de procédé. Les deux textes présentaient néanmoins trop d’analogies pour qu’il puisse s’agir d’une simple coïncidence. Comment dès lors expliquer cette similitude troublante ?
La solution de cette énigme nous a finalement été donnée par Catulle Mendès lui-même, seize années plus tard, en réponse à un article de Jean Lorrain, L’Homme aux bracelets, évoquant le perroquet du Lupanar et sa réplique fatidique :
« Le perroquet géant connaît le cœur des hommes depuis bientôt cent ans qu’il les voit défiler dans l’escalier du bouge, et c’est l’oracle même de leurs destinées qu’il crie aux misérables écœurés et honteux au seuil du lupanar : « Tu reviendras, » et en effet ils y reviennent tous ; car on revient toujours à son vice, comme le chien des écritures à son vomissement. »
Une note de Mendès confirme en effet que le personnage dépeint par Théodore de Banville sous les traits d’Aimery de Los, et rebaptisé Sulpice par Catulle Mendès, est bien Gérard de Nerval. Ce serait une anecdote rapportée par Charles Asselineau qui aurait inspiré à nos deux auteurs leurs versions respectives du perroquet de Nerval. Le blason « du pauvre, du doux Gérard » peut ainsi s’enjoliver aujourd’hui d’une nouvelle légende posthume…
MONSIEUR N
In memoriam dulcis et tristis animæ
« TU REVIENDRAS, MONSIEUR ! »
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À JEAN LORRAIN.
Tout récemment, vous rappeliez un conte du merveilleux Banville, le conte où parle le fatidique Perroquet-symbole de la Maison de Débauche ! Dans cette page de rêve, mon cher poète, il y a une histoire, une histoire vraie qui arriva au délicieux et douloureux Gérard de Nerval ; elle nous fut dite, à Banville et à moi, par Charles Asselineau, grand ami de Gérard Labrunie ; et la voici, moins émerveillante que le conte, mais plus proche de l’abominable réalité.
C. M.
I
Les bras ballants, la tête lourde, longtemps, longtemps, il avait rôdé, autour de la table, dans la chambre en désordre où les deux fenêtres, presque aveuglées de brouillard, n’avaient, comme des yeux malades, qu’une lueur plaintive et terne, et laissaient dans les coins ces reculs d’ombre furtifs qui prennent des formes, douteux, inquiétants, qu’il vaut mieux ne pas regarder. De même que la mi-obscurité rouillait le cuivre des appliques, délustrait les faïences, éteignait les dorures à la corniche du bahut, mettait des housses de crêpe au satin fleuri des chaises, empoussiérait toute chose d’une mélancolie de deuil, la langueur lâche de l’ennui l’envahissait ténébreusement, lui faisant l’esprit veule, lui rendant pesant le cœur, décourageant ses rêves, énervant son vouloir. Lire, travailler, il n’avait pas pu ; il avait laissé tomber le volume et la plume, avant d’avoir tourné la seconde page, sans avoir écrit la fin du premier vers.
Pourtant, lorsque la chauve-souris du spleen ne lui collait pas ses ailes flasques aux tempes, Gérard était une jeune âme alerte et virile, enthousiaste, admiratrice et créatrice.
Ce jour-là, comme trop souvent hélas ! elle s’abandonnait avec les mollesses pendantes d’un aérostat dégonflé. Il rôdait autour de la table, encore, balançant pesamment la tête. Vitalité émasculée, pareille au vol déchu d’un oiseau mort, ou semblable à un vieil arc détendu, qui traîne à terre.
Il se redressa, endossa un paletot, sortit.
Il irait chez Elle ! La chère jeune femme, qui l’avait toujours consolé, ranimé, exalté, aurait bientôt fait, avec sa douceur de sœur et sa tendresse de maîtresse et sa grâce inspiratrice de Béatrice, de lui rendre l’espoir, la vie et la foi. Est-ce que rien est morose où ses yeux lumineux sourient ? Est-ce que son haleine ne ressusciterait pas le baiser aux lèvres froides des morts ? Le tintement léger de sa parole ne réveille-t-il pas la pensée comme le cri clair de l’alouette est l’étincelle où se rallume le matin ?
Puis, si pure et si fraîche et, dirait-on, toute en fleurs.
Quand vient la saison humide et grise, les pâles miss poitrinaires partent pour les pays de soleil et d’or ; Gérard faisait comme elles : son cœur, malade de l’automne, allait au printemps.
II
Dans la rue, c’était déjà l’ombre, avant la nuit, une ombre laide, reflet gris d’un ciel bourbeux, des ténèbres de brume qui n’ont ni les étoiles ni les croisées vives du soir ; et la mélancolie en lui s’en obscurcissait. Bien qu’il eût hâte d’arriver, il marchait lentement, avec des défaillances d’animal éreinté qui vague, perdu, ne cherche même pas son chemin. Parmi le brouillard égoutté en une pluie presque chaude, il se sentait mouillé comme d’une sueur de fièvre lente, qui le pénétrait, l’amollissait, l’alanguissait encore, lui mettait des paresses dans le sang, et où fondaient ses résistances dernières dans une tiédeur dissolvante. Sous ses pieds, la boue était noire, avait quelquefois une épaisseur grasse d’ordure brusquement glissante. L’œil fixe, il considérait cette fange sans dégoût, avec je ne sais quelle acceptation vaguement consciente d’une immonde fraternité ; il y reconnaissait la bassesse et comme la couleur de sa croupissante inertie ; il marchait sur elle, et il l’avait en lui ; elle lui montait le long du corps, y entrait, s’infiltrait dans ses os, s’insinuait dans ses veines, devenait sa mœlle, son cœur, sa cervelle ; il croyait aussi qu’elle suintait de lui et que c’était sur son être répandu qu’il glissait entre les pavés.
Il était arrivé, enfin. C’était la porte, la chère porte. Il n’avait qu’à entrer, il n’entrait pas. Il la regardait, cette porte, d’un regard morne, vide, nul ; il avait, dans sa déchéance, abdiqué jusqu’à la volonté du relèvement, dans sa perte, jusqu’au désir du salut. L’amour de vivre était mort ; et il ne pouvait même plus concevoir l’espérance de renaître, tant ce qu’il avait eu de l’homme s’était évanoui dans la nonchalance ignominieuse du rien-être. Alors, pourtant, à cause de cette lâcheté suprême, un mépris de lui-même lui vint, une nausée monta de sa poitrine à ses lèvres, et il se sentait la bouche si amère, qu’il croyait avoir mâché son cœur. Mais il n’entrait point.
Une fille passa, lourde et grasse, rouge de gros fard, puante de musc, traînant des plis de satin et des cassures d’empois dans un frémissement bruyant d’étoffes et de boue.
Il la suivit.
Car le goût de l’ordure triomphe lorsque défaille l’ambition de l’amour, et l’Ennui s’accouple au Mal.
III
Quand ils se trouvèrent, après avoir monté trois étages et suivi un très long couloir, dans une chambre obscure qui devait être une antichambre, il entendit le tâtonnement sur un meuble des deux mains de la fille, qui cherchait sans doute le chandelier ou les allumettes ; il s’appuyait à la porte refermée, ne bougeait pas, était là, voilà tout. Mais une voix se mit à dire, dans l’ombre :
« Bonjour, monsieur, bonjour ! tu es venu, ah ! ah ! tu es venu, monsieur. Bonjour, monsieur, bonjour ! »
Il eut peur, tant cette voix, qui n’était pas, qui certainement ne pouvait pas être celle de la fille, ressemblait au râle lamentable de quelqu’un qu’on étrangle. Elle criait, glapissait, se déchirait, sanglotait en une plainte sourde, éclatait en un gémissement aigu. Voix que l’on ne s’étonnerait pas d’entendre sortir de la pierre fendue d’un sépulcre, – terrible, funeste! mais avec quelque chose de grotesque et de canaille dans l’horreur : la voix de Polichinelle quand la corde lui serre le cou.

La bougie était allumée. Sur le plus haut bâton d’un perchoir de bois gris, lépreux de petites ordures blanchâtres, un perroquet battait des ailes et se dandinait d’une patte à l’autre entre les deux mangeoires ; un vieux perroquet vert, presque sans plumes, dont l’affreux cou pelé se dodeline, vire et s’érige, – borgne, d’ailleurs, et de qui l’œil unique s’ouvrait tout rond, dur, fixe et troublant comme une menace augurale.
« Tais-toi, vilaine bête, dit la fille.
– Il est à vous, ce perroquet ?
– À peu près. Quand j’ai loué ici, je l’ai trouvé dans ce coin. C’est quelque femme qui l’aura laissé là. Je ne sais pas qui ; personne ne le sait. Il paraît qu’il y a très longtemps qu’il est dans la baraque ; il doit avoir soixante ans, au moins. Eh ! bien, en voilà un qui en a entendu de propres, pour sûr ! Aussi, il répète un tas de mots très drôles. Quelquefois, c’est à crever de rire, je vous promets. Est-ce que vous voulez causer avec Jacquot ?
– Non, merci. »
Ils entrèrent dans la chambre, pendant que le perroquet, se dandinant avec fureur, son hideux cou sans plumes démesurément érigé, et son œil unique plus écarquillé encore, râlait joyeusement :
« Bonjour, monsieur, bonjour ! Tu es venu, ah ! ah ! tu es venu, monsieur ! Bonjour, monsieur, bonjour ! »
IV
L’heure sonna, il s’éveilla en sursaut. Où était-il ? que s’était-il passé ? Il regarda autour de lui. Cette chambre au carrèlement rouge, où des jupes quittées s’arrondissaient en tas et bouffaient, où des gravures coloriées montraient de jeunes filles jouant avec des colombes, il ne la connaissait pas, il ne l’avait jamais vue, certainement. Ah ! un rêve sans doute. Une haleine rauque, tout près de lui, ronfla. Il bondit en retenant un cri d’horreur ! et il se rappela : c’était immonde, et c’était vrai. Il était venu ici, lui ! lui dont l’âme était toute ravie de rêves et le cœur tout extasié d’amour, il s’était rué, volontairement, dans cette bestialité et dans cette crapule. Belle et exquise, et si pure, et éternellement aimante, elle l’attendait, la chère jeune femme, et il l’avait laissée attendre pour suivre, oh ! cette fille. Ses lèvres où florissait le souvenir d’un baiser de rose, il les avait salies à cette bouche qui sentait, aigries de vinaigre de Bully, l’absinthe et la litharge. Monstrueuse, monstrueuse abjection des âmes que le démon Spleen possède !
Hébété, il se regardait dans la glace, aurait bien voulu ne pas se reconnaître. C’était lui, c’était lui ! Courant vers le miroir, il cracha à la face de son image. Et, maintenant, un immense écœurement lui venait, des relents nauséabonds lui montaient à la gorge. Oh ! s’il avait pu vomir son infamie, ainsi qu’un vin ignoble dont on s’est saoulé. Il allait, venait, avec des frissons, s’arrêtait, la tête entre ses mains, la poitrine toute haletante de haut-le-cœur convulsifs, écartait tout à coup ses mains, ses mains déshonorées. Un désir le prenait, fou, absurde, et ne le quittait pas, de se jeter dans une eau très froide, glacée, où il se serait lavé de cette créature, et de cette chambre, et de ce sofa hideux, et de lui-même.
Mais, du moins, pas une minute de plus, pas une seconde, il ne resterait dans ce lieu abominable.
Il jeta de l’argent sur le lit – pendant que la fille dormait toujours son gros sommeil de bête tranquille – et se précipita vers la porte, et s’enfuit, ne fut plus là.
Dans l’antichambre, il s’arrêta, stupide.
Quelqu’un avait parlé ! Sûrement, on avait parlé ! Qui donc ? La fille ? Non, elle ronflait. Mais alors, qui donc ? et qu’avait-on dit ? Il avait mal entendu. La voix reprit, une voix sinistre qui avait l’air à la fois de râler et de rire :
« Au revoir, monsieur, au revoir ! Tu reviendras. Ah ! ah ! tu reviendras, monsieur ! Au revoir, monsieur, au revoir. »
Il se souvint, s’élança dans le couloir, se bouchant les oreilles.
Mais la stridente voix du perroquet le poursuivait, implacable :
« Tu reviendras, ah ! ah ! monsieur, tu reviendras ! »
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(Catulle Mendès, « Tu reviendras, monsieur ! » in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, cinquième année, n° 1505, mardi 10 novembre 1896. La version originale, avec Sulpice en héros du récit, est parue sous le titre : « Le Perroquet, histoire sinistre, » dans Beaumarchais, journal satirique, littéraire et financier, première année, n° 9, dimanche 5 décembre 1880. Elle a été reprise sous le titre : « Le Perroquet, » dans Gil Blas, cinquième année, n° 1363, dimanche 12 août 1882, avant d’être recueillie en volume dans L’Amour qui pleure et l’amour qui rit, Paris : Édouard Dentu, 1883. Elle a enfin été rééditée dans Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingtième année, n° 2097, samedi 17 janvier 1903, d’où est tirée l’illustration)
Norman Lindsay, « Femme au perroquet, » gravure, 1917
LE VIN SAMIEN
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Hier, en passant dans la rue Zacharie, si triste et sombre, située en face de Notre-Dame, j’ai vu, dans une cage, à la porte d’un bouge hideux, un perroquet déplumé, sinistre, accablé de vieillesse, si âgé que son regard est devenu presque humain. Il semblait que, las d’un long malentendu, il allait enfin rompre le charme qui empêche les hommes de parler avec les bêtes ; car ses yeux mystérieux fouillaient les passants jusqu’au fond de l’âme, et, de sa voix mourante, éraillée, brisée, mais stridente encore, il leur jetait, comme une prophétie et comme une menace funèbre, ces deux mots implacables :
« Vous reviendrez !… »
En l’entendant proférer ce cri épouvantable, je ne doutai pas qu’il fût le même oiseau dont le doux Aimery de Los m’a parlé tant de fois, et qui avait jeté dans son âme une douleur si atroce, lorsqu’il lui avait entendu crier, il y a bien longtemps, les deux mots fatidiques : « Vous reviendrez ! »
Vous reviendrez ! n’est-ce pas la voix même du remords et le dégoût de l’action commise qui, éveillé dans sa conscience, parle ainsi au libertin, lui annonçant qu’il ne pourra pas se délivrer de la souillure, qu’il chérira l’ignominie et qu’il retournera à son vil festin ? En vain ses lèvres veulent se révolter et son cœur se soulève ; plus sincère et moins hypocrite que sa fausse rébellion, l’appétit de la morne ivresse qui l’a conquis et qui le tient, lui crie avec une certitude qui ne souffre nulle contradiction :
« Vous reviendrez ! »
Quoi qu’on ait dit, et quoi qu’il en ait pensé lui-même lorsqu’il s’en allait pour deux ou trois mois en villégiature chez le docteur Blanche, Aimery de Los n’a jamais été fou. Il ne l’était pas lorsqu’il écrivait ses Sonnets mystiques, si faciles à comprendre pour quiconque n’a pas perdu le sens poétique, et il ne l’était même pas lorsqu’il se pendit à un réverbère dans la triste rue souterraine, fatigué d’être garrotté dans les liens de la chair, et délivrant enfin son âme frémissante, dont il sentait s’agiter en lui les impatientes ailes de papillon, avides de l’espace infini et de la lumière. Il n’a jamais été fou, il n’était pas fou ; mais dans ses longs voyages, il avait appris les idiomes de l’Orient, les langues sacrées ; il avait conversé avec les sages de tous les pays, il avait été initié aux mystères, il connaissait tous les Dieux ; son esprit était assez affiné et subtilisé pour percevoir quelquefois ce qui échappe aux sens matériels, et pour s’affranchir un instant, par un ardent coup d’aile, de ces fictions grossières qui se nomment : le temps et l’espace.
Par un soir embrasé du mois de juin, Aimery de Los marchait dans la rue Saint-Honoré, en riant comme un bossu. Dans sa joie d’avoir obtenu un à-compte à la Revue mondaine, il s’amusait à choquer l’une contre l’autre les deux pièces d’or qu’à force de douceur il avait arrachées à ce recueil chimérique, et par moments aussi, dans son ravissement, il fredonnait une chanson grecque, tendre et caressante, qu’il avait jadis entendue au bord de l’Eurotas.
Oui, sous les énormes platanes et sous les hauts lauriers-roses, en face du pont vénitien d’une seule arche et des rochers à pics, rouges et dorés, tandis que l’eau claire et limpide coulait sur un lit de sable fin, laissant voir parfois, dans son flot transparent, comme de vagues blancheurs de cygne.
Celle qui la chantait était une belle fille, portant sur sa tête une cruche pleine d’eau. Elle était vêtue d’une tunique blanche ornée au bas de broderies aux couleurs éclatantes ; le corsage était court et échancré sur sa poitrine, que la chemise recouvrait ; elle avait la taille serrée par une ceinture avec deux grandes agrafes d’argent. Et dans sa main elle tenait une branche de saule, aux feuilles pâles, qu’elle laissait négligemment traîner dans le sable.
Mais comme Aimery s’était arrêté pour faire encore une fois sonner ses pièces d’or, il ne fut pas médiocrement surpris d’entendre une femme, qui marchait à côté de lui, chanter la fin du couplet interrompu, car il est fort rare qu’on parle grec dans la rue Saint-Honoré. Il regarda sa compagne de route improvisée ; c’était une femme presque vieille déjà, qui avait dû être belle, mais dont les yeux, comme noyés, les narines immobiles et la bouche provocante exprimaient le vice indélébile ! D’ailleurs, sa robe fripée, usée, déchirée, et ses cheveux en broussaille étaient d’une personne qui s’abandonne et renonce à lutter contre la misère.
« Monsieur de Los ne me reconnaît pas ? dit-elle. Lusca ! Lusca de chez monsieur Lamberti, à Athènes, dans la rue d’Éole ! »
À ces mots, Aimery se rappela tout. En effet, lors de son voyage en Grèce, un ami l’avait conduit chez monsieur Lamberti, négociant italien établi à Athènes, chez qui on faisait bonne chère et dont la femme, extrêmement jolie, s’était appris avec une rare intuition l’élégance parisienne. Madame Gemmata ne passait pas pour farouche et ne l’était pas ; quant à monsieur Lamberti, c’était un enragé coureur de bonnes fortunes qui, toujours occupé d’un nombre incalculables de dames et de fillettes, ne se souciait aucunement des aventures de sa femme.
Il était alors de notoriété publique que la brune Lusca s’employait aux amours de la dame comme à celles du mari et qu’elle recevait de toutes mains, chassant d’ailleurs aux amourettes pour son propre compte. Elle n’était déjà plus toute jeune ; mais ses yeux et son impudent sourire promettaient tant de choses, que plus d’un curieux les prenait au mot, et pas un ne s’était plaint de les avoir crus sur parole. Comment Lusca s’était-elle brouillée avec un ménage où elle était si utile, et comment se trouvait-elle à Paris vieille et misérable ? C’est ce qu’elle ne dit pas, car, occupée de soins plus importants, elle regardait les deux louis qui brillaient dans la main d’Aimery, et cherchait le moyen de les faire passer dans sa propre poche.
Le moyen n’était pas difficile à trouver. Lusca se rappela à point nommé que ce poète, d’ailleurs plein de génie, était assez enfant et assez spirituel pour croire tout ce qu’on lui pouvait dire, et elle lui conta d’abondance une histoire de princesse grecque belle comme le jour qui, soupçonnée à tort par son mari, s’était enfuie avec sa cassette de diamants, aidée par elle, Lusca, et elle expliqua aussi comme quoi elles avaient été toutes les deux enlevées par des pirates. Les péripéties à la suite desquelles elles avaient pu gagner Paris, à travers des aventures inouïes, mais en ayant eu le bonheur de rester toujours sages, n’auraient été déplacées ni dans un conte de Boccace ni au dénouement d’une comédie de Molière.
De tout temps, les bons poètes se sont contentés de ces inventions, et Aimery de Los n’était pas pour s’inscrire en faux contre ce qui les a charmés. Bref, la princesse grecque était chez Lusca ; elle serait enchantée de causer avec un aimable poète qui pourrait lui parler la langue de son pays ; mais peut-être ne serait-il pas maladroit de lui offrir un petit goûter de bonbons, de menues pâtisseries et de confitures. Telle était la transition, grâce à laquelle Aimery donna ses deux louis sans la moindre difficulté.
Seulement, il demanda le nom de la princesse, et, sans avoir cherché trop longtemps, sa compagne lui répondit :
Tout en causant, on était arrivé dans l’affreuse rue des Moineaux, à la porte d’une maison branlante, sans portier, dont l’escalier était noir comme la gueule d’un four. Pour gravir les marches déjetées, Lusca avait pris la main d’Aimery, elle la serrait nerveusement, de toutes ses forces, et le poète comprenait que cela voulait dire : « La princesse est là ; soyez tranquille. » Enfin, la Génoise ouvrit une porte, frotta une allumette contre le mur, et Aimery vit alors un taudis aux meubles éclopés, mal éclairé par un bout de bougie dont la stéarine, qui avait coulé irrégulièrement, affectait des formes de monstre. Après avoir fait asseoir le poète sur une causeuse couverte en damas de laine rouge et qui vomissait le crin et l’étoupe aussi par ses trous béants, elle redescendit pour aller aux provisions. Au bout d’un moment, elle rentrait et plaçait devant Aimery, sur une table boiteuse, un verre à demi opaque et une bouteille sur laquelle ces mots prétentieux : Vin Samien, surmontaient une adresse d’épicier. En même temps, elle eut l’heureuse idée de décrocher du mur une guitare qui n’avait pas perdu toutes ses cordes et de la mettre dans les mains du poète.
Seulement, elle semblait assez embarrassée pour fournir la princesse, craignant peut-être de s’être trop avancée et de ne pas pouvoir la décider à recevoir la visite d’un inconnu.
Ce en quoi elle avait tort, car, ainsi qu’Aimery de Los me l’a raconté, ce qu’il devait voir dépassa de beaucoup son attente. Sans doute, se faisant légère pour ne pas le troubler tandis qu’il s’était remis à chanter des chansons grecques, Lusca avait tout disposé à souhait et avait disparu ensuite sans faire aucun bruit. En effet, lorsqu’il posa la guitare à côté de lui sur un tabouret de nacre, les vieux meubles avaient été cachés sous des étoffes orientales ; des bougies transparentes brûlaient dans les flambeaux d’argent, et les gâteaux d’amandes, les fruits vermeils entourés de feuilles, les crèmes glacées étaient élégamment servis dans des soucoupes d’or, sur une nappe blanche comme la neige, posée sur un épais tapis de Smyrne.
Enfin Cymodoce entra, vêtue de sa robe couleur de rose, si belle, si divinement belle avec sa chevelure en longues tresses et ses deux yeux verts attirants et profonds comme la mer ! Chose étrange ! Aimery ne lui fit pas l’effet d’un étranger ; sans nul embarras, ils causèrent ensemble à plein cœur ; il semblait qu’ils s’étaient toujours connus. Tout de suite, en la voyant, le poète l’avait aimée, et elle aussi lui parlait affectueusement, comme à un ami. Ils revoyaient ensemble les bords du Céphise et de l’Ilissus, et ce délicieux Ladon au bord duquel la terre est couverte de jeunes fougères, tandis que l’herbe est semée de boutons d’or et de mauves sauvages. Aimery, avec ces belles images qu’il trouvait aisément, louait la beauté de Cymodoce, et cette belle princesse souriait ; parfois il se taisait, et Cymodoce récitait à Aimery ses propres vers, qu’elle savait tous par cœur et dont elle gardait le rythme comme un poète, et en même temps sa longue main blanche jouait avec les roses rouges et roses dont la nappe était jonchée.
Pendant une heure, Aimery s’enivra de la chère voix ; mais Cymodoce lui avait dit tristement qu’elle ne pouvait rester longtemps avec lui, et bien qu’il ne l’eût pas comprise, la raison qu’elle lui avait donnée lui sembla irréfutable. Quand vint le moment fixé par elle, elle parut souffrir cruellement, et même alors, par une illusion singulière, il sembla à Aimery que sa figure s’effaçait, confuse et tremblante dans la lumière de la chambre. Quant à lui, il avait le cœur brisé, mais, obéissant à une loi cruelle, il n’eut pas l’idée de retenir la princesse, et lorsqu’elle s’enfuit, légère comme une ombre, après lui avoir tendu sa main fraîche, il resta abattu, cachant sa tête dans ses mains.
Combien de temps ? Longtemps sans doute, car, lorsqu’il regarda autour de lui, Lusca avait eu le temps d’enlever le couvert. Il n’y avait plus que les vieux meubles, le verre épais, le vin samien de l’épicier, et la bougie qui coulait dans son chandelier de fer et formait de blanches cascades figées.
Aimery éprouva à l’instant le besoin de quitter ce lieu détestable et charmant. Il emportait avec lui le plus adorable souvenir, et cependant sans cesse, avec le revers de sa main, il frottait et essuyait son cou, d’un geste machinal, comme s’il avait vaguement conscience d’avoir reçu là un baiser qui lui faisait horreur. En même temps, dans sa bouche comme brûlée, il sentit le goût pâteux du vin Samien. Il se sauva précipitamment, sans s’apercevoir que Lusca l’accompagnait, et lui serrait la main, comme elle avait fait déjà en montant l’escalier. Mais au moment où il traversait l’étroite et noire antichambre, une voix absurde, ironiquement féroce, le glaça d’épouvante. C’était le perroquet, le vieux perroquet déplumé, qui éperdument lui criait avec une sombre joie :
« Vous reviendrez ! »
Hélas ! le doux poète Aimery de Los est mort depuis longtemps, mais non le vieux, l’invincible perroquet, et je l’ai entendu crier son refrain abominable, hier encore, à la porte du bouge, dans la rue Zacharie !

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(Théodore de Banville, « Chronique : Le Vin Samien, » in Gil Blas, deuxième année, n° 206, vendredi 11 juin 1880 ; repris en volume dans Scènes de la vie. Contes pour les femmes, avec un dessin de Georges Rochegrosse, Paris : G. Charpentier, 1881. Gravure de Norman Lindsay, « Lesbia, » 1921 ; illustration d’après un dessin de Paul Allier, in Contes pour les femmes, Paris : collection Modern-Bibliothèque, n° 169, Arthème Fayard et Cie, s.d.)
Henry Tonks, « Jeune Fille au perroquet, » huile sur toile, 1893
Histoires de masques
L’HOMME AU BRACELET
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Pour Catulle Mendès.
Octobre, le caractère équivoque et sinistre de certaines rues de faubourgs par ces pluvieuses et livides journées de l’arrière-saison, à la tombée du crépuscule surtout, quand après l’écœurement de la tâche quotidienne, enfin remplie, les instincts de fauve que nous avons en nous se dégagent, enhardis dans la luxure ambiante des bouges qui s’allument, et la provocation de tant de jupes de femmes errantes dans la nuit,
Voici le soir charmant, ami du criminel.
C’est l’heure, où dans les assommoirs incendiés de lueurs crues, entre les hauts récipients de cuivre astiqués et flambants comme ceux d’un laboratoire, la foule guenilleuse, aux yeux caves, des vieux ouvriers et des jeunes voyous fraternise et goguenarde, arrêtée devant les petits verres du comptoir : dehors, la silhouette inquiète des filles les épie, les soirs de paie surtout, où tout homme un peu émêché est bon à faire. Elles sont là, arpentant le trottoir, les yeux charbonnés dans des faces de plâtre, l’air de masque au halo falot des réverbères ; et de l’autre côté de la rue, ces tas de grosses hardes et ces attitudes résignées, ce sont les femmes légitimes, les mères de ces ouvriers, guettés par la débauche et qui, tristement, craintivement, viennent les attendre au seuil du marchand de vin ; et là, dans l’humide et le noir du carrefour font bonne garde, en quête de l’argent de la semaine, déformées, laides et vieillies, pitoyables spectres de la vertu venus disputer le pain des gosses menacé et par la fille et par l’alcool.
Plus loin, à mesure que la rue populeuse descend moins éclairée vers les fortifs, les devantures des marchands de vin, barrées à mi-hauteur de rideaux, s’enveloppent de mystères ; les voix des clients y parlent assourdies, le guet des filles s’espace aussi, plus rare sur les trottoirs déserts, les pas retardataires y sonnent plus rapides et le long des hautes palissades bordant, de places en places, des maisons de rapport nouvellement construites ; ce sont des groupes de trois ou quatre au plus, tenant, dans la nuit, d’étranges conciliabules, des mots d’argot s’échangent à voix basse où il est question de pognon et de la rousse, argot cliquetant et sinistre comme une lame d’acier qui luirait dans la nuit ; puis, le groupe se disperse, tandis qu’aux fenêtres des bâtiments neufs, comme des plus vieilles masures, des clartés vagues émergent de l’ombre et que des visages maquillés et fardés, des femmes en camisole surgissent dans les angles, accoudant aux rebords des pâleurs de chairs nues.
C’est la prostitution des fenêtres, la plus savante dans ses honteuses pratiques, la plus troublante aussi pour les sens d’un vicieux, car la femme entrevue y apparaît comme lointaine, idéalisée dans sa fange ou par le mystère et la rudesse du décor, l’inattendu des plaisirs promis, le danger de la maison inconnue, le frisson du guet-apens probablement tendu dans le noir de cet escalier, l’angoisse du chantage, qui sait ? accroupi dans les rideaux de l’alcôve… et ce visage prometteur, ce visage fardé apparu si haut dans les ténèbres, dans cette façade aveugle, chair de vieille femme récrépie par les pâtes ou minois de petite vierge impubère offerte en appeau par la Misère au Vice ? Il y a là un aléa, un doute, un ragoût d’aventure irrésistible pour une âme de blasé et de joueur… c’est le vertige de la course à l’abîme, l’attirance inéluctable du gouffre, le vieux symbole rajeuni, modernisé et plus terrible encore dans le cadre moderne de la redoutée et souriante tête de Scylla, la tête surnaturelle surnageante et chantante au-dessus des flots bleus des golfes de Sicile avec le charme puéril de ses lèvres trop rouge et de ses grands yeux glauques, tête sans corps et d’autant plus enivrante, car la luxure des hommes lui prêtait, à ce visage, et le torse et les bras et les hanches et les jambes créés par leur délire, tête périlleuse et d’autant plus désirable qu’elle est comme le sourire, sourire d’accueil ou de menace de cette façade de bâtisse moderne, morne, et murée, telle un masque.
Oh ! la femme à la fenêtre des maisons de faubourgs, pomme d’or des voluptés interdites et damnables, posée là sur l’appui des croisées comme la tête du Scylla, tournoyant sur les flots, s’y profilait jadis, périlleuse fleur du gouffre.
Dehors, ce sont les flaques d’eau et de boue, miroitant à la clarté du gaz, la pluie qui sanglote et dégoutte des toits, le pas velouté des escarpes embusques dans la nuit et là-haut, très haut, à l’étage supérieur de la façade muette, telle une orange de chair sous les feux de la lampe, savoureuse et dorée, la face maquillée luit.
Cette fascinatrice de la fenêtre, cette puissance du nu et du peignoir entrevus, transparents lumineux, dans le noir et le froid de la rue, leur emprise sur les sens de l’homme moderne, de l’homme des villes surtout, à l’imagination surmenée et malade, un conte merveilleux de Banville les a magistralement rendus : Tu reviendras est intitulé ce conte.
Dans une de ces cités chères à la muse de Baudelaire :
Je vois un port rempli de voiles et de mâts,
Encor tout fatigué par la vague marine,
Barcelone, Bilbao, Anvers, Saïgon ou Marseille, un voyageur au cours d’une promenade flâneuse à travers les bas quartiers de la ville, s’est laissé tenter par une jolie tête enfantine penchée à la lucarne d’une maison sordide. Le voyageur est à peine entré, que le conte gouaché de tons violents met en scène des personnages romantiques ; c’est une négresse coiffée d’un madras jaune d’or qui accueille le galant et le guide ; l’escalier gluant tourne en vis, un perroquet blanc, un ara monstrueux à huppe rose veille, juché sur un perchoir, sur le palier du premier étage ; mais au cinquième, les marches de l’escalier flamboient soudain sous un revêtement de tapis splendides, et la soupente, où il est introduit, est un retrait de princesse orientale, tout de soie, de laque et de fourrures argentées et soyeuses, où une Grecque de Sicile, profil de médaille et nudité bronzée de statuette, une femme-enfant de quatorze ans à peine lui fait, frissonnante et pâmée, offrande d’un corps vierge et souple… Les coussins où ils s’étreignent sont de velours blanc et jaune, ils boivent du vin de Samos dans des coupes de jade, et, à l’ivresse de leurs baisers, s’ajoute celle de parfums brûlant dans des trépieds de vieil argent ciselé… étoffes et aromates, c’est, dans un style étincelant d’orfèvrerie, une vision de paradis artificiel, rêve de fumeur d’opium ou d’habitué de l’hôtel Pimodan, où revit tout entière l’esthétique baudelairienne ; mais ce n’est qu’un songe, puisque c’est dans la rue, à la porte d’un bar encombré de matelots, que le voyageur émerveillé s’éveille. Il cherche à retrouver la maison enchantée ; il erre, il rôde et des jours et des nuits ; peine perdue ; puis il part, il quitte la ville des vergues et des mâtures, il reprend ses voyages, dix années s’écoulent, quand tout à coup, dans je ne sait quel port, il se retrouve au seuil de la demeure convoitée. La négresse au madras est debout dans l’allée, le perroquet géant jabote sur son perchoir, l’escalier est toujours aussi glissant dans son boyau de murailles humides, les tapis d’Asie flamboient toujours sur les dernières marches et l’entremeteuse à la face d’ébène ouvre la porte du réduit… mais, hélas ! la Grecque d’autrefois a vieilli… déformée, avachie, devenue énorme, ses seins sont mûrs, son ventre flotte, et à travers les pâtes et les fards au goût rance, ce sont des baisers édentés et baveux que lui donne le spectre de son amour. La soupente est tendue d’oripeaux, les coussins de velours tombent en loques, les cassolettes sont éteintes, et c’est l’âme en détresse et la nausée aux lèvres que le voyageur dégringole en trébuchant l’escalier de la maison infâme. Écœuré jusqu’à en mourir, il pleure, hélas ! son rêve et se fait le serment de ne jamais revenir, mais, comme il va franchir la porte : « Tu reviendras, lui crie une voix rocailleuse et stridente ; tu reviendras, » et l’homme atterré baisse la tête, car il sait en lui-même qu’il reviendra visiter la triste soupente et son ignoble gouge, et malgré ses chairs flasques tout huileuses de fards et ses lèvres rancies et ses membres énormes.

Le perroquet géant connaît le cœur des hommes depuis bientôt cent ans qu’il les voit défiler dans l’escalier du bouge, et c’est l’oracle même de leurs destinées qu’il crie aux misérables écœurés et honteux au seuil du lupanar : « Tu reviendras, » et en effet ils y reviennent tous ; car on revient toujours à son vice, comme le chien des Écritures à son vomissement. Pour une fois qu’on y a rencontré la Grecque de quatorze ans, aux chairs froides et souples, on revient toujours à la maison infâme, tout convaincu qu’on soit de n’y rencontrer que la fillasse vieillie aux seins mûrs, mais l’illusion, l’espérance menteuse d’y entrevoir peut-être une autre fois la Grecque de la première rencontre, nous y ramène inexorablement, toujours leurrés et toujours prêts à l’être, car c’est la luxure qui nous conduit.
Ah ! malheur à celui qui laisse la débauche gauche !
Se planter comme un clou sous sa mamelle,
a pleuré Alfred de Musset dans deux de ses plus beaux vers, et comme il connaissait bien le Vice, et les vicieux et leur âme complexe, crédule et frissonnante, ce terrible homme au bracelet, dont la silhouette criminelle et fantasque manque véritablement aux mémoires de Canler.
Dans une des rues les plus passagères de Paris, non loin du bal Wagram, rendez-vous de larbins sans place, de souteneurs et d’escarpes, la police, il y a quelque vingt ans, avait fini par remarquer une fenestrière au manège à la fois simple et compliqué ; la fille n’apparaissait jamais tout entière à la fenêtre, mais, à partir de quatre heures du soir en hiver, et de sept heures en été, un bras nu, un bras très blanc et d’un galbe très pur sortait de derrière un rideau de soie rouge, se déployait comme un cou de cygne et puis demeurait là des heures, replié, de façon à montrer la tache duvetée de l’aisselle, ou bien se laissait pendre au-dehors, dans la rue, langoureux et fluide, écharpe dénouée lancée vers le désir. Le bras et jamais plus ; la fille, elle, se dérobait, on n’avait jamais vu son visage ; un bracelet d’or cerclait au poignet ce bras mystérieux, et les passants s’arrêtaient, regardaient ce bras immobile, ce bras au geste lent, les rares fois où il s’animait, bras épilé, poudrerisé et d’un blanc si froid au regard qu’on l’aurait dit de marbre, et des hommes montaient, surtout des vieux et des gens cossus, clients sérieux de vice exigeant et de sens rassis, redescendaient presque aussitôt les yeux hagards et la marche fébrile, et cela durant près de dix mois, quand de vagues rumeurs éclataient dans le quartier, on parlait de guet-apens tendu à la solicité de vieux libertins, on citait des noms de gens honorables, de notables commerçants et de rentiers posés attirés dans une chambre, intimidés et dévalisés, mais, comme aucune plainte n’avait été déposée, c’est la police des mœurs qui faisait elle-même une enquête. Or, quand on vint pour le recensement des filles dans la maison de la fenestrière au bras nu, on découvrit que le logement de la fenêtre suspectée était occupé par un peintre, un jeune prix de Rome retour depuis un an d’Italie et vivant dans un assez grand confort sans ressources avouées ; le soir même de cette découverte, à l’heure où le bras nu se déployait derrière le rideau rouge, un agent déguisé, maquillé en vieux monsieur, sonnait discrètement à la porte de l’atelier. Après un pourparler à travers la serrure et quelques mots lascifs prononcés par une voix féminine, la porte s’entrebâillait pour se refermer aussitôt sur le policier interdit : un tour de clé, et l’agent se trouvait en face d’un gaillard en bras de chemise, une manche relevée jusqu’à l’épaule, et qui, le serrant à la gorge d’une main, le menaçant, de l’autre, d’un long couteau de boucher : « Allons ! vieux salaud, pas de pétard… Ta montre, tes bijoux et ce que tu as sur toi, ou je te fais arrêter, charogne ! Tu en as, de l’estomac, de monter chez un homme ! Allons ! ton argent, tes bagues, ou je te fais emballer ! »
C’est l’homme au bracelet qui fut cueilli, ce soir-là, par la police. Or, il opérait, depuis dix mois, en toute sécurité ; sur deux cents victimes peut-être, aucune n’avait osé porter plainte : la crainte du ridicule, la peur de la police, la honte des conséquences, d’une aventure suspecte, les avaient tous empêchés de parler :
Ah ! malheur à celui qui laisse la débauche
Se planter comme un clou sous sa mamelle gauche !…
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(Jean Lorrain, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, cinquième année, n° 1498, mardi 3 novembre 1896. Ce texte a été recueilli en volume dans Histoires de masques, préface de Gustave Coquiot, Paris : Société d’Éditions littéraires et artistiques, Librairie Paul Ollendorff, 1900 ; il a ensuite été repris dans Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-et-unième année, n° 2385, samedi 19 novembre 1904. Norman Lindsay, « Imperia, » gravure, 1920)
Josef Straka, « Odalisque au perroquet, » huile sur toile, 1902
Marly, 4 octobre 1902.
Mon cher ami,
Voici le croquis retrouvé et quelques mots d’explication.
La rue de l’Écorcherie, puis de la Tuerie, puis de la Vieille-Lanterne, aboutissait d’un côté à la place du Châtelet, de l’autre au petit carrefour du Marché aux Veaux. (1)
De toutes les rues et ruelles de ce vieux quartier des anciennes Boucheries, elle était la plus fidèle à son passé. On la voyait telle qu’au temps où son ruisseau recueillait le sang des abattoirs pour le verser dans un égout fameux par sa puanteur.
Coupée brusquement en son milieu par un changement de niveau de deux mètres au moins, elle reliait ses deux tronçons par un escalier de douze marches disjointes et gluantes. Pour qui venait de la Place aux Veaux, la rue basse, son ruisseau fangeux, ses maisons noires, lépreuses, humides, qui ne voyaient jamais le soleil, l’escalier et ses abords avaient un aspect vraiment « romantique » comme on disait alors, et n’eût été la vue lointaine de la colonne du Châtelet, on se serait cru au bon temps de Caboche et de ses Écorcheurs.
À droite de l’escalier, au niveau de la rue haute, un palier de bois, surplombant la rue basse, donnait accès à une maison borgne dont la destination n’était pas douteuse. Une lanterne, sur la porte d’entrée, portait cette inscription : « On loge à la nuit. »
Ce bouge avait une autre porte dans la rue basse et une fenêtre au rez-de-chaussée, fortement grillée, comme toutes ses voisines. À gauche, sous l’escalier, autre ouverture grillée : c’était l’égoût qui, à défaut du sang dont il s’était gorgé si longtemps, ne buvait plus que les eaux ménagères du quartier. Tout près de là, dans la muraille en retour, un couloir, à ciel ouvert, puis voûté, étroit, sombre, infect et pour cause, dévalait à pente rapide jusqu’à la Seine que l’on voyait luire au loin. Il eût été impraticable si, par les fortes pluies d’orage, le ruisseau, coulant à pleins bords entre ces vieilles murailles, ne s’était rué de ce côté, nettoyant le passage à grande eau. Quand on osait, comme moi, s’aventurer dans ce boyau en courbant un peu la tête, on n’avait pas à le regretter. Il débouchait sous les grandes voûtes qui portaient le quai de Gesvres et, dans la pénombre de ces hautes arcades, la vue de la Seine, du Pont au Change, du Quai aux Fleurs, de la Tour de l’Horloge et des poivrières du Palais de Justice était un des plus jolis décors du vieux Paris.
Une population nomade campait là, tout le jour, pêcheurs à la ligne, cordiers tressant leurs fils, mariniers radoubant leurs bateaux, et leurs ménagères faisant bouillir la marmite, – bonnes gens avec qui j’avais plaisir à causer. Mais, la nuit, Dieu sait quels malandrins trouvaient, sous ces voûtes désertes, un meilleur abri que sous les ponts !
Gérard, noctambule comme Rétif, avait dû vaguer plus d’une fois de ces côtés. La rue de la Vieille-Lanterne avait, d’ailleurs, pour lui d’autres attractions macabres que son sinistre escalier. À son entrée, place du Châtelet, un marchand de vernis et de couleurs avait installé comme enseigne, sur le trottoir, debout, sous verre, dans une boîte, une momie, une vraie, venue d’Égypte ! – La momie broyée, – le bitume avait été longtemps une couleur à la mode, dont Géricault, entre autres, avait fait abus. Plus loin, devant la maison hospitalière qui logeait à la nuit, un corbeau apprivoisé sautillait sans cesse du palier à l’escalier en croassant, ou à peu près : « J’ai soif ! j’ai soif ! » Cette momie et ce corbeau était bien faits pour séduire l’imagination délirante du pauvre Gérard. Il était homme à voir dans cette momie la divine Cléopâtre, et dans ce corbeau l’ivrogne Antoine.
Quand, par une glaciale matinée d’hiver, où l’on pataugeait dans la neige fondue, Constant, le concierge de l’Odéon, m’apprit que l’on venait de découvrir Gérard de Nerval pendu dans une ruelle voisine du Châtelet, je n’hésitai pas : « C’est, dis-je, à l’escalier ! » – Et j’y courus.
Je ne connaissais pas Gérard. Je ne l’avais jamais vu ! Mais il était de ceux que l’on aime dans leurs œuvres ; et une telle fin… ce doux poète, cet être exquis !…
Il y avait déjà nombre de curieux aux abords de l’escalier, voisins, passants, journalistes, commères surtout, menant grand train. Au petit jour, on l’avait trouvé étranglé par le cordon bleu d’un tablier de femme, et suspendu à la fenêtre grillée du rez-de-chaussée, le chapeau sur la tête, les jambes repliées sur le sol. – Était-ce crime ou suicide ?…
« Il respirait encore, me dit un sergent de ville. On aurait pu le sauver en coupant le cordon à la hâte ; mais, que voulez-vous ? Ces idiots croient encore que l’on ne doit pas décrocher un pendu avant l’arrivée du commissaire !
– Et, dis-je, est-ce un suicide ? »
Il hésitait : « Cela n’y ressemble guère, – ce chapeau sur la tête !… ça a bien l’air d’une farce qu’on lui a faite ! »
Aujourd’hui, rien ne subsiste plus de tout cela. Sur l’emplacement de la rue haute et basse, on a construit le théâtre qui est celui de Sarah-Bernhardt. L’escalier, le palier, la grille n’étaient pas, comme on l’a dit, là où se trouve présentement la baignoire d’avant-scène, à gauche du spectateur ; mais, exactement sur la scène même, devant le trou du souffleur.
Et souvent, à cette même place, répétant chez Sarah, je pense au délicieux rêveur qui l’eût prise pour la Reine de Saba et eût été sûrement amoureux d’elle.
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(1) « La presse, me faisait remarquer, ces jours-ci, Victorien Sardou, a récemment exhumé ce pauvre Gérard de Nerval, à propos de l’erreur d’un journaliste, qui donnait comme récente la démolition de la maison où Gérard a été trouvé pendu, – dans le faubourg Saint-Marceau !... Notez que sa fin sinistre a été contée bien des fois par tous les contemporains, Dumas, Gozlan, Gautier, Halévy, A. Houssaye, Janin, Fiorentino, Monselet, etc., etc., et qu’il est de notoriété publique que cette maison de la rue basse de la Vieille-Lanterne a été démolie pour la construction du théâtre actuel de Sarah-Bernhardt. La grille où Gérard fut trouvé accroché occupait la place où est aujourd’hui l’avant-scène. Un de ces jours, je vous chercherai, dans ma bibliothèque, un lot de lettres d’amour de Gérard, – des brouillons. Vous les publierez, ne fût-ce que pour réveiller le souvenir de ce délicieux poète, de cet être charmant, trop oublié !… Et je retrouverai avec elles un croquis que j’ai fait autrefois du théâtre de sa fin tragique ; je vous l’enverrai avec une notice explicative. »
Ce sont ces documents que nous publions pour nos lecteurs. Ils seront ainsi, grâce à l’historien le plus précis du vieux Paris, – et l’on sait quelle minutieuse certitude caractérise le moindre récit du grand dramaturge ! – fixés sans équivoque dans l’esprit de tous les érudits.Le curieux dessin du maître, son commentaire coloré, évocateur des moindres détails, seront le meilleur préambule, sans vains commentaires, de ces lettres d’amour du plus délicat de nos romantiques à la plus frivole des actrices médiocres de son temps, objet indigne – comme on eût dit alors – d’une si chevaleresque passion.
P. B. G.
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(Victorien Sardou, in La Nouvelle Revue, vingt-troisième année, nouvelle série, tome XVIII, 15 octobre 1902)
On m’a souvent demandé comment j’ai pu, d’homme d’affaires que j’étais, me transformer en écrivain du jour au lendemain. La première impulsion fut la circonstance suivante : au sanatorium Lahmann j’avais fait la connaissance de l’écrivain Oscar A.-H. Schmitz ; lorsque je lui racontai deux ou trois expériences remarquables qui m’étaient arrivées, il me dit :
« Pourquoi n’écrivez-vous pas cela ?
– Comment fait-on ? demandai-je.
– Écrivez donc tout simplement comme vous parlez, » répondit-il.
Je me mis au travail et composai la nouvelle Le Soldat brûlant, et l’envoyai au Simplicissimus qui l’accepta aussitôt. Depuis lors, tout ce que j’ai écrit a été immédiatement publié soit par les revues, soit par les éditeurs.

L’impulsion interne qui éveilla en moi ce talent de conteur est infiniment plus curieuse. Je veux la décrire en détail, car elle m’a amené à cette conviction que tout talent sommeille en tout homme, mais il faut apprendre la méthode qui permet de l’éveiller. Quand on applique la méthode inconsciemment, on ne peut développer qu’un don dont les premières manifestations existaient déjà, de quelque manière, dans la prime jeunesse. Pour ma part, je n’eus jamais dans mon enfance aucune inclination pour la littérature ou pour la poésie, je lisais sans discrimination tout ce qui me tombait sous la main. Par la suite, mon amour de la lecture disparut complètement, et je considérai que le sens de la vie résidait dans les intrigues amoureuses, le jeu d’échecs et le canotage. Le maître de mon destin, apparemment en grand souci à mon sujet en présence de tels débuts, m’assena un jour un coup de fouet si énergique que, à la suite d’un chagrin d’amour et d’autres causes d’ordre sentimental, je décidai de mettre fin à ma brève existence (j’avais alors vingt-trois ans) en me faisant sauter la cervelle avec un revolver. Un frôlement à la porte de ma chambre de célibataire interrompit mon geste : le destin, sous les espèces d’un commis de librairie, me glissait une brochure sous la porte. S’il y avait eu une boîte à lettres à l’extérieur, il y a peu de chances que j’eusse été vivant aujourd’hui. Je ramassai la brochure et la feuilletai : spiritisme, histoires de revenants, sorcellerie ! Ce domaine, que je n’avais connu jusqu’à ce jour que par ouï-dire, éveilla immédiatement mon intérêt à tel point que j’enfermai le revolver dans le tiroir en vue d’une occasion meilleure et que je décidai, au lieu de bannir définitivement de ma vue, comme l’arme, mes trois intrigues sentimentales révolues, de lancer avant tout l’embarcation de ma vie à la découverte de ces régions inconnues dont la brochure évoquait une si large part. Je mis à la mer. Une mer sans limites d’ouvrages sur l’occultisme. Au début, les vagues se soulevaient à des hauteurs terrifiantes : le destin sous les espèces du libraire me submergeait littéralement d’ouvrages spécialisés. Ce qui, au début, aurait pu être considéré comme de la curiosité ou comme un intérêt superficiel devint avec les années un ardent besoin de savoir, une soif inextinguible qui me dévorait ! Je fus longtemps en proie à ce besoin fatal commun à tous les hommes, et qui est de demander conseil à d’autres dans l’illusion de s’enrichir de leurs connaissances. Cela peut être valable dans une certaine mesure dans le domaine des choses extérieures, mais échoue à chaque fois qu’il s’agit de l’évolution intérieure de l’être humain. Ayant appris que l’expérience vivante ne se trouve pas dans les livres morts, je me mis à la recherche d’hommes susceptibles de me donner quelque conseil. Le maître camouflé de mon destin prit l’initiative de m’en donner l’occasion ; il réussit à me faire entrer en contact de la manière la plus curieuse avec les gens intéressants, pour la plupart des étrangers, des Asiatiques, – car, en Allemagne, qui aurait bien pu posséder quelque expérience dans le domaine de l’occultisme ? – des voyants, de vrais et de faux prophètes, des extatiques et des médiums. Des « Loges occultes » plus ou moins secrètes, anciennes et nouvelles, me furent ouvertes. Et chaque fois, au bout de quelques années, je les quittais sans en avoir été entamé, après la même expérience : rien ici non plus ! du temps perdu ! des redites sans rien de précis ; des propos superficiels, un théisme fanatique ! Et dans les cas les plus graves : l’eau de rose d’une piété quiétiste !
Enfin, je crus avoir trouvé ce que j’avais cherché si longtemps : une communauté d’hommes, européens et orientaux, dans l’Inde centrale, qui prétendaient posséder le véritable secret du yoga, cette méthode asiatique remontant à la plus haute antiquité, qui découvre le seul chemin permettant d’accéder aux degrés qui se situent loin au-delà du niveau de la faible, imparfaite et impuissante humanité. Je fus admis, après avoir répondu de manière apparemment satisfaisante à des questions extrêmement pertinentes d’ordre métaphysique et dont la solution relevait plus de l’intuition que de la raison. Il est écrit entre autres dans mon certificat d’admission : « Il y a en vous le véritable esprit d’un mystique. » Ensuite, je reçus toute une série de conseils au sujet du « Visage vert. » À partir de cette époque, je menai pendant trois mois une vie de fou, ne mangeant que des légumes, ne dormant pas plus de trois heures par nuit, « savourant » deux fois par jour deux cuillerées à soupe de gomme arabique dissoute dans un potage clair, – moyen particulièrement efficace pour éveiller la voyance ! – m’exerçant minuit à de douloureuses postures d’Asana, les jambes croisées, retenant mon souffle au point que mon corps se couvrait d’écume et que je me débattais contre une asphyxie mortelle.

Par une nuit d’hiver où la neige paraissait trop haute pour me permettre de remonter sur ma colline, je me trouvais assis au bord de la Moldau. J’avais derrière moi une vieille tour ornée d’une grosse horloge. J’étais là depuis quelques heures, grelottant malgré ma fourrure, fixant le ciel noirâtre et m’efforçant par tous les moyens d’arriver à ce que mes « frères » de l’Inde appelaient dans leurs lettres la vision intérieure. De nouveau, tous mes efforts étaient vains. Jusqu’à ce jour-là, et cela depuis ma plus tendre enfance, je manquais à un degré surprenant de cette faculté qui est accordée à bien des hommes de pouvoir se représenter, en fermant les yeux, une image ou un visage. Ainsi, il m’aurait été impossible de dire, par exemple, si telle ou telle personne de mes connaissances avait les yeux bleus, marrons ou gris, ou un nez droit ou aquilin. Autrement dit, j’avais coutume de penser avec des mots et non par images. J’avais décidé, ayant bien présente à la mémoire, pour autant que mes facultés me le permettaient, l’image du Bouddha Gautama, de ne pas quitter l’endroit où j’étais assis avant d’avoir réalisé fût-ce le moindre petit progrès. Je devais bien être là depuis au moins cinq heures lorsque subitement s’imposa à moi cette question très humaine : quelle heure peut-il bien être ? Et voilà que, de la manière la plus curieuse, à ce moment précis où je m’arrachai à ma torpeur, je vis apparaître dans le ciel une horloge géante projetant une vive lumière, et cela avec une netteté que je n’avais expérimentée dans ma vie lorsque j’observais des objets réels. Les aiguilles indiquaient deux heures moins douze. Je sentis nettement les battements de mon cœur ralentir, et je crus que c’était là une conséquence de l’émotion ressentie ; c’était une erreur, comme je ne tardai pas à m’en apercevoir, et le ralentissement du pouls n’était pas la conséquence, mais la cause de la vision ! J’avais l’impression extraordinaire qu’une main retenait mon cœur. Je me retournai pour regarder derrière moi l’horloge réelle de la tour. Elle marquait aussi deux heures moins douze ! Il est exclu que j’aie pu auparavant me retourner et avoir ainsi un certain point de repère quant à l’heure, car j’étais resté assis parfaitement immobile au bord du fleuve tout au long de ces cinq heures, ainsi qu’il est strictement prescrit pour les exercices de concentration. J’étais heureux, à part une légère crainte qui s’insinuait en moi : l’œil intérieur resterait-il ouvert ? Je repris mon exercice. Un moment, le ciel demeura noirâtre et fermé comme auparavant. Subitement, l’idée jaillit en moi d’essayer de réprimer les battements de mon cœur au point où ils avaient été ralentis lors de la vision, ou même, très probablement, avant la vision. Ou plutôt, ce n’était pas tellement une « idée » qu’une déduction à demi formulée du sens d’une phrase du Bouddha Gautama qui s’était imposée à moi comme une suggestion émise par une voix en moi : « C’est du cœur que viennent toutes choses, nées du cœur et au cœur soumises… » Grâce aux exercices de yoga pratiqués jusqu’alors, j’avais quelque idée de la manière de m’y prendre pour influer dans une certaine mesure sur les battements du cœur. Ma tentative réussit. Pour la première fois de ma vie, immédiatement, je me trouvai dans un état qui m’avait été totalement étranger jusqu’alors : l’impression intense d’un état d’éveil anormal. En même temps, je vis s’éloigner à ma vue une portion circulaire du ciel nocturne, comme si une lanterne magique se mettait à tourner. Comme si elle se détachait de l’atmosphère pour reculer jusqu’à des profondeurs de plus en plus lointaines, incommensurables, de l’espace ; tout à coup, il n’y eut plus d’arrière-plan nulle part, et, à mon grand étonnement, je me rendis compte qu’à tout moment et constamment dans la vie nous sommes environnés d’arrière-plans : le bleu d’azur ou la brume du ciel, des murs sous quelque forme que ce soit, – et cela sans que nous nous en apercevions jamais ! Dans cette trouée circulaire qui venait de se former dans le ciel se trouvait une figure géométrique. Je ne la voyais pas comme on voit les objets dans la vie courante, de face ou de profil : je la voyais de tous les côtés en même temps, aussi extraordinaire que cela puisse paraître ; comme si mon œil intérieur, au lieu d’une lentille, était pour ainsi dire un cercle tout autour de la vision. D’où aussi cette impression nouvelle de l’absence d’arrière-plan ! Cette figure géométrique était le symbole de « in hoc signo vinces, » une croix dans un H. Je la regardai d’un cœur froid et sans émotion ; aucune trace en moi d’exaltation ou de quoi que ce fût de semblable. Ce qui est d’ailleurs tout naturel, car je n’avais guère alors de notion de l’extase. Au bout d’un moment je vis apparaître d’autres formes géométriques. Je les considérai comme un a b c de l’apprentissage à la voyance. L’acquisition permanente que je remportais en rentrant chez moi était de savoir de façon certaine comment m’y prendre pour obtenir la vision intérieure : ralentir les battements du cœur, me mettre dans un état d’éveil très poussé, regarder droit devant moi le plus loin possible pour réaliser le parallélisme des axes oculaires, etc. Mais tous ces moyens n’étaient nullement nécessaires : bientôt, je n’eus qu’à évoquer mon expérience au bord de la Moldau pour voir les images se former de nouveau dans l’espace devant mes yeux. Peu de temps après, j’eus aussi des visions en couleurs d’une telle splendeur et d’un tel éclat et animées d’une telle vie qu’elles m’aidèrent à traverser bien des heures difficiles de mon existence. Jamais, lors de visions, je ne tombai dans des rêveries ou autres états de conscience inférieurs à l’état normal de veille. Les visions dont il s’agit ne dépendent pas de notre libre arbitre ; elles apparaissent selon le bon plaisir d’une volonté qu’il n’est pas en notre pouvoir de manifester, bien que ce soit assurément notre volonté et non point la manifestation d’une puissance extérieure, d’un « Dieu » ou de quelque nom qu’on l’appelle…
C’est cette faculté de voyance qui fut la cause première de mon activité d’écrivain ; l’impulsion extérieure mentionnée au début de cet article ne fit que mettre en marche le mouvement d’horlogerie remonté. Les idées qui me poussèrent à écrire des histoires fantastiques furent toujours, au début, des images, des situations ou des personnages aperçus en vision, qui constituèrent le noyau autour duquel je construisais mes nouvelles. Bref, j’avais appris à penser par images. Je puis mentionner en passant que très souvent j’ai eu des visions qui me donnaient symboliquement ou ouvertement des avertissements, des conseils ou des enseignements.
Un jour d’automne en 1915, j’eus une vision tout à fait extraordinaire à laquelle se rattache un fait qui, s’il ne s’agit pas d’une coïncidence des plus invraisemblables, est susceptible de découvrir des perspectives des plus inouïes : j’étais justement en train de réfléchir, me demandant quelle pouvait bien être la cause profonde de la plus terrible des guerres mondiales, lorsque je sentis venir l’état d’extra-lucidité rafraîchissant qui s’annonce toujours chez moi lorsqu’il doit m’arriver quelque chose d’extraordinaire. Et aussitôt, je « vis » une apparition qui était celle d’un homme d’une race inconnue de moi. Il était très grand et très mince. Je l’ai décrit dans la nouvelle : Le Jeu des grillons, qui fut publiée immédiatement dans le Simplicissimus :
« Six pieds de haut, d’une minceur extraordinaire, imberbe, un visage aux reflets olivâtres, les yeux obliques et extraordinairement écartés. L’épiderme des lèvres et du visage lisse comme de la porcelaine, les lèvres acérées, rouge vif, et si fortement serrées, en particulier aux commissures, comme dans un sourire implacable, qu’on aurait dit des lèvres peintes. Il avait sur la tête un curieux bonnet rouge. »
Avant cette vision, je m’étais demandé intérieurement quelle pouvait être la cause profonde de la guerre ; la vision me parut être une réponse symbolique.
D’après les occultistes orientaux, il y aurait au Tibet une secte : les Dugpas – qui doit être considérée comme un instrument direct des forces « démoniaques » de destruction.
Je me mis donc au travail et composai la nouvelle : Le Jeu des grillons, dans laquelle j’exposais les causes occultes de la guerre. J’ajoutai les détails accessoires également en fonction de visions qui succédèrent à celle de l’homme en question. Le cadre de l’histoire fut imaginé de toutes pièces. Cette nouvelle parut dans le Simplicissimus ; quelques semaines plus tard, je recevais d’un inconnu, un peintre du nom de Höcker, la lettre ci-après :
« Je dois dire tout d’abord que je suis un homme en parfaite santé et que je n’ai jamais été sujet à des hallucinations ou autres états anormaux. Hier, je me trouvais dans mon atelier assis devant ma table en train de travailler. Tout à coup, j’entendis un bruit métallique musical. En me retournant, j’aperçus un homme de haute taille d’une race que je ne connaissais pas, un curieux bonnet rouge sur la tête, qui se tenait debout dans la pièce. Je me rendis compte immédiatement qu’il s’agissait d’un trouble psychique. L’homme tenait à la main une espèce de diapason composé de deux branches, à l’aide duquel il avait produit le bruit en question. Entre les deux branches se trouvait un marteau. Aussitôt, je vis apparaître sur le sol des monceaux de gros insectes blancs qui s’entre-déchiraient dans un bruissement d’ailes dont le vacarme assourdissant finit par devenir intolérable. J’ai encore dans les oreilles ce bruit qui ébranle tous mes nerfs. Quand l’hallucination eut pris fin, je me mis aussitôt à dessiner la scène avec un bâton de sépia. Puis je sortis pour prendre l’air. En passant devant un kiosque à journaux, une impulsion que je ne puis m’expliquer, étant donné que je n’aime pas cette revue, me poussa à demander le Simplicissimus. Comme la vendeuse me présentait le dernier numéro, une décision tout aussi inexplicable me poussa à dire : « Pas ce numéro ; le précédent je vous prie ! » Revenu chez moi, en feuilletant la revue, je trouvai à ma grande stupéfaction votre nouvelle Le Jeu des grillons, relatant presque mot pour mot ce que je venais d’expérimenter moi-même une heure auparavant : l’homme au bonnet rouge, les insectes qui s’entre-déchiraient, etc. Je vous prie, ayez l’amabilité de m’expliquer comment je dois interpréter la chose.
Signé : HÖCKER. »
Après avoir lu et relu la lettre, je la mis de côté et fus pris de colère, pensant : « Encore un qui veut se rendre intéressant ! » Cet homme avait naturellement déjà lu le Simplicissimus, et il voudrait maintenant me faire croire qu’il a vu tout cela d’avance dans une vision. Néanmoins, pour comparer, je pris le Simplicissimus pour y lire les passages corrrespondants. Je fus épouvanté en lisant : « Le Dugpa (l’homme au bonnet rouge) tenait à la main un prisme ! – par conséquent, pas un diapason ! – avec lequel il captait les rayons solaires… »
Je me pris la tête à deux mains, réfléchissant : « J’ai pourtant moi-même, avant d’écrire cette nouvelle, eu plusieurs fois la vision du Dugpa tenant à la main un diapason, exactement comme le décrit Höcker dans sa lettre ! Comment cela a-t-il pu devenir un prisme dans le Simplicissimus ? »
Tout à coup, je me rappelai que j’avais, comme à mon habitude, entièrement recopié le premier manuscrit avant de l’envoyer à la rédaction. En recopiant, j’avais remplacé le diapason par un prisme. Tout agité, je fouillai dans mon tiroir où je trouvai finalement mon premier brouillon. C’était exact ; j’avais bien écrit : diapason ! Nul autre que moi n’avait jamais vu ce brouillon ; d’ailleurs, personne n’aurait pu le déchiffrer, car j’avais utilisé des abréviations que moi seul pouvais comprendre. Je ne pouvais désormais plus douter que ce monsieur Höcker eût eu la même vision que moi, bien que plusieurs semaines plus tard ; ou alors, il aurait fallu admettre une coïncidence absolument inouïe. Mais une explication de ce genre serait bien la plus artificielle qui se puisse imaginer !…
Comment expliquer ce qui s’est passé ? Je tâtonne dans les ténèbres. Une action à distance, après des semaines ? Et émanant de moi ? Absurde !
Certains occultistes diraient, je le sais, qu’en composant ladite nouvelle, j’ai déposé un cliché dans la « chronique de l’Akasha » – le cerveau de l’Univers – cliché qui est tout à coup devenu visible pour M. Höcker. Une explication de ci-genre comporterait d’énormes lacunes. Elle n’explique pas pour quelle raison M. Höcker a acheté, presque malgré lui, le numéro voulu du Simplicissimus. Les spirites diraient qu’il y a été poussé par des esprits…
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Extrait de la revue MERLIN, n° 3, de 1949. Verlag Langen-Muller, Munich, titre original : Mein Erwachen als Medium. Traduit de l’allemand par A.-D. SAMPIERI.

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(Gustav Meyrink, in Soleils, revue trimestrielle de culture générale, organe de l’Association pour l’Expansion de la Culture, n° 4, été 1963 ; cet article a été repris dans les Cahiers de l’Herne, n° 30, Gustav Meyrink, 1976, et dans Question De, n° 56, mars-avril 1984)
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