L’EXPÉRIENCE DU SERGENT RECRUTEUR
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Ce jour-là, le sergent recruteur Stocking avait fait de bonnes affaires pour le compte de Sa Majesté George, roi d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande. Il n’avait pas obtenu moins de sept engagements, cinq par la ruse, la bière, l’alcool et les saucisses, deux par une petite violence qu’excusait l’état de guerre entre Sa Majesté et l’usurpateur Napoléon Bonaparte.
Parce qu’il était bon père de famille, le recruteur acheta des jouets et des bonbons pour ses enfants, un pâté ham and chicken pour le souper. C’était en été, le temps était agréable et le recruteur respirait joyeusement l’air du jour au déclin, qui était chargé d’une vague odeur de foin venu de Forest Hill ou des bords de la rivière Lee.
« Par Jove ! se dit le sergent, voilà une excellente journée. Si j’en faisais beaucoup de pareilles, je finirais par acheter un cottage avec un joli jardin, où je cultiverais la rhubarbe, les groseilles, les fraises et les pommes pour les tartes de ma femme, et aussi les fèves, les pois et les oignons que j’ai grand plaisir à manger avec du gigot bouilli… »
Rêvant ainsi, il vint aux abords de la Tamise où il vit des gens qui écoutaient une manière de prédicateur. Ce n’était pas un homme d’église, mais un de ces inspirés qui abondent en Grande-Bretagne pour le bonheur des gens que la religion passionne quand ils peuvent se grouper en secte…
Cet homme portait un grand chapeau comme les Quakers, il avait un regard sincère et un visage loyal, il parlait d’une voix profonde, une voix qu’aurait pu envier une basse chantante.
« Oh ! mes frères et mes sœurs, clamait-il, pourquoi oublions-nous la parole du Christ ? N’a-t-il pas dit : « Si l’on vous frappe sur la joue droite, tendez la joue gauche ?… » N’a-t-il pas dit encore : « Qui se sert de l’épée périra par l’épée ! » Et pourtant nous faisons la guerre. Nous tuons notre prochain au lieu de l’aimer comme nous-mêmes. Loin de tendre la joue, nous frappons avec le sabre et nous tirons avec le fusil ou le canon et des milliers de nos frères périssent dans cette œuvre impie.
– Hallo ! cria un gentleman couvert d’un manteau bleu… Nos soldats défendent la cause sainte de la patrie. Nous marchons contre l’Impie… qui est peut-être l’Antéchrist… Dieu protège la chère vieille Angleterre !
– Oh ! mon ami, cria lamentablement le prédicateur… il est vrai que Dieu aime l’Angleterre et il est sûr qu’il la protégera contre le Démon. Mais le Tout-Puissant a-t-il besoin de la force des armées, Lui qui, d’une seule parole, a créé le ciel et la terre, Lui qui a dit : « Que la lumière soit ! » Et la lumière fut… Pourquoi n’avez-vous pas confiance en sa miséricorde ? L’arme la plus puissante, c’est la prière, avec l’amour du Seigneur et les bonnes œuvres. Les armées sont une création de Satan… Cessez d’écouter la voix qui perd, écoutez la voix qui sauve !… Croyez-vous vraiment que si l’Angleterre doit être sauvée, elle ait besoin du secours des soldats ? En vérité, je vous le dis, si nous retirions nos troupes de l’Espagne, si nous rappelions nos flottes dans nos ports, le Sauveur aurait égard à notre vertu, il mettrait une muraille lumineuse entre l’Usurpateur et nous, il anéantirait ses armées innombrables et il ferait sombrer ses vaisseaux sur la mer… Dieu est là ! vous dis-je, avec toute sa puissance et toute sa bonté. Et nos malheurs viennent de ce que nous n’avons pas la foi !… Je vous le crie avec la force de la vérité, notre voie est une voie de perdition. Ceux qui acceptent de faire la guerre sont de faux chrétiens… Écoutez ! Écoutez !… le Royaume n’est pas de ce monde… »
Il parlait d’une voix si belle et avec des gestes si pathétiques que les hommes étaient troublés et les femmes vivement émues. Et beaucoup d’assistants, las de cette guerre interminable, étaient bien près de penser comme lui…
Le sergent recruteur écoutait avec une attention profonde.
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Quand le prêche fut terminé, il suivit l’homme au grand chapeau sur les bords de la Tamise, en ce moment grossie par la marée.
Il l’aborda et lui dit :
« Vous avez bien parlé, Sir. Oui, l’archevêque de Cantorbéry, que j’ai entendu l’an dernier, ne parle pas mieux que vous !… Et vous croyez positivement que, si nous cessions de nous battre, nous serions vainqueurs tout de même ?
– La droite de Dieu serait avec nous !
– En vérité ? s’exclama le sergent recruteur.
– En vérité ! Le Livre dit : Priez et vous serez exaucés ! Frappez et l’on vous ouvrira !
– C’est ma foi vrai ! » fit le sergent pensif.
Ils étaient parvenus dans un lieu désert, où croissaient des gramens, des chardons, des plantains, une espèce de terrain vague qui bordait la Tamise. Le crépuscule montait dans les nuées. Une douceur immense s’étendait sur le ciel et sur la terre.
« Oui, reprit le soldat, d’un air rêveur. Peut-être avez-vous raison. Mais vous savez, je nourris une femme et trois enfants. Tenez… je leur ai acheté des jouets, des sucreries et du pâté. Si je cessais de recruter pour le compte de Sa Majesté, mon petit peuple ne serait-il pas affamé ?
– Celui qui a multiplié les poissons ne vous laisserait pas dans la misère. Regardez ce ciel… N’est-il pas plein de sa gloire et de sa bonté ?
– Je dois l’espérer, grommela le sergent. Mais pourquoi ne ferions-nous pas une expérience ?… »
Il regarda attentivement autour de lui et ne vit personne. La berge était haute et escarpée. Il donna soudain une poussée à l’homme au grand chapeau qui roula dans la Tamise. Et tandis qu’il se débattait, le sergent lui criait avec bonté :
« C’est un essai, mon frère. Priez, pour voir si vous serez exaucé ! »
Mais l’eau ayant englouti la tête de l’homme et l’ayant noyé, le sergent continua sa route :
« Il n’y a rien qui vaut l’expérience, murmurait-il. Je crois qu’il vaut mieux ne pas désarmer et continuer le recrutement pour les troupes de Sa Majesté. Ainsi, la femme et les petits auront leur roastbeef, leur thé, leur pudding et leurs shrimps. »
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(J.-H. Rosny aîné de l’Académie Goncourt, « Contes du Journal, » in Le Journal, n° 10866, mardi 18 juillet 1922 ; illustration de J. J. Grandville, pour « Le Loup et le Chien » de Jean de La Fontaine)
LA FEMME IRASCIBLE
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« J’étais jeune alors, fit Charles Moirat… et j’avais des goûts assez sauvages. Les trois quarts de l’année, je vivais à la campagne ; au creux de l’été, je me réfugiais dans le fond des bois, où je possédais une bicoque. C’était une maison du dix-huitième siècle, bâtie en grès, fort solide et que mon père avait fait garnir de portes et de volets si robustes qu’on eût pu y soutenir un siège. Comme compagnons, j’avais un vieil homme à tête de sanglier et sa femme, petite personne trapue, taciturne, morose et d’une force étonnante. Ils me servaient avec dévouement, mais sans humilité. Un ordre sec les énervait. Il fallait user de formules indirectes. En somme, Benoîte me faisait la cuisine que je voulais, tenait la maison en ordre et soignait mes vêtements, tandis que Bertrand veillait sur mes armes, cherchait les provisions, entretenait le cheval, cultivait des fruits et des légumes. C’étaient de bonnes âmes, d’une honnêteté brutale, et qui, dès qu’ils avaient accepté une consigne, eussent combattu à deux contre mille. Je les aimais bien. Ils complétaient la forêt.
Jusqu’à vingt-cinq ans, j’ai été très heureux. Je ne songeais jamais à l’avenir, ou, si j’y songeais, c’était d’une manière vague et lointaine. Dès qu’on voit l’avenir avec précision et continuité, le malheur vous prend à la nuque. J’avais encore un appétit magnifique, avec une certaine retenue naturelle qui m’empêchait d’abuser, et je faisais l’amour comme les loups, sans souci, avec les filles qui voulaient bien. Il faut dire que le pays a gardé des mœurs étrangement primitives. Avant le mariage, une fille fait ce qu’elle veut : pour peu qu’elle apporte sa dot, aucun rustre ne s’occupe de son passé. Vous entendez qu’il ne m’en coûtait guère, à la fin des liaisons, de remettre quarante ou cinquante pistoles à mes maîtresses. Dans un terroir où l’argent était d’une rareté excessive, où l’on vivait presque exclusivement du sol et où les denrées naturelles ne s’achetaient point, mais s’échangeaient, quatre ou cinq cents francs faisaient un beau pécule.
J’étais donc heureux, avec des sens vifs, des muscles infatigables, la passion des longues courses sous la futaie et sur la montagne ; la grande nature entrait en moi, barbare et douce, ardente et fraîche… J’étais tissu d’air libre, de lumière, d’arômes, de murmures, de la chair verte des plantes et de l’eau frissonnante des fontaines.
Mon premier souci vient de la soirée du 22 août 1891. C’était un soir de nouvelle lune, mais si pur qu’on voyait comme de la poussière d’étoiles dans les grands arbres. Bertrand et Benoîte dormaient : ils avaient des mœurs de merles. Moi, je comptais veiller une bonne heure encore. Je fumais ma petite pipe de merisier près de la fenêtre. Le ciel de la clairière montrait le lait lumineux du chemin de Saint-Jacques ; on voyait une croix d’étoiles ; une chauve-souris s’acharnait à poursuivre ses proies ailées dans l’ombre. Un peu d’exaltation m’avait saisi. De telles nuits veulent l’amour. Je me demandais si je n’irais pas jusqu’à la Pierre-qui-Tremble, où gîtait la grande Lise.
Quelques brindilles jetées sur son carreau, et cette belle fille au sommeil léger serait venue…
Comme je rêvais ainsi, les chiens aboyèrent. D’un mot, je les réduisis au silence et, tendant l’oreille, que j’avais aussi fine que celle d’un Arrapahoe, j’écoutai. Rien d’abord. Puis un froissement de branches, puis des pas, – des pas haletants, si l’on ose dire. Tantôt très vifs, tantôt comme empêtrés, ils décelaient une créature humaine et l’agitation de cette créature.
D’un geste machinal, j’avais saisi mon fusil. Puis je pris le fanal à miroir parabolique, qui me permettait de voir au loin et j’en orientai la lueur… Je vis, encore dans la forêt, une silhouette vague, mais évidemment féminine. Dans l’état d’esprit où j’étais, il me vint d’abord cette idée : « Pourvu qu’elle ne soit pas laide ! »
Cela non point par une idée claire de conquête, mais parce que, dans le petit mystère de l’aventure, une laide m’eût été désagréable.
Les chiens s’étaient remis à aboyer. Je les fis taire de nouveau. Et je m’aperçus que la femme s’était arrêtée, indécise. Je pensai qu’elle avait peur ; je me posai en pleine lumière et fis un signe rassurant. Après quoi, j’allai ouvrir la porte et je me portai au-devant de l’arrivante, tenant toujours mon fanal. C’était une femme de haute taille, dont les cheveux ruisselaient en vagues d’ombre rousse. Quand elle fut proche, j’aperçus des yeux éblouis, presque trop grands, ambre et émeraude, une face extraordinairement pâle et une bouche entrouverte, une bouche essoufflée où les dents apparaissaient pointues et nacrées. C’était un être équivoque et passionnant, un être tragique avec lequel, j’en eus la sensation, l’intimité était impossible, et qui, dans l’amour même, devait apporter une sorte de colère ou de haine. Mais sous les grands hêtres et la Voie Lactée, et avec mes instincts d’errant, cela ne me déplaisait point.
Nous nous regardâmes un moment en silence. Enfin, je lui dis :
« Vous êtes perdue ?
– Je n’en peux plus, fit-elle d’une voix déchirée de fatigue. Je vous dirai plus tard… Mais donnez-moi un abri !…
– Venez ! »
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Je la conduisis dans ma salle à manger. Elle se laissa tomber sur une chaise et elle demeurait là, les yeux dilatés, mystérieux, presque effrayants.
« Voulez-vous souper ? » fis-je.
Elle secoua la tête avec amertume.
« Ou dormir ?
– Oh ! dormir ! » s’écria-t-elle.
Ses prunelles terribles se fixèrent sur les miennes. Elle eut un grand frémissement. Puis elle regarda autour d’elle comme une bête traquée…
Soudain, elle se leva, ses mains tremblèrent, elle fit le geste de fuir… et, avec un soupir rauque, elle se jeta contre moi, elle m’étreignit sauvagement…
Ce drame étrange, la solitude, un corps de femme tiède et pantelant… ma jeunesse, enfin ! Je l’attirai avec violence, et il arriva ce qui serait, je pense, arrivé avec tout autre homme de mon âge. Un temps indéterminable passa, où nous fûmes l’Homme et la Femme, en proie à l’instinct… Mais, chez elle, l’effroi demeurait, l’amour lui était comme un refuge.
De nouveau, les chiens aboyèrent. Elle eut un sursaut, puis elle poussa un grand soupir :
« Ils viennent, gémit-elle… il faut fuir… fuir ! »
Elle s’était dressée ; elle tourna une minute autour de la chambre, puis elle s’enfuit ainsi qu’une bête traquée. Je voulais la suivre.
« Non ! non ! cria-t-elle avec désespoir. Seule ! Je veux être seule ! »
Il y a des moments où la fatalité nous apparaît dans toute sa force. Je laissai partir la femme sans la suivre. Et, quand je sortis de ma torpeur, des voix s’élevaient près de la clairière, une torche rouge étincelait sous les hêtres. Alors, pris d’une frénésie et sûr que ma visiteuse courait un grand danger, je m’élançai dans la direction où je l’avais vue disparaître, résolu à tout faire pour la sauver. Mon chien Murat me précédait… Nous courûmes longtemps. La lune, à son dernier quartier, s’était levée ; une lueur d’abord roussâtre, puis argentine, pleuvait à travers les ramures…
Comme nous dépassions la Croix-des-Fayes, le chien poussa un hurlement prolongé, d’effet sinistre. Nous fîmes quelques pas encore. Puis j’aperçus une masse sombre étendue sur le terreau…
Et, dardant le feu de mon fanal, je vis la face livide, les cheveux d’ombre rousse et les vastes yeux ambre et émeraude… Ils ne palpitaient plus, ils étaient affreusement immobiles. Un petit couteau était planté dans la poitrine, sous le sein gauche. Plus personne ne devait connaître le bonheur avec cette femme !
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Dix minutes plus tard, les poursuivants arrivèrent. Il y avait avec eux un homme froid et sombre, qui considéra la morte avec mélancolie :
« Elle avait le caractère un peu vif ! grommela-t-il.
– Mais qu’a-t-elle donc fait ? demandai-je avec impatience et tristesse.
– Elle a eu des « mots » avec sa belle-sœur, répondit-il. Et comme un couperet se trouvait là… »
L’homme secoua doucement les épaules :
« Elle a fait la sottise de s’en servir pour trancher la tête de l’autre ! »
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(J.-H. Rosny aîné, in Le Journal, n° 6509, samedi 23 juillet 1910 ; repris dans La Lanterne, « Contes et nouvelles, » quarante-cinquième année, n° 15899, lundi 7 février 1921 ; Vilhelm Hammershøi, « Intérieur avec femme assise, » huile sur toile, 1908)
Karol Edmund Chojecki (Wiski, 15 octobre 1822-Bellevue, 1er décembre 1899), dit Charles Edmond, est un journaliste, romancier, poète et dramaturge d’origine polonaise. Militant pour le cause polonaise, et contraint à l’exil pour échapper aux autorités russes, il s’installe en France en 1844, où il déploiera une infatigable activité journalistique, notamment au Temps et à la Presse. Il est l’auteur d’une quinzaine de romans et d’une dizaine de pièces écrits en polonais et en français, et le premier traducteur en polonais du Manuscrit trouvé à Saragosse de Potocki, publié en 1847 à Leipzig, en six volumes. Le lecteur curieux d’en savoir plus sur ce curieux personnage pourra consulter le beau site trilingue que lui a consacré Emmanuel Desurvire.
Le remarquable essai que nous mettons en ligne aujourd’hui, De l’Esprit des lois chez les bêtes, est inspiré de ses entretiens avec Charles Vogt, alias Karl Vogt (Giessen, 5 juillet 1817-Genève, 5 mai 1895), naturaliste et médecin d’origine allemande, ardent défenseur de la théorie de l’évolution, avec lequel il entretint une relation et une correspondance suivies pendant des années. Auteur de nombreux écrits scientifiques, Charles Vogt fut appelé à l’Académie de Genève en 1852 comme professeur de géologie, avant de devenir professeur titulaire de la chaire de zoologie en 1872 et directeur de l’Institut de zoologie de Genève, poste qu’il occupa jusqu’à sa mort. Il est par ailleurs le père de l’écrivain et pamphlétaire William Vogt.
À en juger par le titre générique « Essais de zoocratie comparée, » il ne fait aucun doute que cet article ait été conçu comme le premier d’une série ; mais il nous a été impossible jusqu’à présent d’en localiser les autres livraisons : peut-être la publication en a-t-elle été ajournée ou s’est-elle poursuivie dans les colonnes d’un autre quotidien. Si d’aventure nous arrivions à trouver la suite de ce pamphlet, – car il s’agit bien d’un pamphlet, quoique l’auteur s’en défende, – nous nous empresserions naturellement de la publier.
MONSIEUR N
ESSAIS DE ZOOCRATIE COMPARÉE
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I
De l’esprit des lois chez les bêtes.
À M. LE DOCTEUR CHARLES VOGT,
Professeur à l’université de Genève.
Ami !
Si je prends la plume, ce n’est pas pour raviver nos anciens débats sur l’intensité des impressions que doivent causer à l’homme les beautés et les merveilles de la nature ; je me rappelle vos sarcasmes à l’endroit du peu d’émotion que j’éprouvais naguère au spectacle d’un site pittoresque ou au jeu fantastique des nuages sur le ciel éternellement jeune de l’Italie ; je me garderai bien de les réveiller. Hélas ! je suis toujours le même ; ici comme là-bas, aujourd’hui comme il y a trois ans, je suis toujours cet être, à qui il est impossible de s’enthousiasmer à point nommé et pour ainsi dire à heure fixe, fût-ce même en face de ces paysages vivants qui ont servi de modèle à Ruysdæl ! Sans que je puisse en expliquer le motif, souvent il m’arrive de rester impassible devant des charmes qui, la veille, m’avaient tenu sous leur prestige.
Comme cette surdité à l’appel des miroitants phénomènes de la création est chez moi fréquente, j’ai fini par conclure, pour ma part, que la nature demande à être plus rencontrée que cherchée, plus trouvée que poursuivie. Tout programme détaillé d’avance et doré par l’imagination, en face de la réalité, subit toujours le sort des brillants prospectus politiques et industriels de notre époque. Beaucoup d’hommes, je le pense, me ressemblent, et si la nature, alma Venus, pouvait être prise à partie, combien retireraient leur mandat admiratif aux cimes neigeuses des Alpes ou intenteraient un procès en escroquerie aux flots capricieux et trompeurs de l’Océan !
Le métier de touriste, à moins que le voyageur ne soit peintre ou poète de profession, est, à mon avis, un métier de dupe. Pour le pratiquer, il faut être de cette classe d’imbéciles, prédestinés au vol à l’américaine ; il faut encore être né et avoir vécu toute sa vie dans cette outre aux brouillards qu’on appelle la Grande-Bretagne. Pour ces homuncules, nés au milieu des frimas de la Tamise, du contact amoureux d’une tasse de thé et d’une tranche de fromage de Chester, tout chaud rayon de soleil devient une merveille, tout site, inondé de lumière, est la source d’interminables éblouissements. Je vous jure ma parole d’honneur que, si j’avais accompli en touriste le long pèlerinage que vous savez, je n’en aurais rapporté que le souvenir d’une longue fatigue, que la tracé d’un ennui invincible violemment combattu. Malheureux Ahasvérus, condamné à faire mon tour du monde, je ne pouvais pas revendiquer cet innocent titre de touriste ; le résultat de mes vagabondages n’a fait qu’y gagner.
Le cicérone, je vous l’ai dit autrefois, est un montreur de lanterne magique qui éteint la chandelle, au moment où passent devant les yeux du spectateur, sur le drap blanc collé au mur, les hilarantes figures de monsieur le Soleil et de madame la Lune ; le livre de voyage est un catalogue où, à côté de chaque numéro, figure un point d’admiration, mais où le texte manque. Si vous le voulez encore, cicérone et traveller-book ne parlent qu’au cœur des gens qui voient dans la terre un héritage ; le cicérone est le notaire, le livre de voyage est l’inventaire de la nature.
Léger d’argent comme le Juif errant, j’ai été, dans mes pérégrinations forcées, privé de ces deux fléaux. Dans toutes les circonstances, je n’ai jamais obéi qu’à la situation de mon esprit. Que de fois j’ai marié la tristesse, le désespoir, la passion nostalgique du retour, aux contrées sauvages de la chaîne sinaïque, à la majestueuse solitude du grand désert, aux caprices diaprés du ciel italien, aux soulèvements convulsifs de la nature alpestre. L’isolement dans lequel j’avais le malheur de vivre faisait alors jaillir l’admiration de toutes les vulves de mon cœur ; il la poussait bientôt jusqu’à l’extase ; j’aspirais à pleins poumons l’impression magique sans pouvoir en calculer le terme ! Semblable à l’homme qui jouit en secret de l’être adoré, comme je sondais l’horizon du regard ! Comme je tremblais de voir apparaître dans la perspective une figure humaine ! C’est qu’un mot prononcé par une autre bouche que la mienne, un cri d’admiration étranger eût fait évanouir le charme !
Ah ! cher ami, croyez-moi, la nature est égoïste comme la pudeur ; elle ne se livre volontiers et tout entière qu’à un seul ; elle ne souffre ni témoins ni proxénète ; tout ce qu’elle exige de vous pour laisser couler sa robe transparente à ses pieds, c’est une avance sincère de dispositions morales. Fière dans sa beauté toujours vierge, toujours immaculée, elle se dérobe à vos étreintes, dès qu’elle voit des yeux profanes assister au mystère sacré de l’union.
Maintenant est-il possible, à chaque moment donné, de faire vibrer en soi ces cordes intimes du sentiment qui composent, avec l’harmonie du monde extérieur, le grand hymne de la création ? Est-il au pouvoir de l’homme de trouver en soi, toujours, au gré de sa volonté, des dispositions psychiques en rapport avec les phénomènes qui l’environnent ? Je ne le pense pas, et, dans ce jugement que je prononce, je m’appuie, ainsi que chacun le fait, sur ma propre expérience.
Je viens de vous livrer le mot de l’énigme ; vous connaissez maintenant le motif de cette impassibilité qui vous inspirait tant d’impitoyables railleries, et qu’il m’était impossible de surmonter, lorsque vous cherchiez à me faire admirer les splendides beautés de la Corniche et les contreforts voluptueux de la vallée de Saint-André. Vous vous en souvenez, je m’étendais sur le gazon, je fixais machinalement les yeux sur le premier arbre qui était à ma portée ; à tous vos cris d’homme ému et palpitant de plaisir, je vous répondais avec beaucoup de politesse : « C’est charmant ! c’est ravissant ! » Mais vous n’étiez pas dupe de mes paroles, et vous mettiez fort sérieusement en doute la réalité de mes émotions. La sincérité reprenait alors le dessus, et je finissais par vous avouer humblement que tout ce luxe de végétation, que tous ces prodiges de lumière, je les aurais donnés pour passer seulement quelques heures dans le coin le plus boueux et le plus enfumé de la place Maubert, pour aspirer quelques bouffées de l’air de Paris, de cet air hivernal, chargé de vapeurs et de brouillards, qui pénètre d’humidité la mœlle des os, qui sent le civet de lapin et la pomme de terre frite ; mais qui fouette le sang dans les veines et qui fait monter la pensée du cœur au cerveau ! Quels bons éclats de rire ! Je les entends encore.
Votre esprit observateur invite à la franchise ; je mettais mes pensées à nu ; je me complaisais dans mon argumentation. C’est qu’aussi je croyais montrer une situation d’âme tout exceptionnelle ; je croyais que je vous apparaissais ravagé par des préoccupations sociales, âpres, à la vérité, mais colorées des teintes poétiques d’un romantisme irréprochable. Puis défilait en tumulte le long cortège de mes théories sur les dispositions, prédispositions et indispositions que fait éprouver à l’homme le spectacle de la belle nature. Vous vous montriez convaincu ; je triomphais ! Hélas ! courte était la durée de mon succès ! Mes premiers avantages étaient les avant-coureurs d’une défaite complète et sans espoir de revanche.
« Vous rappelez-vous, me demandâtes-vous un soir, en m’interrompant au milieu de mes paradoxes, ce magnifique endroit du livre des Contradictions économiques, où l’auteur stigmatise ces tendances mercantiles de notre époque qui s’égarent dans l’exploitation de l’art pour l’art, du style pour le style ? »
Je répondis par un « oui » des plus consciencieux.
« Eh bien ! me dites-vous, ce qui est vrai de la production industrielle et intellectuelle l’est également de la nature. Le vulgaire, qui ne cherche et ne rencontre dans la nature que le jeu des formes et des couleurs, se heurte ordinairement à l’impuissance d’apprécier et de sentir ses merveilles ! Les imaginations vives sont entraînées au-delà de la réalité ; les esprits sceptiques saisissent les défauts avant d’apercevoir les charmes ; les caractères, fatigués par la lutte des idées ou dévoyés par les événements sociaux, endurent le tourment de la satiété, avant d’avoir éprouvé le plaisir de la jouissance. L’harmonie indispensable entre le cœur qui sent et l’objet qui est senti ne peut subsister là où le premier demande tout, et de son côté n’apporte rien. La loi de l’égalité dans les échanges est inflexible et implacable ; elle préside à toutes les catégories de l’activité humaine. On entend, à tout bout de champ, retentir des plaintes contre le mutisme de la nature. Singulières prétentions, en vérité ! La nature sera toujours muette pour qui ne sait pas l’interroger. En vain les badauds demandent au monde extérieur un remède à l’ennui qui les dévore. L’ennui est le substratum du désœuvrement ; et contre le désœuvrement, je ne connais qu’une arme : l’activité de l’esprit, le travail du cœur. Ce qui refroidit l’imagination du touriste, ce n’est pas la parole nasillarde du cicérone, ce ne sont pas les pages monotones du Traveller-Book ; c’est que, chez lui, il n’y a que les jambes et l’estomac qui fonctionnent ; le cerveau et le siège de la vie sont dans un complet chômage. Le stimulant le plus fort de la vie, l’instigateur le plus puissant de tous ses mouvements, le ferment qui fait lever la pâte cérébrale, c’est la curiosité, mais la curiosité de savoir, et non celle de voir. Si voir pour le plaisir de voir était une besogne digne de l’homme, il faudrait canoniser et traîner au Panthéon l’obscur inventeur des lunettes ! »
Rien ne m’est sorti de la tête de ces longs entretiens, commencés sur les bords de la Méditerranée et continués sur les rives du lac de Genève. Hélas ! avec quel esprit vous remettiez à leur place mes gigantesques prétentions ! Comme en un clin-d’œil vous faisiez écrouler, sous les flots torrentueux de votre verve, les châteaux de carte babyloniens édifiés par mon cerveau ! Que d’humour et que de science ! Vous ne m’avez pas persuadé, je vous l’ai dit en commençant ; mais vous avez causé en moi l’ébranlement salutaire du doute !
Le doute ! Les théologiens qui nient la raison, et les philosophes, tout cuirassés de syllogismes et de palinodies, le poursuivent de leurs sarcasmes, de leurs calomnies, de leurs malédictions. Les malheureux ! ils ignorent que le doute est le commencement de la science, comme le désir est le bouton qui, en s’épanouissant, devient la fleur de l’amour !
Je me rappelle une de ces conversations tout étincelantes de connaissances positives et d’applications politiques et sociales, que nous avons eues si souvent ensemble. Je vous avais fait part de mes recherches à travers les buisson épineux des problèmes soulevés par l’esprit du siècle, et je vous avouais que j’avais laissé, accrochés aux épines, bien des lambeaux de mes vêtements et de ma peau.
« Pourquoi, vous disais-je, ne quittez-vous pas un instant l’exposition des merveilles du monde animal, pour vous occuper un peu de nos misères humaines ? Est-ce que le vil ver de terre, le sale et immonde cloporte, et tous ces obscurs insectes ont plus de droit à votre attention que l’homme, cet être excellent par-dessus tout, ce contre-maître de la création ? »
Vous me lançâtes un regard de dédain et vous me tîntes à peu près ce langage :
« Je ne sais par quelles combinaisons diaboliques de la pensée, l’homme s’est constitué jusqu’ici l’unique privilégié, le seul être parfait ; comment il a monopolisé à son profit les forces intellectuelles ; pourquoi il s’est couronné roi héréditaire et absolu de la création
Et par droit de conquête et par droit de naissance.
En cette qualité, le Sultan de la nature s’est contenté d’user et d’abuser, mais jamais il ne s’est donné la roturière fatigue d’examiner les détails de son immense domaine. Comme, à son avis, l’être le plus élevé de la création, c’était lui, il a dirigé d’abord tous ses efforts à l’étude royale de ses nobles facultés et de ses augustes perfections ; il a daigné ensuite s’occuper des choses qui servaient immédiatement la satisfaction de ses besoins.
Quant à la vile multitude des êtres organiques et des insectes, gent taillable et corvéable, elle avait beau entasser arguments sur arguments, phénomènes sur phénomènes, elle ne les élevait jamais jusqu’à la hauteur du dédain du premier ministre de Jéhovah ! L’homme, vrai tzar de la création, demande des esclaves, des instruments passifs de sa volonté suprême : il ferme magnifiquement les yeux là où il ne croit pas apercevoir matière à exploitation.
Jusqu’ici, la nature a été beaucoup plus cotée au parquet ou dans les coulisses de la Bourse, que véritablement étudiée et observée.
Jamais idée plus fausse, plus outrecuidante n’a obscurci l’intelligence des masses que cette idée de l’archiperfection de l’homme, et de son autocratique droit de souveraineté sur la terre et autres lieux circonvoisins. L’histoire lui donne un perpétuel démenti. La Fable n’ose pas aventurer si haut les ailes de sa fantaisie. Le Mythe seul a le courage, encore est-ce en rougissant, de risquer l’assertion qu’il fut un temps où l’homme régnait entre le Tigre et l’Euphrate. Il est vrai que c’était un monarque constitutionnel : il régnait, il ne gouvernait pas. La Charte céleste lui accordait une habitation somptueuse, une liste civile respectable, des courtisans et des serviteurs à son choix dans le royaume des animaux ; il avait un droit illimité à l’engraissement ; il pouvait se chanoiniser à son aise dans la jouissance de sa sinécure. Mais une condition sévère lui était imposée : il ne devait jamais aspirer à la liberté, à la science, à ce qui seul pouvait le tirer de ses fonctions de roi pour l’élever à la dignité d’homme.
On connaît la triste fin de cette histoire. La céleste constitution fut violée : malheureux présage pour les constitutions terrestres qui succédèrent à celle-là et qui furent ainsi frappés de stérilité et de malédiction dans leur divin prototype ! Un coup d’État suivit immédiatement la violation de la loi. Le Paradis fut livré aux bêtes. Un décret condamna l’homme à l’expulsion ; il fut conduit à la frontière par deux gendarmes. Prométhée échangea son bien-être passif contre la lutte, le travail, et une étincelle du feu sacré dérobé au foyer du monopole. Depuis ce temps, sa royauté a été abolie de droit et de fait ; à présent, il doit combattre ; il ne doit plus régner.
L’homme ne peut pas faire un pas sans que sa destinée lui crève les yeux : la réalité la lui montra sous toutes ses formes. Eh bien ! voyez la contradiction ! cette même réalité, si flagrante, si impérieuse, apparaît au nouveau citoyen de la terre comme un long et pénible problème, dont la solution est cachée derrière une interminable série d’illusions, d’utopies et de systèmes, nés de la double conspiration de sa morgue et de son importance. La lutte a pris de vastes proportions. La Nature consentait bien à une conquête ; mais elle refusait formellement de se donner en qualité de fief ou d’héritage. Quant aux prétentions élevées par le cerveau humain de monopoliser à son profit les facultés morales et intellectuelles, la Nature lui oppose comme fin de non-recevoir une longue suite d’êtres animés dont la vie, les mœurs, les habitudes, l’organisation soit isolée, soit collective, lancent un éclatant démenti à cet exclusivisme de l’esprit, qui se proclame seul et unique immortel.

Examinons pourtant : l’homme est-il réellement l’être le plus parfait ? De temps en temps, un doute m’opprime. On s’est donné tant de peine pour nous inculquer cette idée dès le premier âge !
Quand, tout enfant, nous suivions avec étonnement le vol du milan et que nous comprenions difficilement comment il se faisait que l’homme, cet être parfait, fût forcé de se traîner misérablement sur la terre, tandis que l’oiseau, cet être imparfait, déployait au plus haut des airs les voiles de ses ailes, on répondait doctoralement à nos questions que l’œil du milan est bien pénétrant, mais que celui de notre âme l’est bien davantage ; que le vol de l’oiseau est bien rapide, mais que le vol de notre pensée est bien plus rapide encore ; qu’il s’élève bien au-delà des nues, qu’il atteint jusqu’à Dieu lui-même.
Bien que nous eussions quelque difficulté à saisir ce raisonnement, il ne s’en incrustait pas moins dans notre conscience et passait à l’état d’axiome non soumis à la mesquine nécessité d’être démontré. Les choses en étaient venues à ce point que nous n’avions plus pour l’oiseau que des regards dédaigneux, et que, drapés majestueusement dans notre dignité et dans notre suprême perfection d’homme, nous le laissions avec indifférence planer dans l’espace.
Qu’était l’étroit horizon de l’aigle, comparé à l’incommensurable monde d’idées qui remplissent la vaste capacité de notre cervelle ? Nous rattacher par notre poids à la terre avait été une nécessité de la création ; sans cette précaution, les aspirations aériennes de notre cerveau nous eussent depuis longtemps arrachés du sol et entraînés bien loin dans les espaces les plus sublimes du ciel. C’est ainsi que notre imperfection nous fournissait un puissant argument en faveur de notre perfection. Aussi avons-nous là une foi profonde et inébranlable.
Il reste toujours à l’homme quelque chose des croyances de l’enfance. Les anciens prétendaient que l’homme se renouvelle intégralement tous les sept ans. Je ne sais s’il est quelqu’un qui en doute ; pour ma part, je me garde bien de le faire. Le renouvellement toutefois ne s’opère pas subitement ; sans cela, les croyances enfantines seraient bientôt remplacées. C’est insensiblement que la transformation s’opère ; un petit vaisseau est remplacé par un autre ; un globule de sang usé cède son poste à un autre globule plein de sève et de virtualité. Seule, la tradition des croyances reste et se transmet par la succession de nouveaux atomes aux anciens.
La foi est invétérée. La vieille légende raconte du navire de Thésée qu’il était arrivé un temps où, à force de rapetassages, il ne restait plus un seul morceau du vaisseau primitif, de sorte qu’il eût été fort difficile d’affirmer que la vénérable relique fût restée la même. Si les molécules du bois avaient possédé, comme les molécules humaines, la faculté de la foi, le navire n’eût pas manqué de croire qu’il s’était jadis baigné dans les flots de la mer de Crète, bien qu’aucun atome de sa charpente n’eût porté le vainqueur du Minotaure. Il en est de même de la foi du premier âge. Nous avons beau être renouvelés trois ou quatre fois des pieds à la tête ; nos vieux atomes croyants ont beau être remplacés par de jeunes atomes incrédules, le corps transformé n’en conserve pas moins les vieilles croyances…
Ce n’est pas d’aujourd’hui que j’ai commencé à douter de la perfection relative de l’homme. Je ne parle pas de sa perfection absolue ; il y a longtemps qu’il n’en est plus question, même parmi les professeurs prussiens. J’avais encore, cependant, le préjugé de considérer l’homme comme le plus parfait des animaux. Illusions de l’enfance ! L’année 1848 m’a cruellement désabusé ! L’épreuve du suffrage universel a été décisive. Grâce à ce mécanisme aussi simple qu’ingénieux, j’avais compté voir dans chaque nation se former une assemblée, composée de la fine fleur de la race. L’Europe, me disais-je dans mon naïf enthousiasme, couronnera dans ses élus sa force, sa virtualité, son intelligence ! Jamais le monde n’aura vu réunies ensemble autant de sagesse et de vertu ! Hélas ! nous avons vu bientôt fonctionner les chambres prussiennes, les États de l’Autriche, le congrès slave de Prague, l’aréopage populaire de Francfort, les deux assemblées de France ! Pitié ! pitié ! Épargnez-moi les tristes détails de mon désenchantement et pleurez avec moi sur les croyances perdues de ma blonde jeunesse !
C’est alors que je me lançais à corps perdu dans la recherche des causes et raisons qui avaient amené cette erreur capitale de mon intelligence. Comment sortir de cette impasse ? S’il est vrai, me disais-je, que la foi ne tient qu’à la composition des atomes du corps, le moyen le plus simple de changer de croyance ne serait-il point de changer de manière de vivre ? Pour amener une transformation dans la conscience, dans les idées, dans les opinions, ne suffirait-il pas de varier les substances alimentaires, et par là de changer les molécules qui forment le corps humain ? Qui sait de quoi se nourrissaient ces prolétaires devenus réprésentants ou électeurs ? Pourquoi ne ferions-nous pas entrer, dans nos jugements sur leur compte, les considérations sur la nature des aliments qu’ils absorbaient ? Point d’unité de pitance, point d’unité d’impôt, point d’unité de mets, point d’unité d’opinion, point d’unité de vote !
Fatale conséquence ! Les lois qui gouvernent le monde sont pleines de mystères ! Seules les lois de la Mécanique se sont pleinement révélées à nous ; seules elles ont obtenu une entière et complète publicité ! Il est vrai que cette publicité ne pouvait faire de tort à l’ordre de la création. Lorsque Laplace présenta à Napoléon sa Mécanique céleste, l’empereur lui demanda pourquoi, dans tout le livre, il n’avait pas fait une seule fois mention de Dieu. « Sire, répondit le savant, je n’avais pas besoin de cette hypothèse. » Il est heureux pour Laplace qu’il n’ait point dirigé son génie vers la recherche des lois qui régissent l’espèce humaine, pas une université ne l’eût admis comme professeur ; il n’en est pas une d’où il n’eût été expulsé comme outrageant la morale publique et comme portant la perversité dans la conscience des jeunes générations. Quel bonheur pour les nations et pour leurs gouvernements, que peu de gens se doutent des lois mystérieuses qui reposent sur la nature des substances alimentaires, et que, parmi ceux qui s’en doutent, il n’y ait personne qui les comprenne !
Un vague pressentiment s’empare, à ce qu’il semble, de la conscience des hommes d’État. Leur instinct leur fait entrevoir que la plupart des questions sociales, politiques ou religieuses, pourraient bien toutes se ramener à des questions culinaires. « Décidément, se disent-ils, il existe un rapport mystérieux entre les substances alimentaires et les constitutions des peuples que nous avons l’honneur de gouverner. » Dans l’humanité, les formes gouvernementales se sont signalées par leur solidité, leur durée, leur indestructibilité, tant que la nourriture des populations a été uniformément la même ; tant que le déplacement des atomes, et par conséquent la transmission de la foi des pères aux enfants s’est opérée de la même manière.
L’échange des produits entre les individus et les nations a introduit le désordre et amené la subversion dans les lois sociales. À partir de ce moment, les rapports entre les atomes ont subi de fréquents et rapides changements ; il y a eu d’énormes différences entre les substances dont les fils et les petits-fils composaient leur corps et leur esprit, et celles dont les pères et les grands-pères avaient alimenté leur ventre et leur âme. Qui oserait comparer les interminables dynasties des époques primitives aux révolutions multipliées de l’époque présente ? M. Guizot, dans son langage d’homme voué à la défense du statu quo politique, appelait successivement la Restauration et le gouvernement de Juillet, des gouvernements durables. Allez donc comparer leur durée et celle des antiques dynasties !
Les constitutions politiques du monde des animaux se distinguent par une stabilité à toute épreuve. Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que cette stabilité n’a pas besoin d’être étayée sur ces lois auxquelles on donne le nom d’organiques. Il n’y a chez eux ni lois de la presse, ni lois sur l’état de siège. Sans garanties constitutionnelles et sans lois, ils tournent toujours les mêmes dans leur cercle séculaire. À quoi tient donc chez eux la stabilité ? Elle tient à l’uniformité à laquelle est soumise la nourriture des citoyens. De la poussière des fleurs et du miel, du miel et de la poussière des fleurs, voilà l’éternelle nourriture des abeilles ; elles ne sortent pas de ces sustances alimentaires.
Ce n’est pas qu’il n’y ait chez les abeilles, comme chez les humains, des mouvements et des réactions. Ainsi, en été, la fraîche poussière des fleurs excite la population ailée au vagabondage ; en hiver, au contraire, contraintes de chercher leur nourriture dans la ruche, elles contractent des habitudes casanières ; elles vivent sans plus bouger qu’un bon bourgeois ; elles se contentent, comme les petits rentière qui font de l’opposition, de bourdonner à la sourdine. Mais, comme on voit, ces mouvements s’opèrent dans une mesure très restreinte ; c’est là du progrès légal, imperceptible à l’œil nu du citoyen non initié aux secrets d’état du royaume des abeilles ; de plus, ces mouvements sont soumis eux-mêmes à une périodicité imperturbablement uniforme. C’est ainsi que le progrès légal que nous fait accomplir la tendre sollicitude du percepteur, échappe souvent à l’œil grossier du paysan et du bourgeois.

Le savant qui veut se livrer à l’étude de l’histoire des constitutions animales n’a à remuer ni vieilles chartes ni vieux parchemins. Telle était autrefois chez les bêtes la forme politique, telle elle est aujourd’hui ; le présent reproduit parfaitement le passé. Nous ne sommes pas pourtant tout à fait privés de documents. Il y a telle république zoocratique sur laquelle nos connaissances remontent jusqu’à l’époque des sagas et des récits légendaires. Sur telles autres, qui se rapprochent de notre époque de civilisation, comme, par exemple, sur les communautés d’abeilles et de fourmis, nous trouvons dans les anciens auteurs des détails parfois très curieux et très circonstanciés.
Là où manquent les monuments écrits, nous rencontrons parfois des débris précieux, d’antiques ruines dont l’origine, suivant l’expression sacramentelle, se perd dans la nuit des temps. Dans les plaines de la Caffrerie, on voit encore la gazelle et le buffle garder l’entrée des villes et des palais, pétris de terre et de limon, habités autrefois par les vénérables dynasties des Termites (1), lesquelles étaient contemporaines du forgeron Tubalcaïn, ou tout au moins des vieux Pharaons. De vieux détritus de chênes, qui remontent au temps du Christ, ou peut-être plus loin encore, nous laissent voir, à l’intérieur de leurs troncs pourris, les passages sinueux, les chemins en labyrinthe par lesquels se faufilaient les diplomates sournois, les citoyens de l’état des scarabées qui ont pu ainsi connaître Dieu en personne. – Oui, certains documents touchant les États zoocratiques surpassent en antiquité tout ce que nous possédons de plus ancien sur les formes des sociétés humaines. Les cruels ichthyosaures, les plésiosaures aux contours inachevés, troublaient encore les mers, que déjà les coraux et les polypes, ces architectes du fond de l’Océan, jetaient les fondements de leurs gigantesques phalanstères. Déjà à cette même époque, les huîtres et les mollusques, colons exploitant les fiefs, serfs attachés à la glèbe, végétaient de leur existence d’ilotes, sous la domination de ces farouches dictateurs des eaux.
N’est-ce pas là une preuve manifeste de perfection ? L’honorable école historique, les champions du droit divin, les amateurs d’arbres généalogiques, les partisans de la fusion, ceux qui s’efforcent de souder au passé les dynasties toutes neuves, ceux qui s’accrochent aux anciennes, n’affirment-ils pas tous qu’une chose est d’autant plus sainte, d’autant plus vénérable, d’autant plus parfaite que son origine s’évanouit dans les gris brouillards d’un passé indéterminé ? Les Hohenzollern, les Bourbons, les Romanoff, de quel sentiment de respectueuse admiration ne doivent-ils pas être saisis, quand ils contemplent ces cités animales qui ont traversé les plus terribles révolutions, et qui, après des bouleversements, suivis de ruines dont la profondeur échappe à l’imagination, se sont reconstituées comme si rien ne s’était passé, éternelles dans leur existence, immuables dans leurs formes sociales ? Vingt fois le sein de la terre s’est ouvert ; les montagnes ont été vomies du fond de l’abîme ; des contrées entières ont disparu dans les profondeurs insondables du gouffre ; des déluges, des éruptions volcaniques ont détruit tous les êtres vivants et étendu sur notre malheureuse planète le linceul d’une dévastation universelle ; au-dessus de ces affreuses catastrophes ont tranquillement surnagé l’État des huîtres, la République des acalèphes, le Phalanstère des polypes, et une foule d’autres États organisés par les animaux. Tout cela a su se tirer de la bagarre, et, la ruine universelle accomplie, reprendre avec une impassibilité admirable le cercle de nouvelles évolutions.
Les monarchies humaines, toutes basées qu’elles sont sur les principes éternels de l’ordre, de la religion, de la famille, de la propriété, et sur l’amour des peuples, résisteront-elles de même à toutes les révolutions et ressusciteront-elles du milieu des orages du présent et de l’avenir, comme le Phénix du milieu des flammes ? On ne nous fera pas un crime de répondre à cette question scabreuse par un hochement mélancolique de la boîte cérébrale ; nous doutons.
Et comment ne douterions-nous pas, quand nous voyons la monarchie des bourdons de l’île de la Réunion n’avoir qu’une durée éphémère ; quand, d’autre part, nous voyons la monarchie des vaches marines, qui florissait sur les rives du Kamchatka, disparaître, malgré les perfections de son système, broyée entre deux violentes secousses de l’absolutisme et de la démocratie ? Voilà des institutions qui se sont évanouies et qui ne seront jamais restaurées.
Qu’on se rassure cependant ; de même qu’en recueillant les débris d’arbustes trouvés dans les chicots des mastodontes fossiles, on est parvenu à reconstruire la carte du menu qui composait le festin de ces animaux, de même, un jour, des investigateurs intelligents, en découvrant les débris pétrifiés de nos monarchies, devineront sans trop de peine qu’elles vivaient de codes et se nourrissaient d’ordonnances.
Toute constitution animale a sa racine dans les besoins matériels et se base sur la satisfaction de ces besoins. Là est la principale raison de sa stabilité. Cette observation a malheureusement échappé aux pilotes de la société humaine ; la durée de leurs institutions ne s’en ressent que trop. Regardez les bêtes ! avec quelle sagesse elles choisissent le terrain où doivent être assises leurs cités ouvrières ! avec quelle préoccupation de l’avenir elles disposent leurs édifices sociaux ! Rarement elles font usage de matériaux du passé ; si par hasard, elles y sont forcées, elles leur font subir une telle transformation qu’ils en sont en quelque sorte renouvelés.
Lorsque les huîtres, ces grands philosophes contemplatifs de l’Océan, veulent fonder un de ces États connus sous le nom de banc dans le monde des capitalistes, elles se gardent bien d’en poser la première pierre sur les antiques et puissants empires établis par d’autres huîtres, sur des congrégations de polypes, pouvant invoquer la longue possession, ou sur des repaires de vers rapaces ayant acquis le droit de propriété par le laps du temps. Elles dédaignent les conquêtes, et cherchent avant tout un sol vierge. L’abeille mégachile construit pour l’éternité des cellules plus solides que le mortier des constructions de Rome et d’Égypte, et cependant jamais le colon qui lui succède ne se sert des débris abandonnés par ses prédécesseurs, sans les rebâtir et les réédifier de fond en comble. C’est que la bête comprend que le faible qui naît à l’existence et qui se prépare à combattre les ennemis extérieurs doit éviter de s’inféoder au fort, s’il ne veut pas être tôt ou tard dévoré par lui. De même, la bête sait très bien que le fort, qui a désarmé ses adversaires, doit se garder de jamais leur restituer les armes conquises, sous peine de voir un beau matin ceux-ci les retourner contre lui. On ne conçoit pas comment l’homme, qui se pavane si superbement dans le manteau de sa perfection, croupit dans l’ignorance la plus absolue de ces notions préliminaires de la politique animale.
Les fondateurs des États zoocratiques, les individualités héroïques de la civilisation animale font preuve d’une sagesse accablante. Plus nous nous plongeons dans la contemplation de leurs institutions, de leurs formes sociales, de leur histoire, plus la rougeur monte à notre front humilié. De quelle hauteur ces intelligences créatrices ne dépassent-elles pas l’imperfection de notre espèce, déclarée parfaite par notre morgue et notre orgueil ! Avec quelle méthodique prudence se mettent à l’œuvre ces sages, ces véritables bêtes d’État, lorsqu’il s’agit d’établir sur leurs fondements la liberté et l’unité de leur patrie ! Quelle remarquable prévision de l’avenir ils apportent, ces Solon et ces Lycurgue du règne animal, dans la pose des premières pierres de leur édifice politique ! Comme ils savent dans les premières assises placer le germe de sa future grandeur ! Aussi l’idée qu’ils poursuivent se réalise-t-elle avec une gradation parfaite. Toutes les circonstances ont été prévues et calculées par ces créatures, si souvent méprisées, avec un soin si minutieux que le résultat voulu arrive comme une implacable fatalité.
L’État nouvellement fondé s’étend, croît en grandeur, en puissance ; ses rapports avec l’extérieur se multiplient. Ici, il règne par la conquête ; là, en étendant son protectorat sur les États voisins. Grâce à l’uniforme régularité de la nourriture, on voit la communauté régie par la satisfaction permanente de ses membres, par la convenance que chacun trouve dans les limites légales de son être. Ici encore, les conditions matérielles se montrent dans toute leur importance. Sont-elles changées par une de ces révolutions qui bouleversent la nature, et que la prudence des bêtes, pas plus que celle des hommes, ne peut prévoir, aussitôt apparaissent la démoralisation, le découragement, la dissolution de l’organisme politique, et cela, avec d’autant plus de rapidité et d’intensité que l’État a été plus profondément ébranlé.
La prospérité matérielle est le lien des sociétés animales. La satisfaction des besoins de l’individu par les soins de la société, voilà la seule et unique base de la stabilité et du repos dont elles jouissent. Quelque forme que prenne la société, monarchie absolue ou monarchie constitutionnelle, république avec ou sans castes, les besoins matériels restent toujours le levier qui sert de moteur ou de propulseur à toute la machine politique.

Qu’une fourmi de l’espèce des Nobles (2) s’avise de débiter à ses compagnes de beaux discours sur la puissance, la grandeur et l’unité de leur race ; qu’elle élève pompeusement ses antennes et gesticule avec ses pattes de devant pour raconter la déplorable situation des fourmis en pays étranger, leur faiblesse et le peu de sécurité qu’elles trouvent sur les arbres et sur les troncs lointains ; qu’elle essaie de célébrer la beauté du spectacle dont on jouit du sommet d’un chêne voisin ; qu’elle tente de prouver qu’il y a urgence de construire une flotte transatlantique pour tenir en respect et châtier au besoin l’insolence de l’armée rouge des punaises campées de l’autre côté du ruisseau ; qu’elle promette, comme dernier argument, de sacrifier son sang et sa fortune, de se jeter la première en avant pour la gloire, la puissance et la grandeur de l’État des fourmis ; elle perdra son temps et sa peine. Pas une seule oreille ne s’ouvrira pour l’écouter. « Palabres que tout cela ! vaines et stériles déclamations ! Tais-toi et travaille, » s’écrieront les gardes des jeunes chrysalides, les vaillants contremaîtres de l’atelier, les fourmis qui travaillent et défendent la patrie, les seuls véritables citoyens de la communauté.
Mais qu’on voie paraître sur la place publique une de ces fourmis aux poils hérissés, appartenant à la caste des prolétaires et des tribuns, et qu’elle adresse à ses camarades un discours en ces termes : « Qu’avez-vous à traîner péniblement ici vos miettes de bois et vos fagots d’écorce ? Vous vivez dans une inquiétude continuelle, misérablement nourris et à tout instant menacés de manquer de pitance ! Vos chrysalides dépérissent ; car ce buisson, tout chargé de corisies, de ces lâches hémiptères, leur prend tout leur soleil. Notre association ne s’enrichit pas, forcée qu’elle est de charrier son bois de trop loin. Là-bas se trouve une position beaucoup plus belle : les feuilles des arbres fléchissent sous le poids des pucerons aux fécondes mamelles ; l’herbe des prairies scintille des gouttes d’une rosée savoureuse. Des corisies écarlates nous barrent le passage ! Nous battrons ces insolents adversaires. En avant, frères ; debout ! Jetons un pont ; lançons une flotte sur la ruisseau, déblayons les routes, afin de faciliter le transport des munitions. Debout ! debout ! Une vie sans soucis nous est promise là-bas, dans cette contrée où nous attendent le miel et le doux lait des pucerons ! » À ce discours, la communauté ne manquera pas de mettre en réquisition et son dernier homme et son dernier écu.
Voilà déjà les fourmis à l’œuvre : elles creusent des approches ; elles font manœuvrer la sape volante ; elles s’avancent vers la rive en rangs pressés par les chemins couverts ; leurs bateaux plats couvrent le ruisseau et ne tardent pas à former un pont. Les flots ont beau engloutir des milliers de pionniers, la terre en produit de nouveaux qui les remplacent en innombrables colonnes. On se précipite avec acharnement sur les rouges uniformes de l’ennemi, et, après quelques instants de combat, les troncs sont conquis ; les pucerons, réduits en servitude ; leur lait, trait et distribué entre les vainqueurs.
Telle et si grande est la puissance des considérations matérielles dans une société animale !
Quand il se fait une expédition de ce genre, on a cru remarquer que les fourmis de l’espèce des Nobles ne partagent point le sort de leurs frères qui combattent, et qu’elles ne se montrent point dans leurs rangs, bien qu’elles s’y soient engagées par une promesse solennelle. Elles se tiennent à l’écart, attendant l’issue de la bataille. Si la balance de la victoire vient à pencher du côté de l’ennemi, elles s’empressent de faire leur soumission au vainqueur ; elles deviennent son parasite et se font son plat courtisan. Quelquefois, elles réussissent à obtenir des places d’honneur dans la communauté des Corisies ; cependant, le plus souvent, elles sont honteusement chassées à coups de suçoirs, et foulées aux pieds. En leur qualité de nobles de la vieille roche, elles émigrent alors sur quelque branche, où elles vivent dans un complet isolement, traînant leur nielle, trayant les mamelles de leurs pucerons, bref, s’occupant d’une branche quelconque de l’industrie formicienne.
Il est bien entendu que je ne vous parle ici que des rapports qui existent entre telles ou telles bêtes ; il n’y a dans mes paroles aucune allusion aux combinaisons politiques de l’espèce humaine. Le ciel me préserve de dire un mot sur les différents gouvernements dont l’humanité a le bonheur de jouir en ce moment. Dieu m’en est témoin, je n’oserais pas même souffler aux roseaux le secret de mes opinions sur le sujet. Je ne m’occupe que des formes politiques du règne animal et de la raison des bêtes.
« Qu’est-ce que vous dites ? La raison des bêtes ? s’écrierait, s’il m’entendait, quelque savant satisfait ou quelque satisfait savant, qui, du haut d’une chaise sacrée ou profane, psalmodie la grandeur des œuvres divines, sans s’être jamais donné la peine d’observer avec attention celles de la nature. Les animaux n’ont que l’instinct ; le plus grand nombre n’ont point la réflexion ; tous manquent de la raison. Ce que vous nommez des formes politiques n’est autre chose qu’une série d’agglomérations produites fortuitement par l’instinct ; ces plans, où vous découvrez des combinaisons si ingénieuses, sont
le produit fatal de la nature, dérivé de l’organisation des animaux. L’abeille, de temps immémorial, bâtit son rayon sur le même modèle ; une jeune abeille qui n’aurait jamais vu bâtir de cellules sera
tout aussi adroite ouvrière que ses ancêtres. N’est-ce pas là du pur instinct ? De qui l’abeille apprendrait-elle, suivant vous, à construire son rayon d’une certaine manière ? »

Je ne veux rien dire de la raison ; je ne me suis jamais expliqué jusqu’à quel point cette faculté existait chez les hommes, et, si je voulais m’étendre là-dessus, je n’irais pas loin chercher mes arguments. Mais les philosophes ont compris sous le nom d’instinct toutes les idées qui, certaines circonstances étant données, se reproduisent toujours identiques, toujours les mêmes. L’instinct forme en quelque sorte le canevas général sur lequel le cerveau, à l’aide du jugement et du raisonnement, c’est-à-dire avec des nuances extraordinaires, se complet à broder. Cependant, ceux-là même qui ne veulent voir dans les animaux que des machines ont été obligés, en dépit de leurs systèmes, de reconnaître que certains animaux franchissent parfois les limites de l’existence mécanique et hasardent un pas dans le domaine de la libre détermination d’eux-mêmes. On a fini par accorder que quelques animaux possèdent le jugement. La philosophie s’est donné une peine infinie pour bien démontrer cette thèse, qu’un peu d’observation matérielle aurait depuis longtemps établie dans toute sa lucidité.
Un de mes amis possédait un rucher, – confédération monarchique composée, si je ne me trompe, d’une vingtaine de monarchies constitutionnelles, – superbe réalisation des théories de MM. Royer-Collard et Guizot. La limite qui séparait chaque État, et qui lui permettait de se mouvoir dans son individualité et son indépendance, était tracée avec un soin extrême. La confédération elle-même avait des frontières légales bien nettement déterminées. J’ajoute, pour la consolation de ces esprits subversifs qui se plaisent aux choses peu durables, que cet édifice social n’était point construit en pierres, mais tout simplement en bois et qu’il reposait sur quatre piliers enchâssés dans des socles formés d’un modeste calcaire. Le rucher s’élevait contre un vieux mur auquel il était assujetti au moyen de crampons en fer. Il se prêtait donc, comme on le voit, à toutes les exigences désirables. Quelques branches de tilleul le protégeaient de leur ombre. De plus, afin de fermer le passage à l’armée des fourmis, on avait creusé des trous dans les socles qui soutenaient les piliers, et on avait rempli d’eau les susdits trous. De telle sorte que le tout se trouvait isolé à l’instar d’une île. C’est, comme chacun sait, une condition indispensable pour la réussite d’une monarchie parlementaire. (V. Montesquieu, Guizot et Chambolle.)
Alléchées par le miel et par les difficultés de l’entreprise, les fourmis ne tardèrent pas de se rassembler en troupes innombrables autour du socle de pierre. Mais le lac qui entourait le pied des piliers était trop large et trop profond pour leurs pionniers. Mon honorable ami et moi, nous pouvions à peine nous lasser d’admirer notre raison humaine qui, par ces sages mesures de précaution, s’était si puissamment jetée en travers de l’instinct des fourmis.
Quelques jours après, les fourmis pullulaient dans le rucher. En vrais partageux, elles avaient saisi le point par où l’édifice s’attachait à la terre et s’en étaient servi pour mettre à exécution leurs détestables projets. Elles s’étaient précipitées en colonnes serrées sur le vieux mur, et, de là, en suivant les crampons de fer et les points saillants du revêtissement postérieur, elles avaient gagné le rucher.
La raison humaine décida alors qu’il fallait supprimer les crampons. À la vérité, la Confédération perdait ainsi de sa solidité ; elle chancelait et craquait à chaque coup de vent. Mais l’intérêt général le voulait ainsi : il fallait à tout prix interdire l’entrée de la monarchie parlementaire des abeilles aux citoyens de la communauté des fourmis.
Pendant quelques jours, nous admirâmes de nouveau la supériorité de la raison humaine sur l’instinct formicien. Mais les maudits agresseurs se prélassèrent bientôt une seconde fois dans le royaume des abeilles. Nous fûmes longtemps à découvrir le sentier qu’elles avaient suivi. Cette fois-ci, la horde envahissante avait grimpé sur le tilleul ; elle s’était glissée le long des branches qui pendaient au-dessus du toit du rucher, s’était laissé tomber ensuite, et, se cramponnant aux tuiles, était parvenue dans l’intérieur. La retraite, à la vérité, lui était coupée. Aussi avait-elle résolument planté son étendard au milieu des abeilles. Déjà on voyait se manifester parmi celles-ci une inquiétude fébrile, un bourdonnement plein d’angoisses, une agitation révolutionnaire d’ailes et de suçoirs. Nous comprîmes quel était le côté faible de la défense, et nous nous hâtâmes d’abattre les branches pendantes du tilleul. L’état fut une seconde fois sauvé, – sauvé par la supériorité de la raison sur le brutal instinct.
Cependant, l’eau sécha dans les cavités des socles de pierre. Le trou se remplit aussitôt de fourmis. Par bonheur, le hasard, venant en aide à la raison, servit le royaume des abeilles. Mon ami et moi, nous pensions que l’édifice reposait sur quatre piliers ; il n’était soutenu que par trois ; le quatrième ne touchait pas le fond de l’excavation du socle ; il y avait entre elle et lui une solution de continuité d’environ un demi-pouce. Les fourmis avaient beau se dresser sur leurs pattes de derrière, elles ne pouvaient pas arriver jusqu’au pilier. Elles s’avisèrent de grimper les unes sur les autres.
Vains efforts ! Elles atteignaient bien la surface de la solive avec leurs antennes, mais nul moyen de s’y accrocher, encore moins de s’y maintenir. Que faire ? Le grand conseil est assemblé : longs discours accompagnés de gesticulations sur les difficultés du moment. Tout à coup apparaît une fourmi d’une taille plus qu’ordinaire ; deux camarades se placent côte à côte ; elle grimpe sur leur dos, se dresse sur ses pattes de derrière, et enfin, après des efforts inouïs, réussit à s’accrocher à une fente au moyen d’une antenne et d’une patte de devant. Elle se cramponne alors de toutes ses forces, donne un vigoureux élan, et rejette, par un léger balancement, le reste de son corps.
Victoire ! elle a conquis le poste avancé ; elle voit ouvert devant elle le chemin des rayons monarchiques. Mais notre fourmi appartient corps et âme à l’école oweniste ; elle professe et pratique les doctrines de la soumission absolue de l’individu à la masse. Elle pourrait se précipiter isolément vers le butin ; le devoir social la retient ; elle reste immobile, s’accroche solidement avec ses six pattes, penche ses antennes et laisse pendre l’arrière de son corps aussi bas que possible. Les fourmis restées sur le faîte s’accrochent à leur compagne avec leurs antennes, et, formant une échelle vivante, s’acheminent tranquillement vers le rucher.
Mon respectable ami se proposait de châtier l’audacieuse qui avait ainsi ouvert le chemin. « Laissez-
la, m’écriai-je ; elle a plus d’esprit que nous. On ne
doit pas tuer un être qui se sacrifie volontairement à
l’intérêt général. » L’assassinat de cette fourmi m’apparaissait en ce moment avec la dimension d’un de
ces crimes qui outragent l’humanité.

Ces observations sur les fourmis m’ont fourni matière à bien des réflexions. Enfin, je suis arrivé à résoudre le problème de la raison. C’est le microscope qui m’a guidé et qui m’a montré la route ; c’est lui qui m’a dévoilé la raison d’être et la fin de toutes les parties du corps. Grâce à lui, j’ai acquis la preuve que tout notre être, même dans ses organes les plus solides, passe et se renouvelle incessamment ; que toutes les parties s’usent et sont remplacées par d’autres. Os, chair, nerfs, peau, cerveau, entrailles, tout est soumis à un renouvellement permanent, à des substitutions continuelles. De plus, les fibres musculaires d’un carnivore diffèrent de celles d’un herbivore. Leurs sécrétions ne sont pas non plus les mêmes.
Or, si, des liquides sécrétés, je puis extraire partout et toujours des acides urétiques, lethiotiques, benzoïques, etc., comment les sécrétions de la substance cérébrale, les idées ne subiraient-elles pas la même loi ? La nature ne connaît point les exceptions. J’avais la clé de l’énigme : nourriture toujours la même, idées toujours les mêmes, INSTINCT ; – nourriture diversifiée, variété dans les idées, RAISON.
Je me mis à comparer entre eux les phénomènes du règne organique ; ma loi se confirmait partout. Si les abeilles sont soumises à un parlementarisme stupide, livrées à des révolutions périodiques et placées dans l’impossibilité de tout progrès vers des formes politiques plus rationnelles, cela tient à l’uniformité de leur nourriture. Si les fourmis, au contraire, ont adopté le régime démocratique ; si elles vont par tous les chemins à l’exaltation de l’individu, il faut l’attribuer à la variété infinie des substances dont ce peuple se nourrit. Suc de fleurs, lait de puceron, fibres ligneuses, cadavres d’animaux, tout sert de pâture à la fourmi ; grâce à cette alimentation variée, elle arrive, dans le règne animal, au degré le plus élevé de l’intelligence. D’où peut provenir l’immense développement de civilisation auquel sont arrivés les corbeaux et les corneilles, ces avocats de la création, sinon de la diversité de leurs aliments ? Où trouver la cause de la stupidité du cerf, sinon dans l’herbe dont il fait son éternelle pâture ?
Un grand nombre de phénomènes, dont on cherche encore la raison d’être, ont cessé d’être obscurs pour moi. Les animaux domestiques, en s’apprivoisant, sont, en général, arrivés à un degré plus élevé d’intelligence. Chez quelques-uns, cependant, l’apprivoisement a produit un effet funeste et a amené un mal considérable. L’oie sauvage est un modèle de perspicacité et de ruse ; pourquoi ? parce qu’en liberté elle est forcée de s’alimenter tour à tour d’herbages, de vers, de colimaçons, de poissons, de graines, de bois, de tout ce que la nature avare lui présente pendant l’hiver. L’oie domestique, qui vit de blé et de pommes de terre, est le type de la bêtise.
Le chien s’est ennobli, parce que s’est étendu le cercle des substances apportées à son alimentation ; le mélange du système herbivore et du système carnivore, introduit dans sa nourriture, a produit un immense effet sur son intelligence. De combien l’éléphant domestique, qui absorbe du riz, des navets, des pommes de terre, des choux, du rhum, du vin, etc., ne dépasse-t-il pas l’éléphant sauvage qui cherche , dans les branches des arbres, une nourriture fade et monotone ?
Des effets identiques se produisent dans le monde de l’humanité. L’abondance et la disette entraînent après elles des révolutions ; elles changent, en effet, la sécrétion ordinaire des idées, seule base solide, seul fondement durable de la stabilité gouvernementale.
« Dis-moi ce que tu manges et je te dirai qui tu es. » Telle est l’épigraphe dont l’immortel Brillat-Savarin a orné le frontispice de sa Physiologie du goût. Jamais mortel n’a proféré une vérité plus profonde ; jamais aussi aphorisme d’un sage n’a été moins pris en considération. Çà et là, pointent à la vérité de vagues pressentiments, mais la déduction fait défaut ; les études spéciales ont été négligées ; bref, la science reste à faire. De temps en temps, un quart de publiciste se hasarde à pousser un gémissement sur les souffrances de la vigne, ou s’exprime avec une mélancolie presque subversive sur la maladie des pommes de terre ; mais personne n’a encore abordé avec l’œil de la science la recherche des phénomènes, du domaine politique et social, l’étude des substances alimentaires dans leurs rapports avec les événements présents et passés ; c’est un sol vierge abandonné aux observateurs de l’avenir.
Un travail sur les effets moraux et intellectuels des substances alimentaires amènerait des résultats immenses. Ce serait, j’en ai la conviction intime, le moyen le plus puissant de hâter la venue de l’époque de nos rêves, de cette époque bienheureuse où les haines politiques, la vénalité d’opinions, la manie d’opprimer son semblable seront à jamais bannies de la Terre. Les partis ne se détesteront plus ; on ne punira plus l’apostasie, l’obscurantisme, la réaction, la bigoterie, le capitalisme ou le révolutionnarisme ; les opinions et les idées seront considérées comme le produit de la nourriture absorbée, et tout ce qu’on fera pour les atténuer ou les combattre, ce sera d’appliquer une organisation convenable du régime hygiénique.
Ah ! donnez-moi l’organisation de la cuisine, et je vous fais grâce de l’organisation du travail !
Je n’oublierai jamais un de mes amis à l’assemblée de Francfort, qui répondait au nom de Rieser. Rieser arrivait de Hambourg pétillant et énergique ; il s’était nourri jusque-là de viande fumée, de marée et de caviar. Aussi appuyait-il avec enthousiasme la liberté de la presse et le suffrage universel. Malheureusement, pendant son séjour à Francfort, il se vit obligé d’assouvir sa faim avec des viandes bouillies, des pâtés de foie et autres substances gélatineuses et tremblottantes dont abonde la cuisine francfortaise. Qu’y a-t-il d’étonnant après cela qu’il en fût venu à trembler de peur en pensant à l’avenir et qu’il se hâtât de mentir à chaque pas à ses premières opinions ?
Que de fois, dans les pays constitutionnels, on a entendu les électeurs gémir sur les palinodies de leurs députés ! Rien de moins fondé que les jérémiades des honorables commettants. Le député quitte son canton, part pour la capitale, y change de régime ; il n’est pas étonnant que les sécrétions de son cerveau, et par suite ses idées, se transforment. Au contraire, les électeurs ne bougent non plus que des bornes ; ils continuent à se nourrir des mêmes aliments. Ils n’ont donc aucune peine à conserver les mêmes opinions ; il leur serait même impossible d’introduire la moindre modification dans leur manière de voir. On a bonne grâce vraiment à tonner contre les déceptions, contre la palidonie, contre la trahison. On n’a donc jamais lu l’épigraphe de Brillat-Savarin !
Un jour, grâce aux progrès de la science, on arrivera à découvrir des séries particulières d’aliments répondant à des séries particulières d’idées. Il suffira de manger d’un certain mets pour avoir l’opinion qu’on désirera. Quand les principes seront bien nettement déterminés, on pourra, rien que par l’application d’une nourriture spéciale, former à volonté des hommes d’État, des financiers, des théologiens, des aristocrates, des révolutionnaires, des idéologues. L’énorme quantité d’esprit qui se dépense aujourd’hui à la composition des chartes, constitutions, décrets, lois et autres machines politiques et sociales, sera employée alors à inventer des potages, des bouillies, des plats de viande ou de légumes. De sorte qu’à l’avantage de flatter le palais de l’espèce humaine, on joindra celui de produire d’excellents résultats dans l’ordre moral, intellectuel et politique.
Il n’y a pas, chez les bêtes, un seul État qui ait une constitution écrite. Partout, de même qu’en Angleterre, les lois se sont formées lentement, avec le cours des siècles, sous le régime de la distribution convenable des aliments. Aujourd’hui, ces lois défient hardiment les orages du temps. Quand donc viendra cette bienheureuse époque où l’espèce humaine, cessant de se nourrir de constitutions papyracées, sera régie par une bonne et succulente cuisine ?

Tous les animaux ne vivent pas sous le même régime politique. Il y a des sociétés hermétiquement fermées à côté d’individus isolés et vivant dans l’anarchie la plus complète. Toutefois, les animaux de la même espèce sont soumis aux mêmes formes politiques : le même genre de nourriture amène la même succession d’idées dans leur cerveau, et leur fait réaliser les mêmes principes sociaux. On serait néanmoins dans une erreur profonde si l’on croyait que les sociétés animales se tiennent sévèrement renfermées dans leurs limites naturelles et dans un état d’étrangeté les unes à l’égard des autres. Non seulement entre les sociétés de la même famille, mais encore entre des espèces différentes régnent les rapports les plus variés ; les relations internationales sont cultivées et entretenues sur les dimensions les plus vastes.
Tout ce que la raison humaine a inventé, tout ce que la fantaisie a rêvé, tout ce que la routine ou la coutume a établi, en matière d’organisation politique, se retrouve dans le monde animal, et cela sous une forme plus élevée, plus déterminée, plus durable. Républiques, monarchies avec le droit salique, monarchies avec le droit d’hérédité égal pour les deux sexes, castes, corporations, démocratie, aristocratie, esclavage, privilège de consommer sans travailler, empires transmis par succession ou mariage, confédération, centralisation, alliances offensives ou défensives, traités de paix perpétuels, guerres permanentes sans trêve ni merci, tout cela, avec ses mille formes et nuances, se croise et s’entremêle tumultueusement sur le vaste théâtre de la vie animale. Mais ce que l’histoire de l’humanité nous présente sous forme d’épisodes incohérents, badigeonnés à la surface par l’esprit particulier de l’observateur, l’étude du monde animal nous l’offre pur, sans fard, dans toute sa nudité primitive. Là, la cause de chaque action se dévoile tout de suite au regard de l’investigateur ; rien ne dissimule la réalité, rien ne donne le change ; rien ne jette un faux jour sur les éternels principes qui conduisent le tout.
Dans la société de l’avenir, le cours de droit naturel sera remplacé par le cours d’histoire naturelle. Il n’y a, pour un esprit amoureux du progrès, que deux voies ouvertes à son activité : la propagande pacifique ou la destruction violente. Dans la première chemine le naturaliste ; la seconde appartient au soldat. Jeunes gens qui rêvez la grandeur et la liberté de votre patrie, vous n’avez à choisir qu’entre ces deux choses : être zoologistes ou stratégistes. Sur toutes les autres sciences pèse la malédiction de l’inutilité. L’idée ne triomphera, l’ère nouvelle ne sera inaugurée que lorsque la jeune génération apparaîtra sur le champ de bataille, tenant à la main le code des constitutions animales.
Avant d’aller plus loin, il est nécessaire de noter un fait d’une grande importance et qui se reproduit partout. C’est que, dans les sociétés animales, celles-là se rapprochent de l’organisation la plus parfaite, qui vivent dans un individualisme plus ou moins complet. Il y a des degrés de perfection dans les États zoocratiques. Les plus bas degrés de l’échelle sont les États où l’individu s’efface, où les droits et les devoirs envers la communauté sont confondus et identifiés. Là, l’organisation s’étiole petit à petit ; les individus s’affaissent progressivement. L’abêtissement, dans les États de cette espèce, va quelquefois si loin que les unités constitutives de la communauté ne nous apparaissent plus que comme des êtres complètement dépourvus de spontanéité, de libre-arbitre et même de faculté de locomotion, que comme des organes inconscients de la communauté.
Ainsi, la poursuite de l’idée gouvernementale amène, dans la race animale, comme punition, l’abaissement et la dégradation de l’individu. Il est parfaitement indifférent, dans l’espèce, que l’État soit constitué sur le principe de la république, de l’oligarchie ou de la royauté. Dans l’association icarienne des Polypes, l’individu n’est pas moins réduit au rôle exclusif de contribuable, de fournisseur de la communauté et d’éleveur de progéniture que dans la monarchie ilotique du Tænia. Seulement, dans ce dernier État, l’avilissement de l’individu est poussé jusqu’à son exhérédation, jusqu’à son expulsion de l’empire paternel.
Une tendance tout opposée se remarque, là où les inclinations libérales tendent à entrer en prédominance. Là, l’individu est d’autant plus parfait ; ses organes gagnent d’autant plus en beauté, ses facultés en énergie, qu’il s’émancipe davantage de l’État. Il en est de même de la société ; moins le gouvernement s’y fait sentir, plus sensiblement elle s’élève à la perfection. La liberté trempe les organes, aiguise les sens, augmente la force morale. Dans une société fondée sur le principe de la liberté illimitée, l’individu, pour faire prévaloir son autonomie, sa spontanéité, pour avoir une personnalité enfin, doit sans cesse opposer aux éléments, à ce qui se dresse contre lui et lui fait obstacle, tous ses organes, toutes ses facultés. Quelle différence entre le chacal, le loup, qui vivent en associations quasi-républicaines, et le rusé renard, qui file isolément ses jours dans un terrier qu’il a creusé lui-même et qui n’a subi le joug de l’autorité patriarcale de la famille que durant son premier âge !
Nous pousserons notre raisonnement jusqu’à ses dernières limites. Seulement, nous croyons devoir déclarer encore une fois qu’il ne s’agit, entre nous, que des bêtes, rien que des bêtes. Nous repoussons d’avance tout soupçon qu’on pourrait avoir que nous voulons faire quelque méchante allusion à l’homme, ce roi de la création, cet être tellement parfait qu’il ne peut faire un mouvement sans produire des merveilles de sagesse, de liberté, de dévouement, de justice, de vérité, et d’une foule d’autres sentiments et vertus inabordables à ses très humbles et très obéissants sujets du règne animal. L’homme serait bien bête de condescendre jusqu’à imiter les animaux. Aussi, nous tenons à lui dévoiler les tendances, les mœurs et les habitudes des animaux, afin qu’il se garde bien de les confondre avec ceux de sa noble nature et qu’il poursuive hardiment son ordon qui n’a rien de commun avec les lois qui régissent le reste de l’univers.

Nous le répétons, dans les sociétés animales, la liberté illimitée de l’individu apparaît comme le dernier terme de la perfection. Au contraire, la forme gouvernementale, la réglementation semble indiquer des lacunes, des vices cachés dans l’organisme. Là, chaque atome, en naissant à la vie, soupire après la personnalité, se précipite vers la liberté, ne se développe qu’à la lumière et à la chaleur de ce soleil.
Chez les animaux, ceux qui se préoccupent du perfectionnement de leur espèce, dirigent leurs sens et leurs efforts vers l’introduction du grand principe de l’individualisme, et cela dans la mesure la plus prompte, la plus complète, la plus générale. Ils considèrent comme faux prophètes ceux qui prétendraient amener le bien-être général par des lois, par des systèmes, par des institutions ; ceux qui cherchent le bonheur de tous dans un changement de gouvernement ; ceux qui, s’en remettant à la providence de l’État, voudraient le soumettre à un bien-être gratuit et obligatoire. Dans le monde de l’animalité, le progrès consiste à se rapprocher de plus en plus de l’état individualiste. L’individualisme, voilà le but dernier de tous les efforts sociaux ; sont-ils bêtes, ces animaux ?
L’élaboration émancipatrice s’opère d’une manière uniforme dans tout le règne organique. Le changement des conditions matérielles, l’amélioration successive de l’alimentation, l’introduction définitive de l’équilibre dans les sécrétions du cerveau, au moyen d’une distribution convenable des substances vitales, rendent seuls possible l’avénement de cet état de liberté illimitée qui paraît aux myopes un sauvage désordre, mais qui brille aux regards du clairvoyant comme le splendide idéal de l’harmonie universelle.
L’individualisme, tel est, à ce qu’il semble, le mot d’ordre, le grand principe de la création. Vous le rencontrez à tous les degrés de l’échelle du règne animal ; le règne végétal en est pénétré tout entier ; vous le retrouvez même dans le monde des êtres inorganiques. L’homme seul s’efforce d’y faire exception. Prouve-t-il par là la supériorité de sa nature ou bien son ignorance des lois communes à toute la création ? Trouvez vous-même le mot de l’énigme.
Quant à moi, je crois qu’il sufit d’observer la façon dont la masse, la vile multitude, comme disait élégamment M. Thiers, se comporte en présence de la nature pour être convaincu que son esprit ne va pas au-delà des apparences extérieures. La plupart des hommes croient s’être mis en rapport suffisant avec le monde infini des objets quand ils ont occupé machinalement leurs yeux. La réalité qui palpite sous l’enveloppe de la matière échappe donc forcément à leurs regards. Qu’y a-t-il d’étonnant après cela que l’homme ne se trouve pas toujours également disposé à recevoir les impressions que lui envoie le spectacle des merveilles de la création ? Qu’y cherche-t-il, en effet ? Une pâture à sa fantaisie altérée, à son imagination en chômage. Mais la loi de la fantaisie, c’est l’arbitraire, c’est le caprice, et le résultat qu’elle amène, c’est l’épuisement, l’ennui, la fatigue. La fantaisie satisfaite, que reste-t-il après elle ? Des sens blasés, du vide dans le cerveau, de l’affaiblissement dans l’intelligence.
Quand vous chercherez dans la nature la solution de ces problèmes sociaux que vous poursuivez avec tant d’ardeur dans le champ des rapports exclusivement humains ou dans le domaine de la métaphysique pure, c’est alors que vous verrez comme l’ensemble et les détails prendront pour vous de l’intérêt. Alors seulement, vos dispositions à la contemplation prendront un caractère de permanence ; elles cesseront d’être journalières et intermittentes comme vous vous en plaignez. Car après chaque observation, après chaque découverte, vous sentirez vos forces s’accroître ; vous verrez l’horizon de vos idées s’agrandir, le chemin de vos travaux s’éclairer et se jalonner de points pris dans le vif de l’existence universelle, dans la réalité implacable des choses. »
Voilà, cher ami, le langage que vous teniez. Je cite à peu près textuellement vos paroles. Vous ajoutiez ensuite une foule d’observations et de réflexions touchant, les unes, à la science pure, les autres, simplement artistiques, et toutes, s’enchevêtrant, se déduisant l’une de l’autre, faisant vibrer la somme entière de sentiments, en même temps qu’elles constataient partout l’unité de la loi, le grand principe de la création : la tendance à l’individualisme.
Évoquée par cette baguette magique de votre intelligence, la nature a répondu à bien des questions non seulement relatives aux phénomènes qu’elle déploie, mais encore relatives à la nature humaine. Elle vous a soulevé les voiles mystérieux qui cachent les rouages politiques et sociaux de l’humanité. Ce côté des recherches scientifiques semblait même être l’objet principal de vos préoccupations. Ce n’est pas en vain que l’Allemagne vous considère tout à la fois comme un de ses plus illustres savants et comme un des plus glorieux défenseurs de la liberté. Dans l’une et dans l’autre carrière, vous avez fourni vos preuves. Vous avez su synthétiser les deux caractères d’homme de science et d’homme politique : chose à noter pour qui a observé naguère les ébats parlementaires des professeurs de Francfort et les velléités gouvernementales des révolutionnaires d’outre- Rhin.
Aussi, grâce à vous, la science, dans laquelle vous avez fait passer la sève de l’actualité et que vous avez vivifiée par l’attrait des considérations d’un ordre élevé, m’apparut-elle sous un aspect dont j’ignorais jusqu’alors le prestige. La contemplation exclusivement profane a perdu son charme pour moi ; j’ai vu qu’elle ne peut aboutir qu’à l’hébétement, lequel finit toujours par se traduire en une fatigue et une lassitude stériles. Si mon cœur ne sait pas admirer par ordre, s’il me faut une certaine situation d’esprit pour éprouver de l’émotion à la vue des perspectives kaléidoscopiques de la nature, le motif ne m’en est plus caché ; vous me l’avez révélé.
Vous m’avez invinciblement entraîné vers les études sur le monde organique. J’ai suivi avec intérêt tous vos travaux ; j’ai recherché avec ardeur vos entretiens. Je tenais surtout à ne perdre aucun détail de vos observations. Chacune d’elles ne venait-elle pas à l’appui des opinions auxquelles j’avais consacré mon existence ? Et puis, je nourrissais le projet de consigner ce que j’avais recueilli de vos conversations afin de remplir les vides et les lacunes d’une vie forcément inactive.
Vos publications récentes m’ont épargné la peine de surcharger ma mémoire, d’embarrasser de notes mes cartons. Vous m’avez autorisé de puiser à pleines mains dans vos livres, d’en faire ce que je voulais. Vous êtes assez riche pour vous permettre cette prodigalité. J’use de l’autorisation ; je m’empare de vos récits ; je les livre au public.
Puissent ces études rendre la vérité moins opaque, les convictions plus solides, les croyances moins aveugles, les principes plus clairs. Puissent-elles élever nos contemporains au-dessus de la routine, de la vanité, de la dégradation !
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(1) Fourmis blanches. Voir la Presse d’hier.
(2) Formicæ cincinnati, LINNÉ.
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(Charles Edmond, in La Presse, dix-neuvième année, samedi 3 mars, dimanche 4 mars et lundi 5 mars 1855. Portrait photographique de Charles Edmond, atelier Nadar, sd [source : Gallica])
« Pourquoi Maxime d’Orgys a tué sa maîtresse, jamais les jurés n’admettront cela, c’est un cas si particulier. D’Orgys était sobre : il n’a donc pas saigné cette pauvre Fanny dans un accès d’ivresse.
Dans un accès de jalousie, encore moins ; jalousie de quoi ? du passé ou de l’avenir ? musique wagnérienne ou Exposition des arts rétrospectifs ? Jalousie du présent ! Fanny était une fille galante, mais elle était aussi une galante fille : elle ne trompait pas Maxime.
D’abord, le meurtre ne fut qu’une incidence ; en tout ceci, le seul coupable est le vieux rose ; d’Orgys était un dépravé de couleurs.
– Un dépravé de couleurs !.. »
Et comme nous nous récriions tous, Olivier Sigor continuait de sa voix blanche :
« Vous ne niez pas, messieurs, qu’il existe entre les couleurs et les affections de l’âme, vulgairement appelées sentiments, une corrélation bizarre, mais inexplicable, qui éveille les unes au moyen des autres, et celles-ci au moyen de celles-là, réciproquement. La couleur réfléchie par le miroir de l’œil donne au cerveau l’impression de la vision, ce qui est le phénomène immédiat ; l’impression perçue par le cerveau y devient sensation, laquelle sensation éveille, en affectant l’âme, toutes les idées acquises ou préconçues se rapportant à la couleur saisie dans la vision, d’où l’affection de l’âme ou sentiment…
N’existe-t-il pas des verts dépravés et troublants, mordorés comme des peaux de reptile, subtils et lumineux comme de clairs poisons, qui éveillent l’idée de débauches et de crimes, d’agonies somptueuses, d’atroces raffinements, comme les Borgia et les derniers Valois, ces Borgia du Nord, en donnèrent l’exemple, soit au château Saint-Ange, soit dans les anciens Louvre. Il est des roses morts douloureux qui pâlissent, qui parlent d’amours lentes, lentement savourées, lentement expiées dans un bonheur éteint ; des bleus glacés, d’argent, triomphants, chimériques, robe de courtisane ou de sainte royale ; d’autres, chastes et froids, rêveurs comme des vierges, et puis des bleus souffrants, d’une douceur étrange, doux comme un clair de lune empli de vols de fées, le bleu des contes bleus ; d’autres, enfin, sont intenses et limpides comme un ciel de juillet, et racontent l’été, les blés mûrs, les longs jours… Le vert glauque est perfide, attirant : un abîme…
Le jaune est insolent, féroce, éclatant, dur. Tout un siècle galant, musique, amours légères, pourtant mélancolique, revit dans les rayés lilas clair et jonquille du siècle précédent. L’écarlate sanglant, royal, est plein d’orgueil, d’impunité, d’astuce ; c’est la couleur des puissants couronnés et des papes : tragique, il rappelle l’Église et les cardinaux rouges, c’est le maître écrasant. Le violet est cruel, humble, rampant, sinistre ; les crimes des évêques, trahisons et supplices, flamboient dans ses reflets. Enfin, moi qui vous parle, j’ai vu, de mes yeux vu, une étoffe arya, sorte de toile d’argent brodée de damiers rouges, qui, sanglante et splendide, racontait Troie en feu, l’épopée homérique et la mort des héros ; mais ce sont là des exemples élémentaires, des sensations presque enfantines, et je vous demande pardon de les citer ; mais admettez que le voyant des couleurs et des nuances, que le patient malgré lui de leurs affinités, soit un nerveux, un érudit initié aux raffinements de l’art de toutes les époques, peut-être un énervé des mornes élégances de notre vie moderne : jugez sur quel immense et douloureux clavier de sensations et de sentiments il peut jouer de la gamme des nuances !
D’Orgys était cet érudit, ce patient douloureux et nerveux des couleurs, ce passionné de nuances, ce blasé de la vie… Sa vie, il avait bien voulu en soulever un coin de voile, un soir, après un an de rencontres, presque journalières, dans le capharnaüm hébraïque et bohème de Séphora Reschmith, la brocanteuse de la rue Charlot, cette merveilleuse juiverie où viennent s’échouer, avant de s’écouler de là sur Paris et de Paris en France et de France en Europe, tous les arrivages des étoffes du Levant, des broderies portugaises et des velours de Gênes, jusqu’à ces gros de Tours devenus introuvables, découverts au fond de lointaines provinces par les yeux fureteurs d’une armée de Jacobs et de vieux Zacharies, revivant tous de père en fils l’instinctive passion du peuple d’Israël pour le gain, le trafic, le lucre et les échanges, passion qui les a fait maîtres de l’or du monde à Paris comme à Londres, tous brocanteurs d’argent, enfoncés jusqu’au cou dans les papiers, les chiffres, banquistes et banquiers, tous fauteurs de banqueroutes, enfiévrés d’affaires, subtils, intelligents.
C’est chez cette puissance que se fit la rencontre.
Dès le premier jour, rien qu’à voir avec quelle déférence et quels yeux dévots la Reschmith épiait ce grand homme pâle, à l’extérieur raide et froid de clubman, je compris à quel sérieux rival, puissant connaisseur et plus puissant payeur, votre humble serviteur avait, hélas ! affaire… car la Reschmith, à part la synagogue, le rabbin et son grand chien Tomy qui la suit pas à pas, toujours collé contre ses jupes, n’a que deux sentiments dans son âme de juive : l’aveugle amour de l’or et l’aveugle respect de l’amateur sérieux, connaisseur érudit, passionné, comme elle, des tissus et des nuances, car la vieille est artiste, artiste et brocanteuse, mais maintenant dans l’art qui n’est pas brocanteur !… et c’est d’égal à égal et non pas de client à marchande qu’on est traité dans la soupente de la rue Charlot, pour peu qu’on ait joint à d’importants achats quelques preuves de goût et de vraies connaissances. D’hebdomadaires, que dis-je ! de presque quotidiennes rencontres dans le ghetto de Séphora avaient fini par nous lier, d’Orgys et moi. La courtoisie dont il fit plusieurs fois preuve en ne me disputant pas à coups de billets de banque certaines pièces, objets de mes convoitises, avait tout à fait éteint en moi la rancune de l’amateur pauvre contre l’amateur riche, et, un jour, d’Orgys voulut bien lever pour moi la consigne qui faisait de sa vaste garçonnière une des collections les plus fermées de Paris !… À quoi bon vous en raconter les splendeurs ! Depuis le crime, tous les journaux ont narré par le menu les trésors de cet appartement ; les reporters ont passé par là avec une science de commissaire-priseur, et il n’est pas de loge de concierge où l’on ne sache, aujourd’hui, à deux louis près, le prix des verrines du hall Renaissance et des tapisseries sur fond d’or de la fameuse chambre verte.
– La fameuse chambre…
– Oui, la chambre où cette pauvre Fanny a été trouvée égorgée et saignée somme un simple mouton. Si je vous disais que l’harmonie de cette fameuse chambre glauque, mais glauque comme le fond de la mer ou le lit d’une source, a été la seule cause du meurtre !
– Vous abusez, Sigor…
– C’est la pure vérité, pourtant. Tendue de larges panneaux de vieille soie ramagée de feuilles d’acanthe, mais d’une soie introuvable, épaisse comme du cuir et changeante comme une moire, cette chambre, tour à tour du vert argenté de la feuille de saule et du vert jaune de l’absinthe, était le chef-d’œuvre et l’orgueil de d’Orgys ; la merveilleuse tapisserie à personnages sur fond d’or, dont on a tant parlé dans la presse, en occupait tout le fond, hallucinante, fantasmagorique presque, dans la pénombre verte des tentures, véritable songe tissé dans cette haute pièce sombre qu’elle semblait peupler d’illusions ; vis-à-vis, c’était le grand lit de milieu en bois de citronnier avec ses quatre frêles colonnettes, le lit debout comme un catafalque au milieu de cette chambre toute de soie, sans autre meuble que, sur le tapis verdâtre, des piles de coussins, des coussins partout, des coussins en monceaux, de toutes les nuances vertes connues, soie et velours, ceux d’Italie et ceux d’Orient, avec dans leur trame tous les reflets de soleil et de lune qu’éveillent les broderies de vieil or et les guipures d’argent, les terribles coussins aujourd’hui tachés de rouge, où le cadavre de Fanny fut trouvé si délicieusement nu dans sa chemise de soie pâle… la gorge coupée, oui, tout simplement… Et le juge d’instruction qui a cru à un accès de sadisme, à un raffinement de volupté, à de l’érotomanie, à je ne sais quelle cruauté de malade !… mais si d’Orgys s’est laissé aller à ouvrir la gorge de sa maîtresse, c’est tout simplement pour trouver le vieux rose… le vieux rose, c’était la couleur même des lèvres de Fanny, cette bouche un peu fanée, au dessin pourtant si pur, et d’une si jolie tristesse, avec ses coins légèrement tombants.
Ce vieux rose était l’obsession de d’Orgys ; voilà plus de trois ans qu’il le cherchait, aussi bien dans la soupente de la Reschmith qu’à travers tous les bric-à-brac des deux rives ; c’était la couleur complémentaire qui éveillerait et pacifierait à la fois les bleus endormis et les jaunes inquiétants de la fameuse chambre verte. À certaines heures du jour, dans certains jeux de lumière, des fissures apparaissaient tout à coup dans la glauque harmonie de la pièce. Un moment, d’Orgys avait cru y remédier en installant çà et là, sur des consoles de velours vert, des petits bronzes antiques, dont le vert-de-gris blêmissait ; mais, à la tombée de la nuit, les pâles statuettes prenaient l’aspect de moisissures, quelque chose de spongieux et de vénéneux semblait pourrir là, dans les angles ; il eût fallu de la chair de femme à la place de ce vert-de-gris, du rose atténué de pétales de fleur, de fleur de pommier ou d’églantine… de la peau de femme anémique, comme il me le dit un jour lui-même devant un tas de pièces de soie déployées sur son lit, toutes d’un rose trop vif ou trop neuf, apportées là comme échantillons : « Aucune de ces soieries n’est vraiment rose : il y a du jaune dans toutes, ou, pis, du violet ; elles sont toutes orange, vineuses ou saumon… Oh ! entre ces quatre colonnettes, une belle tache de chair qui, comme un coup de gong, ferait taire et rentrer dans l’ordre tous les bleus latents et les jaunes honteux de cette chambre, cette chambre que je voudrais vert myrthe, avec çà et là des reflets vert saule, et qui tourne au vert tilleul par place, affreusement ! » Et c’est alors qu’il prit pour maîtresse cette pauvre Fanny Rhodaz ; et chacun s’en étonna dans son monde, car avec sa beauté meurtrie, son joli corps gracile, mais aux chairs un peu mûres de modèle de vingt-huit ans, Fanny, malgré ses grands yeux de violette et ses beaux cheveux d’un châtain luisant, comme toujours humide, était plutôt une créature de charme triste que d’immédiat désir. Son profil grave et sa bouche fanée en faisaient le type de l’amie, non pas celui de la maîtresse ; mais c’était l’anémie même de la pauvre fille qui, pour moi, séduisit d’Orgys. « Oh ! le rose de ses lèvres, disait-il un soir que nous venions de dîner au restaurant, c’est ce rose-là que je cherche. »
Or, pour moi, qui connais à fond mon homme, je reconstitue très bien la scène. Savez-vous comment a eu lieu le meurtre ? D’Orgys et Fanny étaient, cette nuit-là, couchés comme la veille et les autres nuits, ni plus, ni moins. En dormant, une épingle à cheveux a dû blesser Fanny à la joue, à la gorge, qu’importe, et faire perler une goutte de sang. D’Orgys s’est réveillé, et, sous la lampe de nuit, a regardé, comme nous le faisons tous, sa maîtresse dormir ; la goutte de sang l’a attiré, elle devait avoir le ton même du vieux rose, ce vieux rose que Fanny avait sur ses lèvres, et sûrement dans ses veines. D’Orgys a tressailli, le collectionneur s’est réveillé en lui ; avec le collectionneur, le dépravé de nuances, avec le dépravé le maniaque… Or, le maniaque, vous le savez, c’est la bête brute, l’animal féroce. D’Orgys s’est trouvé tout à coup avec des mains d’étrangleur, d’assassin, et il a tué Fanny, inconscient, j’en suis sûr, par amour du vieux rose, pour une goutte de sang.
Mais allez donc persuader cela à un juge d’instruction ! »
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(Jean Lorrain, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, quatrième année, n° 1181, dimanche 22 décembre 1895 ; à notre connaissance, ce conte n’a jamais été repris en volume. Domenico Baccarini, « L’umanità dinanzi alla Vita [La passioni umane], » trytique (détail du panneau central), huile sur toile, 1904-1906)
CONAN DOYLE
le père de Sherlock Holmes
nous expose sa foi
dans la vérité spirite
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Les amis de Sir Arthur Conan Doyle, comme tous ceux qui ont la chance d’approcher et de bien connaître l’auteur de Sherlock Holmes, le présentent généralement comme le « personnage le plus extraordinaire de son temps, c’est-à-dire celui qui est le plus éloigné de la formule-type de l’homme moyen. » Il convient, je crois, d’accepter cette opinion-là sans réserves ; mais aussi bien est-on en droit d’estimer que nous n’avions pas besoin d’avis autorisés pour voir et comprendre tout ce qu’il y a d’exceptionnel dans la personne de Sir Arthur. Nous n’avions même pas besoin de la légende. L’histoire nous suffit amplement ; l’histoire et les mille anecdotes piquantes que tous les journaux du monde ont recueillies.
Est-il assez exceptionnel, l’exemple de ce petit garçon de six ans, qui abandonnait un beau jour ses poupées et ses jeux pour élaborer et terminer un vaste roman d’idées avec une armée de personnages et des « circonstances » compliquées ? Et l’aventure de ce médecin, appliqué, ponctuel, grave, qui ferma tout à coup les portes de sa clinique et se mit à fabriquer, dans la quiétude de son cabinet, la plus prodigieuse notion qui fut jamais offerte aux hommes de sa génération ?
Sherlock Holmes confondit son ami Watson, stupéfia le monde. Mais le père du positiviste policier avait de secrets soucis tout différents de ceux qui hantaient le cerveau de son héros. Le matérialisme, qui avait été la doctrine de toute sa jeunesse, tout à coup ne le satisfaisait plus. Et c’est alors que la « révélation » se fit. Vivement sollicité par le spiritisme, Conan Doyle, un beau jour, « vit et crut. »
Avec une ardeur de néophyte, qui ne trouve jamais assez d’auditoires à convertir, il se mit à publier sa foi.
Mais le monde de « l’Au-delà vivant » devait apparaître à Conan Doyle beaucoup plus vaste qu’à tous les autres croyants. Il ne se contenta pas de la « compagnie délicieuse » de ceux qu’il est convenu d’appeler les morts ; mais, confiant dans l’existence des fées, il se mit à les poursuivre dans le mystère des petits matins.
Et l’on commença de voir, dans les prairies de Bignell Wood, l’illustre écrivain, armé d’un appareil photographique, essayer de surprendre « les petits esprits » qu’attirait une boîte à musique…
C’est là, c’est à Bignell Wood, dans la « chasse des fées, » que le roi George V fit demander à Sir Arthur une histoire de la grande guerre, « destinée aux générations présentes et à venir. » Abandonnant pour quelque temps Sherlock Holmes, ses fantômes et ses fées, Conan Doyle se mit au travail et remit à son souverain l’un des documents les plus précis, les plus scrupuleusement exacts, les plus sévèrement historiques que nous possédions sur les années de guerre.
*
Quand on a la chance d’être reçu par Sir Arthur Conan Doyle, on ne peut se défendre, en attendant le maître, d’une certaine appréhension.
On surprend, tout au fond de son cœur, une vague inquiétude qui pourrait bien avoir quelque lointaine parenté avec la peur…
Mais soudain une porte s’ouvre, Sir Arthur paraît et l’on ne songe plus qu’à répondre à l’admirable sourire qui vous accueille.
Conan Doyle déclare renoncer pour toujours
à la littérature d’imagination
Taille de doux géant souple et nonchalant, épaisse moustache blanche barrant un visage sanguin de bon vivant, larges yeux pâles où danse en permanence une flamme enfantine : le personnage est exactement à l’opposé de celui que tout homme raisonnable, tout lecteur anonyme de Sherlock Holmes ou de l’Avènement des fées, serait en droit de se représenter.
Dans un salon du palace parisien où il a élu domicile pour quelques jours, j’ai vu, ce matin, Conan Doyle. Inclinant avec bienveillance sa haute taille, il a patiemment écouté mes questions. Puis, scandant les mots et donnant ainsi plus de poids à ses affirmations :
« En Afrique du Sud, d’où je viens, m’a-t-il dit, je n’ai fait que redire, à ceux qui ont bien voulu m’entendre, la grande vérité que depuis vingt années je m’en vais répétant de ville en ville, de pays en pays, de continent en continent.
Là-bas, dans la brousse, j’ai parlé pour des auditoires composés de nègres incultes. J’ai dit à ces malheureux : « Nous apportons un nouvel espoir, une nouvelle inspiration de la source sacrée de laquelle viennent de temps en temps des messages divins à la pauvre humanité.
Il existe ici-bas une grande et profonde philosophie, une religion bâtie sur des faits, qui peut expliquer les mystères, qui peut éclairer notre futur, abattre la peur de la mort et fournir une vue raisonnable de la vie et de la destinée humaines. »
– Ne vous est-il pas arrivé, maître, de n’être pas toujours bien compris ? N’a-t-on pas affirmé que vous aviez été la victime, au cours de ce dernier voyage, de quelques grossières plaisanteries de simulateurs ?
– C’est absolument exact. Il m’est, arrivé, comme d’ailleurs à presque tous les spirites convaincus, d’être trompé par quelques adroites supercheries. Les fantômes porteurs de bretelles, voyez-vous, ne se montrent pas tous à Mantes-la-Jolie. On en rencontre dans le monde entier.
Mais il ne peut s’agir là que d’erreurs passagères. Les farceurs, les mauvais plaisants, n’ont plus les moyens de tromper les contrôles rigoureux que nous exerçons. Car, dans l’histoire du spiritisme, l’âge de la foi est passé ; l’âge du savoir est arrivé. La foi est trop nébuleuse pour notre raison. Il faut des preuves.
– Et ces preuves, maître, vous croyez pouvoir…
– Elles pullulent, monsieur ; nous en avons trop ! Voyez plutôt ces photographies spirites qui ont été développées dans des conditions qui rendent, de la part des médiums, toute supercherie impossible. Je les ai montrées aux plus sceptiques et ils ont été confondus. »
Les photos spirites de Conan Doyle sont connues pour avoir été présentées au cours de maintes conférences publiques. Leur cas a été discuté cent fois ; il le sera encore. Et c’est sans doute de la controverse qu’elles entretiennent que naît leur intérêt.
Un cliché fameux montre des foules en prières ; sur les têtes passe une masse sombre « formée par le rassemblement des forces psychiques, » explique Conan Doyle. Sur une autre plaque, on peut distinguer avec assez de netteté un véritable nuage de faces humaines, un amalgame de visages aux traits douloureux.
Mais cet examen minutieux de ses chers documents a le don de mettre Sir Arthur dans un état d’exaltation extrême.
« Osez, me crie-t-il, osez nier que ce sont là des preuves, des preuves irréfutables !… »
Et, d’un doigt tremblant, il me désigne sa propre image à côté de celle d’un jeune homme :
« Mon fils mort à la guerre. C’est moi-même qui ai pris cette photo. Par conséquent, pas de tricherie possible !
Mon fils qui me rend de quotidiennes visites. Sa vie est intimement mêlée à la mienne. Il me conseille, me guide, s’intéresse aux moindres détails de mon existence. Hier soir encore, il se réjouissait de l’achat heureux d’une œuvre d’art.
– Pouvez-vous m’expliquer, maître, comment il arrive que Napoléon Ier, Victor Hugo, ou Jeanne d’Arc disent parfois tant de sottises par le truchement des médiums ?
– Nous n’avons que les anges que nous méritons, et si les messages de l’au-delà sont grossiers, c’est que nous les y forçons.
– Permettez-moi une question encore. Reverra-t-on un jour Sherlock Holmes ?…
– Fini. Mort, celui-là, et bien mort depuis deux ans. Mes travaux littéraires sont terminés. Je laisse à d’autres le soin de s’occuper des choses de l’imagination. »
Et, en me donnant un vigoureux shake-hand, Sir Arthur Conan Doyle rit largement de mon dépit.
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(Jean Masson, in Le Journal, jeudi 11 avril 1929)
Photographie spirite d’Arthur Conan Doyle avec la figure qu’il identifia comme étant celle de son fils Kingsley, 1920
Inscription au verso : « C’est la figure de mon fils, paraissant environ 7 ans plus jeune qu’à l’heure de sa mort. Toutes les précautions ont été prises et, pour autant que je puisse en juger, aucune main, excepté la mienne, n’a été en contact avec la plaque photographique… »
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Photo léguée à Denis Conan Doyle par son père Sir Arthur, et mise aux enchères en 1981-82 par sa veuve, la princesse Midivani. Source : Toronto Public Library
C’est quelque chose d’abominable que
la conscience d’un honnête homme.
Joseph de Maistre.
La chère avait été exquise : cela se devinait à l’épanouissement des lèvres et au lumineux éclat des yeux.
Les convives, entrés presque taciturnes dans la salle à manger, descendaient très animés le grand escalier et s’attardaient sur les marches et jusque devant la porte grande ouverte du salon, accompagnant leurs paroles de gestes abondants.
Le Dr Mauvers, levé de table le dernier et jamais fatigué d’observation, les regardait descendre tous et souriait, d’un sourire où se devinait une combinaison de bonhomie et de scepticisme.
Un laquais apporta le numéro du Pays qui venait de sortir de presse et qu’on criait sous les fenêtres, au boulevard. Tandis que les convives se ralliaient autour de l’un d’entre eux, pour lire et commenter un article polémique, Mauvers, qui décidément n’était qu’un simple spectateur de cette comédie humaine, allumait son cigare, de l’air d’un homme très occupé et qui accomplit la plus grave besogne du monde.
Il demanda le journal pour « la nécrologie, » et comme quelqu’un souriait de cette demande qui fleurait à plein nez la faculté :
« Il n’y a de vraiment intéressant parmi les vivants que les morts et, dans la vie, que ce qui la termine, articula le souriant docteur, d’un ton sarcastique.
– Eh bien ! interrogea un ami, après un moment, as-tu découvert le cadavre souhaité ? »
Mauvers, qui achevait de parcourir la troisième page du Pays, prononça, d’un ton respectueux qui ne lui était pas coutumier :
« On annonce de Paris la mort du professeur Luys. Ce n’était pas un homme ordinaire !
– Tu l’as connu ?
– Si je l’ai connu ! Nous étions un peu cousins.
– Et qu’est-ce qu’il a fait ? fit négligemment un aspirant député.
– Oh ! peu de chose ! Il s’occupait de deux ou trois problèmes de psychologie… C’est Luys qui tenta ces curieuses et troublantes expériences sur le transfert de la pensée, qui donnèrent à Thomas A. Edison junior l’idée de son psychographe. »
De deux ou trois côtés, on demanda des explications. La maîtresse de maison daigna s’intéresser à ce sujet de conversation.
*
« Vous n’êtes pas obligé de tout savoir, parla Mauvers, puisque vous ne faites que… de la politique et qu’un ministre même, à vous supposer cette ambition, n’est pas tenu d’être un encyclopédiste.
Le psychographe est un appareil inventé par Thomas A. Edison junior pour recueillir et photographier la pensée. Le psychographe est à la pensée, ce que le télégraphe est à l’écriture et le téléphone au son. Le mystérieux instrument, que j’ai vu chez le Dr Luys, n’était, au dire de l’inventeur américain qui le lui avait envoyé, qu’une ébauche. C’est, paraît-il, une machine de construction fort compliquée, dans laquelle interviennent les aimants, les célèbres rayons X et la microphotographie. Le sujet dont on veut enregistrer la pensée doit, autant que faire se peut, avoir le crâne rasé ; on voile son visage d’un masque qui ne laisse libres que les yeux, et on le pose devant le psychographe comme on vous a posé devant l’objectif du photographe.
– Et quel est le résultat ? interrompit quelqu’un.
– Un psychogramme. Lors de sa première expérience, Edison fils opéra sur un jeune homme qu’il choisit doué d’une volonté assez puissante et d’une conception de pensée assez claire pour que cette pensée pût être photographiée.
Le Dr L. Case a conté le fait (1). L’expérimentateur avait dit à son sujet de penser de la façon la plus forte et la plus tenace qu’il lui serait possible à un shilling ; et il avait obtenu un psychogramme, ou plutôt une tache ronde, indéfinie, vague, une sorte d’ombre, qui n’était autre que la forme matérialisée de la pensée du jeune homme : la projection de l’image cérébrale du shilling.
Le Dr Luys, dont les extravagantes recherches sur le transfert de la pensée avaient inspiré à Edison l’idée du psychographe, ainsi que je l’ai dit tantôt, reçut, en hommage, le premier exemplaire du bizarre instrument. Une note, de la main du jeune inventeur, renseignait sur le fonctionnement de l’appareil. Mon illustre parent se décida aussitôt à tenter une expérience.
– Sur vous, Mauvers ?
– Non pas. J’eus souhaité poser devant le psychographe ; malheureusement, quand on me montra la machine, laquelle pourtant n’avait encore servi qu’une fois, elle était dérangée. Le premier et unique essai du Dr Luys – et Mauvers promena un regard enigmatique sur tous ceux qui l’écoutaient – vaut qu’on le rapporte.
Il aurait fallu entendre conter la chose, répéter froidement l’épouvantable constatation par celui qui l’avait faite. Luys était une sorte de géant doux et souriant, aux favoris d’un blond pâle, une sorte d’hercule Farnèse habillé par le meilleur faiseur de l’Avenue de l’Opéra et coiffé mieux qu’une marquise pour le bal. Mon parent rapportait le résultat de cette expérience avec la précision minutieuse du clinicien qui enregistre un fait, ou encore d’un archéologue qui noie tel détail minime d’une trouvaille ; on ne se serait jamais douté, à l’inflexion de sa voix et à la tournure de sa phrase, qu’il s’agissait d’un phénomène de la vie spirituelle.
Peut-être ai-je tort de raconter cette histoire, et, au fait, après y avoir bien réfléchi, je ne vous la conterai pas… »
Mais la protestation des auditeurs fut si unanime et la maîtresse de maison pesa d’une telle autorité, que Mauvers se décida à satisfaire une curiosité qu’il venait si malicieusement d’exaspérer.
« Vous le voulez ! Soit ! Aussi bien, il s’agit d’un inconnu et le psychogramme, ou si vous préférez l’épreuve obtenue par le psychographe, n’est la pensée d’aucun de nos amis.
Le jour où le Dr Luys achevait d’installer dans son cabinet de travail l’appareil arrivé d’Amérique, il reçut la visite de deux jeunes hommes de sa connaissance : l’un porte un assez beau nom dans les lettres françaises, l’autre est un gentilhomme apparenté à l’une des premières familles de la vieille Angleterre.
Le gentilhomme anglo-saxon apparut au Dr Luys comme un magnifique sujet d’expérimentation. C’était un beau garçon, au regard franc, au front volontaire, de belle santé physique. Il arrivait à point. Le praticien lui exprima son désir, auquel le jeune homme déféra de la meilleure grâce et avec l’empressement que mettent tous ceux de la race aux plus hasardeuses entreprises.
Le docteur installa son sujet devant le psychographe, en lui recommandant de concentrer sa pensée, le plus fortement qui lui serait possible, vers tel objet qui lui plairait…
L’expérimentateur n’a jamais osé mettre sous les yeux du charmant jeune homme l’image photographique obtenue dans cette séance de psychographie. Il s’est résigné à une supercherie ; il a présenté au gentilhomme je ne sais quelle vague épreuve. »
Mauvers se tut.
« Et l’image véritable ! demanda-t-on de toutes parts.
– Je n’ose…
– Osez, docteur, parla la maîtresse de céans, qui n’était pas prude.
– Prenez garde, Madame. Nous ne vivons plus au temps où l’abbé Delille et son École parlaient par périphrases des compagnons de l’Enfant Prodigue ou des reliques plus que singulières du grand Lama. »
Un poète, égaré dans ce salon politique, cita un vers célèbre au temps du Romantisme, celui que Victor Hugo inscrivit dans sa Réponse à un acte d’accusation.
Mauvers se résigna.
« L’épreuve obtenue par le Dr Luys portait, ainsi que j’ai pu le constater de mes yeux, la représentation que notre ami le poète n’a pas craint de spécifier… Un porc… Cet animal était, ou plutôt symbolisait, la pensée du beau gentilhomme. »
*
Par l’entre-bâillement de la porte du salon apparut la tête grise et un peu lasse de M. de Montpant, un familier de la maison, et, à certains jours, quand il réussissait à dissiper le voile de mélancolie qu’il emportait malgré lui, dans le monde, le plus spirituel causeur de ce salon.
Quand le nouvel arrivé, qui avait entendu à peu près toute l’histoire qui vient d’être rapportée, eut salué chacun des assistants, il dit à haute voix, dans le petit cercle qui s’était formé autour du causeur :
« Mon cher docteur, vous leur avez conté là une venimeuse histoire. Cet honnête gentilhomme, dont la pensée se matérialise en l’image d’un porc, voilà, où je ne m’y entends plus, un redoutable propos, après dîner. »
Mauvers mit en riant un doigt sur la bouche et prenant familièrement M. de Montpant par le bras :
« Je n’ai pas entendu faire de la morale.
– Mais vous en avez fait.
– Si peu.
– Si peu ! Mais supposez donc qu’on les entraîne tous – et le geste de Montpant désignait tous les habitués du salon – devant votre psychographe et qu’on réussisse à prendre un cliché de leurs pensées.
– Ce sont des politiciens, interrompit Mauvers, croyez-vous qu’ils se donnent beaucoup de mal à penser ?
– Qu’importe ! Vous les avez inquiétés.
– Je ne possède pas encore leurs psycho grammes.
– Tant mieux pour eux.
– Ils ont des opinions politiques qui n’ont pas encore beaucoup servi, » dit tout haut Mauvers.
Cette boutade fit se retourner Rodet, qui traversait le salon.
« Dites donc, Rodet, parla de Montpant, vous avez entendu le mot du docteur ? »
Mais l’interpelé songeait sans doute à autre chose ; au lieu de répondre à la question intempestive qui venait de lui être posée, il se tourna vers Mauvers et lui dit :
« Votre psychographe, docteur, pourrait rendre d’éminents services à la justice. Du moment que la pensée n’est plus un bien insaisissable, la conscience est contrainte de livrer ses secrets et il n’y a plus de sécurité pour les coquins…
– Ni pour les honnêtes gens ! » proféra Mauvers, plus ironique que jamais.

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(1) Revue des Revues.
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(Pol Demade, Contes inquiets, Bruxelles : Oscar Schepens &Cie, 1899)
Drapés de toges blanches, la tête serrée dans un voile de lin pelucheux, les bras nus et les pieds chaussés de sandales en corde tressée, deux hommes, frais et le teint rose, se rencontrèrent au bord de la piscine, et sourirent. Tous deux avaient la face bien rasée, et leur petit ventre béat s’en allait devant eux, avec satisfaction. Le plus grand avait les prunelles bleues du marin, qui voient au loin ; l’autre avait de petits yeux noirs et pointus, qui voient au fond.
Les deux hommes, drapés de blancheurs, après s’être un instant regardés, éclatèrent de rire.
« Ami, est-ce bien toi ?
– Tu n’as pas changé.
– Depuis vingt siècles !
– On s’est vus pour la dernière fois au pied du Capitole.
– Tu descendais la Voie Sacrée.
– Je te retrouve rue des Mathurins.
– Ensemble, nous allâmes aux Thermes.
– Ensemble, nous voici au Hammam.
– J’aime ce lieu de paix et de recueillement, avec ses lits de repos, au bruit de la fontaine qui chante, pour me rappeler l’âge antique.
– Le bain assouplit la chair, et l’on boit mieux. »
Ils dirent, puis s’allongèrent sur les lits bas, tandis qu’un esclave cubiculaire leur enveloppait les pieds de linges secs, et qu’un nègre syrien disposait devant eux les boissons agréables.
« Exerces-tu toujours le sacerdoce, en maniant la baguette sans nœuds qui trace des temples dans le ciel ?
– Tu veux rire, ami ! Le métier ne vaut plus rien, et Pline, le dernier, a pu dire que nous étions payés sur le Trésor public. Je ne prophétise plus.
– Ni moi, et cependant je perçois les choses à venir. »
L’homme qui voyait au loin demanda : « Ces choses sont lointaines ? »
L’homme qui voyait au fond répondit : « Très lointaines et très proches, et je vois tout un siècle, qui va durer un lustre : car l’homme, désormais, marche plus vite que le temps.
– Il est vrai, reprit l’autre, et j’ai contemplé, moi aussi, l’événement futur.
– Ô mon frère, parle, tandis que je t’écouterai ! »
Ayant dit avec politesse, l’homme aux prunelles noires détourna imperturbablement la tête, pour sourire sans être aperçu, et son confrère, qui voyait l’avenir, ne vit pas le présent. Avec confiance, il continua, et ses yeux étaient fixés sur la rosace du grand vitrail multicolore.
Il disait :
« Nous entrons dans l’âge nouveau.
Un peu de guerre encore, pour finir l’ère belliqueuse de Mars, et nous voici dans le siècle de Mercure. Le Commerce est dieu. La Bourse est un temple, en même temps qu’un champ de bataille, et les peuples s’y livrent des combats. L’échange international a rapproché les hommes, mais la lutte dure quand même. On se bat avec des produits. La transaction règne sur le monde animé. Le télégraphe porte aux quatre points du monde la nouvelle des escarmouches. Hausse et baisse, victoires et défaites ! Un krash est l’échec d’une nation : elle languit un moment, se relève et repart. Elle lance sur le globe ses commis-voyageurs, qui sont les derniers conquérants. Le génie inventif de l’homme, plus fécond parce qu’il peut s’adonner tout entier à l’œuvre des découvertes, crée, invente, multiplie la force, décuple l’expansion, couvre la terre, s’étale, triomphe. Au plus industrieux la gloire, et la défaite aux indolents ! Ou ne tue plus, mais on se tue : les vaincus rentrent chez eux et se font sauter la cervelle, discrètement.
– Cela est lointain, dit l’autre.
– Cela est proche, et l’heure est venue.
– Oublies-tu qu’à cette heure on se bat au Transvaal ?
– Le dernier sang, et je dis qu’on le répand pour rien, car le résultat définitif sera le même, à qui qu’appartienne la victoire. Les Anglais vainqueurs auraient commercialement exploité le pays qu’ils voulaient prendre, et, vaincus, ils l’exploiteront quand même. Quand les Boers auront proclamé l’indépendance de leur sol, et fondé les États-Unis de Sud-Afrique, les Anglais, flegmatiquement, diront : « All right ! » Puis, tranquilles, comme si rien ne se fût passé, ils installeront leurs boutiques et enverront leurs produits ; ils n’auront d’abord que la seconde place, parce que les Allemands, mieux accueillis, auront occupé la première ; mais enfin ils prédomineront, comme ailleurs, car le Dieu des Affaires, dont le règne est venu, a déserté le Midi pour monter vers le Nord, et Mercure s’appelle à présent Business.
– Eh quoi ? Les Latins, nos aïeux…
– Ils marcheront derrière et seront distancés. Les latitudes de la force se déplacent : la valeur de Venise, de Gênes, de Madrid, remonte vers Londres, Berlin, New-York. Ô frère, n’as-tu pas vu déjà que l’Amérique s’est vengée de Christophe Colomb, de Ferdinand, de l’Espagne, et qu’elle a pris sa revanche ? Elles feront moins bien que les races saxonnes ; elles ne savent pas faire, les races latines d’Espagne, d’Italie, de France…
– De France ? L’Exposition qui se prépare ne sera-t-elle donc pas le triomphe de Paris ?
– Ville de fête, ville de joie ! Paris reste le Mabille du monde : on y vient rire, encore, et chercher son baiser ! Le Champ de Mars est toujours une foire, mais n’est plus un marché.
– La ville y gagnera de l’or et du renom.
– Elle les paiera cher. Bénéfice pour tous, parce que les peuples se seront une fois de plus rencontrés et rapprochés, l’Exposition fera dans Paris du bien pendant un mois et du mal pendant trois années.
– Tu vois noir.
– Je vois clair.
– Et que vois-tu ?
– Trois mots accolés à trois dans l’Exposition de 1900, l’Épidémie de 1901, la Révolution de 1902.
– Ah ! sinistre augure, mon frère…
– Aux semelles de leurs bottines, aux plis de leurs vêtements, au souffle de leur haleine, les passants apportent la mort ! Dans les tentes qu’on dresse et dans les tapis qu’on déploie, la mort est cachée, et la mort s’envole dans les poussières ! Elle retombe et couve dans la boue chaude. L’Exposition de 89 fit en France plus de trépas que la guerre de 70 : un mal nouveau s’abattit sur la ville, et ne la quitta plus. Pendant trois années consécutives, la mort travailla tant que la vie ne pouvait plus, en France, lutter contre elle, et pendant trois années le chiffre des naissances ne sut pas égaler le chiffre des décès… Le passé montre l’avenir. Si tu as quelque part une chaumière dans la forêt, sur la montagne, loin, et si tu tiens à vivre, sauve-toi.
– Je resterai, pour voir.
– Après les heures navrantes, tu verras les heures tragiques. Car l’histoire doit écrire en rouge la date de 1902.
– Pourquoi donc celle-là ?
– Compte avec moi, mon frère. Sous les lilas de 1900, il arrivera des passants ; à l’automne, ils s’en vont, et l’hiver commence les décombres du grand bazar. Des mille de milliers de bras font des tas avec du plâtras ; parmi l’air de 1901, on éparpille les microbes, qui pullulent, pullulent dans le printemps. Les héritages sont nombreux, mais on les gardera très peu. Des mille de milliers de bras font des trous et bouchent des trous, au champ de foire dévasté, pendant le printemps et l’été… 1902, l’hiver a froid, l’hiver a faim, et les mille de milliers de bras n’ont plus d’échafaudages à abattre ni de trous à combler. Donnons-leur à combler les fossés des remparts, et les murailles d’enceinte à abattre ! Voici le printemps, et les têtes fermentent. Les hommes sont venus, trop nombreux, vers la ville, et des voix disent vers les bras : « Ne vous reposerez-vous pas ?… » Grève, grève ! Et partout la grève ! Celui qu’on nomme Prolétaire, frappant du pied, frappe la terre ! Puis il frappe l’homme, et 93 devient rose, tant est pourpre 1902 !
– Tu exagères.
– Quatre-vingt-treize fut contre la noblesse et la royauté, quelques têtes ; dix-neuf cent deux est contre la bourgeoisie, millions de têtes ! Il en tombe, il en tombe, et les villes flambent ! Regarde-les monter, les flammes jaunes dans le ciel bleu ; regarde-le couler, le sang rouge dans l’herbe verte, et regarde les morts aux lèvres violettes ! Je vois ! »
L’augure, halluciné, tendait l’index rigide vers la rosace jaune et bleue, rouge et verte, et violette.
Son confrère lui répondit :
« Tu ne me montres là que du soleil sur un vitrail.
– Non, je te montre l’avenir… »
Il se laissa retomber sur le divan, très las en apparence, et comme épuisé par l’effort.
Mais, ayant ensuite glissé vers son confrère un mince filet de regard, il vit une bouche railleuse et deux petits yeux noirs qui se moquaient de lui.
Il tourna franchement la tête, et les deux augures, s’étant regardés face à face, éclatèrent de rire.
Puis ils fumèrent un cigare, dans le calme de la grande salle haute, tandis que la fontaine susurrait dans sa vasque de marbre blanc.
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(Edmond Haraucourt, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, neuvième année, n° 2664, samedi 13 janvier 1900)
On m’a souvent demandé comment j’ai pu, d’homme d’affaires que j’étais, me transformer en écrivain du jour au lendemain. La première impulsion fut la circonstance suivante : au sanatorium Lahmann j’avais fait la connaissance de l’écrivain Oscar A.-H. Schmitz ; lorsque je lui racontai deux ou trois expériences remarquables qui m’étaient arrivées, il me dit :
« Pourquoi n’écrivez-vous pas cela ?
– Comment fait-on ? demandai-je.
– Écrivez donc tout simplement comme vous parlez, » répondit-il.
Je me mis au travail et composai la nouvelle Le Soldat brûlant, et l’envoyai au Simplicissimus qui l’accepta aussitôt. Depuis lors, tout ce que j’ai écrit a été immédiatement publié soit par les revues, soit par les éditeurs.

L’impulsion interne qui éveilla en moi ce talent de conteur est infiniment plus curieuse. Je veux la décrire en détail, car elle m’a amené à cette conviction que tout talent sommeille en tout homme, mais il faut apprendre la méthode qui permet de l’éveiller. Quand on applique la méthode inconsciemment, on ne peut développer qu’un don dont les premières manifestations existaient déjà, de quelque manière, dans la prime jeunesse. Pour ma part, je n’eus jamais dans mon enfance aucune inclination pour la littérature ou pour la poésie, je lisais sans discrimination tout ce qui me tombait sous la main. Par la suite, mon amour de la lecture disparut complètement, et je considérai que le sens de la vie résidait dans les intrigues amoureuses, le jeu d’échecs et le canotage. Le maître de mon destin, apparemment en grand souci à mon sujet en présence de tels débuts, m’assena un jour un coup de fouet si énergique que, à la suite d’un chagrin d’amour et d’autres causes d’ordre sentimental, je décidai de mettre fin à ma brève existence (j’avais alors vingt-trois ans) en me faisant sauter la cervelle avec un revolver. Un frôlement à la porte de ma chambre de célibataire interrompit mon geste : le destin, sous les espèces d’un commis de librairie, me glissait une brochure sous la porte. S’il y avait eu une boîte à lettres à l’extérieur, il y a peu de chances que j’eusse été vivant aujourd’hui. Je ramassai la brochure et la feuilletai : spiritisme, histoires de revenants, sorcellerie ! Ce domaine, que je n’avais connu jusqu’à ce jour que par ouï-dire, éveilla immédiatement mon intérêt à tel point que j’enfermai le revolver dans le tiroir en vue d’une occasion meilleure et que je décidai, au lieu de bannir définitivement de ma vue, comme l’arme, mes trois intrigues sentimentales révolues, de lancer avant tout l’embarcation de ma vie à la découverte de ces régions inconnues dont la brochure évoquait une si large part. Je mis à la mer. Une mer sans limites d’ouvrages sur l’occultisme. Au début, les vagues se soulevaient à des hauteurs terrifiantes : le destin sous les espèces du libraire me submergeait littéralement d’ouvrages spécialisés. Ce qui, au début, aurait pu être considéré comme de la curiosité ou comme un intérêt superficiel devint avec les années un ardent besoin de savoir, une soif inextinguible qui me dévorait ! Je fus longtemps en proie à ce besoin fatal commun à tous les hommes, et qui est de demander conseil à d’autres dans l’illusion de s’enrichir de leurs connaissances. Cela peut être valable dans une certaine mesure dans le domaine des choses extérieures, mais échoue à chaque fois qu’il s’agit de l’évolution intérieure de l’être humain. Ayant appris que l’expérience vivante ne se trouve pas dans les livres morts, je me mis à la recherche d’hommes susceptibles de me donner quelque conseil. Le maître camouflé de mon destin prit l’initiative de m’en donner l’occasion ; il réussit à me faire entrer en contact de la manière la plus curieuse avec les gens intéressants, pour la plupart des étrangers, des Asiatiques, – car, en Allemagne, qui aurait bien pu posséder quelque expérience dans le domaine de l’occultisme ? – des voyants, de vrais et de faux prophètes, des extatiques et des médiums. Des « Loges occultes » plus ou moins secrètes, anciennes et nouvelles, me furent ouvertes. Et chaque fois, au bout de quelques années, je les quittais sans en avoir été entamé, après la même expérience : rien ici non plus ! du temps perdu ! des redites sans rien de précis ; des propos superficiels, un théisme fanatique ! Et dans les cas les plus graves : l’eau de rose d’une piété quiétiste !
Enfin, je crus avoir trouvé ce que j’avais cherché si longtemps : une communauté d’hommes, européens et orientaux, dans l’Inde centrale, qui prétendaient posséder le véritable secret du yoga, cette méthode asiatique remontant à la plus haute antiquité, qui découvre le seul chemin permettant d’accéder aux degrés qui se situent loin au-delà du niveau de la faible, imparfaite et impuissante humanité. Je fus admis, après avoir répondu de manière apparemment satisfaisante à des questions extrêmement pertinentes d’ordre métaphysique et dont la solution relevait plus de l’intuition que de la raison. Il est écrit entre autres dans mon certificat d’admission : « Il y a en vous le véritable esprit d’un mystique. » Ensuite, je reçus toute une série de conseils au sujet du « Visage vert. » À partir de cette époque, je menai pendant trois mois une vie de fou, ne mangeant que des légumes, ne dormant pas plus de trois heures par nuit, « savourant » deux fois par jour deux cuillerées à soupe de gomme arabique dissoute dans un potage clair, – moyen particulièrement efficace pour éveiller la voyance ! – m’exerçant minuit à de douloureuses postures d’Asana, les jambes croisées, retenant mon souffle au point que mon corps se couvrait d’écume et que je me débattais contre une asphyxie mortelle.

Par une nuit d’hiver où la neige paraissait trop haute pour me permettre de remonter sur ma colline, je me trouvais assis au bord de la Moldau. J’avais derrière moi une vieille tour ornée d’une grosse horloge. J’étais là depuis quelques heures, grelottant malgré ma fourrure, fixant le ciel noirâtre et m’efforçant par tous les moyens d’arriver à ce que mes « frères » de l’Inde appelaient dans leurs lettres la vision intérieure. De nouveau, tous mes efforts étaient vains. Jusqu’à ce jour-là, et cela depuis ma plus tendre enfance, je manquais à un degré surprenant de cette faculté qui est accordée à bien des hommes de pouvoir se représenter, en fermant les yeux, une image ou un visage. Ainsi, il m’aurait été impossible de dire, par exemple, si telle ou telle personne de mes connaissances avait les yeux bleus, marrons ou gris, ou un nez droit ou aquilin. Autrement dit, j’avais coutume de penser avec des mots et non par images. J’avais décidé, ayant bien présente à la mémoire, pour autant que mes facultés me le permettaient, l’image du Bouddha Gautama, de ne pas quitter l’endroit où j’étais assis avant d’avoir réalisé fût-ce le moindre petit progrès. Je devais bien être là depuis au moins cinq heures lorsque subitement s’imposa à moi cette question très humaine : quelle heure peut-il bien être ? Et voilà que, de la manière la plus curieuse, à ce moment précis où je m’arrachai à ma torpeur, je vis apparaître dans le ciel une horloge géante projetant une vive lumière, et cela avec une netteté que je n’avais expérimentée dans ma vie lorsque j’observais des objets réels. Les aiguilles indiquaient deux heures moins douze. Je sentis nettement les battements de mon cœur ralentir, et je crus que c’était là une conséquence de l’émotion ressentie ; c’était une erreur, comme je ne tardai pas à m’en apercevoir, et le ralentissement du pouls n’était pas la conséquence, mais la cause de la vision ! J’avais l’impression extraordinaire qu’une main retenait mon cœur. Je me retournai pour regarder derrière moi l’horloge réelle de la tour. Elle marquait aussi deux heures moins douze ! Il est exclu que j’aie pu auparavant me retourner et avoir ainsi un certain point de repère quant à l’heure, car j’étais resté assis parfaitement immobile au bord du fleuve tout au long de ces cinq heures, ainsi qu’il est strictement prescrit pour les exercices de concentration. J’étais heureux, à part une légère crainte qui s’insinuait en moi : l’œil intérieur resterait-il ouvert ? Je repris mon exercice. Un moment, le ciel demeura noirâtre et fermé comme auparavant. Subitement, l’idée jaillit en moi d’essayer de réprimer les battements de mon cœur au point où ils avaient été ralentis lors de la vision, ou même, très probablement, avant la vision. Ou plutôt, ce n’était pas tellement une « idée » qu’une déduction à demi formulée du sens d’une phrase du Bouddha Gautama qui s’était imposée à moi comme une suggestion émise par une voix en moi : « C’est du cœur que viennent toutes choses, nées du cœur et au cœur soumises… » Grâce aux exercices de yoga pratiqués jusqu’alors, j’avais quelque idée de la manière de m’y prendre pour influer dans une certaine mesure sur les battements du cœur. Ma tentative réussit. Pour la première fois de ma vie, immédiatement, je me trouvai dans un état qui m’avait été totalement étranger jusqu’alors : l’impression intense d’un état d’éveil anormal. En même temps, je vis s’éloigner à ma vue une portion circulaire du ciel nocturne, comme si une lanterne magique se mettait à tourner. Comme si elle se détachait de l’atmosphère pour reculer jusqu’à des profondeurs de plus en plus lointaines, incommensurables, de l’espace ; tout à coup, il n’y eut plus d’arrière-plan nulle part, et, à mon grand étonnement, je me rendis compte qu’à tout moment et constamment dans la vie nous sommes environnés d’arrière-plans : le bleu d’azur ou la brume du ciel, des murs sous quelque forme que ce soit, – et cela sans que nous nous en apercevions jamais ! Dans cette trouée circulaire qui venait de se former dans le ciel se trouvait une figure géométrique. Je ne la voyais pas comme on voit les objets dans la vie courante, de face ou de profil : je la voyais de tous les côtés en même temps, aussi extraordinaire que cela puisse paraître ; comme si mon œil intérieur, au lieu d’une lentille, était pour ainsi dire un cercle tout autour de la vision. D’où aussi cette impression nouvelle de l’absence d’arrière-plan ! Cette figure géométrique était le symbole de « in hoc signo vinces, » une croix dans un H. Je la regardai d’un cœur froid et sans émotion ; aucune trace en moi d’exaltation ou de quoi que ce fût de semblable. Ce qui est d’ailleurs tout naturel, car je n’avais guère alors de notion de l’extase. Au bout d’un moment je vis apparaître d’autres formes géométriques. Je les considérai comme un a b c de l’apprentissage à la voyance. L’acquisition permanente que je remportais en rentrant chez moi était de savoir de façon certaine comment m’y prendre pour obtenir la vision intérieure : ralentir les battements du cœur, me mettre dans un état d’éveil très poussé, regarder droit devant moi le plus loin possible pour réaliser le parallélisme des axes oculaires, etc. Mais tous ces moyens n’étaient nullement nécessaires : bientôt, je n’eus qu’à évoquer mon expérience au bord de la Moldau pour voir les images se former de nouveau dans l’espace devant mes yeux. Peu de temps après, j’eus aussi des visions en couleurs d’une telle splendeur et d’un tel éclat et animées d’une telle vie qu’elles m’aidèrent à traverser bien des heures difficiles de mon existence. Jamais, lors de visions, je ne tombai dans des rêveries ou autres états de conscience inférieurs à l’état normal de veille. Les visions dont il s’agit ne dépendent pas de notre libre arbitre ; elles apparaissent selon le bon plaisir d’une volonté qu’il n’est pas en notre pouvoir de manifester, bien que ce soit assurément notre volonté et non point la manifestation d’une puissance extérieure, d’un « Dieu » ou de quelque nom qu’on l’appelle…
C’est cette faculté de voyance qui fut la cause première de mon activité d’écrivain ; l’impulsion extérieure mentionnée au début de cet article ne fit que mettre en marche le mouvement d’horlogerie remonté. Les idées qui me poussèrent à écrire des histoires fantastiques furent toujours, au début, des images, des situations ou des personnages aperçus en vision, qui constituèrent le noyau autour duquel je construisais mes nouvelles. Bref, j’avais appris à penser par images. Je puis mentionner en passant que très souvent j’ai eu des visions qui me donnaient symboliquement ou ouvertement des avertissements, des conseils ou des enseignements.
Un jour d’automne en 1915, j’eus une vision tout à fait extraordinaire à laquelle se rattache un fait qui, s’il ne s’agit pas d’une coïncidence des plus invraisemblables, est susceptible de découvrir des perspectives des plus inouïes : j’étais justement en train de réfléchir, me demandant quelle pouvait bien être la cause profonde de la plus terrible des guerres mondiales, lorsque je sentis venir l’état d’extra-lucidité rafraîchissant qui s’annonce toujours chez moi lorsqu’il doit m’arriver quelque chose d’extraordinaire. Et aussitôt, je « vis » une apparition qui était celle d’un homme d’une race inconnue de moi. Il était très grand et très mince. Je l’ai décrit dans la nouvelle : Le Jeu des grillons, qui fut publiée immédiatement dans le Simplicissimus :
« Six pieds de haut, d’une minceur extraordinaire, imberbe, un visage aux reflets olivâtres, les yeux obliques et extraordinairement écartés. L’épiderme des lèvres et du visage lisse comme de la porcelaine, les lèvres acérées, rouge vif, et si fortement serrées, en particulier aux commissures, comme dans un sourire implacable, qu’on aurait dit des lèvres peintes. Il avait sur la tête un curieux bonnet rouge. »
Avant cette vision, je m’étais demandé intérieurement quelle pouvait être la cause profonde de la guerre ; la vision me parut être une réponse symbolique.
D’après les occultistes orientaux, il y aurait au Tibet une secte : les Dugpas – qui doit être considérée comme un instrument direct des forces « démoniaques » de destruction.
Je me mis donc au travail et composai la nouvelle : Le Jeu des grillons, dans laquelle j’exposais les causes occultes de la guerre. J’ajoutai les détails accessoires également en fonction de visions qui succédèrent à celle de l’homme en question. Le cadre de l’histoire fut imaginé de toutes pièces. Cette nouvelle parut dans le Simplicissimus ; quelques semaines plus tard, je recevais d’un inconnu, un peintre du nom de Höcker, la lettre ci-après :
« Je dois dire tout d’abord que je suis un homme en parfaite santé et que je n’ai jamais été sujet à des hallucinations ou autres états anormaux. Hier, je me trouvais dans mon atelier assis devant ma table en train de travailler. Tout à coup, j’entendis un bruit métallique musical. En me retournant, j’aperçus un homme de haute taille d’une race que je ne connaissais pas, un curieux bonnet rouge sur la tête, qui se tenait debout dans la pièce. Je me rendis compte immédiatement qu’il s’agissait d’un trouble psychique. L’homme tenait à la main une espèce de diapason composé de deux branches, à l’aide duquel il avait produit le bruit en question. Entre les deux branches se trouvait un marteau. Aussitôt, je vis apparaître sur le sol des monceaux de gros insectes blancs qui s’entre-déchiraient dans un bruissement d’ailes dont le vacarme assourdissant finit par devenir intolérable. J’ai encore dans les oreilles ce bruit qui ébranle tous mes nerfs. Quand l’hallucination eut pris fin, je me mis aussitôt à dessiner la scène avec un bâton de sépia. Puis je sortis pour prendre l’air. En passant devant un kiosque à journaux, une impulsion que je ne puis m’expliquer, étant donné que je n’aime pas cette revue, me poussa à demander le Simplicissimus. Comme la vendeuse me présentait le dernier numéro, une décision tout aussi inexplicable me poussa à dire : « Pas ce numéro ; le précédent je vous prie ! » Revenu chez moi, en feuilletant la revue, je trouvai à ma grande stupéfaction votre nouvelle Le Jeu des grillons, relatant presque mot pour mot ce que je venais d’expérimenter moi-même une heure auparavant : l’homme au bonnet rouge, les insectes qui s’entre-déchiraient, etc. Je vous prie, ayez l’amabilité de m’expliquer comment je dois interpréter la chose.
Signé : HÖCKER. »
Après avoir lu et relu la lettre, je la mis de côté et fus pris de colère, pensant : « Encore un qui veut se rendre intéressant ! » Cet homme avait naturellement déjà lu le Simplicissimus, et il voudrait maintenant me faire croire qu’il a vu tout cela d’avance dans une vision. Néanmoins, pour comparer, je pris le Simplicissimus pour y lire les passages corrrespondants. Je fus épouvanté en lisant : « Le Dugpa (l’homme au bonnet rouge) tenait à la main un prisme ! – par conséquent, pas un diapason ! – avec lequel il captait les rayons solaires… »
Je me pris la tête à deux mains, réfléchissant : « J’ai pourtant moi-même, avant d’écrire cette nouvelle, eu plusieurs fois la vision du Dugpa tenant à la main un diapason, exactement comme le décrit Höcker dans sa lettre ! Comment cela a-t-il pu devenir un prisme dans le Simplicissimus ? »
Tout à coup, je me rappelai que j’avais, comme à mon habitude, entièrement recopié le premier manuscrit avant de l’envoyer à la rédaction. En recopiant, j’avais remplacé le diapason par un prisme. Tout agité, je fouillai dans mon tiroir où je trouvai finalement mon premier brouillon. C’était exact ; j’avais bien écrit : diapason ! Nul autre que moi n’avait jamais vu ce brouillon ; d’ailleurs, personne n’aurait pu le déchiffrer, car j’avais utilisé des abréviations que moi seul pouvais comprendre. Je ne pouvais désormais plus douter que ce monsieur Höcker eût eu la même vision que moi, bien que plusieurs semaines plus tard ; ou alors, il aurait fallu admettre une coïncidence absolument inouïe. Mais une explication de ce genre serait bien la plus artificielle qui se puisse imaginer !…
Comment expliquer ce qui s’est passé ? Je tâtonne dans les ténèbres. Une action à distance, après des semaines ? Et émanant de moi ? Absurde !
Certains occultistes diraient, je le sais, qu’en composant ladite nouvelle, j’ai déposé un cliché dans la « chronique de l’Akasha » – le cerveau de l’Univers – cliché qui est tout à coup devenu visible pour M. Höcker. Une explication de ci-genre comporterait d’énormes lacunes. Elle n’explique pas pour quelle raison M. Höcker a acheté, presque malgré lui, le numéro voulu du Simplicissimus. Les spirites diraient qu’il y a été poussé par des esprits…
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Extrait de la revue MERLIN, n° 3, de 1949. Verlag Langen-Muller, Munich, titre original : Mein Erwachen als Medium. Traduit de l’allemand par A.-D. SAMPIERI.

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(Gustav Meyrink, in Soleils, revue trimestrielle de culture générale, organe de l’Association pour l’Expansion de la Culture, n° 4, été 1963 ; cet article a été repris dans les Cahiers de l’Herne, n° 30, Gustav Meyrink, 1976, et dans Question De, n° 56, mars-avril 1984)
Je ne sais quel vent de folie a soufflé sur le manoir de Bretagne où nous passons le printemps, ma nièce Lucienne et moi. Tout cela est fini depuis déjà huit jours et cependant je me surprends encore, la tête entre mes mains, à me demander si je n’ai pas rêvé, tant le fantastique de cette sombre aventure se trouve renforcé de circonstances étranges. Tu en jugeras : je t’envoie les notes que j’ai prises au jour le jour.
22 mars. – Le ciel est pleureur et gris. Le vent du sud a ramené les bruines. De lentes et tièdes fumées d’eau, avant de s’écheveler vers la mer, balayent notre vallée, suivent le cours de notre rivière trouble et voilent d’une nuée de tristesse le coteau d’en face, aux genêts dénudés et aux bruyères roussies. Jamais le paysage ne m’apparut si désolé et si sauvage. Nous en avons le cœur serré d’un indéfinissable malaise.
23 mars. – Nos pressentiments se sont précisés. De l’autre côté de la rivière, une épidémie singulière, aux symptômes encore vagues, s’est abattue sur le pays. Les gens de notre ferme ont dit à notre femme de chambre que cette maladie vient d’être importée d’Angleterre par une passagère contaminée qui débarqua à Brest et disparut le jour même. Ma nièce est très impressionnée. Nous ne parlons plus que de l’épidémie.
24 mars. – Le docteur est venu et nous a confirmé la nouvelle.
Il n’a jamais constaté de cas semblable. Voici les détails qu’il nous donne :
« Gens de tout âge, aux champs, dans la rue, à table, n’importe où, sont pris de sueurs suivies de frissons et de nausées. Viennent ensuite des vertiges et du délire où, les yeux hagards, toute pensée absente, ils balbutient des paroles incohérentes d’une voix saccadée de claquements de dents. En cette première phase, leur teint est rouge et congestionné, leur soif est si ardente que leur langue sort toute blanche de leurs lèvres desséchées. Puis leur visage pâlit, leur vue se trouble et s’éteint. Encore quelques soubresauts convulsifs, quelques contractions de nerfs et ils s’immobilisent. Ils n’entendent plus et ne comprennent plus rien. Ils vacillent et sont saisis d’une torpeur d’impuissance. Leurs traits prennent une morne expression de désespoir. Leur peau se gonfle et se couvre de taches violacées. Leurs yeux demeurent ouverts et fixes dans une somnolence accablante qui se transforme, au bout de quelques heures, en un sommeil de mort. Les taches de leur corps deviennent alors toutes noires. »
Après les paroles du docteur, je regarde Lucienne ; elle est livide. Elle demande fiévreusement :
« Croyez-vous qu’une seule personne puisse propager le mal ?
– La chose s’est vue.
– Quel remède, docteur ?
– Avant d’appliquer le remède, il faut connaître la maladie. Contre la peste noire, Audebert prétend avoir avec succès employé le haschisch. »
Le docteur se lève et ajoute :
« Le meilleur, en attendant, c’est de ne pas vous promener de l’autre côté de la rivière ! »
25 mars. – Il vente et bruine sans trêve. Lucienne a envoyé le cocher à la ville. Le curé vient dîner. C’est un brave homme, simple et borné. Lucienne lui demande ce qu’il fera si l’épidémie gagne notre rive. « Mais ce qu’on fait depuis des siècles ! dit-il ; je brûlerai des cierges, j’allumerai un feu sur le parvis pour purifier l’air, j’ouvrirai l’église jour et nuit aux prières et je dirai des messes. » Il ajoute très bas : « J’ai déjà ordonné de creuser d’avance quinze fosses. » Lucienne n’a pu réprimer un frémissement. Nous ne parlons plus du tout de l’épidémie.
26 mars. – Dérick, notre fermier, arrive au manoir. Il est très surexcité.
« Celle qui répand la peste, – affirme-t-il sérieusement, – est bien une femme en noir, robe noire, chapeau de paille noire, pèlerine noire. Elle a débarqué à Brest du vapeur anglais et depuis, seule, sous la pluie, elle rôde dans les villages et la campagne, jetant partout ses maléfices. Elle erre dans la lande et s’arrête aux sources pour les empoisonner ; elle monte au faîte des collines, ouvre sa pèlerine, en secoue les plis dans le vent pour répandre le mauvais air et semer les germes de mort sur le pays. »
J’ai voulu godiller le bonhomme sur sa crédulité ; Lucienne est sortie brusquement du salon.
27 mars. – Ce soir, vers six heures, j’étais seul à regarder par la fenêtre du grand salon, au rez-de-chaussée. Il y faisait si froid que je fis allumer du feu. J’ai frémi tout à coup. De l’autre côté de la rivière, sortant du crépuscule et se dessinant sur le coteau, se dressa la maigre silhouette d’une femme vêtue de noir. Elle s’est tenue un instant sur la cime. Le vent s’engouffrait dans sa pèlerine. Les plis claquants lui donnaient l’apparence d’un oiseau sinistre qui bat des ailes pour prendre son vol noir sur la vallée. Puis elle a descendu la sente escarpée, s’est arrêtée sur la rive, s’est penchée vers l’eau. Je n’ai pu voir ce qu’elle faisait. Peut-être étaient-ce des gestes d’appel pour passer la rivière. Une barque s’est approchée. Je n’ai pu reconnaître l’homme qui ramait. Les paroles du fermier m’obsédaient. Effaré, je courus pour dire au domestique d’aller fermer la grille du parc. J’ai rencontré Lucienne dans le vestibule. Elle m’a balbutié d’une voix étranglée :
« Jean, le valet de chambre, vient d’être pris à l’instant de nausées et de vertige. Il a des taches violâtres sur les mains. »
Et elle est remontée chez elle, très agitée. Alors, je suis rentré, pour fermer au verrou la porte du salon. En dépit du feu, il y faisait humide et très obscur. J’y fus pris à la gorge d’une senteur fétide. La porte-fenêtre était toute grande ouverte et les gouttes de pluie rejaillissaient sur le tapis. Je poussais le battant quand, soudain, j’aperçus une femme noire immobile, silencieuse, assise, dans le coin d’ombre, sur le canapé. Je l’ai interpellée brusquement. Elle n’a pas répondu : elle m’a fait signe qu’elle ne comprenait pas et ne pouvait pas parler. D’un petit geste pitoyable et craintif, elle m’a montré la bruine qui noyait la vallée ; puis, grelottante, elle s’est recroquevillée dans sa pèlerine. Un peu honteux de ma première terreur, je n’ai pas eu la cruauté de la jeter dehors. J’ai essayé de l’examiner ; mais, comme dans un songe, la volonté de fixer mon attention me fuyait. J’allumai des bougies. Elles brûlèrent mal : on eût dit que la pièce était emplie d’une buée de marais. La femme m’apparut alors livide, le teint plombé, l’iris des yeux trouble et brouillé, au milieu d’un de ces visages effacés dont on ne peut pas se souvenir. Elle ne bougeait pas et grelottait toujours, ramassée sur elle-même. Elle passait sa langue sur ses lèvres brûlantes. Cette langue était blanche. Un instant, pour mieux s’envelopper, elle glissa furtivement sa main hors de sa pèlerine. Sa main était tachée de noir.
Je sortis une seconde fois afin d’envoyer chercher le docteur. Dans le vestibule, je tombai sur les domestiques, sur Dérick et plusieurs gars de la ferme qui gesticulaient frénétiquement. Ils se mirent à me crier :
« La femme noire a traversé le parc ! Nous l’avons vue entrer dans le salon. La peste va gagner la maison, la contrée ! Chassez-la, Monsieur, ou bien laissez-nous la chasser !
– Taisez-vous, leur dis-je. Vous êtes fous ! Cette malheureuse est elle-même victime du mal ! Qu’on aille prévenir le docteur. »
Personne ne bougea. Ils ne voulaient pas comprendre et demeuraient farouches, menaçants, les yeux fixés sur la porte du salon. Je me décidai à faire la course moi-même, Je montai dans la chambre de Lucienne pour la prévenir. Je la trouvai debout, les yeux dilatés, avec une expression de joie extravagante qui me la fit juger encore plus folle que ceux d’en bas. Je parlai sans qu’elle m’écoutât. Elle se mit à chanter. Sous la fenêtre, un bruit de galopade effrénée me tira de ma stupeur. L’idée affreuse me vint que toutes ces brutes s’étaient ruées dans le salon et qu’elles poursuivaient maintenant la femme dans la campagne. Je redescendis en trois bonds. La femme noire avait en effet disparu. Le salon était vide, mais les chaises renversées, le tapis à demi retourné, la porte ouverte indiquaient une chasse effroyable. Je me retournais, la tête perdue, quand j’aperçus Lucienne derrière moi, avec sa même expression de joie si inquiétante. Elle venait de ramasser et elle examinait le pauvre chapeau de paille noir que l’étrangère, dans la lutte ou dans la fuite, avait perdu. Elle éclata de rire, de ce rire insensé qui me crispait les nerfs. Puis elle mit le chapeau sur sa tête et s’approcha de la glace. À peine se fut-elle regardée qu’elle poussa un cri d’horreur et jeta ce chapeau dans le feu. À la grande flambée rouge de la paille noire, je vis son visage blême, décomposé à croire qu’elle se mourait. Je me précipitai, vers elle. Elle tomba à la renverse dans mes bras, se débattit dans une crise affreuse et cria d’épouvante :
« Sous ce chapeau noir, je me suis vue dans la glace, décharnée, sans lèvres, sans narines, sans prunelles… je me suis vue avec une tête de mort ! »
Je la portai sur son lit. Brisé moi-même, je tombai dans un fauteuil…
28 mars. – J’ai encore un peu de fièvre. Lucienne, elle, a déliré toute la nuit. Elle vient de s’endormir plus calme. La femme de chambre entre alors et m’apprend :
« Monsieur, la femme…
– Quelle femme ?
– La femme en noir, la peste ! Hier soir, quand les gars l’ont pourchassée, elle a sauté la haie du parc et s’est enfuie dans la vallée. Un moment, on a craint de perdre sa trace. Mais tout le village est venu à la rescousse, armé de triques, de fourches, et on l’a retrouvée dans la niche de pierre qui abrite la source. Elle s’était agenouillée…
– Pour boire ?
– Peut-être bien, Monsieur, mais aussi pour cracher son poison dans l’eau. Elle lapait comme un chien altéré. Heureusement, les paysans l’ont cernée là-dedans avant qu’elle eût le temps de se relever. Les gars l’ont rejetée et main tenue dans le fond de la niche avec la pointe de leurs fourches, tandis que les femmes allaient chercher des roches, des pierres, de la terre, pour boucher l’ouverture. Ils l’ont emmurée. Elle doit être morte maintenant, puisque Jean va bien mieux et que Mademoiselle dort tout tranquillement. »
Je ne répondis rien. Je n’ai rien ressenti de plus violent dans ma vie.
29 mars. – Lucienne est tout à fait guérie. Elle m’a avoué que, dans son affolement, elle avait envoyé chercher du haschisch et qu’elle en avait pris une forte dose. L’hallucination devant la glace peut s’expliquer ainsi. Pour la femme en noir, les gendarmes sont venus. On a déblayé la source et on a retrouvé la malheureuse roidie d’épouvante, percée de coups de fourche, morte. Aucun papier sur elle. On croit que, en effet, débarquée à Brest, elle a perdu la raison et s’est enfuie aux premiers symptômes du mal. On a renoncé à toute enquête : il aurait fallu arrêter le village entier.
Ce qui est singulier et ce qui empêchera nos Bretons d’avoir aucun remords de leur superstition et de leur sauvagerie, c’est que depuis hier l’épidémie a disparu comme par miracle.

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(Charles Foleÿ, in L’Écho de Paris, journal littéraire et politique du matin, dix-septième année, n° 5840, jeudi 24 mai 1900 ; cette nouvelle a été recueillie en volume dans le recueil La Chambre au judas, Paris : Tallandier, 1911. Carlos Schwabe, « La Mort et le fossoyeur, » aquarelle, gouache et mine de plomb, 1895-1900 ; Alfred Rethel, « Le Triomphe de la Mort, » gravure sur bois, 1849)