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Gravures extraites des Œuvres complètes de Buffon, précédées d’une notice sur la vie et les ouvrages de l’auteur, par M. Cuvier, Bruxelles : H. R. Duthillœul, 1822
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Gravures extraites des Œuvres complètes de Buffon, précédées d’une notice sur la vie et les ouvrages de l’auteur, par M. Cuvier, Bruxelles : H. R. Duthillœul, 1822
C’était un étrange mendiant, avec cette propreté sordide qui est plus terrible que des haillons. Il m’avait arrêté au coin d’une rue noire et triste. Il me racontait plusieurs souvenirs du temps où il était encore parmi les hommes.
« Oui, monsieur. Si je suis là, c’est peut-être aux petits garçons de jadis que je le dois… Et quand ils m’eurent fait chasser du collège, je me réfugiai à Paris, comme tout le monde, avec 19 fr. 25. Mes recherches pour le pain… mes déceptions… ce n’est pas la peine de vous dire cela.
À la fin de mes 19 fr. 25, je découvris dans la maison la plus vaste de la rue de la Parcheminerie un certain « Office de l’enseignement. » Un vrai coin à la Dickens, oui, monsieur. Vous voyez ça ?
Là, à ma grande stupeur, un vieux, aussi louche, aussi verdâtre que sa maison, trouva tout de suite mon affaire, une affaire magnifique !… 100 francs, nourri, logé, chauffé, une institution à la campagne, aux portes de Paris, tout le paradis ! Car vous pensez bien, n’est-ce pas ? que moi, le souffre-tout des gosses, j’avais eu la fine intelligence de ne chercher que du côté de ces boîtes à gosses !…
C’était au bord de la Marne, passé Charenton. Je saute dans un bateau-mouche… Je me vois encore ! On était deux ou trois peinards, sur le pont, à se chauffer au trou de la chaufferie. Et ce souvenir d’usines noires, et tant et tant de tuyaux, vers Bercy et vers Ivry. Ah ! monsieur, si j’étais peintre, ce que je mettrais de fumées, de tristesses, de colères. Un grand paysage blême, avec, au fond, comme une mauvaise forêt, toutes ces cheminées noires !…
Je descends à Charenton. Le voyage, comme ça, ne coûte que deux sous. Et je m’en vais, cherchant au long de la Marne, pleurant de froid dans une grande campagne froide… Rien que de la neige et du silence… J’arrive à ce « château des Feuilles, » quelque chose d’immense, monsieur. Avec un parc, un parc !… comme dams un roman. Je traverse ça, guidé par un tout jeune larbin et une lanterne, avec des chiens muets, invisibles, qui bondissaient en soufflant dans l’ombre.
Ce qui aurait dû me mettre en défiance, c’est qu’une maison aussi luxueuse se fût adressée à une agence aussi sordide.
Mais je ne songeais pas à tout ça, dans le chaud, mœlleux, lumineux cabinet de travail où un monsieur me disait : « Cent francs… enfants un peu nerveux… mais la surveillance ne vous incombe pas… très peu travailler… suggestion… »
Moi, j’avais si chaud que je n’entendais pas. J’avais envie de rire, de rire, de m’étendre… Et je remuais la tête, comme un somnambule.
Je ne m’étonnai de rien, ce soir-là. Ni d’être embauché de suite, ni de ces rires bizarres, bizarres, étouffés en des chambres lointaines. Pourquoi n’ai-je pas été stupéfait en croisant dans le vestibule une noble dame au visage plein de larmes sous sa voilette ?… Et ce vieux monsieur décoré de la Légion d’honneur, avec un visage bouleversé, qui mâchonnait son mouchoir ?…
Je ne voyais rien ; j’avais chaud ; j’étais casé ; je n’avais rien à craindre des enfants : j’étais professeur. Professeur !…
Le petit domestique, une sorte de crétin terrifié, m’emmenait vite, vite, tout le long d’un grand corridor aux murs de faïence blanche. Il me regarda sournoisement, d’un œil rougeâtre, au passage de grandes robustes vieilles que nous rencontrions, en costume de servantes ou de gardes-malades, des visages immobiles et tristes, aux mèches grises.
Et quand j’eus dîné, dans ma gentille petite chambre, cette maison me sembla, alors, si infiniment claire, si infiniment chaude, que j’avais envie de crier, de danser et de pleurer à la fois.
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Je fus installé bien vite. Ma besogne était très douce. Un vague professorat, mitigé de causeries. Mes pauvres petits élèves, étroitement surveillés par les vieilles, ne faisaient guère de bruit. Aussi ne fus-je point trop ému quand j’appris le secret de cette étrange institution.
Le patron m’expliqua, à table (je mangeais avec lui, sa sœur, sa mère et les deux internes-médecins,) – et c’était un drôle de bonhomme encore, celui-là ! Avec une énorme tête, inquiète, chauve, et qui semblait couverte de cheveux roux, tellement le crâne était rayé de petites veines. Un cou extrêmement mince et rouge, une barbe taillée au ciseau, ras la figure, couleur d’or… Il avait des yeux très grands… C’était lui qui avait lancé toutes ces affaires, engagé de forts capitaux. « Cette maison – m’expliquait-il – est, à vrai dire, une maison de santé – lâchons le mot – pour enfants fous. Oh ! ne vous effrayez pas, me dit-il. Si je ne vous ai point averti avant, c’est justement pour vous éviter ce préjugé stupide qui me privait de maîtres et me contraignit de m’adresser à cet office d’enseignement dont j’avais reçu un prospectus, » dit-il.
La pension était chère, monsieur. Pensez donc : tous ces enfants étaient fils de gens riches ; les parents payaient cher pour les gosses ; mais ces petits payaient plus cher encore, pour des péchés qu’ils n’avaient pas commis…
Enfin, je vécus très bien quelque temps. Voyez ! je regrette tout ça, allez, maintenant. On est sot, quand on est jeune. Pensez donc, c’était la première fois de ma vie que les enfants étaient gentils avec moi, qu’ils ne m’insultaient pas, qu’ils ne me torturaient pas… Le bonhomme les soignait par une méthode à lui : de la « suggestion. » Les gardiennes me les amenaient chaque jour, dans une jolie classe, pas grande. Les pauvres pauvres mômes… Comme ils m’écoutaient gentiment…
Enfin, voilà : au nouvel an, le patron partit à Paris, avec toute sa sainte famille. Un des internes aussi…
Moi, je m’étais couché. Il était environ neuf heures. Il y avait de la neige, mais une belle lune, pleine et claire.
Je ne sais pas ce qui se passa, entre neuf et onze heures ; je n’ai jamais bien pu savoir, dans la suite, ni par les journaux, ni nulle part, quel étrange drame il y eut entre les petits enfants fous et les vieilles gardiennes. D’abord, moi, vous pensez, je couchais tout à l’autre bout de leurs petites chambres, bien loin, et la maison était grande…
Je n’ai pas su quel étrange drame se passa entre les petits fous et les vieilles gardiennes tristes, ni comment on retrouva deux des vieilles, mortes, l’une toute brûlée, l’autre curieusement griffée et mise à nu.
Dans un demi-sommeil, j’entendis peut-être deux longs hurlements, puis des galopades lointaines… Mais cela était peut-être aussi un cauchemar. Et je me rendormis, sans m’être positivement réveillé.
Et voici : il me sembla que le corridor s’emplissait d’un piétinement mou, très vague, continu, comme une fuite de petits animaux lourds, aux pattes mouillées. Puis j’entendis le loquet de ma porte caqueter, à petit bruit. Puis, on ouvrit ma porte, en tâtonnant… Et moi, j’étais là, dans mon lit, et je ne pus même faire un geste, un seul petit geste qui eût allumé l’ampoule électrique.
Et c’est alors que les pauvres petits fous entrèrent silencieusement dans ma chambre. La lueur incomplète de la lune éclairait l’ombre qui me semblait grouiller tout entière. Et il me sembla alors que ces petits êtres entraient toujours, nombreux, indéfiniment, que les couloirs en étaient pleins, que la maison recelait un nombre horrible de petits enfants fous.
Ils entrèrent, tous, doucement, parlant bas : « Il ne faut pas faire de bruit. – Oh ! ne le réveille pas. – Le pauvre monsieur, il dort. »
Et je sentis des petites mains courir sur mes draps, jusqu’à mon visage… Et j’eus une peur, une peur atroce, comme jamais je n’en ai connu depuis cette heure.
Oui. J’ai vu bien des choses, bien des hommes… J’étais dans le chaland du quai d’Anjou, la nuit où la bande des Pieds-Noirs mit le feu à l’hôtel du vieil Empereur… J’ai connu des nuits de rues, de rues noires qui semblaient infinies, avec des carrefours rouges où luisaient des couteaux. Quand j’étais sur le trimard, j’ai couché en Bretagne, dans des grottes hantées. Oh ! oui, j’ai vu des choses !… »
Et le pauvre diable sembla se redresser et s’affermir, comme si la majesté de ses misères lui donnait un prestige invisible.
« Oui, continua-t-il, j’en ai vu, des choses… Mais jamais je n’ai senti la peur passer passer si près que quand ces petites mains, froides et agiles, coururent comme d’étranges créatures sur mon visage. Des espèces d’araignées géantes, molles et livides.
Puis il vint des petits qui avaient les mains gluantes… Ils restèrent longtemps dans la chambre, longtemps, à souffler et à chuchoter, et à me caresser doucement de leurs étranges petites mains sanglantes…
Puis, vers le matin, ils s’en allèrent…
Bien entendu, le patron, revenu en hâte, me renvoya en me laissant entendre qu’il serait plus sage pour moi de penser que je rêvai toutes ces choses, ce cauchemar, et cette nuit. »
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(Roger Dévigne, « Contes et nouvelles, » in Le Radical, organe du Parti Radical et Radical-Socialiste, trente-deuxième année, jeudi 9 mai 1912)
(LA BLATTE)
Un soir, je rêvassais à des sonnets futurs,
Assis devant mon feu qui pétillait dans l’âtre,
Lorsque je vis soudain s’esquisser sur les murs
Une chose sans nom, à la forme noirâtre.
Horreur ! horreur ! c’était un cancrelat géant.
Il marchait en traînant ses monstrueuses pattes.
De quel recoin sortait cet hôte du néant,
Dont les yeux noirs avaient des teintes écarlates ?
Je sentais, malgré moi, mes cheveux se dresser
Sur ma tête, et mon sang brusquement se glacer.
Alors, alors, saisi d’une terreur réelle,
Je m’écriai : – Qui donc es-tu, toi qui te meus
Hideusement, sans bruit, en roulant tes gros yeux ?
– Je suis le cancrelat qui ronge ta cervelle !
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(Rémy Broustaille, Bizarres, Paris : Bibliothèque de la Plume, 1894)
FANTASMAGORIE
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À M. PAUL BOCAGE.
C’est, cher confrère, dans le but avoué de mettre de nouveau votre sagacité à l’épreuve, que je vous adresse le récit d’une aventure incroyable, fantastique, fabuleuse et cependant véridique ; aventure moitié gaie, moitié sinistre, qui vous fera rire ou pâlir, selon la disposition du moment, aventure, enfin, à faire croire à toutes les tables tournantes, parlantes et éternuantes.
Il y a deux mois environ, je m’en retournais chez moi, l’esprit et l’estomac légers, – afin de vous ôter la ressource de plaider l’ivresse, j’éprouve le besoin de vous avertir que le Champagne ou le punch ne joue pas le plus petit rôle dans l’histoire qui va suivre ; – je revenais, dis-je, entre onze heures et minuit, rêvant, je crois, à l’avenir du macadam et des redingotes longues, tout en regardant sur mon chemin les noms des boutiques (distraction que je vous recommande, à vous, qui faites des pièces), lorsque j’aperçus, de l’autre côté du trottoir un jeune homme de ma taille et de ma tournure, qui, sans affectation apparente, suivait invariablement ma route et semblait même régler son pas sur le mien. Je ne m’en inquiétai guère, et nous continuâmes à marcher, moi du côté des numéros pairs, lui des numéros impairs, en suivant tous deux une ligne identiquement parallèle. Au bout d’un certain temps, toutefois, cette persistance m’étonna.
« Si ce monsieur en veut à mon argent, dis-je, il fait bien du chemin pour peu de chose. »
Cette supposition, d’ailleurs, était toute gratuite ; ce jeune homme n’avait rien d’un coupeur de bourses, je lui trouvais même l’air assez comme il faut, ce qui, vous le verrez tout à l’heure, était de la fatuité de ma part.
Je voulus voir, cependant, jusqu’où irait sa constance ; je doublai le pas, il pressa le sien ; je m’arrêtai, il s’arrêta.
« Ce ne peut être qu’une plaisanterie ; en tout cas, elle est fatigante pour lui. »
Je longeai la rue Richelieu, je passai le pont des Saints-Pères, je tournai le quai, non pas suivi, mais accompagné avec le même acharnement. J’avais envie de chercher querelle à cet obséquieux personnage ; je fus retenu par cette réflexion, qu’il serait très difficile de prouver quel était celui des deux qui suivait l’autre ; mais, prenant à mon tour le rôle d’agresseur, je me mis à examiner mon impassible compagnon avec une curiosité qui frisait l’impertinence.
Il ne parut pas s’en préoccuper beaucoup ; mais moi, monsieur, que devins-je en reconnaissant sur lui des vêtements en tout semblables aux miens : même paletot bleu, même pantalon gris, même chapeau retroussé des bords. – C’était un plagiat complet. – Je me crus en pleines Pilules du Diable. À peine eus-je la force de me réciter ce fameux hémistiche de Jules Janin :
O imitatores, servum pecus !…
Heureusement, j’avais aperçu ma maison ; je me hâtai, je tirai de ma poche un passe-partout que mon portier, dont la confiance m’honore, ne livre qu’à moi seul, lorsque je vis mon sosie, qui en avait fait autant ouvrir tranquillement la porte de la rue, s’enfoncer dans le corridor sombre qui mène à l’escalier, et commencer à gravir les marches d’un pas égal et mesuré. Vous décrire la révolution qui s’opéra en moi est au-dessus de mes forces. Je me rejetai violemment en arrière en refermant vivement la porte bâtarde restée entrouverte, peu curieux de m’engager avec un pareil homme dans un escalier aussi mal éclairé que le mien. Enfin, après quelques minutes données à la plus franche poltronnerie, je m’élançai, résolu de tout savoir, dans la maison située en face la mienne. Je passai sans être remarqué et je dévorai cinq étages jusqu’à une petite lucarne qui donne sur la rue et d’où mon regard plongeait au fond de la chambre.
À peine installé à mon poste d’observation, j’entendis, avec un redoublement de terreur, ma porte s’ouvrir, et bientôt après la clarté de ma bougie illumina la figure de mon fantôme dans lequel je me reconnus à n’en pas douter. « Oh ! me disais-je encore tout bas, s’il pouvait forcer mon secrétaire ! » – car j’avoue que j’aurais donné à ce moment beaucoup plus que je n’avais pour que ma vision fût un simple voleur. Déception profonde ! je le vis, ou plutôt je me vis m’asseoir dans mon grand fauteuil de cuir avec cette assurance qui n’appartient qu’à un légitime propriétaire, endosser ma robe de chambre, choisir dans la collection ma pipe favorite, la bourrer froidement, la déguster avec audace, tout en ouvrant, chose étrange ! juste à l’endroit où j’avais laissé une marque, le volume des Voix intérieures déposé sur ma table.
Mes yeux s’égaraient de plus en plus, mon front brûlait à éclater ; je m’enfonçai trois fois de suite la lame de mon canif dans la main gauche, ce qui me fit un mal affreux, d’où je conclus que j’étais malheureusement éveillé. Je fermai les yeux quelques instants, dans l’espérance que tout aurait disparu quand je les rouvrirais – autre illusion ! Mon infernal portrait vivant continuait à tourner avec régularité les pages de mon livre, mon feu flambait encore, ma bougie diminuait toujours. J’étais dans une stupéfaction voisine de l’hébétement et j’allais prendre le courageux parti de quitter ma fenêtre pour me rendre compte au moins du degré de palpabilité de mon apparition, lorsque le fantôme se leva, débourra la pipe dont il secoua avec élégance le résidu sur le coin de la cheminée comme j’ai l’habitude de le faire, ôta ses vêtements un à un, se coucha hardiment dans mes draps, éteignit la lumière et j’eus tout lieu de croire qu’il se laissa aller au sommeil le plus paisible du monde.
L’obscurité m’ôta mes héroïques résolutions ; je tins longtemps encore mes regards fixés sur ma fenêtre, attendant un dénouement quelconque à cette épouvantable fantasmagorie, rien ne bougea. Peu à peu ma tête s’alourdit, mes frayeurs tournèrent au cauchemar, bref, je fis comme le fantôme : je m’endormis.
Si je fus à la fois surpris et honteux en me retrouvant le matin les pieds sur un escalier et la tête dans une lucarne, je le fus bien davantage en me rappelant mon aventure de la veille. Le grand jour avait dissipé les vapeurs de mon imagination ; j’étais humilié de mes faiblesses de la nuit. Je descendis d’un air provocant, je traversai la rue, et j’allais rentrer bravement chez moi, mais la mine effarée de mon portier, ordinairement si calme, m’arrêta au seuil de la loge.
« Ah ! monsieur, s’écria-t-il d’une voix enrouée par la peur, ah ! monsieur !
– Eh bien ?
– Que vous avez donc bien fait de ne pas rentrer hier au soir !
– Que s’est-il donc passé ?
– Ah ! monsieur, si vous saviez ! »
Je vis que je ne saurais jamais rien, je le quittai brusquement, et, en deux bonds, je fus à ma porte. Affreux spectacle ! Elle gisait sur le palier même, enfoncée, disloquée, dégondonnée. Je pénétrai dans ma chambre, mes meubles étaient brisés, mes tableaux anéantis, mes carreaux cassés. Mon lit totalement défiguré était enfoui sous un amas énorme de briques et de mœllons. Incapable de tout autre geste, je levai les yeux au ciel, et ce mouvement machinal me découvrit le mystère.
Le plancher de l’appartement supérieur s’était écroulé pendant mon sommeil.
Quant à mon infortuné Sosie, j’eus beau le chercher entre tous les matelas, et jusque dans les fentes du bois de lit, je n’en vis plus trace. C’est pourquoi, cher confrère, j’ai pris la liberté de me renseigner auprès de vous touchant la nature exacte de mon apparition, laquelle m’a tout simplement sauvé la vie.
J’eus quinze jours de fièvre ; mais loin de m’en plaindre, je saisis l’occasion d’exprimer ici ma haute reconnaissance à toute la famille des gnomes et des spectres nocturnes.
Il y a assez longtemps qu’on calomnie les fantômes auxquels tout le monde croit sans oser en convenir.
Avouez au moins qu’ils ont leur bon côté.
Votre tout dévoué,
HENRI DE LUÇAY.
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(Henri de Luçay [Henri Rochefort], in Le Mousquetaire, journal de M. Alexandre Dumas, n° 73, mercredi 1er février 1854)
L’ALTER EGO
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Comme j’entrais chez mon ami, je le trouvai affaissé dans son fauteuil, atterré. Son regard était de folie ou d’extase. Il ne m’entendis pas. J’allai à lui, et amicalement lui frappant l’épaule, je criai : « Bonjour ! » Il eut un sursaut brusque, son œil perdit sa fixité et, me voyant debout devant lui, souriant, il me prit les mains et d’emblée, sans que je pusse deviner pourquoi, il me demanda, et sa voix tremblait :
« Croyez-vous fermement que j’aie toute ma raison ?
– Comment, lui dis-je, si je le crois ! Personne n’est de raison plus solide, mon cher ami. Il y a même chez vous excès.
– Vous êtes bien sûr, continua-t-il, comme poussé par un besoin de convulsion absolue, que jamais je ne vous ai paru divaguer ni rien dire qui ne fût absolument sensé, rien surtout qui dénotât une imagination déréglée ?
– J’en suis sûr.
– Eh bien ! mon ami, je vous prie d’avoir à l’esprit cette affirmation, en écoutant l’invraisemblable récit que je vais vous faire, et de ne pas me considérer comme fou.
J’avais hier travaillé tard. La nuit était douce. Par ma fenêtre entrouverte, un souffle frais passait. Dans la maison, pas un bruit. L’idée me vint subitement de descendre au jardin. Un mal à la tête violent m’avait pris. Une promenade dans l’air vif de la nuit me soulagerait. Je sortis, fermai la porte, mettant la clef dans ma poche.
Pendant dix minutes, je marchai dans les allées sombre, sans que mon mal diminuât. Alors vint une somnolence inaccoutumée, un affaissement des membres. Me raidissant, je continuai ma promenade. L’ombre était peu épaisse, et je distinguai les formes pyramidales des grands magnolias, en massif au milieu du jardin.
J’étais arrivé auprès de mes rosiers. Ils étaient en pleine pousse, vigoureux, étendant leurs rameaux irréguliers en liberté et balançant au bout des roses que je voyais à peine et dont j’aspirais les parfums.
J’étendis le bras et, sur sa tige, j’en pris une. Soudain, un froid, comme au plus fort de l’hiver, me saisit. Un gel subit, on eût dit de la neige sur mes épaules qui tremblaient. Tout mon corps tremblait. Puis, sur mon visage, comme l’effleurement rapide d’une main. Mes jambes fléchirent, je m’alourdissais. Je crus à un évanouissement. De tous mes muscles tendus, je m’arc-boutai, luttant contre une attaque que je sentais prochaine : une crise de nerfs, une apoplexie peut-être, et l’idée de la mort, une minute, m’emplit le cerveau. Faiblissant encore, spontanément ma gorge se contracta et je poussai un cri qui, à peine proféré, s’étouffa.
En face de moi, dans l’allée, me barrant le passage, en la même attitude douloureuse, avec le même visage raidi de souffrance et cette bouche qui s’entrouvrait pour lancer un cri d’appel (n’allez pas, mon cher ami, croire que je suis fou ; j’ai en ce moment, vous l’entendez, toute ma raison, et suis calme, très calme), je vis… moi-même, ma propre image, ou plutôt mon propre être, mon double. Il le fallait bien, puisque c’était mon propre corps que je regardais. Ce ne fut pas une apparition brève, à peine entrevue et dont on dit : « J’ai cru voir. » J’ai vu, vous entendez, c’est-à-dire je me suis vu et j’ai eu assez de temps pour m’examiner, c’était moi, mes yeux avec leur regard de folie de se voir eux-mêmes, ma bouche contractée, mon teint que j’avais livide, et cette petite tache de rousseur au-dessous de l’œil droit que vous voyez présentement, et mes bras étendus, arrêtés dans leur élan et restant suspendus dans l’horreur d’avoir pu étreindre leur propre corps, et ce corps même, ah ! secoué, je vous assure, dans toutes ses attaches et frémissant dans tous ses nerfs, ce corps couvert de vêtements, – oui, ceux que j’ai maintenant, j’ai même distingué la poche de mon habit déboutonné et, dedans, mon portefeuille – ce corps, vous comprenez bien, qui n’osait avancer de peur de marcher avec lui.
Ah ! mon ami, j’ai eu là une inimaginable sensation, à faire en une minute blanchir les cheveux. Je m’étonne que la folie n’ait pas monté à mon cerveau. Non cependant, car cette innommable apparition resta un moment qui me sembla long : j’avais la force mentale de m’analyser, de penser. J’étais halluciné, assurément ; une énergie suprême de ma volonté, et ce vain et menteur fantôme n’était plus. Et je luttai pour me ressaisir quand cette bouche, en face de la mienne, la mienne aussi, remua, se mit à parler, une voix sonna, une voix – … je ne puis pas vous dire : je suis sûr de n’avoir pas parlé. À cette voix, dont je ne distinguais pas les paroles, une vigueur de forcené me vint. Je fonçai d’un bloc sur ce fantôme de moi-même ; il me sembla que je le traversais et, par bonds, j’atteignis ma porte que je trouvai ouverte.
Vous vous rappelez que je l’avais fermée et que la clef était dans ma poche.
Sur mon bureau, à la dernière page d’un manuscrit terminé, une signature me frappa. C’était la mienne, et non écrite par moi.
Je tombai dans ce fauteuil. Longtemps, je sentis en mon cerveau, que ces inouïes impressions avaient dévasté, une peine sourde, une tension aiguë de nerfs, comme l’approche d’un détraquement, une incertitude d’être. Puis le calme revint, avec la notion et le souvenir précis des choses. Et c’est encore plus effrayant. Je n’ose pas sortir dans le jardin, j’ai peur de m’y rencontrer. »
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(Émile Sigogne, in La Revue hebdomadaire, deuxième année, tome XI, n° 49, 29 avril 1893)
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(Caricature extraite de : Hippolyte Mailly & Charles Vernier, La Commune : série de portraits avec notice biographique, Paris : A. Mordret, 1871. Les lecteurs intéressés pourront consulter avec profit, ici-même, l’article de Jules Allix, « La Boussole pasilalinique sympathique. »)
(in Paris, ou Le Livre des cent-et-un, tome VIII, 1832 ; repris dans la réédition du Livre des cent-et-un : Le Conteur universel, histoire, romans, mœurs, chroniques, 1837)
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(in Revue de psychiatrie : médecine mentale, neurologie, psychologie, quatrième année, n° 4, avril 1901)
ÉCHOS
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Un journal bien rédigé. – Divers journaux font de grands efforts pour s’assurer un personnel excellent et complet de rédaction. Mais aucun journal sur la surface du globe ne sera de taille à lutter avec l’Évocation qui vient de paraître, et dont les rédacteurs défieront certainement toute concurrence. La carte de visite du directeur nous édifie sur ce point.
La voici :
« Vicomte Robert Torteru de Lafare, louvetier de Catalogne, directeur de l’Évocation, journal politique, littéraire, industriel et mystique, rédigé avec la collaboration de plusieurs esprits : Le Dante, Spinosa [sic], Gérard de Nerval, Théroigne de Méricourt, Auguste Comte, Jeanne Hachette, Hypatie, Marc-Aurèle, sainte Cécile et plusieurs Éons androgynes (!!!). »
Être « louvetier de Catalogne, » ce n’est déjà pas banal pour un directeur, mais faire asseoir dans sa salle de rédaction Théroigne de Méricourt à côté de Marc-Aurèle, c’est une combinaison que les journaux d’Amérique eux-mêmes n’avaient pas encore trouvée.
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(in L’Indépendant de Mostaganem, n° 648, dimanche 1er décembre 1895)
En feuilletant les pages de l’Almanach du siècle illustré, j’ai croisé ce petit conte fantastique, illustré de treize compositions du caricaturiste Hippolyte Mailly. Il m’était difficile de ne pas tomber sous le charme de ces gravures terribles et naïves, qui ne sont pas sans rappeler celles de la littérature de colportage ; je ne résiste pas au plaisir de les partager, – en espérant bien sûr, comme aurait dit Cuisin, qu’elles « répandent dans l’âme de nos lecteurs titillés d’effroi ces doux frémissements de la terreur qui sont les délices des âmes fortes… »
MONSIEUR N
I
Les premières ombres du soir commençaient à descendre dans la vallée, et les chauves-souris voltigeaient aux crevasses de la vieille tour de l’église vibrant encore sous les derniers coups de l’Angelus, lorsqu’une jeune fille entra au cimetière.
Elle s’agenouilla au pied d’une petite croix de bois, sur une tombe encore fraîche, et se mit à prier avec ferveur.
Pendant qu’elle était ainsi prosternée, une ombre s’arrêtait silencieuse à la barrière du cimetière que la jeune fille avait laissée entrouverte et s’accoudait sur la crête du mur.
Au même instant, mais du côté opposé, une autre ombre apparaissait silencieuse comme la première, et, comme la première, elle se prit à regarder attentivement dans le champ des morts.
Cependant, la jeune fille s’était relevée, et après avoir jeté quelques fleurs sur la tombe qu’elle était venue visiter, elle se dirigea vers la porte du cimetière, – mais tout à coup elle poussa un cri d’effroi, – elle venait d’apercevoir une forme humaine qui lui barrait le passage.
« N’ayez peur, Madeleine, dit une voix avec douceur, c’est moi, – Willaume, – j’attendais que vous fussiez sortie, pour aller à mon tour visiter la tombe de votre père, mon vieil ami. »
Madeleine s’était rapprochée.
« Merci, Willaume, dit-elle avec émotion, et deux larmes mouillèrent ses yeux.
– Vous ferais-je de la peine ? » demanda vivement Willaume.
Pour toute réponse la jeune fille lui tendit la main, que le jeune homme pressa dans les siennes.
« Du courage, Madeleine ! dit-il.
– Merci encore, » murmura la jeune fille en s’éloignant.

Willaume entra au cimetière, et Madeleine reprit le sentier du village.
Elle avait à peine fait quelques pas :
« Ah ! ah ! la belle fille ! cria une petite voix aigre qu’elle reconnut aussitôt pour celle de Draak le fermier. Vous allez donc seule vous promener le soir ?
– Je viens de prier, monsieur Draak, répondit-elle simplement.
– C’est pour cela que le beau Willaume était aussi de ce côté, » ajouta en ricanant le fermier Draak, en s’approchant de Madeleine.
La jeune fille rougit, – puis après quelques instants de silence pendant lesquels elle se remit de l’effroi que lui avait causé la rencontre du fermier :
« Willaume est un brave cœur, monsieur Draak et je l’estime, dit Madeleine.
– Ah ! çà, répondit insolemment le fermier, qui vous demande de défendre avec tant de fou votre beau Willaume ? Je sais que vous l’aimez – mais malheur à lui ! murmura-t-il tout bas.
– Bonsoir, monsieur Draak, » dit Madeleine en continuant son chemin.
Le fermier ne répondit pas.
II
Autant Willaume était bon et beau, autant Draak le fermier était laid et méchant ; petit, les jambes torses, la tête démesurément grosse, les yeux caves et vitreux, c’était un vrai monstre.
La coutume de le voir tous les jours au village faisait qu’on s’était habitué peu à peu à sa laideur ; mais quand il allait à la ville voisine pour vendre ses récoltes, tout le monde le regardait avec horreur, et les gamins le suivaient de leurs huées.
C’était un de ces êtres déshérités complètement de la nature et dont la mission sur la terre est de faire le mal ! triste mission, sans doute, mais nécessaire !…

Malgré ses instincts sauvages et méchants, le fermier avait ressenti dans son âme un amour profond pour Madeleine ; mais, dans ces natures horribles, cet amour n’est pas un bonheur, ce n’est plus la rosée du ciel qui vient sanctifier l’âme et la rendre meilleure, c’est un feu brûlant qui dévore, c’est une folie qui engendre le crime !… Comme on le pense bien, la pauvre Madeleine n’avait pas répondu à l’amour du fermier Draak, car son cœur, elle l’avait donné depuis longtemps à Willaume le tonnelier.
D’un autre côté, loin d’encourager le fermier Draak, Madeleine avait repoussé ses propositions :
« N’espérez jamais, lui avait-elle dit, car j’aime Willaume et je ne serai à aucun autre qu’à lui. »
Mais la passion l’emporta, et Draak avait juré que Madeleine deviendrait sa femme.
Et quand maître Draak voulait quelque chose, il arrivait toujours à ses fins.

Pauvre Madeleine, la voyez-vous entre les bras de ce vilain bossu ? car il était bossu aussi, maître Draak, j’avais oublié de le dire, voyez-vous le monstre passant ses doigts crochus dans la blonde chevelure de la jeune fille, voyez-vous le brutal prenant un baiser sur ses lèvres ?
Horreur ! horreur !…
Oh ! non ! n’est-ce pas ? le fermier Draak n’épousera pas Madeleine, la jolie fille du village.
C’est ce que vous verrez, ami lecteur, si vous vous sentez le courage de continuer ce récit.
III
Quand Madeleine se fut éloignée, le bossu se prit à longer le mur du cimetière, et arriva à la barrière au moment ou Willaume la refermait. Georges Willaume, le tonnelier, était un gros garçon d’une vingtaine d’années aux allures franches et ouvertes.
Sa figure reflétait la bonté et la douceur.
Willaume avait toujours aux lèvres quelque gaie chanson ou quelque joyeux propos.

Quelquefois, s’il allait au cabaret, il y buvait bien, mais jamais ne s’enivrait : en revanche, quand il était à l’ouvrage, quel travailleur infatigable ! comme il frappait gaiement sur ses tonneaux ! Au bruit que fit le fermier en arrivant auprès de lui, Willaume releva la tête.
« N’est-ce pas vous, Draak ? demanda-t-il.
– C’est moi ! répondit Draak, dont les petits yeux brillèrent dans l’ombre ; mais qui me parle ainsi ? ajouta-t-il comme s’il n’eût pas reconnu le tonnelier – puis comme, en ce moment, il ne se trouvait plus qu’à quelques pas de son interlocuteur :
« Eh ! parbleu ! c’est vous, Willaume, dit-il d’une voix doucereuse ; je suis enchanté de vous rencontrer, car si vous voulez accepter une bouteille avec moi, j’aurai la compagnie d’un bon enfant, Willaume.
– Ça va, répondit le tonnelier en tendant sa large main au fermier Draak ; par saint Georges ! mon patron, le cabaret de la Grande-Pinte nous verra ce soir choquer nos verres ! »
Et Willaume secoua gaillardement la main du bossu.
Les deux compagnons se mirent alors à longer les murs du cimetière et suivirent le sentier que Madeleine avait pris quelques instants auparavant.
« Quelle belle soirée ! dit le tonnelier.
– Je suis de votre avis, Willaume, répondit le bossu, la brise est douce et la lune est haute, c’est là du beau temps pour quelques jours. »
En parlant ainsi, les yeux de Draak lançaient des éclairs, car il haïssait Willaume de toute, son âme, et ne pouvait lui pardonner d’être le préféré de Madeleine.
Les deux compagnons arrivèrent bientôt sur la place de l’église et entrèrent au cabaret de la Grande-Pinte.
« Holà ! une bouteille et du meilleur, maître Henriquet ! dit le fermier Draak en s’adressant au cabaretier.
– Si nous restions sous la tonnelle ? » dit Willaume.
Draak parut contrarié de cette idée.
« Non, non, dit-il vivement, nous irons dans le cabinet au fond de la grande salle ; là, nous serons plus près de la cave, et s’il nous faut plusieurs bouteilles, Henriquet aura moins loin pour aller nous les chercher. »
Pendant ce temps, les deux amis entrèrent tout au fond de la salle, dans un petit cabinet duquel Draak eut grand soin de fermer la porte, aussitôt qu’ils eurent été servis.
« À votre santé, Willaume, dit Draak en remplissant le verre du tonnelier.
– À la vôtre, Draak, » répondit Willaume.
IV
Depuis deux heures bientôt, les deux buveurs étaient attablés, et les brocs de vin se succédaient sur la table.
Le tonnelier était guilleret, mais il conservait néanmoins son sang-froid ; le fermier buvait autant de rasades que son compagnon, sans paraître ému.
« Quand vous mariez-vous ? demanda-t-il tout à coup à Willaume.
– À Noël prochain, compère. J’ai consulté ce matin Madeleine à ce sujet, et c’est elle-même qui a fixé cette époque.
– Madeleine !… Madeleine ! » murmura le bossu.
Puis s’adressant de nouveau à Willaume :
« Vous l’aimez donc bien?
– Si je l’aime ! s’exclama Willaume, mais c’est me demander si j’existe, car mon amour, c’est lui qui me fait vivre, c’est lui qui me donne le courage, c’est lui qui me fait aimer le soleil et les fleurs, c’est mon amour qui me donne la gaieté et la joie ; sans lui, je serais triste et sombre, tenez, aussi sombre que vous en ce moment, » dit Willaume à Draak, dont les petits yeux méchants étaient fixés sur le visage rayonnant du tonnelier, pendant qu’il parlait ainsi.

En effet, le fermier était pâle et livide ; la vengeance torturait son âme, un tremblement nerveux agitait son corps.
« Eh ! bien, qu’avez-vous donc ? demanda le tonnelier.
– Rien, mon brave Willaume, dit le bossu, c’est l’effet du vin ; je crois, Dieu me damne, que ce brigand de cabaretier l’a empoisonné. – Holà ! maître Henriquet, cria-t-il de nouveau en frappant avec un broc vide sur la table, apportez-nous du vin !
– Vous avez raison, compère, dit gaiement Willaume, voilà le remède, et c’est moi qui veut vous l’offrir. »
Et il se prit à remplir le verre du fermier.
« À vous parler franchement, Draak, continua-t-il, j’ai pensé un instant que c’était l’image de mon amour pour Madeleine qui vous avait rendu triste ; car je crois que vous avez été au nombre de ses prétendants ; j’ai peut-être eu tort de parler ainsi devant vous ; pardonnez-moi, » ajouta-t-il en approchant son verre de celui du fermier.
Maître Draak rendit raison à Willaume.
Depuis un instant, les yeux du fermier lançaient des éclairs étranges, et sa main caressait convulsivement la garde de son couteau.
Tout à coup, et au moment où Willaume portait le verre à ses lèvres, l’horrible bossu se jeta sur lui et enfonça son couteau dans la poitrine du tonnelier, qui poussa un grand cri, puis tomba lourdement sur le plancher.

Le bossu le regarda alors quelque temps avec une joie féroce ; il voulut ensuite retirer le couteau qu’il avait enfoncé dans le corps de sa victime, pas une goutte de sang ne jaillit, et la plaie se referma aussitôt.
V
Quand le fermier eut accompli son crime, l’épouvante le saisit : si l’on trouvait le cadavre, se disait-il, on se doutera qui a tué le tonnelier, – et Draak craignait la justice.
L’horrible bossu réfléchit quelques instants ; puis, après avoir remis son couteau dans sa gaine et s’être assuré que la porte était verrouillée, il ouvrit une trappe qui donnait sur l’escalier de la cave ; la descente était rapide.
« Tant pis, dit-il, le diable aidant, j’arriverai à faire ce que je veux. »
Il se baissa alors et, prenant sa victime par les jambes, il attira le cadavre vers l’escalier.
Le corps du tonnelier glissa lentement sur les planches ; mais quand l’assassin eut descendu quelques marches, la tête de la victime se heurta avec un bruit sourd sur la première pierre de l’escalier.
Treize fois, car il y avait treize degrés à descendre, la tête du pauvre tonnelier frappa sur les pierres ! On eût dit que l’horrible bossu prenait plaisir à entendre ce bruit, car, à chaque foi, un petit rire sec et saccadé sortait de sa gorge maudite.
La sueur coulait le long de ses joues ; en effet, malingre et difforme comme il était, c’était difficile à lui de traîner ainsi le cadavre. Quand les treize marches furent descendues, il abandonna les jambes de la victime, qui retombèrent avec un son mat sur la terre humide de la cave.
Il reprit ensuite le cadavre par les pieds et le traîna jusqu’au fond où étaient de vieilles futailles vides. L’une d’elles était défoncée par les deux bouts ; Draak y fit entrer le cadavre de Willaume, puis, réunissant toutes ses forces, il la prit par un bout et chercha à la soulever ; mais le tonnelier était lourd, et, par deux fois, Draak faillit être écrasé par la charge ; il parvint néanmoins à lever le cadavre.
Le corps de Willaume se trouva ainsi debout, retenu de tous côtés par les parois de la barrique.
Il grimpa sur quelques morceaux de bois placés près de là, et s’efforça, en foulant avec ses mains sur la tête de Willaume, de la faire disparaître dans le tonneau, car la tête de la Victime dépassait tout entière !
Ce fut en vain.
Alors le bossu tira pour la seconde fois le couteau qu’il portait toujours à sa ceinture, puis il coupa le cou de Willaume.
Quand la tête fut séparée du tronc, il la prit par les cheveux et la précipita avec colère au fond de la futaille.

Alors il remonta doucement l’escalier, referma soigneusement la trappe, que le cabaretier n’avait pas, dans sa précipitation, aperçue ouverte, puis il ouvrit la petite fenêtre qui éclairait le cabinet, enjamba l’appui et sauta à terre.
Quelques secondes après, il avait disparu dans la campagne.
VI
« Madeleine m’appartient ! » disait Draak en regagnant sa ferme, distante d’une lieue environ du village.
Pour y arriver, il lui fallait traverser la grande route ; mais, comme il craignait d’être aperçu, il fit un long détour, se cachant derrière les haies ou dans les fossés, au moindre bruit qu’il entendait.
La nuit était déjà avancée quand le bossa rentra chez lui.
Les deux gros chiens de garde qui étaient dans la cour se mirent à aboyer à son approche.
« Allons, paix ! c’est moi, » dit le fermier en refermant la porte derrière lui.
Les chiens se turent, car ils avaient reconnu la voix du maître.
Draak traversa la cour et se dirigea vers une petite fontaine, à laquelle il puisa de l’eau ; il se prit à laver ses vêtements, car il avait aperçu sur l’étoffe une large tache rosâtre.
Quand il eut fini, le fermier tira son couteau de sa gaine et se prit à l’examiner ; du sang aussi couvrait la lame ; il chercha à le faire disparaître.
Ua vieux grès était auprès de la fontaine, dans la cour ; sur ce grès, les faucheurs, avant de partir au travail, avait coutume de repasser leurs instruments. Draak pensa que le qrain de la pierre aurait bien vite usé les gouttes de sang. Il se mit à genoux et commença à repasser le couteau qui lui avait servi à accomplir son meurtre. Ce fut en vain ; les taches de sang, loin de disparaître, semblaient au contraire devenir plus larges.
« Que Satan me damne! murmura-t-il en colère, mais ce couteau est maudit ! »
Et l’affreux bossu voulut continuer son travail.
Au bout d’un instant, il releva la tête et recula de frayeur ; le couteau fatal lui échappa des mains et ses cheveux se hérissèrent.
Dans l’ombre, en face de lui, deux yeux se détachaient sur le mur et le regardaient faire.
Draak poussa un cri et s’enfuit ; il venait de reconnaître les yeux de Willaume le tonnelier !

Toute la nuit, il erra dans la campagne et dans les bois, en proie à une terreur profonde.
De temps en temps il voulait s’arrêter dans sa course furieuse, mais, comme poussé par une force mystérieuse, il fuyait, il fuyait toujours.
Ses pieds se déchiraient aux ronces des chemins et aux rochers des collines.
Il lui semblait marcher sur des couteaux dont les pointes acérées, en pénétrant dans sa chair, lui arrachaient des cris de rage et de douleur.
Il sentait encore les couteaux entrer dans sa tête et ouvrir son crâne maudit.
L’assassin fuyait, fuyait toujours…

Enfin, lorsque les premières lueurs du jour apparurent à l’horizon, le bossu s’arrêta dans sa course et se prit à rire.
Sa frayeur s’était dissipée avec les ombres de la nuit.
Draak regarda autour de lui, et reconnut l’endroit où il se trouvait.
C’était un sentier couvert qui conduisait à la petite maison de Madeleine.
Le bossu, après quelques instants de réflexion, s’enfonça sous l’ombrage.
Dix minutes après, il frappait à la maisonnette.
La jeune fille allait se mettre au travail, car l’oiseau chantait déjà son angélus du matin, et le vieux berger arrivait avec son troupeau dans la vallée.
Madeleine ouvrit sans défiance ; elle parut néanmoins surprise désagréablement de la visite si matinale du fermier Draak.
« Bonjour, Madeleine, lui dit celui-ci de sa voix la plus doucereuse, je suis porteur d’une bien triste nouvelle qui fera pleurer vos beaux yeux, j’en suis sûr.
– Mon Dieu ! interrompit la jeune fille, serait-il arrivé quelque malheur à Willaume ?
– Oh ! non, mignonne, mais l’amoureux de votre choix, le beau Willaume, a quitté ce matin le pays pour n’y plus revenir.
– Dites-vous vrai, Draak ? demanda la jeune fille avec douleur.
– Je dis la vérité, Madeleine, car Willaume, avec lequel je suis allé hier au cabaret de la Grande-Pinte, m’a confié que son intention, bien arrêtée depuis longtemps, était d’aller travailler dans les grandes villes. « J’ai caché mon dessein à tout le monde, même à Madeleine, m’a-t-il dit entre deux bouteilles, car j’aurais craint de n’avoir pas la force d’accomplir ma résolution, mais je vous charge de lui apprendre mon départ, vous, mon rival d’autrefois, que j’estime cependant et que je voudrais savoir uni à Madeleine. » Ainsi m’a parlé le bon Willaume, continua hypocritement le fermier, puis il m’a quitté en versant des larmes, et personne ne doit l’avoir aperçu depuis ce moment, car je l’ai suivi des yeux jusqu’à ce qu’il eût pris le chemin de la ville, et je l’ai vu s’en aller à travers les grands chênes, se tournant quelquefois pour regarder le village et me dire un dernier adieu ! »
Comme Draak finissait de parler, le vieux berger passait non loin de la maisonnette ; la jeune fille l’appela vivement.
« Jérôme, lui dit-elle, avez-vous vu Willaume ce matin ?
– Nenni, petite, dit le berger, cela même m’a fort étonné, et je me demandais en cheminant si le brave garçon n’était pas malade, car dès le petit matin il est toujours à l’ouvrage. »
Mais comme le vieillard remarquait en ce moment la pâleur de la jeune fille :
« Qu’as-tu, fillette ? dit-il avec émotion, en s’approchant vivement de Madeleine ; aurais-tu appris quelque fâcheuse nouvelle concernant Willaume ?
– Il est parti ! soupira Madeleine.
– Et qui t’a dit cela ? »
La jeune fille montra à Jérôme le fermier Draak, qui depuis un instant se tenait à l’écart et semblait fort contrarié que Madeleine eût appelé ainsi le vieux berger.
Celui-ci regarda fixement le fermier qui baissa les yeux.
« Il ment ! accentua le vieillard. – Rassure-toi, Madeleine, car j’entends d’ici son maillet résonner sur ses tonneaux. »
En effet, le bruit que Madeleine aimait tant à écouter chaque jour se fit entendre dans la vallée et arriva jusqu’à la maisonnette.
« Ah ! je le savais bien, dit la jeune fille, Willaume n’aurait pas quitté le pays sans me dire adieu ! Pourquoi venir ainsi me tromper ? » ajouta-t-elle en se tournant vers le fermier Draak ; mais à peine eut-elle levé les yeux sur lui qu’elle jeta un cri et rentra effrayée ; le vieux berger lui-même recula de quelques pas.
Draak, l’écume à la bouche, les yeux hagards, la main sur la garde de son couteau, grinçant des dents, tantôt furieux et menaçant, puis tout à coup donnant les signes d’un effroi extraordinaire, prêtait l’oreille au bruit qui arrivait jusqu’à lui.
Il avait reconnu aussi le maillet du tonnelier !
Pendant quelques instants, il resta comme anéanti ; puis, tout à coup, lançant un regard de haine au vieillard et à Madeleine, il prit sa course vers le village.
VII
Le jour était déjà grand, les paysans étaient depuis longtemps partis à leurs travaux, les autres vaquaient à leurs occupations dans le hameau : la boutique du tonnelier ne s’ouvrait pas.
« Est-ce que Willaume serait malade ? dit un paysan à un autre, son voisin. Je ne l’entends pas chanter ce matin, et à cette heure il devrait être depuis longtemps au travail.
– Il y a quelque chose d’extraordinaire là-dessous, » répondit la voisine.
Bientôt il y eut vingt personnes devant la porte du tonnelier.
« Si nous enfoncions la boutique ? dit un paysan, car bien certainement il est survenu ici quelque malheur. »
Et la boutique fut enfoncée.
On ne trouva pas le tonnelier.
« Où peut-il être ? se demandaient-ils entre eux.
– L’a-t-on vu hier ? demanda un paysan.
– Oui, répondirent plusieurs voix ; il est entré vers midi au cabaret de la Grande-Pinte, il était avec le fermier Draak.
– Mauvaise compagnie, » dirent plusieurs voix.
En ce moment le bossu tournait la rue, et s’avançait vers le rassemblement.
« Voilà le fermier, dit un paysan, il devrait nous renseigner.
– Avez-vous vu Willaume ? » demanda-t-on de tous côtés.
Le hideux bossu fit bonne contenance et commença l’histoire qu’il avait racontée à Madeleine et au vieux berger.
Tout le monde parut étonné, mais on n’osa élever des doutes sur le récit du fermier.
Maître Henriquet était venu comme les autres ; Draak parut vivement contrarié de le rencontrer.
L’honnête cabaretier s’approcha du bossu :
« J’ai à vous parler, maître Draak, dit-il à haute voix ; venez à la Grande-Pinte et nous boirons ensemble à la santé de Willaume.
– Volontiers, » répondit Draak avec assurance.
Maître Henriquet, suivi de son compagnon, rentra chez lui, pendant que les paysans chuchotaient entre eux.
« Restons dans la grande salle, si vous le voulez bien, » dit le fermier en voulant retenir le cabaretier qu’il voyait se diriger vers l’endroit où la veille s’était passé l’horrible scène.
Maître Henriquet parut n’avoir pas entendu ; force fut donc à Draak de le suivre.
« Entrez, » dit le cabaretier, en faisant passer devant lui le fermier Draak.
Celui-ci hésita ; il n’osait franchir le seuil, l’effroi était répandu sur son visage.
« Qu’avez-vous donc, maître Draak ?
– Rien, » répondit le fermier, et il entra dans le cabinet.
Il n’eut que le temps de se jeter sur un banc, car il se sentait défaillir.
Maître Henriquet tira le verrou et ouvrit la trappe que nous connaissons.
« Attendez-moi un instant, dit-il à Draak ; je descends à la cave. »
Et les pas du cabaretier résonnèrent sur les marches.
En ce moment, l’assassin se souvint du bruit que faisait la tête de sa victime en se heurtant sur la pierre.
Un frisson parcourut son corps et glaça son cœur : il se figura entendre le crâne de Willaume frapper sur les marches !…
Le bossu laissa tomber sa tête hideuse entre ses mains tremblantes, et se blottit effrayé près de la fenêtre.
Quelques instants s’étaient à peine écoulés, que le bruit des pas retentit de nouveau. Draak entendit crier la trappe qu’on refermait ; il entendit encore déposer un broc de vin et des gobelets sur la table.
« À votre santé, maître Draak, » dit une voix.
Le bossu fit un bond comme s’il eût marché sur un reptile ; il venait de reconnaître la voix du tonnelier.
« Horreur ! cria le fermier en apercevant sur la table la tête de Willaume dont les yeux se fixèrent aussitôt sur les siens.
– À votre santé, maître Draak, » reprit la tête en s’approchant du bossu.
Celui-ci, en ce moment, crut entendre comme des cris derrière la porte.
« Entends-tu ? dit la tête en ricanant.
– Au secours ! » voulut crier le bossu ; mais un son rauque sortit seul de sa poitrine.
« Tu vas me prendre par les cheveux, ajouta la tête, car on va venir, et je veux que tu sois reconnu pour mon assassin. »
Le bossu étendit les mains comme pour repousser loin de lui cette horrible vision, mais il sentit les cheveux de Willaume s’enrouler autour de ses doigts.
« Ôte ton couteau de sa gaîne, » dit encore la tête.
Mais Draak se cramponna de la main qu’il avait libre à la table de chêne, pour ne pas obéira l’ordre du tonnelier.
À ce moment, la tête de Willaume se tourna vers la ceinture du bossu et arracha le couteau avec ses dents.
Draak entendit le bruit affreux qu’elles firent en grinçant sur l’acier.
Le couteau tomba sur le pavé de la chambre.
Des bruits confus arrivaient aux oreilles du fermier, et il lui sembla qu’on venait de frapper à la porte du cabinet.
« Ouvrez, dit tout à coup la tête du tonnelier.
– La voix de Willaume ! s’écrièrent plusieurs personnes, ouvrons vite ! »
Et il sembla encore au bossu qu’on enfonçait la porte.
« Horreur !… » s’écria-t-il.
À cet instant, il sentit une main se poser sur son épaule.
« Eh bien ! à quoi pensez-vous donc, maître Draak ? dit le cabaretier ; allons ! vidons une bouteille et causons. »
Le fermier, les yeux hagards, en proie à la frayeur la plus grande, ne répondit pas à maître Henriquet ; mais, se baissant subitement, il ramassa son couteau, ouvrit la petite fenêtre que nous connaissons, et, comme la veille, il s’enfuit dans la campagne !…
« Le diable s’est emparé de Draak, » pensa le cabaretier, qui resta tout ébaubi de la disparition de son compagnon.
VIII
Le bossu erra toute la jonrnée dans les bois qui environnaient le village, et il reprit encore sa course furieuse.
Qnand la nuit fut bien profonde, il retira son couteau de sa gaine et voulut le repasser sur une des pierres qui bordaient le sentier où il se trouvait.
Mais quand il approcha l’acier de la pierre, des étincelles jaillirent et lui brûlèrent les yeux.
« Malédiction, dit-il, je suis maudit ! »
En ce moment il lui sembla entendre tout auprès de lui comme un soupir d’agonie, puis une voix bien connue, car c’était cette de Willaume, cria à ses oreilles ces mots terribles : « Repasseur de couteaux ! repasseur de couteaux ! »
Une pensés horrible de vengeance traversa alors l’esprit du bossu, et il prit en courant le chemin qui conduisait à la maisonnette de Madeleine.
La jeunl fille avait appris par les paysans que Willaume était réellement parti ; à cette nouvelle, la pauvre enfant s’était mise à pleurer et à gémir.
Elle était à genoux auprès de sa couche, et de longs sanglots soulevaient sa poitrine ; elle avait laissé tomber sa jolie tête entre ses mains, et comprimait son front, comme si elle eût voulu retenir sa raison, toujours sur le point de l’abandonner, tant sa douleur était immense.
Depuis que les paysans lui avaient confirmé l’affreuse nouvelle, Madeleine était dans un état de prostration tel que la jeune fille n’avait pas pensé à refermer la porte de sa maisonnette ; parfois ses yeux se tournaient vers le village, puis elle recommençait à sangloter.
Le vent gémissait au dehors, et la lune était cachée sous les nuages.
« Mon Dieu ! disait Madeleine, pourquoi Willaume m’a-t-il abandonnée ainsi, lui si bon et si loyal ? Ma pauvre tête s’égare ! Non, ajouta-t-elle tout à coup en se relevant et en écartant avec ses mains sa longue chevelure blonde, toute ruisselante de larmes, non ! Willaume ne peut être parti, l’on veut me cacher quelque malheur ! »
Et dans son affreux désespoir, la jeune fille fit quelques pas dans sa chambre, comme si elle eût voulu courir au village.
À ce moment, la figure hideuse du bossu parut à la porte de la maisonnette, et Madeleine distingua dans la nuit les deux yeux du fermier qui brillaient comme des charbons ardents !
Alors la jeune fille se blottit, effrayée, auprès de son lit, dans le fond de sa petite chambre.
L’horrible bossu avait déjà franchi le seuil de la maisonnette et refermait la porte.
« Au secours ! » cria Madeleine.
Draak fit entendre un rire satanique.
« Écoute, dit-il d’une voix basse à la jeune fille, je viens t’apprendre ce qu’est devenu Willaume, ton beau fiancé.
– Parlez, je vous en prie, Draak ! dit-elle en joignant les mains.
– Willaume est mort, reprit-il lentement, toujours à voix basse, et c’est moi qui l’ai tué. »
En parlant ainsi, le bossu cherchait avec ses mains dans l’obscurité l’endroit où s’était réfugiée la jeune fille.
« Horreur ! s’écria Madeleine, en entendant ce terrible aveu.
– Écoute encore, » reprit la fermier, en rampant vers l’endroit d’où la voix était partie et en saisissant dans ses mains la tête de la jeune fille ; et, lentement, bien lentement, sans omettre aucun détail, il se prit à lui raconter l’horrible scène du cabaret, puis, quand il eut terminé :
« Maintenant, ajouta-t-il avec un rire affreux, c’est cette nuit, la nuit de nos fiançailles, Madeleine ! »
Et le hideux bossu attira vers lui la jeune fille qui se débattait dans ses bras.
Mais, tout à coup, il lâcha sa proie et resta immobile ; il venait encore d’apercevoir la tête de Willaume, dont la face livide était collée aux carreaux de l’unique fenêtre de la chaumière.

« Sois maudit ! » dit une voix à ses oreilles, et le bossu sentit comme une haleine glacée s’approcher de ses joues.
Un silence de mort régna longtemps dans la petite chambre de Madeleine ; la jeune fille était étendue sans vie aux pieds du fermier Draak, deux fois assassin.
IX
Quand le bossu osa lever les yeux, la tête de Willaume avait disparu.
Il enveloppa alors le corps de le jeune fille dans un sac de toile qu’il trouva dans la maisonnette, puis, après avoir chargé le fardeau sur ses épaules, il prit le chemin qui conduisait à la rivière.
Pour y arriver, il lui fallait traverser un bois assez épais, dont les sentiers étaient mal tracés. Parfois, le bossu s’arrêtait brusquement et regardait avec effroi autour de lui. Parfois, au détour d’un sentier, il avançait avec précaution, craignant d’être surpris.
Parfois encore, il lui semblait voir des fantômes, des ombres mystérieuses se cacher derrière les grands arbres et le suivre, en lui faisant des gestes menaçants.
Des soupirs prolongés venaient frapper son oreille, et des voix intérieures déchiraient sa conscience.
Draak avait les cheveux collés à ses tempes, tant la sueur coulait de son crâne maudit ! Enfin, il arriva dans le chemin de hallage qui conduisait à la rivière.
Les grands peupliers, plantés sur les bords, projetaient leur ombre gigantesque jusque sur la rive opposée.
La nature était calme, le vent dormait dans les feuilles, et l’eau coulait silencieuse comme une tombe, unie comme un miroir.
Draak déposa son fardeau sur le bord du fleuve.
La fraîcheur de la nuit avait sans doute ranimé la pauvre victime, car tout à coup elle fit d’énergiques efforts pour se débarrasser de l’affreux vêtement qui l’étouffait.
« Attends, la belle fille, dit le fermier, je vais te faire rester tranquille, » et, du talon de son soulier, il frappa plusieurs coups sur la tête de Madeleine.
Celle-ci râla, et du sang vint rougir le sac de toile dans lequel elle était renfermée.
Alors le bossu jeta sa victime dans la rivière !…
L’eau s’ouvrit avec bruit et se referma aussitôt sur le corps de Madeleine.
En ce moment, la lune s’était voilée d’un disque de sang, et Draak l’aperçut au fond de l’eau qui dansait en grimaçant entre deux nuages.
Il faut croire que le bossu avait mal attaché le sac qui renfermait sa victime, car elle reparut bientôt en se débattant.
« Au secours ! » cria-t-elle – et de ses mains elle cherchait à sa cramponner à la rive. Mais Draak saisit une grosse pierre et broya les doigts de la pauvre enfant !…
« Au secours ! » répéta Madeleine, en levant au-dessus de l’eau ses mains meurtries.
Le bossu répondit par un affreux ricanement ; mais, tout à coup, le rire s’arrêta sur ses lèvres, il lui sembla entendre une voix bien connue qui répondait à l’appel de la jeune fille.
« Madeleine ! » cria la voix du tonnelier.
Et Draak aperçut avec effroi, au-dessus du fleuve, une tête qui s’avançait rapidement vers la jeune fille.
« Willaume ! » s’écria celle-ci ; puis, dans un dernier effort, entourant la tête de ses bras, elle disparut avec lui sous l’eau du fleuve !…

Le lendemain matin le vieux berger, en passant près de la maisonnette de Madeleine, à laquelle il venait apprendre l’assassinat de Willaume, recula d’horreur et s’enfuit vers le village.
Il venait d’apercevoir le hideux bossu cloué avec son couteau sur la porte de la jeune fille, comme un chat-huant sur le fronton des granges !…
C’était la justice de Dieu qui avait passé par là !…

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(E. Boursin, in Almanach du Siècle illustré pour 1865 par M. Adolphe Huard)
Avec des mouvements brusques, il allait, affolé, d’un bout à l’autre de sa prison, se dressait sur ses pattes de derrière, secouait les barreaux inflexibles, essayait de passer son fin museau au travers, les mordait, découvrant de petites dents blanches et pointues ; il avait réussi à tordre un de ces barreaux, mais repartait aussitôt à un autre coin, en un mouvement affairé, n’ayant probablement aucune suite dans les idées.
C’était un joli animal, aux petits yeux toujours en éveil, au corps presque blanc, avec des pattes fines toutes roses et transparentes ainsi que ses oreilles pointues ; il traînait derrière lui une longue queue terminée par une touffe de soie noire.
En le voyant, Romain Michalou fut d’abord étonné, puis effrayé et dégoûté ; il prit d’infinies précautions pour soulever la cage qui faisait des soubresauts dans ses mains.
Romain Michalou n’était pas un homme de la campagne. Né dans le dix-huitième arrondissement, flétri par toutes les névroses de la rue, vidé par vingt-cinq années de bureau et surtout par un nombre incalculable d’absinthes et de « pousse-café, » il n’avait presque jamais quitté la capitale et venait de se retirer avec sa femme et sa fille dans cette petite maison de la banlieue parisienne, bâtie en bordure de la voie ferrée.
Avec une hâte maladroite, il plongea la cage dans l’eau sale d’un seau, l’y tint deux minutes, la retira et fut surpris de voir que le rat, le poil collé sur sa peau luisante, était parfaitement vivant.
Romain Michalou avait ce caractère emporté, cette irritabilité inattendue de certains alcooliques. Il jura, cria : « Y a donc pas d’eau dans la turne !… Julie !… Julie !! apporte-moi un seau plein d’eau, cette garce de pompe ne marche pas ! »
Lorsque sa fille eut obéi, il immergea à nouveau la cage pendant dix minutes et le rat, loque lamentablement molle et gonflée, fut jeté sur un tas d’ordures.
Le piège tendu et garni d’un autre morceau de fromage, contenait le lendemain matin, un autre rat, tout semblable à celui de la veille.
« C’est donc pourri de rats, ici ?… » et il regardait interdit son second prisonnier qui se dressait sur ses pattes de derrière et faisait aller fébrilement celles de devant en un geste de prière, de terreur ou de mystérieuse incantation, dont il ne pouvait saisir le sens.
Après la noyade, il fut jeté à la même place que celui de la veille… Celui de la veille n’y était plus, probablement enlevé par quelque chat du voisinage.
Toute la nuit suivante, Romain à qui l’alcool avait fait perdre depuis longtemps le goût de manger et de dormir, pensa à ses chasses au rat ; le matin venu, il constata qu’un petit animal au fin museau, au poil presque blanc, s’était encore fait prendre.
« Vraiment curieux… une nichée probablement… Ils y viennent chacun leur tour et ils se ressemblent à un tel point !… C’est étrange, je n’ai jamais vu de rats comme ceux-ci… »
Au moment de le noyer ainsi que les deux autres, il changea d’avis, hanté par on ne sait quelle folie qui faisait cligner ses yeux dégarnis de cils, bordés de rouge.
Il murmura : « Ah ! mais il faudrait en être sûr tout de même… » et examina attentivement le rat qui, lui aussi, avait arrêté sa course affolée pour le fixer avec deux petites boules de jais… Puis il se dirigea vers le tas d’ordures où il chercha inutilement le cadavre de la veille.
À la cuisine, il souleva le couvercle du poêle qui ronflait tout rouge, ouvrit le piège. Le rat ne voulait pas descendre, s’accrochait où il pouvait… Il le secouait, tapait sur les barreaux et sentit les griffes qui paraissaient froides, froides… pendant que la grande lueur du foyer faisait étrangement briller les yeux noirs… Enfin, la bête tomba ; une flamme se tordit un instant, très haute, et il ne resta rien… rien, sous les cendres rouges.
Avec des mains tremblantes, il tendit à nouveau le piège soigneusement et se mit à boire, ce jour-là, plus tôt que de coutume.
La nuit, il dormit moins encore que la veille, fut terrifié par d’affreux cauchemars, dévoré lentement par des milliers de rats à la peau visqueuse et froide, enseveli sous des hécatombes de rats qui grouillaient et dont la marée montante l’étouffait…
Il se releva pour boire un demi-verre de bière de trois-six. – Souverain contre les idées noires, il n’y a encore que ça de vrai dans la vie. Et, à l’aurore, il se rendit derrière la maison où se trouvait le piège… De loin, il vit que le ressort s’était déclenché, refermant la porte sur un nouveau prisonnier.
Celui-là était encore exactement semblable aux autres ; il avait beau chercher une différence… la même couleur, la même taille, et surtout les mêmes petits yeux pleins de terreur dont il reconnaissait l’expression suppliante et dure tout à la fois – des yeux de martyr qui maudirait son bourreau…
Romain fut encore envahi, sans raison apparente, par une de ces colères froides qui ressemblaient à des accès de folie ; il ouvrit la cage, y passa la main, saisit la petite bête qui poussa un cri aigu, serra la main… serra plus fort… C’était mou, ça se tordait… ça ne bougea plus…
Il ouvrit la main, courut vers la maison, en revint avec un pot de couleur rouge, un pinceau, se mit à peindre le rat et le cloua sur une planche de clôture… puis, son état de surexcitation tombant à plat, il regarda avec découragement cette petite chose misérable et grotesque, tachée de rouge qui pendait le long de la planche.
Le rat, cloué par la poitrine, sa tête fine penchée sur l’épaule, prenait un air dolent. Une de ses pattes se tenait en l’air, les autres pendaient en des mouvements précieux. Romain murmura : « Je verrai bien… je verrai bien maintenant… » Mais il disait cela pour essayer de s’abuser, car il était persuadé que c’était « le même, » le même rat qu’il tuait chaque jour et qui revenait à la vie pour se moquer de son impuissance à le faire mourir.
Il ne s’expliquait pas ce mystère ; son pauvre cerveau près de succomber au delirium tremens en était bouleversé et cette chose incompréhensible prenait pour lui les proportions d’un événement épouvantable, d’une catastrophe… Il but pour ne pas y penser, pour s’entretenir dans cet état d’insensibilité remplaçant l’ivresse qu’il ne pouvait plus obtenir. Les femmes n’osaient intervenir, sachant bien qu’elles l’auraient mis dans une rage folle. Vers le soir, ce qu’il prenait ne faisant pas assez d’effet, il but à même une bouteille d’absinthe et tomba foudroyé.
L’aube commençait à poindre lorsqu’il revint à lui ; sa première pensée fut pour le rat ; il mit dix minutes à se décider… C’était une aurore de pourpre ; le soleil levant mettait des reflets rouges sur la peau de la petite bête qui était encore prise. Il se recula… Celui qui était crucifié avait disparu, il restait seulement le clou… Il eut un rire muet.
« Moi, je puis tuer… je puis tuer sans faire mourir… C’est drôle, je suis le seul… le seul sur la terre… C’est moi le seul !… »
Il rentra dans sa chambre et choisit un rasoir.
« Ouvrez… J’ai à vous raconter une histoire épatante… Ouvrez ! ou je brise la porte !! »
Pendant ce temps, le rat, qui était – comme les autres – un joli animal presque blanc traînant derrière lui une longue queue terminée par une touffe de soie noire, le rat qui devait appartenir à une race royale, réussissait à écarter deux barreaux et partait vers l’antre mystérieux où vivait sa famille. Là, il dut chanter son chant de victoire, danser son pas de guerre en annonçant que l’homme – le monstre – était mort, grâce à l’héroïsme de ses frères !!…

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(Georges Van Lokeren, in Gil Blas, trente-sixième année, n° 18465, vendredi 2 janvier 1914)