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(in Portraits du prochain siècle, poètes et prosateurs ; précédés d’un argument de P.-N. Roinard, Paris : Edmond Girard, 1894)
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(in Portraits du prochain siècle, poètes et prosateurs ; précédés d’un argument de P.-N. Roinard, Paris : Edmond Girard, 1894)
Un soir, qui fut un soir d’effarement, on représenta au théâtre Antoine-Gémier, loué pour la circonstance, une pièce abracadabrante dans laquelle il était question d’un train express cheminant sur des rails en mou de veau… Ce seul et caractéristique détail, qu’on cite encore aujourd’hui quand il fait très chaud, suffit à donner une idée de ce que c’était que cette pièce.
Son auteur, M. Raymond Roussel, n’a pas voulu s’arrêter en si bon chemin. Passant du drame au livre, il a écrit un roman et de gigantesques affiches illustrées ont appris aux Parisiens ahuris qu’on le trouvait « dans toutes les librairies. » Son titre : Locus Solus. Son sujet… Ah ! dame, c’est ici qu’il est difficile d’être clair… Car ce sujet embrasse les Césars et leur fortune, le Soleil et la Lune, les états des Babiboniens transférés, comme on sait, des Serpents aux Nacédoniens, le régime dépotique qui le cède au démocrite, le Japon, le mou de veau et bien d’autres choses encore…
Pour s’en rendre compte au surplus, il suffit de considérer, sur ces affiches, diverses scènes illustrées des principaux chapitres avec les « légendes » dont elles s’accompagnent. On y voit notamment (c’est transcrit textuellement) :
François-Charles Cortier découvrant, gravé en caractères runiques sur l’os frontal d’une tête de mort un mystérieux document qui lui révèle que son père est un assassin…
Le coq Mopsus qui, en projetant des lettres de sang sur une plaque d’ivoire, compose sur le nom de Faustine un acrostiche paraphrasant l’aventure de Chrysomallo…
Le grand diamant rempli d’aqua-micans où, parmi des ludions et des hippocampes, le résidu authentique de la tête de Danton articule des bribes de discours…
La hie aérienne à miroirs exécutant d’elle-même sous la seule influence du soleil et du vent une mosaïque de dents humaines…
Voilà. Ce n’est peut être pas très clair, mais Locus Solus n’est pas de ces romans vulgaires dont le titre laisse entrevoir toute l’affaire et dont le premier chapitre fait deviner la conclusion.
Le livre de M. Raymond Roussel est une encyclopédie, une « somme » des connaissances humaines et extra-humaines, un total inappréciable. Conçoit-on qu’en plus de ce que nous avons dit, on y voie encore (les affiches en font foi) le Fédéral, « statue de terre végétale qui, érigée à Tombouctou, sert à guérir, avec le seman-controu qui croît dans sa main droite, les crises d’aménorrhée de la reine Dahl-Seoul, » qu’on y voie Roland de Mendebourg « à qui une brusque douleur due à un monogramme stellaire imprimé dans sa nuque inspira en 1175 la découverte de la boussole » ?…
Ah ! la boussole !… Roland de Mendebourg la découvrit, mais qui donc la perdit ?
Non point, certes, M. Raymond Roussel, puisqu’il nous montre encore la courtisane Chrysomallo fuyant Byzance et son éperon « revêtu d’un éclat glauque entraînant son pied malgré elle pour frapper son cheval… » etc., etc.
Quand on a lu pareilles choses, on en redemande – et c’est ce qui assure le succès de M. Raymond Roussel. Ses obscurs blasphémateurs sur lesquels il jette des torrents de lumière en sont pour leurs frais d’inintelligence et de calomnies. Le livre se vend. C’est justice. Car on n’en voit pas beaucoup comme ça !
VICTOR SNELL
(in La Renaissance politique, artistique et littéraire, deuxième année, n° 27, 4 juillet 1914)
FOLIES AMÉRICAINES
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Chez nous les tables tournantes et parlantes appartiennent à l’histoire ancienne. Elles ont été évincées par d’autres folies qui déjà ne sont plus de saison.
Tous les six mois, – que dis-je ? tous les trimestres, – ne faut-il pas à ce minotaure appelé Paris une nouvelle proie à dévorer, un nouveau sujet à croquer ? Ce que l’an 55 nous réserve, Dieu le sait ! les somnambules mêmes ne le savent pas.
En Amérique, c’est un autre jeu. Là les manies et les excentricités ne s’éteignent pas, ne se prescrivent pas, ne se démonétisent jamais. Elles se perpétuent, se multiplient, se condensent, s’agglomèrent par alluvions et par couches superposées. Les tables parlantes ont engendré les esprits frappeurs ; ceux-ci ont donné le jour à cinq cents journaux spiritualistes, et ces cinq cents feuilles ont fait surgir quarante mille quakers illuminés qui vendent du coton, communiquent avec les anges, construisent des paquebots et vont au sabbat avec les sorcières.
Or chaque journal américain a son petit cénacle, sa démonologie spéciale, et sa cosmogonie particulière.
Un de ces charmants journaux, s’il faut en croire le Spiritual Telegraph, s’est emparé du système d’un habitant de Bridgeport (États-Unis), lequel a fondé une nouvelle école.
« Cet individu nous fait envisager le globe sous des aspects tout nouveaux. Il a pour théorie que la terre est un animal monstrueux qui respire toutes les six heures. De là les marées ;
– Que les arbres, les jardins, les forêts, etc., sont les poils et que les animaux, et même l’homme, ne sont, – oserai-je le dire ? – ne sont que de la vermine !
– Il croit à une sorte de métempsycose, et affirme qu’il se souvient d’avoir vécu sur la terre sous neuf formes différentes. Sa dernière incarnation était celle d’un mouton noir portant une clochette ; effrayé par les chiens qui couraient après le troupeau, il perdit sa clochette, qu’il retrouva depuis sous une forme humaine. »
Le journal ne dit pas sur quelle partie du corps de cet Américain (ci-devant mouton) se retrouve cette clochette.
Vous pensez bien que cet ancien mouton, – que cet aimable habitant de Bridgeport, – dont le nom nous échappe, passerait en France pour un pauvre fou ou pour un lamentable maniaque.
Aussi jouit-il déjà d’une estime universelle en Amérique.
Dans trois mois, ce sera un grand homme, – c’est-à-dire une grande vermine, d’après son propre système. – Il importe ici de mettre l’adjectif avant le substantif.
J. LOVY
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(in Le Journal pour rire : journal d’images, journal comique, critique, satirique et moqueur, n° 174, samedi 27 janvier 1855)
Ce fut, quand on y songe, une situation bien cruelle que la situation faite par la génération de 1830-40 à celle qui la suivit immédiatement. Roman, ode, élégie, théâtre, que n’avaient pas tenté ces poètes : Balzac, Hugo, de Musset, Lamartine, Dumas, et que n’avaient-ils pas accompli ? Comment écrire après eux, sans écrire d’après eux ? comment produire sans les reproduire ? comment parler sans rabâcher ? Chose grande et déplorable en même temps, il semblait que le présent contînt, absorbât, supprimât l’avenir.
Combien d’intelligences furent écrasées par ces terribles devanciers ! combien qui, dans leur fierté naïve, croyant atteindre l’originalité, donnèrent dans l’impasse de l’imitation – et y restèrent ! M. Asselineau en essayait, vers décembre dernier, l’instructif et douloureux dénombrement (1).
À peine quelques-uns, dans la foule, mieux avisés et d’un sens plus critique, virent bien que s’attaquer aux mêmes sujets que leurs prédécesseurs était folie pure : c’était vouloir battre le génie avec l’ingéniosité. Ils se replièrent donc, ils s’en allèrent chercher, loin des terres souverainement occupées, des îlots écartés où ils pussent vivre indépendants, à l’abri de l’imitation. Chacun s’établit de son côté et se bâtit une maison, modeste sans doute, mais dans son goût particulier et qui n’était pas du moins une réduction servile des Alhambras romantiques.
Parmi ceux-là citons, après Mürger et Champfleury, H. Babou dans la nouvelle, Th. de Banville et Ch. Baudelaire dans la poésie. Je m’attarderais volontiers devant les Païens innocents d’Hippolyte Babou, cette œuvre originale et charmante où l’imagination a tant d’esprit, – en un mot, si française, – et que les critiques, ces Anne qui souvent ferment les yeux exprès « pour ne rien voir venir, » s’obstinent à ne pas signaler au public… Mais je dois arriver tout de suite à la poésie.
I
Une des mesures les plus violentes prises par les dictateurs littéraires de 1830 fut le bannissement de la mythologie antique. Devait-il être perpétuel ? ne devait-on pas souhaiter une restauration ? en exilant les dieux, n’avait-on pas exilé la beauté dans sa manifestation la plus radieuse ?
Ces questions, j’ignore si Théodore de Banville se les posa précisément ou s’il agit d’instinct ; toujours est-il qu’on le vit un jour ramener l’Olympe dans la littérature, non pas ce triste Olympe mal compris et si pauvrement rendu par les mythologistes du siècle dernier : cette fois, le cortège immortel s’avançait, drapé dans une poésie éclatante et salué par la musique des rimes riches, comme il sied aux dieux orientaux.
Th. de Banville relevait le Parthénon en artiste ravi par les prodigalités et les magnificences de Notre-Dame. Il fut vraiment un poète de Renaissance : il innovait en recommençant. Aussi, quand, au nez des follets, des péris, des djinns et des fées, on l’entendit proclamer la reconstitution du royaume des nymphes et revendiquer si brillamment pour ses faunes et ses hamadryades une part des forêts poétiques, ce fut autour de lui un applaudissement universel. Peut-être quelque fée murmura, quelque péri fit la grimace, mais il n’y eut point d’éclat, – et, bon gré mal gré, les deux mythologies finirent par s’embrasser.
De son côté, Charles Baudelaire, peu jaloux de se joindre à la caravane d’imitateurs qui grossissait follement, de minute en minute, sur la grand-route romantique, cherchait de droite et de gauche un sentier par où s’échapper vers l’originalité. À quoi bon, en effet, prendre sa stalle au chœur lamartinien, alterner au pupitre avec cet excellent Turquetyl ? Il l’aurait pu certainement, et ses dehors mystiques semblaient l’y pousser. Mais, s’il paraît mystique, M. Baudelaire est prudent et réfléchi. Il songea que, à se laisser aller, il se noierait comme les autres, il disparaîtrait à tout jamais sous le débordement d’hymnes séraphiques dont la plaine littéraire était couverte.
À quoi se décider ? Grand était son embarras… quand il fit cette observation : que le Christ, Jéhovah, Marie, Madeleine, les anges et « leurs phalanges » encombraient cette poésie, mais que Satan ne s’y montrait jamais. Faute de logique : il résolut de la corriger.
Et puis, dans le catholicisme barbare et violent du moyen âge, affadi par la religiosité sentimentale des Jocelyn, il voyait une mine toute neuve à ouvrir. Peut-être que, à force de creuser, il en extrairait son originalité ?
Il travailla patiemment, fortement, péniblement, longuement ; en mineur opiniâtre, il creusa pendant quinze années.
V. Hugo avait fait de la « diablerie » un décor fantastique à quelques légendes anciennes. Lui, Baudelaire, il écroua réellement dans la prison d’enfer l’homme moderne, l’homme du dix-neuvième siècle ; il voulut expliquer nos abattements et nos mélancolies sans cause par une influence surnaturelle, l’influence du Malin ; en un mot, il rêva de rendre son actualité au diable. Nous verrons bientôt à quels singuliers poèmes il aboutit. Une remarque auparavant.
On entend, chaque jour, des critiques étourdis rapprocher, que dis-je ? mêler Th. de Banville et Ch. Baudelaire ; ils en feraient volontiers un seul et même poète en deux personnes. Et, cependant, quels écrivains plus contraires ? L’un, épris de la forme, fou de plastique, plonge sans cesse au fond du monde païen et remonte au jour les dieux et les Vénus enfouis, qu’il replantera dans ses odes comme dans un Versailles poétique. L’autre ne descend qu’en lui-même et se plaint à nous que Satan gouverne son âme ; la beauté lui paraît détestable : il ne voit en elle qu’embûche et tentation !
Le premier est joie, épanouissement, lumière ; le second semble, tout entier, remords, accablements, ténèbres. Celui-ci, nature abondante et d’improvisateur, répand des vers de toutes parts, il est plein de rimes qui coulent sans effort – jusqu’à la prolixité. Celui-là, voué, comme Gustave Flaubert, à la recherche du style absolu, se travaille sans cesse, s’efforce d’enserrer sa pensée, de concentrer sa rêverie : il tend, par un effort perpétuel, vers la concision qu’il atteint quelquefois, mais qu’il dépasse le plus souvent pour donner dans le maniérisme et dans le contourné. Sa phrase est savante, mais il a le tour pédant.
Où prenez-vous le joint de ces deux natures ? « Ce sont deux formistes, » dites-vous. La belle raison pour les assimiler ! Est-ce qu’il n’y a pas cent mille façons d’être un homme de forme comme d’être un homme du monde ? Racine a-t-il de la forme et Victor Hugo n’en a-t-il pas ? À parler sensément, MM. de Banville et Baudelaire se ressemblent comme le nord au midi. Et ceci n’est pas un à peu près, une comparaison en l’air ! La poésie de l’un, en effet, est bien la poésie méridionale, naïvement sensuelle et païenne ; et l’autre n’est-il pas, au contraire, le Northmann raisonneur et casuiste dans son nuage mystique ?
J’aurais pu aller directement à M. Baudelaire, entrer de plain-pied dans ses Fleurs du mal ; mais j’avais à cœur de détruire l’opinion absurde et généralement admise qui l’apparente à Théodore de Banville : ce ne sont pas les bourdes les plus pesantes qui font le moins vite leur chemin.
II
Spectacle au moins bizarre que celui d’un poète contemporain agité du démon. Et quel démon ! Il ne s’agit point ici de l’Ange du mal, du Prométhée biblique foudroyé par le Jupiter des Juifs, mais gardant au front l’éclair de la foudre ; tombé, mais superbe encore ! Il ne s’agit point de Celui qui balança un moment la puissance divine, qui fut ouvertement l’adversaire de Jéhovah, et dont la grande aventure a tenté le génie sympathique des poètes. Oh ! non ; chez le Satan de M. Baudelaire, nulle trace d’origine lumineuse. Rien du titan ni de l’ange. Les ailes sont coupées à ras, le front est sans fierté. Il n’y a plus qu’un Satan raisonneur et subtil, bas et rusant sans cesse, avec des manières de procureur qui exhale de mauvaises odeurs et des sophismes piteux. Certes, l’archange saint Michel ne le reconnaîtrait pas, et, le toisant, dirait : Quel est ce pleutre ?
Il faut voir les formes que prend ce diable trivial, les moyens qu’il emploie pour tourmenter ce déplorable M. Baudelaire et le damner : il le tire par les jambes pendant la nuit, s’accroupit lourdement sur sa poitrine ; ou bien, fumée immonde et puante, il s’engouffre dans ses organes respiratoires, le fait tousser, le suffoque – et le poète n’est plus qu’un tuyau de cheminée qui se plaint :
Sans cesse à mes côtés s’agite le démon,
Il nage autour de moi comme un air impalpable ;
Je l’avale, et le sens qui brûle mon poumon,
Et l’emplit d’un désir éternel et coupable.
Le compagnon désagréable et com-promettant ! M. Baudelaire se fâche à la fin, et lève sur lui une strophe irritée… Mais une subite inquiétude suspend cette révolte : si, par hasard, le diable était plus puissant que le Tout-Puissant ; s’il était maître en haut comme il est maître en bas ? Et, tout pâle d’avoir eu la pensée de le contrarier, M. Baudelaire se met à cajoler son tyran : il lui fait des « litanies, » il le salue « Satan trismégiste, » Satan trois fois grand ! Puis, par un revirement subit, le voilà qui crie à l’aide contre les suggestions du « malin, » de « l’ennemi, » du « prince des ténèbres, » et il appelle à son secours, non pas l’amour, mais la terreur de Dieu, dont il semble ainsi faire un Satan supérieur.
Cette poésie reflète bien le moyen âge, flottant sans cesse entre le diable et Dieu, qui lui paraissent également haïssables et que, à vrai dire, il ne distingue pas parfaitement.
Si M. Baudelaire a l’esprit du moyen âge, il en pratique aussi l’argot théologique. Ferré sur les termes, casuiste raffiné, il en remontrerait pour la technique à Hiérosme Cornille lui-même, grand pénitencier et juge ecclésiastique : il eût fait certainement un agréable rapporteur dans les procès de sorcellerie.
Voyez si cet écrivain est possédé (possédé, c’est le mot) de son sujet – et à quel point ! On trouve, enclavée dans les pièces françaises qui composent les Fleurs du Mal, un hymne en latin barbare consacré à célébrer… quoi ? les charmes d’une modiste idolâtrée. Franciscæ mæ Laudes, tel est le titre de cette poésie souillée d’expressions à double entente et où le mysticisme s’enlace si étroitement à l’obscénité, qu’ils se confondent vraiment et ne font plus qu’un. Obscénité, mysticisme – deux mots dont on peut marquer M. Baudelaire. Pour qui ces sonnets caressants ? pour les chats « mystiques et voluptueux, » dont
Les reins féconds sont pleins d’étincelles magiques.
Ah ! ce n’est pas à l’occasion de M. Baudelaire qu’on pourra s’écrier encore une fois : ces fous de poètes ! La logique surveille sévèrement chacun de ses vers ; c’est une bonne gardeuse qui n’en laisse pas un seul s’écarter du pâturage catholique. Ainsi, pour M. Baudelaire, la femme ne sera pas la bien-aimée et la bien aimante, celle qui relève et console ; il ne voit en Laure, Béatrix, Elvire, que les servantes du diable, des pourvoyeuses d’enfer, – « l’embûche dressée sur le chemin de sa perdition. » Volontiers, il les traduirait devant un tribunal ecclésiastique ; volontiers, Gauffredi-Baudelaire pousserait sa maîtresse au bûcher, croyant du même coup brûler Satan (à qui cela doit être bien égal !), Satan qui, pour le perdre, revêt
la forme de la plus séduisante des femmes.
Il aime la femme, cependant, mais à sa façon : épuisant avec elle les voluptés bizarres où il s’enfonce avec une sorte de rage, – complétant le plaisir par le remords, – goûtant je ne sais quelle horrible jouissance à la… posséder au bord de l’enfer, comme deux créatures exténuées qui, pour retrouver une dernière émotion des sens, un tressaillement suprême, feraient l’amour au bord d’un toit. Il semble que cette pensée, « Je me damne, » lui soit un aiguillon voluptueux : Satan est sa cantharide, à lui !
La chair contentée, la terreur seule reste. Et le poète d’appliquer sur son front et sur celui de sa maîtresse les cendres catholiques. Tremble, malheureuse, du plaisir que tu m’as donné.
…. Vous serez semblable à cette ordure (une charogne),
À cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion ;
Oui, telle vous serez, ô la reine des Grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.
La pauvre demoiselle, il la déshabille – même de sa peau !
Celle à qui M. Baudelaire murmure, entre deux baisers, ces galantes strophes (vraiment dignes d’un équarrisseur qui charmerait Montfaucon par des madrigaux exquis), a du moins la beauté ; elle est « la reine des Grâces. » Est-ce à dire que la laideur manque de ragoût et que le répugnant n’ait point son attrait ? S’il pensait ainsi, M. Baudelaire blesserait la logique du raffinement :
Une nuit que j’étais près d’une affreuse juive, etc., etc.
Le mysticisme obscène ou, si vous préférez, l’obscénité mystique, voilà, je l’ai dit et le répète, le double caractère des Fleurs du Mal. Mais où ce caractère s’accuse le plus effrontément, où tous les voiles sont déchirés, où M. Baudelaire enfin se lâche tout à fait, c’est dans la partie intitulée : Femmes damnées. Là, tout auprès des Lesbiennes qui célèbrent le mystère honteux et « sacré » des amours contre nature, nous avons la femme catholique, et nous l’avons dans son expression la plus intense – qui est la Religieuse !
M. Baudelaire a rencontré sainte Thérèse donnant le bras à Sapho :
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et celles dont la gorge aime les scapulaires,
Qui, recélant un fouet sous leurs longs vêtements,
Mêlent, dans la nuit sombre et les bois solitaires,
L’écume du plaisir aux larmes des tourments.
Chercheuses d’infini, dévotes et satyres,
Pauvres sœurs, je vous aime autant que je vous plains !
Qu’en dites-vous ? Et ne pourrait-on pas comparer ces Fleurs du Mal à la Messe Noire décrite par Michelet dans son admirable Sorcière – une messe où le marquis de Sade, sous-diacre, verserait la burette à Satan qui officie ? (2)
III
Quelle impression d’une semblable lecture ? une impression d’épouvante ou d’horreur ? Non. Cette poésie ne va pas jusqu’à l’âme ; les nerfs seulement en sont atteints et agacés ; – elle nous cause des inquiétudes dans le cerveau, comme une fausse position des inquiétudes dans les jambes. Et, pour aboutir à ce résultat peu digne d’un effort intelligent, quelle dépense de littérature ! car on ne peut refuser à M. Baudelaire les qualités extérieures : il parle une langue serrée, énergique (les idées ne le sont pas), colorée (mais sans chaleur) ; et je ne lui sais d’égal, pour l’harmonie et le balancement des strophes, que Lamartine ou M. Leconte de Lisle. – Enfin, on reconnaît un versificateur savant qui, s’il ne joue pas avec les difficultés rythmiques comme ce facile et léger Théodore de Banville, arrive pourtant, à force de patience et d’opiniâtreté, et en s’y reprenant à plusieurs fois, à monter la bête métrique. Mais peut-on dire : Voilà un poète ? Oui, si un rhéteur était un orateur.
Ici, tout est combiné, raisonné, voulu. Rien de primesautier. Nous sommes au Cirque, les élans sont mesurés. Il n’y a pas, hélas ! dans tout le volume des Fleurs du Mal, une seule de ces belles négligences, un seul de ces écarts précieux que le génie commet parfois, emporté par la folie des aventures ! – À regarder attentivement ces fleurs artificielles, on croit sans peine ce que me disait un homme qui a vu M. Baudelaire de très près : « Baudelaire écrit d’abord ses odes en prose, puis il met cette prose en vers. » Singulière façon de procéder, on l’avouera, et qui ne prouve guère chez l’auteur l’intelligence de ce que doit être la poésie : un entraînement, un enlèvement, un mouvement plus spontané de la pensée ou de l’imagination… Figurez-vous qu’on attache des ailes au docteur Véron, et qu’on lui dise ensuite de s’envoler !
La vérification du procédé de composition habituel à M. Baudelaire est, d’ailleurs, très aisée. Cet écrivain a publié naguère dans la Revue fantaisiste, et récemment dans la Presse, une série de petits exercices français qu’il appelle des POÈMES EN PROSE. Eh bien ! pour ne citer qu’un exemple, prenez – parmi ces poèmes en prose – celui intitulé « la Chevelure, » et vous reconnaîtrez, mot pour mot, une pièce des Fleurs du Mal : même titre, même ordonnance, mêmes images, mêmes expressions !
M. Baudelaire peint un tableau, puis en fait lui-même la copie. La prose, c’est le tableau ; le vers, c’est la copie. Or, qu’y a-t-il de plus froid qu’une copie… et que les Fleurs du Mal ?
IV
Nous retrouvons le poète des Fleurs du Mal dans les Paradis artificiels : œuvre intéressante, du reste, abondante en observations physiologiques, – et d’un style poli, clair, transparent, un vrai style de cristal à travers lequel les idées les plus subtiles se montrent avec une singulière netteté. M. Baudelaire excelle à corporifier ces fantômes de pensées qui flottent sur la frontière de la Rêverie et qu’il semble d’abord impossible de fixer.
On pourrait dire des Paradis artificiels qu’ils contiennent la « philosophie » des Fleurs du Mal.
Pour M. Baudelaire, en effet, l’opium et le haschich sont, avant tout, choses diaboliques, philtres d’invention moderne, – et, partant, l’Église doit sévèrement en proscrire l’usage. « J’avouerai, dit-il, que ces poisons excitants me paraissent non seulement un des plus terribles et des plus sûrs moyens dont dispose l’Esprit des ténèbres pour enrôler et asservir la déplorable humanité, mais encore une de ses incorporations les plus parfaites. » Ainsi, nul doute : avaler une boulette de haschich, c’est avaler Satan ; boire une cuillerée d’opium, c’est boire Satan ; – voilà le pain, voilà le vin ; voilà l’hostie et voilà le ciboire ; – la table diabolique fait pendant à la table sainte… Quand je vous parlais de la Messe Noire !
Ce n’est pas seulement l’opium et le haschich (et, pour ma part, je ne regretterais certes pas de voir prendre la mesure contre cette dernière drogue) que M. Baudelaire interdit au nom de l’Église. Vous lisez plus loin ces lignes exorbitantes : « Malgré les admirables services qu’ont rendus l’éther et le chloroforme, il me semble qu’au point de vue de la philosophie spiritualiste, la même flétrissure morale s’applique à toutes les inventions modernes qui tendent à diminuer la liberté humaine et l’indispensable douleur. » Autant vaut dire que le médecin qui nous guérit attente à notre liberté. Peut-on faire un pareil abus des mots, aller si avant dans l’absurde ! Peut-on déshonorer par de telles formules cette admirable théorie chrétienne : La purification par la souffrance !
V
Ai-je fait pénétrer mes lecteurs dans le vif de l’œuvre de M. Baudelaire, si curieuse, – d’abord, pour son contraste violent avec l’époque ; ensuite, pour le contraste non moins violent qui existe entre le sujet traité et la forme dont on l’a revêtu ? Le fond des Fleurs du Mal est d’une âme tourmentée, battue incessamment par le remords ; et le style dénonce une tranquillité parfaite, une imperturbable possession de soi-même. Pas une émotion ne trouble le calme didactique de ces vers ; on a beau écouter, nulle part l’oreille la plus fine ne saisirait la vibration d’un cœur douloureux. Contradiction singulière, je le répète, et qui nous autoriserait à soupçonner la sincérité de l’auteur.
Si, pour M. Baudelaire, le satanisme n’était qu’un thème, un canevas, une matière à amplifications qu’il se distribue à lui-même, comme les professeurs en distribuent à leurs élèves ? si M. Baudelaire faisait du remords artificiel ? s’il n’y avait que sa forme, et non sa conscience, de travaillée ?…
J’ai dans ma chambre, – fixée au mur par quatre épingles, – une lithographie très bizarre. Figurez-vous un galetas baroque, aux angles innombrables, aux poutres mêlées, – un vrai dessous de charpente, encombré du mobilier le plus fantastique. Là, sur une planchette, les cornues, les alambics, les bocaux pleins de liqueurs infâmes où flottent les fœtus ; – à la suite, et s’abîmant dans l’ombre, des têtes de morts juxtaposées à l’infini comme les grains de quelque chapelet horrible ; en face, un squelette avec une ficelle entre les jambes, un squelette-polichinelle, un squelette pour faire joujou.
De-ci de-là rôdent des chats qui ne sont même plus maigres, – tant les sabbats nocturnes les ont exténués, – et qui font le gros dos et qui veulent être gentils !
C’est épouvantablement drôle.
Le milieu du galetas est occupé par un lit d’un équilibre impossible (deux pieds sur quatre posent dans le vide !), où se démène grotesquement un personnage blafard qui, en proie sans doute à quelque cauchemar affreux, lance ses jambes au-delà des couvertures répandues à terre. Dominant le chevet, à la place où d’habitude on accroche le bénitier, la tête encornée de Satan.
Comme légende : Les Nuits de M. Baudelaire.
Cette lithographie, signée Durandeau, est certainement d’une grande fantaisie, mais la légende est menteuse… à moins qu’elle ne soit ironique.
Que voulez-vous ? Je ne puis voir en M. Baudelaire qu’un littérateur placide et régulier, qui se couche et dort fort correctement dans un lit en acajou – après avoir suspendu à la patère son paletot soigneusement brossé.
Ces visions sataniques sont affaire de rhéteur.
Il se dit agité de remords, – il a, comme Macbeth, l’âme remplie de scorpions ! Je le crois ennuyé tout au plus, ce qui, – je le sais bien, – constitue une infériorité grave.
M. Baudelaire est artificiel en tout. Il se poudre, affirment ses familiers, et même il se peint. Comme Églé, belle et poète, il fait son visage ; il est vrai qu’il fait aussi ses vers, et fort bien.
L’avez-vous jamais entendu ? Sa parole est lente, mesurée ; il s’écoute parler comme il s’écoute écrire; et parfois, en parlant, il clôt les yeux à demi comme un vicaire onctueux. Toute discussion, tout enthousiasme, toute jeunesse lui est insupportable. S’il aime les chats pour leurs mouvements silencieux, il a horreur des chiens, qui sont bien plus aimables – mais qui pourraient japper. – Cela ne s’accorde-t-il pas avec sa répulsion pour les poètes passionnés, comme Byron et Musset, par exemple ? Ces deux-là, particulièrement, il ne peut les sentir.
On s’étonne que M. Baudelaire vise à l’Académie. Pourquoi donc ? Outre un talent de seconde ligne et tout extérieur, mais fort estimable encore, M. Baudelaire est un lettré consciencieux, un grammairien sûr qui s’intéresserait utilement au Dictionnaire… Et même, à certains jours solennels, comme M. Viennet lit à la Compagnie sa petite fable, il pourrait lire son petit sonnet satanique et correct. Je ne veux pas pousser le parallèle. Mais écartez la différence des époques où M. Viennet et M. Baudelaire ont paru, la diversité de leurs styles qui en est la conséquence, et vous verrez qu’il existe une ressemblance de nature entre ces deux didactiques.
Donc, et pour nous résumer, nous avons, – à côté d’un rhéteur qui a reçu de Vaugelas l’influence secrète, – un désespéré par raisonnement, un poète par préméditation. Et si j’avais à déterminer d’un mot ce que M. Baudelaire est nativement et ce qu’il voudrait nous persuader qu’il est, je l’appellerais volontiers : un BOILEAU HYSTÉRIQUE.
6 mai 1863.
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(1) Revue anecdotique.
(2) Il faut tout dire, même l’éloge. Je constate donc, dans la galerie poétique de M. Baudelaire, la présence de quelques tableaux parisiens (je préférerais eaux-fortes comme plus juste et plus caractéristique) d’une grande vigueur et d’une précision singulière : Le crépuscule du matin, entre autres. Si je me borne à indiquer ces rares morceaux dans une note, au lieu de les signaler dans le courant de mon étude, c’est qu’ils ne sont pour rien dans l’impression générale qui nous vient de la lecture des Fleurs du Mal ; – et une critique vraiment sérieuse ne doit être que le contrôle intelligent de cette impression générale. Il faut distraire volontairement tout ce qui n’y concourt pas, tout ce qui s’en écarte de soi-même, sous peine de s’éparpiller en points de vues et de ne tirer aucun enseignement de l’ouvrage examiné.
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(Alcide Dusolier, Nos Gens de lettres, leur caractère et leurs œuvres, Paris : Librairie de Achille Faure, 1864)
LES HISTOIRES
SCIENTIFIQUES ET SINGULIÈRES
DE J. LAZARE
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Le 24 mars 1825, je me trouvais à huit heures du soir chez mon ami le docteur Legrand. Là, les pieds sur les chenêts, et savourant à longs traits les gorgées d’un excellent thé fumant, j’écoutais avec le plus grand intérêt les considérations fort ingénieuses qu’il me débitait, sur cette maladie d’origine récente qu’alors on appelait déjà la fièvre des hallucinations.
C’était un homme d’une profonde érudition, mon cher docteur ; sa vie entière avait été consacrée à la poursuite d’une idée ; et à force de travail et de persévérance, il était parvenu à la faire adopter par plusieurs de ses collègues du monde savant.
Cette idée, la voici : il affirmait que, dans certains moments de la vie, l’homme éprouvait un sentiment analogue à celui du somnambule, dont le corps exécute des mouvements complètement indépendants de sa volonté. C’est-à-dire que, dans ces moments-là, la machine humaine, quoique fort bien éveillée, ne subissait plus l’ascendant de la lumière intérieure qu’on nomme intelligence ou volonté, et qu’elle agissait alors sans conscience de ses actes.
Les manifestations de cette dualité, me disait-il, ne sont pas aussi rares que vous pourriez le supposer ; ne vous est-il pas arrivé d’avoir ce qu’on est convenu d’appeler des moments d’absence ? Alors votre imagination plane dans les régions supérieures, et se trouve complètement détachée des choses d’ici-bas. Si quelqu’un vous rappelle à vous-même par un geste ou une parole, vous faites un soubresaut pareil à celui que ferait un individu plongé dans un profond sommeil, et qu’on éveillerait brusquement. Vous ne pouvez nier ce fait que, votre corps étant là, votre esprit en était à cent lieues.
Je me permis un doute :
« Je crois, dis-je, que vous vous trompez. J’admets parfaitement que l’esprit abandonne momentanément son enveloppe terrestre pour voyager dans l’inconnu ; mais il y a loin de cet état à celui qui permet au corps d’accomplir des actes en dehors de la volonté. Remarquez bien que pendant les errements de l’âme, le corps, privé de sa force d’impulsion, reste immobile ; s’il opère dans un sens ou dans un autre, je suis persuadé que l’esprit y est rentré et le dirige de nouveau.
– Suivez attentivement ma démonstration et vous serez forcé de convenir que je suis dans le vrai.
Vous avez dû voir dans les établissements de santé des individus atteints de monomanies : celui-ci se croit un grand personnage, et veut obliger tous ses compagnons à se prosterner devant lui ; celui-là est persuadé qu’il est devenu mouton, et on a toutes les peines du monde à l’empêcher de se nourrir exclusivement d’herbe.
– Mais ce sont des fous !
– Qui vous dit le contraire ? – Eh bien, il existe dans le monde que vous fréquentez, et moi aussi, un personnage que je ne nommerai pas, mais qui pense que, parce qu’il fait des vers, tous les hommes de lettres sont jaloux de lui et cherchent à lui nuire.
Celui-là n’est pas aux Petites-Maisons ; et je serais presque tenté de m’écrier comme certain philosophe : « en ce pays, on enferme quelques citoyens, pour faire croire aux autres qu’ils ne sont pas fous. »
Pour en revenir à mon poète, je lui ai entendu conter, le plus sérieusement du monde, les inepties que voici : un jour que son chien avait avalé une boulette dans la rue, il s’écriait furieux : « C’est B** qui l’a empoisonné ! »
Une autre fois qu’il venait de dîner dans un restaurant, une de ses dents se détacha de son alvéole : « Parbleu ! vociférait-il, c’est encore un tour de ce brigand de D** qui a soudoyé le garçon de service pour verser du mercure dans mon potage. »
Aujourd’hui, le malheureux va de son pied au marché, où il achète des œufs et des pommes de terre, les fait cuire lui-même dans un vase qu’il serre précieusement, et voit partout de l’arsenic et des poignards acérés.
Et pourtant il n’est pas fou, non ! mais il a une chimère attachée à ses pas, qui le poursuit sans cesse, et qui lui fait commettre des absurdités dont il ne faut demander nul compte à sa volonté.
Chez les animaux, c’est bien différent. La brute, dépourvue d’intelligence et de raison, a cependant une qualité qui les supplée : j’ai nommé l’instinct. Cet instinct ne lui fait jamais défaut. En cela, la nature a pourvu à sa conservation, car cela seul la guide dans le choix de sa nourriture, et l’avertit des dangers qu’elle peut courir.
– Donc, l’animal qui commet une méchante action, la fait sciemment, c’est-à-dire avec toute la connaissance que lui donne ce raisonnement instinctif qui lui fait éviter les poisons dans ses aliments ? mais, cher docteur, il est impossible que la somme d’intelligence dont il dispose puisse lui faire distinguer le bien du mal. J’en conclus qu’il est complètement innocent des méfaits qu’il a pu commettre. En est-il de même pour l’homme ?
– Assurément ; dans de certaines occasions. Qu’est-ce qui le distingue de la brute ? C’est précisément cette intelligence, cette lumière surhumaine qui en fait l’être supérieur par excellence de la création. Éteignez momentanément le flambeau ; que reste-t-il ? Une machine dominée par les instincts matériels, une organisation sans impulsion pour en régler les mouvements, une brute enfin. C’est du reste ce qui a été démontré d’une manière irréfragable par les beaux travaux de Cuvier, sur la structure du cerveau humain.
Chez les individus d’une intelligence supérieure, le cerveau cache toutes les autres partis de l’encéphale ; c’est-à-dire le cervelet, et la mœlle allongée, qui relie les autres organes à la mœlle épinière.
Chez les espèces inférieures, c’est le contraire qui a lieu. Eh bien ! je garantis ce fait que, parmi les monomanes, la structure du cerveau doit présenter, sinon un vice de conformation, du moins une configuration entièrement anormale. Et, tenez, pour vous citer un système déjà ébauché dans l’antiquité par Trasistrate, je suis persuadé que les cerveaux dont je vous parle sont dépourvus, ou à peu près, de circonvolutions et d’anfractuosités.
– Je vous répondrai comme le fit Gallien, à cette même époque : « Alors, les ânes, étant des animaux stupides, devraient avoir un cerveau uni, tandis qu’ils ont beaucoup de circonvolutions. »
– Gallien n’avait pas le sens commun dans cette occasion, car vous ne nierez pas que l’intelligence étant en rapport direct avec le volume et la surface du cerveau, celui qui par ses circonvolutions en présentera davantage, sera évidemment doué de la plus grosse somme d’esprit.
– Ceci est encore discutable, convenez-en ; car l’éléphant, dont le cerveau pèse trois fois plus que celui de l’homme, serait donc trois fois plus intelligent que moi ?
– Eh, eh !… mais ne plaisantons pas : il est bien établi que le poids du cerveau n’est déterminé que relativement au volume des animaux comparés, et non à leur masse absolue.
Revenons à notre sujet principal. Je vous disais donc que la maladie en question était une sorte de folie momentanée, et je le prouve.
Plusieurs éminents docteurs en ont attribué la cause à une lésion plus ou moins grave des lobes du cerveau ; d’autres, à l’adhésion des méninges aux circonvolutions cérébrales. Et pourtant on a vu des aliénés qui ne portaient aucune trace de ces affections diverses. Comment expliquer du reste, par ce moyen, les intermittences de lucidité et d’aberration ? – S’il s’agit d’une lésion organique, la cause persistant, l’effet doit être constant ; il n’y a pas de milieu.
– Qu’en conclurez-vous ?
– Une chose bien simple, et qui doit sauter aux yeux de tout le monde ; à savoir que la folie est un phénomène essentiellement psychologique, et que la physiologie n’a rien à y voir. Ainsi, la folie est la suspension momentanée de la volonté sur les actes du corps, et la reproduction d’idées qui ne sont soumises à aucun jugement de la part de l’intelligence.
Voilà pourquoi ces affections peuvent être intermittentes ; voilà pourquoi également elles peuvent se produire chez l’individu le plus sain d’esprit. C’est ce que l’on a appelé la monomanie, ou délire partiel.
– Et vous en arguez que la folie est uniquement une maladie mentale ?
– Ou à peu près : seulement je dois vous dire qu’elle peut être engendrée très souvent par des causes purement physiques, telles que la fièvre, l’abus de boissons spiritueuses, le libertinage, etc., mais, le plus souvent, c’est dans l’ordre moral qu’elle prend sa source. Il n’est pas rare de voir des gens perdre l’esprit par suite d’un chagrin d’amour ou d’ambition, de mysticisme religieux, ou à la nouvelle d’un malheur imprévu. »
Après cette tirade triomphante, mon brave ami se frotta les mains comme un lutteur qui vient de tomber son adversaire ; et il se préparait à me donner le coup de grâce, lorsque son domestique entra, portant un pli cacheté.
À peine eut-il jeté les yeux sur cette missive, qu’il se leva subitement, parcourant la chambre à grands pas, avec toutes les démonstrations de la satisfaction la plus vive.
Je saisis le papier qu’il avait laissé choir tout ouvert sur le parquet et, sitôt qu’il m’eut fait signe que je pouvais sans indiscrétion en prendre connaissance, je lus les lignes étranges qui suivent :
« Monsieur,
C’est demain à quatre heures qu’a lieu l’exécution en place de Grève du nommé Papavoine. Les précautions que vous m’avez indiquées ont été prises ; trouvez-vous en temps opportun à l’endroit désigné. Tout se passera comme vous avez paru le désirer.
Votre bien dévoué serviteur,
H. SAMSON. »
Je restai muet d’étonnement. Comment l’annonce de ce supplice pouvait-elle produire cet effet hilarant sur mon bon docteur ? – Il se chargea de me l’apprendre.
«Vous ne comprenez pas, me dit-il, pourquoi une chose aussi lugubre en définitive que le supplice d’un homme peut me causer toute la joie que je viens de manifester. Votre étonnement devra cesser bientôt quand vous saurez que j’attends depuis vingt ans l’occasion qui se présente. Pendant tout ce laps de temps, il est vrai, j’ai soumis à mes analyses les trois-quarts des têtes qui sont tombées sous le glaive de la justice humaine ; mais jamais je n’ai pu trouver un sujet intéressant pour les études que je poursuis, comme celui que le hasard me procure aujourd’hui. J’ai vu, en effet, beaucoup de malheureux accusés de crimes imaginaires, surtout pendant la dernière révolution ; plus tard, on m’en apportait d’autres qui étaient des monstres d’iniquité. Jamais je n’ai pu mettre la main sur mon type ; c’est-à-dire un individu ayant tué son semblable dans un moment d’hallucination, sans avoir eu conscience de son action. En ce moment, je le tiens, ou à peu près ; et vous ne voulez pas que je sois content ? – Comprenez tout le bonheur d’un horticulteur qui aurait trouvé la Rose noire ou le Dahlia bleu, et vous n’aurez qu’une idée de ma félicité. »
Je ne pus m’empêcher de m’écrier :
« Oh ! ces savants…
– Voilà, reprit-il, l’homme auquel j’ai affaire. Louis-Auguste Papavoine, fournisseur d’étoffes, né à Beauvais (Oise), âgé de 41 ans, a été condamné à la peine capitale par la cour d’assises de la Seine, pour avoir assassiné deux enfants dans le bois de Vincennes.
Ainsi, voilà un homme qui, sans la moindre provocation et sans but déterminé, va donner la mort à deux enfants de cinq à six ans, sous les yeux de leur mère, aux portes de la capitale, et dans un lieu des plus fréquentés. Évidemment, il y a là ce que je vous expliquais tantôt : la monomanie du meurtre, ou l’aberration mentale momentanée.
Pour comble de preuves, les antécédents de l’inculpé ne laissent rien à désirer sous le rapport de la moralité. Nous avons donc un individu qui, pendant quarante ans, a rempli son rôle d’honnête homme dans la société, et qui, à un moment donné, devient un assassin. Vous avouerez que c’est bien là le sujet d’une grave méditation.
L’instruction minutieuse qui a eu lieu, l’interrogatoire subséquent devant le jury, n’ont fait que confirmer ce fait. Le meurtrier ne connaissait pas même ses victimes, et jamais il n’avait existé de relations d’aucune nature avec eux, ni même avec leurs parents. Pour moi, il y a là un cas de lycanthropie spéciale que je ne saurais trop approfondir ; et si vous voulez voir quelque chose de curieux, vous n’avez qu’à venir demain entre quatre et cinq heures.
*
Je me gardai bien d’y manquer, comme vous pouvez le supposer ; seulement, au lieu d’arriver à l’heure indiquée, je me présentai bien longtemps avant.
« Quelle bonne inspiration vous avez eue, me dit le docteur en m’apercevant ; non seulement vous me serez très utile dans mes préparatifs, car je ne suppose pas que vous refusiez de me rendre ce service, mais encore vous verrez une chose que les circonstances ne vous permettront probablement plus d’examiner à loisir comme vous pouvez le faire actuellement.
– Quelles sont vos intentions ?
– Pas autre chose : faire parler la tête du supplicié, pour vous convaincre, vous et tous les incrédules de votre espèce. »
Je frissonnai dhorreur et d’émotion.
« Voilà comme vous êtes, vous autres, une insatiable ardeur vous pousse sans cesse vers l’inconnu, mais vous ne feriez pas le moindre mouvement pour écarter tant soit peu ce voile qui nous dérobe les secrets de la nature et de la vie. Il faut bien alors que ces pauvres savants, comme vous les appelez, se dévouent dans l’intérêt de la science… et de votre curiosité. »
La leçon était rude, mais méritée. Je me tus.
Il reprit :
« Comme je n’ai pas de rancune, je vais vous indiquer ce que j’ai fait depuis hier ; mais avant, je dois vous dire quelques mots sur la manière dont je dois procéder pour arriver à mon but.
Examinons d’abord ce qui manque à une tête coupée pour qu’elle possède les mêmes aptitudes qu’auparavant.
Quand elle se détache du tronc, il y a hémorragie provenant de la section des artères et des veines du cou ; puis, solution de continuité dans la trachée artère qui prenait sa respiration par la bouche et le nez.
Que faudrait-il donc faire pour empêcher l’écoulement du sang, et remplacer les poumons ? – deux choses : boucher les ouvertures béantes formées par la section des artères, et introduire dans celle du larynx un tube flexible aboutissant à un ballon de caoutchouc gonflé d’air, qui, par l’élasticité de la matière, tende à le pousser continuellement dans le tube, et de là dans les cartilages du larynx.
Mais pour que la tête parle, il faut qu’elle ait conservé l’usage de sa langue ; et, pour qu’elle réponde aux questions qu’on lui adressera, il est indispensable qu’elle les entende.
– Vous pensez donc faire revivre cette tête ?
– Pas le moins du monde : j’espère tout au plus continuer sa vitalité pendant le temps nécessaire à nos expériences.
– Mais elle souffrira horriblement, si elle garde le sentiment de sa situation.
– Je le crois ; du reste, nous traiterons également cette question quand le moment sera venu. Cette idée m’est certainement très pénible à supporter, mais, que voulez-vous, dans l’intérêt de la science… – Il y a un siècle seulement, on traitait de profanateurs les pauvres curieux comme moi, qui demandaient aux cadavres les secrets de la vie ; mais aujourd’hui, on a compris que là seulement pouvait se trouver le critérium universel, et on laisse faire.
Revenons à notre sujet, et occupons-nous de la voix.
La voix humaine prend sa source dans cette cavité qui se trouve à la partie antérieure du cou, près de la base du crâne, qu’on appelle larynx. À l’intérieur de cette cavité se trouvent deux replis membraneux qui sont les cordes vocales. Ces ligaments laissent entre eux une ouverture qu’on a nommée la glotte, laquelle est obstruée en temps voulu par une membrane : l’épiglotte.
Parmi les instruments admirables qui concourent à former la voix, il faut citer encore le voile du palais et la langue. La langue est mue par des nerfs qui partent, les uns de la base du crâne, les autres de l’os hyoïde situé sous la mâchoire inférieure. Cette mâchoire elle-même, la seule mobile, est mise en mouvement par des muscles venant du même point.
En conservant au supplicié l’os hyoïde et les premières vertèbres cervicales, auxquelles se rattachent les nerfs des dix premières paires, il restera à son service les moteurs suivants :
1° Les nerfs olfactif, optique et auditif ;
2° Les moteurs oculaires et pathétiques ;
3° Les trijumeaux et les faciaux ;
4° Le glosso-pharyngien et hypoglosse ;
5° Enfin, le spinal.
Voyons maintenant le rôle de ces diverses pièces.
Les ligaments vocaux agissent à la façon de deux lèvres, pour produire un son qui s’enfle en passant dans la cavité buccale. La glotte fait l’effet de l’anche d’un instrument à vent.
D’un autre côté,la bouche s’entrouvre plus ou moins, ou se referme, suivant le besoin, et la langue s’enfle, se contracte, en un mot, se prête à toutes les formes dont elle est susceptible.
L’air, arrivant des poumons, et passant à travers ces différents organes, modifie les vibrations sonores suivant leurs dispositions.
Nous sommes donc en possession d’un clavier parfaitement constitué, qu’il ne s’agit plus que de mettre en mouvement. Pour cela, je vous l’ai déjà dit, nous avons les nerfs moteurs des lèvres, de la glotte et de la langue. Il nous manque seulement les poumons et le diaphragme. Je les ai là, préparés d’avance, sous la forme d’un ballon élastique plein d’air comprimé, et auquel est adapté un tube flexible.
Passons à l’oreille.
Pour que la tête entende les questions que nous lui ferons, il est de toute utilité que rien ne manque à son système auditif, examinons-le donc.
L’oreille se compose d’abord du pavillon et du conduit auditif externe, qui sont chargés de percevoir les sons et de les conduire à l’intérieur. Plus loin se trouve le tympan, composé d’une membrane sur laquelle s’appuient plus ou moins fortement, suivant le besoin, trois osselets de formes diverses. Puis le limaçon et le labyrinthe où vient aboutir le nerf auditif.
L’extrémité de ce nerf, divisé en plus de mille fibres, baigne dans un liquide dont est rempli le labyrinthe, et perçoit par ce moyen les vibrations qui lui sont transmises par le conduit auditif.
L’air arrive à la caisse du tympan par un tube qui communique avec la partie supérieure du pharynx.
De ce côté, nous n’avons rien à faire : la section du cou n’empêche pas la circulation de l’air ; elle n’influe en rien non plus sur la sensibilité du nerf acoustique qui vient directement du cerveau.
De même, il ne faudra pas s’étonner de voir les yeux s’ouvrir, et les muscles du visage s’animer, de manière à changer plusieurs fois l’expression de la physionomie, pendant le cours de nos expériences. Vous en connaissez maintenant la cause.
Rien ne nous fait donc désormais défaut pour arriver à notre but. Étudions cependant l’opération au point de vue théorique.
Je vous ai dit que la décollation ne détruisait point la sensibilité nerveuse qui réside dans le système cérébral, pas plus que la faculté de penser et de raisonner ; et voici pourquoi :
Les aptitudes du cerveau ne peuvent être détruites que si l’organe est altéré, soit par une lésion grave, soit par la désagrégation des molécules constitutives, au moyen de narcotiques puissants ; soit enfin par la congestion du sang dans les lobes, ou un trop grand refroidissement.
Or, ici, tout reste intact : on n’a pas touché à la cervelle ni au liquide céphalo-rachidien, qui reste maintenu par la pression atmosphérique. Le sang artériel est retenu par des tampons qui ferment les ouvertures produites par la section ; et quand bien même on aurait négligé de prendre cette précaution, celui qui reste enfermé dans les veines par la pression de l’air suffirait encore pour conserver la vie pendant longtemps, pourvu qu’on ait soin de maintenir la tête dans une étuve chauffée à une certaine température, afin d’empêcher la coagulation de la fibrine qui charrie les globules.
Arrivons maintenant à la question de la souffrance. Vous connaissez sans doute, comme tout le monde, le fameux passage du discours que débitait le docteur Guillotin à l’Assemblée Nationale, pour faire adopter sa machine : « le patient, disait-il, doit éprouver tout au plus une légère fraîcheur au cou. »
Et plus loin :
« Avec cette machine, je vous fais sauter la tête d’un clin d’œil et vous ne souffrez point. »
Vous conviendrez que c’était du dernier bouffon. il est évident que la séparation de la tête et du tronc ne peut s’effectuer qu’en brisant la colonne vertébrale, et en scindant le nerf sympathique, ainsi que beaucoup d’autres qui correspondent aux différentes parties du corps. Jugez quelle atroce douleur doit supporter le malheureux patient.
Le tronc éprouve lui-même des tressaillements après la séparation, mais il n’a probablement pas conscience de ses souffrances, car c’est dans le cerveau que se rapporte toute la sensibilité du système nerveux.
Mais la tête, la tête… c’est horrible, rien que d’y penser !
Qui vous dit même qu’elle ne ressente pas le contrecoup moral des douleurs qu’éprouve le reste du corps, quoiqu’elle en soit détachée ? N’avez-vous pas vu des invalides amputés des deux jambes se plaindre de cors aux pieds ? – Je ne plaisante pas, soyez-en convaincu. – Et, en outre de la douleur physique, quelle ne doit pas être sa douleur morale, puisqu’elle se rend compte très distinctement de l’état épouvantable où elle se trouve !
Quelle agonie pire que toutes les morts !… Un éminent docteur a prétendu qu’il fallait près de trois heures pour que la vie fût retirée entièrement d’une tête détachée du tronc. Trois heures !… pendant lesquelles elle parcourt toutes les sensations de l’angoisse et de la terreur, voyant s’avancer à pas lents mais sûrs cette mort qui sera pour elle la délivrance, la fin des maux.
Ah ! le pauvre Guillotin a fait là un triste cadeau à l’humanité. – Mais je vous demande pourquoi, tant qu’on conservera la peine de mort, ce que déclare immoral, ne pas employer d’autre procédé pour ôter la vie aux criminels ?
Les moyens manquent-ils, et la science n’est-elle pas assez riche en expédients prompts et sûrs ? – Que n’emploie-t-on, par exemple, l’acide prussique qui foudroie ?
On l’a dit et redit sur tous les tons : dans le supplice, ce sont les apprêts qui sont les plus douloureux. Eh bien ! lorsqu’il faut qu’un homme meure, de par une loi atroce et barbare, pourquoi ne lui injecterait-on pas, en lui portant sa nourriture, par exemple, une goutte du poison instantané, au moyen d’une aiguille bien effilée ? L’effet serait immédiat, et le malheureux passerait de vie à trépas sans s’en douter.
Mais non ! il faut de la pompe et de l’éclat, comme à tout ce que nous faisons ; il faut la foule… et pourquoi ? La crainte de la guillotine a-t-elle, jusqu’à ce jour, effrayé un seul scélérat, empêché un seul crime ?
Mais, comme ce sujet nous entraînerait trop loin, et qu’il se fait tard, je vais vous dire en quelques mots les précautions que j’ai prises. Quelques termes de la lettre de l’exécuteur ont dû vous paraître pleins de mystère ; voici ce que je lui recommandais :
1° Avoir soin d’opérer la section du cou le plus près possible des épaules, de manière à conserver l’os hyoïde et plusieurs vertèbres cervicales.
2° Garnir le fond du panier où tombe la tête avec une couche de talc, afin d’éviter une trop grande hémorragie de veines.
3° Me faire porter cette tête, le plus tôt possible, dans une maison voisine du lieu de l’exécution, où j’ai retenu une chambre, pour boucher séance tenante les artères, au moyen d’obturateurs en amadou râpé.
Voici, en outre, ce que j’ai préparé ici :
D’abord, le ballon élastique muni de son tube à robinet, dont je vous ai entretenu. Puis, cette étuve, dont les parois sont de glace, afin que nous puissions voir toute la scène, et dont une vitre est percée d’un trou pour le passage des sons. Vous remarquerez qu’elle porte à sa partie inférieure un tube destiné à introduire la vapeur que produira, au moment voulu, ce matras plein d’eau, placé au-dessus de cette lampe. Un thermomètre posé à l’intérieur nous permettra de reconnaître la température.
Voici encore un excitateur, dont les branches pénètrent dans la cage vitrée, et qui pourra nous servir au besoin pour stimuler la sensibilité.
J’ai disposé, en outre, des cornets acoustiques que je me propose de fixer aux oreilles du sujet, pour lui rendre nos paroles plus compréhensibles.
Ce flacon d’ammoniaque pourra agir, s’il le faut, sur la muqueuse sternutoire, pour détourner le sommeil que la fatigue pourrait amener.
Vous voyez que je n’ai pas perdu mon temps, et que je n’ai omis aucune précaution. Je cours maintenant au rendez-vous ; attendez-moi ; je ne serai pas longtemps absent. »
*
Une heure s’était à peine écoulée que le docteur revint, portant un petit paquet sous son bras.
« Vite, vite ! me dit-il, il n’y a pas une minute à perdre ; je crains la coagulation du sang. Ouvrez la trappe de l’étuve et allumez la lampe à alcool. »
Pendant ce temps, il posait son ballot sur la table et déroulait les linges qui m’en cachaient le contenu. Quand il eut fini, je poussai un cri d’horreur, et m’adossai à la muraille.
J’avais là, devant moi, la tête de Papavoine qui me regardait avec des yeux démesurément ouverts. Je faillis tomber à la renverse. Pendant ce temps, le docteur avait mis la tête dans la cage de verre, après lui avoir introduit dans le gosier le bout de son tube en caoutchouc.
La première émotion passée, et la curiosité aidant, je m’approchai de nouveau pour voir comment tout cela finirait.
La tête était posée debout, la section du cou reposant sur le fond de l’étuve recouvert de talc en poudre, l’une des branches de l’excitateur la soutenait par-derrière. Sur le devant, une capsule de porcelaine contenait quelques gouttes d’ammoniaque. Les cornets acoustiques étaient attachés près des oreilles, et sur un des côtés latéraux l’orifice des matras dégageait une chaude buée.
Le docteur, après avoir allumé quatre bougies à l’entour de l’appareil, car la nuit était tout à fait venue pendant ces préparatifs, examinait attentivement le thermomètre.
« Ôtez la lampe ! me dit-il tout à coup ; nous sommes à 32° centigrades, c’est assez. »
Alors j’eus sous les yeux le plus étrange spectacle qu’il soit donné à un être humain de contempler.
Figurez-vous une pièce vaste et sombre, garnie du plancher au plafond de livres, d’instruments de physique et de pièces d’anatomie ; au milieu, la table, et sur cette table une tête coupée, sous un globe de verre. À l’entour, quatre bougies dont la lumière ne parvenait pas à éclairer les angles de la chambre ; et devant, le docteur, les cheveux hérissés, les yeux fixes et les narines frémissantes.
Non, jamais je n’oublierai la vue de cette tête au teint livide, à la bouche grimaçante, et à la barbe noire et souillée de sang.
Ce qui me reste à raconter tient tellement du prodige, que ce n’est que fort de mon autorité de témoin oculaire et auriculaire, que j’espère convaincre ceux qui liront cet étrange récit.
À peine le docteur eut-il mis en jeu la seconde branche de l’excitateur, que les yeux du supplicié se fermèrent convulsivement ; une grimace horrible contracta son visage, et une écume blanchâtre s’échappa de ses lèvres décolorées.
« C’est l’effet de la compression des glandes salivaires par les muscles faciaux, voilà que ça marche. – Approchez un peu la lampe, nous avons perdu deux degrés. »
Il me serait impossible de raconter les angoisses qui se reflétèrent en quelques instants sur cette face lugubre. Tout ce qu’on pourrait imaginer d’horrible et de terrifiant venait s’épanouir sur ces traits contractés par une atroce douleur. Je me sentis prêt à défaillir de nouveau.
Cependant, une solution de continuité ayant été établie entre les points de l’excitateur, une sorte de calme farouche et sombre sembla s’établir sur le masque, et le docteur profita de ce moment pour entrouvrir le robinet à air.
Un son rauque et qui n’avait rien d’humain sortit tout à coup de cette bouche hideusement contournée. Je ne pus retenir un cri d’épouvante, mon ami lui-même sembla s’émouvoir, car une pâleur mate envahit son visage ; il ne put néanmoins s’empêcher de s’écrier comme Archimède : « Eurêka !… vous le voyez, la tête parle ; elle a parlé. »
En effet, quelques sons mieux articulés commencèrent à se faire entendre. C’était une suite sans lien de monosyllabes et d’exclamations ; je parvins cependant à saisir ce mot : « Grâce ! »
« M’entendez-vous ? » cria le docteur, en approchant ses lèvres de l’ouverture aménagée dans la glace.
Les yeux du supplicié se tournèrent instantanément du côté d’où venait la voix ; mais la bouche resta muette.
L’excitateur fut mis en jeu, et aussitôt recommencèrent les convulsions et les cris d’angoisse.
« Je vous en supplie, mon bon ami, cessez de martyriser ainsi ce malheureux, » ne pus-je m’empêcher de crier.
Mais lui, les nerfs contractés :
« Il faut qu’il me réponde ! »
Puis, à la tête :
« M’entends-tu, enfin ?
– Oui, répondit-elle ; mais ôtez-moi ce que vous m’avez placé sous les narines… oh, que je souffre !
– C’est la capsule d’ammoniaque… enlevez-la. Nous y aurons recours de nouveau s’il est besoin. »
J’exécutai la prescription avec plaisir, enchanté d’adoucir un peu les souffrances du misérable ; le docteur reprit :
« C’est bien toi qui as assassiné les deux pauvres petits du bois de Vincennes ?
– C’est bien moi.
– Et pourquoi ?… dans quel but ?
– Le sais-je ! oh ! grâce.
– Ceci n’est pas une réponse ; on ne tue pas ainsi son semblable sans savoir pourquoi.
– C’est pourtant ainsi.
– Qu’espérais-tu en accomplissant ce crime ? Étais-tu poussé par la cupidité ou par la soif du meurtre ?
– Hélas ! que me demandez-vous… je ne connaissais pas ces innocents, pas plus que leur mère.
– Mais encore ?
– La mémoire me fait défaut… je ne sais pas… je ne me souviens plus… laissez-moi mourir !
– Je vais te rappeler. C’était deux petit enfants, l’un de cinq ans, l’autre de six : leur mère les accompagnait à la promenade, vers le bois de Vincennes ; et toi, tu es venu et tu les as tués.
– Ah ! oui… je me rappelle… deux petits anges, beaux comme le jour… pourquoi donc les ai-je tués ?
– Il me semble que tu dois le savoir. »
En ce moment, la tête ferma les yeux ; ses lèvres se contractèrent, et de grosses larmes coulèrent de ses paupières closes.
« Chauffez fort ! me cria le docteur ; remettez la capsule ; vite, vite ! »
Et, en même temps, il rétablissait le courant électrique.
Mais, malgré tous ces soins, la tête ne bougeait plus.
« Malédiction ! hurlait mon pauvre ami, tout est fini : voici la période d’inertie qui commence. Échouer au moment de toucher au but ! Il n’y a qu’à moi que ces choses-là arrivent. »
C’en était fait réellement ; nous eûmes beau élever la température de l’étuve à un degré insensé, introduire l’ammoniaque liquide dans les narines, lui injecter tout le fluide d’une forte pile de Bunsen, la tête ne bougea point.
« Elle est froide, me dit le docteur après avoir promené sa main sur la face rigide. Quel malheur ! au moment où j’allais trouver la solution de ce problème qui a occupé toute mon existence !… voilà la mort qui vient, plus rien à espérer ! »
Et le pauvre savant, presque aussi pâle que le cadavre qu’il avait devant lui, se renversa dans son fauteuil et se couvrit le visage de ses deux mains.
Je profitai de ce moment pour entrouvrir la porte du cabinet et sortir. J’étouffais ! j’avais besoin de respirer l’air pur du dehors, et de revoir quelques personnes vivantes ; l’atmosphère que je venais d’abandonner m’eût rendu fou si j’étais resté un instant de plus.
Ce n’est même qu’en frissonnant que je parviens aujourd’hui à raconter cette scène bien digne de figurer dans les tableaux de l’Apocalypse, ou dans la série de supplices que Dante a imaginés pour ses damnés.
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NOTE. Le lecteur doit tenir compte ici de l’époque où avait lieu cette discussion. On pensait alors que l’intelligence d’un animal était relative au poids de son cerveau. On a reconnu depuis la fausseté de cette méthode, et on l’a abandonnée.
1876
Qu’entendez-vous par Baquet révélateur et par Bouteilles-prisons, me disent la plupart des personnes à qui je parle de ces choses ? Je vous l’apprendrai dans mon ouvrage, leur dis-je d’un air mystérieux ; car j’ai cela de bon, que je sais donner à ma figure l’air qui convient à ma situation.
Voulez-vous savoir ce que j’appelle mon baquet révélateur et mes bouteilles-prisons ? je vais maintenant vous les faire connaître :
Mon baquet révélateur est un vase en bois que je remplis d’eau et que je place ensuite sur ma fenêtre ; il me sert à dévoiler les farfadets quand ils sont dans les nuages. J’ai, je crois, déjà appris à mes lecteurs quelle était la puissance du bouc émissaire ; les farfadets sautent dessus pour s’élever dans les airs lorsqu’ils veulent s’occuper de leur physique aérienne. C’est donc pour les voir travailler en l’air, que j’ai inventé mon baquet révélateur.
Ce baquet rempli d’eau, placé sur ma fenêtre, comme je viens de l’annoncer, me répète dans l’eau toutes les opérations de mes ennemis ; je les vois se croiser, se disputer, sauter, danser et voltiger bien mieux que tous les Forioso et toutes les Saqui de la terre. Je les vois lorsqu’ils conjurent le temps , lorsqu’ils amoncellent les nuages, lorsqu’ils allument les éclairs et les tonnerres. L’eau qui est dans le baquet suit tous les mouvements de ces misérables. Je les vois tantôt sous la forme d’un serpent ou d’une anguille, tantôt sous celle d’un sansonnet ou d’un oiseau-mouche ; je les vois et je ne puis les atteindre, je me contente de leur dire : « Monstres cruels, pourquoi ne puis-je pas vous noyer tous dans le baquet qui répète vos affreuses iniquités ! les malheureux que vous persécutez seraient tous en même temps délivrés de vos infamies ! Je vous vois dans le moment, mon baquet est sur ma fenêtre. Dieu ! quel troupeau de monstres rassemblés !… Dispersez-vous… » Ils se rallient…. Incrédules, regardez donc dans mon baquet et vous ne me contrarierez plus par vos dénégations.
Je passe maintenant à mes bouteilles-prisons. Toutes les opérations dont j’ai déjà rendu compte ne sont rien en les comparant à celle que je fais à l’aide de ces bouteilles. Autrefois je ne tenais captifs mes ennemis que pendant huit ou quinze jours, à présent je les prive de la liberté pour toujours, si on ne parvient pas à casser les bouteilles qui les renferment, et je les y emprisonne par un moyen bien simple : lorsque je les sens pendant la nuit marcher et sauter sur mes couvertures, je les désoriente en leur jetant du tabac dans les yeux : ils ne savent plus alors où ils sont ; ils tombent comme des mouches sur ma couverture, où je les couvre de tabac ; le lendemain matin, je ramasse bien soigneusement ce tabac avec une carte, et je les vide dans mes bouteilles, dans lesquelles je mets aussi du vinaigre et du poivre. C’est lorsque tout cela est terminé, que je cachette la bouteille avec de la cire d’Espagne, et que je leur enlève par ce moyen toute possibilité de se soustraire à l’emprisonnement auquel je les ai condamnés.
Le tabac leur sert de nourriture et le vinaigre les désaltère quand ils ont soif. Ainsi ils vivent dans un état de gêne, et ils sont témoins de mes triomphes journaliers : je place mes bouteilles de manière à ce qu’ils puissent voir tout ce que je fais journellement contre leurs camarades ; et une preuve que je n’en impose pas lorsque je dis qu’ils ne peuvent plus sortir du tabac que je leur ai jeté pour les couvrir, c’est qu’en présence de madame Gorand j’ai eu le plaisir de jeter de ce tabac au feu, et que nous avons entendu ensemble les farfadets qui pétillaient dans le brasier, comme si on l’avait couvert d’une grande quantité de grains de sel.
Je veux faire présent d’une de mes bouteilles au conservateur du cabinet d’Histoire Naturelle, il pourra placer dans la Ménagerie des animaux d’une nouvelle espèce. Il est vrai qu’il ne pourra pas les tenir captifs dans une loge, comme on y tient le tigre et l’ours Martin ; mais il les fera voir dans la bouteille de laquelle il leur est défendu de s’échapper.
Si parmi les curieux qui vont visiter le Jardin des Plantes et le cabinet d’Histoire Naturelle, il se trouvait par hasard quelques incrédules ou quelques farfadets, le conservateur n’aurait , pour les convaincre de l’existence des malins esprits dans la prison, qu’à remuer cette bouteille, et on entendrait, comme je l’entends journellement, les cris de mes prisonniers, qui semblent me demander grâce ; les incrédules se tairaient et les farfadets enrageraient.
Voilà donc ce que j’appelle mon baquet révélateur et mes bouteilles-prisons. Je les classe au nombre de mes remèdes anti-farfadéens.
Je ne veux pas finir ce chapitre sans avoir fait ici un relevé de toutes les autres opérations préservatrices dont je n’ai pas encore parlé dans mon ouvrage ; ce ne sera qu’après avoir fait ce relevé que je pourrai donner à mes lecteurs la chanson que j’ai composée dans un moment d’enthousiasme, après avoir vaincu mes ennemis par toutes mes opérations bien combinées.
Les moyens de consumer les farfadets pour qu’il n’en échappe pas un seul de tous ceux qui viennent me faire la guerre, c’est de me servir d’une grande cuillère de fer bombée, dans laquelle je mets du soufre et des petits paquets renfermant les farfadets que j’ai pris dans du tabac : je couvre la cuillère et j’y mets le feu ; c’est alors que je jouis de les entendre pétiller de rage et de douleur.
Il est encore un autre moyen de faire la guerre aux farfadets , c’est de tuer tous les crapauds qu’on peut prendre à la campagne. Les crapauds sont les acolytes des esprits infernaux, comme jadis mon cher Coco était mon compagnon fidèle.
Mais de tous les moyens que j’emploie contre mes ennemis, celui qui me plaît le mieux c’est celui de mes bouteilles-prisons ; du moins, je sais que par ce moyen je ne les tue pas, je les mets seulement dans l’impossibilité de me nuire, et le meurtre, quel qu’il soit, même celui des farfadets, doit répugner à tout honnête homme. Emprisonnons les farfadets, piquons-les, mais ne les tuons pas.
N’oublions pas surtout de mettre à nos bouteilles, avant de les cacheter, un bon bouchon qu’il faut y faire entrer avec beaucoup d’efforts.
Il doit être bien cruel pour les pères et mères de famille, qui ont des enfants farfadets, de ne pas les voir arriver chez eux, lorsque je les tiens emprisonnés dans mes bouteilles.
C’est donc à vous que je m’adresse, vous qui chérissez vos enfants : voyez à quoi ils sont exposés au moment où les passions commencent à les agiter ; à quels dangers ils sont en butte lorsqu’ils sont attaqués par les corrupteurs de la jeunesse, lorsqu’ils se laissent aller aux attraits séduisants des farfadets féminins ! les uns font une triste fin, les autres sont estropiés pour leur vie ; les plus audacieux sont prisonniers lorsqu’ils pourraient jouir du fruit de leur éducation, et leurs parents ignorent même comment tous ces malheurs sont arrivés et la cause qui les a produits !…
Ô mon Dieu ! vous qui connaissez l’amour que j’ai en vous, à Jésus – Christ, au Saint- Esprit, à la Vierge Marie, à Saint-Joseph, et à tous les Saints de votre cour céleste, faites-moi persévérer dans les moyens que j’emploie pour combattre vos ennemis : lorsque mes remèdes ne seront pas assez efficaces, inspirez-moi, et faites-moi connaître les armes dont je dois me servir contre eux ; j’attends tout de votre secours et de votre sainte volonté, ne me faites succomber dans la lutte pénible que j’ai engagée, que lorsqu’il en sera temps. Je ne dois quitter cette vallée de larmes que quand vous l’ordonnerez ; ce ne sera que lorsque j’aurai assez souffert et que vous aurez eu pitié de moi, que je devrai jouir du bonheur éternel.
Cette nouvelle invocation, qui n’est qu’une réminiscence de toutes celles que j’ai déjà faites dans mon ouvrage, était nécessaire à ce chapitre pour prouver que je rapporte à Dieu toutes les découvertes que j’ai faites ; j’ai l’habitude de le prier non seulement à l’Église, mais partout où je me trouve, dans ma chambre, et lorsque je me promène aux environs de Paris.
Je récite alors le Credo, l’Angelus, le Miserere, pour demander à Dieu la conservation de notre Saint-Père le Pape, de notre auguste Monarque, de sa famille respectable et de tous les Souverains de la terre , à qui j’ai dédié mon ouvrage, afin que Dieu les mette à l’abri des persécutions des farfadets, bénisse nos récoltes, et me procure bientôt le plaisir de réciter et chanter le Te Deum laudamus : je le chante souvent malgré mes infortunes.
Je chante aussi la chanson que j’ai promis de donner à mes lecteurs, et que j’ai composée sur l’air d’une ronde populaire qui est sur toutes les orgues, et qui commence par ce refrain : C’est l’amour, l’amour, l’amour.
Voici mes couplets, ils termineront d’une manière saillante les détails que je viens de faire de toutes mes opérations anti-diaboliques :
Je vous tiens, je vous y tiens,
Dans la bouteille,
À merveille,
Farfadets, magiciens ;
Enfin , je vous y tiens.
Je vous donne vinaigre à boire,
Tabac et poivre pour manger ;
Un tel régal, je dois le croire,
Ne doit pas trop vous arranger.
Vous aimez fort la danse,
Et pour votre plaisir
Vous venez en cadence
Sur moi vous divertir.
Je vous tiens, etc.
Pour mieux vous régaler encore
Mes cœurs de bœuf et de mouton
Sur un grand feu qui les dévore
Grillent souvent sur du charbon.
La grêle et le ravage,
Pour vous tous n’est qu’un jeu ;
Mais je sais à l’orage
Opposer mon grand feu.
Je vous tiens, etc.
Mes lardoires sont très pointues,
Elles vous percent, c’est fort bien ;
Si mes aiguilles sont aiguës,
Elles ne le sont pas pour rien.
Pourquoi donc vous en plaindre ?
Mais vous n’y pensez pas,
Voudriez-vous me contraindre
À marcher sur vos pas ?
Je vous tiens, etc.
Farfadets, race abominable,
Que je ne puis trop détester,
Allez-vous-en trouver le diable,
Avec lui vous devez rester.
Vous voulez le désordre,
Vous trouvez cela beau ;
Mais moi, l’ami de l’ordre,
Je suis votre fléau.
Je vous tiens, etc.
Vous combattre a pour moi des charmes,
Je vous brave et ne vous crains plus ;
Le sel, le soufre sont mes armes,
Et vous serez toujours vaincus.
Vos cris dans la bouteille
Rendent mon cœur joyeux,
Et la nuit, quand je veille,
Je suis moins malheureux.
Je vous tiens, je vous y tiens
Dans la bouteille
À merveille,
Farfadets, magiciens ;
Enfin, je vous y tiens.
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(Alexis-Vincent-Charles Berbiguier de Terre-Neuve du Thym, Les Farfadets, ou tous les démons ne sont pas de l’autre monde, Chez l’auteur, P. Gueffier Imprimeur, 1821)
L’Antéchrist et une troupe de Farfadets m’ont écrit.
Ils ont cru m’intimider ; mais je les ai bien lardés de poinçons
et d’épingles.
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Le 7 du même mois de février au soir, le facteur de la poste me remit une lettre signée l’Antéchrist.
Ce cruel démon se plaignait de la démarche que j’avais faite la veille auprès de M. le curé de Saint-Roch, pour dénoncer l’engeance abominable des farfadets. Cette lettre sera connue du public, ainsi que le fac-similé de la signature de celui qui me l’a écrite et adressée.
Je ne m’en occupai pas moins pendant huit jours à saisir mes farfadets avec des épingles, toutes les fois qu’une audace impudente les faisait venir chez moi pour se glisser entre le drap et la couverture de mon lit. Ma haine et mon aversion pour eux sont invétérées.
Quelques jours après, je reçus une seconde lettre de la part d’un chef de légion du farfadérisme, qui me prévenait que ce jour même il enverrait le soir une députation de trente farfadets, pour connaître ma résolution et avoir ma réponse. Cette lettre émanait de l’autorité royale des farfadets, car elle en avait le sceau.
Ma seule réponse à cette proposition fut de me mettre en garde, en m’armant de deux cents épingles noires, les plus longues qu’il me fut possible de trouver. Je me munis aussi d’un petit instrument bien pointu, très aigu, de la forme d’un poinçon. Je les attendis ainsi jusqu’à minuit, et je me mis au lit, sans avoir l’intention de dormir ; j’étais trop occupé de mon projet. Je plaçai mes mains entre le drap et la couverture. Un quart d’heure après, j’entendis le jargon de leur commandant ; et, sur le signal convenu par cette clique infernale, je me vis assailli de toutes parts. Aussitôt que je sentis leurs mouvements, je piquai de mon poinçon tous ceux qui s’étaient approchés.
Quand ils furent pris, ils voulaient remuer : je m’assurai alors de leur captivité par des épingles noires, dont je les lardai bien vivement ; ce qui me divertit beaucoup. Pour augmenter ma jouissance, j’imaginai de piquer avec des épingles le dessous de mes couvertures, afin qu’ils fussent pris dessus et dessous. Le nombre de mes ennemis vaincus était de vingt-cinq ; ma couverture en était chargée, et tellement pesante, que, le matin, avant de me lever, je me sentis accablé sous le poids de ces misérables qui, tout piqués de diverses manières, faisaient des grimaces effrayantes.
En me levant, je leur souhaitai le bonjour à coups de poinçon.
Quand mon perruquier arriva, il me demanda ce que c’était que cette quantité innombrable d’épingles qui traversaient ma couverture. Je lui dis que c’étaient les armes dont je m’étais servi pour arrêter les coureurs de nuit dans leur course vagabonde et perturbatrice du repos des honnêtes gens.
La fille de l’hôtel vint aussi pour faire ma chambre, elle fut étonnée de la quantité d’épingles qui joignaient le drap de lit et la couverture. Elle ne pouvait pas voir et sentir comme moi ces infâmes et cruels farfadets qui me poursuivaient, et dont mon corps était accablé. Elle riait lorsque je lui faisais le détail de toutes mes souffrances.
Cette bonne fille étonnée se trouvait fort embarrassée pour faire mon lit. Pour lui éviter de se piquer les doigts trop souvent, je l’aidai à ôter les épingles qui joignaient mon drap de lit à ma couverture.
Les coups de poinçon étaient presque invisibles, parce que mon poinçon était aussi pointu que les épingles.
J’avais oublié de dire qu’en me levant le matin, j’entendis dans ma chambre un traîneur, du nombre de ceux qui m’avaient poursuivi et accablé pendant la nuit. Ce coquin se plaça sur mon dos afin de m’importuner et de venger la mort de ses camarades expirés sous mes coups. Je le saisis d’abord avec une épingle, et j’en employai jusqu’à trente pour l’obliger à demeurer ainsi retenu pendant trois ou quatre heures.
Bientôt après je fus forcé de me dessaisir de lui. C’était avec beaucoup de regret. Il n’en reçut pas moins une grande quantité de coups d’épingles, que je lui administrai à son départ.
« Va, coquin, lui dis-je, va te faire pendre ailleurs. » Il profita du moment où les épingles me manquèrent, pour s’éloigner de mon appartement.
Un farfadet riait beaucoup lorsque je lui racontais ce que je viens de consigner dans ce chapitre. Je suis sûr qu’il était du nombre de mes persécuteurs, et sa joie apparente n’avait peut-être pour but que de détourner mes regards du côté où je devais alors les porter.
Je pourrais bien joindre son nom à ceux que j’ai déjà cités dans mon ouvrage ; mais pourquoi irais-je ajouter un nom de plus à ceux que j’ai cru devoir signaler d’une manière spéciale ? On sait que la terre est remplie de farfadets : s’il fallait en donner la nomenclature générale, toutes les presses de Paris ne suffiraient pas pour y parvenir.
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(Alexis-Vincent-Charles Berbiguier de Terre-Neuve du Thym, Les Farfadets, ou tous les démons ne sont pas de l’autre monde, Chez l’auteur, P. Gueffier Imprimeur, 1821)
28 août 1867.
À M. B**, MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ ANTHROPOLOGIQUE DE PARIS.
Monsieur et cher confrère,
La question de l’embaumement chez les anciens, notamment chez les Égyptiens, pourrait, comme vous le dites, faire l’objet d’un mémoire fort curieux et même d’un gros livre. Ce qui frappe d’abord, c’est l’immense importance qu’ils y attachaient et les sommes énormes qu’on y employait.
Aujourd’hui encore, c’est une opération qui passe pour difficile et qu’on fait payer fort cher, sans approcher de la perfection où était parvenue l’antiquité. Peut-être est-ce à défaut de concurrence ; les amateurs sont devenus rares, ils préfèrent placer autrement leurs capitaux, ou quand la fantaisie leur en prend, ils n’y veulent pas mettre le prix.
Ceci me rappelle le mot d’un célèbre opérateur avec lequel un sénateur, le comte de ***, marchandait son embaumement : « Monsieur, lui répondait notre homme, à ce prix je ne pourrais pas même vous saler. »
En 1844, je ne sais quel spéculateur d’outre-tombe avait voulu remettre la chose en vogue. Il prétendait avoir trouvé un moyen de pétrifier les corps, de les transformer en une matière siliceuse qui nous aurait permis de placer nos parents et nos amis sur des piédestaux pour la décoration de nos maisons et de nos jardins, ou d’en faire une galerie archéologique.
Un autre allait plus loin : il les cristallisait. Les chairs, acquérant toute la limpidité du cristal de roche, permettaient d’étudier à l’aise, tout comme avec une loupe, les muscles, les nerfs, les viscères, et jusqu’à la circulation du sang.
Ces résultats, il est vrai, ne s’obtenaient pas pour rien, et il en coûtait cher pour s’éterniser, mais des amis de l’humanité annonçaient des embaumements à prix réduits ; seulement il fallait se réunir un certain nombre pour être embaumés collectivement, car ici il n’en coûtait pas plus pour quatre que pour un : la même sauce suffisait pour tous.
Moi-même, quoiqu’ayant, en ce qui me concerne, assez peu de goût pour l’opération, j’avais émis mon idée : en voyant ces insectes si parfaitement conservés dans des morceaux d’ambre jaune, j’avais pensé qu’on pouvait arriver au même but et à moins de frais avec de la gomme arabique bien épurée dont on revêtirait la personne chérie. Cette couche transparente, en maintenant la fraîcheur de son teint, n’altérerait pas non plus la finesse de ses traits, et lui assurerait, comme aux animaux susdits, une éternelle jeunesse.
Toute plaisanterie à part, j’en reviens à mon dire : que ce sujet mériterait d’être traité en prenant pour point de départ l’embaumement égyptien, et si vous en avez le loisir, je vous engage à le faire.
Agréez, etc.
P. S. – Ce que je vous disais des essais tentés en 1844 pour faire renaître cette industrie n’est pas un conte : les journaux du temps en font foi. C’était même, chez quelques gens, devenu une idée fixe. Voici le fragment d’une lettre que j’écrivais à cette époque à M. Ravin, membre de l’Académie de Médecine :
« Il faut avouer, cher docteur, que la mode est une singulière chose en France ; elle est aujourd’hui aux embaumements, et les journaux sont pleins de réclames et d’annonces de savants manipulateurs qui offrent de faire de vous une momie au plus juste prix. En vérité, c’est à ne plus oser mettre la tête à la fenêtre, de peur d’être appréhendé au corps par quelqu’un de ces croque-morts avides de prouver leur talent d’empailleurs et l’excellence de leur méthode. »
Que monsieur Gannal ou son baume,
Mort ou vif n’aille pas m’ouvrir !
Qu’est-il besoin que l’on m’embaume
Si, comme un saint, je dois mourir ?
Je veux bien devenir relique,
Mis en châsse sur un autel,
Mais j’entends, en bon catholique,
Que l’on m’y mette au naturel.
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(Jacques Boucher de Crèvecœur de Perthes, Sous Dix Rois : souvenirs de 1791 à 1868, tome VIII, Paris : Jung-Treuttel, 1868)
UN PRÉDÉCESSEUR DE WELLS
Paris, 18 avril 1931.
Monsieur le directeur,
Je découvre dans ma bibliothèque un curieux petit livre que je me permets de vous signaler.
Cet opuscule, d’une centaine de pages de petit format, contient tous les éléments du roman hallucinant de Wells : l’Ile du docteur Moreau.
L’ouvrage, écrit par le comte Dalbis (?), est édité en 1838 à la librairie médicale de Labé, 10, rue de l’École de Médecine. Il porte le titre barbare de Solênopédie ou révélation d’un nouveau système d’éducation phrénologique pour l’homme et les animaux.
Au moyen de tubes métalliques introduits dans la boîte crânienne de certains animaux, un extraordinaire savant, caché en pleines Pyrénées, près de Barèges, modifie à son gré la mentalité de ses opérés (ours, chiens, loups, vautours, etc.). Il parvient à donner l’intelligence humaine aux bêtes les plus stupides ou les plus sauvages. Dans le castel délabré qui lui sert de refuge, castel perdu dans la montagne comme une île au milieu de l’océan, toutes les fonctions dont les domestiques s’acquittent ordinairement sont remplies par des animaux d’espèces différentes, animaux dont la matière cérébrale a été travaillée par le fantastique chirurgien. Ses expériences ne se bornent pas d’ailleurs à des cervelles animales ; il opère aussi sur des cervelles humaines. Quelques enfants, soumis à ses travaux, vont acquérir des dons supérieurs, prévus et bien déterminés à l’avance.
Wells a-t-il eu connaissance de l’ouvrage du comte Dalbis lorsqu’il écrivait l’Ile du docteur Moreau, ou n’y a-t-il, dans l’analogie vraiment frappante de ces deux ouvrages, qu’une simple coïncidence, qu’un effet du hasard ?
Wells seul pourrait nous fixer là-dessus. Ne serait-il pas intéressant de connaître sa réponse ?
Veuillez agréer, etc.
E. JOUGLA
Mercure de France, « revue de la quinzaine », 1-VII-1931, p. 254-255.
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Cet opuscule de 110 pages ne brille certainement pas par ses qualités littéraires, mais il nous a paru suffisamment rare et singulier pour mériter un peu d’attention. Il s’inscrit parfaitement dans l’engouement suscité par les théories de la phrénologie, à la suite de la publication en 1820 de l’ouvrage de Franz Joseph Gall, Anatomie et physiologie du système nerveux en général et du cerveau en particulier avec des observations sur la possibilité de reconnaître plusieurs dispositions intellectuelles et morales de l’homme et et des animaux par la configuration de leur tête.
À en croire la notice de la Bibliothèque de France, le Comte Dalbis serait le pseudonyme d’un certain Aristide Barbier, manufacturier à Clermont-Ferrand, mais cette attribution nous semble au moins aussi douteuse que son influence sur la conception de l’Ile du docteur Moreau.
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SOLÉNOPÊDIE
OU
RÉVÉLATION
D’UN
NOUVEAU SYSTÈME
D’ÉDUCATION PHRÉNOLOGIQUE
POUR L’HOMME ET LES ANIMAUX
Paris : Librairie Médicale de Labé, 1838
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En révélant au monde savant la découverte la plus miraculeuse et, sans contredit, la plus importante que notre siècle ait fait éclore, je crois devoir me borner au simple récit de ce qui m’a été dit et de ce que j’ai vu. Je ne suis pas un homme de science : je ne me livrerai point à des explications, à des hypothèses, à des commentaires ; je laisse ce soin aux savants véritables. Mon seul but est de leur signaler, par le récit des succès qu’a obtenus l’un d’eux, une voie nouvelle de recherches et de progrès.
Comte DALBIS
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En 1831, j’ai suivi pendant quelque temps un cours de phrénologie professé par Spurzheim.
À toutes les leçons assistait un homme que personne ne connaissait, mais qui portant excitait l’attention générale : son visage maigre, ses joues creuses, ses yeux ternes, sa démarche incertaine semblaient indiquer à la fois chez lui les souffrances du corps et la fatigue de l’esprit ; mais l’opinion que son extérieur inspirait ne tardait pas à changer dès que la leçon commençait : alors ses yeux s’animaient, ses joues se coloraient, et on le voyait recueillir avec avidité les moindres paroles du professeur. Aucun des assistants ne faisait sur le sujet des leçons de plus justes remarques : aucun ne provoquait avec plus de sagacité des éclaircissements sur les points qui paraissaient obscurs, et souvent, lorsque quelqu’un élevait une objection, il prenait la parole avant le professeur et réfutait avec clarté, force et précision, l’opinion qu’on venait d’émettre.
Cet homme (je dois taire son nom, par des raisons qu’on trouvera plus loin, et je le désignerai seulement par l’initiale T.), cet homme m’avait vivement intéressé. Assez souvent j’avais lié conversation avec lui, et toutes les fois que le discours roulait sur la phrénologie, je m’étonnais de l’étendue de son érudition, de la profondeur de ses pensées et de l’éloquence avec laquelle il développait ses idées. Mais quand l’entretien tombait sur un autre sujet, il me semblait tout différent ; son débit était lourd et ses pensées communes ; il sentait lui-même combien il devenait pesant et ennuyeux : aussi s’empressait-il de s’interrompre pour garder un silence dont rien ensuite ne pouvait le tirer.
Dans les entretiens que nous avions eus ensemble, il avait remarqué tout l’attrait que l’étude de la phrénologie avait pour moi, et il ne lui avait pas été difficile de s’apercevoir qu’une partie de cet intérêt se reportait sur lui, chez qui je remarquais une passion exclusive pour cette science, objet de mon engouement d’alors. Aussi plusieurs fois il m’avait développé d’une manière neuve, quoique générale, des idées profondes sur la direction qui avait été donnée jusqu’alors à l’étude de la phrénologie, sur celle qui devait lui être imprimée à l’avenir, sur la nécessité de la rattacher aux autres sciences, et surtout sur les applications qu’on pourrait en faire à l’éducation de l’homme.
Un soir je vis entrer M. T. chez moi : sa visite m’étonna, mais moins encore que son air préoccupé, sa figure défaite et ses yeux hagards. Ma surprise n’était pas dissipée, quand le son de sa voix vint y ajouter encore. « Je viens voir, monsieur, me dit-il, si je me suis trompé sur votre compte. Vous êtes riche ; j’ai besoin de 5000 francs : donnez-les-moi. »
Il est facile de penser qu’à une aussi brusque apostrophe je restai muet. Je voulus le regarder, mais je ne pus soutenir son regard fixe et brillant ; mes yeux se fixèrent à terre, je perdis toute contenance, et, si l’on nous avait vus tous deux placés ainsi l’un en face de l’autre, c’eût été moi qu’on aurait pris pour le suppliant, lui pour le supplié.
Cette situation embarrassante se prolongeait ; je voulais exprimer un refus, mais je cherchais en vain des termes convenables… Ce fut lui qui reprit : « Je vois que je me suis trompé. Adieu, monsieur. » Et il me tourna le dos pour sortir. Son mouvement me réveilla de ma stupeur ; je courus après lui, et, le prenant par le bras : « Voyons, lui dis-je, ne me quittez pas ainsi ; vous avez besoin d’argent : de quelle somme ? pour quel temps ? pour quoi faire ? Donnez-moi les explications convenables, peut-être pourrais-je me prêter à vos désirs.
— Vous voilà bien, vous autres hommes d’argent, répliqua-t-il en souriant dédaigneusement ; chez vous rien n’est sentiment, dévouement, confiance : tout est trafic. Fais ceci, et je ferai cela ; donne-moi ceci, et je te donnerai cela : voilà tout votre code, toute votre morale. Tu veux m’emprunter, je te prêterai ; mais tu me donneras tel intérêt, telle hypothèque, sinon rien, dût le sort du monde entier dépendre de mon refus. »
Il se tut ; une pause s’ensuivit ; de plus en plus étonné de ces étranges paroles, je ne pus que balbutier : « Mais, enfin, que désirez-vous ? expliquez-vous.
— Je veux que vous me prêtiez 5000 francs… Pour quel temps ? je n’en sais rien ; peut-être pour toujours… Avec quelle garantie ? aucune… Pour quoi faire ? c’est mon secret, et vous ne le saurez pas, quand même vous m’arracheriez la vie. Mais, ajouta-t-il vivement, si vous attachez quelque prix au bien-être de l’humanité, si vous désirez voir éclore une découverte, la plus grande qui ait été jamais faite (car elle aura pour effet de rendre les hommes plus intelligents et meilleurs), ah ! monsieur, ne me refusez pas. Ce n’est pas ici d’un simple individu qu’il s’agit, s’écria-t-il avec exaltation, c’est du renouvellement de la science, de la gloire de notre patrie, du bonheur du genre humain. Mon père serait dans les fers, la vie de mon enfant dépendrait de vous, que je ne vous supplierais pas comme je vous supplie maintenant pour une misérable somme d’argent ; car cet argent, monsieur, est tout pour moi : c’est plus que l’honneur de mon père, plus que la vie de mon enfant. »
Et, en s’exprimant ainsi, ses pleurs coulaient, une sueur brûlante ruisselait de son visage et de ses cheveux ; ses bras, agités d’un mouvement convulsif, étaient tendus vers le ciel comme pour l’attester.
Je fus fasciné ; il m’aurait en ce moment demandé toute ma fortune, je crois que je la lui aurais donnée.
J’allai à mon secrétaire. « Tenez, lui dis-je, voici la somme que vous me demandez. Permettez-moi cependant de douter de l’accomplissement de vos rêves. »
Il me prit la main, et, la serrant avec enthousiasme : « Merci, monsieur ; ou vous n’entendrez jamais parler de moi, ou ce que vous appelez mes rêves sera réalisé. » À ces mots il se jeta sur une plume, et griffonna un reçu par lequel il vouait mon nom à la reconnaissance des races futures, pour le service que je lui rendais.
Je pris ce papier, et je ne pus m’empêcher de sourire en le lisant. J’allais le déchirer, quand il m’arrêta le bras : « Gardez mon reçu, monsieur, ou je vous rendrai l’argent. Vous riez de mes espérances, et je vous permets d’en rire ; mais le jour, croyez-moi, n’est pas loin où l’admiration fera place au dédain. » Alors il me serra de nouveau la main, et me quitta brusquement.
Pendant quelque temps je conservai une vive impression de cette singulière visite. J’éprouvais le besoin de revoir M. T., mais il ne revint plus aux séances de Spurzheim. Peu à peu la vie agitée du monde l’éloigna de mon souvenir, et je m’habituai à le regarder comme un de ces fous à idée fixe, qui apportent souvent à la recherche d’un but chimérique plus de persévérance et de génie que des hommes doués de toute leur raison ne peuvent en apporter à la poursuite d’une chose réalisable et utile.
Au commencement de l’été dernier, je me trouvais aux eaux de Barèges ; curieux autant qu’infatigable, Parisien et chasseur, je me plaisais à parcourir, le fusil sur l’épaule, les sites admirables que les Pyrénées offrent à chaque pas.
Dans une de ces excursions j’entendis parler d’un homme sur lequel couraient, parmi les rares habitants de ces montagnes, les bruits les plus étranges. Établi, disait-on, dans les ruines d’un vieux château féodal, à une lieue environ du petit hameau de Guigou, et à sept lieues de Barèges, il y vivait entièrement seul ; jamais il n’avait parlé à qui que ce fût ; magicien habile, non seulement il commandait aux éléments, mais encore il transformait les hommes en bêtes, et les forçait à obéir à ses ordres ; jamais personne n’était entré chez lui : si l’on paraissait devant sa demeure, d’un geste il forçait les passants à s’en éloigner, et quand à plusieurs reprises des audacieux avaient cherché à y pénétrer par force ou par surprise, des ours, des lions et des tigres s’étaient présentés aux visiteurs, et les avaient forcés à la retraite en les glaçant d’effroi par leurs rugissements.
Ces contes populaires avaient, malgré leur exagération, piqué vivement ma curiosité ; je pris des renseignements plus certains, et j’appris que le prétendu magicien était en correspondance avec un berger du hameau de Guigou ; que pourtant ce dernier ne l’avait vu qu’une ou deux fois, et ne savait rien sur son compte ; que c’était lui qui fournissait au mystérieux habitant des ruines le pain et les autres provisions dont il avait besoin, et que toutes les communications avaient lieu par le moyen d’un chien dressé à venir une ou deux fois par semaine chez le berger avec un panier dans lequel il apportait les notes et l’argent, et remportait les provisions demandées.
Peu satisfait de ces informations incomplètes, je résolus de pénétrer moi-même ce mystère, et dès le lendemain je me mis en marche, guidé par un des montagnards de Guigou, que je ne décidai qu’avec la plus grande peine à m’accompagner, tant le lieu où j’allais était rendu redoutable par la superstition.
Nous dirigeâmes notre course par des sentiers escarpés, impraticables pour les chevaux, et dans laquelle il fallait toute mon habitude à gravir les montagnes pour ne pas rouler dans les précipices ouverts sous nos pas. Mais toute ma fatigue disparut quand mon guide me montra d’une main moins tremblante le château en ruine qui était le but de mon voyage.
Rien n’était plus pittoresque à la fois et plus formidable que la position de ce château. Placé dans la parie la plus aride et la plus escarpée des Pyrénées, il était élevé sur un pic qui dominait toutes les hauteurs environnantes, et l’on ne pouvait y arriver que par une espèce de rampe en forme d’escalier taillé dans le roc.
Après l’avoir considéré un instant, je me mis en marche, et j’en étais encore à quatre ou cinq portées de fusil, quand je vis en sortir et descendre un homme qui se dirigea à grands pas vers nous. L’extérieur misérable de cet homme, ses traits maigres, ses vêtements en lambeaux auraient inspiré la pitié, si ses yeux brillants, ses traits fortement caractérisés et la barbe touffue qui lui couvrait la figure n’en avaient fait un objet d’effroi. Aussi à peine s’était-il montré, que mon guide se mit à trembler de tous ses membres, et à s’enfuir avec toute la vitesse dont il était capable.
Je restai donc seul en face de l’inconnu, qui, dès qu’il put se faire entendre, me dit : « Qui que vous soyez, monsieur, si c’est chez moi que vous venez, veuillez retourner sur vos pas, je ne vous recevrai point. »
Le son de cette voix m’avait frappé ; je rappelai mes souvenirs, et bientôt tous mes doutes se dissipèrent : c’était M. T.
Il me reconnut de son côté, et se précipita vers moi. « Eh bien ! me dit-il, avec des regards brillant d’orgueil, me prendrez-vous en pitié, maintenant ? Ce que je vous ai annoncé, je l’ai tenu : mes rêves se sont accomplis. »
Un peu revenu de ma surprise, je m’empressai de l’interroger : « Quels étaient donc ces prétendus rêves ? d’où vous vient cette réputation de magicien ? pourquoi ne puis-je pénétrer chez vous ? »
À ces questions il parut embarrassé ; cette effusion avec laquelle il m’avait abordé se dissipa en un instant ; il devint froid et contraint : on voyait que mes demandes le contrariaient, et qu’il aurait voulu pouvoir se dispenser d’y répondre ; mais je le pressai vivement. Je voulais connaître à fond cet homme si étrange ; par un sentiment naturel au cœur humain, je m’étais fortement attaché à lui par les services mêmes que je lui avais rendus.
Aussi comme j’insistais : « Puisque vous le voulez, me dit-il, vous saurez tout. L’œuvre que je voulais cacher jusqu’à ce qu’elle fût complète, je vous la dévoilerai. D’ailleurs, si j’ai réussi dans mes recherches, c’est vous qui m’en avez donné les moyens ; mes succès sont donc en partie les vôtres. Et puis j’aime mieux me rendre coupable d’imprudence que d’ingratitude.
Les ruines que vous voyez, ajouta-t-il, sont ma demeure ; vous êtes le premier homme que j’y aurai fait entrer ; mais avant de vous révéler les mystères qu’elles renferment, jurez-moi que, quoi que vous y voyiez, vous le garderez pour vous-même, et que jamais, pour quelque motif que ce soit, vous ne le révélerez à personne, sans mon consentement. »
J’allais lui faire cette promesse quand il reprit :
« Si vous ne croyez pas pouvoir tenir le serment que je vous demande, n’entrez pas, je vous en conjure : n’acceptez pas la confidence d’un secret que vous ne pourriez porter. Mais si vous vous déterminez à me suivre, rappelez-vous que vous devrez mes révélations à ma seule estime pour vous ; que j’étais libre de parler ou de me taire ; que vous êtes le seul homme que j’aie trouvé digne de ma confiance. N’oubliez pas surtout, ajouta-t-il avec exaltation, que mon secret, c’est ma vie, et que si vous le violez, vous serez plus que parjure, plus que traître ; vous serez assassin, car je n’y survivrai pas. »
La solennité de ces paroles, jointe à la sublime et sévère beauté du paysage qui nous environnait, me fit hésiter un instant. Quel était ce mystère qu’on allait me révéler ? Il était donc bien redoutable, puisqu’on exigeait tant de garanties !
Toutefois mon hésitation fut courte ; ma curiosité l’emporta, et je fis à M. T. le serment qu’il exigeait, d’un ton qui parut le rassurer complètement.
Il me fit alors asseoir sur un tertre de gazon, et prit la parole en ces termes :
« Puisque vous persistez, je vais tout vous dire : prêtez-moi votre attention, vous verrez que le sujet la mérite.
En 1815, après avoir terminé mes études, je suivis des cours de médecine. Cette science, si élevée dans son but, si importante dans ses résultats, et pourtant si conjecturale dans la pratique, me paraissait une des plus belles qu’il fût donné à l’homme d’approfondir et d’appliquer.
En même temps je m’adonnai à l’étude de la physique et de la chimie. Je poussai même dans cette dernière science mes travaux fort avant, et j’eus le bonheur d’y faire quelques découvertes que je signalai à l’Académie des Sciences dans des mémoires qu’elle jugea dignes d’être remarqués.
Quand mes cours de médecine furent terminés, je ne pus me résoudre à exercer ; il me restait tant de choses à connaître, l’étude avait pour moi tant de charmes, que je regardais comme perdu tout le temps que je n’employais pas à apprendre.
En 1822, j’assistai par hasard à un cours de Gall.
Jusque-là je n’avais entendu parler de la phrénologie que comme d’une science chimérique, ne reposant sur aucune base véritable, et entachée de beaucoup de charlatanisme. Les leçons de Gall changèrent complètement mes idées à cet égard ; je me mis à suivre ses cours avec exactitude : ses ouvrages et ceux de Spurzheim ne quittèrent plus mes mains, et je refis moi-même la plus grande partie de leurs expériences et de leurs travaux anatomiques.
Après la mort de Gall, je suivis les leçons de Spurzheim ; c’est là que je vous ai connu. A cette époque, la phrénologie était devenue pour moi une passion exclusive, qui absorbait toutes mes facultés et à laquelle je consacrais tout mon temps : car déjà j’étais sur la voie des grandes découvertes que j’ai réalisées depuis et dont je vais tâcher de vous donner une idée.
Vous savez que la phrénologie enseigne que le cerveau est le siège de toutes les facultés humaines, et qu’il se divise en un certain nombre de compartiments appelés circonvolutions, dont chacune est le siège d’une faculté particulière.
D’un autre côté, la chimie nous révèle que le cerveau de l’homme et celui des animaux diffèrent dans leur composition atomique, et que notamment le cerveau de l’homme contient plus de phosphore que celui des autres animaux.
Je partis de ces deux principes pour me livrer à une série de recherches sur les cerveaux des différentes espèces vivantes. Gall et Spurzheim, dans leurs travaux si remarquables, n’avaient fait usage que de l’anatomie. J’appelai, moi, à mon aide la physique et la chimie, et bientôt je réussis à constater par des analyses exactes quelles différences existaient entre les cerveaux des différentes espèces, sous le double rapport des propriétés physiques et de la composition chimique.
Mais ce n’était là qu’un premier pas ; j’en fis bientôt un autre plus important. En analysant séparément les différentes circonvolutions dont se compose un même cerveau, je reconnus qu’elles diffèrent entre elles sous les rapports physiques et chimiques ; d’où l’on devait naturellement conclure que, si telle circonvolution est le siège de la mémoire, tandis que telle autre est le siège de l’imitation, c’est que la composition de ces deux organes est d’une nature différente.
Je recherchai ensuite si la composition atomique de la même circonvolution chez plusieurs individus de la même espèce était exactement la même, et je constatai qu’il y avait toujours quelque différence. La conséquence de ce fait n’était pas difficile à tirer, et je ne tardai pas à regarder comme un principe fondamental, que si chez un individu une faculté (celle de l’imitation, par exemple) est plus développée que chez un autre cela tient à ce que chez ce premier il existe dans la circonvolution qui est le siège de l’imitation, une quantité un peu plus considérable d’oxygène, de phosphore, ou de tout autre principe ou combinaison chimique.
Quand je fus arrivé à ce point, il me sembla que mes études étaient assez complètes pour être publiées, et que j’avais assez fait pour me placer à un haut rang dans la hiérarchie de la science. Je rédigeai donc par écrit le résultat de mes observations, de mes analyses et de mes découvertes, en leur donnant tout le développement que comportait un pareil sujet. Aussi mon manuscrit, si je l’eusse fait imprimer, n’aurait pas eu moins de trois à quatre volumes in-octavo.
Mais je le terminais à peine, qu’une autre idée vint s’emparer de moi.
Jusque-là je ne m’étais occupé que de théorie et de science pure ; mais était-il impossible de plier ces théories à la pratique ? Après avoir reconnu les différentes compositions des différents organes cérébraux, était-il impossible de modifier chez les individus cette composition de manière à développer l’énergie de tel organe utile, et de diminuer celle de tel organe dangereux ? Je présumai assez de mes forces pour espérer réussir, et me remis à l’ouvrage avec une ardeur nouvelle.
La médecine a des procédés depuis longtemps connus, à l’aide desquels elle parvient par des imbitions extérieures à nourrir et à fortifier un membre, souvent même à nourrir tout le corps, quand l’estomac refuse de recevoir aucune nourriture. Dans ce cas les matières alimentaires dont on enduit soit le corps entier, soit seulement le membre souffrant, sont absorbées par les pores, et pénètrent jusqu’aux vaisseaux sanguins, d’où ils se répartissent dans l’économie animale.
De nos jours, ces principes ont reçu une heureuse application : dans une foule de cas, au lieu d’administrer les médicaments à l’intérieur, on les applique sur la peau, préalablement dépouillée de son épiderme, soit par le moyen des vésicatoires ordinaires, soit par tout autre procédé. Absorbée par la surface avec laquelle elle est en contact, la substance médicamenteuse exerce ensuite son action thérapeutique, comme si elle eût été introduite primitivement dans le système digestif (1).
Ce fut ce traitement, que j’avais vu pratiquer avec succès à l’Hôtel-Dieu de Paris, qui me donna l’idée de la méthode à laquelle j’ai dû tout mon succès.
Cette méthode consiste à percer à travers le crâne de l’animal un trou au-dessus de la circonvolution sur laquelle je veux agir. Je place dans ce trou un tuyau composé d’un alliage particulier de métaux, et je réussis, à l’aide de ces tuyaux, à mettre l’organe en communication avec les agents que je suppose pouvoir agir sur lui.
Mais il ne suffisait pas d’avoir trouvé cette méthode, il fallait surmonter les difficultés que présentait son application.
Jusqu’alors je n’avais opéré que sur les cerveaux d’animaux privés de vie ; j’avais maintenant à travailler sur des animaux vivants. Non seulement il me fallait torturer de pauvres bêtes, voir leurs souffrances, entendre leurs gémissements, mais, ce qui était plus grave, à chaque instant mes opérations étaient contrariées par les phénomènes vitaux, et dérangées par les maladies que mes traitements faisaient naître.
Beaucoup de temps et de tâtonnements me furent nécessaires pour me faire connaître exactement la nature des agents dont je devais me servir dans les différents cas, leurs doses et proportions, le mode d’après lequel je devais les mettre en contact avec les organes ; et bien souvent un découragement complet s’empara de moi en voyant mourir successivement tous mes sujets sous mes yeux, au moment où j’espérais le succès.
Pourtant je ne me rebutai point : à force d’observer et d’essayer, le dirai-je ? à force de tuer, j’atteignis le but que je me proposais, et je réussis complètement sur un chien caniche, après un traitement de quinze mois.
Mais à cette époque la fortune que je possédais avait été engloutie tout entière dans ces recherches ruineuses, et toutes mes ressources se trouvaient épuisées. J’avais habité jusque-là une petite maison située sur la lisière de la forêt de Senart, à quelques lieues de Paris, et j’avais été secondé dans mes travaux par un vieux domestique qui m’avait vu naître, et qui me portait une affection de père. Malheureusement il venait de mourir, et je me voyais forcé de déménager, tant à cause de l’insuffisance de mon local pour mes nouvelles études, que par suite des persécutions que me faisaient éprouver les paysans des environs, pour lesquels ma vie retirée, mes habitudes sauvages, et surtout les cris plaintifs qu’ils entendaient souvent sortir de ma demeure, m’avaient rendu un objet d’horreur et d’effroi.
C’est alors que j’eus recours à vous ; vous eûtes la générosité de me prêter sans garantie, et sans en connaître l’emploi, les 5000 francs que je vous demandais. Avec cette somme je vins m’établir dans les ruines que vous voyez ; je n’en suis sorti qu’une seule fois depuis cinq ans, et j’y ai vu mes travaux couronnés de tout le succès que j’avais droit d’en attendre. »
Il se tut. Depuis qu’il parlait je l’avais écouté presque sans respirer ; longtemps après qu’il eut fini, je l’écoutais encore. Plongé dans une méditation profonde, je me demandais si je devais ou non croire à la réalité de la découverte qui m’était révélée ; d’un côté le merveilleux de ses résultats me la faisait regarder comme une chimère ; mais d’un autre ses principes étaient si simples et leur évidence si naturelle, que je m’étonnais qu’on ne l’eût pas faite plus tôt.
Je voulus faire à M. T. quelques questions. Il m’arrêta : « Ne me dites rien encore. Venez voir : ce n’est que quand vous aurez vu que j’écouterai vos observations. » En disant ces mots il se leva ; nous nous remîmes en marche, et nous ne tardâmes pas à arriver au pied du pic sur lequel étaient les ruines ; nous gravîmes le sentier qui y conduisait, et nous nous arrêtâmes devant un porte basse, à laquelle mon guide frappa trois fois.
Bientôt nous entendîmes des pas pesants ; la porte s’ouvrit, et nous laissa voir un ours brun de haute taille. Je ne pus contenir un vif mouvement de frayeur ; mais l’animal, sans paraître m’apercevoir, témoigna sa joie à la vue de son maître, en se couchant à ses pieds, léchant ses mains, et le regardant avec des yeux pleins d’expression. Celui-ci parut sensible à tant d’affection, et, se tournant vers moi : « C’est là mon portier, me dit-il ; n’ayez pas peur ; je l’ai trop bien élevé pour que mes amis aient à le craindre. »
Il reprit sa route ; je le suivis non sans jeter souvent des regards soupçonneux sur notre redoutable compagnon, et nous entrâmes dans un vestibule assez bien conservé. Là se trouvaient réunis des chiens, des chats, un loup, un taureau, des vautours, un grand-duc et d’autres animaux d’espèces diverses. Toutes ces bêtes étaient libres, toutes accoururent comme pour saluer le maître de la maison ; toutes firent éclater la joie la plus vive par leurs cris et leurs mouvements.
Effrayé d’abord par tant de bruit et d’agitation, je ne tardai pas à demeurer stupéfait, en voyant comment tous ces animaux, si ennemis pour la plupart les uns des autres, vivaient pourtant en commun, sans se faire aucun mal, en voyant surtout avec quel amour et quelle intelligence ils accueillaient M. T. Ma stupeur n’échappa pas à ce dernier ; il me jeta un regard de triomphe et d’orgueil, et, caressant ses animaux, il me laissa examiner à loisir tout ce qui m’entourait.
La grande pièce où nous étions servait d’étable à tout ce peuple. La litière était abondante ; mais ce qui m’étonna c’est qu’elle n’était salie par aucun excrément. On y voyait la nourriture propre à chaque espèce d’animaux ; d’un côté la paille et le foin pour le cheval et le taureau, de l’autre des quartiers d’agneaux et de chevreaux pour les animaux carnassiers. A la muraille étaient attachés un grand nombre d’ustensiles : des balais, des étrilles, des vases, des scies, des couteaux ; tous ces objets avaient la forme ordinaire, sauf qu’on y avait adapté une espèce d’allonge plate en bois. Mon hôte, à qui j’en demandais la raison, me répondit que ces ustensiles devant servir aux animaux, il était nécessaire qu’ils eussent tous une espèce de manche, afin qu’ils pussent être facilement saisis et portés dans leur gueule.
Tout cela était lavé et propre comme la batterie de cuisine la mieux entretenue. La viande elle-même destinée aux animaux carnassiers, au lieu d’être déchirée à coups de dents, comme on devait le présumer, était coupée aussi proprement qu’elle aurait pu l’être par un boucher.
Je voulais interroger M. T. sur tout ce que je voyais ; mais comme au milieu de ce bruit il était difficile de nous entendre, il me dit de le suivre, et me fit entrer dans une chambre qui sans doute était la sienne, car il s’y trouvait un lit, mais qui du reste était dans un état de délabrement complet, et ne renfermait presque aucun meuble. Il me fit asseoir sur le lit, se plaça devant moi et me dit : « Eh bien ! monsieur, vous avez vu une partie de ce que renferme cette habitation : qu’en pensez-vous ? » Je balbutiai quelques mots dans lesquels je cherchai à lui exprimer mon admiration. Il m’interrompit. « Pendant qu’on nous prépare le dîner, dit-il, vous allez voir ce que mon peuple sait faire. Je dis mon peuple, ajouta-t-il en souriant, non parce que je le gouverne et qu’il m’obéit, mais parce que je puis, à bon droit, me regarder comme son créateur et son père. »
À ces mots il se mit à siffler ; aussitôt la porte fut poussée en dedans ; un lévrier se présenta, courut auprès de M. T., et, sur quelques sons que ce dernier fit entendre, vint à moi d’un air caressant ; je me mis alors à le considérer. Ses yeux brillaient d’une intelligence singulière ; mais ce qui gâtait sa beauté, c’est que sa tête était toute difforme. Au lieu d’être plate et allongée, comme celle des lévriers ordinaires, elle était rebondie, et on voyait que le crâne, boursouflé en plusieurs endroits, formait plusieurs petites éminences. Ce qui ajoutait encore à l’effet désagréable produit par toutes ces bosses, c’est que leur sommet était tout à fait dégarni de poils, et que la peau y paraissait à nu.
Quand M. T. pensa que je l’avais suffisamment examiné : « Vous voyez, me dit-il, mon principal domestique ; Zamor entend et exécute tout ce que je lui commande ; vous allez en avoir la preuve. Il fait froid ; je vais lui ordonner de faire du feu dans cette cheminée. » En effet, il prononça quelques mots ; Zamor sortit, et un instant après il revint, portant dans sa gueule un fagot de menu bois, qu’il posa dans la cheminée. Après quoi il sortit et rentra deux fois, et, chaque fois, il rapporta une bûche qu’il plaça par-dessus le fagot. Enfin, la troisième, il revint avec un tison allumé, le posa sous le fagot, et, prenant un soufflet qui était auprès de M. T., il appuya ses deux pattes sur la poignée inférieure, prit entre ses dents la poignée supérieure, et se mit à souffler. Le bois fut bientôt allumé ; Zamor remit alors le soufflet à sa place, et revint se coucher aux pieds de son maître.
On juge avec quel intérêt j’avais suivi tous les mouvements du chien : mon attention ne s’était pas laissé distraire une minute, et je ne remarquais qu’à peine l’air de vanité satisfaite avec lequel M. T. m’observait.
À peine le chien fut-il couché devant lui, que, sans me laisser le temps de réfléchir, M. T. frappa deux fois dans ses mains. La porte s’ouvrit encore, mais cette fois ce fut un vautour qui se présenta ; il s’avança d’une manière grave, vint se percher sur une chaise à côté de M. T., et attendit en le regardant.
« Celui-ci, me dit mon hôte, est encore un de mes serviteurs ; c’est mon pourvoyeur de gibier. Son intelligence égale sa promptitude. Dites-moi quelles pièces vous voulez pour votre dîner, je vais envoyer Thanar à la chasse : avant une heure il vous le rapportera. »
Pendant qu’il me parlait, je considérais le bel animal que j’avais devant moi. Peu instruit dans l’histoire naturelle, j’ignorais l’espèce à laquelle il appartenait ; mais les recherches que j’ai faites depuis me laissent convaincu que c’était un vautour de l’espèce des arriants, au bec noirâtre, à l’œil brun, au plumage fauve, aux ongles jaunes. Celui-ci devait avoir plus de deux mètres de longueur totale. Son envergure dépassait certainement trois mètres ; mais ce qui le distinguait des autres animaux de son espèce, c’est que, comme au chien, sa tête était renflée et couverte de plusieurs petites protubérances.
Cette contemplation m’avait empêché d’entendre ce que disait M. T. Il me le répéta ; alors mon étonnement fut au comble : « Comment ! lui dis-je, cet oiseau comprendra ce que vous lui direz ? Vous lui laisserez prendre un libre essor dans les airs, et, non seulement il reviendra, mais encore il vous rapportera l’espèce de gibier que vous lui aurez désignée ?
— Oui, sans doute, répondit-il, en caressant son vautour ; Thanar est une bonne et fidèle bête. Ainsi donc, choisissez votre rôti. »
Ma surprise m’ôtait la parole, et ce fut avec la plus grande peine que je pus lui répondre que j’aimais beaucoup les bartavelles.
« Mais en voulez-vous une, deux, quatre, cinq ? Dites exactement le nombre ; il n’en rapportera ni une de plus, ni une de moins. »
Je prononçai le mot trois. M. T. dit quelques paroles à son vautour, et lui ouvrit la fenêtre. En quelques secondes l’oiseau disparut à nos yeux.
Vingt minutes s’écoulèrent, pendant lesquelles mon impatience et mes préoccupations m’empêchèrent d’écouter M. T. et de lui répondre. Placé à la fenêtre, mon esprit suivait le vol de cet oiseau qui venait de nous quitter. Je me demandais par quels moyens l’homme dont j’étais l’hôte avait pu créer chez ces brutes l’intelligence et la pensée. Malgré moi mon imagination se préoccupait de ce pouvoir surnaturel que longtemps les hommes ont attribué à quelques-uns d’entre eux sur la nature, et plus d’une fois, lorsque, jetant un regard furtif sur mon hôte, je voyais ces yeux brillants d’intelligence, ce front illuminé d’orgueil, toute cette physionomie empreinte de force et de volonté, je me surprenais à me demander, non sans un sentiment de terreur involontaire, si je n’avais pas devant moi un enchanteur ou un démon.
Ma rêverie durait encore, quand un bruit d’ailes se fit entendre ; je n’eus que le temps de me retirer brusquement de la fenêtre : le vautour s’y précipita, laissant tomber du gibier dans la chambre et vint se percher sur la chaise auprès de M. T. « Voilà nos trois bartavelles, dit ce dernier en ramassant pour me le remettre ce que l’oiseau avait apporté. Mais, comme le dîner est prêt, nous ne mangerons cela que demain. Tu en auras ta part, mon brave chasseur, » ajouta-t-il en caressant le vautour.
Effectivement, le dîner nous attendait ; nous passâmes dans la salle à manger.
C’était un curieux spectacle que la manière dont nous fûmes servis ; il n’y avait pas un seul domestique. Toutes les fonctions dont les domestiques s’acquittent ordinairement étaient remplies par des animaux d’espèces différentes, qui, obéissant soit aux signes, soit aux paroles de M. T., tantôt apportaient un plat, tantôt emportaient une assiette, tantôt renouvelaient notre vin et notre eau. Ce qu’il y avait de singulier, c’est que les plats, les assiettes, les bouteilles, ces matières si fragiles, étaient pressées entre les dents de ces animaux sans que rien se cassât. Le principal domestique de table était un grand singe, du genre des babouins, animal aussi intelligent qu’adroit, se tenant toujours droit sur ses pieds de derrière, et se servant de ses mains comme un homme. Il était secondé par un ours, un renard, un loup et quelques autres. C’était sans doute pour me faire honneur que M. T. faisait paraître devant moi tous ses gens, car un seul aurait sans contredit suffi pour le service.
Je mangeai fort peu, comme on le pense bien, et j’accablai de questions M. T., qui, jouissant de ma stupéfaction, répondait à quelques-unes, éludait les autres, et me disait que cette journée lui procurait le plus vif plaisir qu’il eût éprouvé depuis bien longtemps, car il trouvait dans l’admiration que ses succès excitaient chez moi la récompense de ses longs travaux.
Quand le dîner fut terminé : « Vous avez vu mes produits, me dit-il, venez voir mon laboratoire. »
Nous traversâmes plusieurs pièces et nous arrivâmes dans une grande galerie, d’où s’échappaient une foule de cris confus. Ces cris étaient ceux d’une vingtaine environ d’animaux de toute espèce, couchés sur une litière excellente, mais attachés de manière à ne pouvoir faire le moindre mouvement. La mâchoire inférieure seule avait été laissée libre, sans doute pour que l’animal pût prendre sa nourriture ; mais toute la partie supérieure, fortement attachée par des courroies solides, était complètement immobile. Ce qui frappait d’abord les yeux quand on examinait ces animaux, c’étaient plusieurs tubes qui, plantés sur le crâne, en perçaient l’épaisseur, de manière à pénétrer jusqu’à la cervelle. Chez tous il existait ainsi un plus ou moins grand nombre de tuyaux implantés dans la tête.
Dans le fond de cette immense salle était une machine électrique d’une grande puissance, plusieurs piles voltaïques, dont l’une avait au moins cent cinquante paires de plaques, un fourneau complet, un grand nombre de substances et de réactifs chimiques, en un mot, tous les objets qui composent un cabinet complet de physique et de chimie. J’y vis aussi des outils de toute espèce, et notamment ceux qui sont nécessaires aux opérations chirurgicales.
Je fus longtemps à faire cette inspection, car je ne pouvais me remettre de la terrible impression que j’avais éprouvée en entrant dans cette salle.
En effet, il y avait sur les traits de ces animaux un tel air de souffrance, leurs cris étaient si pleins de douleur, que le cœur le plus ferme n’aurait pu supporter un pareil spectacle sans faiblir.
Pourtant je n’étais pas au bout :
Je m’étais réfugié à l’extrémité de la galerie, le plus loin possible des animaux, et j’examinais les instruments de chirurgie, quand tout à coup j’entendis à travers la muraille un gémissement faible et sourd. Je tressaillis, car ce n’était plus là le cri d’un animal, mais celui d’un être humain. Un nouveau gémissement se fit entendre. Je reconnus la voix d’un enfant… « Eh quoi ! m’écriai-je hors de moi, en me tournant violemment vers mon guide, est-ce que vous torturez ainsi l’espèce humaine ? — Vraiment, me répondit-il sans s’émouvoir, vous croyez donc que j’aurais fait une semblable découverte sans lui donner la plus belle et la plus importante de ses applications ? Je voulais vous cacher cette particularité de mes expériences, craignant la faiblesse de vos nerfs ; mais puisque le hasard vous en a découvert une partie, vous allez savoir le tout. » En disant ces mots, il ouvrit une porte, et, m’entraînant par la main, car j’hésitais à le suivre tant il me faisait horreur en ce moment, il me fit passer dans une vaste pièce qui n’était séparée de la précédente que par un mur.
Là étaient six malheureux enfants rangés de front, et placés entre des traverses fortement scellées dans le plancher, auxquelles ils étaient eux-mêmes attachés solidement, et maintenus dans un état complet d’immobilité. Leurs yeux étaient couverts d’un bandeau ; ils avaient dans la bouche un bâillon suffisant pour les empêcher d’articuler des sons, mais calculé de manière à laisser passer de l’air, et à ne pas étouffer leurs cris. Leur tête était nue, rasée avec soin, et percée de douze à quinze trous qui traversaient le crâne, et dans lesquels étaient placés de petits tuyaux métalliques. Je ne pus réprimer mon indignation. « Infâme, m’écriai-je, pouvez-vous faire souffrir ainsi des créatures humaines ? quel droit avez-vous sur ces enfants ? sans doute vous les avez volés, et leurs mères gémissent maintenant…
— Ces enfants sont à moi, dit-il en m’interrompant ; je les ai acheté, leurs mères me les ont vendus. »
Je restai pétrifié. « Eh quoi ! reprit-il assez vivement, croyez-vous donc que les cris de quelques enfants ont pu me faire reculer devant l’accomplissement de mon œuvre ? Je les fais souffrir pendant quelque temps, il est vrai, mais c’est pour leur donner l’intelligence, la fermeté, le courage et les autres qualités qui font les grands hommes ; je ne suis donc pas leur bourreau, je suis leur bienfaiteur. Mais d’ailleurs, quand tel ne serait pas mon but, quand il ne résulterait pour eux aucun avantage du traitement que je leur impose, croyez-vous que les souffrances, et même la mort de quelques êtres humains, puissent être mises en balance avec les intérêts de la science ? et si j’étais sur la voie de quelque découverte importante, et qu’il me parût nécessaire de porter le scalpel dans le cœur d’un homme ou d’un enfant, de déchirer ses chairs vivantes, et de disséquer ses membres palpitants, croyez-vous que j’hésiterais ? »
Je me taisais ; cette barbarie révoltait tous les sentiments de mon cœur. Il reprit :
« Eh quoi ! il sera permis à un conquérant de conduire cinq cent mille hommes sur un champ de bataille, de déchirer avec la mitraille ce corps immense qu’on appelle une armée, de le disséquer avec le sabre et la baïonnette, d’éteindre en un jour cent mille vies, et tout cela pour satisfaire une misérable et brutale ambition ; et l’on oserait traiter de barbare le savant qui donnera la mort à un individu, dans un intérêt non pas d’ambition, mais de science, non pas pour le plaisir de détruire, mais pour celui de soulager ses semblables, et de reculer les bornes de cette noble intelligence humaine qui nous approche de la divinité ! »
Son exaltation fut contagieuse pour moi ; je sentis qu’il y avait quelque chose de vrai dans ses observations ; mais pourtant je ne pouvais m’habituer aux idées qu’il exprimait, ni comprendre comment on pouvait porter à ce point le fanatisme de la science.
« Tenez, reprit-il, vous m’accusez de faire souffrir ces enfants ; dites-moi ce qu’ils seraient devenus si je ne les avais pas achetés ! Le père de celui que vous voyez le premier était un voleur de grand chemin : il est mort sur l’échafaud. La mère de ces deux petites filles était une prostituée ; celle du quatrième était une mendiante de profession, qui déjà avait entouré la jambe droite de son fils de ligatures pour l’empêcher de grossir, et se procurer par là le moyen d’apitoyer la charité publique. Réfléchissez, et répondez-moi : suis-je plus cruel envers ces enfants que ne l’ont été ceux qui leur ont donné le jour ? Les souffrances physiques que je leur fais éprouver sont moindres : elles sont momentanées, et du moins leurs facultés morales ne sont pas détruites dans leur germe ; leur intelligence n’est pas abrutie ; je veux au contraire la faire si brillante, que leur gloire fasse envie à leurs contemporains. »
Pendant qu’il me parlait, la curiosité avait fini chez moi par remplacer l’horreur. Je considérai attentivement les pauvres créatures placées devant moi, et je remarquai que les tuyaux n’étaient pas posés chez tous aux mêmes endroits de la tête. Je fis part de cette observation à mon hôte. « C’est, me répondit-il, que je ne destine pas tous mes élèves à la même carrière. Voilà, par exemple, une petite fille dont je veux faire une actrice : vous voyez, si vous vous rappelez encore vos leçons de phrénologie, que ce tube est placé au-dessus de la circonvolution de l’imitation, cet autre sur celle de la mémoire des mots, ce troisième sur celle de la musique, etc.
De ce petit garçon je veux faire un profond mathématicien ; il faut développer chez lui les organes de la construction des mathématiques, de la comparaison, etc. Vous voyez que les petits tubes sont placés en conséquence. »
Je me rappelais assez mes études de phrénologie pour apprécier l’exactitude de ce qu’il me montrait ; je continuai à le questionner.
MOI
« Si je me souviens bien des leçons de mon maître, lui dis-je, le volume d’un organe ne suffit pas pour faire juger de son degré d’énergie ; il faut en outre connaître sa fermeté.
LUI
— Vous avez raison, et je me suis étudié à augmenter non seulement le volume, mais encore la densité des organes sur lesquels j’opère. Les résultats que j’ai obtenus sur les animaux sont une augmentation qui s’élève quelquefois au tiers pour l’un et pour l’autre. Comprenez-vous quel développement acquiert l’énergie de chaque organe avec une augmentation pareille ?
MOI
— Je conçois parfaitement le principe de votre théorie ; je vois comment vous l’appliquez : il me reste à connaître quels agents vous employez pour arriver à ce but. »
Comme il ne répondait pas, je continuai.
« Vous dites que le cerveau humain contient plus de phosphore que celui des animaux : est-ce là le corps dont vous imprégnez, à l’aide de vos tuyaux, l’intérieur de la cervelle ? Mais, en ce cas, le contact peut-il suffire ? Je vois des machines électrique et galvanique : est-ce que vous employez l’électricité ? et comment l’employez-vous ? »
Il m’écoutait, les yeux baissés, et ne paraissait pas vouloir me répondre ; néanmoins, comme je me taisais, attendant qu’il parlât, il finit par me dire :
LUI
« Votre question est indiscrète, et je n’y répondrai pas. J’ai bien consenti à vous montrer ce que je fais et à vous dire dans quel but, mais vous ne connaîtrez pas quels sont mes moyens d’opérer. Personne ne saura rien à cet égard, avant que je livre au public ma découverte tout entière. Je ne doute pas de votre probité ; vous tiendrez, j’en suis sûr, la promesse que vous m’avez faite ; mais il est des trésors trop précieux pour être confiés à la probité même la plus scrupuleuse. »
Et comme j’insistais, disant qu’il m’en avait dit et montré pour ne pas laisser mon éducation imparfaite, il reprit :
« Mes moyens d’exécution sont la partie la plus difficile et la plus neuve de mes découvertes. Les autres parties n’ont pour base que l’analyse et la science. Mon mode d’opérer seul est l’œuvre de l’invention : c’est une création tout entière. Tout autre que moi aurait peut-être pu analyser comme moi les organes à l’aide desquels la matière agit et pense ; mais nul que moi ne pouvait dire à la matière : pense et agis.
N’insistez donc pas sur ce point ; mais si vous avez des questions d’un autre genre à m’adresser, parlez, je suis prêt à y répondre. »
Ce refus si nettement exprimé contraria fortement ma curiosité. Apprendre tant de choses et n’être pas instruit de tout ! Avoir sous les yeux tant de merveilles et ne pas les comprendre ! Mon dépit était grand ; pourtant je réussis à le contenir, et la conversation continua comme il suit :
MOI
« D’après votre plan je conçois qu’il est nécessaire de faire souffrir les enfants en leur perçant des trous dans le crâne ; mais pourquoi leur bander les yeux et leur mettre un bâillon dans la bouche ? Ne sont-ce pas là des tortures inutiles ?
LUI
— Il s’en faut de beaucoup ; pour que les agents que j’emploie agissent avec efficacité et promptitude, les organes doivent être maintenus dans un repos complet. C’est mon expérience qui m’a révélé ce fait, qui trouve au reste son analogue dans l’économie domestique. Vous savez que lorsque l’on veut engraisser une volaille, on lui crève les yeux et on la place dans une cage où elle ne puisse faire aucun autre mouvement que celui de prendre sa nourriture ; ici, c’est la même chose : l’attention de mes élèves serait distraite s’ils voyaient, parlaient, entendaient ; l’effet de mon traitement serait ou manqué, ou au moins retardé ; voilà pourquoi je leur ai mis un bandeau sur les yeux, un bâillon dans la bouche, et, ce que vous n’avez pas encore remarqué, des tampons dans les oreilles.
MOI
— Mais êtes-vous sûr d’atteindre le but que vous vous proposez ?
LUI
— J’en suis sûr, quand j’agis sur les animaux. Mais le cerveau humain étant bien plus compliqué, ses organes bien plus délicats, et l’influence réciproque des uns sur les autres bien plus sensible, peut-être ne réussirai-je pas d’une manière aussi entière que je me le propose. Ainsi, par exemple, je veux donner à mon actrice toutes les qualités qui forment un artiste accompli, et j’y parviendrai bien certainement. Mais peut-être existe-t-il dans les organes dont je néglige de m’occuper quelques défauts qui contrarieront l’effet de ces qualités. Dans ce cas j’aurai une femme douée de talents supérieurs, mais qui fera au total une fort mauvaise actrice.
MOI
— Je puis dès maintenant vous signaler un défaut capital qui l’empêchera certainement de réussir sur la scène.
LUI
— Lequel ? reprit-il en me regardant avec étonnement.
MOI
— La laideur. Vos produits (comme vous les appelez) peuvent être d’une qualité supérieure ; mais avouez qu’il est impossible qu’ils soient plus laids ; et quand ces pauvres enfants que je vois aujourd’hui souffrir si cruellement paraîtront dans le monde le visage déformé, la tête couverte de protubérances énormes, dites-moi s’il sera possible de les regarder sans frayeur.
LUI
— Vous avez peut-être raison ; mais qu’importe ? ce qu’il faut, c’est que leur esprit s’élève, que leur intelligence se développe, et que leurs sentiments moraux acquièrent cette énergie si rare chez les hommes de notre siècle. Ce résultat, je l’atteindrai : peu importe que les hommes que je formerai aient la laideur des démons, car ils auront la bonté des anges et l’intelligence des dieux.
MOI
— Et combien de temps pensez-vous faire souffrir ces petits malheureux ?
LUI
— Ne parlez pas ainsi, car vous me faites pitié.
Cessez de considérer les souffrances de mes élèves, pour ne voir que l’éducation que je leur donne : car c’est là une éducation véritable.
Vous savez que la phrénologie a prouvé que de même que les bras du forgeron et les jambes du danseur acquièrent par l’exercice une force et un développement beaucoup plus grands que chez les autres hommes, de même le cerveau de l’homme qui étudie et travaille de tête se développe et grossit dans une proportion beaucoup plus grande que celui de l’homme oisif.
L’éducation n’est donc à proprement parler autre chose que le développement des organes cérébraux. Dans l’éducation que donnent le monde et les collèges, ce développement s’obtient par le travail ; il s’obtient chez moi, à un bien plus haut degré, à l’aide de tuyaux implantés dans le crâne. Les moyens sont différents, mais le but est le même : c’est pour cela que j’ai nommé la science que j’ai créée solênopédie, dénomination tirée de deux mots grecs qui veulent dirent tuyau et éducation, c’est-à-dire éducation par le moyen des tuyaux.
MOI
— Alors je reproduirai ma question sous une autre forme, et je vous demanderai quel temps exige votre éducation.
LUI
— Pour les animaux, la durée est d’environ un an, un peu plus, un peu moins. Pour les enfants, j’ignore ce qu’elle sera. Je suppose qu’il faudra au moins dix-huit mois ou deux ans. Il y a déjà six mois que je travaille les deux que vous voyez les premiers, et je remarque peu de progrès ; quant aux autres, je les ai commencés depuis trois mois à peine.
MOI
— Mais votre éducation, permettez-moi de vous le dire, ne leur apprend rien : car, lorsqu’ils sortiront de vos mains, que sauront-ils ?
LUI
— Vous avez raison : ils ne sauront rien. Mais la faculté d’apprendre et de savoir existera. Le reste ne sera plus qu’une affaire de mémoire, et leur mémoire sera bonne, je vous assure. En paraissant dans le monde, ils seront dans la position d’un aveugle de naissance auquel une main habile vient de donner la vue. Cet homme est bien dès ce moment doué de la faculté de voir ; mais ce ne sera que quand il aura appris à connaître les objets et à en distinguer les formes, les couleurs, les distances qu’il pourra se servir de sa vue pour juger, apprécier, comparer ; qu’en un mot, il possédera ce que nous appelons le savoir.
MOI
— Je vous conçois parfaitement ; et quand je me rappelle tout ce que j’ai souffert pendant les douze longues années de mes études, les pensums, la prison, les retenues, et que je vois vos élèves dispensés par leur facilité à apprendre de subir tout cela, je ne puis m’empêcher de trouver quelque compensation à leurs souffrances actuelles. »
La conversation se continua ainsi, et nous nous mîmes à discourir d’un ton moitié sérieux, moitié plaisant, sur le sort que réservait à l’humanité l’application de ce système d’éducation à tous les enfants. Nous voyions les pères transmettant à leurs fils, d’après les lois immuables de la reproduction, et leur organisation physique, et leurs dispositions intellectuelles. Nous calculions combien la masse du cerveau augmenterait ainsi de génération en génération, jusqu’à des proportions dont nous ne pouvions prévoir le terme. « Si l’homme, m’écriai-je dans un moment de burlesque enthousiasme, a découvert de si grandes choses avec une tête grosse à peu près comme un melon, de quoi ne sera-t-il pas capable quand nous lui aurons fait une tête grosse comme une citrouille ? »
Mon hôte entendait fort bien la plaisanterie, et la provoquait même avec esprit et gaieté ; mais comme l’heure s’avançait, et que j’avais encore quelques questions à lui faire, je repris mon sérieux et continuai à l’interroger.
MOI
« Il me semble que vous vivez ici complètement seul. Comment pouvez-vous suffire aux soins qu’exigent tous ces animaux ?
LUI
— Rien n’est plus facile, car ils se suffisent à eux-mêmes. Ce sont eux qui se procurent, sur les montagnes environnantes, leur nourriture, et qui me fournissent la mienne. Grâce aux changements que j’ai apportés dans la forme des ustensiles destinés à leur usage, ils exécutent tout ce que peut faire un homme. Ils y mettent moins d’adresse et plus de lenteur, mais qu’importe ? leur temps n’est pas assez précieux pour que je songe à l’épargner.
Ainsi, je suis dans mes ruines le chef d’un peuple qui, riche de ses propres ressources, n’a rien à demander aux nations environnantes.
MOI
— Je vois que vous parlez aux animaux vos élèves, et qu’ils exécutent vos ordres ; avez-vous conduit leur instruction à ce point, qu’ils vous répondent et qu’ils tiennent conversation avec vous ?
LUI
— Oh ! non, certainement : la providence a posé entre l’homme et la brute une ligne de démarcation qu’il sera probablement toujours impossible de franchir.
Ainsi, quelque soin que j’apporte à transformer le cerveau d’un animal, jamais (je le pense du moins) je ne réussirai à en faire un cerveau humain. Je puis développer et rendre plus actifs des organes qui existent, je ne puis pas créer des organes qui n’existent pas.
Aussi, vous remarquerez que les opérations que je fais faire à mes animaux sont toutes matérielles ; ils n’en peuvent faire aucune qui exige des combinaisons compliquées de l’intelligence, et encore parmi eux se trouve-t-il, quand ils sont instruits, la même différence qui existe dans l’état de nature : car j’obtiens sur les singes, les chiens, etc. des résultats bien plus complets que sur les oiseaux et autres animaux d’un ordre inférieur.
MOI
— Je remarque qu’en parlant à vos animaux vous n’employez pas le langage commun : pourquoi vous servez-vous de sons particuliers ?
LUI
— C’était chose nécessaire : nos mots sont trop longs et trop chargés de voyelles pour être nettement perçus par les animaux. J’ai été obligé de leur composer une langue dont tous les mots ne sont que d’une syllabe ou de deux au plus. J’ai assujetti la composition des mots de cette langue à un ordre parfaitement logique, et j’ai la satisfaction de voir que mes élèves parviennent très vite à la comprendre. Je suis convaincu que, si je n’avais pas fait une langue nouvelle, les difficultés du langage seul auraient réduit de plus de moitié les notions que je puis donner à mes animaux. »
Plus j’écoutais M. T., plus j’étais stupéfait de toutes les connaissances qu’il avait fallu réunir, et de tous les travaux qu’il avait été forcé d’entreprendre, pour arriver au point où je le voyais. Ainsi, il ne lui avait pas suffi, pour faire ses découvertes, de posséder au plus haut point les sciences les plus difficiles, la médecine, la phrénologie, la physique, la chimie, l’histoire naturelle, l’anatomie, la chirurgie ; il lui avait fallu, pour appliquer ces découvertes, se montrer à la fois industriel et grammairien, et créer à l’usage de ses élèves des ustensiles dont ils pussent se servir, et une langue qu’ils pussent entendre !
Ces réflexions me suggérèrent la question suivante.
MOI
« Il me semble que vos travaux ont été couronnés du plus beau succès qu’un homme puisse espérer. Pourquoi ne les publiez-vous pas ?
LUI
— Je ne les publie pas encore, parce qu’il me reste beaucoup à faire ; je les publierai quand mes découvertes seront entièrement terminées, c’est-à-dire quand j’aurai réussi complètement en travaillant sur l’homme. Pour cela, plusieurs années sont nécessaires ; il faut que les six enfants que j’ai maintenant chez moi soient arrivés au degré de développement convenable, ensuite qu’ils aient été produits dans le monde ; enfin que je voie leur intelligence telle que j’ai entendu la faire. Si ce résultat n’est pas atteint, ce sera à recommencer : aussi ne puis-je rien préciser.
Je ne sais même pas encore si je ferai de ma découverte une révélation publique ; peut-être est-il nécessaire pour le bien de l’humanité que ces connaissances nouvelles ne soient possédées que par un petit nombre d’êtres privilégiés. Si je m’arrête à cette détermination, je ne révélerai mon système qu’à des élèves que j’aurai formé moi-même, et dont j’aurai travaillé le cerveau de manière à leur donner toutes les dispositions nécessaires pour faire faire, s’il est possible, de nouveaux pas à la science découverte par moi. »
Je cherchai à combattre cette résolution. Je lui dis qu’en supposant qu’il n’allât pas plus loin, ses découvertes suffisaient pour rendre son nom immortel, tandis que, s’il venait à mourir maintenant, tout ce qu’il avait fait serait perdu.
« Eh bien, répliqua-t-il, si je meurs maintenant, mon œuvre s’éteindra avec moi, et je mourrai tout entier ; jamais dans l’avenir mon nom ne sera prononcé ni en bien ni en mal. Mais qu’importe ! il y a tant de gens qui passent sur la terre sans laisser la moindre trace de leur passage ! Serai-je fort à plaindre de leur ressembler ? Mais si la vie me reste, j’acquerrai une gloire immense. De toutes les autres sciences, les fondateurs ont posé la base de l’édifice, mais ce sont leurs successeurs qui l’ont élevé. Je veux, moi, le construire tout entier ; je ne veux rien laisser d’important à faire à ceux qui viendront après moi : ou ce que j’ai découvert périra, ou je le compléterai ; tout ou rien, c’est ma décision irrévocable. »
Je cherchai longtemps à ébranler cette résolution, et ne pus y parvenir ; je changeai de conversation.
MOI
« Encore une question, et ce sera la dernière. Vos ressources pécuniaires n’étaient pas grandes ; elles doivent être aujourd’hui tout à fait épuisées. Pourtant, il ne faudrait pas manquer le but, faute d’un peu d’argent. Dites-moi de quelle somme vous pouvez avoir besoin, je vous la fournirai.
LUI
— Je vous remercie, je n’ai besoin de rien. Je sais bien qu’on ne fait de la science qu’avec de l’argent. Mais j’ai su en gagner. »
Et, comme je manifestais mon étonnement de ce qu’il avait pu se distraire de ses études pour un intérêt d’argent : « Ne soyez pas surpris, reprit-il, car cela ne m’a pas demandé beaucoup de temps.
C’était quelques mois après l’emprunt que je vous ai fait. Je venais de terminer l’éducation de Thanar, mon vautour ; je partis pour Paris, où je convint avec un ami que, chaque jour, il remettrait à Thanar le cours des effets publics. De là je me rendis à Londres et me mis à jouer à la bourse. Grâce à la vitesse des ailes de Thanar, je connaissais en quelques heures le cours des fonds français, et je pouvais spéculer avec certitude. Il n’était pas difficile de faire ainsi de bonnes affaires. Aussi, au bout de huit jours, je revins en France reprendre mes études, après avoir gagné quelques milliers de livres sterling, sur lesquelles j’ai vécu depuis ce temps, et qui sont loin d’être épuisées.
J’avoue que cette manière de s’enrichir ne me semble pas à l’abri de tout reproche, quoiqu’elle semble justifiée par l’exemple de tant de gens haut placés qui agiotent à coup sûr à l’aide du télégraphe. Mais que voulez-vous ? la science parlait, et mon but était si noble, que je ne devais pas me laisser arrêter par des misères. »
L’heure de se retirer était arrivée depuis longtemps. « Avant de nous séparer, me dit mon hôte en se levant, je veux vous faire un cadeau. Voici le Dictionnaire du langage qu’entendent les animaux mes élèves. Comme je ne veux pas que vous emportiez d’ici le moindre soupçon de charlatanisme, apprenez quelques mots de ce langage, et vous vous ferez obéir d’eux comme moi-même. »
À ces mots, il me remit un manuscrit, appela son chien Zamor, et lui dit deux ou trois paroles. Celui-ci prit aussitôt un flambeau dans sa gueule, marcha devant moi et me conduisit dans la chambre où je devais reposer. Puis, posant le flambeau sur une table, il s’assit sur son derrière et me regarda, paraissant attendre mes ordres. Pour moi, j’étais loin de penser au sommeil, et, ouvrant mon manuscrit, je me mis à parler au chien ; c’était une chose merveilleuse que l’intelligence et le savoir de cet animal ; il connaissait le nom dans la langue du dictionnaire de toutes les choses usuelles, des différentes couleurs, des différentes formes. Il comprenait ce que c’est qu’un nombre, et il comptait fort bien, mais toujours d’une manière matérielle, et jamais de tête.
Je poussai son examen jusque bien avant dans la nuit, en lui faisant subir toute espèce d’épreuve.
Je l’envoyai me chercher trois volumes dans la bibliothèque, deux bouteilles de vin blanc à la cave, une assiette de poires à l’office. Rien n’était plus étonnant que l’adresse avec laquelle il s’acquittait de ces commissions. Par exemple, quand je lui demandai les bouteilles de vin, avant de les aller chercher il se munit d’un panier dans lequel il les rapporta. Quatre fois seulement je ne pus me faire entendre de lui, mais à la vérité ce que je demandais alors exigeait, pour être compris, une opération un peu compliquée de l’intelligence. Toutes les autres fois, ce que je lui ai prescrit a été exécuté par lui avec autant de promptitude et d’adresse que par le meilleur domestique.
Enfin, tombant de sommeil, je renvoyai Zamor, et me jetai sur mon lit. Mais je commençais à peine à m’assoupir, que toutes les images de la journée vinrent se présenter à moi. Je voyais des animaux criblés de blessures saignantes, se battant entre eux avec les tuyaux qu’ils avaient dans la tête, comme les taureaux avec leurs cornes ; je voyais des enfants dont le crâne était fendu, et dont la cervelle paraissait à nu ; M. T. prenait cette cervelle, la coupait par morceaux, pesait les morceaux dans une balance, m’expliquait en ricanant ce qu’il faisait, et, mêlant ces cervelles à celles des animaux, les remettait pêle-mêle dans les crânes entrouverts. J’entendais les plaintes de tous ces enfants, et les hurlements de tous ces animaux. En vain je me débattais contre ces images : je ne pouvais réussir à les chasser, et il me semblait que toutes mes forces s’épuisaient dans une lutte inutile.
En effet, à mon réveil, j’étais baigné de sueur, et tous mes membres étaient brisés ; néanmoins, comme il faisait petit jour, je ne cherchai pas à me rendormir, et je me levai.
Zamor avait couché à la porte de ma chambre ; je lui dis de me mener au lieu où étaient réunis les animaux. Il s’empressa de m’obéir, et me conduisit dans le vestibule où je les avais vus la veille ; ils y étaient encore : quelques-uns dormaient, mais la plupart avaient été réveillés par les premiers rayons du soleil.
Dans ce moment, comme des soldats qui se lèvent au son du tambour, ils s’occupaient des soins de la chambrée. Les uns balayaient avec des balais disposés exprès pour être saisis par la bouche ; ils n’avançaient pas beaucoup, car leurs balais étaient petits, et leur adresse ne paraissait pas grande, mais le nombre des balayeurs suppléait à leur savoir-faire. D’autres apportaient de l’eau dans des seaux et lavaient le plancher. Quelques-uns allaient se plonger dans un grand bassin d’eau claire placé au milieu de la cour, et paraissaient se laver avec soin. D’autres se dirigeaient vers un petit appentis placé dans un coin, et dont je ne comprenais pas la destination ; j’eus la curiosité de les y suivre, et je vis que c’était là que tout ce peuple venait à la garde-robe. Enfin, une des choses qui me sembla le plus digne de remarque, c’était de voir le taureau étriller le cheval, qui sans doute devait lui rendre un peu plus tard le même service.
Rien n’était plus intéressant que de suivre tous les mouvements de cette multitude, agissant avec autant d’ordre que d’intelligence ; c’était une véritable société ayant ses lois, ses chefs, dont tous les membres s’aidaient les uns et les autres : c’était en grand l’admirable spectacle que nous présentent en petit les fourmis et les abeilles.
Désirant savoir si ces animaux comprendraient mes ordres, je donnai le signal destiné à les réunir ; tous accoururent et vinrent se ranger autour de moi, les oiseaux se posant sur les quadrupèdes de grande espèce. Une compagnie de grenadiers ne met pas plus d’ordre et d’ensemble à se former en cercle autour de son capitaine.
Alors je me mis à passer ma revue.
Tous ces animaux me parurent magnifiques ; il me sembla que, sauf la difformité produite par les protubérances existant sur le crâne, je n’avais jamais vu dans chaque espèce des individus aussi beaux. Était-ce prévention, ou bien ne serait-ce pas plutôt que la beauté corporelle n’est en grande partie que le reflet de l’intelligence ?
Tout en les considérant, je leur parlais et leur faisais faire tantôt une chose, tantôt une autre ; sur ma demande le renard m’apporta un verre d’eau, le taureau m’approcha une chaise, un coq de bruyère alla me chercher une pomme. L’ours brun qui servait de portier me fit voir les clefs, qui ne le quittaient jamais, et dont j’admirai l’ingénieuse fabrication, car elles avaient été appropriées aux pattes qui devaient s’en servir. En un mot chez tous je reconnus, à un degré plus ou moins grand, la même intelligence que j’avais la veille admirée chez le chien.
En feuilletant mon dictionnaire, j’y remarquai le mot musique, à la suite duquel se trouvaient indiqués quelques airs, et notamment la Marseillaise. Cela piqua ma curiosité. Est-ce que M. T. avait enseigné la musique à ses élèves ? Je voulus vérifier le fait.
Je prononçai ce son qui voulait dire attention, puis celui de musique ; à ce dernier son le loup s’avança, poussa un petit cri d’avertissement, et s’assit devant moi sur son derrière en me regardant. Je compris à cette pantomime qu’il devait être le chef d’orchestre.
En même temps dix ou douze des animaux présents s’étaient rangés derrière lui ; quant aux autres, ils étaient allés se coucher dans différentes parties de la salle. Je jugeai que, chez ces derniers, le sentiment musical n’avait pas été développé.
Quand je vis tout mon monde en place, je dis le mot qui signifiait Marseillaise. Aussitôt le loup leva une patte en l’air, et le concert commença. C’était quelque chose d’étrange et d’imposant à la fois que l’effet produit par toutes ces voix qui, séparées, semblent si discordantes. Là tout concourait à former une harmonie complète. Le taureau et l’ours faisaient les basses ; les coqs de bruyère et les autres oiseaux les hautes-contre ; le chien, le cheval et quelques autres les ténors. Deux chats modulaient leurs miaulements de manière à former des accords en guise d’accompagnement. Quant au loup, il se contentait de battre la mesure en regardant à droite et à gauche, comme pour exciter les uns et ralentir les autres. Enfin, dans ce concert bizarre, chacun faisait sa partie et attaquait la note avec une justesse d’intonation qu’on ne rencontre pas toujours chez nos choristes de l’Opéra (2).
Les concertants étaient arrivés à la moitié de l’air, quand tout à coup une porte s’ouvrit, et M. T. parut. Il poussa un cri ; à l’instant les chants cessèrent et firent place à un silence absolu.
M. T. se précipita vers moi ; sa figure était bouleversée par la colère. « Comment, monsieur, s’écria-t-il, vous abusez de ma confiance pour surprendre mes secrets : votre conduite est infâme, et si je ne me retenais, je vous ferais déchirer par ces animaux qui nous entourent. »
Fort étonné de cette brusque apostrophe, ce fut pendant longtemps en vain que je cherchai à me justifier. Enfin, à force d’attestations et de raisonnement, je parvins à lui faire comprendre que je n’avais fait qu’user du droit qu’il m’avait donné de parler à ses élèves. Mais je sentis que je ne pouvais prolonger mon séjour chez un homme aussi soupçonneux, et je voulus immédiatement prendre congé de lui.
Ma détermination parut lui faire infiniment de plaisir ; il insista cependant pour me retenir à déjeuner, et j’acceptai, dans l’espoir de faire quelques nouvelles observations, mais tout se passa comme la veille.
Quand le déjeuner fut terminé, M. T. fut le premier à se lever de table, et à me dire qu’il allait me reconduire. Je le suivis donc, et je quittai cette demeure, mais non sans un vif regret, car j’aurais voulu emporter avec moi tous les secrets qu’elle renfermait.
Quand nous fûmes parvenus au tertre sur lequel nous nous étions assis avant d’entrer, il m’y fit asseoir de nouveau, et me dit : « Vous n’avez pas oublié le serment que vous m’avez fait à cette place, avant de connaître ce que vous savez maintenant. Êtes-vous résolu à le tenir ? Vous pouvez aujourd’hui le renouveler en connaissance de cause. »
Je n’avais pas à hésiter ; il me fallut lui promettre de nouveau que jamais il ne sortirait de ma bouche un mot sur ce que j’avais vu et appris chez lui. Ma promesse le rassura ; il me serra la main, et nous nous séparâmes.
CINQ MOIS SE SONT ÉCOULÉS DEPUIS CETTE ÉPOQUE. Je n’ai plus revu M. T. ni entendu parler de lui ; mais le souvenir de ce qu’il m’a dit et fait voir est constamment présent à ma pensée. Mon esprit ne peut se détacher de la contemplation des vastes destinées qui sont ouvertes à l’esprit humain par son importante découverte.
Mais mes pensées sont toutes empoisonnées par cette réflexion : cette découverte repose tout entière sur la tête d’un seul homme : s’il ne lui était pas donné de la compléter ! si la mort en le frappant venait anéantir tout ce qu’il a créé !
Cette réflexion ne tarda pas à faire naître chez moi un doute.
J’avais promis à M. T. le secret ; mais cette promesse, quelque solennelle qu’elle fût, pouvait-elle être tenue, quand l’humanité tout entière était intéressée à ce qu’elle ne le fût pas ?
Si je gardais le silence, le sort de cette immense découverte, si féconde en résultats, dépendait de la volonté et de la vie d’un seul homme. Si je parlais, au contraire, j’ouvrais à la science une voie nouvelle d’investigations et de travaux : avant peu, sans contredit, des succès analogues à ceux du premier inventeur viendraient, sans nuire à sa gloire, couronner les travaux des savants qui entreraient dans cette nouvelle carrière.
J’ai consulté sur cette délicate question des personnes d’une haute moralité ; toutes m’ont répondu que les serments faits par moi à l’orgueil égoïste et mal entendu d’un homme de génie, ne devaient pas peser dans la balance autant que les droits sacrés de l’humanité ; toutes m’ont déclaré que c’était un devoir pour moi de faire ce que M. T. eût fait à ma place, lui qui n’aurait pas reculé devant un assassinat dans l’intérêt de la science.
J’ai suivi leurs conseils, et je publie ce récit ; je le publie cependant avec crainte et hésitation, car tous mes scrupules ne sont pas éteints, et les serments que j’ai prêtés sont toujours vivants dans ma pensée. Puisse la voix publique dissiper ces scrupules ! c’est elle seule qui peut décider si j’ai eu tort ou raison d’être parjure.
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(1) La découverte de cette méthode, appelée méthode endermique, est due aux docteurs Lembert et Lesieur : elle ne remonte qu’à 1823. (Note de l’Éditeur)
(2) Ce concert, qui étonne si fort l’auteur de cet écrit, n’est pas étonnant pour nous, et il nous semble qu’on peut très bien dresser des animaux à chanter sans avoir recours à la Solênopédie. Les mémoires du siècle dernier nous fournissent à l’appui de notre opinion une anecdote bien connue.
Un jeune prince russe, passionné pour la musique, avait fait réunir une cinquantaine de chats différents d’âges, de sexes et d’espèces, et il avait dressé chacun d’eux de manière à ce que, quand on lui tirait la patte, il fît un miaulement dans un certain ton. Chacun de ces chats rendait par là une note différente. Quand il voulait jouer un air, il les mettait tous dans une grande caisse divisée en compartiments séparés ; au devant de la caisse était un clavier portant les touches d’un clavecin ; enfin, à la patte de chacun des chats était attachée une corde, dont l’autre extrémité était fixée à l’une des touches.
On conçoit que, quand il pressait ces touches, la corde était tirée, et le chat auquel était attachée cette corde poussait le cri pour lequel il avait été dressé.
Par là chacun des chats était une note, et faisait l’office d’une des cordes du clavecin ordinaire. Aussi l’inventeur jouait-il sur cet instrument bizarre tous les airs qu’on peut jouer sur les instruments connus.
Malheureusement un pareil instrument était chose d’une conservation difficile ; un jour il arriva qu’une des notes se cassa la jambe en tombant du haut d’un toit. Quelques autres moururent ; la plupart devinrent fausses dans les temps de mue, d’amour et de grossesse. Ce sont sans doute ces difficultés qui ont empêché d’arriver jusqu’à nous le clavecin à chats. (Note de l’Éditeur)
Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.
BOIL., Art Poét.
Quelque sceptique que l’on puisse être, on est forcé de convenir qu’il y a des choses que la raison ne peut expliquer, et auxquelles l’imagination la plus active ne peut atteindre par le secours des sens ; il semble qu’il faille quelque chose de surhumain pour nous en faire naître l’idée, et que cette connaissance ne puisse être acquise que par une sorte de révélation qui arrive à notre esprit sans avoir passé par l’intermédiaire d’aucun organe matériel.
Olaüs Magnus, dans sa savante histoire des peuples du nord (Historia de Gentibus Septentrionalibus), rapporte, avec toute la naïveté et toute la crédulité de Plutarque, que les Lapons, lorsqu’ils veulent connaître ce qui se passe loin des lieux où ils se trouvent, envoient à la découverte le démon qui leur est familier, et qu’après s’être exalté l’imagination au son des tambours et de certains instruments de musique, ils éprouvent une sorte d’ivresse pendant laquelle des choses dont ils n’eussent jamais eu connaissance dans leur état naturel leur sont subitement révélées.
Socrate et Jérôme Cardan (qui n’ont que cela de commun ensemble) avaient, ainsi que les Lapons, un démon familier à leurs ordres. Cardan nous donne sur le sien, dans son ouvrage De Varietate Rerum, des détails qu’il ne tient qu’à nous de croire. Il prétend qu’il tombe à volonté dans une extase qui le rend insensible à toute espèce de douleur physique, et le met en rapport avec un autre ordre de choses. « Quand je veux m’extasier, dit-il, je sens autour de mon cœur comme une séparation de mon âme qui se communique, comme par une petite porte, à toute la machine, et principalement à la tête et au cervelet ; alors, je sens que je suis hors de moi-même. »
Cette faculté dont jouissait Cardan ressemble beaucoup au somnambulisme de l’abbé Faria, lequel n’est rien autre chose que la seconde vue des Écossais. Je me souviens que l’année dernière, au coin d’un grand foyer de château, autour duquel nous faisions des contes à la manière de ce bon vieux temps (dont le ciel nous préserve), un professeur émérite de l’université d’Oxford m’expliqua fort au long en quoi consistait cette seconde vue, apanage particulier des montagnards de son pays, et particulièrement des hommes de sa famille. Je n’ai pas trop compris l’explication psychologique qu’il m’en a donnée dans un langage d’adepte, dont chaque mot aurait exigé une définition nouvelle ; mais je me rappelle un des nombreux exemples qu’il m’a cités à l’appui de sa merveilleuse doctrine. Je vais le rapporter ici, comme précaution oratoire.
« J’appartiens, comme vous le savez (c’est le docteur qui parle), à l’une des plus anciennes familles de la vieille Calédonie : un de mes aïeux a péri sur l’échafaud dans les troubles dont l’Écosse a été si longtemps le théâtre, et les papiers de notre maison (sur lesquels reposaient des droits incontestables à une fortune immense et à la pairie du royaume pour le chef de la branche aînée de notre famille) étaient perdus depuis près de deux siècles. Toutes les recherches qu’on avait pu faire de père en fils, dans un pareil laps de temps, avaient été infructueuses, et dès longtemps nous avions perdu l’espoir de recouvrer ces précieux titres ; un soir d’hiver, au mois de décembre 1737, mon aïeul était seul avec mon père dans une petite maison qu’ils occupaient dans un des faubourgs de Londres ; à la suite d’un accès de goutte qui le retenait depuis plusieurs mois dans son fauteuil, il fut pris d’un de ces engourdissements par lesquels s’annonce la seconde vue. En sortant de cette léthargie, qui dura douze heures, mon aïeul fit appeler son fils :
« Nos titres sont retrouvés, lui dit-il, et avec eux notre état et notre fortune. Asseyez-vous, Arthur, et, sans m’interrompre, écrivez les instructions que je vais vous donner et que vous suivrez de point en point.
Demain , mon fils sortira d’ici à sept heures précises ; il se rendra sur le pont de Westminster ; il y trouvera un très gros homme, à perruque de laine, vêtu d’un habit brun à boutons d’ivoire ; mon fils abordera cet inconnu, après avoir relevé son chapeau que le vent aura emporté ; et, en le lui rendant avec politesse, il lui demandera une place dans sa carriole, pour se rendre avec lui au bourg d’Epping. L’inconnu accueillera cette proposition. Arrivé dans ce village, la carriole s’arrêtera devant une grande maison en brique, vers le milieu de la principale rue d’Epping. Le propriétaire de cette maison, avec qui mon fils aura fait le voyage, l’invitera sans doute à dîner ; Arthur acceptera. Vers la fin du dîner, quand la fermière et ses filles auront quitté la table, mon fils priera son hôte de le conduire dans un vaste grenier, au-dessus d’une grange attenante à la grande étable. Le fermier paraîtra surpris de cette demande ; mais Arthur ne doit répondre pour le moment à aucune des questions qu’il pourra lui faire. Le fermier cherchera longtemps la clef du grenier ; Arthur ira la prendre sur la tablette qui se trouvera au-dessus du lit du premier garçon de ferme. Sous un énorme tas de vieux harnais, d’outils de labourage, dont ce grenier est rempli, Arthur découvrira un coffre cerclé en fer et garni de clous à tête de cuivre ; avec le consentement du propriétaire, il fera sauter le cadenas qui ferme ce coffre, et dans ce coffre il trouvera tous les papiers de notre maison, dont il fera dresser procès-verbal par le juge de paix du canton.
Mon père, continua le docteur, exécuta de point en point les ordres qu’il avait reçus du sien ; il rencontra sur le pont de Westminster le fermier d’Epping, fit route avec lui, et trouva dans sa maison, à l’heure, au lieu et de la manière indiquée, les papiers de famille dont l’existence avait été révélée à mon grand-père dans cette vision intuitive que nous appelons seconde vue. »
Je ne cacherai pas à mes lecteurs que je me suis un peu moqué de l’histoire que je viens de leur faire sous la dictée de mon noble Écossais, et que toutes les preuves dont il essaya de l’appuyer n’avaient pu vaincre mon incrédulité ; mais s’il est facile de nier ce qu’un autre vous raconte, comment refuser de croire ce qu’on a vu soi-même ?
Depuis mon enfance, je suis sujet à une espèce de cauchemar dont les résultats, souvent assez extraordinaires, n’avaient été jusqu’ici, pour moi, l’objet d’aucune observation. J’avais seulement remarqué que l’extase pénible où il me plonge est presque toujours la suite d’une forte contention d’esprit, d’un travail prolongé au-delà des bornes de l’attention dont je suis susceptible, et qu’il participait de la nature des objets dont je m’étais longtemps occupé.
Un événement récent, d’assez peu d’importance en lui-même, mais qui se rattache aux grands intérêts politiques du nouvel ordre social, m’avait conduit insensiblement à l’examen de cette question : le rétablissement des ordres religieux pourrait-il s’effectuer en France ? et, supposé qu’il fût possible, n’entraînerait-il pas indispensablement la ruine de la monarchie constitutionnelle ? Je m’échauffai sur cette idée au point de me créer des fantômes, et de croire à l’existence d’un synode mystérieux qui poursuit en France le grand œuvre de la régénération monacale. Ma tête s’exalta ; un léger accès de fièvre s’empara de mes sens ; je me couchai de bonne heure ; et, les yeux ouverts, dans un état qui tenait de la veille et du sommeil, je fus pris d’un violent cauchemar, pendant lequel j’eus une vision dont je n’ai pas oublié le moindre détail.
Je me trouvais, ou du moins je croyais me trouver, sur les hauteurs de Charonne, à la chute du jour. En traversant la rue de …, en face d’une vaste masure, j’entendis quelques gémissements qui venaient à mon oreille, à travers ce bruit vague et sourd que produit au loin le tumulte d’une grande ville. Je crus distinguer le lieu d’où partaient les plaintes ; je frappai ; on n’ouvrit pas. Le temps avait fait brèche dans un mur de clôture ; je m’aidai pour le franchir des débris amoncelés du côté de la rue, et, toujours guidé par les sons plaintifs qui avaient d’abord fixé mon attention, je traversai une cour que l’herbe avait à peu près couverte. J’arrivai, sans rencontrer personne, à l’entrée d’un vieux bâtiment en ruine, où j’entrai par un long corridor en arceaux à peine éclairé par la faible lueur d’une lampe suspendue à l’autre extrémité.
Parvenu au bout de ce long corridor, je distinguai la voix gémissante de plusieurs jeunes filles, et, dans ces accents modulés par la douleur, je crus découvrir la nature du supplice ou du châtiment qui les leur arrachait. En cherchant un moyen d’arriver jusqu’à elles, je découvris une fenêtre, et je parvins à m’élever à la hauteur d’un vitrage délabré à travers lequel je vis, avec autant de surprise que d’indignation, ce qui se passait dans l’intérieur de ce triste réduit. Un vieillard, pâle et décharné, à genoux sur un prie-dieu exhaussé de quelques marches, récitait des prières à haute voix, tandis que six jeunes filles, nues jusqu’à la ceinture, dont la plus âgée pouvait avoir seize ans, se frappaient le corps avec la discipline dont chacune d’elles était armée. Le vieillard interrompait de temps en temps ses prières pour exciter leur zèle, et gourmander la faiblesse de celles en qui la ferveur semblait se ralentir. Je crois devoir passer sous silence les choses mystérieuses dont je fus encore témoin, et auxquelles je mis un terme en jetant, par ma présence, l’effroi dans l’assemblée.
La porte s’ouvrit, le directeur de cette maison se hâta de dérober à mes yeux ses victimes ; mais il ne put empêcher qu’une d’elles ne vînt se jeter à mes pieds, et ne me révélât la nature, le but et les moyens de cette étrange association. L’émotion violente que le récit de cette jeune fille me fit éprouver, l’audace et le sang-froid que déploya le saint homme dans l’explication que nous eûmes ensemble, excitèrent en moi un accès de fureur qui me fit sauter hors de mon lit, et je m’éveillai.
Le lendemain, je retrouvai dans mes souvenirs une impression si fraîche, si profonde des objets que j’avais eus sous les yeux pendant la nuit, que je ne pus résister à l’espèce de superstition qui me portait à chercher quelque réalité dans un songe. J’avais encore présents à la pensée le lieu, les circonstances, les figures et jusqu’au nom des personnages que j’avais vus en rêve ; je me transportai lundi matin dans cette rue de…, dont auparavant je ne soupçonnais même pas l’existence. Je reconnus la maison avant d’avoir jeté les yeux sur le numéro, dont j’avais conservé le souvenir. Qu’on juge de ma surprise en retrouvant aussi la brèche par où j’étais entré dans mon songe ! Je ne jugeai pas à propos, comme on l’imagine bien, de m’introduire par la même voie : je sonnai, on fut longtemps à m’ouvrir ; me femme en habit de religieuse, et d’une figure qui n’honorait pas l’habit qu’elle portait, m’introduisit de très mauvaise grâce dans l’intérieur de cette espèce de cloître, où je retrouvai successivement toutes les traces que mon imagination y avait pour ainsi dire imprimées. Ne pouvant obtenir aucun renseignement de la sœur qui me servait de guide, j’exigeai qu’elle me fit parler à la supérieure, ou du moins à la directrice de cette maison.
Elle me conduisit avec une inquiétude visible à travers ce long corridor que j’avais déjà parcouru en idée. Aux questions que je lui fis sur l’usage de cette salle noire devant laquelle nous passions, et dont la croisée frappa mes regards, elle se contenta de me répondre que c’était le parloir. Il en sortit une petite fille que l’on déroba promptement à ma vue. Je montai au second, et l’on me fit entrer dans une chambre où je vis, avec un étonnement dont je ne fus pas le maître de comprimer l’expression, un homme dont les traits me rappelaient ceux du vieillard dont j’avais l’esprit frappé.
Il me sembla encore que ma visite lui causait une émotion d’autant plus vive que je paraissais instruit des choses dont je venais m’informer ; et, dans la crainte de m’abandonner aux soupçons que je semblais avoir conçus, il prit le parti de m’apprendre ce qu’il ne se croyait plus le maître de me laisser ignorer.
Il avait fondé dans ce lieu une maison d’éducation de jeunes filles destinées à l’état religieux. Cette communauté, dont il était le directeur, appartenait à l’ordre de Saint-François ; la règle n’en était pas plus austère que celle des autres maisons du même ordre. Je me permis dans mon rêve de lui faire observer qu’il était au moins extraordinaire qu’un homme se trouvât à la tête d’une communauté de femmes, et que je ne connaissais aucun exemple orthodoxe de la prérogative qu’il s’attribuait. Cet homme, les yeux constamment baissés pendant tout le temps que je passai près de lui, me répondit qu’il ne devait compte de sa conduite qu’à ses supérieurs. J’insistai vainement pour visiter la maison, pour en connaître le régime intérieur, l’autorité dont elle relevait, le nombre et l’espèce de pensionnaires qui s’y trouvaient renfermées.
Il persista dans ses refus ; et, le bruit d’une cloche s’étant fait entendre, il me pria de me retirer d’un ton suppliant où la douceur affectée laissait percer l’impatience.
J’ai dit ce que j’ai rêvé, j’ai dit ce que j’ai cru voir, et il en est résulté une telle confusion d’idées, que je ne saurais affirmer où commence la vérité, ni où finit le mensonge.
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([Étienne de Jouy,] Guillaume le franc-parleur ou observations sur les mœurs françaises au commencement du dix-neuvième siècle, n° XXXII, 11 février 1815)