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L’HOMME ROUGE D’OUESSANT
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« Si j’ai ressenti récemment une émotion violente ?… Oh ! oui… Laquelle ?… Je m’exprimerai mal dans votre cabinet où le bruit du boulevard Malesherbes se mêle aux paroles !… Enfin, je vais tâcher…
… Le surlendemain de mon arrivée à Ouessant, je « veillais » chez Alexandre Stéfan, un fin gars qui, souffreteux, perclus, étudia au lieu de naviguer et est l’intellectuel de « l’île d’Épouvante. »
Il n’avait invité, à part moi, que quatre jolies Ouessantines. Justement célèbres, docteur, pour leur beauté, les Ouessantines ! De claires et souples créatures aux grands yeux doux, aux dents blanches. Leurs cheveux, en bandeaux sur le front, tombent librement le long des joues et sur la nuque.
Elles sont deux mille pour trois cents marins en congé ou vieillards, en cette île si difficile d’accès. Les maris, les frères, les cousins, les pères naviguent au loin… Et, à cette époque, on n’avait pas encore envoyé là-bas un détachement d’infanterie coloniale. Aussi, les rares étrangers qui affrontaient la traversée toujours rude du continent à l’île d’Épouvante, eh bien ! docteur, ces belles filles saines les accueillent aimablement…
… Celles de ce soir-là se nommaient Dianik, Marie, Yvonne et Maryannik…
Marie et Yvonne sont brunes, cambrées. Dianik est d’un blond celtique. Maryannik ? Ah ! le joli visage irlandais si pur, si fin, entre des cheveux fauves légèrement bouclés !…
Elles parlaient français avec des hésitations et un curieux appuiement rauque sur certaines syllabes.
Le vent gémissait contre la porte. Et, à intervalles réguliers, on entendait au loin le beuglement de la sirène énorme qui, dès qu’il y a un peu de brume, guide les navires…
« Marie va nous chanter… N’est-ce pas, Marie ? » dit Stéfan.
Elle commença, en breton, une sorte de complainte lente, aux nombreux couplets.
« Quel est le sens de cette chanson ? demandai-je ensuite, après avoir applaudi.
– C’est l’histoire de l’Homme Rouge.
– Une légende ?… Racontez ! »
Elles se regardèrent, sérieuses, et ne répondirent point. Il y eut un silence.
Puis Stefan cessa de fumer pour dire :
« Eh bien, sous le premier Empire, un gars d’Ouessant, Yves Miniou, s’en fut au Service… Il était tambour à la garde… Il revint au pays par mer, sur une frégate qui allait doubler Ouessant. Du large, on voulut l’envoyer à terre avec quatre hommes d’équipage, mais le courant drossa la chaloupe et l’écrasa sur les rochers. On ne revit plus jamais les quatre hommes d’équipage…
– Mais… le tambour ? »
Stéfan reprit, avec un peu de gêne :
« Lui, on le revoit quelquefois, par les nuits claires… Il saute de roc en roc… Il a un crâne de squelette sous un haut képi… Il porte toujours son uniforme et son grand tambour… On l’entend aussi !… Oui, quand le temps va se mettre au mauvais, il bat le rappel : rran planplan, planplan… Et il crie aussi à travers le tumulte de la tempête commençante : « Amarrez !… Amarré-é-ez !… »
Il y eut un nouveau silence désagréable, où le lointain bruit de la mer nous parvint. Les quatre Ouessantines, graves, regardaient obliquement le sol.
« Laissons là l’Homme Rouge et buvons du champagne !… » m’écriai-je.
Je fis causer les quatre gentilles. De clairs éclats de rire, des confidences qu’elles se faisaient soudain en breton, coupaient leur bavardage.
… Quand il fut deux heures un quart, Yvonne, regardant à une grosse montre d’argent accrochée au mur, s’écria : « Va, doué !… » Et ses compagnes d’affirmer qu’il était grand temps de partir.
Il m’appartint de reconduire Maryannik au petit hameau de Kerlor, dans le nord-ouest de l’île. Et pour cela ses compagnes, me parut-il, lui adressèrent des quolibets en breton quand nous nous éloignâmes.
Nous suivîmes d’abord à l’aveuglette, les yeux surpris par les ténèbres, un chemin creux.
J’avais pris le bras de Maryannik. Je serrais un peu contre moi cette onduleuse statue de chair. Ses cheveux éparpillés sur ses épaules effleuraient parfois ma joue. Nos doigts s’entrecroisèrent…
Franchi un monticule sableux, le chemin cessa ; nous étions en pleine lande… Le grand phare du Créach, centre d’un faisceau électrique sans cesse tournoyant, semblait un géant qui eût valsé sur place, en écartant ses roides bras de lumière. Bientôt, un autre monticule nous le cacha.
Maryannik avait-elle voulu prolonger la promenade ? Il me semblait que nous errions presque au hasard. Où étions-nous donc ?… Des traînées électriques accouraient frôler et révéler, une seconde, des profils de falaise, tout là-bas, mais je ne voyais plus les phares. Oh ! nous ne parlions pas ! L’âpre vent salin nous bourdonnait aux oreilles, nous étourdissait, nous isolait…
Quelle gêne m’oppressa ?… De noires silhouettes de rocs à formes humaines, les bras comme levés, surgirent dans la douteuse lueur lunaire. Loin, un chien, longuement, affreusement, hurla… La terreur rampait autour de moi.
D’un effort mental, je réagis.
« Hein, chère Marvannik, si nous rencontrions l’Homme Rouge ? »
Elle, qui cheminait paisiblement, se serra comme un enfant peureux contre moi.
« Chut !… Il ne faut pas parler de lui ici ! murmura-t-elle. Et puis… il est de ma famille… je vous dirai… »
Mes yeux accoutumés à l’obscurité perçurent enfin les silhouettes de deux ou trois pauvres maisons noires, mortes. Au seuil de l’une, Maryannik me dit : « Entrez. Je suis seule. Mon père et mes frères naviguent… Ma mère est dans l’île de Molène pour les couches d’une cousine. »
Elle me guida, alluma une lampe. La pièce, étroite, basse, semblait une longue boîte en bois. Devant le lit breton, un vieux coffre servait de banc.
Une robuste petite fenêtre à quatre vitres, capables de résister à la tempête, brillait de lune.
« Et maintenant, Maryannik, parlez-moi de l’Homme Rouge… Il était de votre famille ? »
Elle s’interrompit de régler la lampe qui filait obstinément.
« Mais oui… je suis une de ses arrière-petites-nièces, dit-elle à voix basse. Ma mère a encore des galons à lui, et de ses lettres…
– Mais, c’est très amusant, cette parenté… L’avez-vous jamais rencontré ? »
Elle hésita, vint s’asseoir près de moi, et, le regard fixé vers le sol, dit :
« Je crois l’avoir entrevu, très souvent, les nuits de brouillard surtout…
– Comment est-il ?…
– Un uniforme brillant et tout rouge, des guêtres noires, un sabre court, un grand tambour jaune. Mais sa figure est petite, noire, comme creuse, entre son col rouge et la visière d’un immense képi… »
Maryannik tremblait à dire cela.
« Parlons d’autre chose, petite belle.
– Tenez, je vais vous faire goûter ce vieux rhum… Il vient d’un grand navire anglais qui se creva sur les Pierres-Vertes, près d’ici, voilà dix ans. »
Elle prit dans le buffet une bouteille effilée et deux verres.
Elle s’assit près de moi, sur le banc, après avoir ravivé la lampe qui clignotait.
« À votre santé… Que le bon vent de l’île soit sur vous !.. dit-elle en trinquant paysannement.
– Merci, Maryannik !… Et ne viendrez-vous jamais à Paris ?
– On rirait de moi là-bas !
– Mais vous ne savez donc pas combien vous êtes jolie ! »
Elle appuya tendrement, innocemment, sa tête sur mon épaule, son adorable tête aux cheveux libres.
Mais la lampe se remit à charbonner.
« Éteignez-la… » hasardai-je.
La chambre ne fut plus éclairée que faiblement par la petite fenêtre lunaire. La verdâtre lueur mettait sur le sol l’ombre en croix du cadre des quatre vitres.
Je berçais doucement le beau corps tiède de Maryannik. Elle me disait :
« Oui, vous êtes, comme cela, gentil maintenant !… Demain, deux ou trois jours encore, je serai contente près de vous… Et vous partirez, et je pleurerai… »
Ah ! le joli murmure chaud de sa bouche contre ma joue !
« Qu’on est bien ainsi… ma petite !… ma petite !… »
Et j’appuyai infiniment mes lèvres à ses lèvres.
Alors, plusieurs coups forts retentirent, frappés à la vitre, et la chambre s’obscurcit un peu.
Je relevai la tête et… horreur !… À l’extérieur, contre la fenêtre, un tambour du premier Empire, en uniforme rouge, gesticulait avec fureur ; on n’en voyait que le buste : la face mal discernable à contre-clair de lune, mais noire, camuse, se collait à la vitre sous un énorme képi à plumet. Un poing affreusement maigre nous menaçait, l’autre retenait par une courte lanière un tambour jaune jeté sur le dos et luisant. Une sorte de halo pourpre entourait le vieux soldat.
Je l’ai vu, je vous dis, je l’ai vu !… en rougeâtre ombre chinoise sur la froide clarté lunaire !
Puis, il grandit avec la fenêtre, le bandit, l’ignoble, la canaille !… Il devint un squelette, haut de dix mètres, en uniforme et képi…
… Oui, je crie trop fort, docteur !… Il y a du monde dans votre salon… Excusez-moi… Je suis calme, très calme…
… Je revins à moi une demi-heure après.
Je restai encore une semaine dans l’île, très abattu, ne sortant que le jour. Si Maryannik me rencontrait, elle fuyait à travers landes.
… Impressionné par le récit de Stéfan, puis par le trajet nocturne à travers l’île d’Épouvante, ai-je eu une hallucination ?
Ou bien, comme Maryannik l’affirmait, l’Homme Rouge vint-il empêcher sa descendante d’aimer un étranger ?
Je ne sais pas, non, je ne sais pas ; mais depuis cette nuit d’Ouessant, mon cœur me fait mal, docteur !… si mal ! »
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(Jean Joseph-Renaud, « Contes des mille et un matins, » in Le Matin, vingt-sixième année, n° 9128 , mardi 23 février 1909 ; repris dans Le Petit Provençal, journal républicain socialiste, trente-septième année, n° 12751, mardi 2 janvier 1912 ; Édouard Crémieux, « Marin assis, » huile sur toile, sd)
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(« Nos échos, » in Le Siècle, quatre-vingt-deuxième année, n° 1950, vendredi 19 janvier 1917)
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Tombé amoureux d’Ouessant et véritable Breton d’adoption, Jean Joseph-Renaud avait déjà évoqué la légende de « l’Homme rouge » dans l’une de ses chroniques parues dans L’Action. Il réutilisera et développera ce thème près d’une trentaine d’années plus tard, dans une longue nouvelle intitulée « La Silhouette rouge, » publiée dans l’hebdomadaire Gringoire.

CALENDRIER PARISIEN
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MARDI. – Portsall. – Nulle part la côte bretonne n’est aussi désespérée qu’à Portsall, au sommet du Finistère, entre Le Conquet et l’Aberwrach. La désolation des baies, le pathétique des rochers, la monotonie farouche des dunes, atteignent ici au suprême ; des heures, on erre dans la campagne, par les landes à peine herbeuses, en ne rencontrant la Vie que grâce à des chevaux presque sauvages et quelques plaintifs goélands. La pêche, en ces parages qui sont les plus périlleux d’Europe, nourrit à demi des familles héroïques, misérables et obtuses ; comme les côtes, elles expriment, par leurs visages ternes et crispés, la douleur…
Ce « petit trou pas cher » vous change merveilleusement, violemment même, de la Ville. Il n’est connu, par bonheur, que des brestois et de quelques gens de lettres : René Maizeroy, Paul Reboux, Paul Largy, Ad. Mayer, Léo Lelièvre, qui viennent s’y tonifier… Au sommet du Guiligui, ce calvaire qui domine poétiquement le minuscule fort et la mer encombrée d’écueils innombrable où l’eau furieuse se projette en écume vers le ciel, ou devant la baie de Tréompan infinie et déserte à effrayer, antédiluvienne d’aspect vraiment, si bien qu’on y redoute, entre les rochers « du Serpent, » le formidable glissement d’un ichtyosaure ou le cruel vol d’un ptérodactyle, ou encore sur l’île Vierge, l’île des druidesses et des sacrifices humains, – les pierres mêmes, bizarres, contournées, sournoises, semblent s’y souvenir – on se demande avec stupeur comment des personnes peuvent bien aller changer cinq fois de toilette par jour à Trouville !…
Certaines tables et chaises pliantes de l’hôtel Jaouen sont dignes du pays ; elles viennent du Drummond-Castle, ce paquebot qui se perdit voici huit années entre Ouessant et Molènes. Le flot en apporta à Portsall quelques débris aussitôt utilisés – car on est incurablement naufrageur en Finistère…
MERCREDI. – J’excursionne beaucoup avec le bon chansonnier Léo Lelièvre ; il m’aide à ressentir mieux cette contrée, parce qu’il me paraît exquisement en contradiction avec elle. Cet auteur, célèbre en les music-halls de la Mattchiche, l’Amour boîteux, les Jaloux, et de cent autres succès, voit la Bretagne sous un angle amusant. Nous entendre raconter une promenade faite ensemble est curieux.
Où j’ai vu du pathétique, il n’a aperçu que du comique. Le château en ruines de Trémazan – c’est-à-dire le château des Trois-Crimes – m’a donné l’idée d’un conte effrayant ; il y a trouvé le sujet d’une chanson pour Mayol !… La table d’hôte se gausse, le soir, aux divergences de nos descriptions.
Toute description sincère, d’ailleurs, révèle le conversationniste et non le paysage, qui n’est que l’occasion, le prétexte. De même un tableau, pour qui sait bien le voir, représente le peintre et non le modèle.
JEUDI. – Clair de lune d’Ouessant. – Me voici à Ouessant, qui s’appelle Enez Heussa en breton, c’est-à-dire, vous le savez, l’île d’Épouvante. J’ai retrouvé en cette dernière terre du Vieux Monde toutes les émotions que je vous contai jadis et qui justifient tant son nom…
Ce soir, après dîner, je prends mon chapeau pour sortir. Le patron de la petite auberge pour pêcheurs où je suis descendu de me dire : « La nuit ?… Sur les dunes ?… Vous ne craignez pas de rencontrer l’Homme Rouge !… Vous ignorez ce fantôme ?… Eh bien, sous le premier Empire, un gars d’ici, Yves Miniou, s’en fut au service. Il était tambour à la garde et il battit la charge à toutes les grandes batailles de Napoléon. Libéré avec la croix d’honneur, il tomba à l’eau en débarquant et se noya… Et on le revoit quelquefois par les nuits brumeuses. Il saute de roc en roc. Il a une tête de squelette sous le haut képi ; il porte encore son uniforme rougeâtre et son grand tambour… Quand le temps va se mettre au mauvais, il bat le rappel : rrran, planplan, rrran… on l’entend avec netteté à travers le tumulte de la mer… Et il crie aussi, d’une voix lugubre : « Amarrez !… Amarré-é-éez !… Je l’ai vu et entendu, moi qui vous parle, monsieur. »
Le vieux avait bien besoin de me conter cela ! À Ouessant, l’île terrible que cerne la mort, une atmosphère d’effroi vous entoure et pour un rien vous blesse… D’ailleurs, si je n’ai pas rencontré l’Homme Rouge, cette histoire a fait ma promenade nocturne plus intense…
Je suivis d’abord, à l’aveuglette, les yeux surpris par les ténèbres, la pâleur d’un sentier creux. Une lune verdâtre et quelques étoiles transparaissaient malaisément à travers un peu de brume… Proche, le grand phare du Créach, centre d’un faisceau électrique sans cesse tournoyant, semblait un géant qui eût valsé sur place en écartant ses roides bras. Un monticule me le cacha. Un sable herbeux s’offrit à mes pas ; j’étais dans la lande, dans le plus désolé de l’île de la Désolation…
L’immense respiration râpeuse de la marée montante me parvenait, lointaine, avec l’odeur nette des goémons. Derrière moi, j’avais la vieille Europe, l’énorme Asie, tout le Vieux Monde, et devant moi, sur l’infini de cet Atlantique formidable, plus rien, plus rien, sauf aux plus vagues lointains de la pensée, en face les rivages américains et, à droite, et à gauche, les pôles…
Bientôt, errant au hasard par les ondulations monotones de la lande, je perdis le sens de la direction. Où étais-je ? Des traînées électriques accouraient frôler, et révéler, une seconde, des profils de falaises, tout là-bas, mais je ne voyais pas les phares. L’âpre vent salin, en me bourdonnant aux oreilles, m’isolait davantage… Quelle gêne m’oppressa donc ?… De noires silhouettes de rocs à formes humaines, les bras comme levés, surgirent dans le brouillard lunaire. Loin, un chien, longuement, affreusement, hurla. Une algue me fit trébucher. Le vent, quand il s’adoucissait, m’apportait, à travers des buissons secs, d’étranges murmures. Jamais je n’ai éprouvé une telle sensation de solitude hostile, frissonnante… Une abominable angoisse me naquit. Je sentais palpiter, s’émouvoir, ramper, la terreur autour de moi – la terreur irrésistible qui blanchit les cheveux, qui arrête le jeu de la raison. Une sueur glaciale m’inondait.
Non, je n’ai pas aperçu soudain se traîner, sous son tambour en bandoulière, un rouge soldat à tête de squelette, mais il me fallut pour réagir un violent effort mental.
Enez Heussa ! Île d’Épouvante !
SAMEDI. – Saint-Guénolé. – Insolemment surfaite, cette fameuse pointe de Penmarch ! Et Saint-Guénolé est un quelconque village de pêche. J’ai vu cette presqu’île par gros temps ; je la revois par un jour exquis où la mer endormie, lumineuse et bleue, semble celle de la mélodie de Jean Moréas. « Je naquis près d’une mer dont la couleur passe en douceur le saphir oriental, » et je me demandais tout à l’heure, au faîte du grand et laid phare d’Eckmulh, les raisons de l’enthousiasme qui bouillonne dans les guides pour tout ce pays, et qui le place au-dessus de merveilles comme Fouesnant et Le Pouldu par exemple. Entre Pont-l’Abbé et Saint-Guénolé, je n’ai pu aimer que ces merveilleux costumes qui donnent aux « Bigoudens » une si belle allure asiatique…
Mais à Saint-Guénolé, il y a Bickel. Un homonyme du délicat sculpteur qui fit les plus beaux modèles de bijoux de Lalique et dont on remarque les envois à presque chaque salon ? Non, pas un homonyme, Bickel lui-même, qui est le patron et le cuisinier du Grand-Hôtel. Une très expressive tête brune et très barbue ; imaginez le Sâr Péladan vêtu en cuisinier. Oui, Mesdames, l’auteur de ces bagues, de ces peignes et broches, où il y a tant d’imagination et d’art, manie alternativement l’ébauchoir et la lèchefrite !… Qui l’eût dit !… En causant, très bellement, d’art, il s’interrompit soudain pour me faire griller une escalope !…
M. Rostand est-il venu à Saint-Guénolé avant de créer son pittoresque Ragueneau ?
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(Jean Joseph-Renaud, in L’Action quotidienne, sixième année, n° 1954, lundi 3 août 1908 ; Édouard Rosset-Granger, « Souvenir de Bretagne ou Calvaire breton, » gouache, 1920)
LA SILHOUETTE ROUGE
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« Ici, à Ouessant, qui se nomme en breton Enez Heussa, l’île d’épouvante, on est au fin bout du vieux monde… Derrière son dos, on a toute l’Asie, toute l’Europe, mais en face y a plus rien que le grand désert de l’Atlantique. Et cela… »
Stefan, le vieux marin, s’était brusquement tu. Penché vers le bas de la falaise où la marée descendait dans un grand fracas de galets froissés, de vagues retombant, il écoutait !… Près de nous, le suroît sifflait entre ces immenses rocs d’Ouessant à formes humaines, qui semblent des géants pétrifiés par Neptune tandis qu’ils gesticulaient d’horreur. Loin, des sirènes de cargos se répondaient.
Évidemment, Stefan guettait en ce vacarme quelque bruit particulier. Derrière le vieillard, Janik et Seza écoutaient aussi, tendues, sourcils froncés, longue chevelure flottant au vent, dans une pose sculpturale et sauvage qui rappelait que les Ouessantines furent autrefois des druidesses. Leur respiration soulevait précipitamment leur robe noire.
Nous contrastions avec elles, nous, groupe surpris et parisien, le peintre Maurice Vaupleurs, Geneviève, sa femme, Lia, son modèle, et moi, qui habitions à Ouessant une basse maisonnette de granit que Stefan, quartier-maître en retraite, nous avait louée. L’inquiétude nous gagnait. Lia étreignit le bras de Vaupleurs, par sincère effroi ou pour irriter davantage encore l’épouse qui ne sembla pas voir. Pauvre Geneviève !
Dans le vacarme marin, je finis par distinguer un roulement de tambour, léger mais net ; il s’arrêtait parfois, pour reprendre aussitôt.
Stefan contourna un roc qui lui cachait une partie du rivage. Quand il revint, la grimace que cinquante ans d’embruns avaient sculptée à son visage marron, se fendait d’un sourire.
« Ce n’est pas lui, Messieurs-dames… C’est deux petits gars venus de Molène pour le pèlerinage de demain. Y s’amusent avec un tambour… »
Janik et Seza, redevenues deux îliennes de notre époque, sourirent aussi.
« Lui ?… De qui parlez-vous ?… » demanda Geneviève.
Il hésita. Les deux Ouessantines, soudain graves, baissaient les yeux. En Bretagne, on ne renseigne pas volontiers les étrangers ; pourtant, le vieux marin, à demi-voix :
« Sous le grand Napoléon, un gars d’ici qui s’appelait Miniou prit du service. Il devint tambour de la Garde et battit la charge à toutes les victoires. Enfin, il revint avec la croix d’honneur sur son uniforme rouge, et une bonne retraite ; il s’embarqua à Brest, mais le capitaine français connaissait mal la côte et vint se jeter sur les Pierres-Vertes… On ne revit ni un bout de vergue, ni un filin…
– Mais le tambour ?…
– Lui, monsieur, on l’entend quelquefois… Une ou deux fois par an, quand le temps va se mettre au mauvais, Miniou bat le rappel et crie d’une voix lugubre : « Amarrez !… Amarrez !… » On voit sa silhouette rouge sauter de roc en roc… Il fait ça pour un bien, sûr ; mais son tambour porte malheur !… Parmi les gens qui l’entendent ensemble, y a toujours quelqu’un qui meurt dans la journée suivante…
– Si on le voit, c’est encore plus certain que la mort vient vers vous !… dit Seza.
– On a des exemples, des preuves… Beaucoup !… » appuya Janik.
Vaupleurs, Lina, Geneviève et moi, nous restions graves. En Bretagne, le surnaturel vous sollicite sans cesse. Parmi les périls de l’étendue océanique, les plaintes du vent et les imaginations qu’engendre l’isolement, on croit vite à des choses qui, à Paris, sembleraient puériles. Et Ouessant, roc sauvage, à trois heures de la côte, protégé par la tempête presque incessante, est un des derniers vestiges de la vieille terre de Bretagne.
« J’ai peut-être eu tort, reprit Stefan, de vous avertir. Des fois qu’il n’aimerait pas cela et vous en veuille de savoir… Faut pas attirer son attention… »
Et le vieux quartier-maître s’en alla, voûté dans son maillot jaune et rapiécé.
Le jour tombait ; un léger vent d’ouest poussait sur Ouessant la brume dont l’odeur est âcre. Le phare du Créach s’alluma ; centre de projections électriques tournantes, il semblait un géant qui, les bras étendus, eût valsé sur place.
« Il est tard, rentrons !… » dit le peintre d’un ton brusque.
Les paroles de Stefan l’avaient impressionné. Son magnifique profil se crispait.
Nous traversâmes une grande lande où le sable croulait sous nos pas. Geneviève marchait en avant, droite, sans se retourner. Lia s’appuyait sur Vaupleurs. Je venais ensuite.
Seza avait disparu. Comme l’ombre s’épaississait, Janik prit mon bras. Elle avait, sous une crinière de cheveux blonds ternis, un visage comme en montrent les tableaux des primitifs, un visage triste, bis, aux yeux très écartés, aux pommettes saillantes, au menton pointu.
« Vous croyez à ce revenant, Janik ?…
– Au tambour écarlate ?… Bien sûr !…
– Pourquoi ?…
– Les exemples sont nombreux, en ce temps et autrefois… Et puis : Ar guiz Koz !… »
« Ar guiz koz » : la vieille coutume !…
Ces trois syllabes sourdes résument tout l’héritage mystique que la Bretagne se transmet d’âge en âge.
« Bonsoir, Janik ! »
Désignant Geneviève et Lia qui marchaient devant nous, elle me demanda, d’une voix basse où de la colère sifflait :
« Laquelle aimez-vous ?… Sa femme ?… ou bien celle qui se déshabille pour qu’il en fasse des portraits, toute nue ?… Elles sont bien trop occupées avec leur haine pour se soucier de vous… Oui, leur haine, je dis, vous verrez !… Kenavo !… »
*
La primitive avait senti le drame qui évoluait…
Nous finissions de dîner sur la lourde table massive, abrupte ; deux coffres anciens, longs, sculptés, nous servaient de bancs. Un vaisselier, chargé d’assiettes à enluminures, trônait sous un fusil à pierre, datant de la Chouannerie. Deux lits bretons à double étage, pareils à des armoires ciselées, se faisaient vis-à-vis.
À l’étroite fenêtre, la brume, accrue, blanchissait la nuit. Chaque deux minutes, la sirène du Créach meuglait formidablement.
Le commandant du petit détachement d’infanterie était venu fumer une cigarette avec nous.
« L’homme rouge ?… répondit-il. Le tambour qu’on entend quelquefois ?… Cela m’a intrigué. Je crois que ce roulement est produit sur la côte nord-ouest par la marée, lorsque le vent la précipite de certaine façon en quelques-unes des cavernes qui abondent ici. On jurerait un tambour… c’est très curieux !… Parfois, lorsque ces cavernes dégorgent leur eau, il se produit un gargouillis qui imite assez bien le mot : « Amarrez !… » Quant à la silhouette rouge, je ne sais personne qui l’ait réellement aperçue…
– Ces exemples de morts tragiques annoncées ainsi ?…
– Des coïncidences, mais quelquefois surprenantes. D’ailleurs, quelques habitantes d’ici sont tellement superstitieuses que, dès qu’elles entendent ces bruits-là, les voici suggestionnées, terrifiées. Comme si elles étaient ivres, elles se jetteront du haut de la falaise ou mettront le feu à leur maison, par affolement…
– Eh bien ! moi, dit Lia, avec son accent chantant de Slave, je crois que suggestion et coïncidence n’expliquent rien. Les légendes contiennent toujours une vérité méconnue. « Il y a plus de choses au ciel et sur la terre, Horatio, que n’en rêvent les philosophes !… » Hamlet a raison. »
Longue, rousse, mince à la taille, large aux hanches, des seins aigus, des yeux clairs, elle semblait créée à l’imitation d’une héroïne de Burne-Jones ou de Dante Gabriel Rossetti.
« N’est-ce pas, Maurice ? » ajouta-t-elle, en posant encore sa main étroite sur celle du peintre.
Évidemment, Lia cherchait à exaspérer l’épouse. Aux beaux yeux de Geneviève, un éclair parut, s’éteignit, et ce fut sur le ton le plus tranquille qu’elle observa qu’en effet, des légendes peuvent se cristalliser autour d’un fait réel.
« Ouessant a seize cents femmes, reprit le commandant, pour quatre-vingts vieillards, marins en congé ou fonctionnaires. Les hommes sont tous dans la marine de guerre. L’imagination collective est donc féminine ici, c’est-à-dire particulièrement encline à matérialiser des cauchemars… Ce n’est pas seulement à cause des naufrages qu’Ouessant s’appelle en breton l’île de l’Épouvante !…
– Mais ne reconnaissez-vous point, insista la longue rousse, que le rappel battu par l’homme rouge correspond souvent avec quelque événement tragique ?…
– Oui… Mais…
– Les coïncidences, interrompit Vaupleurs, du ton irrité qu’il prenait vite, et aussi la suggestion ont bon dos. Nous leur attribuons trop facilement les faits que nous ne savons pas expliquer. »
L’officier répondit en souriant :
« Je vais peut-être apercevoir la silhouette rouge dans la brume, en rentrant, et entendre son tambour ! Étant seul, il y aura cent chances sur cent que le mauvais sort tombe sur moi.
– Non, cinquante seulement, dis-je, car je vous accompagne. J’ai besoin d’air. Et puis, j’aime la lande quand les ténèbres et le brouillard la rendent plus mystérieuse. »
Dans cette brume épaisse, le grondement énorme de la sirène du Créach avait des échos bizarres. Elle semblait ou lointaine ou bizarrement proche ; pendant ses silences, on percevait, indistincte, illusoire peut-être, la sirène de quelque vapeur se dirigeant vers Brest. Elle cachait le phare du Créach dont on ne distinguait qu’une vague phosphorescence ; mais le Stiff, le second phare, à l’autre extrémité de l’île, qui se trouvait momentanément en dehors du champ de brume, brillait clair.
« Prenez garde, au retour. Marchez lentement ! me recommanda Geneviève. N’allez pas tomber dans quelque fondrière ! »
Je quittai le commandant près de Lampaul et revins par un autre côté de la lande, en me guidant sur la flamme du Stiff. Entre les meuglements de la sirène, j’entendais la respiration râpeuse de la marée montante. Au loin, un chien hurla ; une algue me fit trébucher. Le léger vent qui poussait la brume faisait dans les rochers secs d’étranges murmures. La brume avait pris l’odeur iodée des goémons.
Je pensais intensément à Geneviève.
Quand nous étions enfants, elle et moi, ses parents habitaient le même immeuble que les miens. Au lycée, je rêvais de l’épouser plus tard ; peut-être même nos familles respectives avaient-elles fait le même projet. Mais son père, un fonctionnaire, partit aux colonies et y mourut. Notre correspondance s’était espacée. Quand Geneviève revint à Paris avec sa mère, j’étais à la caserne en Anjou, et mes parents habitaient le Midi. Un peu plus tard, j’appris par hasard qu’elle était mariée avec un peintre dont le nom, dès lors, prit de l’importance.
Quelques années plus tard, nous nous retrouvions face à face, au Salon. Maurice Vaupleurs me fut immédiatement sympathique parce qu’il était aux petits soins pour Geneviève. Grand, athlétique, un profil de médaille, il était entouré de tentations féminines qu’il ne semblait même pas voir. Il ne se souciait que de son art et de sa femme.
J’allais chez eux, de temps à autre. Deux années passèrent. Un matin, Geneviève me téléphona qu’ils désiraient louer pour l’été une maison de pêcheur à Ouessant, une maison de granit, ancienne, pittoresque, mais que des réparations nécessaires, même pour un bref séjour, rendaient un peu coûteuse. Voulais-je venir aussi et prendre ma part ? Un peu surpris, j’acceptai aussitôt.
À la gare Montparnasse, je trouvai avec eux l’étrange et belle Lia. « C’est un modèle de mon mari, une Russe, me dit Geneviève, à voix basse. Nous l’emmenons pour qu’elle pose des nus en plein air. Elle est jolie, n’est-ce pas ? » Geneviève ajouta : « Vous lui tiendrez compagnie. »
Le dîner au wagon-restaurant, la causerie dans le compartiment, me montrèrent vite que Vaupleurs était ébloui, conquis, dominé par Lia. Il était brusque à l’égard de Geneviève. Il lui donnait des ordres. Sa présence semblait l’agacer. Sûre d’elle-même, Lia voulait se faire épouser ; en effet, je ne lisais dans ses yeux clairs avivés de kohl aucun amour pour le peintre. Elle désirait sa fortune, sa réputation.
Geneviève m’avait-elle invité dans l’espoir que, moi aussi, je m’éprenne de Lia et que je la détourne du peintre, ou bien, dans sa détresse, avait-elle désiré avoir près d’elle son ami d’enfance ? Si charmante, Geneviève ! De taille moyenne, cambrée, vive. Châtaine aux yeux noirs. Sa beauté, très française, un peu sévère peut-être, ne requérait aucun maquillage : elle avait des lèvres naturellement rouges, des cils sombres et lourds, un teint pur…
Ah ! notre sinistre arrivée à Brest, le matin ! La pluie criblait la boue, dégringolait des gargouilles, ouatait les bruits. Aux glaces embuées de l’auto, défilèrent des landes rousses, des sentiers creux, de pauvres villages tapis entre des hérissements de hêtres. Puis, ce fut un port étroit où oscillaient barques et chalutiers. Nous prîmes un petit vapeur qui, en haletant, toussotant, laboura sa route entre des îles sauvages : Béniguet, Kéménès, Morgol, Lytiry, Molène, dont le chapelet de noms semble le tintement des cloches d’Ys. Ouessant se profila sur le crachin. En traversant les deux courants dangereux qui l’enserrent, le petit vapeur gravit des montagnes glauques où il retombait à pic, l’hélice crissant à vide. Enfin, le port : Lampaul.
En abordant, j’eus un mauvais pressentiment, car elle offre un aspect tragique, cette île des filles seules, qui fut un repaire de naufrageurs, et aussi le sanctuaire des sanguinaires prêtresses de Heus, dieu du soleil. En aucun endroit de Bretagne, le sol n’est aussi aride, le vent aussi dominateur, les pierres aussi étranges.
… J’étais devant la maison de granit et regardais avec surprise Maurice, Geneviève et Lia qui, dans le cadre éclairé de la porte, m’attendaient avec inquiétude. Il me semblait m’éveiller.
« Une heure que vous êtes parti ! Nous nous demandions s’il ne vous était pas arrivé quelque chose !
– Ou bien si vous n’aviez pas rencontré Janik ! suggéra la voix soyeuse de Lia…
– Quand je me concentre sur une pensée, elle m’hypnotise. Je ne distingue plus, j’oublie l’ambiance matérielle. »
*
Notre existence à Ouessant continua dans le même rythme dramatique et bizarre. Vaupleurs travaillait passionnément à plusieurs nus en plein air d’après Lia, qui prenait à son égard une attitude de plus en plus langoureuse, bien que, peut-être, elle ne fût pas sa maîtresse, trop adroite pour donner pareil gage. En dehors de ces inconvenances, elle était à l’égard de Geneviève d’une amabilité déférente, presque servile – où elle affectait de mettre une nuance de tristesse, comme si elle avait déploré la situation où l’entraînait, malgré elle, un grand amour.
Elle alla jusqu’à tutoyer Maurice, en se reprenant aussitôt. Comme le peintre était extrêmement épris de Lia, mais trop attaché encore à sa femme pour quitter celle-ci, Lia voulait pousser à bout Geneviève et lui faire prendre l’initiative d’une rupture. Dans cette progression, elle mettait une subtilité redoutable. Malgré sa grâce étrange, j’éprouvais devant elle cette crainte, et même cette répulsion, qu’inspirent telles plantes aux couleurs charmantes, mais que l’on sait vénéneuses.
La figure de Geneviève se creusait. Ses yeux paraissaient agrandis. Elle devenait semblable à ma petite camarade d’enfance, surtout quand elle se contraignait à sourire.
Les séances de pose étaient quotidiennes. En ce moment, elles avaient lieu au bord d’une petite crique qu’un éboulis de roches grises interdisait aux regards. À l’angle du sentier y conduisant, on mettait Janik ou Seza en sentinelle. Lia se déshabillait derrière un roc, puis, longue, onduleuse et chaste, elle prenait devant nous la pose. Dans les reflets verdâtres de l’onde, son corps pâle et roux prenait un halo lumineux.
Cette après-midi-là, elle gisait sur une roche plate, à quelques mètres du bord, les yeux clos, les bras étendus, une jambe repliée, l’autre trempant dans l’onde. Une série de vaguelettes vermeilles et scintillantes venait sans cesse vers elle.
Dans le silence et la chaleur, on entendait, au-dessus de nous, Janik chantonner en breton et le cliquetis de ses aiguilles. Très loin, à Molène peut-être, une cloche tintait.
Vaupleurs, haletant, peignait avec frénésie. Sa belle figure grimaçait, tremblait. Il semblait parler tout bas. Ses gestes hésitaient sur la palette et la toile, puis se succédaient soudain avec une vitesse saccadée. Jadis, il peignait d’un air détaché, en fumant, l’esprit ailleurs.
Je regardai Geneviève. Elle se tenait debout, dans une pose énergique, résolue. Allait-elle enfin intervenir ? Je le pensai. Sa patience n’était plus de la dignité. Une épouse doit défendre son bonheur.
Soudain, une fixité bizarre parut en son regard qui n’était plus tourné vers son mari ni tout à fait vers Lia, mais vers la surface de l’eau où une grande étoile sombre, à huit bras, large de plusieurs mètres, dérivait lentement vers Lia. Vaupleurs, derrière son chevalet, ne pouvait l’apercevoir.
Les huit bras frémissaient imperceptiblement. Geneviève ne bougeait pas. Elle avait compris, comme moi. Je lisais en ses yeux un trouble espoir. Je ne bougeais pas non plus – et pourtant la splendeur de ce corps, là-bas, sur la roche, était presque divine…
Des cris, soudain !… Janik dégringolait le sentier en ramassant des cailloux aigus. Criant toujours, elle les lança sur la pieuvre qui, effrayée, sombra en noircissant l’eau de son encre.
L’énorme poulpe, venu du Mexique par le gulf-stream, aurait, affirma Janik, entraîné Lia dans les profondeurs d’un seul tentacule…
Quand nous rentrâmes, l’Ouessantine me dit : « Les gens, chez vous, en France, ça n’a pas plus de pitié que les pieuvres. »
Le soir, j’entendis Geneviève sangloter. Vaupleurs lui parlait bas, d’un ton de haine…
*
La vie continua, tragique sous son apparente tranquillité. Le drame évoluait avec une promptitude et une intensité croissantes. Vers quel dénouement ?… Je ne le prévoyais que trop. Ma pauvre Geneviève !
Quelques jours après, par un torride crépuscule, nous allâmes chercher de la fraîcheur à la pointe nord de l’île, où l’on dit qu’en des anfractuosités mystérieuses, accessibles seulement par marée très basse, le décor et les accessoires du culte druidique subsistent sous la garde intermittente de quelques initiées. Le commandant nous avait avertis que ces grottes, d’ailleurs très curieuses et peu connues, – car personne n’ose s’y aventurer, – ne servent que d’abris pour les contrebandiers.
Des nuages déchiquetés, pâles et opaques, à bords sombres, se réunissaient peu à peu, voilant le soleil. Le vent du sud projetait des masses d’embruns jaunes. Les mouettes, affolées, criardes, tournoyaient bas. La mer, brillante encore près de l’île, était noirâtre à l’horizon. L’air semblait une haleine de four.
L’orage, lointain encore, pesait sur nous avec une lourdeur insupportable.
Le sentier contournait d’énormes roches, pareilles à des éponges pétrifiées, qui nous cachaient alternativement la lande et l’Océan. Il se rétrécit, et, d’une pente dangereuse, nous mena jusqu’à mi-falaise ; nous ne vîmes plus que l’étendue marine, sombre de mirer le ciel. Nous nous trouvions au-dessus d’une étroite baie granitique à peine ouverte aux ruées de l’Océan, une de ces baies où, jadis, de monstrueux sauriens, survivants des âges préhistoriques, s’abritèrent peut-être, ce qui créa la légende des dragons et des saints qui les vainquirent.
L’immense anxiété de l’orage pesait insupportablement sur nous. Déjà des éclairs livides battaient l’horizon. Lia, distraite, haletante, laissait Geneviève près de son mari, mais, à un instant où le vertige la prit, elle cria : « Maurice ! » et tendit les mains…
À notre droite, une grotte s’ouvrit, sonore et sombre.
Nous franchîmes le seuil, prudemment.
La grotte était étroite, mais profonde. Et très sèche. Çà et là, des tas de foin, rectangulaires, formaient évidemment des couchettes.
« C’est peut-être un de ces mystérieux temples druidiques ? risquai-je.
– Le commandant nous a prévenus, répondit Geneviève. Les contrebandiers s’abritent ici quand les gendarmes viennent à Ouessant… Outre ce foin, voyez ces débris de caisses… ces vieux sacs !… »
Quand nous regagnâmes le périlleux sentier, le ciel était une masse charbonneuse. Le silence menaçait, pesant aussi.
Le vent d’orage s’éleva, et devint presque aussitôt une tempête rugissante qui enlevait les paroles à nos lèvres. Nous dûmes renoncer à parler. Les détonations de la foudre retentirent, formidables. La mer, empanachée d’écume, se souleva, se rua contre les falaises. La petite baie de granit était un gouffre furieux. Une immense pluie oblique, dure comme de la grêle, mitrailla l’île…
Nous avions pris refuge, vite, dans la grotte. L’orage d’Atlantique dura longtemps. Quand, vers huit heures, il prit fin, une brume épaisse enveloppait l’île, une brume telle que le mugissement de la sirène du Créach s’entendait à peine et que l’on n’apercevait pas, même sous forme de reflet, le foyer des deux phares. Le sentier disparaissait dans la fumée blanchâtre. Nous ne savions qu’au bruit de quel côté était la mer.
« Attendons le matin dans la grotte, conseillai-je. Le brouillard ne se lèvera pas avant. »
Il n’y avait pas d’autre parti à prendre. Essayer de gagner le faîte de la falaise eût été extrêmement périlleux. Mais cette nuit, dans pareil trou de pierre ? Nous dûmes nous y résoudre.
Heureusement, la chaleur, un moment adoucie par l’orage, avait repris, si étouffante que la fraîcheur relative de la grotte nous parut agréable. Nous commençâmes par nous asseoir et causer. De l’ouverture de la grotte, il venait une vague lueur phosphorescente. La fatigue nous gagna. Nous nous étendîmes.
« Ici, Maurice… près de moi ! » dit Lia, tranquillement, en désignant une couchette de foin placée à un mètre de celle où elle était étendue.
Je crus que le peintre n’obéirait pas à cette impudente invite. Mais l’épouse demeura muette et le mari prit la place indiquée…
Geneviève était à demi assise, non loin de moi. Des éclairs attardés me montrèrent qu’elle avait le visage appuyé sur les bras. Elle pleurait…
On causa. On fuma. Pour rassurer sa femme, sans doute, Vaupleurs alluma souvent son briquet dont, en cette crypte, la flammèche parut celle d’un cierge. Mais entre ces instants ? Peu à peu, nous gardâmes le silence.
Alors que nous étions tout à ce drame, nous entendîmes soudain… Je vous jure que nous entendîmes ! à notre droite, pas très loin, un roulement de tambour !
Parfois, il s’arrêtait pour reprendre quelques secondes après, mais il ne changeait pas de place… Ou bien son ampleur décroissait, comme si les mains eussent tenu les baguettes faiblement, puis, sans transition, la force revenait…
Nulle parole ne s’éleva de nous, d’abord.
Enfin, la voix bizarrement changée de Lia :
« C’est… c’est Lui !…
– Mais non, protesta Vaupleurs. Le commandant nous l’a dit : c’est un jeu de vagues dans une anfractuosité ! »
Alors, un cri lugubre, qui semblait humain, s’éleva dans le brouillard. Il demeura imprécis, mais, prévenus, nous crûmes entendre : « A… a… marrez !… A… a… amarrez !… »
Puis, le silence sourd de la brume reprit.
Je rampai jusqu’à l’orifice de la grotte, car j’ai de mauvais nerfs qui me jouent parfois des tours singuliers ; mais rien ne m’effraie ; je traverse paisiblement un cimetière, la nuit…
Nulle silhouette rouge, nulle évidence anormale ne m’apparut dans les ténèbres épaissies par le brouillard.
Lia haletait. J’entendais ses dents claquer.
Geneviève dit, avec calme :
« Ici, c’est bien l’île de l’Épouvante… »
Vaupleurs répéta que l’eau marine, seule, avait causé ces bruits, mais sa voix était émue.
Lia répondit, d’un ton passionné :
« L’un de nous doit mourir bientôt. Ah ! que ce ne soit pas vous, Maurice !… pas vous !… »
Tremblante de peur, elle jouait encore son rôle !
Les roulements de tambour ne reprirent point. Peu à peu, nous cessâmes de les entendre. Notre attention se restreignit : la grotte était sonore. Dans l’ombre, le moindre de nos gestes s’entendait. Certainement, Geneviève les guettait avec la pire angoisse. La menace du tambour nous avait rapprochés du dénouement, me semblait-il. Cette grotte ensevelie dans la brume d’Ouessant, quel décor final ! Mais sur quel épisode tomberait le rideau ?
À peine perceptibles, des sirènes de cargos, perdus dans le brouillard et la nuit, bramaient. Celle du Créach, nous ne l’entendions pas, mais nous en sentions les frémissements à travers le granit et la terre avec une netteté surprenante. Des mouches, réfugiées là aussi, bourdonnaient avec acharnement.
Pauvre Geneviève ! si jolie, si bonne ! Sa dot avait tiré Vaupleurs de la médiocrité. Il devait tout à sa femme. Elle avait su se créer un salon utile qui appuyait beaucoup la carrière de son mari. Et maintenant, victime de cette Slave à la voix soyeuse, qu’allait-elle devenir ?
Je me sentis perdre conscience. Je tombai dans un demi-sommeil, car je me rappelle avoir plusieurs fois voulu m’éveiller… sans doute parce qu’un cauchemar m’accablait.
Pourtant, sous l’influence de l’aurore qui finit par blanchir la brume, je m’endormis lourdement.
… J’entendis des cris. Je les repoussai. Dormir encore !… Mais il faisait grand jour. J’ouvris les yeux. Ils me montrèrent un tragique spectacle.
Stefan et Janik, venus à notre recherche, Geneviève et Vaupleurs entouraient le corps de Lia qui gisait, face contre terre, une blessure affreuse à la nuque…
On la remit doucement sur le dos. Elle avait la face cireuse, la bouche entrouverte. Ses yeux regardaient fixement le plafond de la grotte ; des mouches vinrent s’y poser ; ils ne bougèrent pas.
Geneviève, presque aussi pâle qu’elle, demeurait immobile, silencieuse. Le peintre balbutia :
« Mais comment… comment est-ce arrivé ?… Un couteau… ou bien quelque animal ?…
– La demoiselle, expliqua Stefan, est sans doute allée passer la tête en dehors de l’ouverture. Une pierre lui sera tombée dessus… Souvent, il y a des éboulements de pierres aiguës. »
Je n’avais jamais vu de cadavre. Je tremblais. Tandis que Stefan, Vaupleurs et Geneviève sortaient Lia hors de la grotte et l’étendaient sur un banc de sable, à quelque distance, je voulus prendre mon mouchoir pour éponger la sueur froide de mon front.
Au cours de ce geste, ma main rencontra dans ma poche un caillou, un silex long, pointu, une sorte de poignard qui était bizarrement rouge et visqueux…
Je le regardai avec horreur !… Janik le regarda aussi, puis me le prit des mains et, le tenant derrière elle, marchant de côté, elle sortit de la grotte et le jeta dans la mer.

–––––
(J. Joseph-Renaud, in Gringoire, grand hebdomadaire parisien, politique, littéraire, neuvième année, n° 400, vendredi 3 juillet 1936 ; Jules Adler, « Gros Temps au large ; Matelotes d’Étaples, » huile sur toile, 1913)
Depuis combien de temps marchait-il ? Il allait lourdement d’un pas sûr, en faisant sonner sa canne. Emporté par le rythme de la cadence, il n’entendait que le bruit de ses souliers ferrés, ne voyait que la route blanche. Le soleil l’avait aveuglé tout le jour. Les yeux fixés sur la terre, il allait sans penser.
Il savait seulement qu’il ne voulait pas s’arrêter, de peur d’être écrasé par sa fatigue. Des pâtres devaient revenir en chantant ; des enfants, jouer le long des chemins ; des oiseaux faire un concert dans les buissons rougissant au couchant.
Lui n’avait pas besoin de chanson pour se donner du courage ; il descendait, puis remontait les vallons ; suivant la courbe harmonieuse des routes ; apparaissant au sommet des côtes, et là-bas, encore, au tournant.
Longtemps, longtemps après, on aurait pu le voir encore, point minuscule marchant dans la montagne.
À la nuit tombante, il arrivait au faîte d’une colline : toutes les routes avaient blanchi. Il les voyait tracer des lacets clairs dans les paysages, faire des auréoles aux carrefours ; tisser les plaines d’un réseau étrange qu’il n’aurait pas vu en plein jour.
À l’entrée de la forêt, à mi-côte, une maison se détachait sur la nuit. Une lumière filtrait sur la route : il comprit que c’était là qu’il allait s’arrêter.
De loin, une chanson s’envolait par les fenêtres ouvertes : c’était la complainte d’une femme qui devait filer ou bercer un enfant.
Une fumée légère montait d’une cheminée ; en approchant, il entendit le bruit du couvercle en fonte que l’on pose sur une marmite ; le rire d’un enfant, et, toujours, la chanson de la femme.
Sur le seuil, il hésita. Allait-il entrer ? Personne ne l’avait entendu venir : une femme, assise devant la table, était penchée et devait écosser des pois, à la lueur de la lampe ; près de l’âtre, un vieux tisonnait le feu ; au fond de la salle, il devait y avoir un enfant qui jouait, mais il ne le voyait pas.
Il frappa contre la porte. Le vieux lui répondit d’une voix cassée, en fixant sur lui un regard morne.
« Bonsoir, la compagnie , dit le voyageur. Je viens d’être surpris par la nuit à l’entrée de la forêt… Je suis bien fatigué et j’ai pensé que vous me donneriez peut-être un refuge… Je ne demande qu’une paillasse pour dormir jusqu’au petit jour… » ajouta-t-il en voyant le vieux, courbé en deux, froncer les sourcils ; puis, d’un mouvement lent de la tête, il acquiesça.
La femme, les bras écartés sur la table, ne se détourna même pas. Vêtue d’un sarrau ample, les cheveux presque défaits, elle chantait en triant des lentilles.
Le vieux avait tendu un tabouret au voyageur. Il lui versa, dans une écuelle de bois, une bouillie lourde et fumante qui chauffait dans la marmite.
« Vous êtes la dernière maison avant la forêt, expliquait le voyageur en mangeant. Les autres sont bien au moins à deux lieues d’ici…
– Oh ! oui, répéta le vieux. Bien deux lieues, pour sûr…
– Il a fait si chaud le jour, reprit l’arrivant, qu’il y aura peut-être bien du vilain cette nuit. »
Il se retourna pour regarder la campagne. L’autre leva les yeux. Il faisait toujours très chaud dehors. On entendait seulement le chant monotone des grillons qui berçait le silence. Au loin, des éclairs faisaient parfois une lueur furtive à l’horizon.
Longtemps, ils restèrent à regarder la nuit, le vieux marmottant parfois ; lui, à demi retourné, mordant dans son pain ; mâchant lentement.
La femme l’intriguait. Elle ne paraissait guère préoccupée de sa venue. Elle chantait à tue-tête, depuis un moment.
« Après tout, pensa le voyageur, il n’y a rien là de bien étrange. Elle n’est pas curieuse, ni bavarde, voilà tout. »
Elle devait chanter une espèce d’opéra. Tantôt faisant les chœurs ; tantôt les rires, les voix d’hommes ou de femmes.
Il la voyait seulement de dos : elle mettait tant d’âme dans sa chanson qu’elle remuait un peu la tête ; la levait, ou l’inclinait, comme si elle mimait un spectacle.
Il eut envie de dire au vieux, pour savoir :
« C’est là, sans doute, Madame votre fille ? Elle a, pour sûr, une bien belle voix, » ou bien il aurait pu encore dire : « C’est rare d’entendre par ici chanter aussi bien. Madame est une vraie chanteuse d’opéra. »
Mais le vieux ne semblait prendre garde à rien.
La lampe, à demi baissée, voilée par un abat-jour vert en cône, éclairait les mains blanches de la femme, qui brassait les lentilles sur la table.
Elle les faisait glisser entre ses doigts, les rejetant, les reprenant sans cesse : il s’aperçut alors qu’elle ne devait pas les trier : elle prenait les grains à pleine poignée ; les faisait couler dans son autre main, à demi fermée, comme un enfant qui s’amuse.
« Bien sûr, pensa le voyageur, elle a fini de trier ses pois, et maintenant qu’elle n’a plus rien à faire, elle chante pour se distraire. »
Le vieux remuait de nouveau la braise. Lui, appesanti, rêvait presque.
Soudain, la femme lui parla, sans même se retourner.
« Ah ! criait-elle, vous deviez aller comme ça à Sens. Bien sûr, vous avez dû rencontrer le Jean-Claude ; le charretier, qui fait la poste. Il est passé ici vers les six heures avec ses chars de bois… Dame, il a dû faire chaud, comme ça, sur les routes… »
Elle s’arrêta et reprit : « Sur le banc, le vieux a failli en perdre la tête, à se cuire au soleil. Comme ça, vous ne trouvez pas que c’est du vilain temps ? Le maïs va sécher, pour sûr, et les courges roussir, mais les prés sont comme des paillasses, à cette heure… Pas chez vous ? vous avez bien de la chance… »
Elle parlait avec hâte, continuant à faire aller ses mains dans le tas de lentilles. Il l’écoutait, sans surprise, faire les questions, les réponses.
Elle parla des récoltes ; des voisins qui étaient morts cette année ; du Jean-Claude.
« Le Jean-Claude aurait bien pu vous donner le journal, cria-t-elle soudain. Vous avez dû le rencontrer au carrefour, quand on prend la grand’route. Le soir, comme ça, il donne le journal aux gens qui passent par ici. Le matin, c’est un rude détour de pousser jusqu’à nous. On n’y passe jamais par ce chemin-ci. »
Elle parlait, parlait. L’enfant riait parfois, immobile sur sa chaise haute.
Le voyageur ne cherchait pas à répondre. Il s’était donc trompé de route ? Il n’était donc pas sur le chemin qu’il croyait ? Cela seulement le préoccupait maintenant… Il est vrai que cette femme avait l’air un peu dérangée. Ce vieux était bizarre… et cet enfant ? pourquoi n’était-il pas couché à pareille heure ? Un gamin de six ans, au plus ! Il regarda l’horloge, qui marchait sûrement, car il entendait le bruit pesant du balancier ; mais elle marquait une heure de fantaisie.
Le voyageur, penché, les jambes écartées, son écuelle vide à la main, regardait tantôt l’âtre, tantôt le carrelage, où la lampe venait confondre son reflet avec celui du feu mourant.
Le sommeil gagnait le vieux, qui s’essuyait souvent la bouche d’un revers de manche.
Une chauve-souris entra dans la salle, rasa les murs en faisant passer un grand songe dans les yeux des dormeurs.
La femme faisait des trémolos qui montaient dans le silence ; elle étalait ses lentilles, comme une voyante ses cartes, les ramenait en brassées, puis les éparpillait nerveusement. L’enfant, calmé par le sommeil, assis sur la chaise haute, tenait la tête penchée ; le bilboquet avait roulé par terre.
Le voyageur ne pensait plus. Sa fatigue l’enrobait doucement.
Il n’avait pas peur pourtant : l’air frais de la nuit ; une flamme ravivait les murs ; le vieillard assoupi, qu’il entendait respirer, donnait encore à la demeure un air de vie. Les jambes brisées, il se leva et s’approcha de la fenêtre.
La route était toute blanche. Au loin, la lueur des orages lui faisaient entrevoir un horizon inconnu.
Sa solitude l’effraya. Rien tout autour, point de maisons.
Il songea que peut-être il ne les voyait pas, enfouies dans les vallons, à flanc de coteau. Les maisons vues à vol d’oiseau n’ont-elles pas l’air de se confondre avec la terre ?
Il se retourna et regarda la femme. Elle continuait son jeu avec passion. Sentant que ses yeux étaient posés sur elle, elle se mit à parler.
« Ne suivez pas, comme ça, la grand’route. L’an passé, il courait de mauvais bruits ; ça ne m’étonne pas que vous ayez rencontré quelqu’un. C’est l’assassin des bois qui rôdait par là. Vous dites, comme ça, qu’il était roux ? Vous voyez, c’est bien lui. Il faudra prévenir les gendarmes… »
Elle était sûrement folle. S’il partait ? Non, par les bois, une nuit aussi dangereuse… dans un pays inconnu.
« Il y aura du vilain cette nuit, » dit-il très haut pour se donner du courage.
Le vieux se souleva et vint près de lui.
« Pour sûr, » dit-il. Et il se signa, quand il y eut un grand éclair.
Le voyageur voulut compter les secondes avant le coup de tonnerre : « un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit… » mais le roulement fut si lointain qu’il avait renoncé à compter.
« Je crois que ce serait bien l’heure de se coucher, » murmura-t-il.
Le vieillard lui fit signe de le suivre. Ils montèrent par un escalier raide qui prenait dans la salle, comme au théâtre.
Ils entrèrent dans une petite chambre qui avait une lucarne ouvrant sur la vallée. La chandelle éclairait un lit de fer ; la table en osier ; une chaise de paille.
Dès que l’autre fut sorti, le voyageur poussa le verrou.
Déchaussé, étendu sur la couche dure, il lutta un moment contre le sommeil, regardant la lueur incertaine de la bougie. Bientôt, il dormait comme une brute. Des cauchemars assaillirent son sommeil.
Il aurait voulu se libérer de ses songes, se retournait sur le lit, prenait l’oreiller dans ses mains, le collant contre sa figure comme pour étouffer un bruit infernal.
La femme aux lentilles lui apparut ensuite. Elle comptait les grains : le dernier qu’elle allait jeter sur la table serait son arrêt de mort.
Il courait maintenant, poursuivi par la femme, les cheveux au vent.
Autour de lui se pressait une foule d’êtres traqués qu’elle voulait assassiner.
La campagne était illuminée d’éclairs ; de grandes nappes de feu enrobaient les fuyards. Soudain, il resta seul sur un tertre avec le vieux, qui se transforma en démon et voulut l’étrangler.
Dressé sur son séant, il resta un moment immobile. Le roulement du tonnerre remplissait la nuit. La pluie frappait le carreau en grandes vagues ; des éclairs longs et répétés stupéfiaient la chambre.
Quelle heure pouvait-il être ? Cela sentait le brûlé… il y avait longtemps que la chandelle était consumée…
Il écouta. Il lui semblait entendre une voix en bas ; c’était un chant plaintif, très doux. Il prit peur. Le vent s’engouffrant dans la maison avait l’air de la posséder tout entière. Il était tard dans la nuit… et la femme était toujours dans la salle, en train de chanter ?…
Debout, devant la lucarne, il regardait la campagne. Il faisait très froid maintenant ; l’eau coulait de partout, ruisselant sur la route. La campagne, sous l’orage, pendant la nuit, refléta le visage des jours futurs où il n’y aura plus ni voyageurs, ni lune, ni soleil.
Cela paraissait une scène de dévastation.
Il voulut se raisonner ; maintenant, il percevait nettement le bruit de la chanson.
Au fond, il ne se souvenait même pas du visage de cette femme… Et l’enfant ? Il ne l’avait même pas regardé. Il ne se souvenait que du vieillard.
Il hésitait à sortir de la chambre. À quoi bon ? Son verrou était mis… Mieux valait attendre le jour… Il n’avait plus sommeil, maintenant.
Il s’habilla lentement et, sans bruit, il entrouvrit sa porte.
Il entendait, en bas, la pluie battre le carrelage ; la femme chantonnait toujours. Une odeur de brûlé remplissait la salle. Il n’y avait pas le feu pourtant. À la lueur des éclairs, il vit la fenêtre et la porte ouvertes, la route ; la femme toujours assise.
Retenant son souffle, il descendit à pas lents. La femme l’entendit, leva les yeux, puis reprit sa complainte.
« Que faites-vous là, à cette heure ? » lui dit-il d’une voix blanche.
Elle ne répondit rien.
« … Ce n’est pas possible, reprit-il ; il y a le feu ici… »
Ne sachant que faire, n’osant pas fermer la fenêtre, il s’approcha d’elle, plus près.
Elle avait un visage pâle, avec des yeux immenses, douloureux, rougis, saccagés par les veilles. Seule, sa bouche entrouverte avait la force de vivre.
Il regarda autour de lui. Allait-il remonter chercher sa besace ?… et vite partir ?… La pluie faisait des reflets sur le carrelage, les vitres de la fenêtre étaient hissées… Il cherchait le vieillard, se raccrochant à l’espoir de voir une face humaine.
Il n’était pas fou, pourtant, celui-là. Ils avaient parlé ensemble, mangé la soupe. Ses yeux s’attachèrent sur l’âtre, dans la pénombre… Il distingua, accroupie, une forme noire, immobile.
Les yeux agrandis par la curiosité, la peur, il regardait le corps calciné, statufié, du vieux.
Il comprenait maintenant le fracas de la nuit… Il n’osa pas aller regarder l’enfant ; on ne distinguait plus de visage, rien d’autre que la silhouette noire.
Elle seule restait vivante… avec sa chanson désespérée qui le faisait trembler.
Il heurta l’écuelle et manqua de tomber. Tout le monde était mort… La voix seule de la folle continuait de donner à la demeure une apparence de vie.
Appuyé à la table, il la regarda : elle prenait toujours ses lentilles, les faisant glisser entre ses doigts avec une dextérité étonnante.
Il lui toucha l’épaule. Il saisit le bras frêle avec force… Elle sembla sortir d’un rêve : son visage se contracta d’un rictus douloureux.
« Laissez-moi, laissez-moi, » dit-elle d’une voix suppliante, lointaine…
Il desserra l’étreinte et elle continua son jeu avec une attention passionnée.
« Ils sont morts, dit-il ; vous ne voyez pas qu’ils sont morts ?… »
Elle le regarda fixement et lui prit le poignet ; penché sur la table, il regardait, envahi par une sorte de sommeil…
Elle lui toucha encore la main ; le tira même par la manche ; alors, il s’assit en face d’elle, les bras écartés, les yeux tantôt fixés sur l’âtre, tantôt sur les doigts diaphanes…
Longtemps, longtemps, il resta là. Il allait peut-être s’assoupir. Soudain, il frissonna. Elle venait de lui glisser une poignée de lentilles dans la paume. Il la garda, pétrissant les grains durs, et bientôt il se mit à imiter le geste de l’autre…
Il allait déjà plus vite maintenant, ne pensant plus à rien ; oubliant les morts d’à côté, l’orage qui continuait plus loin…
Le chant de la femme était devenu un rythme accompagnant leur jeu.
Fasciné par les mains souples qui dansaient devant ses yeux, lui-même, allant à la même cadence, transporté dans un autre monde, ne voyait, n’entendait plus.

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(Henri d’Amfreville, in La Revue française, vingt-sixième année, n° 32, 9 août 1931 ; Pierre Puvis de Chavannes, « La Folle au bord de la mer, » huile sur toile, c. 1887)
Pendant un séjour en Angleterre, je fus invité par Mr S…, à lui faire une visite dans une petite cité, près de Londres, que je ne connaissais pas. Il habitait une villa qui avait un grand jardin et, en arrivant, il m’invita à le visiter ; sa femme nous accompagnait.
À peine arrivé sur la pelouse, il me sembla voir sur son bord supérieur, celui qui touchait à la maison, un grand et bel arbre fruitier, tout en fleurs ; en m’approchant, je vis à mon grand étonnement que l’arbre s’était dissous ; il avait disparu.
Très étonné, je parlais à Mr S… de ce fantôme d’arbre que je venais de voir ; et lui et sa femme s’écrièrent : « C’est extraordinaire ! en effet, un grand arbre fruitier a existé, juste à l’endroit où vous l’avez vu ; on l’a abattu il y a un mois, parce qu’il n’a jamais donné de fruits, et seulement des fleurs au printemps ; ses branches ombrageaient la pelouse ; nous l’avions enlevé. »
N’ayant jamais vu cet endroit et ne sachant rien de cet arbre, je trouvai cet incident étrange ; je me demandai comment le fantôme d’un arbre pouvait tomber sous mes sens, semblable à une chose qui existe.
J’ai appris, depuis, que le corps spirituel d’un arbre avait autant de droit à exister que celui d’un homme.
Plusieurs incidents de cette nature ont eu lieu depuis lors, et j’en conclus que rien n’existe matériellement, sans avoir son double spirituel.
((Traduit du New Age par E. B. B. P.)
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(in Revue spirite, trente-huitième année, n° 10, octobre 1895 ; « Les Arbres fuyant l’homme, destructeur de la forêt, » illustration de Apel·les Mestres i Oñós, pour son poème « Liliana, » 1907)
Je ne sais dans quel but on essaie de mettre en doute la mort du célèbre professeur Hartenstatter ; moi, je suis particulièrement qualifié pour établir la vérité : le grand botaniste n’est pas simplement disparu ; il est bien mort ; je l’ai vu mourant, puis mort, et j’ai été un des deux témoins qui ont signé son acte de décès, tandis que j’étais mobilisé, en novembre 1918.
Il ne saurait donc exister aucun doute sur sa disparition finale. Le mot finale est nécessaire, s’appliquant à un original que plusieurs fois on avait dit mort, alors qu’il n’était que disparu ; il était coutumier de ces disparitions mystérieuses de deux ou trois ans, durant lesquelles il vivait, perdu dans les forêts vierges de l’Afrique ou de l’Amérique du Sud, à la recherche de plantes inconnues, dont la découverte et la classification avaient fait de lui le plus grand botaniste contemporain.
Le drame où il a perdu la vie a été si abominable que la censure avait interdit aux journaux mêmes d’imprimer le nom de Hartenstatter ; il ne fallait publier aucune information capable de surexciter l’émotivité déjà bien trop hypertendue du public.
Vous vous souvenez que Hartenstatter s’était passionné à étudier les plantes carnivores et qu’il était arrivé à donner à quelques-unes d’entre elles un développement monstrueux.
Dans la grande serre de douze mètres d’élévation qu’il avait construite près de sa villa de Rothmunster, et où personne, pas même son domestique, n’avait le droit de pénétrer, son drosera longifolia, notamment, atteignait près de trente pieds de hauteur et l’illustre professeur prétendait pouvoir obtenir encore un accroissement de plus de moitié en moins de deux ans.
Sur le carnet où Hartenstatter résumait ses observations quotidiennes, j’ai relevé des notes absolument fantastiques, écrites avec l’inconscience d’un chercheur penché sur son scalpel ; on le sent préoccupé uniquement, en dehors de toute considération de pitié, d’humanité, de morale, d’arriver à arracher un secret à la Nature, un maître bourreau torturant son patient pour lui arracher un aveu.
Hartenstatter a noté tous les faits et gestes des droséras, doués, comme chacun sait, de la faculté de saisir les mouches, les insectes qui se posent sur leurs feuilles ; ces plantes se referment sur ces victimes immédiatement engluées et, en quelques heures, les digèrent, grâce à une abondante sécrétion d’une pepsine extrêmement active, les absorbent sans qu’il en subsiste aucune trace, aucun déchet.
Dès longtemps Hartenstatter s’était appliqué à exciter, à développer particulièrement l’appétit d’un droséra géant, spécialement entraîné et devenu un arbre aux tiges énormes, capable progressivement de dévorer des sauterelles, des cobayes, des souris, des lapins, des agneaux.
Il y a dans le cahier d’Hartenstatter des descriptions faites, on le sent, avec une joie presque sadique de cette lente et totale absorption d’animaux par ces végétaux monstrueux, cruels peut-être, puisque leur pourvoyeur note qu’ils dévorent avec plus d’appétit – c’est son propre terme – les êtres vivants que les morts.
Et quel triomphe lorsque le savant est arrivé à avoir la preuve que ces plantes sont douées de la faculté de voir !
Oui, il le démontre : les plantes voient ; la mort ne lui a pas laissé le temps de découvrir où sont les organes de vision et comment ils fonctionnent ; mais il relate cette expérience qu’il a faite plusieurs fois, de placer une souris ou un cobaye sous une cloche de cristal, derrière un écran ; le droséra n’a pas bougé, aucun instinct, aucune divination ne lui ont révélé l’existence d’une proie à portée de ses tentacules ; mais ils se sont agités et lentement tendus vers elle, dès que l’écran a été enlevé et que les organes de la vision ont donc été émus.
Les plantes, chacun l’avait remarqué, poussent leurs rameaux dans la direction de la lumière ; elles l’apprécient, elles l’aiment ; mais Hartenstatter a démontré par ses droséras qu’elles regardent, et, de plus, qu’elles ne voient pas dans l’obscurité, car sa même expérience répétée la nuit n’a pas eu le don de les émouvoir.
« J’ai la preuve, écrit-il dans son carnet, que les plantes regardent et voient, et je le démontre aussi nettement que Sir Jagadis Chunder Bosc a démontré, à Calcutta, grâce à son ingénieux crescographe qui multiplie le moindre mouvement par dix millions, que la plante est une petite personne impressionnable, agitée de mouvements divers et incessants. Sir Jagadis Chunder Bosc a démontré avec l’aiguille de son appareil que les plantes ne sont pas telles le jour que la nuit, qu’elles ont des positions diverses, qu’elles s’installent pour dormir ; je confirme ses découvertes en disant : les plantes voient durant le jour, mais elles ne voient plus la nuit ; les plantes sont sensibles, oui, elles ont des sens ; depuis longtemps déjà, nous savions qu’elles avaient un sexe.
Cette activité générale démontre le lien qui unit les végétaux aux animaux et confirme la thèse géniale de Claude Bernard qui a proclamé la communauté de toutes les choses vivantes. »
En notant que son droséra semble mieux dévorer les animaux vivants que les morts, Hartenstatter ajoute que les victimes ne paraissent pas souffrir jusqu’à la minute où la vie les abandonne ; elles ne semblent même pas se rendre compte de leur situation, alors qu’elles ont déjà commencé d’être absorbées.
Et chaque engloutissement par le monstre, qui paraît insatiable, amène, dans les deux ou trois jours, une augmentation dans la circonférence du tronc et la longueur, la robustesse des rameaux et des feuilles.
Un jour, Hartenstatter se décide à orienter ses recherches dans une voie nouvelle et, de l’hôpital militaire où il se rend chaque matin à son service médical, il rapporte la main d’un blessé, dont il vient de faire l’amputation, et qu’il a habilement subtilisée dans le baquet des débris chirurgicaux destinés au four crématoire.
Et le carnet porte que son drosera gigantis a complètement absorbé cette main en cinq heures 48 minutes.
Alors qu’un poids triple de nourriture fournie par la dépouille d’un lapin, la semaine précédente, n’avait augmenté le tronc du droséra que d’un demi-millimètre, la chair humaine cette fois l’a développé de deux tiers de millimètre.
Le docteur Hartenstatter triomphe ; il a découvert la plante anthropophage : le drosera cannibalis !
À partir de ce jour, l’horrible docteur emploie toute son astuce à se procurer de la chair humaine et ses fonctions ne lui rendent son approvisionnement que trop facile.
Mais une hantise pointe dans une note du carnet, au bout de quelques semaines ; puisque le droséra préférait les animaux vivants et en tirait un profit bien plus considérable, n’en serait-il pas de même avec la chair humaine vivante ?
Horreur ! à la date du 2 janvier 1917, Hartenstatter rapporte chez lui un bébé de deux mois qu’il a volé dans la campagne !
Le carnet note que le droséra a, plus rapidement que de coutume, englué sa « nourriture » ; Hartenstatter n’a pas osé écrire l’enfant ; mais pas de doute, car il décrit le bâillon qu’il a mis sur la bouche de sa victime, qui ne paraît pas souffrir, et qui, cinq heures après avoir eu les jambes saisies par le monstre végétal, a encore assez le goût de vivre pour téter le biberon que l’abominable savant lui met dans la bouche, afin de prolonger l’existence du patient et la durée des observations du savant.
Hartenstatter, sa loupe à la main, suit toutes les phases de l’infernal repas ; elles sont notées, toutes les quinze minutes.
Malheureusement, il manque beaucoup de pages à son carnet que j’ai retrouvé, sauvé par hasard, dans les ruines de son habitation saccagée et brûlée par un peuple furieux, lorsque ses expériences épouvantables et ses rapts d’enfants furent découverts.
Mais les pages qui ont subsisté sont effroyables, en même temps que pleines d’aperçus hardis, fous, qui, peut-être plus tard, seront confirmés et alors déclarés géniaux.
Peut-on lire sans frémir un aveu aussi cynique :
« 12 mai 1918. – Les imbéciles qui s’émeuvent de la vivisection ! Ah bien ! qu’est-ce que c’est que la disparition de neuf marmots (il en était là, seize mois après son premier crime !) quand on veut arracher un tel secret à la Nature ? N’est-elle pas impitoyable elle-même, la Nature, notre Mère, notre Marâtre !
Mes expériences, dépourvues de souffrance, sont moins cruelles, au fond, que celle de sir Jagadis Chunder Bosc, qui asphyxie des fleurs ; sa description de la lente agonie d’un mimosa sous sa cloche à chloroforme est plus cruelle que l’assimilation lente et inconsciente de tous ces embryons d’humanité.
Pas plus que les autres, celui-ci ne dénote aucune souffrance, aucun malaise, et pourtant le tiers de son corps a déjà disparu et à présent les tentacules enserrent les épaules ; la tête seule émerge libre ; comme pour les autres, c’est lorsqu’un tentacule enserrera le nœud vital que la vie psychique disparaîtra.
C’est autrement beau et plus propre que l’engloutissement d’un être par un boa ou une pieuvre.
21 novembre 1918, 7 heures. – Mon expérience est aujourd’hui magnifiquement probante ; les enfants de quelques mois que mon drosera cannibalis a absorbés jusqu’alors étaient de la chair humaine sans intelligence ; mais celui-ci, qui a sûrement plus de trois ans, comprend, doit comprendre qu’il est absorbé, qu’il disparaît ; or ses yeux ne traduisent aucun effroi, il n’a pas une plainte ; ce n’est pas de la résignation, ce n’est pas de l’anesthésie non plus, puisque tout à l’heure il a senti la piqûre d’épingle que j’ai essayée sur son cou ; il n’y a pas d’agonie.
Je peux conclure que l’assimilation au « végétatisme » est une phase normale, bien entendu sous une forme inconnue jusqu’à ce jour, mais qui vient à l’appui de ma thèse de l’asservissement final du règne animal sous le règne végétal.
Le premier peut être anéanti demain sur notre planète et la Vie continuera, quelque temps au moins ; c’est presque enfantin de constater, une fois de plus, que si le règne végétal venait à disparaître subitement, le règne animal mourrait quelques jours après.
Et je crois qu’une destinée parfaitement consciente dirige l’idéal de la vie des végétaux vers ce but, plein d’une abnégation mystérieuse, de devenir, par leur transformation, des éléments nécessaires au règne animal. L’Homme, qui se croit le roi de la Nature, n’est qu’un des principaux esclaves du Végétatisme ; il n’en est que le tâcheron plus ou moins laborieux. Les végétaux, les arbres le dominent et leur inamovibilité ne les empêche pas de le conduire, de l’inspirer.
Le véritable animateur, c’est le règne végétal dont les racines, les antennes vont recueillir sous la terre, non seulement des agents purement chimiques, mais des émanations, des radiations, des inspirations, des vibrations, des ondes qui, par leur activité, extirpent du grand réservoir mystérieux, dont nous ne connaissons rien encore, la matière psychique qui alimente nos cerveaux ; elle n’est pas à demeure dans l’air, dans l’atmosphère, où elle ne réside que provisoirement en suspens ; elle est dans la terre où vont la puiser les végétaux.
Et dans l’apaisement des nuits, durant l’engourdissement du cerveau par le sommeil, le règne végétal, dominateur conscient ou préposé, insuffle au règne animal, particulièrement à l’Homme, les grands courants de pensée qui changent peu à peu la face du Monde, qui fermentent plus ou moins dans tel ou tel cerveau, ravageant à leur fantaisie notre libre arbitre ; par le règne végétal, nos esprits reçoivent les idées qui nous ouvrent les paradis des enthousiasmes ou nous plongent dans les ténèbres de l’inquiétude et du pessimisme.
S’il n’existait pas des grands courants d’idées, comment expliquer ce vent de folie qui a amené la guerre, cette absurdité raisonnée ?
Avec leurs allures de protecteurs, ces grands arbres, ce sont des tyrans, des despotes qui jouent avec nos destinées. »
*
« Si le docteur Bœrnstein a démontré que la Terre respirait, absorbant de l’air pendant 10 ou 11 heures et le rendant pendant les 13 ou 14 heures de jour, moi je démontrerai que les végétaux vont chercher, bien plus loin que leurs racines, les éléments de l’enveloppe matérielle de notre planète, car l’atmosphère contient certainement une matière, toute autre chose qu’un fluide, qui se renouvelle non par l’extérieur, mais vient de la profondeur de la Terre.
C’est par le règne végétal, qui nous domine de toute son impassibilité, que s’opère le renouvellement du milieu vital. C’est le règne végétal qui fait respirer la Terre.
Et, je le répète, ce n’est pas dans l’air que se forme la Matière psychique dont nos cerveaux font des pensées ; c’est dans la terre où vont la puiser les végétaux qui la jettent dans la circulation, où des antennes cérébrales, plus ou moins puissantes, vont la saisir.
Demain, les chercheurs nous révéleront la vie réelle et non pas inerte des minéraux ; car déjà Becquerel, Curie ont surpris le secret de quelques-uns, tels que l’uranium, le baryum, le radium qui engendrent ou restituent de l’électricité, de la chaleur, de la lumière.
La durée de la matière, si elle n’est pas immortelle, est incalculable ; et en admettant qu’elle ait, avec ses transformations, l’immortalité, Weissman n’a vu qu’une partie de la vérité : oui, notre enveloppe, soma, est promptement périssable ; mais, si, d’après lui, notre germen est immortel, c’est qu’il est fonction du règne végétal.
21 novembre 1918, 17 heures 20. – Le regard de l’enfant semble changer d’expression ; il est fâcheux que je ne comprenne rien à ses paroles ; ce doit être un enfant de réfugiés flamands.
Il est étrange qu’après avoir pleuré pendant les deux heures d’auto de mon voyage de retour, il se soit tranquillisé à ce point, depuis qu’il est au pouvoir du droséra.
22 novembre 1918, 4 h. 40. – J’ai dû m’endormir pendant quelques instants, depuis 27 heures ininterrompues que je veille, car voici qu’une tige du drosera dévore à présent l’œil gauche, tout à l’heure encore hors de portée. »
La résistance au sommeil a des limites et Hartenstatter devait en faire la dangereuse expérience ; car, lorsque chargé d’une mission de réquisition, je pénétrai à midi, seul, dans sa grande serre, malgré l’opposition de son personnel effaré, je trouvai le docteur Hartensttater la tête happée, comme dans un étau, par trois énormes tiges de son droséra ; le monstre végétal avait de plus glissé sous la chemise deux tentacules qui enserraient et « s’assimilaient » sans doute les épaules du savant, surpris évidemment pendant son sommeil ; il était à présent éveillé, lucide et en pleine conscience du danger qui le menaçait.
J’avais aperçu en même temps ce qui restait du cadavre du pauvre petit, à peine la moitié d’un visage exsangue, et, connaissant les nombreuses disparitions d’enfants dans la région, je compris d’un seul coup le drame atroce dont le savant était l’auteur, puis la victime.
Aussi, quand le docteur me supplia de couper en hâte les tiges du droséra avec mon sabre, mon indignation me dicta de laisser le châtiment suivre son cours.
Fidèle à la consigne militaire, qui est en toutes choses de faire un rapport, je rédigeai ce que j’avais surpris et je sortis, emportant la clef de la porte, fermée par mes soins, pour aller en référer à mes supérieurs.
Malheureusement, pendant les quelques instants que me prit cette démarche, un domestique, plus curieux, moins discipliné, était entré, je ne sais comment, dans la serre ; il avait appelé au secours et un peuple furieux avait assommé à coups de bâton le savant pris dans l’étau du monstre, son élève, saccagé la serre, arrosé de pétrole et brûlé, brûlé vif, le drosera cannibalis.
Dans les décombres, je trouvai ces quelques pages de son carnet déchiré, aux trois quarts consumé malheureusement, car sa lecture entière eût été passionnément intéressante.
Qui donc à présent pourra mettre en doute la mort du professeur Hartenstatter ?
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(René Morot, in Mercure de France, trente-deuxième année, n° 564, 15 décembre 1921 ; lithographie de Philipp Banken, 2011)
☞ La nouvelle de René Morot a fait l’objet d’une adaptation écourtée dans la revue américaine The Living Age, volume 312, n° 4051, du 25 février 1922.




☞ Elle a également été traduite en tchèque par Josef Florian en 1930, dans une publication éditée à Prague et illustrée par Otto Coester. Cette somptueuse plaquette, rare et recherchée comme tous les ouvrages de cet éditeur artisanal, a été tirée seulement à 45 exemplaires sur japon.

La maison se dressait assez loin du village, à la lisière d’un petit bois. Une rivière serpentait sur sa droite. Entre les berges plates bordées de roseaux, elle coulait si lentement que les grands nénuphars et les herbes qui montaient du fond vers le courant s’y balançaient à peine. Peut-être, au plus fort de l’été, quand le soleil faisait tourner sur les allées l’ombre des arbres et flamber au couchant les vitres des fenêtres, prenait-elle une gaieté un peu timide. Maintenant, sous le ciel d’automne, avec ses murs couverts de lierre, sa grille mangée de rouille, son toit chargé de feuilles mortes, ses volets clos et ses gouttières par où la pluie, déjà tarie sur la campagne, continuait de sourdre à petit bruit, elle avait je ne sais quoi de mélancolique et de mystérieux.
Le notaire à qui je m’adressai pour la visiter m’assura qu’en dépit de son air délabré, elle était confortable et pas humide.
« Mais pourquoi est-elle dans un aussi triste état ? » lui demandai-je.
Il haussa les épaules.
« Les gens de ce pays sont des imbéciles. Ils ne veulent pas l’habiter. Ils la déprécient même avec des tas d’histoires. Et comme les gens auxquels elle appartient ne s’en occupent plus et ne donnent d’ordres ni pour l’entretenir ni pour la démolir… »
Je signai le bail. Il attendit que mon paraphe fût terminé, prit le papier, le mit dans son tiroir et poursuivit :
« Ils parlent ici de sorciers, de revenants, que sais-je ?… »
Je me mis à rire. Il donna un tour de clé à son tiroir, me tendit le double de l’acte et reprit, sans ironie cette fois :
« Évidemment, il se passe là des choses assez mystérieuses. Des gens prétendent y apercevoir la nuit des lumières… Mais s’il fallait croire ce que racontent les bonnes gens ! »
Et il ajouta en se frottant les mains :
« Heureusement, un Parisien ne recule pas devant de telles balivernes… »
Je répondis sans conviction :
« Sans doute ! »
Mais j’avoue que cela me fit une impression plutôt désagréable et que je regrettai presque d’avoir signé si vite. Mais c’était fait.
Des gens du pays parurent s’étonner de mon choix. Une femme que j’avais retenue pour faire mon ménage s’excusa au dernier moment, quand elle sut où j’avais loué, et je n’aurais probablement trouvé personne si une pauvresse, qui vivait seule dans une cabane, presque en forêt, glanant des épis et se louant pour les durs travaux, ne s’était spontanément offerte. Les misérables n’ont pas les moyens d’être superstitieux ; et j’emménageai le soir même.
Je dormis mal cette nuit-là dans ma nouvelle demeure. J’eus des rêves étranges, presque des cauchemars : un sommeil inquiet, en tout cas. Deux ou trois fois, je me dressai avec la sensation que quelque chose m’éveillait. Je ne m’assoupis vraiment qu’au matin. Déjà le jour faisait pâlir la flamme de ma lampe, et des coqs se répondaient depuis longtemps de ferme à ferme. À la pluie de la veille avait succédé un petit froid sec. La gelée blanche poudrait le gazon du jardin et le ciel bleu, sans un nuage, se voilait à peine vers l’horizon de vapeurs mouvantes. En bas, le salon était inondé de lumière. Un grand feu de sarments chantait en brûlant, mettant une odeur vague d’encens, de terre parfumée et sur les murs des lueurs d’or qui se joignaient à celles que coulait le soleil tardif.

La femme de ménage allait et venait, époussetant, tirant les housses, sans un mot, marchant sans bruit, et les meubles apparaissaient un à un, de vieux meubles sans style, pareils à ceux qu’on voit chez les très vieilles gens, mais avec je ne sais quoi de plus intime. Deux bergères surtout, où le temps n’avait point effacé le sillon des têtes appuyées, semblaient garder entre leurs petits bras l’admirable et tendre mystère que laissent après eux les disparus. Elles étaient toutes pareilles, sous leur soie fanée, avec leur or éteint et depuis des années, sans doute, nul n’était venu là, car (je le vis en les changeant de place) leurs quatre pieds avaient marqué quatre ronds clairs sur le tapis décoloré. Et puis, il y avait aussi aux murs, côte à côte, deux portraits. L’un d’une femme toute jeune avec un haut chignon, d’étroits bandeaux et des anglaises qui descendaient sur ses joues roses ; l’autre d’un homme souriant d’un sourire heureux, mais un peu grave et réfléchi, le cou serré dans une large cravate qui laissait voir comme un liseré le col blanc. Quelque peintre sans grand talent avait brossé ces toiles, mais je ne me souviens pas avoir vu de portraits qui fussent mieux chez eux que ceux-ci ne l’étaient dans ce cadre vieillot. Je m’assis, sans penser à rien. La femme de ménage avait quitté la pièce. Seul, parfaitement tranquille et reposé, je me mis à écrire. Mais le silence était si grand que, tout d’abord, il me gêna ; je posai ma plume, je levai la tête. Les portraits étaient en face de moi, et le contre-jour qui noyait les couleurs faisait mieux ressortir leurs yeux et leur sourire. En vérité, pendant une seconde, j’eus la sensation que quelqu’un, qui eût été chez lui, me regardait, et je l’eus si bien que je détournai la tête et demeurai quelques secondes ainsi, et mon regard s’arrêta, par hasard, sur une pendule placée au milieu de la cheminée. C’était une pendule Louis XVI en marbre blanc, toute petite, assez jolie. Sur son cadre fendillé, les aiguilles s’étaient arrêtées à onze heures et quart. Machinalement, je tirai ma montre : elle marquait la même heure exactement.
« Tiens, me dis-je, drôle de coïncidence ! »
Le mystère de l’heure qui passe et qui s’éteint m’a toujours troublé, et je rêvai :
« Pour qui a battu ta dernière seconde, petite chose ? »
Dans le silence, il me sembla entendre un bruit léger : rêve encore ?
Je me levai ; le bruit devint plus proche. Je me penchai… Non, je ne rêvais pas. C’était un tic-tac régulier : la pendule marchait. Cela ne m’étonna pas outre-mesure. Je pensai : « La femme de ménage l’a remontée. » Et comme elle entrait à ce moment, je lui dis :
« Vous avez eu raison de monter la pendule ; mais où avez-vous trouvé la clef ? »
Elle leva brusquement la tête :
« Je n’ai point monté la pendule.
– Pourtant, répliquai-je, elle marche.
– Ce n’est pas possible…
– Si, écoutez ; et elle est à l’heure. »
Elle écouta, pinça les lèvres, redit :
« Je ne l’ai pas montée. »
Dans la seconde, la même question nous traversa certainement l’esprit. Mais aucun de nous ne la posa. Elle sortit sans rien ajouter ; je me rassis sans rien lui dire.
Je n’aurais sans doute pas attaché plus d’importance qu’il ne fallait à cet incident si, les jours suivants, une série d’événements assez bizarres n’avait mis ma curiosité en éveil.
Comme j’entrais dans le salon, le lendemain, je m’aperçus que ma table avait été déplacée ; de plus, les deux bergères que j’avais mises de chaque côté de la cheminée étaient de nouveau côte à côte, si exactement posées à leur place de la veille que leurs pieds recouvraient la trace plus claire du tapis. Enfin, un petit service à liqueur avait remplacé sur le guéridon les livres que j’y avais déposés le soir.
« Au diable cette vieille sorcière de femme de ménage qui dérange ce que j’ai rangé, » pensai-je.
Et j’eus soin de lui dire :
« Balayez, époussetez autant que vous voudrez, mais ne touchez ni à mes papiers ni aux choses que je dispose selon ma convenance. C’est bien compris ? »
Elle inclina la tête en signe d’assentiment et sortit.
Or, le lendemain, ma table était de nouveau déplacée, les deux bergères de nouveau côte à côte et le service à liqueur trônait sur le guéridon. Du coup, je perdis patience.
« Voyons, dis-je à la vieille, n’avez-vous pas compris ce que je vous ai dit hier ? Je vous ai priée de ne toucher à rien. Si ma façon de disposer les meubles ne vous convient pas, elle me plaît, à moi. »
La vieille me répondit de sa voix morte :
« Je n’ai touché à rien.
– Comment ? Et ces fauteuils ? et cette table ? et ces verres ? Étaient-ils là hier ?
– Non.
– Ils n’y sont pas venus tout seuls ? »
Elle soupira, sans lever les yeux :
« Qui sait ?… »
Le jour suivant, en poussant la porte, je m’aperçus que le même ordre avait remplacé mon désordre. J’allais m’emporter quand je vis entrer la vieille servante. Elle était très pâle, ses mains tremblaient et elle me dit :
« Monsieur, je préfère ne plus rester à votre service. Il se passe ici des choses… Voyez, je n’ai pas encore mis les pieds dans ce salon et les meubles ont été remués. Ce n’est pas naturel.
– Eh bien, vous partirez demain. »
Mais elle secoua la tête.
« Non, non. Tout de suite. Je ne resterai pas une heure de plus ici… Je vous en fais excuse, mais j’ai peur… »
Je haussai les épaules, mais une espèce d’angoisse me traversa. Trouver une autre bonne, il n’y fallait pas songer ; partir, je ne le voulais pas. Je résolus donc de rester sans domestique et de prendre mes repas à l’auberge. Ainsi, nul autre que moi ne pénétrant dans la maison, je verrais bien si les esprits seraient assez malins pour venir défaire ce que, moi, je faisais.
Et, pour la troisième fois, je trouvai, le matin, en entrant dans le salon, les meubles déplacés. Du coup, je fus forcé de convenir qu’il y avait là quelque chose d’extraordinaire. Voulant en avoir le cœur net, je résolus de veiller toute la nuit. Malheureusement, je m’endormis vers une heure du matin. En m’éveillant, vers les cinq heures, pris par le froid du petit jour, je crus bien percevoir un léger bruit. Je descendis en hâte l’escalier. Mais je ne vis personne… Je ne vis que les deux bergères à nouveau rapprochées, la table dérangée et le service à liqueur sur le guéridon.
Si l’on avait dérobé le moindre objet, l’événement eût été facilement explicable. Mais j’avais, par hasard, laissé deux pièces d’or sur la cheminée et on n’y avait pas touché. Ma boîte à cigares était intacte, mes papiers scrupuleusement respectés.
Comme la peur est une étrange chose ! Bien que rien ne parût me menacer en tout ceci, j’avoue que, sans une sorte de honte à me déjuger, je serais parti de suite. Je décidai donc de passer encore une nuit sous ce toit, quitte à abandonner la place si je ne découvrais le mot de cette énigme le lendemain. Durant toute la journée, je visitai la maison de la cave au grenier ; j’en fouillai les moindres recoins, sans y rien trouver de suspect. La nuit venue, je dînai chez moi ; je bus, pour être sûr de ne pas succomber au sommeil, deux tasses de café et je m’installai tant bien que mal dans la salle à manger. Je vérifiai mon revolver et le plaçai tout chargé à portée de ma main. Afin de ne pas éveiller l’attention du ou des visiteurs nocturnes, je n’allumai ni lampe ni bougie, et j’attendis.
J’attendis assez longtemps, si longtemps que je crus d’abord que personne ne viendrait. Mais, vers une heure du matin, il me sembla entendre crier le gravier de l’allée, puis les pas se rapprochèrent, une clef fit grincer – oh ! imperceptiblement – la serrure ; la porte s’ouvrit, se referma ; je devinai plutôt que je n’entendis qu’on entrait dans le salon, je perçus un frôlement très doux, une lumière glissa sous la porte et tout se tut.
Alors seulement, je me levai. Je pris mon revolver et j’avançai sur la pointe des pieds. Je n’entendais rien, mais je voyais toujours la lumière sous la porte. Je collai mon oreille : pas même un murmure. Je mis la main sur le bouton, mais au moment de le tourner, j’hésitai. Une frayeur réelle me clouait sur place. Qu’allais-je apercevoir ? Je m’entendais respirer. Le contact de mon browning me rendit quelque courage ; je tournai le bouton, je poussai rudement le battant en criant :
Et je vis… je vis une petite vieille toute menue, ratatinée, une vieille qui venait à moi en souriant, à petits pas et qui me dit, après une révérence à l’ancien temps :
« Soyez le bienvenu, monsieur. »
Ensuite, elle me prit la main, revint jusqu’à la cheminée, m’indiqua un siège en face d’elle et s’assit elle-même dans une des bergères jumelles. J’étais à ce point stupéfait que je ne sus d’abord que balbutier des phrases sans suite. Mais elle, ne paraissant pas remarquer mon trouble :
« Je m’excuse, monsieur, de ne pas mieux vous recevoir, mais je suis seule ici pour le moment ; les domestiques sont absents, et j’attends mon mari qui ne saurait tarder à revenir. Figurez-vous, monsieur, qu’il est parti il y a un moment, quarante ans tout au plus, et qu’il n’est pas encore de retour ! Nous nous adorons. Je ne suis pas très bien avec sa famille, de sorte qu’aussitôt après son départ, on m’a chassée. On a tout essayé pour m’empêcher de revenir ici ; on m’a dit qu’il était mort. J’ai même suivi son enterrement. Mais je n’en crois rien. Il ne peut mourir tant que je suis là ; nous nous aimons tant ! Seulement, comme on lui ferait toutes sortes de misères si l’on savait qu’il me revoit, je comprends, le pauvre chéri, qu’il ne revienne pas de jour. Alors, je fais semblant de l’avoir quitté. Sitôt que le soleil se lève, je regagne le village. Dès que la nuit est close, comme j’ai conservé la clef, je rentre chez moi. Il ne faut pas, s’il revient, qu’il trouve notre maison vide : il serait si inquiet ! Vous comprenez ? »
Je murmurai :
« Oui, je comprends… je comprends… »
Alors, elle ajouta :
« Jugez à quel point ses parents sont méchants : jusqu’ici, chaque nuit, en arrivant, je trouvais toutes choses à leur place accoutumée. Et voici que, depuis une semaine, par taquinerie ils déplacent tout : cette table, ils la mettent là ; sur ce guéridon, ils posent des livres ; ils séparent nos bergères… Et c’est tout un travail pour moi qui suis vieille de ranger tout en arrivant. Songez comme il serait fâché en entrant s’il trouvait son salon changé !… »
Elle parla longtemps d’une voix très douce, très calme. La pendule sonna cinq heures. Elle se leva.
« Allons, il n’arrivera pas encore cette nuit. Je vous demande encore pardon… Je retourne au village. Bonjour, monsieur… »
Et comme elle me faisait une révérence, l’espace d’une seconde il me sembla qu’elle reprenait subitement la figure douce et rose avec un haut chignon, d’étroits bandeaux et des anglaises, qui souriait doucement dans son cadre.
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(Maurice Level, in Le Miroir, revue hebdomadaire des actualités, troisième année, nouvelle série, n° 7, dimanche 11 janvier 1914. Sauf erreur de notre part, cette nouvelle n’a jamais été reprise en volume)
À la porte de Saint-Cloud, la limousine s’arrêta pour le contrôle de l’essence. Mme Voghera profita de la halte pour ouvrir son sac de galuchat et en tirer son miroir, sa houppette et son bâton de rouge. Et, ce faisant, elle donna à son compagnon le coup d’œil d’avance ironique des femmes qui s’attendent à subir une raillerie masculine. Mais la raillerie ne vint pas. Donald Stuart, un coude sur l’appui de la portière, un poing sous le menton, gentiment, regardait ailleurs.
Donald Stuart emmenait à Versailles, par un beau soir d’été, Mme Voghera. Huit jours de villégiature à deux. On avait choisi le Trianon Palace. Ce n’étaient pas deux amoureux : deux camarades de route, sans davantage. Elle trente ans. Lui, quarante. Et, de part et d’autre, deux existences auxquelles le mouvement n’avait pas manqué. Par ailleurs, les meilleurs amis du monde et les plus honnêtes gens. Les femmes et les hommes dont la première jeunesse fut accidentée connaissent souvent une maturité charmante, pleine d’indulgences et de compréhensions. Donald Stuart et Pauline Voghera ne s’était jamais fait la cour, et, loin de s’en vouloir, s’en marquaient réciproquement la plus sincère gratitude. Les huit jours à passer tête-à-tête dans l’émouvant décor que créa le plus grand de tous les rois leur semblaient, à l’un comme à l’autre, une oasis de fraîche amitié parmi la terre torride des amours qu’ils avaient naguère traversées, qu’ils traverseraient encore. L’essence contrôlée, l’auto repartie, Mme Voghera prit la main de Donald Stuart et la serra. Lui, garda dans ses doigts la fluette menotte et la porta à ses lèvres. Tout cela sans nulle intention galante. Ils s’accordaient admirablement.
« Quelle chose délicieuse, murmura Mme Voghera, que la sécurité ! Trop souvent, les hommes qui se prétendent nos amis sont auprès de nous comme des chasseurs à l’affût et ne font que guetter en attendant leur heure.
– Oh ! dit Stuart, je ne suis pas tellement fou, et je tiens trop à vous. Ne craignez pas que je lâche la proie-amitié pour l’ombre-amour. »
L’auto escaladait la côte de Montretout. On marchait vite. C’était avant la grande guerre et il y avait peu d’automobiles en France et de bonnes routes.
Ville-d’Avray. La campagne. L’auto fonçait dans la nuit noire. Ses deux phares crevaient l’obscurité d’un double trait aveuglant. Tour à tour, taillis, futaies, vallons, coteaux, semblaient jaillir de l’ombre. Et Versailles, tout là-bas, se précipitait au-devant de la voiture comme une phalène vers la lampe qui l’aspire. Dix minutes encore et on serait à Versailles…
Tout à coup, au tournant d’un petit bois, une détonation ; et la voiture, après deux embardées, s’arrêta dans une secousse.
Stuart s’était mis à la portière.
« Un pneu ?
– Éclaté, confirma le chauffeur.
– Vous avez ce qu’il faut ?
– Oui, oui. Je vais changer la roue. Une affaire de cinq minutes. »
Stuart se retourna.
« Cinq minutes, chère ! Voulez-vous descendre ?
– Mais oui, » dit Mme Voghera.
Le bois était un joli bois. Chênes, frênes, hêtres, tilleuls ; toutes les admirables verdures de cette Île-de-France qui est, en vérité, au centre du pays français, comme une île plus française que la France même. Toutes les vieilles Gaules s’y sont unies et concentrées. C’est la mélancolie pesante du pays de Bretagne qui se mêle à la fervente douceur de la terre basque et des Pyrénées. C’est la grâce précise des pinèdes provençales, toutes bleues, et c’est le mystère des Vosges avec leurs sapins noirs et leurs brumes grises. Merveilleux alliage des plus merveilleux métaux.
Donald Stuart et Mme Voghera avaient mis pied à terre. Accroupi dans la poussière, un de ses phares à côté de lui, le chauffeur tournait la roue de son vérin. L’auto violemment éclairée, l’homme noir qui s’agitait dans cette brutale lumière blanche, – le spectacle ne manquait pas de pittoresque ; et Voghera, au bras de son cavalier, se remémora l’antre des cyclopes et le forgeron Vulcain. Après quoi, elle voulut aller plus loin, les yeux lui faisant mal. La route sous la lune était large et blanche ; à droite et à gauche, les arbres y découpaient une ombre brune, et, à quelque cent pas, sur la droite, la silhouette d’une maison campagnarde s’estompait au flanc d’une côte. Plus bas, à droite et à gauche, trois grands peupliers se perdaient dans les étoiles.
Donald Stuart, comme malgré soi, s’arrêta net.
« Ho ! murmura-t-il, c’est ici.
– Ici ? » répéta Mme Voghera.
Elle le regardait, curieuse, mais point hostile : ils n’étaient pas deux amoureux.
Elle répéta :
« Ici ? Vous reconnaissez ?… »
Il répondit :
« Oui… je reconnais l’endroit. Ces peupliers là-bas… et la maison…
– Eh bien ?
– Eh bien, c’est ici qu’il y a huit ou dix ans je me suis arrêté déjà de nuit, comme aujourd’hui. J’étais en auto ; l’auto eut une panne… comme aujourd’hui encore…
– Simple coïncidence ! Je ne vois d’ailleurs pas là-dedans de quoi vous étonner…
– Non, sans doute. Mais attendez la suite. Je n’étais pas seul dans l’auto…
– Vous aviez une amie avec vous ?
– Pas une amie. Un ami… un ami, dont vous m’avez entendu parler : le comte d’Offenbach. »
Mme Voghera s’intéressa tout d’un coup :
« Comment ? le comte d’Offenbach ! celui qui est mort ?… »
Stuart inclina la tête.
« Celui qui est mort, en effet, comme vous savez… comme tout le monde sait… qui est mort en auto, à côté de moi, sur la route de Paris à Versailles. Il est mort le jour dont je vous parle et précisément un quart d’heure après s’être arrêté ici, ici où nous sommes.
– En effet, dit-elle. C’est plus extraordinaire que je n’avais vu d’abord. »
Elle réfléchit :
« Est-ce que… précisément à propos de cette mort de M. d’Offenbach, on n’a pas raconté une histoire d’arbre ?
– Oui, dit Stuart. On a raconté cette histoire, et elle est vraie. »
Il regarda autour de lui, puis, s’avançant vers un grand acacia isolé :
« Sauf erreur, voici l’arbre en question. »
Mme Voghera, s’approchant à son tour, considéra l’arbre.
« Rappelez-moi l’histoire.
– Elle est simple : il faisait cette nuit-là aussi calme qu’aujourd’hui… pas un souffle dans l’air !… Offenbach et moi avions mis pied à terre, comme nous avons fait aujourd’hui, nous deux… et nous nous promenions par la route en attendant que le chauffeur eût réparé sa panne. Tout à coup, Offenbach m’appela. Il se tenait debout devant cet arbre… ici même où je suis… et il me montra l’arbre. Je vous répète que l’air autour de nous était immobile, immobile rigoureusement. Cependant, je vis, comme Offenbach avait vu, l’arbre, l’acacia que voici, trembler.
– Trembler ?
– Trembler très fort. À telle enseigne que j’allongeai la main pour saisir une branche et toucher ainsi ce qui me paraissait être véritablement un prodige. Je touchai l’arbre et l’arbre, sur-le-champ, cessa de trembler. Offenbach alors fit comme moi, allongea le bras, saisit la branche. Immédiatement, l’arbre trembla de nouveau et plus fort qu’auparavant. »
Ayant dit, Donald Stuart se tut.
« C’est tout ? demanda Mme Voghera.
– C’est tout, dit Stuart. Un quart d’heure après, Offenbach était mort.
– Voilà qui est bien étrange, » fit Mme Voghera, après avoir songé.
Elle vint auprès de l’arbre, tendit la main avec une sorte d’hésitation et prit entre ses doigts une feuille. L’arbre était immobile et il ne bougea pas.
« C’est ainsi, demanda Mme Voghera, que votre ami toucha l’acacia ? »
Elle avait lâché la feuille.
« C’est à peu près ainsi, répondit Stuart. Peut-être un peu moins timidement. Comme ceci. »
Et, avançant à son tour, il prit lui-même à pleines mains la plus basse branche.
Mais…
Mais, tout aussitôt, l’acacia, violemment, trembla. Et il trembla d’un tremblement profond dont toutes les branches et le tronc même semblaient agités à la fois. Une tempête n’eût pu le secouer de la sorte.
Épouvantée, Mme Voghera avait bondi en arrière.
« Eh bien ? » s’écria-t-elle.
Très pâle lui-même, Donald Stuart avait lâché la branche aussi, mais l’arbre continuait de trembler.
« Eh bien ! dit-il, après un temps et s’efforçant de parler d’une voix calme, – c’était un homme fort brave que Donald Stuart, – eh bien, oui, l’acacia dont je vous parle trembla comme il tremble en ce moment. »
Ses sourcils froncés bas, il considérait fixement les ramures grelottantes.
Après une minute, il reprit, cette fois tout à fait ferme :
« Madame, une grâce ! touchez l’arbre encore ?
– Je n’ose pas, » dit-elle.
Il insista :
« Je vous en prie ! »
Elle obéit, et l’arbre, instantanément, ne trembla plus.
Alors, de loin, la voix du chauffeur les appela :
« Mes sieur et dame, j’ai remis la roue. »
Il avait remis la roue et le phare aussi. Il démarra. Et l’auto, doucement, vint offrir son marchepied au couple immobile. Stuart, redevenu très paisible, offrit la main à Mme Voghera et l’obligea de remonter en voiture.
« Ce n’est pas une raison ! Quoi qu’il doive advenir, vaut-il pas mieux que nous arrivions à Versailles ?… »
Ils y furent sans autre incident. Mais comme, à la porte de l’hôtel, Donald Stuart descendait le premier pour offrir la main à sa compagne, le pied lui manqua ; il tomba, sa tête porta sur l’angle du trottoir et on le releva mort.
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(Claude Farrère, in L’Autre Côté, contes insolites, Paris : Ernest Flammarion, 1928) ; repris dans l’Almanach pour rire, huitième année, Paris : Les Publications Jean-Pascal, 1930 ; in Distraire, journal pour tous, deuxième année, n° 48, vendredi 3 octobre 1930 ; « Les Contes du Radical, » in Le Radical de Marseille, soixante-sixième année, n° 27160, dimanche 19 août 1934 ; « Les Contes du Radical, » in Le Radical du Vaucluse, grand quotidien d’informations, vingtième année, n° 230, dimanche 19 août 1934. Illustration de Franklin Booth, « The Road to Wellville, » 1925)
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(in Almanach pour rire, huitième année, Paris : Les Publications Jean-Pascal, 1930)
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(in Distraire, journal pour tous, deuxième année, n° 48, vendredi 3 octobre 1930)
C’était l’unique curiosité de Rocqueville-sur-Mer. Après avoir longtemps orné la proue d’un navire et fendu de son torse puissant les flots de toutes les mers du globe, déité déchue, elle était devenue l’extérieur ornement d’une maison de pêcheur.
Du torchis de la chaumière normande, elle émergeait comme une apparition. Les intempéries, les vers achevaient de ronger sa face énasée, ses seins criblés de trous et son ventre strié de fentes. Le soleil et le gel l’effritaient de plus en plus, ruinant la pure harmonie de ses formes.
Pierre Le Haleux, propriétaire de la « maison à la sirène, » tirait vanité de l’originalité de sa demeure. Entre deux visites à ses filets, assis sur le pas de sa porte, il vendait des cartes postales aux touristes qui venaient admirer sa masure.
Un beau matin de juillet, tandis qu’il tirait de l’eau à son puits, une superbe automobile étincelante et pétaradante s’arrêta devant sa chaumière. Deux étrangers, de mise cossue, en descendirent. Ils saluèrent négligemment le pêcheur, puis, se plantant devant la sirène, ils l’examinèrent quelque temps en silence.
Le plus âgé des inconnus s’approcha de la fille des eaux et, la caressant comme un amateur de chevaux flatte un pur-sang, il dit à son compagnon :
« C’est une sculpture du XVIIe. Ses proportions sont admirables. Bien que les injures du temps la fassent ressembler à une idole polynésienne, elle conserve la beauté de son mouvement impétueux, telle une seconde Victoire de Samothrace. »
L’autre, hochant la tête, l’approuva, mais ne désirant sans doute pas livrer ses impressions à la curiosité de Le Haleux, il continua l’entretien à mi-voix.
Ils firent mine ensuite de remonter en auto, allèrent jusqu’à la voiture, reprirent leur conciliabule pour revenir enfin près de Pierre, de plus en plus intrigué par ces manigances.
« Pardon, mon brave, dit le plus jeune visiteur, dont les lèvres minces et les yeux en vrille décelaient, dans une face rase, la malice et la ruse, avez-vous encore à nous vendre quelques vues de votre maison ?
– Mais oui, Monsieur, répondit Pierre, faisant virer de bord la chique qui lui gonflait la joue droite ; j’en ai plus qu’vous m’n’acht’rez, soit dit sans vous offenser. »
Et il les introduisit dans l’unique pièce de son logis pour leur montrer ses cartes postales.
Le seuil franchi, le glabre étranger inventoria d’un coup d’œil le minable mobilier du bonhomme. Tout en faisant son emplette, il fit causer le pêcheur, l’interrogeant sur sa vie, sa famille et surtout sur sa sirène.
Pierre Le Haleux n’en savait pas long sur la figure de proue et il n’avait pas assez d’esprit pour inventer une histoire dont se fussent émerveillés les deux étrangers.
« Tout c’que racontent les guides là-dessus, dit-il, c’est des menteries. J’ai toujou’s connu la sirène où elle est ; mon pé’, son pé’ et son grand-pé’ itou. La seule vraie vérité, c’est qu’un de mes aïeux, dans les temps, a navigué su’ un navire qui l’avait à s’n’avant. Quand on a désarmé c’batiau, m’n’aïeul a acheté la sirène et l’a « plouquée » su’ l’front d’sa maison. D’puis, elle est toujours restée à c’te place où qu’vous la voyez à c’t’heure.
– Eh bien, que diriez-vous si on vous proposait de vous l’acheter un bon prix ?
– M’ach’ter la sirène ! M’sieur s’amuse ed’mé, répartit Pierre en riant bruyamment. D’abord la cambuse a s’foutrait bas. Et pis j’sommes pas seul maître, ma sœur, v’savez ben, la celle qu’est mariée au fils Ledoux, al’ a des droits aussi su’ la maison.
– Bon, alors, entendez-vous avec elle, dit le plus vieil amateur, et si cinq cents francs vous conviennent à tous deux, j’enlèverai la sirène et je vous remettrai votre bicoque en état.
– Chinq chents francs pou’ la sirène ed’m’n’aïeul ? V’n’y pensez tout d’même p’int ! protesta Pierre, flairant une superbe affaire.
– Allons, allons, ne faisons pas de prix maintenant ; on doublera la somme s’il le faut. Mais hâtez-vous de prendre une décision. Nous reviendrons après-demain, et ce sera « oui » ou « non, » car nous quittons le pays à la fin de la semaine. »
Ceci dit, ils s’en allèrent, laissant Pierre, tout pantois, se gratter la tête en signe de perplexité.
Quand la Marie connut l’offre faite à son frère, elle chercha à le dissuader de conclure cette étrange affaire.
« Tu f’ras c’que tu voudras, Pierre, lui dit-elle, mais à m’n’avis, cela t’portera malheu’ d’vendre la sirène du grand-pé’. Puis, s’ils t’en offrent mille francs, ch’est qu’cha vaut p’us qu’ça. »
Pendant quarante-huit heures, les idées s’entrechoquèrent sous le crâne étroit du pêcheur.
« Mille francs, mille francs, c’est un prix pourtant, la Marie a beau dire. »
Et la convoitise du large billet bleu enfiévrait son sang.
Tant et si bien que, lorsque revinrent les deux tentateurs, sur papier dûment timbré et parafé, le marché fut conclu.
Ce jour-là, une petite pluie fine et serrée endeuillait la campagne.
Enfermé dans sa chaumière, Pierre sentait de vagues menaces planer sur sa destinée. En vain allait-il tâter au fond d’un tiroir de son armoire son joyeux trésor, une crainte obscure le tourmentait.
La nuit vint vite et Pierre se coucha dès qu’elle enténébra sa demeure. Longtemps, il se retourna sur sa paillasse, comme Saint-Laurent sur son gril.
Vers onze heures, une tempête se déchaîna. Le vent mugissait lugubrement, les arbres entrechoquaient leurs branches avec une longue lamentation et la baraque de Pierre craquait telle une barque perdue sur la mer en furie.
Puis, d’une brusque accalmie, tout se tut. Un inexplicable silence oppressait Le Haleux de son poids formidable. Bientôt, des voix aux sonorités étranges se firent entendre. Elles semblaient lancer des ordres. Pierre crut comprendre ces commandements.
« Pare à virer ! À bord la barre toute ! »
Mû par une force invincible, il se leva et, claquant des dents, titubant, il ouvrit la porte et regarda dehors.
Un brouillard épais couvrait la campagne. Au loin, deux feux rouges tremblotants semblaient louvoyer.
Soudain, le vent emporta un grand pan de brume. Alors, suspendu à quelques pieds du sol, Pierre Le Haleux découvrit, naviguant toutes voiles dehors, un énorme trois-mâts, pareil aux nefs de vieilles estampes.
Un équipage de fantômes s’affairait sur le pont et dans les vergues. Quand il eut fini de virer, le pêcheur, terrifié, reconnut à sa proue une sirène de bois, aux vives enluminures, qui le regardait avec des yeux phosphorescents.
Le dos plaqué contre sa porte refermée, le sang et les mœlles congelées, les yeux fous de terreur, Pierre Le Haleux vit la figure de proue grossir démesurément en s’avançant vers lui.
Un instant, elle s’arrêta comme pour lui faire grâce. L’infortuné eut une brève espérance, mais la sirène se recula, semblant prendre son élan, et tout à coup elle fonça droit devant elle.
Un cri atroce et un fracas épouvantable réveillèrent le village. Quand on accourut sur les lieux du miracle, la masure était écroulée.
Mais c’est en vain qu’on fouilla les décombres, jamais on ne retrouva le cadavre de Pierre, ni le torse de la sirène.

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(André Romane, « Contes de l’Avenir, » in L’Avenir de Paris, sixième année, n° 2013, dimanche 16 septembre 1923 ; repris dans Le Journal amusant, quatre-vingt-deuxième année, n° 504, dimanche 6 janvier 1929 ; Kai Carpenter, « Storm Watcher, » huile sur toile, sd)
Un conte, recueilli au mont Beuvray par l’érudit morvandeau Bulliot, nous apprend qu’un trésor était jadis caché là, sous la célèbre Pierre de la Wivre (je dis « célèbre » parce qu’elle servit de tribune à Vercingétorix haranguant les Éduens, et à saint Martin lorsqu’il tenta vainement de les convertir). Ce trésor apparaissait tous les ans, à Noël ; cette nuit-là, la pierre tournait sur elle-même pendant que sonnaient les douze coups de minuit. Bien des gens avaient envie de puiser à pleines mains dans le monceau de louis d’or et d’écus d’argent, mais la peur de rester pris sous la pierre les retenait : le prisonnier, en effet, avait toutes les chances d’être dévoré par le serpent ailé, gardien du trésor – la Wivre.
Pourtant, une mère, une fois, poussée par la misère, se rendit à la pierre de la Wivre un peu avant minuit, la veille de Noël. Elle avait emporté son unique enfant, bien enveloppé dans son manteau. À l’heure fatidique, l’énorme pierre découvrit la chambre aux trésors. La femme y pénétra en hâte, déposa le bébé sur un tas d’écus et se mit à emplir son tablier qu’elle avait retroussé. Elle s’attarda malheureusement et n’eut que le temps de sortir, mais en oubliant derrière elle son enfant. La pierre s’était refermée et rien ne pouvait plus l’ébranler. Quant aux écus d’or, ils s’étaient, dans le tablier, transformés en cailloux. Durant un an, la pauvre mère vint, chaque jour, arroser de lait tout le tour de la pierre. Les jours passèrent et ce fut à nouveau l’avent de Noël. À minuit, la femme était là : la pierre tourna à nouveau et laissa voir l’enfant sain et sauf qui jouait avec les écus. La Wivre l’avait nourri avec le lait offert aux dieux.
Dans d’autres contes du Morvan, la Wivre porte sur son front une escarboucle qui vaut toutes les richesses de la terre. Elle ne se sépare de cette pierre précieuse que pour se baigner. E. de Chambure, dans Le Glossaire du Morvan, dit que cette escarboucle est parfois appelée « lumière » dans les traditions orales. Cette lumière pourrait bien être le feu ou son symbole. La Wivre fut donc parfois considérée comme la gardienne du feu, dont la possession et la conservation sont à la base de tant de légendes et de rites primitifs. Le mortel qui cherchait à ravir la pierre étincelante du serpent ailé ne faisait donc qu’imiter le geste de Prométhée dérobant le feu aux dieux de l’Olympe.

La Wivre est très répandue en Bourgogne. Dans le Dijonnais, « lai wivre » est un énorme serpent qui a une couronne sur la tête, un œil de diamant, des écailles brillantes et sonores, un anneau à la queue. Celle des Gémeaux se rend à la fontaine de Gémelos, entre deux et trois heures de l’après-midi, afin de se baigner et, quand on la surprend, elle relève son capuchon. Elle habite aussi le bois du Roz, à Brétigny et Laré, à un quart de lieue de Dijon. Près de Laré se trouve la combe à la Sarpan où elle se retirait. On dit encore, dans la région dijonnaise, d’une jeune fille vive et résolue, ou d’une femme qui a mauvaise tête : « C’est une Wivre de Laré ! »
La Wivre beaujolaise est encore différente : elle a des ailes de diamant ; aussi l’appelle-t-on tantôt le serpent-diamant, tantôt, comme en Lyonnais, le dragon volant.
À Lacrost, dans le Mâconnais, elle venait boire à la fontaine, à Chagrin. Elle y avait perdu l’escarboucle qui lui permettait de voir au loin. C’est pour cette raison, probablement, qu’on se rendait à la fontaine pour la guérison des maladies des yeux… La Wivre habite aussi le puits d’Enfer, près de Boyer, dans le Châlonnais, où le géant Gargantua a également laissé des traces.
Quelle est donc l’origine de cette croyance en la Wivre, si fréquente dans nos provinces ? Gabriel Jeanton (Le Mâconnais traditionaliste, tome 11, page 33), s’appuyant sur les travaux de Camille Jullian, affirme que le mythe du serpent ailé ou Wivre est plus ancien que les cultes celtiques, et peut-être que les cultes solaires : « C’est un vieux souvenir des plus anciens hommes qui furent les contemporains des énormes plésiosaures ou des gigantesques ichthyosaures des géologues et des historiens, transformés en divinités par la légende. »
Jean Variot a eu, avec Camille Jullian, plusieurs conversations au sujet des animaux légendaires dont l’écurie folklorique est immense. Ce que lui a dit Camille Jullian concorde avec les faits notés par Münsterberg (Préhistoire), qui note que des propos égyptiens, tenus il y a 5.000 ans et fixés sur pierre, et des propos chinois, conservés sur soie et datant de 6.000 ans, concordent parfaitement avec des monstres ou des dragons sculptés à ces deux époques et qui reproduisent des espèces d’animaux disparus. Ce qui se racontait il y a 6.000 ans n’était que l’écho de légendes vieilles peut-être de vingt ou trente mille ans !
La Wivre serait ainsi un des plus anciens éléments du folklore.
Il est assez curieux de noter ce qu’elle est devenue dans le fameux conte mâconnais du P’teu de Vergisson qui était une bête Faramine. Ce conte a été fixé dans sa forme actuelle (datant du XVIIIe siècle) par l’abbé Ducrost. Ce « P’teu » dont les ailes noires sont larges comme les verges d’un fléau, grousses qu’men des vregis d’écousseux, est bien la Wivre de la tradition, mais le conte a pris une tournure humoristique et plaisante qui va assez bien avec l’esprit mâconnais. La Bête Faramine volait de la roche de Solutré à celle de Vergisson et éclipsait le soleil. L’ennui principal pour les habitants de Vergisson était qu’elle ne se contentait pas de faire disparaître le soleil, mais aussi les chevreaux et les agneaux. Le maire décida d’organiser une battue avec l’aide de tous les chasseurs de la commune. Quel beau défilé ! « Il n’y avait rien de si beau à voir que ce grand nombre de chasseurs avec leurs sacs, leurs fusils et leurs guêtres, et puis leurs tabliers de peau blancs qui reluisaient au soleil. Ils avaient tous aussi des chapeaux à claque noirs, qui étaient larges comme des corbeilles pour mettre le pain… »
Après bien des péripéties, la bête fut abattue par Émilien Protat. Mais elle n’était pas morte, tant elle avait la peau dure. Elle se mit à reculer en tenant tête aux chasseurs. « Il nous faut l’acculer contre la roche, dit le maire ; quand elle aura le c… contre la roche, n’aie pas peur, la roche ne veut pas reculer peut-être. » Aussitôt dit, aussitôt fait. La Bête Faramine fut achevée à coups de pieds, à coups de crosses, contre la roche de Solutré, qui avait vu des chasses plus grandioses lorsque les hommes de la préhistoire y cernaient les chevaux sauvages pour les pousser dans le vide du haut du rocher.
« Lorsque les femmes de Vergisson eurent plumé et buclé la Bête Faramine, pendant que les héros du jour buvaient un tonneau de vin, dites voir combien elle pesait ? Elle pesait un quarteron, » c’est-à-dire un quart de livre !
Si le serpent fantastique, héritier des énormes plésiosaures, la Wivre qui effrayait tant nos ancêtres, a suivi la même évolution que le Diable, incarnant tous les deux et les cultes primitifs et le génie du Mal (n’oublions pas la place du serpent dans le christianisme), ils sont devenus peu à peu inoffensifs et ridicules. Les contes bourguignons nous présentent un « bon Diable, » qui fait de beaux cadeaux à un homme qui lui a apporté du boudin, ou qui se laisse taper par un berger ou une paysanne, une Wivre devenue bête Faramine qui, une fois abattue par l’assaut formidable et comique des chasseurs de Vergisson, ne pesait pas un « quarteron » !

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(Maurice Chervet, dessins de L. Boucher, in Les Lettres françaises, grand hebdomadaire littéraire, artistique et politique, septième année, n° 144, vendredi 24 janvier 1947)
« J’étais seul à la maison forestière, à passer cette soirée de décembre en tête à tête avec le garde Haxaire. Mes camarades de chasse avaient dû être arrêtés par la grande neige, au bas de la vallée des Ravines, ou avaient hésité devant une traversée des bois sauvages, en traîneau, par des chemins précipiteux… De vrai, le temps était atroce : une tourmente de neige enveloppait la maison et entrechoquait les têtes des sapins avec ces craquements lugubres, qui ressemblent à des plaintes.
Nous fumions nos pipes, mélancoliques : la lampe éclairait mal, le vent lançait la poussière de neige sous la porte et rabattait la fumée dans l’âtre ; pas moyen de dormir, et, comme perspective du lendemain, une journée de chasse manquée…
Haxaire, pour rompre le silence et faire diversion, entama une histoire absurde, que j’interrompis aux premiers mots. J’étais énervé jusqu’aux mœlles : vous savez quelle tension électrique accompagne souvent ces orages d’hiver.
« Voilà bien l’effet de la solitude !… un bon forestier en vient à raconter sérieusement des balivernes d’arbres qui marchent, bonnes pour les vieilles brodeuses au coin du feu… Vous feriez mieux d’expliquer rationnellement aux autres ce que c’est qu’un glissement des terres… »
Haxaire haussa les épaules.
« Il ne s’agit pas d’arbres qui glissent ; nous connaissons tous ça ; il s’agit d’un sapin qui marche sur ses racines, et beaucoup l’ont vu…
– … À travers un brouillard d’alcool de pommes de terre, n’est-ce pas ?… et où va-t-il, cet arbre qui marche ? »
Le garde vida sa pipe et me posa la main sur le bras.
« Ça vous intrigue donc tout de même, dit-il ; eh bien, écoutez !… Il y a peut-être quatre ans : c’était au moment des grandes histoires en Russie, de leur Révolution… Un homme blond, bien habillé, arriva vers la fin de l’été, à la scierie de Brise-Genoux, un peu plus bas, et demanda à prendre pension pour longtemps. Une idée pareille n’était jamais venue à personne, et le sagard fut bien surpris ; mais le monsieur lui dit qu’il aimait le pays, qu’il n’était pas exigeant : il offrit un bon prix et voulut payer d’avance… Il avait des billets de banque, en abondance, et des pièces d’or qui ont cours, avec la tête du tsar Nicolas dessus, tel qu’on le voit sur les images d’Épinal. Les gens lui donnèrent une chambre ; il mangeait avec eux. C’était un homme bien doux, bien poli ; il passait ses journées tout seul, dans la forêt, et s’asseyait toujours sous le même arbre, au-dessus de la mare qu’on appelle… mais n’allons pas trop vite… Tous les soirs, en rentrant, il demandait si personne n’était venu pour le voir ; il avait l’air rassuré quand le sagard lui disait : « Non. » Ce n’était pourtant pas un malhonnête homme ; l’officier de gendarmerie de Saint-Dié était venu le visiter, lui avait causé longtemps, et lui avait dit en partant : « Soyez tranquille… » On a su tout cela depuis. Il avait dit aux gens son nom, un drôle de nom, qui finissait en « ki »…
Un matin, quatre messieurs vinrent à la scierie demander le pensionnaire ; ils étaient tous grands, maigres, bien habillés, et parlant avec le même accent que lui. Ils dirent qu’ils venaient lui donner des nouvelles de son pays ; alors, le petit garçon, qui ne se méfiait pas, leur fit savoir qu’il était dans la forêt, vers la mare, et même il leur montra le chemin, et ils lui donnèrent trente sous… Il est mort depuis, bien malheureusement, ce petit garçon ; une tronce qu’on déchargeait lui a roulé dessus… Bref, les quatre hommes partirent, et on ne les a jamais revus… Seulement, le lendemain soir, des schlitteurs ont trouvé le Russe mort ; il avait été crucifié contre son arbre !… Parfaitement, monsieur… Il avait les bras réunis au-dessus de la tête, un gros clou dans les mains, un autre dans chaque pied, la langue coupée, et un écriteau sur la poitrine, avec une inscription dans le langage de son pays. Il avait dû mourir de soif et de souffrance ; sa figure était épouvantable. Des fonctionnaires vinrent, de Saint-Dié et même d’Épinal : on les entendit se dire entre eux que « ça devait arriver. » Ils prirent des notes, firent enterrer l’homme, défendirent d’ébruiter la chose, et on n’entendit plus parler de rien… L’administration des forêts avait donné l’ordre à mon prédécesseur, qui est mort, de faire abattre l’arbre, mais c’était comme un fait exprès : il arrivait toujours un accident au bûcheron chargé de l’ouvrage, si bien que…
– L’arbre est toujours là, dis-je, c’est entendu… Et le corps de votre crucifié, qui a été, évidemment, victime d’une vengeance politique, où l’a-t-on mis ?
– Monsieur, dit le garde en baissant la voix, je sais que vous ne répéterez ça à personne… On devait, après le départ des gens de Saint-Dié, le porter au cimetière de Moussey ; mais il avait si affreuse figure et les porteurs avaient tellement peur de s’en charger que, ma foi !… au lieu de le mettre en bière, ils ont fait vivement un trou au pied de son arbre et l’y ont fourré ; ils ont rempli le cercueil de terre et l’ont emporté…
– Et c’est sans doute à la suite de cette inhumation illégale que le Sapin a commencé ses promenades !
– Vous avez bien tort de rire, monsieur, dit Haxaire ; oui certes, c’est depuis ce temps-là… Tous les ans, la nuit où l’homme est mort, le Sapin descend la pente et vient boire à la mare, avec ses racines, pendant qu’on entend des gémissements à faire frémir, comme d’un homme qui meurt de soif, et celui qui, par malheur, se trouverait sur son passage… »
À ce moment, toutes les cimes des arbres, au-dehors, se mirent à craquer et hurler ensemble, et je me mis à parler au hasard et précipitamment, pour échapper à une impression de terreur indéfinissable.
« Haxaire… un garde… digne de la confiance de ses chefs, est coupable de répéter, de propager de pareilles histoires. C’est de la faiblesse d’esprit… C’est plus commode, n’est-ce pas, de cultiver le fantastique au coin du feu, en rôtissant ses guêtres, que d’aller y voir une bonne fois, comme un brave. Il y a des pays où on appelle cela de la couardise ! »
… Le garde se leva d’une pièce, en lançant un regard qui me fit taire tout net. Au même instant, le vent cessa brusquement : il se fit un étrange silence. Haxaire s’en alla vers le calendrier des postes accroché au mur et dit, se parlant à lui-même : « Il tombe trop bien : c’est aujourd’hui le 9 décembre ! » Il décrocha son fusil, sa casquette, sa peau de loup, gagna la porte…
« Où allez-vous ?
– Je suis le premier de la famille Haxaire qu’on ait traité de poltron… J’ai fait le Tonkin et Madagascar, j’ai mes médailles… C’est cette nuit l’anniversaire dont je vous ai parlé… et c’est pourquoi l’Esprit nous a poussés. Je vais au Sapin qui marche.
– Haxaire, vous êtes fou !
– Et si vous ne venez pas, vous, c’est vous le poltron ! »
… À cette époque, je n’étais pas tel que vous me voyez : un pauvre homme vieux avant l’âge, les nerfs brisés… Une minute après, nous marchions tous les deux sur la neige, vers l’étang qu’on appelle la Basse de l’Homme mort.
Je vous ai dit que le vent avait cessé ; la lune éclairait la forêt et faisait, entre des abîmes d’obscurité, étinceler les monceaux blancs chassés par la tempête. Haxaire allait comme un possédé ; il s’arrêta enfin derrière un gros houx.
Nous étions au-dessus de cette mare qui ne gèle jamais. De tous côtés, la pente descendait abrupte vers l’eau noire, comme les parois d’un cône renversé. La crête circulaire était bordée d’une rangée d’énormes sapins, penchés légèrement sur l’abîme avec un air d’attention tragique.
« C’est celui-là ! » dit Haxaire, en désignant en face de nous un arbre qui se distinguait de ses voisins par ses racines plus apparentes, démesurément longues et crochues… Nous attendîmes de longues minutes : rien ne bougeait ; la lune au zénith baignait d’une clarté spectrale les sapins, la cuve et l’eau dans le fond.
L’ironie funeste me revint :
« Eh bien, Haxaire, dis-je, il ne marche pas !
– J’en aurai le cœur net : restez là ! »
L’instant d’après, il filait sur la pente descendante, contournait la mare, escaladait la pente en face, droit vers l’arbre… Tout à coup, ce grand sapin frémit – je vous ai dit qu’il n’y avait pas de vent – et je vis distinctement une racine se soulever, se détendre comme un tentacule, fouetter la neige et s’agripper à un rocher… Je criai : « Hax !… » et ma voix s’étrangla. Le garde continuait à grimper, mais la raideur de la pente l’empêchait de voir, au sommet, ramper le monstre.
Une autre racine bougea, s’allongea, puis une autre ; elles cherchèrent un point d’appui, s’accrochèrent en se contractant ; la tête et les branches s’agitèrent, et le sapin tout entier se mit à se traîner sur le bord de la crête, pendant que les autres arbres s’écartaient, se ployant en arc. Maintenant, il descendait, lançant ses racines, avançant comme une pieuvre énorme sur laquelle aurait poussé un tronc… J’entendis alors, innommable et profonde, une plainte d’homme à l’agonie… puis un cri de terreur.
Haxaire avait vu le sapin. Par malheur, au lieu de fuir de côté, il obéit à l’instinct et voulut redescendre. L’arbre-spectre se mit à le poursuivre, toutes ses racines rouges allongées et rampantes : il oscillait, balançait ses branches, se hâtait ; c’était comme une chasse horrible… Le garde, enfin, fait un saut de côté : l’arbre se penche, le soufflette d’une branche… il roule, il se relève… une racine s’allonge, lui barre le chemin… une branche basse le culbute… Les voilà tous les deux au bord, le sapin et l’homme, corps à corps… Haxaire se traîne à quatre pattes : une racine l’agrippe à la ceinture, s’enroule, le plonge dans la mare, lui maintient la tête sous l’eau et le fait boire, jusqu’à la mort, pendant que la plainte surnaturelle brame à travers la forêt, et que toutes les racines boivent aussi, en faisant bouillonner l’eau noire !…
Il paraît que j’ai été longtemps fou. Il paraît aussi que je suis guéri, puisqu’on a jugé à propos de m’avouer que Haxaire avait été trouvé noyé, et maintenu sous les racines d’un arbre renversé par la tourmente… Il a dû glisser sur la neige ; l’arbre a glissé après, à la même place : c’est une simple coïncidence. »

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(Roland Kowal, in L’Est républicain, n° 7892, jeudi 31 décembre 1908 ; Caspar David Friedrich, « Winterlandschaft » [Paysage d’hiver], huile sur toile, c. 1811)