Les plus sceptiques d’entre nous habitent une maison hantée.
Il ne faut pas confondre les livres qu’on lit en voyage et ceux qui font voyager.
André BRETON.
Civilisation, progrès, voilà des mots dont on abuse et qui semblent aujourd’hui limiter l’action des hommes ; à seulement les prononcer, vous voyez les gens les plus atténués prendre un air suffisant et se persuader qu’ils savent exploiter l’existence, que rien d’elle ne saurait plus leur être dérobé. Le sens de la vie, ils le possèdent, ils l’ont compris, et quelle indifférence affectent-ils à l’égard des domaines pourtant inexplorés, quel mépris ont-ils pour ce qu’ils nomment, superstition et mystères, farces à satisfaire un moyen âge, mais dont ils ne seront jamais les dupes ! Et aux yeux de « l’homme moyen » le mot rêve est le plus compromettant ; s’il murmure : « C’est un poète, il rêve » il a tout dit, et le malheur. hélas, veut que le poète qui rêve assez haut pour l’occuper, est presque toujours un imbécile.
Je ne sais si l’on arrivera à dissiper ce malentendu, à vaincre ce préjugé ; mais un mouvement se dessine en ce moment dont le but principal est d’affirmer que le rêve est la clef de voûte de l’édifice de la vie ; il sera le prétexte à mettre en valeur la question de l’esprit moderne. Donnera-t-il, ce mouvement, un style à notre époque, un renouveau de mysticisme ? L’absence d’œuvres importantes ne nous permet point d’étayer encore une affirmation sérieuse, mais des essais d’un grand intérêt doivent retenir l’attention. Du point de vue historique et de ses conséquences prochaines, le surréalisme doit être l’objet d’un examen.
À Paris, le professeur Babinski, le professeur Freud, à Vienne, étudient la question de l’activité inconsciente de l’homme dans ses applications thérapeutiques. D’autre part, des poètes, des peintres, des sculpteurs, qui ne se contentent plus d’une vision directe des choses, d’une servile imitation de la nature, tendent à faire intervenir dans leur art des forces obscures qu’ils ont en eux, s’y soumettent, ou se complaisent à leur recherche.
Les actions que l’on commet pendant le sommeil sont-elles gratuites, ou bien présentent-elles le même caractère que celles commises éveillé ? Le rêve, s’il est capté, peut-il imposer des œuvres exemplaires ? Quels sont alors les sourciers prédestinés ?
Et de cette nouvelle conception de la vie, proposée sous la forme littéraire, doit-il naître un lyrisme absolument pur dont on doit faire état, et qui renouvellera l’art ? Critique des moyens actuels de la littérature, le surréalisme désintéresse tous les mobiles humains et leur enlève ce caractère utilitaire dont tout, aujourd’hui, semble périr. « L’attitude réaliste, inspirée du positivisme, de Saint-Thomas à Anatole France, m’a bien l’air hostile à tout essor intellectuel et moral, » dit André Breton. Et il promet que le surréalisme interviendra à temps pour favoriser la liberté de l’esprit. Le tout est de savoir si l’esprit ne serait pas menacé par la liberté même qu’on lui accorderait.
Autant de questions que des manifestes ne peuvent prétendre à résoudre. Il y en a trois, jusqu’ici, à ma connaissance ; cela promet, et je présume que l’offensive surréaliste, préparée de longue date, nous réserve encore d’autres surprises. Sous le titre de surréalisme, deux tendances s’opposent. La première fait l’objet d’un volume entier de M. André Breton, qui préconise une dictée pure de la pensée sans aucune intervention de l’esprit critique, la pensée parlée, pour tout dire, le récit de rêves ; cela nous mène loin ; à Cumes, en vérité, à Dodone et à Delphes. La tendance qui réserve à la raison sa part naturelle, mélange de l’inconscient et du conscient, émane de la revue Surréalisme que dirige Ivan Goll et qui groupe au sommaire de son premier numéro les noms de Marcel Arland, Birot, René Crevel, Joseph Delteil, Robert Delaunay, Paul Dermée, Pierre Reverdy et Jean Painlevé, le fils du président de la Chambre, qui eut récemment les honneurs de l’Académie des sciences ; cette même tendance se fait jour dans Interventions surréalistes, organe officiel du Surréalisme international, et qui paraît sous la direction de M. Paul Dermée.
Une vue superficielle d’André Breton ne serait pas pour rassurer ; pourtant, c’est une des figures les plus attrayantes de la génération en passe d’atteindre la trentaine, et d’une classe intellectuelle évidemment supérieure à celle de Goll et de Dermée, dont les manifestes surréalistes sont moins discutables que le sien. Je ne sais quel visage il avait lorsque, en 1913, il débuta à la Phalange de Royère, où il publia des vers d’une harmonie toute mallarméenne, et qu’il a réunis en tête d’une plaquette illustrée par Derain : Mont de Piété ; aujourd’hui, il a vaiment le port d’un inquisiteur : que de tragique et de lenteur dans les regards et dans les gestes ! Et c’est un mage ! Peut-être bien un peu un mage d’Épinal, avec, sur ses fidèles, l’autorité magnétique d’un Oscar Wilde. Des dons évidents d’écrivain ; il met l’image, et l’orthographe, et la ponctuation où il faut ; une culture abondante et du tourment métaphysique.
Mais Valéry, en 1913, était inconnu ; il n’avait point renoué avec ses amis anciens, il ne s’en était pas concilié de nouveaux et, perpétuant sa retraite, il ne semblait s’en distraire qu’au bénéfiee du jeune homme qui ne voyait en lui que l’auteur de la Soirée avec Monsieur Teste. André Breton prend à la lettre le personnage de Teste, réplique à l’Isidore Dupin d’Edgar Poe, et que Valéry, pour son disciple de l’instant, n’a pas cessé d’habiter. L’attitude de Breton n’est alors nullement hostile à l’art : il se satisfait d’une prosodie bien cadencée, d’une noblesse assez froide… La guerre le surprend étudiant en médecine ; il est affecté à un centre de psychiatrie. « Les confidences de fous, écrira-t-il, je passerai ma vie à les provoquer. Ce sont des gens d’une innocence scrupuleuse et qui n’a d’égale que la mienne. »
C’est de là qu’il faut dater les première explorations de Breton dans les domaines du mystère. À Nantes, où il soigne des soldats absents de la guerre, il rencontre Jacques Vaché qui, blessé, est en traitement dans un hôpital de la ville. Il prend, avec lui, la notion d’un pathétique nouveau ; ce Jacques Vaché n’a laissé que des lettres assez décevantes qui furent publiées, quelques années plus tard, dans la collection de la revue Littérature (titre choisi naturellement par antiphrase, car, à cette époque, la devise de Breton pourrait être : « Contre la littérature, pour la poésie »). Sa disparition tragique déterminera dans l’esprit d’André Breton une action intellectuelle d’un ordre désespéré qui devait se développer dans le dadaïsme, mouvement dont il ne fut point le promoteur, mais, à Paris, l’adhérent le plus fanatique. En 1916, il fait la connaissance d’Apollinaire qui lui offre presque chaque jour une surface incroyable, de Picasso, d’une instabilité prodigieuse, d’un perpétuel renouvellement. Voilà deux hommes dont Breton ne contestera pas sur lui l’influence. En Amérique, à la même époque, Marcel Duchamp prépare le mouvement dada que le peintre Francis Picabia s’apprête à mettre à la scène, tandis qu’à Zurich, Tristan Tzara, frais philosophe, compose un « recueil littéraire et artistique » dont le premier numéro verra le jour en juillet 1917 sous le nom de Dada I ; en décembre de la même année paraîtra Dada II. Ces numéros ne présentent pas une forme particulièrement offensive ; on n’y découvre pas encore de manifeste, mais des reproductions des tableaux de Picasso et de Braque, ce qui revient à dire que cette agitation tourne alors autour du cubisme ; le troisième numéro de Dada déclenche le mouvement avec un manifeste. Qu’allait être, au juste, le dadaïsme ? Une volonté de déconsidérer l’art dans ce qu’il a de factice, la négation de l’existence des choses, du public, du vocabulaire. Bernard Fay a écrit fort justement qu’il y voyait la pointe extrême du romantisme, car dada déclarait, ou à peu près, que si l’on était poète, tout ce qu’on disait était poésie. Protestation justifiée contre les charlatans et les fabricants de littérature, émanant de jeunes gens dont la culture ne peut être mise en doute, dada ne signifiait rien que « liberté, affranchissement des formules, indépendance de l’artiste. » Une vérité, selon Breton, gagnera toujours à prendre pour s’exprimer un tour outrageant. Le dadaïsme, à cette époque, avait un revolver en poche : c’est à peine croyable qu’il n’en fit pas usage ! Action en réalité dérisoire, mais qui eut néanmoins l’avantage de maintenir Breton et quelques-uns de ses amis dans « un état de disponibilité parfaite » où ils sont actuellement et dont ils vont s’éloigner « avec lucidité vers ce qui les réclame. »
Ce qui réclame aujourd’hui André Breton, c’est un surréalisme qui découle en quelque sorte du dadaïsme comme le dadaïsme avait été provoqué par le cubisme et le futurisme. Si Breton ne publie son manifeste surréaliste que maintenant, il semble qu’il ait fait acte de surréalisme en écrivant en 1919 avec Philippe Soupault ces Champs magnétiques qui donnèrent à leurs auteurs « l’illusion d’une verve extraordinaire. »
« Mon attention, écrit Breton, s’était (alors) fixée sur des phrases plus ou moins partielles qui, en pleine solitude, à l’approche du sommeil, demeurent perceptibles pour l’esprit sans qu’il soit possible de leur découvrir une détermination préalable » et Les Champs magnétiques furent la première application de cette découverte. Il en résulta de nombreuyses images, des comparaisons dont les deux pôles faisaient éclater un feu dont André Breton attend tout et qu’il voudrait entretenir dans sa vie et dans celle de tous les autres.
N’empêche que la non-intervention de l’esprit critique enlève à cette dictée, à ces pensées parlées, un caractère de durée indispensable pour permettre à ceux qui n’en sont pas les auteurs de les déchiffrer et d’en saisir la poésie. Quels sont les autres exemples que Breton nous soumet ? Des jeux de mots dont un chapitre de son livre Les Pas perdus nous révèlent l’extraordinaire vertu. Mais de cet esprit critique dont je souhaite l’intervention, sont-ils véritablement exempts ? André Breton prétend qu’à la suite de Marcel Duchamp et de Roger Vitrac, Robert Desnos les dictait endormi ; ils sentent tout de même son implication ; en voici quelques-uns :
« Pourquoi votre incarnat est-il devenu si terne petite fille dans cet internat où votre œil se cerna ? »
« Les yeux des folles sont sans fard. Elles naviguent dans des yoles, sur le feu, pendant des yards, pendant des yards. »
« La mort dans les flots est-elle le dernier mot des forts ? »
Sonorités bien émouvantes, et complexes ! Le déplacement des lettres, l’échange d’une syllabe entre deux mots produisent de la poésie indiscutable. Vous vous rappelez le sonnet des voyelles de Rimbaud. À chacune d’elles il assignait une couleur particulière, et c’est ce jour-là que le mot, « détourné de son devoir de signifier, naquit à une existence concrète. » Mais il transformait ainsi le mot d’une façon consciente. Que peut fournir le surréalisme, dans le sens négatif que lui implique le manifeste Breton ? Et d’où vient ce mot de surréalisme ? Breton ne le « sollicite »-t-il pas ? Apollinaire, qui l’inventa, en a fait le titre de sa préface aux « Mamelles de Tirésias. » Avant 1911, n’employait-il pas le terme de surnaturalisme qu’il reconnut ensuite moins bon que surréalisrne ? La conception du lyrisme qu’il renferme et qui sauvegarde les droits du conscient, ne tend pas à nous transformer purement et simpleent en bête, comme le commande André Breton. C’est un risque que beaucoup ne voudraient pas courir. Nous sommes parfaitement d’accord quant à la nécessité d’atteindre en nous les forces obscures, génératrices de poésie. Lorsque Barrès nous confiait que, se couchant à onze heures, il plaçait à portée de la main du papier et des crayons bien taillés, et qu’il s’endormait, que « les impressions, les souvenirs s’arrangeaient, » qu’à une heure du matin il se réveillait, allumait et notait, voilà de quoi alimenter notre curiosité du surréalisme ! Mais, le matin, il mettait au point la dictée pure et lyrique de la nuit. Il faudra toujours en revenir là. Ce qui est passionnant, c’est ce travail obscur de la pensée, ce rêve, cette gymnastique de l’esprit. L’imagination procède-t-elle ou non de la mémoire ? Peut-elle créer une mémoire ? Il faut poursuivre cette étude afin de concevoir tout ce qu’on peut attendre du surréalisme. Le roman et le théâtre y gagneront-ils un jour un intérêt nouveau, et le rang qu’ils auront, peut-être, usurpé jusque-là ?
Ne limitons pas le surréalisme à une école, encore moins à une personne. Et le premier acte d’un surréaliste ne devrait-il pas être l’aveu que le mouvement le dépasse ? Prenons-le dans son sens le plus étendu ; il se manifeste par des états autant que par des mots. André Breton, ne vous tuez pas avec des mots. La poursuite d’un échec vous enivre, comme un autre la victoire. Attitude tragique avec laquelle on ne pourra jamais vous reprocher d’avoir flatté l’opinion ! Le surréalisme pur, comme vous l’entendez, est impossible, la parole même le fausse, et l’écriture. Votre manifeste est négatif. N’écrivez plus par dépit de voir les autres écrire. Que la faiblesse d’écrire vous abandonne ou vous exalte. Il faut choisir.
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(Maurice Martin du Gard, « Opinions et portraits, » in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, troisième année, n° 104, samedi 11 octobre 1924 ; portrait d’André Breton par Man Ray illustrant l’article)
« À sept ans, il faisait des romans sur la vie. »
ARTHUR RIMBAUD.
Celui-ci fut vraiment, selon l’acception de Paul Verlaine, un poète maudit. Lorsqu’il qualifia de ce titre certains écrivains, Paul Verlaine, en effet, s’il exagéra pour quelques-uns, donna son véritable nom à l’auteur du Bateau ivre. Arthur Rimbaud, durant sa vie de souffrances et d’on ne sait quelles expiations, fut bien un poète maudit. Il passa à travers l’existence, clamant des vers, et disparut, et l’on ne sut jamais plus rien de lui, sinon au jour de sa mort, dans un hôpital, comme Gilbert, comme Hégésippe Moreau, comme tant d’autres.
Or la mort d’Arthur Rimbaud fut tout autre que sa vie. Lui, coureur d’aventures, chantre d’horreurs, contempteur de toutes religions, mourut comme un saint, avec une foi d’ange et des épanchements d’un mysticisme de vierge. Et c’est peut-être à cause de cela que la malédiction qui semblait peser sur lui et sur ses œuvres va enfin être levée.
Elles vont resplendir, ses œuvres, et non plus à la lumière falote des revues mort-nées ; elles vont resplendir à la grande lumière du livre. Les œuvres complètes d’Arthur Rimbaud vont voir le jour.
Chose étrange, des années se sont écoulées entre l’éclosion de ces œuvres et leur publication véritable, et durant ces années, longues es poètes, les vers de Rimbaud ont couru les pages des petites revues introuvables. Il arriva même des choses inouïes. Rimbaud disparu, quelques-uns imaginèrent de créer une légende, de dire que l’écrivain des Illuminations n’avait jamais existé, que les poèmes signés du nom de Rimbaud étaient dus à la collaboration de plusieurs… et l’on vit éclore des vers signés Rimbaud, qui jamais n’avaient été écrits par le pauvre poète.
Durant ce temps, lui, dans le sud de l’Afrique, faisait le commerce du café, de la gomme, de l’ivoire, cherchait de l’or, trafiquait de l’encens et ne songeait plus au grand poète qu’il avait failli devenir.
Et voici qu’il revint, et voici qu’il apprit ce qui se passait, et il voulut protester, et la maladie le cloua sur un lit de mort.
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Aujourd’hui, le poète Paul Verlaine, son maître et son ami, après avoir soigneusement compulsé les manuscrits de Rimbaud, publie ses œuvres complètes, et nous allons pouvoir les admirer. C’est d’abord les Étrennes des Orphelins, un poème navrant, un poème de tristesse, de douleur, mais si frais, si touchant…
Maintenant, les petits sommeillent tristement :
Vous diriez, à les voir, qu’ils pleurent en dormant,
Tant leurs yeux sont gonflés et leur souffle pénible,
Les tout petits enfants ont le cœur si sensible !
– Mais l’ange des berceaux vient essuyer leurs yeux,
Et dans ce lourd sommeil mit un rêve joyeux,
Un rêve si joyeux, que leur lèvre mi-close,
Souriante, semblait murmurer quelque chose.
Ils rêvent que, penchés sur leur petit bras rond,
Doux geste du réveil, ils avancent le front,
Et leur vague regard tout autour d’eux repose…
Ils se croient endormis dans un paradis rose…
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
On dirait qu’une fée a passé dans cela !…
Les enfants, tout joyeux, ont jeté deux cris : Là,
Près du lit maternel, sous un beau rayon rose,
Là, sur le grand tapis, resplendit quelque chose…
Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs,
De la nacre et du jais, aux rouets scintillants,
Des petits cadres noirs, des couronnes de verre,
Ayant trois mots gravés en or : « À NOTRE MÈRE ! »
Cette pièce est datée de 1870.
Et les Assis, ce poème effrayant, chantant les toujours assis, les bureaucrates,
Tremblant du tremblement douloureux des crapauds.
Et les Effarés, cette pièce de pure anthologie, connue de tous les lettrés, les Effarés qui regardent cuire
Le lourd pain blond…
Et tant d’autres poèmes, tous admirables, nous allons pouvoir les lire, et nous en délecter…
*
Nous allons lire aussi cet extraordinaire Bateau ivre, cette vision hallucinante, ce poème forcené, dû à un fou, ou à un génie, selon l’un des critiques rares qui aient consacré une parcelle de leur temps à Rimbaud.
Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et des Mælstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais vrai, j’ai trop pleuré ! Les aubes sont navrantes,
Toute lune est atroce et tout soleil amer.
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes,
Oh ! que ma quille éclate ! Oh ! que j’aille à la mer !
Vraiment, ce poète avait l’âme d’un étonnant créateur, et l’on se demande avec effarement quelle œuvre géante il eût accomplie s’il n’eût été arrêté sur sa route par on ne sait quelle vision qui, le remplissant de terreur, l’arracha tout sanglant à la Poésie, pour le déposer dans les terres brûlées du soleil de l’Afrique et l’y faire contracter un mal qui lui donna la mort.
*
Les Premières Communions, l’Orgie parisienne, Accroupissements, poèmes effrayants, les Pauvres à l’église, poème fou, quel grand poète satirique vous nous promettiez !… Et vous aussi, stupéfiants blasphèmes, Rage de César, le Mal, Bal des Pendus, Vénus Anadyomède, et vous encore, Morts de quatre-vingt-douze, le Forgeron, Ophélie, le Châtiment de Tartuffe, poèmes d’étonnante incompréhension…
Car c’est peut-être parce qu’il fut souvent incompréhensible, ce poète, qu’il nous apparaît comme un grand écrivain mort avant l’heure. Cette recherche d’une originalité plus grande que toute autre promettait, en effet, des œuvres d’étrangeté, de terreur, d’effroi, semblables à celles de Poe.
Oui, c’est un Poe que nous avons perdu en Rimbaud, et un Poe qui eût peut-être été plus grand que le Poe américain.
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes…
chantait-il, et l’on s’extasiait, et l’on cherchait à élaborer des théories à propos de ces deux vers, sans se douter de ceci, c’est que, semblable à Poe, Rimbaud aimait mystifier les gens…
*
Blasphémateur, adorateur d’étrangetés, fou de conceptions affolantes, mystificateur, Rimbaud n’en aura pas moins été l’un des poètes les plus étonnants de notre époque. À vingt ans, il a écrit des chefs-d’œuvre, et ces chefs-d’œuvre ont bouleversé l’âme de tous les jeunes qui sont venus après lui.
Que dis-je ? l’âme de Verlaine elle-même n’a-t-elle pas été troublée par Rimbaud ? Lorsqu’il rencontra cet enfant, Verlaine était le Parnassien des Poèmes saturniens. Quel changement soudain dut s’opérer en lui, lorsqu’il rencontra Rimbaud ?… Le Maître avait trouvé en l’Enfant un Élève qui lui montrait sa voie… et il la suivit…
Et toute la jeunesse lettrée suivit Verlaine.
Et c’est pourquoi, à l’heure où paraissent les œuvres complètes de Rimbaud, l’on doit rehausser quelque peu la mémoire de ce pauvre poète qui, enfant prodige, s’effara tout à coup d’on ne sait quoi et, tel un oiseau blessé, s’en alla à tire-d’aile, la voix à tout jamais éteinte, se mourir dans un coin de désert.

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(Fernand Hauser, in Le Figaro, supplément littéraire du dimanche, vingt-et-unième année, n° 41, samedi 12 octobre 1895 ; repris dans la Revue de Champagne et de Brie, vingtième année, deuxième série, tome VII, 1895 ; Valentine Hugo, « Portrait de Rimbaud, » lithographie, 1962)
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(Gustave Le Rouge, in Le Monde illustré, quatre-vingtième année, n° 4096, samedi 20 juin 1936 ; pour une meilleure lecture, n’hésitez pas à cliquer sur les images afin de les agrandir)
Vers la porte du jardin, Mme Lemirel s’avança :
« Je vous ai fait appeler, monsieur le curé ; il est bien bas ; il ne parle plus. Vous pouvez venir ; il ne vous injuriera plus, à cette heure. »
Le curé prit l’allée qui conduisait à la maison. Il marchait avec une lenteur grave, car le soleil était lourd. Un enfant de chœur le suivait ; las de la promenade austère, il ne put s’empêcher de s’attarder devant le bassin, s’extasia devant les poissons rouges, cracha dans l’eau. Ce lui valut des reproches ; il les accepta docilement, puis, le curé s’étant retourné, il tira la langue et grimaça.
Ils entrèrent seuls. Mme Lemirel s’assit sur un banc, au seuil. Elle chercha machinalement dans ses cheveux ses aiguilles à tricoter, puis, silencieusement, elle cultiva la joie immense qui gonflait son cœur. Avec effusion, elle remerciait le ciel :
« Mon Dieu, je suis votre trop fidèle servante pour souhaiter la mort de mon prochain. Mais vous m’avez vue de longues années tremblante et silencieuse à côté de mon époux. Vous savez quel homme il était ; vous l’avez entendu remplir ma maison de hoquets et de propos obscènes, quand il revenait dans la nuit, l’haleine vineuse et les yeux troubles ; vous l’avez vu bousculer les gardeuses de porcs sur le fumier et les souillons dans les cuisines. Ah ! mon Dieu ! avec quelle insolence il lançait de grossières impiétés quand il passait près de notre digne pasteur !… Et il me traitait comme la dernière des dernières, il me raillait cruellement ; il disait : « Comme tu es maigre : mais, patience ! quand tu seras morte, je me remarierai avec la grosse Dorothée Rambutot : j’aime l’embonpoint. » Le sien ne lui a pas porté bonheur ; le coup de sang dont vous l’avez frappé ne l’épargnera point ; Seigneur, votre miséricorde est infinie. Merci ! accordez-lui, à présent, une fin meilleure que sa vie. Je n’ai point de rancune : ouvrez-lui votre paradis, pourvu que plus tard vous ne m’y placiez point à ses côtés. »
Ainsi pensait Mme Lemirel. Des hurlements épouvantables la tirèrent de son extase. Le moribond avait reconnu le curé. Comme on voit remonter la boue et les feuilles pourries dans l’eau remuée d’une mare, toutes les immondices qui sommeillaient en lui affluèrent à ses lèvres, sous le coup de l’émotion. Il avait renversé d’un bras furieux la table chargée de médicaments qui se trouvait à ses côtés, et se démenait comme un démon :
« Arrière, flaireur de viandes mortes ! Arrière, corbeau, je ne suis pas encore pour toi… Hou ! hou !… »
Le curé se retira précipitamment. Derrière lui, l’enfant de chœur agitait sa sonnette, les yeux brillants d’une joie sournoise. Terrifiée, Mme Lemirel ne bougeait pas. Elle baissait les yeux avec résignation, et c’est à peine si elle aperçut le curé fuyant par le jardin. Il allait, à grands pas effarés, et murmurait dans son rabat :
« C’est le Diable… le Diable en personne. »
Le tintement de la sonnette l’accompagnait, cristallin et moqueur, tandis que, dans la maison, les jurons et les injures volaient toujours. La porte étant ouverte, Mme Lemirel put se rendre compte que son mari ne l’oubliait pas :
« Ah ! canaille ! c’est donc toi qui l’avais amené ?… Tu me paieras cela ! tu serais trop fière de me voir partir le premier ! Ah ! canaille !… ah ! bougresse !… Ah ! ah !… »
Les paroles devinrent confuses, s’entrecoupèrent de cris inarticulés. Puis Mme Lemirel n’entendit plus rien que l’impassible tic-tac d’une grosse horloge dans la maison, et, dans le jardin, le bruit monotone du jet d’eau et le bourdonnement continu des guêpes affairées autour des fruits mûrs.
Soudain, la servante accourut sur la porte. Elle levait les bras au ciel, puis saisissait son tablier et s’en frottait vivement les yeux, afin d’y faire éclore des pleurs rebelles, tout au moins une rougeur émue qui fût en harmonie avec l’état d’âme que ses gestes s’efforçaient d’exprimer. Elle sanglotait :
« Il est passé, ma pauvre dame, il est passé !…
– Voilà qui est bien, ma fille, répondit Mme Lemirel ; cessez à présent cette comédie, et rentrons. Nous n’allons pas manquer de besogne… »
La servante se demanda avec inquiétude si la douleur n’avait pas fait perdre la tête à sa maîtresse ; déjà elle se reprochait de lui avoir annoncé la nouvelle si brusquement : elle n’était pas accoutumée de sa part à ce ton péremptoire. Mais comme elle connaissait ses devoirs, qui étaient la soumission et l’obéissance, elle essuya une dernière fois ses yeux et suivit, muette et passive, Mme Lemirel.
Celle-ci semblait décidément transformée ; elle s’occupa des formalités avec une rapidité et une décision autoritaires, bouscula la médecin, les croque-morts, le curé.
« Monsieur le curé, c’est entendu pour demain soir ; je veux un enterrement de première classe. Vous dites que l’organiste est malade ? Assurez-vous d’un remplaçant… L’aumônier des Sœurs du Rosaire n’est pas ici ? Rappelez-vous qu’il faut six prêtres pour les enterrements de première classe… Je vous en prie, qu’il y ait six prêtres à l’enterrement de M. Lemirel… »
Mme Lemirel imaginait la colère qui eût enflammé son époux s’il avait pu prévoir que six prêtres l’escorteraient à son tombeau. Elle savourait délicieusement cette vengeance raffinée et se louait de son excellence : sa rancune était déjà satisfaite, et par un acte sans nul doute agréable à Dieu.
Vint l’heure des funérailles. Dans l’église tendue de noir, les cierges nombreux scintillaient. Les orgues ronflèrent ; les spirales de l’encens s’élevèrent en bleus tourbillons dans la nef. Puis toute la foule, nombreuse et chuchotante, se calma ; le cortège entrait.
Mme Lemirel était soutenue par deux amies ; elle appuyait, sous le voile noir, un mouchoir contre sa bouche : c’était un usage impérieux auquel elle avait vu toutes les veuves d’un jour se conformer ; elle les imitait. Mais son pas était ferme, sa démarche sûre. Ce calme parut grandiose. On le louait.
« La pauvre femme ! disait-on. Comme elle doit lutter pour supporter aussi dignement une pareille épreuve, un cœur tellement sensible !… Elle qui avait si longtemps pleuré lorsque ce pauvre Lemirel avait assommé d’un coup de pied le petit chien qu’elle aimait tant !… »
La veuve s’était agenouillée ; elle avait caché commodément son visage dans ses mains, et faisait des projets avec béatitude. Tous les soirs, elle pourrait aller à la bénédiction chez les Sœurs du Rosaire sans entendre d’ironiques ricanements saluer son retour. Elle placerait les meubles à son gré, et ferait brûler les images de femmes nues dont le défunt avait tapissé les murs pour la satisfaction de sa paillardise.
Elle aurait fréquemment sa place à la Sainte-Table, et fréquemment, à la sienne, M. le curé dînerait. Déjà, elle s’inquiétait secrètement des plats dont il était friand. Et elle ne manquerait pas de mettre sous peu à la porte le jardinier, un ivrogne, que M. Lemirel avait estimé, tant à cause de son amour pour la crapule que par goût pour sa gueuse de fille dont il se plaisait à pincer sous les tonnelles les joues florissantes ou la croupe rebondie.
Ainsi, Mme Lemirel épuisait à longs traits la coupe enivrante de l’espérance, quand elle leva la tête, étonnée par un bruissement singulier de chaises, de robes et de paroles confuses. Les assistants semblaient en proie à l’inquiétude et la regardaient avec une sorte d’effroi. C’est alors qu’elle entendit des bruits sourds retentir dans le catafalque, puis des cris, puis une voix rauque entrecoupée de gémissements. Et voici que le cercueil s’agita sinistrement, bascula, tomba sur les dalles ; deux bras soulevèrent le couvercle disjoint, et la tête de M. Lemirel, ahurie d’abord, puis blême de fureur, apparut, rejeté le double voile de la draperie et du suaire.
Des femmes s’évanouirent. D’autres fuyaient ; les pieds s’embarrassaient dans les jupes ; il y eut des chutes. Au fracas des chaises renversées se mêlèrent les hurlements et les sanglots des victimes impitoyablement piétinées. Les clercs et les prêtres, suivis de M. le curé qui emportait à la hâte les objets sacrés pour parer à des profanations probables, se précipitèrent dans la sacristie. Ils s’y barricadèrent solidement. La maigreur obscure de Mme Lemirel put se dissimuler dans l’ombre d’un confessionnal.
Il était temps. M. Lemirel était debout : il se rendit compte de sa situation et du lieu. Les yeux étincelants, il chercha en vain le curé autour de lui. Il entendit des voix dans la sacristie, et se lança sur la porte, essayant de l’enfoncer sous l’effort de ses larges épaules et de ses coups de pieds furieux. Elle tint bon. Il se retourna vers l’autel, jeta par terre cierges et chandeliers, brisa ce qu’il put. Lassé, il réfléchit ; puis il se dirigea vers son cercueil et son suaire, et, comme s’il n’eût voulu laisser dans ce lieu maudit rien qui lui eût appartenu, il se mit en devoir de les emporter.
Sur le seuil de l’église, il s’arrêta, regarda autour de lui : personne. La peur avait fait le vide au-devant de ses pas. Il s’essuya le front et s’écria, le poing fermé, le bras tendu dans la direction de sa maison :
« Bougresse !… Bougresse !… »
Puis il partit. Sur son chemin, les portes se refermaient, des figures peureuses disparaissaient derrière les rideaux des fenêtres. Il allait, sans rien voir, absorbé par sa rage, méditant une vengeance féroce. Sur le pavé, à grand fracas, il traînait derrière lui son cercueil, par la poignée. Des chiens irrités jappaient à ses talons.
Et comme il faisait fort chaud, et qu’il n’avait pas de couvre-chef, il avait mis son suaire sur la tête pour se garantir du soleil.
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(Charles Derennes, in Le Journal, treizième année, n° 4125, samedi 16 janvier 1904 ; cette nouvelle a obtenu une mention au Concours littéraire du Journal)
Tous les soirs, depuis quatre jours, avant de prendre son tramway suburbain, notre ami Adalbert Gomphe s’attardait une dizaine de minutes, sous prétexte d’attendre le départ de la voiture, mais, en réalité, afin d’observer, sans en avoir l’air, la vieille marchande de joujoux, dont la petite boutique avoisinait le bureau des omnibus.
Ni la petite boutique, cependant, ni la vieille marchande de joujoux elle-même, ne semblaient dignes d’un intérêt quelconque. La petite boutique était pareille à toutes les petites boutiques de ce genre. La vieille marchande de joujoux était pareille à toutes les vieilles marchandes de joujoux qui tiennent de ces petites boutiques-là. Aucun trait original ne signalait l’une ou l’autre à l’attention.
Et voilà, en effet, des années et des années que notre ami Adalbert Gomphe, avant de prendre tous les soirs son tramway suburbain, passait devant la petite boutique et la vieille marchande, sans avoir jamais rien observé, lui, le si sagace, si ingénieux, si subtil, si soudainement imaginatif observateur !
Oui, en vérité, des années et des années, jusqu’au mardi de la semaine dernière, jour depuis lequel il s’était dit :
« Eh ! eh ! prenons garde ! Il doit y avoir là un mystère, un étrange roman, toute une vie à reconstituer. »
Ce jour-là, il avait entendu la vieille marchande répondre à une acheteuse :
« Non, madame, pas ce père Lustucru ! Il est détraqué. »
Et la vieille marchande avait jalousement repris à l’acheteuse un de ces bonshommes barbus qui jaillissent d’une boîte carrée, quand on déclenche le couvercle.
Or, que ce père Lustucru fût détraqué, c’était un pur mensonge. Car, à peine l’acheteuse eut-elle disparu, en emportant un autre joujou, que la vieille marchande renfonça le père Lustucru dans sa boîte, poussa le petit crochet qui la ferme, puis déclencha le couvercle et fit glorieusement jaillir le bonhomme barbu. Elle recommença même à plusieurs reprises, comme pour bien s’affirmer qu’elle avait menti tout à l’heure en affirmant que le père Lustucru était détraqué.
Quelle était la cause de ce mensonge ? Et pourquoi la vieille marchande avait-elle repris si jalousement à l’acheteuse le bonhomme barbu ? C’est ce qu’Adalbert Gomphe se demanda en montant dans son tramway suburbain ce mardi-là, et c’est à quoi il réfléchit tout le long du trajet, mais sans y trouver de solution satisfaisante.
Le lendemain, le surlendemain et le vendredi, très patiemment, pendant les dix minutes précédant le départ de la voiture, il observa la vieille marchande de son fameux regard scrutateur comme une sonde.
Aucun fait nouveau ne fut révélé à sa scrupuleuse observation. Deux personnes encore voulurent acheter le père Lustucru. À ces deux personnes, la vieille marchande répondit encore :
« Il est détraqué. »
Cela se passa le mercredi et le jeudi.
Comme la première fois, après la disparition des gens, la vieille marchande fit jouer le ressort de la boite et jaillir le bonhomme barbu.
Elle semblait prendre un grand plaisir à ce qu’il ne fût pas détraqué. Elle l’admirait avec des yeux très tendres. Voilà tout ce qu’Adalbert Gomphe put récolter d’observations.
Un autre que lui n’en eût pas tiré grand-chose. Mais lui, dès le vendredi, en étudiant à fond la physionomie de la vieille marchande, il en avait inféré toutes sortes de belles histoires.
Ce vendredi-là, il était arrivé au bureau d’omnibus un quart d’heure en avance, pour avoir bien le temps de lire tout à son aise la physionomie de la vieille marchande.
C’était une physionomie très insignifiante, au premier abord. La face, maigre et ridée, encadrée dans un bonnet de linge plutôt sale, avait un air souffreteux, il est vrai, mais terne. Le front haut, sous des bandeaux de cheveux gris, dénotait une intelligence médiocre.
Entre le nez et le menton, qui faisaient un peu casse-noisette, la bouche ne dénotait rien du tout, sinon qu’elle devait être édentée. Les yeux, qu’Adalbert Gomphe avait trouvés très tendres quand la vieille marchande admirait le bonhomme barbu, n’exprimaient guère, le reste du temps, qu’une placide niaiserie.
« Il n’y a pas à s’y tromper, pensa le subtil observateur, cette pauvre femme a été une grande amoureuse. »
Un doute subsistait dans l’esprit d’Adalbert Gomphe :
« A-t-elle été une grande amoureuse sensuellement ou bien maternellement ? Toute la question est là. »
En effet, dans l’admiration tendre pour le bonhomme barbu, on pouvait voir le regret du mâle adoré, mais on y pouvait subodorer aussi le souvenir d’un enfant perdu, lequel aurait eu pour joujou favori précisément un père Lustucru, peut-être celui-là même.
L’air souffreteux de la vieille marchande, évidemment, lui venait d’une incurable tristesse. Que cette mélancolie se fût, à la longue, changée en une démence douce, c’est de quoi la certitude s’imposait à la logique déductive d’Adalbert Gomphe, logique déductive corroborée par ces témoignages indiscutables d’une sévère induction : la niaiserie habituelle du regard et la hauteur morne du front, indices de folie.
Et tout le roman de l’infortunée se reconstruisait ainsi pour le si sagace, si ingénieux, si subtil, si soudainement imaginatif observateur Adalbert Gomphe ! Les deux hypothèses, d’où était né son doute suprême, se fondaient même en une seule, et à leur choc, s’allumait l’étincelle de la vérité ! La vieille marchande avait été une grande amoureuse, à la fois sensuellement et maternellement ! Le bonhomme barbu était, pour elle, le symbole du mâle adoré, et, tout ensemble, la relique de l’enfant perdu !
Et c’est en songeant aux deux, dans un désespoir inconsolable, mais résigné cependant, que la malheureuse femme disait du père Lustucru :
« Il est détraqué. »
Absolument sûr de ne se tromper jamais, désireux néanmoins d’ajouter à son triomphe psychologique l’épreuve d’un contrôle flatteur pour son amour-propre, Adalbert Gomphe s’approcha, le samedi, de la petite boutique, et dit simplement à la vieille marchande :
« Vous pensez toujours au pauvre petit, n’est-ce pas ?
– Quel petit ? répondit-elle.
– Votre enfant perdu, fit-il avec condoléance.
– Je n’ai jamais eu d’enfant, répliqua-t-elle, presque indignée.
– Alors, reprit-il, c’est à lui que vous pensez, à l’homme que votre cœur et vos sens.
– Ah ! çà, interrompit la vieille marchande, est-ce que vous êtes saoul ? Vous n’avez pas fini de vous payez ma tête, espèce de fourneau ? Regardez donc mon enseigne, vous ferez mieux. »
Adalbert Gomphe leva les yeux et vit, au fronton de la petite boutique : Mademoiselle Durand. Il n’y avait jamais pris garde.
Furieux, mais ne s’avouant pas vaincu, il s’écria :
« Vous mentez ! On ne trompe pas Adalbert Gomphe. J’ai découvert qui vous êtes. Je connais toute votre vie. Je vais vous dire pourquoi vous dites que le père Lustucru est détraqué. »
Mais la vieille marchande criait plus fort que lui :
« Va donc ! C’est toi qui l’es, détraqué ! C’est toi qui l’es, le père Lustucru ! »
Des gamins s’étaient attroupés et piaillaient en dansant :
« Père Lustucru ! Père Lustucru ! »
Le tramway partait. Adalbert Gomphe y monta. Et il n’a jamais su, ni moi non plus, pourquoi la vieille marchande disait que son père Lustucru était détraqué.
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(Jean Richepin, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, huitième année, n° 2555, mardi 26 septembre 1899 ; repris dans Le Réveil (Montréal), volume XI, n° 248, 3 février 1900)
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(Victor Forbin, in Le Miroir, publication hebdomadaire, dixième année, n° 319, dimanche 4 janvier 1920 ; pour une meilleure lecture, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
Un nautile ! Ma pioche venait de mettre ce trésor au jour. Il s’était conservé dans la couche de marne durcie et, pour parler scientifiquement, sur son teste couleur d’ardoise, des serpules s’enchevêtraient encore. Il était à peu près gros comme la tête d’un enfant.
Ému, je descendis vers un ruisseau qui coulait là. Je débarrassai mon nautile de sa terre. Il était absolument intact. C’était, qu’on se l’imagine, une succession de cloisons nacrées qui allaient, en alvéoles de plus en plus petits, se confondre à la partie enroulée du mollusque. Un siphon percé à leur base les reliait entre elles.
Une pièce unique, en un mot, et dont un paléontologue eût offert une fortune.
Dire ma joie serait difficile car, à cette époque, j’étais féru de préhistoire. Peu à peu, mon enthousiasme tomba cependant. Enfin, je n’y pensai plus, et, en bonne place dans une vitrine, mon nautile recevait la poussière des jours.
Or, il m’en souvient avec nostalgie : l’après-midi d’automne se mourait tout doucement. Une tempête mêlée de pluie disputait leurs dernières feuilles aux arbres de mon jardin. Le vent sifflait par les joints des fenêtres vermoulues, et une langueur fanée se blottissait au coin des divans, comme un chat familier. Je venais d’achever la lecture d’un bouquin de Stéphane Servant sur la genèse de la vie, et je contemplais mon nautile qu’un rayon de soleil de dessous les nuages frôlait d’une caresse pâle.
Et je pensais : « Les temps révolus sont d’hier, les siècles n’en ont pas encore effacé la trace. La création, aux yeux d’un esprit supérieur, doit présenter un caractère d’instantanéité que notre petitesse ne nous permet pas d’apercevoir… Voici la coquille même d’un nautile – et non son fossile– qui a végété à l’époque secondaire, si fabuleusement lointaine, pourtant ! »
Je soupesai le génial assemblage de logettes casematées ; j’en admirai les lignes de galère assyrienne. Puis, sans savoir pourquoi, j’en appliquai l’orifice à mon oreille.
*
Tout d’abord, ce fut un bruit confus, plein de crépitements presque imperceptibles, puis, à mon intense surprise, cela s’enfla en une ruée triomphale de vent et de vagues, où l’on percevait nettement d’immenses déferlements. Devenais-je fou ? Était-ce un phénomène inconnu d’acoustique ? Toutes ces cloisons légères avaient-elles accompli le miracle de fixer, malgré les siècles et les siècles, la rumeur d’un océan ?
J’étreignis nerveusement la conque, et je fermai les yeux pour emprisonner mon extase…
Alors… alors, il me sembla voir une mer antique et très bleue, avec des falaises lointaines d’un blanc éclatant. L’air salin jouait librement sur la houle – aux transparences d’aigue-marine – qui venait puissamment se briser, par grands coups réguliers, sur des roches plates et polies.
Comment rendre, comment dire le chant que j’entendis alors ? Cela semblait provenir d’une innombrable colonie d’êtres, des sirénéens, pensai-je, qui lançaient dans les rafales un hymne formidable de vie et d’allégresse. Ce n’étaient pas les rauques clameurs des « nurseries » de morses. Non ! Les voix étaient humaines. Et elles orchestraient le plus émouvant, le plus inouï des cantiques.
La tête pleine de vertige, je vis, oui, je vis des êtres étranges, aux apparences de lamantin, groupés sur les roches baignées par la vague effleurante. Il y avait des femelles qui offraient à la gloutonnerie de leurs petits deux mamelles noires, occupant sur leur poitrine la place des seins des femmes ; d’autres, avec des grâces primitives, renversaient leur tête en arrière et leur crinière flottait autour d’elles avec des souplesses d’algue et de chevelure.
Un énorme soleil montait au ciel embrasé. Une vie monstrueuse venait de conquérir les étendues de la terre. Et l’hymne de joie et de vie, fait d’appels d’amour et de maternité, remplissait l’espace, traversé par la brise violente des matins de préhistoire.
Jusqu’à l’horizon, la houle se soulevait, bleue comme de la lazulite, et je compris que cet océan était infini comme le ciel…
Ma maison n’existait plus, le petit salon provincial, les portraits figés dans leurs cadres… J’étais la première conscience qui s’éveillait dans l’univers et planait au-dessus du règne de la bête. J’étais un sirénéen, grisé de vent et d’espace, à la frange tonnante d’un océan du fin fond des âges.
*
Et puis ce fut le réveil brusque, la retombée brutale sur la terre : entre mes mains crispées, le nautile délicat venait de s’écraser. Il jonchait le tapis de ses débris friables, et je restai longtemps prostré de stupeur et de regrets, continuant à atteindre, au fond de mon subconscient où s’étaient éveillées de lointaines réminiscences, le chant prodigieux des sirènes.
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(Lucien Brives, « Les Contes de l’Intransigeant, » in L’Intransigeant, quarante-cinquième année, n° 16129, jeudi 2 octobre 1924. Nous avons pris la liberté de moderniser l’orthographe originale « nautil » en « nautile »)
J’ai gardé le souvenir de ce paysage languedocien où se dressait la maison de Maureillas. Bâtie à flanc de coteau, face à la mer qui ourlait l’horizon d’une ligne violette, elle dominait des vignes et des champs cernés de pierrailles où le blé poussait entre les troncs des oliviers. Au-dessus, la garrigue régnait, roussâtre, qu’animait çà et là la tache bleue d’un aloès et, plus haut, le petit bois de chênes-lièges aux ombrages grêles tout dégouttants de soleil. Quant à la maison elle-même, c’était une construction rustique que rien n’eût distinguée des « mas » voisins, si deux énormes amphores romaines de terre rouge, dressées de part et d’autre du seuil, ne lui eussent conféré un aspect passablement insolite, Dès ma première visite à la « Bordette, » elles m’avaient intrigué. Les circonstances firent pourtant que je n’en parlai que bien plus tard à Maureillas.
« Ces poteries vous intéressent vraiment ? me répondit mon hôte. Ici, nous n’y faisons plus guère attention. En fait, la garrigue autour de la maison est littéralement farcie de débris de vaisseaux ou d’ustensiles semblables, plus ou moins bien conservés. Il y avait là, à l’époque romaine, une « villa » de quelque importance dont le propriétaire – le hasard m’a révélé ce détail – s’appelait Gallus… À ce propos, venez, je vais vous montrer quelque chose d’assez curieux. »
Maureillas m’entraîna dans un chai obscur et frais attenant à la maison. Trois foudres formidables y trônaient sur leur triple socle de ciment. L’air sentait le vin, la moisissure et l’odeur aigrelette des bouillies cupriques qui sont d’un usage courant à la vigne. Deux harnais de labour occupaient un pan de mur. Mon hôte les déplaça, découvrant ainsi un bloc de pierre, plat, surmonté d’un fronton triangulaire où je distinguai une inscription que l’usure de la stèle et la lumière chiche qui venait du portail ne me permirent pas de déchiffrer.
Maureillas me la traduisit, telle, me dit-il, qu’il l’avait reconstituée après de patients efforts :
« Ô Pan, meneur de chèvres, que les sortilèges de Caïus, ce nécromant, tiennent éloigné de ma terre, Gallus le vigneron te voue ce modeste autel dans l’attente anxieuse de ton retour. »
Qui, exactement, était ce Caïus, adonné à la magie ? Maureillas n’en savait rien, pas plus d’ailleurs qu’il n’avait recueilli le moindre indice touchant le simple et dévotieux Gallus dont l’acte de foi et d’amour avait quelque chose de si joliment émouvant.
« Ce fut peut-être, ce Gallus, hasarda mon ami, un poète, le dernier de cette terre bienheureuse…
– Le dernier ? fis-je, mais vous-même Maureillas, qui avez fui, pour mieux vous sentir rêver, disiez-vous, la société des hommes et la vie haïssable des villes ?…
– Oh ! moi, dit Maureillas avec un soupir, je sais bien que les dieux s’en sont allés… pour ne plus jamais revenir ! »
Mon hôte remit les harnais à leur place et nous sortîmes du chai dont il referma la lourde porte… Il avait encore la main sur le verrou, je me rappelle, quand deux coups de feu claquèrent quelque part sur la lande, suivis d’un vacarme de hurlements, qui fit dire à Maureillas subitement renfrogné :
« Sapristi ! Pourvu que Jourda ne m’ait pas abîmé Négro. »
Jourda était le propre régisseur de Maureillas. Il nous avait quittés deux heures auparavant dans l’intention de tirer un lapin dont il se proposait, étant un peu cuisinier, d’agrémenter le menu du déjeuner.
« C’est parti de la lisière du bois, dit mon ami en désignant de l’index un point au sommet de la colline. »
Et, presque aussitôt :
« Eh là ! Que diable se passe-t-il ? »
Là-haut, d’une trouée pratiquée puissamment dans les fourrés, le régisseur venait de jaillir hors de l’abri de la chênaie. Et, présentement, sans chapeau, sans fusil, il dévalait à toutes jambes la pente en direction de la maison.
Pris d’inquiétude, Maureillas et moi, nous nous portâmes à la rencontre du fuyard. Maureillas l’atteignit le premier.
« Eh bien ! Jourda, interrogea-t-il, qu’est-ce qui vous arrive ? »
L’homme essuya son visage baigné de sueur, tourna la tête du côté du bois et hoqueta :
« Ce qui m’arrive ?… Une chose terrible !.. Terrible !… Je viens de tirer sur… sur… Mais vous n’allez pas me croire, patron !… »
Il se tut un instant, et, comme nous l’encouragions, essaya tant bien que mal de décrire ce qu’il avait vu.
« C’était… comment vous dire ?… un homme sauvage… un espèce de demi-bête… grand : deux mètres de haut pour le moins… et velu des pieds à la ceinture comme un bouc… Quand j’ai tiré, il a ri, un rire de démon, en levant sa main qui tenait un raisin… Puis il a marché sur moi, comme ceci. Alors, n’est-ce pas ?… »
Jourda s’interrompit, repris brusquement de sa terreur abjecte. Maureillas et moi le ramenâmes à la maison et l’étendîmes sur son lit, aidés de la mère Jourda, éplorée et geignante. La fièvre s’était déclarée tout d’un coup, déterminant un état de demi-délire au cours duquel le régisseur retraçait, en phrases saccadées, les péripéties de sa rencontre imaginaire dans le bois. Je dis : imaginaire, car je me refusais, pour mon compte, à croire qu’il y eût dans le récit extravagant qu’il nous avait fait la moindre part de réalité.
Maureillas, assis près du lit, guettait avec une sorte d’avidité chaque parole du malade. Et, lentement, irrésistiblement (je réalisais cela sans erreur possible), dans ses yeux qui regardaient très loin, à travers la cloison au papier de tenture éraillé, une image se formait : celle d’un demi-dieu champêtre, accouru miraculeusement du fond des âges au rendez-vous que Gallus lui avait fixé…
« … Dans l’attente anxieuse de ton retour, » prononça Maureillas, comme poursuivant un rêve.
Et, malgré moi, un malaise étrange s’appesantit sur ma nuque et gagna par ondes glacées mes épaules. Or, à cette minute même, Jourda eut un sursaut brusque qui fit apparaître inopinément, entre l’un des oreillers, dérangés, et le bois du lit, un gros bouquin à tranches rouges, relié en basane ancienne. Obéissant une intuition secrète, je m’en emparai et l’ouvris : c’était (emprunté tout bonnement à la bibliothèque de Maureillas) un exemplaire fort rare du Bestiaire fantastique d’Overland, avec les belles figures gravées par Corelli. L’une d’elles, la première justement, qui me tomba sous la main, représentait un faune hilare, la poitrine gonflée de vie et élevant une grappe d’un geste de triomphe et d’exultation. Il n’en fallut pas davantage pour que je recouvrasse instantanément le sang-froid et l’équilibre mental que j’avais, l’espace d’une seconde, perdus.
« Tenez, dis-je, Maureillas, ne vous mettez plus l’esprit à la torture, mon vieux ! Voilà la cause initiale de l’hallucination de notre ami Jourda. Car je compte bien (j’appuyai sur ces mots) que vous n’allez pas à votre tour… »
Maureillas jeta un coup d’œil rapide à la gravure et, tout de suite, la désillusion brutale qui éclata sur ses traits me causa plus de peine que ne l’aurait fait un reproche ou la plus dure parole.
Abandonnant Jourda aux soins de sa femme, nous fîmes quelques pas dans le courtil contigu au logis du régisseur. D’une niche construite par un tonneau hors d’usage, le souffle de Négro, rentré entre-temps au bercail, nous parvint, rauque, exténué.
« Le voilà rendu, dis-je, le fou, pour avoir couru lui aussi – abusé par la vaine agitation de l’homme, son compagnon – après un fantasme, une ombre !…
– Une ombre certes, murmura mon ami, rien qu’une ombre. Mais tout de même… tout de même… »
Il embrassa du regard le gai paysage ensoleillé, pareil dans ses grandes lignes à ce qu’il avant dû être deux mille ans auparavant. Le sifflet d’un train, lancé à toute vapeur le long des étangs, violenta le silence. Le vent rabattit et tordit là-bas, sur la mer, la fumée d’un paquebot.
« Tout de même, conclut Maureillas, avec, dans la voix, une expression de navrement indicible, il eût été si doux de se dire que les âges de fer étaient enfin révolus et que, selon le vœu du vieux Gallus, Pan, le Grand Pan lui-même, était revenu parmi les hommes !… »
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(André Castaing, « Les Mille et un matins, » in Le Matin, quarante-huitième année, n° 17173, vendredi 27 mars 1931 ; Albrecht Dürer, « La Famille du satyre, » estampe, 1505)
Il y a vingt-cinq ans mourait d’alcoolisme et de tuberculose, à Lariboisière, un jeune poète d’une inspiration presque géniale, que ni la tragédie de la grande guerre, ni les fiévreuses péripéties de l’après-guerre n’ont pu faire oublier. Je veux parler de Gaston Coûté, l’auteur de la Chanson d’un gas qu’a mal tourné, mince recueil dont l’accent et le charme sont d’un vrai grand poète. Des amis et des admirateurs viennent de constituer un comité dont M. Pierre Mortier, notre directeur, est président, pour lui élever un monument. C’est peut-être le moment de rappeler le souvenir de ce Villon, à la fois campagnard et montmartrois.
Gaston Coûté – le Beauceron, comme l’appelaient familièrement ses camarades de la Butte – était né à Beaugency.
Son père y était meunier et, comme disent les gens, assez à son aise. En 1882, il vint s’installer à Meung-sur-Loire. Cette petite ville est pleine des souvenirs littéraires de la vieille France. C’est là que Jehan de Meung, dit Clopinet, sur l’ordre de Philippe-Auguste, termina le Roman de la Rose, c’est là aussi que Villon fut incarcéré pour crime de sacrilège. Les localités ont évidemment sur la formation intellectuelle une influence indéniable. Des occultistes parleraient de réincarnation, de survivance d’idées-pensées. Toujours est-il que, dès son enfance la plus tendre, Gaston Couté se conduisit en vrai Villon et, comme eût dit Barrès, en ennemi des lois.
Gaston Couté est né férocement individualiste, anarchiste même, toute autorité lui est à charge et il scandalise tout le monde par son esprit d’insubordination. Pourtant, comme il est très intelligent, très intuitif, on ne peut le regarder comne un mauvais élève, mais, à cause de son indiscipline, du culte qu’il professe pour l’école buissonnière, il est accablé de punitions. Dès qu’il eut dix ans, le père Couté qui, comme beaucoup de paysans, voulait faire de son fils « un monsieur » le mit au lycée. Là, comme à l’école communale, il se montra le plus détestable des élèves, et ses instincts de révolté s’affirmeront d’autant plus farouchement que la discipline du lycée lui était insupportable. Il n’avait guère d’amis parmi ses camarades dont la docilité l’indignait et méprisait ses professeurs dont les leçons lui paraissaient un odieux rabâchage.
Pourtant, il lisait beaucoup et il commençait à écrire des vers, mais en patois, en haine du pédantisme des classiques et par un superbe dédain des sentiers battus. Maîtres et élèves n’estimaient guère d’ailleurs ses poésies. À ce sujet, Maurice Duhamel, qui est resté un grand admirateur du poète, relatait dans un article paru, il y a quelque trente ans, l’amusante anecdote suivante que Couté lui-même prenait grand plaisir à raconter.
Un jour qu’il se faisait voir incapable de calculer la surface de la sphère, le dialogue suivant s’engagea entre le poète et son professeur :
Le professeur. – M. Couté n’a pas encore appris sa leçon de géométrie.
Couté. – …
Le professeur. – M. Couté a sans doute fait des vers.
Couté. – …
Le professeur. – Si M. Couté avoue qu’il a fait des vers, il ne sera pas puni.
Couté. – J’ai fait des vers.
Le professeur. – Ah ! Ah ! Vous avez fait des vers ! Fort bien. Voulez-vous aller les chercher, ces vers, que nous les lisions ensemble ?
Couté sortit, gagna « l’étude » des internes et revint au bout de quelques instants avec un poème que le professeur se mit en devoir de lire à voix haute. Il en regretta la mièvrerie et les sentiments vulgaires. Encouragé par les ricanements de la classe, il y trouva en outre, de la rhétorique, du pathos, des rimes insuffisantes, des coupes défectueuses, des chevilles… Bref, il conclut que l’auteur eût mieux employé à apprendre sa leçon de géométrie un temps aussi manifestement perdu. Or le poème que Couté s’était contenté de recopier était de… Victor Hugo.
Avec la sournoiserie narquoise du paysan et le sang-froid d’un humoriste-né, Couté se garda bien de révéler la supercherie. Il garda pour lui tout seul son triomphe et c’était, nous a-t-il dit, un des bons souvenirs de sa vie.

Cependant, il atteignait ses seize ans, les professeurs n’auguraient rien de bon de l’avenir de ses études. C’était, disaient-ils, un indécrottable paysan incapable de comprendre la haute culture classique et, d’ailleurs, il étouffait dans l’atmosphère léthargique des dortoirs et des salles d’étude. Un beau matin, il n’y tint plus et revint au moulin paternel. Le père Couté, assez peu content, l’employa à mettre du blé en sac, mais notre poète, qui ne boudait pas à la besogne, préférait de beaucoup ce travail à la confection des versions et des pensums.
Puis un jour il annonce – impudent mensonge – qu’il a trouvé une bonne place dans « la capitale » et le voilà parti, en troisième classe, avec cent francs et ses poèmes pour tout viatique.
Frais débarqué dans le Montmartre de cette époque qu’on eût pu appeler la république des camarades et où d’innombrables tavernes accueillaient les poètes, bons ou mauvais, riches ou pauvres. Couté récita d’abord ses vers à l’Âne Rouge que dirigeait le frère de Rodolphe Salis ; il avait chaque soir pour rétribution un café crème avec, peut-être, un croissant. Il connut alors de dures privations. Enfin, sa bonne chance le conduisit un soir au cabaret des Funambules que dirigeait le mime Séverin, il y récita un de ses premiers poèmes patois, Le champ de Naviots, et, tout de suite, ce fut le succès. Et bientôt « le poète beauceron » figura sur tous les programmes à côte des Jean Rictus, des You-Lug, des Botrel et des Mévisto.
Le succès ne modifia en rien l’esprit révolutionnaire du poète. Chacun de ses poèmes ou de ses chansons est une satire, d’autant plus terrible qu’elle frappe juste, de tout l’état social actuel. Il ne respecte rien des fantoches du jour. Il les flagelle impitoyablement, dans un patois merveilleusement énergique et coloré, et les confond tous dans la dédaigneuse dénomination de « parsounnes comme y faut. » Personne n’est moins livresque et n’a le mot plus cru et plus exact que cet étrange poète.
Beaucoup de lecteurs ne partagent pas la façon de voir de Gaston Coûté, mais tous sont obligés de reconnaître que c’est un grand poète.
GUSTAVE LE ROUGE
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(Gustave Le Rouge, in Le Monde illustré, quatre-vingtième année, n° 4078, samedi 15 février 1936)
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