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Martin van Meytens, « Nonne en prière » [recto-verso], huiles sur toile, c. 1731
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Martin van Meytens, « Nonne en prière » [recto-verso], huiles sur toile, c. 1731
Pendant son agonie, Noël Hortense trouva le moyen de conclure dignement sa vie de parfait mécréant. Il injuria copieusement la Providence chaque fois que les ondes de la mort lui en donnèrent le répit, et malmena tous ceux qui, les mains jointes, venaient lui offrir des consolations célestes.
Si bien que lorsque son souffle s’exhala, emporté par un dernier blasphème, sa sœur Emma, qui croyait en tout ce que le catéchisme ordonne, s’écria, les mains tordues :
« Sa pauvre âme, mon Dieu ! sa pauvre âme ! où est-elle ? »
Noël Hortense demeura deux jours sur son lit à recevoir des visites, et puis le moment vint où on l’enveloppa d’un drap immaculé que sa sœur cousit en pleurant, mêlant ses larmes à l’eau bénite. Or, la brave fille venait à peine d’ensevelir les épaules qu’elle poussa un cri ; Noël Hortense ouvrait les yeux.
Noël Hortense revenait tout de bon à la vie. Il demeura un quart d’heure sans mouvement, comme un dormeur qui ne parvient pas à se libérer d’un rêve obsédant, puis un sursaut secoua ses membres et il murmura :
« Ce sac ! Enlevez-moi ce sac !… »
Sa sœur, qui ne savait pas encore s’il fallait voir dans cette résurrection la grâce divinne ou la main diabolique, fendit le linceul d’un coup de ciseaux, et, la voyant penchée sur lui, Noël Hortense esquissa un sourire.
« Tu… vas un peu mieux ? demanda Emma, qui n’avait pas trouvé autre chose.
– Ah ! ma pauvre vieille, dit-il… ma pauvre vieille ! »
À sa voix, un râle restait accroché. Il disparut lorsque, fixant obstinément sa sœur, Noël prononça assez distinctement :
« Je sors de l’Enfer… »
Emma poussa un cri. Elle s’abattit sur la carpette, la tête emprisonnée de ses mains, et dix mots de prière sortirent de ses lèvres. Sans lever la tête encore, elle dit, secouée d’un frisson :
« Ce doit être terrible !…
Ces pauvres damnés ! » continua Emma pitoyable.
Mais Noël ouvrit à nouveau les yeux, essayant de se soulever et des mains obligeantes l’aidèrent.
« Comment ? « ces pauvres damnés ! » répéta-t-il. Que me chantes-tu avec « ces pauvres damnés » ? il n’y a personne en Enfer.
Dès que j’eus senti mon dernier soupir monter à petits coups le long de ma gorge, je plongeai dans un grand puits noir que des étincelles rayaient de bas en haut. Je ne puis vous dire combien dura ma chute ; figurez-vous tomber dans une cage d’ascenseur interminable, au milieu d’un escalier éclairé, et vous aurez une vague idée de cette glissade dans le néant.
Je me trouvai subitement debout sur une petite colline, enveloppé d’une sorte de crépuscule violacé. À deux cents mètres de moi, deux tours carrées, couleur brique, encadraient une porte et, de là, partaient des murailles qui barraient ma vue. J’avançai et, dès que je fus sous la voûte, un souffle chaud s’appuya sur mon visage.
« Bon, me dis-je, si je vais là, c’est que je dois aller là ; mais ce n’est guère encourageant. »
Pourtant, je passai la voûte et je me trouvai dans un étroit défilé coupé à angles vifs, comme s’il eût été forcé par un coin de fer dans un bloc résistant. Des pierres blanches et tranchantes, dévalées je ne sais d’où, couvraient la voie et un ruisseau qui semblait de goudron liquide rampait sans murmures. Tout à coup, je tournai l’angle d’un rocher et je compris alors d’où venait la chaleur qui, croissant rapidement, oppressait maintenant mes poumons. Au fond du couloir, une buée rouge, barrait la route. Cela n’avait rien d’enchanteur, mais je marchai quand même, appelé par ce spectacle.
Un appel me fit tourner la tête. À mi-hauteur de la montagne, hissé sur un roc mal équilibré, un homme plus haut qu’un jeune peuplier me faisait signe d’arrêter.
« Que faites-vous ici ? me cria-t-il.
– Je me promène, » dis-je en haussant les épaules.
Et je le vis au même instant debout près de moi, sans savoir comment il s’était déplacé, et c’est alors qu’il me déclara que je venais de passer la porte de l’Enfer et qu’il était Satan en personne.
– Le réprouvé ! murmura la sœur de Noël.
– Lui-même. Je n’ai jamais trouvé garçon plus sympathique. Son visage penchait un peu sur sa poitrine, ses yeux inquiets m’observaient péniblement et je voyais ses pommettes osseuses frôler presque ses sourcils. Il voulut bien me faire visiter ses domaines et c’est ainsi que je connus l’Enfer.
Savez-vous ce que c’est que l’Enfer, mes amis ? un trou, tout simplement. Satan m’aida à gravir le sommet des monts noirs, hérissés de pics déchiquetés ; nous nous arrêtâmes sur la crête noyée de ténèbres et c’est à nos pieds, et fort au-dessous, car, plus près, nous n’aurions pu supporter l’horrible fournaise, que la chose se déploya.
Figurez-vous un vaste entonnoir, luisant comme un miroir de cuivre poli. Des flammes partaient d’un centre si blanc que l’œil ne pouvait s’y fixer et se ruaient en tournoyant vers les bords. Et ce centre semblait aussi loin de nous que le soleil lorsqu’on le voit se lever, appuyé sur l’horizon de l’Est. Aux parois de l’entonnoir, les flammes glissaient d’une seule gerbée, fermant d’un cirque cet abîme de lumière. Et cela ne bouillonnait point, ne bruissait point ; c’était le silence absolu que vous ne connaîtrez qu’avec la mort. Parfois, la rotation s’arrêtait, comme si le souffle infernal s’était ralenti. Alors, l’entonnoir perdait sa forme. La flamme avait des flux et des reflux ; des buées rouges s’échappaient par bouffées et crevaient devant nos yeux comme des bulles de verre coloré.
Hormis nous deux, je ne voyais rien de vivant. Rien ne témoignai même que les sarments noueux qui se tordaient sous nos pieds eussent un jour vécu. Jamais la moindre sève n’avait dû couler dans leur bois sans écorce. Pas un insecte ne glissait sous les pierres. J’essayai de percevoir les sanglots et les cris des damnés, car je me les figurais suppliciés en ce lieu, mais je n’entendis rien qu’un silex roulant d’un rocher et qui éclata dans le brasier.
« Où sont-ils ? » demandai-je à Satan.
Il soupira comme un homme et comprit de qui je voulais parler. Sa tête se leva et ses bras s’ouvrirent. Et, suivant son regard, je vis, au-dessus de moi, le ciel luisant comme un bouclier. Des formes vaguement humaines se tassaient peureusement près de l’horizon et se détournaient d’une gigantesque et éclatante figure qui, du Zénith, leur tendait les bras. »
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(Boisyvon, « Les Contes de l’Intransigeant, » in L’Intransigeant, quarante-troisième année, n° 15434, mardi 7 novembre 1922 ; « Lucifer, » illustration de Louis Le Breton gravée par Léonard Jarrault pour le Dictionnaire infernal de Collin de Plancy, 1863)
Quand l’amour s’introduit dans le cerveau d’un chaste, il allume de terribles incendies.
La chair se révolte contre la brûlure, refuse de s’apaiser dans les bains de luxure qui peuvent seuls éteindre la fournaise flambant là-haut, dans le crâne douloureux. Et le feu, lentement, sûrement, accomplit son ravage, consume le cerveau, incinère la pensée, la force, le vouloir.
Alors, brutalement, la catastrophe éclate. Le chaste, tout à coup, devient un forcené ; il viole une vieille femme ou inacule une enfant. Ou bien, il meurt vierge et martyr de l’atroce continence.
L’abbé Vincent est mort, brûlé vivant par un de ces amours. J’ai connu son supplice, par une confession qu’il ne fit, la veille de trépasser :
« L’an dernier, je prêchais le carême aux Batignolles. Un soir, en sortant, après mon sermon, de l’église, une femme voilée m’aborda.
« Monsieur l’abbé, me dit-elle, je suis une grande pécheresse. Le hasard m’a amenée dans cette église, où mon ami, qui est un homme marié, m’avait donné rendez-vous. J’ai entendu vos paroles ; j’ai été touchée, j’ai été émue : voulez-vous écouter ma confession, achever ma conversion ?
– Venez demain au confessionnal, répondis-je et je vous écouterai, je vous donnerai la sainte absolution, si vous avez le repentir. »
À l’heure fixée, une femme arrivait au tribunal de la pénitence. Au lieu de me faire l’aveu simple et humble de ses fautes, elle me fit un tableau affolant de ses égarements, insistant sur la joie délicieuse et profonde des baisers qu’on reçoit et qu’on donne, des étreintes où l’on se perd, des extases où tout l’être est anéanti. Je sentais, en même temps, son souffle chaud et parfumé se glisser jusqu’à moi. Un trouble encore inconnu m’envahit. Je dus lutter, de tout mon courage, contre la mollesse qui m’accablait, et faire contre moi-même un effort inouï, pour ne pas succomber, quand la pénitente murmura :
« Toutes ces ivresses si douces, si divines, je vous les offre, ô vous que j’aime et que je veux presser sur ma poitrine nue, mes lèvres liées aux vôtres, nos âmes enlacées de même que nos corps !
– Arrière, fille de Satan ! » balbutiai-je, me levant précipitamment et me réfugiant vers la sacristie où je m’évanouis.
Le lendemain, le sacristain me remit une enveloppe qu’un femme l’avait prié de me faire parvenir.
Quand nous prêchons, nous recevons souvent ainsi des lettres, demandes de prières, supplications dévotes, déclarations d’amour ; – eh oui, il y a des détraquées qui osent nous offrir leur chair, à nous qui avons fait vœu de repousser toute tentation.
Seul, dans ma chambre, ce soir-là, en brisant l’enveloppe, j’étais inquiet, angoissé. Un pressentiment m’annonçait le danger. J’eus un instant l’idée de jeter ce paquet mystérieux au feu. Hélas ! je l’ouvris. Je trouvai une grande photographie, le portrait d’une femme nue. Quelques lignes tracées d’une main fiévreuse, à l’envers de l’image, me disaient :
« Vous avez méprisé l’amour, rejeté la royale offrande de la beauté que je vous faisais. Je veux vous châtier, mettre en vous le remords éternel d’avoir égaré ma volupté. Voyez, considérez le rêve que vous pouviez réaliser – hier, et qui eût été l’enchantement de toute votre vie. Vous m’avez chassée. Je vous hais et je me venge !… »
Je n’eus d’abord qu’un sourire de pitié. Puis, la curiosité me hanta bientôt d’examiner cette femme nue, que j’avais à peine aperçue d’abord, mes regards effarés ayant refusé cet infâme spectacle.
Et mes yeux aussitôt furent ensorcelés…
Ce n’était qu’une photographie ; mais cette image semblait vivante. Le contour du corps se détachait nettement ; les reliefs de la chair, ses fossettes, la finesse même de l’épiderme avaient une réalité étrange.
Je ne pus m’empêcher d’admirer – avec quel diabolique émoi ! – la forme délicieusement épanouie de la gorge, fleurie de ses seins magnifiques, et le troublant ostensoir du ventre qui semblait conserver encore de frissonnantes palpitations, et ce calice glorieux que dessinent les cuisses, du genou à la hanche, vase sacré, superbe, et digne de l’hostie…
Et je ne brûlai pas l’image évocatrice.
À toute heure du jour, j’étais obsédé maintenant par la tenaillante et victorieuse obsession de revoir cette femme. Des heures entières, je restais en contemplation devant ce portrait. Pour mieux le faire vivre, je le plaçais tantôt en pleine lumière et tantôt dans la pénombre.
Dans la clarté, il me semblait parfois que les seins mollement se soulevaient, que la chair s’animait. Mais, dans le mystère de la demi-ténèbre, j’assistais parfois à de véritables magies. Le corps se détachait du papier, les membres tressaillaient, les contours s’agrandissaient, et j’avais là, devant moi, une créature voluptueusement réelle. Mes mains s’avançaient vers elle, voulaient saisir sa gorge ensorcelante ; et j’avais à certains moments l’illusion de palper, dans le vide, le tiède satin de sa peau, de cueillir dans mes mains la large fleur des seins. Puis, je tombais, épuisé par cette folle et décevante poursuite ; ma raison s’éperdait. Je me demandais si je n’avais pas assisté réellement à quelque diablerie. Tout mon être, affaibli, terrassé, conservait encore ses vibrations à la fois voluptueuses et terribles. Connaissant le pouvoir de Satan, je me demandais si je n’étais pas la victime de quelque diablerie.
La nuit, dans mes insomnies, je devais me lever pour prendre encore l’image et rendre à mes yeux la joie de leur maîtresse. Car je lui appartenais désormais, corps et âme, à cette enchanteresse.
Rarement, j’ai eu le désir de revoir la femme qui m’avait donné son portrait. Si elle était revenue vers moi, je crois même que j’aurais eu la force de la chasser encore.
Mais si, par un sortilège, l’image s’était animée, ah ! je me serais alors livré, sans hésitation, sans un remords.
Écoutez, ceci devient horrible. J’ai commis de mortels sacrilèges. J’ai prié Satan, je l’ai appelé… je lui ai promis plus d’une fois mon âme, je lui ai offert mon salut éternel, en échange du miracle qui eût jeté dans mes bras cette voluptueuse chair nue, sa bouche, ses seins, ses cuisses… Des heures entières, j’ai attendu, j’ai espéré… Je sentais que je devenais fou. L’aube me surprenait, appelant encore, épuisé, presque inanimé…
La folie de cet impossible amour, peu à peu, a ravagé mon corps, bouleversé ma raison. Oh ! je serais devenu fou… mais voici que je m’éteins, le corps vaincu avant l’esprit… et je meurs avec joie, avec délices, renonçant aux splendeurs et aux félicités éternelles, espérant avec une volupté pressante que je serai précipité dans les tourbillons de là-bas, dans les flammes vivantes où ma chair embrasée s’apaisera du moins aux chairs des pécheresses éternellement brûlées, aux corps des filles damnées, belles comme l’image, – pour l’éternel supplice et l’éternelle joie. »

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(René Méry, in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-cinquième année, n° 3913, mardi 24 novembre 1908 ; eau-forte de Martin Van Maele pour De Sceleribus Criminalibus, sd)
Il est certain qu’à première vue ce café de province n’avait rien du tout qui pût le faire qualifier d’étrange.
À seconde et même à troisième vue, au reste, pas davantage ! Pour tout dire, il était de ces cafés quelconques devant lesquels il semble qu’on passerait mille et mille fois, non seulement sans les trouver étranges, mais sans seulement les remarquer. Allons jusqu’au bout de la vérité sévère, et avouons que c’était le café le plus ordinaire et le plus banal du monde.
Et cependant, ainsi qu’on en va juger bientôt, c’était un étrange, un très étrange café.
Mais, voilà ! Pour s’apercevoir que ce café était un étrange café, il fallait être notre vieil ami Adalbert Gomphe, c’est-à-dire un observateur s’intéressant à tout, cherchant le pourquoi et le comment des choses, et le trouvant.
Or, Adalbert Gomphe, en ce temps-là professeur suppléant de philosophie au collège de cette petite ville, Adalbert Gomphe logeait précisément en face dudit café ; et tout d’abord il avait remarqué, de sa fenêtre même, que le café s’appelait : Café du Théâtre.
De la rue, on ne distinguait pas cette inscription, toujours cachée par le haut d’une tente, à demi-ouverte sur une terrasse vide, et dont le mécanisme détraqué ne permettait plus ni de relever ni de rebaisser l’inutile abri. Cet abri ne servait désormais qu’à dissimuler, semblait-il, cette inscription.
Et à juste titre, pensa tout de suite notre subtil ami, qui en inféra sagement :
« Cela n’est pas un accident de hasard, mais bien l’expresse volonté d’un honnête propriétaire ennemi du mensonge. »
Il faut savoir, en effet, que ce café, intitulé Café du Théâtre, n’était dans le voisinage d’aucun théâtre, par l’excellente raison qu’il n’y avait point de théâtre dans la ville.
Et cela, d’abord, on en conviendra, constituait à ce café, si ordinaire d’aspect, un droit absolu à être qualifié de café plutôt étrange.
Mais Adalbert Gomphe trouva vite d’autres raisons, non moins fortes, à l’appeler ainsi. En voici quelques-unes, soigneusement notées par sa sagace observation.
Le patron du café était une patronne, Toutefois, quoique femme, elle avait l’air d’un homme. Ou plutôt, et c’est cela qui était étrange, elle affectait d’avoir l’air d’un homme.
Par son costume, d’abord, lequel consistait en un corsage de drap, ouvert en revers sur la poitrine, et pareil ainsi à un frac de soirée. Du col à la taille, bien entendu ; car, à partir de la taille, l’apparence féminine dominait, grâce à la robe. Mais, comme la patronne du café se tenait toujours assise dans son comptoir, on ne voyait d’elle que son buste. Or, ce buste, dans ce corsage spécial, évoquait impérieusement l’idée d’un gros monsieur vêtu pour une cérémonie.
La tête de la patronne n’était point faite pour démentir une semblable idée. Les cheveux étaient coupés court, frisés à la Titus. Et, enfin, la lèvre supérieure et le menton étaient garnis de poils assez touffus pour faire un beau fer à cheval.
Ce qui, entre parenthèses, incita notre fin Adalbert Gomphe à formuler cette ingénieuse remarque :
« N’est-il pas singulier qu’on donne le nom de fer-à-cheval à ce genre de barbe particulièrement en honneur chez les chasseurs à pied ? »
Le garçon de l’étrange café n’était pas moins étrange que sa patronne. Il portait de très longues moustaches, à la Gauloise, et avait l’accent alsacien. Mais il ne l’avait qu’en servant. Le reste du temps, il avait plutôt l’accent méridional.
Il faudrait être le moins observateur des hommes pour ne pas subodorer là quelque chose de bizarre, de prémédité. Inutile de dire qu’Adalbert Gomphe le subodora. Mais, toujours expert à expliquer tout, il en chercha et en trouva le shiboleth.
Il ne craignit pas, pour en arriver à ses fins, de se lier, lui, professeur de philosophie, avec cet humble garçon de café. Son abnégation eut sa récompense. Il apprit ainsi que le garçon avait jadis été sapeur. De là ces longues moustaches, dernier reste d’une énorme barbe, sacrifiée dans sa partie inférieure aux exigences professionnelles. De là aussi cet accent double.
Pour les personnes qui ne comprendraient pas cette dernière assertion, je transcris ci-joint l’importante notule que voici, détachée du carnet d’Adalbert Gomphe :
« Les sapeurs de l’ancienne armée se recrutaient surtout d’Alsaciens et de Méridionaux, qui, par l’effet d’une cohabitation journalière, en arrivaient, au bout de deux congés généralement, à parler tantôt toulousain et tantôt schoufflick. (Déformation et reformation des accents.) »
On voit si les investigations d’Adalbert Gomphe étaient minutieuses et pénétrantes ! N’en riez pas ! C’est avec des menus faits de ce genre que se fait peu à peu le trésor des sciences d’observation.
Une autre chose rendait, enfin, très étrange l’étrange café : c’est sa clientèle.
N’importe qui, vous ou moi, sur ce chapitre, fût resté court. Car, en réalité, la clientèle de l’étrange café avait surtout ceci de spécial, à savoir qu’elle existait peu.
Mais à un observateur comme notre judicieux Adalbert Gomphe, ce peu suffisait pour être un objet d’étude. Dans ce peu, lui, il sut découvrir tout un monde, et notamment que ce café représentait le microcosme de la vie provinciale, ni plus, ni moins.
La petite ville où il se trouvait est fière de posséder un tribunal, une caserne, un canonicat, un collège, des fabriques, et un important commerce de fromages. Or, Adalbert Gomphe ne fut pas long à discerner, parmi les rares clients du café, un greffier, un bedeau, des industriels et des commerçants. Avec lui-même figurant l’Université, et les quatre manchots anciens officiers, la société de la petite ville entière n’était-elle pas résumée, ici, dans l’étrange café ?
Fort de ce résultat, Adalbert Gomphe eut enfin la clef du mystère par quoi ce café s’intitulait Café du Théâtre, dans une ville où il n’y avait point de théâtre. Ce titre, évidemment, était symbolique.
Comme le théâtre est le miroir de la vie, l’étrange café était le miroir de la ville.
Ne hissons pas cependant la gloire d’Adalbert Gomphe sur un pinacle immérité. Si sagace et ingénieux que fût notre ami, un élément lui restait irréductible parmi tous ceux qui constituaient l’étrangeté de l’étrange café. Cet élément, c’étaient les quatre manchots.
Tous les jours, à l’heure de la demi-tasse, les quatre manchots arrivaient à l’étrange café, s’y asseyaient à la même table, et jouaient une partie de dominos.
De leurs habitudes régulières, de leur infirmité, Adalbert Gomphe se rendait compte parfaitement. C’étaient, il le savait, d’anciens officiers qui avaient été mutilés à la guerre.
Mais voici où commençait l’étrange. Deux d’entre eux étaient manchots du bras droit, deux l’étaient du bras gauche ; et toujours les deux manchots du bras droit étaient ensemble contre les deux manchots du bras gauche. Cela, invariablement. Pourquoi ?
Longtemps Adalbert Gomphe se creusa la tête pour en deviner la cause. Il n’y parvint pas. Sans doute, penserez-vous, il n’avait qu’à interroger les quatre manchots. Et c’est bien ce qu’il se décida finalement à faire, mais en tremblant, car les quatre manchots ne passaient pas pour avoir l’humeur commode.
L’eurent-ils avec lui ? C’est ce dont vous jugerez vous-mêmes en lisant l’extrait suivant des Enquêtes d’Adalbert Gomphe :
« Il y a des choses qu’il faut recueillir sans essayer de les comprendre. Telle la réponse de ce vieux capitaine, touchante et insondable :
« Monsieur, c’est bien simple. Nous jouons ainsi aux dominos en souvenir de la prise du Trocadéro, où nous avons perdu nos bras. Les deux qui sont manchots du bras droit étaient à l’aile droite de l’armée. Les deux qui sont manchots du bras gauche étaient à l’aile gauche. »

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(Jean Richepin, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, huitième année, n° 2350, dimanche 5 mars 1899)
« Dématérialisé ! Je ne me suis dématérialisé qu’une fois et… cela a suffi pour que je commette un crime ! »
La lueur sautillante du feu projetait sur les murs du logis de campagne frais de chaux nos ombres palpitantes et monstrueuses. Au-dehors, le vent d’hiver grondait dans les bois mouillés et un grillon, dissimulé dans un trou de l’âtre, chantait par intermittence, de sa petite voix perlée.
« Vous vous êtes ?…
– Oui, dé-ma-té-ria-li-sé !
Soudain, en plein sommeil, mon âme prit conscience d’elle-même. Quelle douleur ! quel fantastique effort pour comprendre !
C’est le mois dernier que la chose m’arriva, le mois où je faillis mourir de cette maudite grippe à complications méningées.
Mon âme prit donc conscience d’elle-même ; que c’est étrange d’être une âme ! une âme, je sais ce que c’est, maintenant ! C’est un œil hagard et horrifié, quelque chose comme une prunelle que ne protégerait aucune paupière.
Donc, me voilà dans la pièce, près de mon lit. Jamais je ne m’étais trouvé si grand ni si laid. Je gisais, blanc comme plâtre, et l’esprit que j’étais allait et venait autour, en proie à une terreur et à une désespérance infinies.
J’essayai de mille manières de me « réincarner, » comme disent les spirites, de pénétrer dans le tas de chair moribond que je formais sous les draps, mais je m’aperçus vite que je me heurtais à une impossibilité absurde, comme si l’idée saugrenue m’était venue de pénétrer dans la statue de bronze de la place du Château.
Autre chose ! Le seul fait, pour moi, de penser à un quelconque endroit faisait que je m’y transportais sans que ma volonté fût en cause.
Autre chose encore ! Les animaux voient les fantômes. Alors que j’errais comme un désemparé autour de mon lit, je m’approchai d’une chaise où sommeillait Poupon, le chat de la maison. À mon contact immatériel, l’animal se hérissa comme une châtaigne et, toutes griffes dehors, miaula lugubrement, en me fixant de ses yeux exorbités d’angoisse.
Alors, mes amis, je fis une chose inouïe. Vous savez à quel point j’aime et dorlote cet animal ? Eh bien, je m’accroupis devant lui et le regardai en ouvrant la bouche, comme pour le mordre. Je dus être effroyable, car la pauvre bête réussit à se blottir en grondant sous un meuble trop bas où elle resta, pétrie d’horreur, à m’épier, le menton au ras du parquet.
Dès lors, je fus empli d’une joie funèbre. Il me sembla que je possédais une arme insoupçonnée, dont j’étais seul à savoir le maniement, et, sans jeter un regard sur ma dépouille, je me dirigeai vers la porte qui s’ouvre sur le chemin. »
*
« Je fis une quatrième constatation : nulle matière n’est opaque et impénétrable pour un esprit. Fort de cela, je me complus à traverser de part en part les murs de cette vieille maison du XVIIe siècle qui fait le coin de la rue des Salines. Ce n’était pas sans une certains appréhension d’abord que je voyais arriver au ras de mon nez les grosses et rudes pierres ; j’esquissai même un mouvement de retrait, mais la puérilité de la chose m’apparut vite, et ce fut un jeu pour moi de choisir les endroits les plus hérissés d’arbres, les plus encombrés de masures pour y passer sans effort, comme l’aiguille à travers la mousseline. »
À cet endroit, le conteur s’arrêta, nous dévisagea en se grattant la tête et, à brûle-pourpoint :
« Connaissez-vous Cognac ? »
Si nous connaissions Cognac ! La petite ville cossue aux façades noircies par les fumées d’eau-de-vie !
« Vous voyez alors le pont Saint-Jacques qui enjambe la Charente entre sa double rangée de quais, où viennent accoster les chalands pleins de futailles ?
– Parfaitement.
– Eh bien, sans avoir fait un choix précis de l’endroit où me portait ma fantaisie vagabonde, je me trouvai soudain en pleine nuit sur ce pont.
Une bise aigre soufflait, soulevant des « sorcières. » J’allai au pas d’un homme et, poussé par je ne sais quelle volonté inconnue, je traversai des agglomérations de maisons où sommeillait une vague humanité matérielle qui m’inspirait une aversion agressive.
Enfin, je débouchai dans une ruelle mal éclairée ; je grelottais comme si j’étais nu ; une lueur filtrait par une imposte au-dessus d’une porte.
C’était une épicerie, une de ces humbles épiceries de campagne comme il y en a au bourg.
À peine eussé-je lu l’enseigne : « Épicerie Grenet, » que je me trouvai dans la place.
Je revois cet endroit comme si j’y étais encore.
En entrant, à gauche, un dressoir avec une corbeille pleine d’oranges ; en face, un petit comptoir encombré ; près du comptoir, une vieille grosse femme à la ligne placide, qui raccommodait un bas et, près d’elle, à terre, un bidon de Luciline qui semblait avoir été posé là par un client. »
*
« C’est ici que 1’histoire se corse !
Vous me connaissez tous ; vous savez que je ne suis pas un mauvais bougre. Eh bien, je saisis, vous m’entendez bien, je saisis une orange et la jetai au visage de la vieille femme.
La pauvre créature se dressa, laissa tomber son bas, se frotta le front et regarda d’un air indéfinissable le dressoir où s’arrondissait la corbeille.
Alors, avec de la malice, je pris une autre orange et la promenai dans le vide, devant les yeux éperdus de l’épicière. Je lui fis décrire un beau 8 et paf ! sur le bout du nez ! »
Nous nous tenions les côtes.
« L’infortunée chancela et se précipita vers la porte, la gorge effroyablement contractée.
Je fus diabolique :
Je m’interposai entre elle et le mur et, faisant un han ! désespéré, tout en me projetant au devant d’elle, je me FIS VOIR.
L’épicière tournoya sur elle-même, se mordit la main et s’écroula, énorme tas de chair flasque.
Quant à moi, j’avais gagné l’extérieur, sans plus m’inquiéter de ma victime.
J’étais maintenant sur la route de Saintes, balayée par un vent hostile ; je fuyais droit devant moi dans la nuit. Je fuyais chagrin, méchant, malfaisant, irrésolu, avec une grosse envie de briser quelque chose. Je fis tomber un pauvre cycliste et tins tête, pour me calmer les nerfs, à une puissante torpédo qui trouait les ténèbres du pinceau aveuglant de ses phares. Puis le jeu me lassa et je ne sais plus ce qu’il m’advint.
En tout cas, je m’éveillai endolori et fort mécontent de moi-même.
– C’était un cauchemar, mon pauvre ami !
– Vous aviez la fièvre.
– Elle est amusante, ton histoire !
– Écoutez-la donc jusqu’au bout, et vous verrez si elle est si amusante que vous le dites.
Les trois jours qui suivirent cette nuit tragique, je parcourus avec angoisse la rubrique de l’état civil dans le « Charentais, » et je faillis mourir de saisissement, oui, je dis bien, mourir en y voyant subitement la petite phrase suivante :
« Décès. — Hortense, Adèle, Augustine Allain, veuve Grenet, épicière, 70 ans, rue des Petites-Boucheries. »
Un frisson nous ruissela le long des vertèbres comme l’eau d’une éponge de bain, et nous regardâmes notre hôte avec un sentiment non dissimulé de répulsion. Le vent fou grondait dans les bois ; il nous semblait traîner des plaintes infinies…
Un coup violent ébranla la vieille porte du logis.
Nous sursautâmes.
« C’est peut-être la pauvre vieille qui revient ! » plaisanta lugubrement notre ami, en serrant nos mains pressées de prendre congé…
Eh bien, vous le croirez si cela vous plaît : mais ce fut la dernière fois que nous allâmes chez le rescapé de la grippe !
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(Lucien Brives, « Les Contes de l’Intransigeant, » in L’Intransigeant, quarante-septième année, n° 16680, mardi 6 avril 1926 ; illustrations d’Arthur Burdett Frost pour Rhyme? and Reason? [1888] de Lewis Carroll)
Selbstbildnis mit Affen [Autoportrait au singe, 1910]
Affe am Klavier [Singe au piano]
Gabriel von Max mit dem jungen Pavianweibchen ‘Puck’ [Gabriel von Max en compagnie de Puck, jeune femelle babouin, 1902]
Anthropologischer Unterricht [Éducation anthropologique]
Letzte Vorstellung [Dernière Représentation]
Affe vor Skelett [Singe devant un squelette]
Entsagung [Renonciation]
Die Kunstrichter [Les Critiques d’art]
Schlechte Zeiten [Temps d’épreuve]
Der Atelierbesuch [La Visite à l’atelier]
Temperenzler [Tempérance]
Lied ohne Werte [Chanson sans paroles]
Die Gelehrten [Les Érudits]
Sintflut [Déluge]
Lesender Affe [Singe en train de lire]
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Huiles sur toile [1889-1900] du peintre autrichien Gabriel Cornelius Ritter von Max (1840-1915)
VIVISECTION
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Puisque voilà M. Paul Bert ministre, la vivisection est à l’ordre du jour. Aussi nous empressons-nous de donner l’hospitalité au récit suivant, qu’on nous adresse de Muggendorf, en Bavière. C’est l’un des plus célèbres médecins allemands, le docteur Von Muffen, qui y joue le principal rôle, – un rôle auquel certes il ne s’attendait pas !
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Le docteur Von Muffen s’était passionné pour les études qui ont fait la gloire de notre nouveau ministre de l’instruction publique. Quand il passait dans les rues de Muggendorf, trottinant avec ses deux petites jambes maigres comme des brins de bois sec, les gamins ne manquaient jamais de s’écrier :
« Voilà le Hundscharcutir Professor qui passe ! »
Ce qui pourrait se traduire à peu près par : « Voilà le professeur Coupe-Chiens ! »
Jamais surnom n’avait été si mérité. Ce que le docteur Von Muffen avait disséqué de caniches, découpé de bouledogues, viviséqué d’honnêtes mâtins, c’était chose inimaginable. Sitôt qu’un chien se perdait à Muggendorf ou dans les environs, on pouvait être sûr qu’il avait été filouté pour le compte du docteur. Chaque jour, c’étaient des plaintes contre lui. Quant les réclamants criaient trop fort, il finissait par rendre les chiens, recousus tant bien que mal, et dans un état à faire pitié.
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À la fin, il y eut un tel tollé contre lui qu’il lui devint impossible de continuer ses expériences. Aussi, se voyant forcé de renoncer à ses chères études, tomba-t-il dans une mélancolie noire. Il devint si maigre, si maigre, qu’on eût dit un simple embryon de docteur. Toute la journée, il restait assis dans son grand fauteuil, triste, et remuant dans sa tête les grands problèmes de la vivisection.
Un matin qu’il était ainsi plongé dans l’étude mentale du réseau nerveux des animaux, il sentit quelqu’un qui lui passait une main sur le crâne. Il se retourna. Le quelqu’un n’était autre qu’un énorme singe, appartenant à un voisin et échappé de chez son maître. Il s’était introduit par la fenêtre, et examinait le cabinet du docteur avec curiosité…
Voir le singe et entrevoir sa vivisection fut tout un chez Von Muffen…
Il n’y avait à la réalisation de ce projet qu’une difficulté, c’est que le singe était incontestablement beaucoup plus fort que lui. Il fallait donc agir de ruse.
Le docteur prit un air vague, se dirigea sans effrayer l’animal vers un coin de la pièce, fit un nœud coulant, et fut assez heureux pour le lasser à la façon des Gauchos.
Deux minutes après, la malheureuse bête, ligotée en croix sur un chevalet, poussait des hurlements de douleur. Le docteur, le nez coiffé de ses énormes lunettes de travail, lui ouvrait délicatement l’abdomen, et exécutait avec délices le plus intéressant des petits travaux sous-cutanés.
Le singe piaillait à fendre l’âme, tout en suivant de ses petits yeux étincelants chaque mouvement de l’opérateur. Celui-ci exultait, quand, accompagné de la police, survint le propriétaire du Jocko… Il y eut une scène horrible, à la suite de laquelle le docteur offrit une indemnité, et raccommoda proprement l’estomac du patient.
Et l’on emporta celui-ci tout pantelant, mais regardant encore son bourreau d’un air féroce. – Il était évident que, dès ce moment, ce singe avait son plan.
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Ce qui suit est de nature à confirmer cette vérité bien connue que celui qui a frappé par l’épée périra par l’épée…
Trois semaines après cette scène, le docteur Muffen fumait mélancoliquement une pipe consolatrice, lorsque tout à coup, avec un cri rauque, il la laissa échapper… Deux mains velues venaient de le saisir à la gorge. Il s’évanouit.
Il fut réveillé par une douleur atroce. Le singe – car c’était le singe qui était revenu – l’avait lié sur le chevalet, absolument comme il y avait été lié lui-même, ce qui avait été facile, en raison de la taille ridiculement petite du docteur.
Et, un scalpel à la patte, il le viviséquait à son tour avec des grimaces de satisfaction.
Le professeur poussa des cris de femme en couches. L’odieux animal n’en eut cure, et il eût certainement achevé l’infortuné savant, si, à un moment donné, après avoir pratiqué une belle fente qui rayait toute la poitrine, il n’eût senti le besoin d’exprimer sa satisfaction par une pyrrhique désordonnée.
Pendant qu’il cascadait ainsi, le scalpel à la main, on eut le temps d’accourir et de secourir le patient.
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On m’assure que le docteur Von Muffen a renoncé à la vivisection.
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(Gaston Vassy, in Gil Blas, troisième année, n° 731, vendredi 18 novembre 1881)
PITOIN
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I
« Te rappelles-tu Alcindor Pitoin ? me dit, en allumant sa cent-unième cigarette, mon vieil ami le docteur Boudou, un des chirurgiens les plus distingués de cette marine que l’Europe aurait raison de nous envier ; car, mieux que notre administration et seule encore, elle produit des héros.
– À peu près, lui répondis-je. La dernière fois que je le vis, j’étais en garnison à Arras où lui-même venait faire ses adieux à sa famille avant de s’embarquer, comme toi, pour soigner à bord les nomades infirmités des matelots. Qu’est-il devenu ?
– Je me proposais justement de te le conter. Tu nous as connus tous deux, n’est-ce pas, durant ton séjour à l’École, alors que nous-mêmes, étudiants de quatrième année, nous achevions nos études et suivions les cours de ce fameux professeur Carolus Piff qui, longtemps avant le sympathique Bert, lequel fut un si grand ministre, découpait une ménagerie vivante tous les mois ?
– Précisément, et je me rappelle ton horreur pour ce genre d’éducation.
– Elle ne s’est pas modifiée et j’en reste encore aux paroles de Magendie qui, après avoir massacré avec accompagnement de supplices quelques milliers de chiens, conclut ses expériences par cet aveu sans artifice : « Vous interrogez la torture, et c’est la douleur seule qui vous répond. » Je me serais contenté d’ailleurs, pour le repousser, de cet axiome dit un jour devant moi, chez Leconte de Lisle, par le philosophe Louis Ménars : « Il n’est pas de progrès scientifique qui justifie le sacrifice d’un principe de morale. » Mais Alcindor Pitoin n’en était pas à ces subtilités philosophiques. C’était un carabin consciencieux et gobeur qui, lorsque je m’indignais de tant de cruautés inutiles, me répétait le mot de notre éminent maître Carolus Piff : « Qu’importe un peu de souffrances quand il s’agit de savoir ! » Aussi rêvait-il, à cette époque, de passer son agrégation et de devenir suppléant de ce grand physiologiste pour inciser, à son tour, coram populo, un tas de bêtes innocentes en déclamant de belles calinotades et en faisant sa carrière politique. Car comment un peuple hésiterait-il à confier ses destinées à un homme pour qui le suc pancréatique n’a plus de secrets et qui, comme les augures antiques, a pressenti l’avenir dans les entrailles ouvertes des victimes ?
– Et qui l’empêcha de réaliser ce glorieux projet ?
– Un accident ridicule. Il s’était marié à vingt ans, et, à vingt ans et demi, il était déjà si célèbre comme cocu que Sganarelle à cinquante ans lui aurait porté les armes. Les plaisanteries de mauvais goût qui lui furent prodiguées à cette occasion le dégoûtèrent de l’humanité. Eu vain je lui représentai que notre maître Carolus Piff était cocu aussi, ce qui suffisait pour honorer la corporation. Il ne voulut rien entendre et se fit chirurgien de marine comme moi pour fuir à jamais sa femme et la porte Saint-Denis. »
II
« Fort bien, dis-je, et il ne me déplaît pas d’apprendre ce détail.
– Je poursuis, reprit mon ami Boudou, et remonte le cours des années, sans quoi le récit que j’entame demeurerait obscur pour ton esprit. Les animaux destinés aux abominables travaux du grand Piff et mis en cave pour y attendre leur injuste châtiment, étaient provisoirement confiés aux soins de Polyte Machard, fils du concierge du Collège de France. Ce Polyte était un type curieux, un vrai voyou, mais pas méchant, et qui, plaignant de tout son cœur ses malheureux pensionnaires, adoucissait leur sort dans la mesure de ses moyens. Car il aimait les bêtes et avait élevé, pour son agrément personnel, un perroquet à qui il avait appris à parler, si bien que, les fenêtres des amphithéâtres – ouvertes en été – laissant passer la voix des professeurs, ce loquace volatile avait recueilli un tas de lambeaux de phrases, lieux communs, axiomes sans cesse rabâchés, qu’il répétait avec leurs intonations originelles. L’organe nasillard de Piff était un de ceux qu’il imitait le mieux. En l’honneur d’Oberon qu’on venait de reprendre au Théâtre-Lyrique et pour constater la chasteté de son élève, Polyte, qui était mélomane, l’avait nommé Aboulifar. Mais il avait un autre favori, un favori mystérieux, un pauvre gorille voué à la vivisection et dont il était parvenu à sauver jusque-là la vie par mille artifices aussi glorieux pour son invention que pour son humanité. Ce singe, un magnifique échantillon de l’espèce, avait été condamné, après une fluxion de poitrine, par les vétérinaires du Jardin des Plantes, et Carolus Piff, qui le guignait, était parvenu, à force de basses intrigues, à se le faire céder. Il avait consenti toutefois à attendre son rétablissement pour le martyriser d’une plus concluante façon. Mako – c’est ainsi que l’avait baptisé Polyte – était tout jeune et n’avait pas acquis le quart de son développement normal ; comme signe distinctif, il portait au front un bouquet de poils blancs. Polyte l’avait pris dans une affection désordonnée, et l’animal, reconnaissant par instinct, répondait à ses bons offices par mille gentillesses. Souvent, Polyte le promenait dans la cour pour lui faire prendre l’air, et c’est ainsi qu’un jour le gorille, s’étant glissé jusqu’à la croisée de la pièce où Carolus Piff débitait ses leçons, et s’étant cramponné aux barreaux pour voir curieusement, assista à un cours où l’illustre professeur charcuta compendieusement, en sa présence, plusieurs sapajous et babouins, dont les épouvantables convulsions sur le chevalet lui firent écarquiller des yeux ronds et flamboyants comme des braises. Cependant, le tour de son protégé devant venir bientôt, Polyte prit une résolution héroïque et, la veille même du jour où Piff avait convié ses meilleurs élèves à la dégustation des souffrances de Mako, le voyou, le gorille et le perroquet disparurent de la maison.
– Et tu n’as jamais su ce qu’ils étaient devenus ?
– Pardon ! je retrouvai Polyte matelot à bord d’une frégate, il y a cinq ans. Et, comme je lui demandais des nouvelles de ses bêtes : « À notre dernier voyage en Afrique, je leur ai rendu la liberté, » fit-il ; et je vis bien, au tremblement de sa voix, que le sacrifice avait été rude pour le pauvre Mathurin. »
III
« Et Pitoin ?
– Attends un peu, nous y revenons. Mais il nous faut franchir encore, en avant, cette fois-ci, un nombre considérable d’années. L’an dernier, – tu vois que je deviens actuel comme un reporter, –le bruit se répandit qu’un gros d’officiers et de matelots, s’étant aventuré dans l’intérieur des terres de Guinée et surpris sans doute par quelque tribu sauvage, avait disparu. Pitoin en était justement. Je fus désigné, à mon tour, pour accompagner la mission envoyée à la recherche de ces malheureux, et c’est ainsi qu’après d’inutiles explorations, je me trouvai, un beau jour, mon fusil sous le bras, dans une forêt de palmiers où je m’étais perdu, mourant de soif et de fatigue, quand un spectacle inattendu me fit oublier l’une et l’autre, par son imprévu et le danger manifeste où il mettait mes jours. En abordant une clairière circulaire inondée de soleil, je dus reculer instinctivement, la trouvant habitée, et n’ayant juste que le temps de me dissimuler à ses hôtes derrière un massif de plantes piquantes qui m’ensanglantèrent le visage et les mains. Imagine une façon d’amphithéâtre naturel, mais approprié merveilleusement pour une leçon publique. Au plus bel endroit, un tronc d’arbre creux simulant une chaire et, tout autour, sur des gradins abominablement rustiques, de jeunes gorilles se pinçant et se disputant des noix de coco avec mille cris et mille grimaces. Tout à coup, le silence se fit, et un gorille adulte, d’un certain âge même, singulièrement compassé et solennel, fit son entrée. Je dus étouffer un murmure d’étonnement dans ma poitrine. Il portait au front une mèche de poils blancs. Le doute n’était pas permis. C’était Mako lui-même, Mako délivré et grandi, Mako revenu parmi les siens, Mako objet de vénération parmi les jeunes bêtes de son espèce. Ce qui me frappa encore, c’est que tous ses mouvements semblaient copiés sur ceux du fameux Carolus Piff. Même suffisance insupportable, même contentement de soi-même. Il se moucha, il est vrai, dans ses doigts, mais fit, après, le simulacre de remettre un mouchoir imaginaire dans le pan d’une redingote invisible. Il toussa, cracha, passa sa longue patte sur ses babines ridées, s’assit dans la chaire et croisa une jambe sur l’autre, toujours absolument comme Carolus Piff. Puis il prit l’attitude maussade d’un homme qui attend et, d’un geste impatient, se mit à fouiller furieusement dans ses larges oreilles pendantes.
Un mouvement se fit enfin, et une certaine satisfaction farouche éclaira son visage, pendant que moi-même je faillis m’évanouir d’horreur.
IV
Deux gorilles énormes, monstrueux, d’une force indicible, venaient d’amener, ou plutôt de traîner, solidement liée avec de lourdes herbes flexibles cependant, une masse de chair frissonnante, à demi écorchée, que surmontait une tête livide de terreur dans laquelle il me fallut bien reconnaître celle de mon camarade Pitoin.

Mon premier mouvement fut de mettre en joue et de tirer dans le tas pour le délivrer. Mais je réfléchis bien vite que je parviendrais tout au plus à me faire écharper comme lui par des ennemis trop visiblement supérieurs en nombre et en force, ce qui me fit réprimer une intempestive grandeur d’âme. Hébété, ahuri, me croyant le jouet d’un cauchemar abominable, je suivis stupidement, et sans comprendre d’abord, ce qui se passa ensuite. Ayant déposé leur fardeau à terre, les deux gorilles allèrent chercher une façon de grand chevalet de bois qu’ils étalèrent aussi sur le gazon et commencèrent à y garrotter solidement leur prisonnier. Celui-ci parut se réveiller alors de sa torpeur ; car un gémissement, dont je suis encore remué jusqu’aux mœlles, s’exhala de sa poitrine sans peau. C’était un de ces appels suprêmes à la pitié où le mot de : maman ! est toujours mêlé, l’expression d’une angoisse qui vous prenait le cœur comme dans un étau, le cri d’une souffrance tellement horrible que rien de semblable ne se pouvait concevoir. Tous les jeunes gorilles se mirent à rire en tortillant voluptueusement des fesses sur leurs sièges improvisés et, sur un signe, dédaigneux d’ailleurs, de Mako, un des aides appliqua un bon coup de poing sur le nez de Pitoin, pendant que l’autre lui bâillonnait la mâchoire, en la démantibulant avec un morceau de noix de coco. Après quoi, le chevalet fut dressé de façon que le patient fût bien à la commodité de l’opérateur. Car je ne pouvais plus en douter. J’allais assister à une séance de vivisection humaine. Mako allait imiter jusqu’au bout la leçon qu’il avait vu donner au professeur Carolus Piff. En effet, muni d’un couteau de bois fait d’une tige coupante de palmier, il s’approcha, d’un air capable, de Pitoin rendu muet, et, lui en plantant le bout dans le creux de l’estomac, il effectua ensuite une pesée verticale qui déchira les enveloppes et mit à nu l’intérieur de mon éminent collègue. Un frisson d’agonie secoua tout le corps dans ses entraves. Alors, Mako, inquiet, pinça un peu les jambes et les bras pour réveiller la sensibilité et s’assura que le cœur battait toujours en lui donnant des petites calottes avec la patte pour en entretenir le mouvement. Après quoi, il appela les assistants autour de lui et commença à faire à mon infortuné condisciple un tas de mistoufles scientifiques, lui chatouillant les boyaux avec une barbe de plume, lui crachant sur la vessie pour en faire ressortir l’impressionnabilité, décortiquant gracieusement les nerfs du bout aigu de ses ongles. Et, à chacune de ces plaisanteries déplacées, il signalait à ses élèves les grimaces particulières que le pauvre bâillonné effectuait de son mieux. Tout en étant indigné, je réfléchis que c’était, au moins, une curiosité que la vivisection est certaine de satisfaire, et que ce genre d’étude était celui à qui elle convenait le mieux. Tout à coup, Mako eut une inspiration et, changeant soudain de champ d’opération, il attaqua la tête du supplicié, cette tête où deux yeux roulaient effarés et effroyables. Il racla les deux côtés du front avec son couteau de façon à les mettre à vif et montra à ses étudiants les cornes naissantes de Pitoin. Ce fut le mot pour rire de la leçon, le mot de la fin. Car, l’heure du cours étant, sans doute, passée, Mako rejoignit gravement sa chaire, pendant que ses élèves, après avoir tiraillé les cheveux de Pitoin, par manière d’espièglerie, s’en allaient en jouant au saut de mouton. Bientôt, lui-même se retira avec la solennité bête qui ne lui avait pas fait un seul instant défaut. Ses deux aides le suivirent en se grattant malproprement la tête, et Pitoin, déchiqueté, mais respirant toujours, fut abandonné aux morsures des mouches et aux flèches du soleil.
J’allais me précipiter enfin vers lui, ému d’une pitié débordante, quand une voix qui était, à s’y méprendre, celle du professeur Carolus Piff, me parla d’en haut, de très haut, du haut du plus haut palmier :
« Qu’importe un peu de souffrance, disait-elle, quand il s’agit de savoir ! »
Je levai la tête et j’aperçus, à ma grande surprise, le perroquet Aboulifar qui, paraît-il, avait suivi Mako, ayant recouvré en même temps que lui sa liberté, grâce à la munificence de Polyte.
« Au fait, pensai-je, cet axiome était celui de Pitoin. De quel droit empêcherions-nous les singes de s’instruire, puisque la science nous apprend que ce sont les hommes de l’avenir ? »
Et, rallumant ma bonne pipe, recalant mon fusil sous mon bras, je rejoignis notre campement, la conscience soulagée. »
V
Ainsi parla mon ami, le docteur Boudou, un des chirurgiens les plus distingués de notre marine.
« Est-ce que tu plains Pitoin ? lui demandai-je en manière de conclusion.
– Moi, pas du tout !
– Eh bien, ni moi non plus ! Il est inconvenant que la science n’ait plus que des martyrs à quatre pattes. »
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(Armand Sylvestre, in Gil Blas, cinquième année, n° 1362, samedi 11 août 1883 ; cette nouvelle a été recueillie dans Histoires belles et honnestes, illustrations de Kauffmann, Paris : C. Marpon et E. Flammarion, sd [1884])
Lorsque notre vieil ami, le subtil et profond observateur Adalbert Gomphe, monta dans ce compartiment de première classe, il eut tout de suite le nerf olfactif sollicité vivement, et du même coup ses facultés d’observation soudain mises en éveil et en appétit d’étude, par une odeur singulière.
Un autre que notre vieil ami Adalbert Gomphe, un voyageur quelconque comme vous et moi, un homme ordinaire enfin, eût plutôt fait, en montant dans ce compartiment de première classe, quelques remarques plus banales, à savoir, par exemple, qu’il s’y trouvait déjà sept personnes, que les quatre coins étaient occupés (naturellement), que les filets étaient bondés de valises, sacs, petites caisses et paquets, que le plancher en était jonché, particulièrement devant l’unique place restée libre, et que, par conséquent, le nouvel et dernier arrivant gênait tout le monde et allait être le plus gêné encore de tous. Et cet homme ordinaire, ce voyageur quelconque comme vous et moi, en eût seulement tiré cette conclusion fâcheuse : « Diable ! quatorze heures à passer là-dedans, et la nuit surtout, voilà qui ne va pas être agréable. Je n’ai vraiment pas de veine ! »
Après quoi, l’infortuné se fût arrangé pour y vivre tant bien que mal, et eût tâché de s’endormir en rêvant qu’il avait un coin. Au cas où il se fût aperçu de l’odeur sollicitant si vivement le nerf olfactif d’Adalbert Gomphe, il n’y eût pas cherché matière à observation, et se fût contenté de penser, en se bouchant le nez de son mieux :
« Et, pour comble de guigne, ça ne sent pas bon. Enfin ! »
Telle ne fut pas la pensée de notre vieil ami le subtil et profond observateur Adalbert Gomphe. Sans songer une minute aux conditions inconfortables de ces quatorze heures en perspective, sans souffrir de l’odeur ni même trouver d’abord qu’elle ne sentait pas bon, il se dit plus gravement, lui dont les facultés étaient en appétit d’étude :
« Voilà une odeur que je ne connais point. Quelle est-elle ? »
Et quatorze heures de méditation nocturne lui parurent à peine suffisantes au long, patient, sagace et scientifique travail qu’il entreprit aussitôt pour arriver à définir cette odeur, jusqu’à présent notée par son nerf olfactif sous cette modeste rubrique : odeur singulière.
Un autre que notre vieil ami Adalbert Gomphe, même en s’attachant à définir cette odeur, n’y eût pas d’ailleurs insisté davantage, et se fût borné à la déclarer singulière, et eût attribué cette singularité au mélange probable des odeurs émises par les huit voyageurs, leurs bagages, les couvertures, les coussins, les bouillottes, et la fumée de la locomotive amalgamant le tout dans son haleine sulfhydrique.
Mais le subtil et profond observateur Adalbert Gomphe ne se satisfaisait pas si aisément. Certes, il reconnaissait, dans l’odeur à l’étude, tels et tels éléments étrangers qui s’y venaient joindre ; toutefois, bien loin de les confondre avec elle et de croire qu’elle était, elle, si singulière, la synthèse de ces odeurs diverses, il l’en distinguait très nettement et elle ne lui en semblait que plus singulière, puisqu’elle résistait à la savante analyse par quoi il essayait de l’isoler.
Comme ses expérimentations physiologiques se confortaient toujours de psychologie, ce n’est pas seulement au simple contrôle de son nerf olfactif qu’il soumettait la singulière odeur, notre vieil ami Adalbert Gomphe ; et il tâchait aussi de la circonvenir en la localisant d’abord dans une des sept personnes occupant le compartiment, et cela par une investigation attentive, minutieuse et perspicace de ces sept personnes, dont il reconstituait savamment, au moyen d’inattaquables hypothèses, l’inconnue idiosyncrasie.
Sept heures s’écoulèrent ainsi, pour le subtil et profond observateur, à éliminer successivement quatre des personnes à l’étude, dont le physique et le moral, l’un élucidant l’autre, furent jugés par lui comme tout à fait incapables de produire cette odeur singulière. Leurs odeurs, en effet, se caractérisaient définitivement, à ces quatre, sous les espèces d’odeurs connues qui n’avaient rien de singulier, telles que : odeur de pieds, odeur d’aisselles, odeur de crasse, odeur de dents cariées.
Deux autres voyageurs étant descendus avant d’avoir été mis à l’éprouvette, et la singulière odeur ayant persisté quand même, notre vieil ami Adalbert Gomphe vit heureusement le champ de ses recherches se circonscrire en la dernière personne restée dans le compartiment, seule avec lui, et il faillit s’écrier :
« Cette fois, je la tiens ! Elle aura beau faire, je l’aurai. »
Il pensait à l’odeur, évidemment, à l’odeur seule, et non pas à la personne, qui était une femme. Mais la science a des enthousiasmes et des ardeurs vers la possession qui sont aussi forts que les enthousiasmes et les ardeurs de l’amour ; et, quoique le grave Adalbert Gomphe eût manifesté son sentiment à la muette, par sa physionomie seule, la dame s’y méprit, et crut qu’elle avait affaire à un satyre. Elle foudroya notre ami d’un regard fixe et dur qui le cloua en place.
Rien ne pouvant échapper à l’attention, sagace et toujours aux aguets, du subtil observateur, Adalbert Gomphe perçut aussitôt quelque chose de singulier qui faillit d’abord le détourner de son étude sur la singulière odeur. Mais, sage et méthodique avant tout, l’avisé savant se ressaisit vite, pensant :
« Lorsque j’aurai pleinement élucidé le problème de l’odeur singulière, alors seulement il sera temps de passer à l’analyse du singulier regard. Et sans doute la clef de l’un me sera-t-elle fournie par l’autre. Ne chassons pas deux lièvres à la fois ! »
Et, consciencieusement, en toute haute et impartiale probité, il se remit à son enquête interrompue sur la singulière odeur. Mais il se sentait désormais gêné dans ses recherches, gêné par le regard singulier qui ne le quittait plus et pesait sur lui. Quoi qu’il en eût, et malgré son ferme propos de procéder par ordre, il ne pouvait s’empêcher d’étudier en même temps le regard et l’odeur qui avaient entre eux d’étranges et significatives correspondances, comme si ce regard était le regard de l’odeur, ou comme si cette odeur était l’odeur du regard.
À quoi notre pauvre ami Adalbert Gomphe n’osait pourtant s’arrêter, craignant d’être sur le seuil de la folie, et se disant toutefois :
« Mais non, non, il n’est pas possible que moi, Adalbert Gomphe, le subtil et profond observateur, je devienne aliéné. Je suis sûr de ma raison, de ma saine et toute puissante raison. Donc, au lieu d’être sur le seuil de la folie, je dois me trouver, au contraire, près d’une découverte formidable, et sur le point de dégager l’X d’un mystère. »
À cette idée, ses yeux flambaient d’une telle flamme, que la dame épouvantée, comme on criait le nom d’une station, descendit précipitamment du compartiment d’Adalbert Gomphe, et monta dans la voiture voisine, qui était celle des dames seules.
Mais le subtil, profond, et tenace observateur l’y suivit non moins précipitamment, et, à peine le train en marche, s’écria tout ému :
« Pardonnez-moi de vous importuner, madame ; mais, c’est plus fort que moi. Je suis le célèbre Adalbert Gomphe. J’observe. Alors, vous comprenez, ce regard, cette odeur, ces correspondances… »
Il balbutiait, éperdu, mais respectueux, et ajoutait vivement :
« Un mot, un seul mot d’explication me suffira, madame. Je dois avoir raison. Je ne peux pas me tromper. Adalbert Gomphe ne se trompe jamais. Rien qu’un mot, je vous en supplie ! Est-ce le regard de l’odeur ou bien l’odeur du regard ? Tout est là. Mais les deux ne font certainement qu’un. »
C’était au matin. Le train roulait depuis douze heures. Tranquillement, la dame ôta de son orbite un œil de verre, un œil qu’elle devait toutes les nuits laisser tremper dans un verre d’eau, et qui n’y avait pas trempé cette nuit-ci.
Et Adalbert Gomphe, le subtil et profond observateur, comprit tout à l’instant même et s’écria triomphalement :
« J’y suis. Ou plutôt j’y étais, mais sans pouvoir définir. À présent, enfin, je le puis. Loué soit Dieu, et surtout mon génie ! Vous puez de l’œil. »

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(Jean Richepin, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, huitième année, n° 2296, mardi 10 janvier 1899)
Même à l’état sec, brun, dormant, de racine, cette orchidée avait un caractère sinistre.
Vous-même, n’auriez-vous pas su quelle orchidée c’était ?
M. Mannering, lui, n’en sut rien. Il déballa sa nouvelle acquisition avec une sollicitude assez absurde envers une orchidée ou une primerose, mais vraiment idiote, téméraire, fatale, à l’égard d’une orchidée d’un semblable aspect.
Au bout des tiges, juste avant les feuilles, on voyait des paquets de tentacules qui pendaient.
Après un certain temps, des grappes de petits bourgeons apparurent çà et là. Ils s’ouvrirent bientôt et se transformèrent en petites fleurs misérables qui ressemblaient à des têtes de mouches.
En vérité, si l’on met à part la joie et le bonheur d’être « celui-qui-a-découvert-une-nouvelle-espèce-d’orchidée, » l’intérêt que portait M. Mannering au fait que les chétives fleurettes ressemblassent à des têtes de mouche, était d’ordre scientifique et faible.
Quelques jours plus tard le chat de Cousine Jane disparut. Ce fut un grand coup pour elle ; quant à M. Mannering, il ne se désola pas dans son esprit et dans son cœur. Il n’avait aucune sympathie pour le chat. Mais avant que Cousine Jane ne se fût lamentée deux jours entiers, un curieux bourgeon nouveau apparut sur l’orchidée.
C’est alors qu’une affaire du genre le plus désolant exigea la présence de M. Mannering à la ville. Son misérable neveu, une fois de plus, était dans de vilains draps, mais d’une manière si sérieuse et si désagréable que toute la générosité de M. Mannering dut jouer pour sortir de là le jeune homme qui n’en valait vraiment pas la peine.
Il l’écrivit à Cousine Jane. Mais quand il revint à Torquay, la cousine Jane avait disparu.
M. Mannering jeta un coup d’œil dans la serre, autant pour être sûr qu’aucun mal n’était arrivé à la merveilleuse orchidée. Dès qu’il ouvrit la porte, ses yeux tombèrent sur le bourgeon qui avait considérablement changé de forme et atteignait maintenant la grosseur d’une tête humaine.
Je n’exagère pas en affirmant que M. Mannering resta figé sur place, les yeux fixes sur ce merveilleux bouton, pendant cinq bonnes minutes.
À la fin, M. Mannering leva les yeux. Il était maintenant aussi comblé par l’énormité du nouveau bourgeon que vous ou moi pourrions l’être. Il n’était donc pas extraordinaire que, dans son bain, il fût possédé des visions les plus exaltées quant à la floraison de sa filleule végétale. Elle serait la plus grande connue. Il se pouvait qu’elle s’ouvrît en ce moment même ! À cette pensée, M. Mannering ne put se retenir plus longtemps ; il se leva hors de l’eau fumante et, se drapant dans son peignoir de bain, descendit rapidement à la serre.
Le bourgeon n’était pas encore ouvert ; il élevait encore sa tête intacte parmi le feuillage lustré et charnu, et M. Mannering vit maintenant ce pour quoi il n’avait point eu d’yeux auparavant. La fleur était une réplique exacte de la tête du chat qu’avait perdu Cousine Jane. La ressemblance était si vivante, que le premier mouvement de M. Mannering fut de ressaisir son peignoir de bain et de le ramener sur lui ; car c’était un homme modeste et le chat, encore qu’acheté pour un honnête minet, s’était avéré exactement le contraire.
Je vous raconte ceci pour vous prouver combien de caractère, d’esprit, il y avait sur cette florale face de chat. Mais bien qu’il essayât de saisir son peignoir de bain, il était trop tard, il ne pouvait plus bouger ; le nouveau feuillage, vigoureux, s’était approché de façon imperceptible ; les tentacules repoussés trop doucement le saisirent partout ; il poussa quelques faibles cris et s’effondra par terre. Et c’est maintenant qu’en tant que le M. Mannering de la vie ordinaire, il disparaît de cette histoire.
Il sombra dans une si profonde insensibilité qu’une éternité noire s’écoula avant que quelques faibles éléments de conscience se rassemblent dans son cerveau. C’était son cerveau qui formait le centre du nouveau bourgeon.
Ces quelques jours qui passèrent assez vite, dans une certaine douce excitation, pas désagréable, dans le monde extérieur, semblèrent résumer à l’esprit qui travaillait obscurément, toute l’histoire du développement de notre espèce.
Un processus analogue aux mutations de l’embryon s’y déroulait. Les sept âges de M. Mannering étaient présentés tels quels dans une série de premiers plans, comme dans un film documentaire ; sa conscience se fixa, se clarifia. Le bourgeon était mûr, prêt à éclore. Arrivé à ce point, l’état d’esprit de M. Mannering était, je pense, exactement celui d’un patient qui, se dégageant de l’emprise d’un anesthésiant, demande : « Où suis-je ? » Alors, le bourgeon s’ouvrit, et il le sut.
Il y avait la serre, mais vue sous un angle peu familier ; là, de l’autre côté de la porte vitrée, était son bureau ; ici, en dessous de lui, était la tête du chat ; et là, là, à côté de lui était Cousine Jane. Il ne pouvait pas dire un mot. Mais elle non plus. Et peut-être était-ce aussi bien ainsi.
Il faut reconnaître que M. Mannering ne fut pas tout d’abord grandement troublé par cet extraordinaire bouleversement de sa vie quotidienne. L’impossibilité de se mouvoir, par exemple, le laissait absolument indifférent, de même que la disparition de son corps et de ses membres, comme aussi l’arrêt de ce flot de tartines et de thé que, depuis plus de cinquante ans, il avait amené à sa bouche et qui, maintenant, était devenu une sorte de nutrition douce et continue, à peine sensible et venant d’en bas. La puissante influence du physique sur le moral l’inclinait donc tout entier à la tranquillité. Devenu végétal, il réagissait à la manière végétale. Mais le physique n’est pas tout. Bien que n’existant plus en tant qu’homme, il était toujours M. Mannering ; et cette particularité avait, dès la disparition de l’intérêt scientifique, donné naissance à une foule de soucis d’origine plus spécialement subjective.
Par exemple, l’idée le tourmentait qu’il n’aurait plus l’occasion de donner un nom à son orchidée ou d’écrire un article sur elle ; pis encore, grandissait dans son esprit l’abominable conviction que, sitôt sa condition découverte, c’était lui à qui on donnerait un nom et qui serait classé. Pire encore était la crainte d’être transplanté, repiqué, dans un endroit inconnu plein de courants d’air, et probablement public. Être déterré ! Un violent frisson agita l’épais feuillage qui s’étendait à partir de là où la plante devenait M. Mannering.
Cependant, le coucher de soleil était bien plaisant. Une puissante odeur de terre chaude, épicée, remplissait la serre. D’un arrangement spécial des tuyaux d’eau, suintait dans l’air une petite vapeur chaude. M. Mannering commença à s’abandonner à un sentiment de laisser-aller. Une abeille était arrivée à passer, au travers d’une petite fissure du montage métallique et vint se poser sur un des pétales qui étaient les sourcils de M. Mannering.
De là, explorant un trait, puis l’autre, elle finit par se poser pesamment sur la lèvre inférieure, qui, fléchissant sous son poids, lui permit de s’insinuer dans la bouche. Ceci naturellement le choqua considérablement, mais, à tout prendre, la sensation ne fut ni aussi alarmante, ni aussi désagréable qu’on eût pu s’y attendre.
Mais M. Mannering cessa bientôt ses jeux léthargiques lorsqu’il vit l’abeille s’envoler, décrire paresseusement deux ou trois orbes, et s’abattre directement sur la lèvre virginale de Cousine Jane. Menaçant comme l’éclair, un élémentaire principe de botanique traversa l’esprit de sa malheureuse parente. Cousine Jane – quoique n’étant que le produit d’un âge antérieur – était également consciente de ce qu’elle aurait pu être restée pleine d’une douce ignorance, si son cousin n’avait essayé, pendant des années, de l’intéresser aux rudiments de la botanique. Combien le malheureux se le reprochait-il maintenant ! Il vit les pétales doux et ordonnés du visage de sa cousine, s’ébouriffer et s’empourprer de rage et d’embarras, pour enfin, avec horreur et effroi, devenir malades comme ceux d’un gardénia. Mais que faire ? Quand il se fut efforcé jusqu’à ce que ses nerfs semblent sur le point de claquer sous la tension, le seul mouvement qu’il put accomplir fut un vulgaire clignement de l’œil gauche – mieux eût valu rien du tout.
Cet incident sortit complètement M. Mannering de sa léthargie végétative. Il se rebella contre la forme à laquelle il était ainsi limité cependant que, subjectivement, il restait trop humain. Son cœur n’était-il plus celui d’un homme, avec ses espoirs, ses idéals, ses aspirations – et sa capacité de souffrance ?
Quand tomba le crépuscule, on alluma les lumières dans le bureau. Deux hommes entrèrent dans la pièce. L’un d’eux était son notaire, l’autre son neveu.
« C’est son bureau, comme d’ailleurs vous le savez, dit le mauvais neveu. Il n’y a rien ici ; j’y ai regardé quand je suis venu mercredi.
– Ah bon ! dit le notaire. C’est une bien étrange affaire, un mystère total. »
Il avait évidemment dit la même chose plus d’une fois auparavant ; ils avaient dû en discuter dans une autre pièce.
« Eh bien, espérons le mieux. En attendant, il vaut peut-être aussi bien que vous preniez soin de tout ici. »
Ayant dit, l’homme de loi se retourna, et M. Mannering vit un sourire malicieux gagner la face du jeune homme. L’embarras qui l’avait envahi à la vue de son neveu devint de la peur, de la terreur même devant ce sourire.
Après avoir raccompagné le notaire, le neveu revint dans le bureau et regarda autour de lui avec une satisfaction intense et sinistre. M. Mannering pensa n’avoir jamais rien vu de si diabolique que cette expression solitaire de la joie à l’idée d’une puissance sans limites en cet endroit d’où il avait été chassé. Il se souvint que son neveu avait été célèbre, dans sa triste enfance, pour sa cruauté envers les mouches, auxquelles il arrachait les ailes, et pour sa barbarie envers les chats. On aurait pu remarquer une sorte de suée sur le front du bonhomme. Il lui semblait que son neveu n’avait qu’à jeter un coup d’œil par ici et que tout se découvrirait, encore qu’on se souvienne qu’il était impossible de voir quoi que ce soit de la pièce éclairée dans l’obscurité de la serre.
Sur la cheminée était une grande photographie de M. Mannering. Son neveu l’aperçut et traversa la pièce pour l’affronter avec un grognement triomphant et insolent :
« Ah ! vieux Pharisien, dit-il, c’est « Elle » que vous avez emmenée à Brighton, en excursion, n’est-ce pas ? Mon Dieu ! Combien j’espère que jamais vous ne reviendrez ! Combien j’espère que vous êtes tombé du haut de la falaise et qu’une vague vous a emporté, ou autre chose. N’importe, profitons-en pendant que c’est possible. Pooh ! Vieux grigou… »
Et, approchant sa main, dont le pouce tenait le médium courbé comme un ressort, il lâcha ce doigt qui alla frapper méchamment le nez de la photographie. Alors, la fripouille usurpatrice quitta la pièce, laissant toutes les lumières allumées.

Vers le matin, advint un incident, vulgaire en soi mais suffisant pour mettre pleine mesure à la déconfiture de la pauvre Cousine Jane, et à l’embarras et aux remords de son cousin. Le long du bord de la grande caisse dans laquelle était plantée l’orchidée, se mit à courir une petite souris noire. Ce fut tout bonnement effrayant ; la principale tige fibreuse se tordit comme un cheveu sur un charbon rougi ; les feuilles se contractèrent comme du mimosa qu’on brûle. Je pense d’ailleurs que c’est ce qui serait arrivé si la souris n’était pas rapidement passée plus loin.
Mais elle ne s’était pas éloignée de plus d’un pied environ lorsqu’elle regarda en l’air et vit au-dessus d’elle, éclatant positivement de vie, cette fleur qu’en d’autres temps on avait appelée Minouchet. Il y eut un instant pathétique. La souris était de toute évidence paralysée par la terreur ; le chat ne pouvait que regarder et vouloir. Cousine Jane qui avait pensé avec joie : « Eh bien, maintenant, elle va s’en aller, et jamais, jamais, elle ne reviendra, » réalisa tout à coup d’éventuelles horreurs. Rassemblant toute son énergie, elle donna un frémissement spasmodique qui suffit à briser l’extase qui retenait la souris, si bien que, tel un jouet à mouvement d’horlogerie, celle-ci fit volte-face et s’enfuit. Mais déjà le bras impitoyable de l’orchidée lui avait coupé la retraite, et la souris sauta directement dessus ; comme un éclair, cinq tentacules de l’extrémité attrapèrent la fuyarde et la tinrent serrée ; et bientôt, son corps diminua, diminua de volume, puis disparut.
Le soir suivant, la porte s’ouvrit de nouveau, et de nouveau le neveu pénétra dans le bureau. Cette fois-ci, il était seul et il était clair qu’il sortait de table. Il portait à la main une carafe de whisky ; sous son bras était un siphon.
Il versa une bonne dose de whisky dans la timbale et se mit à l’aise dans une attitude d’un confort extravagant Mais, en peu de temps, le jeune homme sembla se fatiguer de sa propre compagnie. Son regard tomba sur la porte de la maison de l’orchidée. Tôt ou tard, cela devait finir par arriver.
Cependant que le neveu tâtonnait pour atteindre la poignée de la porte, Cousine Jane éleva lentement deux bouquets de feuilles tout en haut de sa tige. M. Mannering remarqua avec un soudain élan d’espoir que, par le moyen de ce stratagème, elle était fort bien cachée de tout regard possible. Vite, il s’efforça d’imiter son exemple. Malheureusement, il n’était pas encore arrivé à un contrôle suffisant de ses… ses membres ?… et ses plus grands efforts ne les élevèrent pas au-dessus d’une horizontale exténuée. La porte était ouverte et le neveu cherchait à tâtons le bouton électrique qui se trouvait juste à l’entrée. Ce fut un instant de panique vraiment achevée. Comme la lumière s’allumait, un bouquet de feuilles s’étendit en forme d’éventail, assez semblable de structure à une feuille de marronnier d’Inde, et recouvrit le visage anxieux de M. Mannering. Quel soulagement ! Au moment même où le neveu s’avançait dans la serre, le couple caché se souvint en même temps de la fatale présence du chat. En même temps aussi, la sève se glaça dans leurs veines. Le chat, animal plein de sagacité, « savait, » par une de ces intuitions propres à son espèce, que cet homme qui venait là, était un fainéant, un parasite, un sensuel, grossier et brutal, sans respect pour l’âge, insolent envers les faibles et barbare envers les chats. Il resta donc, très immobile, s’en remettant à sa position basse, à l’état de demi-saoulerie du neveu, pour éviter d’être remarqué. Mais tout fut en vain.
« Quoi ! dit le neveu. Quoi ! un chat ? » Et il leva la main prêt à administrer un bon coup à l’inoffensif petit être. Quelque chose, dans le maintien digne et résolu de sa victime, dut pénétrer tout de même jusqu’à son esprit obtus, car le coup ne tomba point, et le bravache détourna son regard de côté et d’autre, pour éviter celui ferme et méprisant du courageux chat. Hélas ! ses yeux tombèrent sur quelque chose qui jetait un faible éclat blanc derrière le feuillage. Il écarta les feuilles pour pouvoir voir ce que c’était. C’était Cousine Jane.
« Oh ! Ah ! dit le jeune homme, rempli de confusion. Vous êtes revenue. Mais pourquoi vous cachez-vous là ? »
L’alcool avait tant excité le naturel déjà durci du jeune homme qu’il n’éprouva ni crainte, ni terreur, ni gratitude. Saisissant la situation, un sourire diabolique s’épanouit sur sa face.
« Ah ! Ah ! Ah ! dit-il, mais où est le vieux ? »
En un instant, il l’eut trouvé, et découvrit, en soulevant les feuilles qui lui formaient une visière inadéquate, le visage de notre héros, troublé de mille émotions amères.
« Hallo ! Narcisse, » dit le neveu.
Un long silence suivit. Le neveu était si content qu’il ne pouvait rien dire. Il se frottait les mains et se léchait les lèvres, et regardait, regardait, comme un enfant regarde un nouveau jouet.
« Vous voilà bel et bien arbre, dit-il. Tout a bien tourné maintenant, n’est-ce pas ? Ah ! Ah ! Vous souvenez-vous de la dernière fois que nous nous sommes vus ? Ouais, vous entendez ce que je dis, ajouta le tortionnaire, vous sentez aussi, j’espère. Que pensez-vous de cela ? »
Il étendit la main et, saisissant un délicat duvet de fins filaments argentés qui poussaient, tels des favoris, autour de la moitié inférieure de la fleur, il tira un grand coup. Sans même s’arrêter à noter les très subtiles phases de la réaction de son oncle, satisfait de l’effet général de cette rébellion dévastatrice, le misérable ricana avec satisfaction et, tirant une longue bouffée du bout fumant du cigare volé, en souffla l’immonde fumée en plein dans le centre de sa victime. Le brutal !
« Vous aimez cela, Jean-Baptiste ? demanda-t-il avec une œillade. C’est excellent contre la rouille. Exactement ce qu’il vous faut. »
Quelque chose bruit sur la manche de sa veste. En regardant, il vit une longue tige, bien pourvue des fatales tentacules. En un instant, elle avait gagné son poignet ; il la sentit serrer, mais l’arracha, comme on arrache une sangsue, avant qu’elle ait eu le temps de fixer sa prise.
« Brr… dit-il, c’est comme cela que cela arrive probablement ? Tout de même, je n’aurais pas cru qu’on pouvait être attrapé tout habillé. »
Frappé d’une idée soudaine, il promena son regard de son oncle à Cousine Jane et de Cousine Jane à son oncle. Il examina le plancher, écarta la porte et vit seulement un peignoir de bain froissé, gisant dans l’ombre.
« Comment ? dit-il. Ah ! bon… Ah ! Ah ! » Et il sortit de la maison de l’orchidée.
M. Mannering sentit que ses souffrances ne pourraient être plus grandes. Et cependant, il avait peur du lendemain. Il eut des rêves de limaces, d’escargots et d’espaliers. Si seulement le monstre se contentait d’insulter et de se moquer, de gaspiller l’avoir de son oncle et de ravager sous ses yeux ses biens chéris, même en lui tirant quelquefois les favoris… encore !… Peut-être serait-ce alors possible de se libérer de tout ce qui en lui était encore un homme, d’aller son petit bonhomme de chemin, de tout prendre comme cela viendrait, se reposant dans le Nirvana d’un rêve végétal. Mais au matin, il trouva que ce n’était pas facile.
Le neveu entra, et, s’arrêtant seulement dans la serre pour jeter à ses parents quelques railleries des plus négligentes, alla s’asseoir au bureau et ouvrit le tiroir d’en haut. De toute évidence, il cherchait de l’argent. Nul doute qu’il ait dépensé ce qu’il avait dérobé dans les poches de son oncle. De toutes façons, ce tiroir contenait assez pour que la fripouille pût se frotter les mains avec satisfaction et, appelant la gouvernante, lui hurler aux oreilles une commande insensée pour le marchand de vins et de liqueurs.
« Sortez d’ici, cria-t-il, quand, à la fin, il se fut fait comprendre d’elle. Il va me falloir me trouver quelqu’un d’un peu plus à la page pour me servir, je ne vous dis que cela. »
Il se mit en quête, dans l’annuaire, du numéro du bureau de placement local. L’après-midi, il reçut une procession de bonnes dans le bureau de son oncle. Celles à qui il arrivait d’être sans relief ou trop évidemment respectables, étaient traitées brièvement et froidement. C’était seulement quand la fille était jolie et trouvait ennuyeux d’être privée de traitements impudents que l’entretien se prolongeait un peu. Dans ces cas-là, le neveu concluait en des termes qui ne laissaient de doutes dans l’esprit d’aucun de ses auditeurs sur ses véritables intentions. Une fois, par exemple, se penchant en avant, il prit le menton de la fille en disant avec un odieux sourire affecté :
« Je suis seul ; vous seriez donc traitée tout à fait comme quelqu’un de la famille, comprenez-vous, s’pas, ma chère ? »
À une autre, il disait, lui entourant la taille de son bras :
« Pensez-vous que nous nous entendrons bien ensemble ? »
Lorsque cette conduite en eut fait sortir de la pièce deux ou trois, il entra une jeune personne qu’il serait bien regrettable de décrire. Le neveu ne perdit pas de temps à tomber d’accord avec cette créature. En vérité, son genre véritable était si évident que le jeune débauché se se livra à la comédie de l’entretien d’usage que pour corser ses anticipations, s’amusant du contraste entre le dialogue conventionnel et les œillades sans vergogne. Elle devait arriver le lendemain.
Mais, ce soir-là, lorsque le neveu vint prendre ses aises dans le bureau, il était évident qu’il était beaucoup plus fortement sous l’empire de la boisson que le soir d’avant. Il marmonnait sauvagement entre ses dents. Il était clair que quelque bagatelle avait mis en fureur cet ignoble caractère.
Il est intéressant de noter, même à ce stade, un changement soudain dans les réactions de M. Mannering. Son intérêt pour la modestie effarouchée de Cousine Jane, qui l’avait remué si profondément quelques heures auparavant, devait avoir été le dernier tressaillement d’un altruisme épuisé. Le changement, cependant, à l’état actuel, ne répondait pas à un bonheur sans mélange. Son indifférence sereine, florale, à l’égard du mauvais usage qu’on pouvait faire de son mobilier était équilibrée par l’obsession absorbante, également florale, de cette terreur d’un semblable mauvais usage, dirigé directement contre lui.
À l’intérieur du bureau, le neveu rageait toujours et jurait. Sur la cheminée était une enveloppe écrite de la main de M. Mannering adressée par lui à Cousine Jane. À l’intérieur était la lettre qu’il avait envoyée de la ville et où il décrivait la conduite honteuse de son neveu. Le regard du jeune homme tomba dessus, et, sans scrupules, il la prit et en tira la lettre. À mesure qu’il lisait, sa face devenait cent fois plus sombre qu’auparavant.
« Quoi ? dit-il, avec un affreux juron, vous me couperiez les vivres complètement ?… Me couper… Nous sommes deux à ce jeu-là, vieux démon… »
Et, saisissant une grosse paire de ciseaux qui traînait sur le bureau, il entra dans la serre.
Parmi les poissons, la Dorée crie, dit-on, quand elle est saisie par l’homme ; chez les insectes, la chenille du papillon tête-de-mort est capable d’un paisible petit appel de terreur ; dans le monde végétal, seule la mandragore pourrait donner une voix à sa mort, que je sache !…
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(John Collier, traduit par Roland Malraux, in Marianne, grand hebdomadaire littéraire illustré, première année, n° 5, mercredi 23 novembre 1932. Cette nouvelle est la première adaptation française écourtée de « Green Thoughts » [mai 1931] ; il faudra attendre 1949 pour qu’elle soit traduite en intégralité par Marc Chadourne, dans le recueil Un Rien de muscade, Paris : Hachette, collection « Les Grands romans étrangers »)
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« Leonard’s Dream, » gravure de Jane Blackburn illustrant The Lancers of Lynwood, de Charlotte Mary Yonge, Macmillan and Co., 1895
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