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(Georges Ribemont-Dessaignes, « Narcisse, » in Integral : revistă de sinteză modernă, première année, n°3, mars 1925)
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(Georges Ribemont-Dessaignes, « Narcisse, » in Integral : revistă de sinteză modernă, première année, n°3, mars 1925)
Le père et le fils s’éloignèrent de la lucarne en suivant un rebord plat à la base du toit en pyramide – casque si froidement minéral sur l’architecture humaine du château qu’il effrayait tel l’escarpement d’une haute montagne.
Le maçon cherchant du regard autour de lui découvrit la cheminée démolie par l’orage. Elle émergeait, solitaire, d’un pan de toit très incliné où, les ardoises neuves incrustaient de glacials reflets de ciel parmi l’opacité des ardoises anciennes que la disposition capricieuse des crevasses divisait en échiquiers où l’œil était tenté de chercher une régularité fortuite.
« Je vois, c’est presque à l’angle, » dit le maçon. Et d’avoir tenu les yeux fixés sur la cheminée lui donna l’impression que le ciel lourd de nuages était plus lumineux au-dessus du château que partout ailleurs, et lui rendit plus sensible le vide à son côté. Néanmoins, il continua d’avancer sûrement, se retournant pour surveiller son fils. Celui-ci s’amusait à défier un chien noir qui, en bas, dans la cour semée de graviers, s’acharnait à aboyer pour donner l’alarme.
« Laisse-le tranquille.
– Ah, il nous en veut ! » répondit le garçon et il ramassa un éclat d’ardoise qui tomba près de la bête aussitôt radoucie et flairante.
Le père sourit, puis :
« Allons, avance, » fit-il sévèrement.
Parvenus à la cheminée qui se dressait, toute droite sur la première pente du toit, les ouvriers déposèrent leurs matériaux et leurs outils et le maçon constata qu’il n’y aurait pas grand travail à faire.
« Va me chercher de l’eau, commanda-t-il à son fils, et dépêche-toi. Je crois qu’il ne tardera pas à pleuvoir. »
Le garçon s’éloigna dans la direction de la lucarne et le père resta seul à observer le ciel. La pluie semblait imminente. Les nuages en mouvement répandaient leur lumineuse blancheur en de grands amas gris, lourds et fermes. Dans la nuit qui gagnait peu à peu, la forêt épandue tout autour, perdait sa couleur aérienne, se faisait tassée et unie, humble comme l’herbe des prés. Non loin du château les premiers arbres du parc miraient leurs cimes dans le petit lac et l’eau qui les réfléchissait paraissait s’élever vers le ciel et se faire toute proche.
Le maçon calcula d’un œil expert la distance réelle qui le séparait de la pièce d’eau pour vaincre la troublante illusion d’un rapprochement, puis il se mit à détacher de la cheminée endommagée les briques descellées jusqu’à ce qu’il fût parvenu à la maçonnerie intacte.
Le garçon revint avec une écuelle pleine d’eau et gâcha le plâtre.
Le père tourna vers lui un visage souriant :
« Je n’ai plus besoin de toi maintenant. Si tu descendais voir le jardin ? Il y a des cygnes sur le lac, vas-y. Tu n’auras peut-être plus cette occasion. Prends garde au chien et surtout ne touche à rien. »
Le garçon partit pour cette aventure en service commandé, hésitant un peu comme si, inoccupé, il craignait de ne pouvoir librement aller et venir.
« Si on te demande quelque chose tu n’auras qu’à dire que tu es mon fils, » lui cria le maçon qui, resté seul, s’aperçut qu’il avait hâte d’achever son travail et de descendre lui-même de ce toit.
Le ciel annonçait la pluie ; quand le vent se taisait brusquement, comme pour la favoriser, dans les arbres voisins, parmi leurs compagnes immobiles, quelques feuilles continuaient tout de même à frémir et à bruire, soumises aux mystérieux et invisibles jeux de l’air. Alors l’homme levait les yeux, cherchait ces feuilles avec une attention inquiète, puis souriait.
Dans les moments de silence absolu, il entendait son souffle ronfler dans le peu de tuyau qu’il avait restauré et il lui prenait envie de siffler dans cette gorge noire et grasse comme dans une flûte conduisant le son jusqu’aux cheminées béantes dans les pièces superposées du dessous, et de répondre ainsi aux rumeurs indistinctes qui montaient à lui, tantôt comme l’écho d’un joyeux festin, tantôt comme le bruit étouffé de fuites et de poursuites pieds nus au long d’interminables corridors.
Il se retenait, mais, malicieux, plaquait bruyamment le flanc sonore de sa truelle contre les briques pour les bien ajuster dans la couche de chaux, puis s’arrêtait, aux écoutes, déçu qu’en réalité ni orgie ni bacchanale ne se déroulât dans le château ainsi qu’il l’eût souhaité.
La cheminée s’étant élevée, il pouvait travailler dans une position moins ingrate maintenant, regarder autour de lui sans faire d’efforts. Quelqu’un courait dans le parc suivi du chien qui aboyait joyeusement. Il reconnut son fils ; l’entrevit ensuite au bord du petit lac en train d’admirer quelque chose que lui-même ne pouvait voir ; puis le garçon disparut derrière des monceaux de branches vertes alignées dans une clairière. La cheminée continuait à s’élever et les rumeurs indistinctes de la maison s’atténuaient, de plus en plus, étouffées par la matière nouvelle et humide. La maçonnerie s’affermissait. Le maçon grattant de l’ongle la chaux s’assura qu’elle tenait déjà.
« À présent, il peut pleuvoir, » pensa-t-il, coiffant la cheminée du nouveau capuchon de tôle noire. Quand il se releva après avoir gardé une position incommode pour rassembler ses outils, il éprouva un étourdissement, un léger vertige. Son regard avait parcouru trop de forêt et trop de ciel en ces brefs instants, et les images se pressaient sans qu’il fût en mesure de les accueillir. Il sourit et, à la recherche d’une ligne fixe, posa son regard sur l’horizon. Sur les étendues lointaines et fumeuses de la forêt, la pluie tombait déjà. Il ressentit tout à coup sa parfaite solitude comme un danger. Les briques neuves de la cheminée, rouges vif sur le vieux tronçon de briques ternies, lui donnaient l’impression d’avoir ajouté quelque chose de brutal et d’hostile à ce toit qui fuyait en pente raide vers le ciel et il éprouva une sorte de regret rageur.
Il avança vers la lucarne, fit deux pas et s’arrêta tremblant. Un froid interne, un subit manque de force, le jeta brusquement contre la pente, en quête d’un appui, tandis que ses outils lui échappaient des mains. Le marteau, appuyant sur son pied, lui donna même, durant ce vertige, l’impression rassurante d’être stable et encore sur un terrain solide.
« Je suis fatigué, se dit-il ; ça va passer. » Et, pour échapper à l’attirance du vide et à son horreur du toit lisse, il se mit à regarder au loin, plus haut que les arbres.
Il vainquit ainsi son vertige, mais il avait perdu confiance : les paumes collées à la fuyante surface ardoisée, le maçon explorait du regard le sol au-dessous de lui, à la recherche de son ancienne sécurité. Il voyait à gauche le lac, argenté au centre et noir sous les ombrages de la rive. D’une petite anse cachée sortirent les cygnes. Trois, d’un blanc pur, à la file. Lisses, ils fendaient l’eau obscure, rompant de leurs poitrines de flottants barrages de feuilles et ils semblaient s’être donné un but extrêmement éloigné. L’homme mesura de l’œil avec ironie les dimensions de la pièce d’eau. De temps en temps, les grands oiseaux ouvraient l’aile pour mettre à la voile comme des barques et manœuvraient de leurs longs cols pour changer de direction.
Ils arrivèrent au milieu du lac où ils devinrent gris et presque invisibles sous un reflet argenté.
L’homme les oublia, attiré par un autre spectacle.
Dans un enclos, à l’intérieur du parc, un poulain en liberté galopait, inquiet. On entendait, dans le silence, les sabots résonner sur la pelouse ; on les entendait de plus près quand l’animal restait caché par les arbres pour réapparaître toujours courant, brun et rapide sur l’herbe verte.
Soudain, il se mit à pleuvoir.
Ce fut en regardant le poulain que le maçon réussit à revenir jusqu’à la cheminée sans souffrir du vide ; il haletait cependant comme s’il avait échappé à un danger.
Il s’était souvenu que, non loin de là, derrière l’angle, le corps du logis se soudait à une aile latérale dont le toit plat serait facile à suivre jusqu’à une lucarne ou un vasistas.
Aveuglé par la pluie cinglante, il se mit à ramper pour avancer plus sûrement en suivant le rebord plat. Il entendait gargouiller les gouttières ; au long des pentes d’ardoises, l’eau coulait en nappes tour à tour opaques et luisantes.
Il parvint ainsi à la toiture plate, située à quelques pieds au-dessous, y descendit, et, sain et sauf, s’abrita sous la corniche saillante du toit plus élevé.
Les cygnes ne naviguaient plus. Ils se tenaient près de la rive, ouvrant et fermant les ailes, sans être jamais satisfaits de l’ordre remis dans leurs plumes mouillées par l’eau du ciel.
Le poulain maintenant invisible ne galopait plus. Il piaffait et poussait des hennissements tellement stridents qu’on se demandait s’il ne souffrait pas, là-bas, prisonnier dans son enclos tout fumant de pluie.
Parmi des grondements de tonnerre, la pluie s’arrêta.
Anxieux, le maçon sortit de dessous le rebord protecteur pour constater que ce qu’il croyait avoir entrevu était vrai. Ni lucarne ni vasistas sur la toiture plate ; il y avait seulement, de distance en distance, de larges vitres qui laissaient transparaître l’armature de fer en forme de croix qui les soutenait. De la maison s’élevait, contre la face interne de ce vitrage, une lumière grise, dense comme un gaz, et tout le poids du toit semblait n’en contenir qu’avec peine l’exhalaison.
Il n’y avait qu’un parti à prendre : revenir en arrière. Mais le maçon se sentait fatigué et doutait de ses forces comme au sortir de maladie. Il resta sur cette aile de l’édifice d’où il apercevait de biais la façade postérieure du corps de logis et s’assit en attente. Il lui semblait que s’il avait pu parler à quelqu’un, revoir son fils, son malaise se fût dissipé : aussi fixait-il ses regards tantôt dans la cour, aux endroits où débouchaient les allées du parc, tantôt sur les nombreuses fenêtres de la façade, espérant qu’un domestique viendrait en ouvrir une.
Là où les rideaux étaient tirés, il entrevoyait l’intérieur des pièces, quelques meubles, des cadres dorés ; et chacun de ces objets le reposait de l’altitude et du vide ennemis du cœur, engourdissait en lui le sentiment du péril mortel qu’il courrait s’il tentait prématurément de les atteindre.
À travers les nuages dégonflés, le soleil glissa une lumière fausse qui rendit étranges la forêt, la clairière, le parc. En effet, tout semblait avoir été détaché du sol, être suspendu au cœur d’un mouvement d’ondulation dont vibrait l’air qui, tranquille sur les sommets, effleurait le visage de l’homme. Toute chose était proche et aisée à toucher. Un pas, un élan, et d’un vol l’homme serait porté à la pointe des toits, au faîte des arbres accueillants, dans la clairière près du poulain au repos.
L’illusion de pouvoir s’envoler se fit tellement insidieuse que le maçon dut faire effort pour la refouler. Parvenu à retrouver le sens du poids et de la hauteur des choses, il lui resta un regret comme s’il avait laissé échapper une chance.
Appeler ? Il y songea. Mais le silence, l’air paisible, la majesté du bâtiment le retenait. Résigné, il se pelotonna, les mains aux genoux, les yeux fixés sur l’horizon.
L’air doré le dessinait dans la solitude à ses yeux mêmes. Ses mains avaient un halo d’or ; l’étoffe mouillée et durcie de ses vêtements l’enserrait dans une ligne lumineuse qui lui faisait craindre de remuer, comme s’il eût été vêtu d’un habit neuf et riche ne lui appartenant point. Dans ce contour lumineux, il se sentait seul et condamné à l’immobilité. Il imaginait que, vu de loin, il devait avoir l’air d’un tas de vieilles pierres, d’une cheminée démolie ; et il en était désespéré comme un pauvre diable joué par un méchant enchanteur.
Le bruit d’une fenêtre qu’on ouvrait le surprit et lui fit tourner ses regards vers la façade.
Dans l’encadrement de la fenêtre apparaissait une femme toute nue. Elle semblait être venue là pour respirer l’air renouvelé par la pluie. Autour d’elle, une vapeur chaude s’exhalait. La femme avait le visage serein et s’essuyait la poitrine d’un geste distrait et léger, perdue dans la contemplation de la campagne. Elle disparut un instant, puis revint, passant un peigne blanc dans ses cheveux noirs avec des mouvements qui gonflaient sa vigoureuse nudité.
Le maçon retenait son souffle et baissait les paupières de crainte que son regard avide et pesant pût être senti ; mais la femme se regardait dans un petit miroir, puis le déposait sur l’appui de la fenêtre pour se coiffer. Le déplacement d’un nuage fit déborder au ciel un lac de soleil incandescent. Le maçon eut l’impression qu’il serait impossible à la femme enchantée de quitter la fenêtre ; elle était la compensation de son malheur, la récompense de sa patience. Content, il sourit et le soleil lui entra dans la bouche, plus ragaillardissant que l’oxygène ; puis, sentant sa joue illuminée comme un miroir qui eût pu attirer l’œil, il baissa la tête, cacha son visage dans ses bras. Son regard erra au-delà des graviers de la cour et des caisses vertes des citronniers. Planté sur l’herbe du pré, immobile comme un arbrisseau entortillé dans des chiffons grisâtres, son fils regardait la femme nue. Dans le visage, tenu hypocritement baissé, luisait le blanc des yeux levés.
Alors, le maçon se sentit furieux et plein de rancœur. De la main, il fit signe au petit qui ne le voyait pas : « Va-t-en, va-t-en ! » puis il tourna un regard inquiet vers la femme. Elle levait les yeux trop haut pour apercevoir sur le pré cette ombre nouvelle, mais le maçon ne pouvait plus comme avant jouir d’elle tant il était pénétré de honte intime à partager le spectacle avec son fils. Il se surprit enviant à celui-ci cette riche vision offerte aux rêves d’une adolescence tandis que, pour lui-même, la nudité de la femme était déjà dépouillée de toute magie, et par la faute du garçon. La découverte comportait aussi un autre élément pénible : le sentiment que le petit était coupable d’une chose pour laquelle on ne pourrait pas le punir et malgré cela le père prévoyait avec quelle brutalité, il le jetterait dans les bras de la mère déguenillée, entendait d’avance le reproche dans la voix de celle-ci : « Mais qu’est-ce qu’il a fait ? » Il préféra poser son regard ailleurs, n’importe où dans le parc. Il vit sur le lac, les cygnes évoluer avec les mouvements ralentis d’un chœur qui se dispose à chanter, et dans l’enclos le poulain couché sur l’herbe, fatigué et lourd, mais ces images ne le distrayaient point du désir d’espionner encore son fils.
Le garçon se tenait toujours droit sur l’herbe sombre, petit et informe, blanc de plâtre çà et là, comme engainé dans une écorce tavelée. La femme promenant autour d’elle son regard heureux, pouvait l’apercevoir. Mais, tout en regardant en bas maintenant, elle paraissait chercher, parmi les arbres interposés, le piaffement du poulain. Effrayé, le garçon avait le regard éteint et tremblait de tout son corps.
Le maçon éprouva une sorte de satisfaction à le voir déjà un peu puni. Mais le paternel instinct de protection ramena la tendresse qu’une rancœur jalouse avait bannie. Anxieux, il considérait le regard de la femme, en épiait la direction, oubliant qu’elle était belle et nue.
Soudain, tout naturellement, la femme se retira et ferma la fenêtre. L’ombre rosée d’une silhouette resta et joua derrière les rideaux de mousseline.
Le garçon demeurait immobile comme s’il espérait le retour de la vision. Alors, le maçon poussa inconsciemment un cri furieux ; le petit en éprouva un tel choc de frayeur qu’il s’enfuit vers les arbres hoquetant de sanglots.
Soulagé, le maçon suivit la femme nue derrière les rideaux, de son désir d’homme qui complète et exagère une image. Les ombres de la chambre étaient complices mais les lingeries blanches que la femme faisait voltiger en les endossant se gonflaient en volutes lumineuses qui retombaient et s’éteignaient sur son corps en le cachant. Enfin, elle disparut dans les régions obscures de la chambre. L’homme resta les yeux fixés sur la fenêtre jusqu’au moment où l’éclair d’une lueur grise au fond de la pièce lui fit comprendre qu’une porte venait d’être ouverte et refermée.
Il se détourna, toute joie éteinte, il se remit à penser à son fils et avec une étrange angoisse. Prompt et assuré, il sauta sur le toit plus élevé, atteignit la cheminée, courut à la lucarne ouverte. Ayant descendu les escaliers à toute vitesse, il ouvrit la porte vitrée du vestibule, se trouva dans le jardin. Là, il se mit à appeler son fils, tout en courant vers les arbres. Il avait des remords à cause de ce cri poussé sur le toit ; et la fuite du garçon qui, peut-être s’était cru découvert par quelqu’un de la maison, lui faisait craindre une catastrophe.
Comme il approchait du lac, il crut entendre une réponse à son appel. Il atteignit la rive. Les cygnes, ayant pris leur élan, glissaient sur l’eau noire, jaune et limpide partout où la tachetait le soleil. À un nouveau cri d’appel du maçon, ils s’éparpillèrent, puis allèrent se réunir près des bords d’une anse tranquille où s’enchevêtraient des racines noueuses. L’homme s’éloigna plus angoissé encore d’avoir vu les yeux ronds et cruels des oiseaux blancs. II se trouva devant la barrière de l’enclos vert où le poulain se dressa, ombrageux, craignant le licou.
Appelant toujours, le maçon pénétra dans le fourré. Une forme, quelque chose de gris au pied d’un arbre l’arrêta.
Les yeux effrayés du garçon ne semblaient point être les yeux qui avaient contemplé la belle femme ; et pourtant, quand il les leva sur son père en disant : « Oh, les cygnes, papa, les cygnes ! J’ai peur d’en avoir tué un avec une pierre ! » le père se sentit résigné à écouter le pudique mensonge d’un autre homme – d’un homme comme lui.

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(Arturo Loria, « Il muratore stanco, » in Pègaso: rassegna di lettere e arti, deuxième année, n° 9, 1930, traduit de l’italien par M. Canavaggia, in Europe, revue mensuelle, n° 100, 15 avril 1931 ; ce récit a été repris dans le recueil Le Spectacle, Paris : Desjonquères, « Les Chemins de l’Italie, » 1988, dans une nouvelle traduction de Michel David. Jan Asselyn, « Le Cygne menacé, » huile sur toile, c. 1650)
Le vieillard à la barbe pontificale s’éloigna tristement de la fenêtre, dont je m’approchai à mon tour, et je vis la rue : elle était noire de peuple, et hurlante ; du point où nous la regardions, elle semblait pavée de chapeaux. Des bras, des cris, des rires, des menaces sortaient de là. Au milieu des clameurs, un nom d’homme jaillissait, comme une fusée, et les syllabes de ce nom, en retombant sur la foule, paraissaient la brûler et la faisaient bondir.
Je me retournai vers le vieillard, et je le vis qui secouait la tête.
« Voilà, dit-il, un homme bien haï ! Je n’examine point s’il a tort ou raison, s’il pense juste ou faux. Il a pensé devant la foule et lui a jeté son nom : c’était jeter les dés. Les dés ont mal tourné pour lui. »
Le vieillard marchait à larges pas bien cadencés, les mains derrière le dos, et ses yeux fixes examinaient avec grand soin les fleurs rouges et bleues du tapis, comme pour y chercher le plan d’un long discours.
« Ah ! monsieur, ne lancez jamais votre nom dans la rue ! Ne conviez point la foule ! Ne la mêlez point à vos pensées ! Ne descendez pas vers elle, et surtout ne la faites pas monter chez vous. Les portes sont faites pour être closes, et le sage est celui qui creuse un fossé devant le seuil de sa maison ! Ne croyez pas les gens qui vous conseilleraient d’habiter une maison de verre. Malheur à l’architecte qui construirait cette bâtisse, car il tuerait son homme ! Malheur au saint qui se permettrait d’y demeurer, car il se tuerait lui-même !
Il n’y a pas de vertu qui résiste à l’examen, car il n’y a pas de chose qui soit bien comprise : tout ce qui est su de plusieurs n’est plus clair pour personne, puisque la chose sue est dénaturée autant de fois qu’elle est redite. Hélas ! il n’y a peut-être même pas de bons exemples, puisque tout se déforme par le rapport que l’on en fait, et que tout se transforme dans le colloque des rues. Une phrase ne peut pas aller de la Madeleine à l’Opéra, et demeurer elle-même. Lorsqu’une parole est répétée par trois voix successives, elle ne dit plus rien de ce qu’elle disait ; lorsqu’un récit est passé par trois bouches, il ne garde plus rien de la vérité première. Craignez les oreilles et les bouches qui passent. Vivez seul, et recueillez-vous !
– Pourtant…
– Que vous pensiez avec elle ou contre elle, craignez la foule ! Quelque tentation que vous éprouviez de vous appuyer sur elle, quelque confiance qu’elle vous inspire par la ressemblance de ses sentiments avec les vôtres, quelque amour qu’elle vous affirme, détournez-vous et ne parlez pas : la place publique est l’ennemie de l’homme et de la vérité. On en meurt…
– Pourtant, lorsque je crois posséder la vérité…
– Êtes-vous sûr que ce soit elle ?
– Lorsque je pense que ma foi, qui me profite, pourrait profiter à tant d’autres ; quand je me sens capable de puiser chez moi quelque chose qui réconforte mes semblables ou qui les améliore, qui les conduise ou qui les aide, lorsque je crois tenir la pâture qu’il leur faut, et que je me sens riche à les pouvoir nourrir, est-ce que j’ai le droit de garder mon trésor, est-ce que je n’ai pas le devoir d’aller et de crier : « Prenez ceci pour vous ! »
– Le devoir, oui, peut-être…
– Et de m’en abstenir, ne serais-je point un lâche ?
– Et de le faire, vous serez un héros : mal récompensé, je vous jure, car le nombre punit tôt ou tard ceux-là qui sont venus vers lui, même s’ils viennent par amour. On vénère Savonarole ou Artevelde, puis on les brûle ou les assomme. Les cendres des tribuns vont des panthéons aux égouts. Car ceux qui parlent à voix haute seront frappés par ceux qui les écoutent, frappés dans leur repos ou dans leur vie, et, s’il le faut, après leur mort !
– Périsse l’homme et vole la cendre, si l’idée reste et fait du bien !
– Est-il donc une idée qui reste, et reste pure ? Le bien qu’elle devait faire, elle ne le fait pas tout entier, parce qu’on l’en empêche en la travestissant. Des idées et des paroles qui venaient pour adoucir le sort de la miséreuse humanité, quoi donc ne fut point abîmé ? Excitant la colère ou la joie, soulevant la haine ou l’amour, toute chose s’est pervertie entre les doigts du monde, et toute chose en mourut. Les dieux eux-mêmes, tour à tour, sont morts d’avoir été adorés par les hommes !
– Quand l’idée ne vaut plus, quand elle a cessé de correspondre aux besoins des peuples, elle passe et cède à d’autres ; mais, pour un temps du moins, elle a su porter des bienfaits.
– Et des douleurs ! C’est même par là qu’elle commence. L’idée la plus féconde et la plus généreuse, lorsque la foule s’en empare, n’est tout d’abord entre ses mains qu’une massue pour assommer ce qui existe. La foule est simple et simplifie. Elle n’admet pas deux choses à la fois, qui pourraient se contrarier. Vous lui dites : « Ceci te sera bon. » Qu’elle vous croie, elle prend ; mais à la condition, tout de suite, de jeter bas quelque vieux mur qui lui servait, et de vous en consacrer les ruines. L’humanité n’ajoute pas, elle remplace. Pour créer, elle démolit. Pour la mettre en marche sous quelque drapeau, il faut lui en montrer un autre, et qu’elle marche contre. Elle ne conçoit l’amour qu’au travers de la haine. Elle n’agit pour ceci qu’à la condition d’agir contre cela, et sa voix n’est bien vibrante que lorsqu’elle hurle vers la bataille et le désastre. »

À ce moment, une clameur monta de la rue. On criait : « À bas un Tel ! » et le cri se propulsait, comme une onde terrible, entre les deux murs des maisons.
« À bas ! c’est la devise du Nombre. »
Le vieillard leva un doigt autoritaire et dit :
« À bas : abattre ! Les foules valent pour détruire et non pas pour construire. »
Il m’interrompit avant que j’eusse répliqué, et continua :
« Écoutez comme elle crie bien ! Quel admirable poumon ! La voix est chaude, on sent que l’âme est chaude. Oserez-vous me dire que ce soit là un organe destiné à l’approbation ? Est-ce là un larynx propre à filer la roulade des compliments ? Non, monsieur, non ! Une foule est enthousiaste ou elle n’est pas. C’est l’émotion qui la crée, c’est l’élan qui la constitue. Il n’y a point de foule, là où il n’y a point de passion. Sans paroxysme, vous avez des hommes assemblés, susceptibles de devenir une foule, mais qui n’en sont pas une : la foule naît quand le délire commence. Or, dites-moi si la haine et la colère ne sont pas, dans l’âme humaine, des excitants morbides plus actifs que l’aimable sympathie ? Dites-moi si l’indignation ne secoue pas les nerfs plus fort que ne peut l’approbation ? Et dites-moi si la fureur nous porte à édifier ou à détruire ? »
Il me prit par la manche et m’entraîna vers la fenêtre.
« Voyez ! cette masse qui s’écoule et que l’on a comparée à un torrent, trop de fois pour que j’ose encore me permettre cette image, ne sentez-vous point que sa fonction est de renverser ? Les avalanches descellent les digues et ne les bâtissent pas. Il suffit de regarder la foule pour comprendre sa puissance contre les obstacles et son impuissance pour les œuvres : elle est susceptible de faire place nette afin qu’autre chose surgisse dans le désert qu’elle a fait avec son passage ; mais qu’elle édifie, je l’en défie ! »
Il sourit avec complaisance et revint au milieu de la chambre.
Je répondis :
« Selon vous, les foules ne sauraient faire que des ruines ?
– Et du bruit ; le bruit est même ce qu’elles font le mieux. Des ruines, du bruit, et place nette. La foule prépare, et voilà tout. Ne lui demandez pas davantage. Elle est l’esclave de ses crises et la proie des instants. Elle a sa force à dépenser, et la dépense. Sait-elle d’une façon précise où elle va ? L’important est qu’elle aille. Elle ne discerne pas, elle veut ; elle ne pense pas, elle éprouve. Elle ne raisonne pas, elle profère. Elle ne prouve pas, elle affirme. C’est un cri qui s’avance. Elle est l’affirmation de l’homme !
– N’est-ce donc rien ? Les foules, dans un magnifique élan, ont vécu de nobles minutes !
– Et d’ignobles, sans guère être plus louables des unes que blâmables des autres. Bonne ou mauvaise, l’idée qu’elles adoptent se transforme en mouvement, sans qu’elles en aient perçu autre chose que les apparences les plus synthétiques et les plus grossières. La foule est grosse et voit gros. Les détails lui échappent et, d’ailleurs, l’intéressent peu. Elle a des conceptions d’ensemble, obtuses comme d’un être naïf, nerveuses comme d’un être souffrant. C’est une grande vie atteinte de fièvre et qui veut en finir, vite. Il lui faut des solutions plutôt que des arguments. Elle est sensorielle à défaut d’être intellectuelle, animale plus qu’humaine, ou, si vous préférez, c’est l’animal humain.
Car l’homme, au cours des civilisations progressives, se transforme, s’affine, s’améliore ou se pervertit, et varie selon les ères, les climats et les siècles ; mais la foule est toujours la même. En toutes les époques et toutes les histoires, qu’elles soient d’Orient ou d’Occident, la foule fait les mêmes choses et crie avec la même voix. Les mots changent seuls. Pour ou contre telle idée, elle a, tour à tour, les mêmes attitudes, les mêmes révoltes ou le même enthousiasme. Elle manifeste une âme unique qui, sans doute, est l’âme essentiellement humaine, puisque nulle évolution sociale ne l’a jamais modifiée : c’est l’âme originelle, et l’homme en foule redevient l’homme primitif.
Il en a les vertus et les vices. Il se rapproche de la bête. La foule est une bête lâchée : inquiète et naïve, généreuse et féroce, prompte au rire et à la rage, impudique, sanguinaire, inaccessible à toute logique et pourtant réversible à l’excès, pusillanime au point de ne pouvoir résister à une averse, et courageuse à boucher des canons avec des poitrines…
– De bonne foi, toujours.
– Oui, monsieur, comme le taureau. »
Le vieillard regardait au-dehors.
« Ne voulez-vous pas, lui dis-je, que nous descendions dans la rue ?
– Non, certes ! Je serais capable de marcher avec ces gens-là aussi bien qu’un autre.
– Vous ? »
Il se pencha vers mon oreille : « L’âme des foules est contagieuse. Restons chez nous. »
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(Edmond Haraucourt, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, huitième année, n° 2586, vendredi 27 octobre 1899. Estampes de Jean Veber, « La Hurle, » 1910 ; « Clémenceau et la Chambre des députés » et « Le Dompteur a été mangé, » juillet 1909 – source : Gallica)
Les espaces verts de Paris en 1999.
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(Boris Vian, in Actualité littéraire [revue mensuelle du Club des Libraires de France], n° 50, octobre 1958 ; ce texte a été repris dans la revue du club Futopia, Ailleurs, n° 17, en mars 1959)
Couverture : Les toits parisiens tels qu’ils apparaissaient, indescriptible fouillis, vers les années 1958-1960. Photo Brassaï.
La petite école où je me rendais tous les matins était séparée de notre maison par quatre boutiques seulement : une pharmacie, un magasin de faïences, une boucherie et un débit de vins. Le débit de vins portait à son fronton une enseigne représentant un tonnelet troué d’où giclait un jet de pourpre. Autour de la peinture, en exergue, se lisait cette inscription qui faisait ma joie : Au Barlet qui gicle. Toujours, je m’arrêtais un peu devant le débit de vins pour en admirer l’enseigne et pour jouer avec le chien du patron, une espèce de loulou bâtard, roquet au poil roux, qui avait nom Loupiot, et qui était mon ami.
Peu à peu, et par l’entremise de Loupiot, le débitant était aussi devenu mon ami. C’était un beau gars, de mine rieuse, les yeux doux, la face enluminée, très haut sur ses jambes. On l’appelait le Grand Pierre. Il me paraissait un homme tout à fait remarquable, à cause de sa taille, de son enseigne et de son toutou, et non moins remarquables me semblaient les cerises à l’eau-de-vie dont il me régalait parfois.
Je fus tout stupéfait, un matin, de ne point voir Loupiot venir à ma rencontre comme d’habitude, en faisant frétiller son plumet roux, et mon étonnement redoubla en trouvant la boutique fermée. Je ne la connaissais pas sous cet aspect de devanture close, aux volets barrés et mornes. Elle me semblait lugubre. Il faisait, d’ailleurs, presque nuit encore, car on était en hiver. La bise sifflait aigrement. L’enseigne de tôle se balançait à se décrocher et jetait comme une plainte.
Sûr, il était arrivé malheur à quelqu’un. J’en eus le sentiment net. Mais, je m’en souviens fort bien, ce n’est pas le Grand Pierre qui occupait la place la plus importante dans mes craintes. Je m’inquiétais beaucoup plus de la pauvre enseigne, que j’entendais positivement gémir, et, surtout, surtout, je pensais à mon Loupiot. C’est son nom, à lui, que je prononçai, en m’approchant de la devanture, et en y cherchant une fente par où glisser mon appel. Il y en avait une, justement, vers le bas. Une demi-porte, ouvrant de l’intérieur, était entrebâillée, formait fissure dans la muraille des volets. J’y collai ma bouche et murmurai le nom du toutou. Personne ne me répondit. Je fus pris alors d’un gros désespoir et me mis à crier et à pleurer comme si j’étais perdu.
Des commères s’étaient arrêtées, puis des ouvriers. Un des garçons bouchers sortit, puis le commis du magasin de faïences. On échangeait derrière moi des propos étonnés, des interrogations.
« C’est pas naturel, ça.
– Le Grand Pierre est en retard d’une heure.
– Si on allait prévenir un sergot ? »
Peu à peu, je me sentais pressé contre la devanture. La demi-porte basse céda sous la poussée ; et, comme elle était assez haute pour moi, je me trouvai brusquement, et presque sans l’avoir voulu, dans la boutique. En même temps, j’entendais le garçon boucher qui criait, sa tête frisée passée dans l’ouverture.
« Hé ! là, Grand Pierre ! Grand Pierre ! »
Moi, je continuais à appeler Loupiot en sanglotant. Mais on ne répondait toujours rien, ni Loupiot, ni le Grand Pierre. Je ne voyais rien, non plus. La tête du garçon boucher interceptant le peu de lumière que commençait à répandre le jour blafard, j’étais dans une obscurité profonde. Au reste, pour ne point voir ce noir, qui m’épouvantait, j’avais machinalement dressé devant mes yeux mon cartable d’écolier.
Soudain, j’entendis grincer la barre du volet-porte. Le garçon boucher, entré enfin, la déverrouillait d’une main hâtive et tremblante sans doute, car le fer hochait et tapotait le bois par saccades. Un cri étouffé que poussa mon compagnon me fit lâcher mon cartable et desserrer les paupières.
Le volet-porte ouvert à deux battants, la clarté de la rue avait empli la boutique. Là-bas, au fond, sur une couchette posée à même deux longues tables de bois, gisait le Grand Pierre, non plus avec sa mine rieuse, ses yeux doux, sa face enluminée, mais pâle, effroyablement pâle, le regard fixe, effaré, vitreux.
« Hé ! là, Grand Pierre ! » répéta le garçon boucher d’une voix rauque.
Alors, dans un coin, j’aperçus et je montrai du doigt le pauvre Loupiot, qui avait la langue tirée, et les pattes en l’air, toutes roides. Du même coup d’œil, je vis qu’il y avait sur le parquet comme du vin répandu, du vin noir, épais. Cela ressemblait à une mare en train de se dessécher, et gluante.
À ce moment, une des commères dit, du dehors :
« Il est peut-être soûl ! Tâchez donc moyen de le secouer un peu ! »
Le garçon boucher répéta encore, d’une voix forte maintenant :
« Hé ! là, Grand Pierre ! »
Et il accentua son appel en lui poussant rudement la tête.
La tête roula par terre.
Il y eut un violent mouvement de recul ; je fus bousculé, rejeté sur le trottoir, au milieu d’un attroupement qui se formait déjà, parmi des cris d’horreur. Une voisine me ramena chez nous. Huit jours de temps, en proie aux plus épouvantables cauchemars, je fus sous la menace d’une fièvre cérébrale. On me conduisit chez mon grand-père, à la campagne, passer un mois pour me rétablir. Quand je revins à Paris, nous n’habitions plus le même quartier. Quand je voulus demander à mes parents s’ils savaient quelque chose touchant l’histoire de ce crime, ils me répondirent évasivement. Tout ce que j’en obtins, c’est que l’assassin n’avait pas été découvert. Mais rien, ni leur silence, ni le temps écoulé, rien n’émoussa jamais ma curiosité à cet égard. Devenu jeune homme, dès que je connus ce que c’était qu’un journal, je me mis en quête des feuilles judiciaires où je pourrais retrouver, narrée tout au long, l’affaire du Barlet qui gicle ; mais ce que j’appris de la sorte, loin de calmer ma curiosité, ne fit que l’irriter davantage. L’assassin, en effet, n’avait pas été découvert, et l’affaire, demeurée mystérieuse, avait été, comme on dit, classée. Je fus bien forcé, moi aussi, de classer l’affaire et de me dire que jamais je ne saurais la vérité sur le crime du Barlet qui gicle. Toutefois, on pense bien que je ne pouvais oublier la hideuse vision si profondément gravée dans ma mémoire d’enfant, la face pâle et hagarde du Grand Pierre, sa tête roulant par terre parmi les caillots de la mare gluante, et le pauvre Loupiot, dans son coin, la langue tirée et les pattes en l’air, toutes roides.
Aussi, jugez du coup que je reçus l’autre jour, en pleine poitrine, quand j’entendis soudain derrière moi une fillette qui criait :
« Loupiot ! Loupiot ! »
Je me retourne. Je manque de tomber à la renverse. C’est Loupiot, en effet, que je contemple. Un Loupiot identique à l’ancien ! Une espèce de loulou bâtard, roquet au poil roux.
Au risque de passer pour un fou, je cours à la fillette :
« Comment se fait-il que votre chien s’appelle Loupiot ? »
Elle se sauve, prise de peur, vers la gouvernante, tandis que Loupiot me jappe frénétiquement aux jambes. J’interpelle la gouvernante, très posément cette fois, et le chapeau à la main. Elle me répond en allemand que je ne comprends pas. Je me mets à les suivre, malgré l’effarement que cela leur cause. Ainsi jusqu’à une maison de Neuilly. Je m’informe aux alentours et j’apprends simplement ceci : la fillette habite avec sa mère, qui est veuve, et son grand-père paternel, un vieillard de soixante-dix ans, qui est en enfance depuis dix-huit mois. Auparavant, cet aïeul était un bon papa très doux, très aimable et très aimé. Aujourd’hui, son chien Loupiot est le seul être qu’il reconnaisse. Quand on lui demandait naguère pourquoi ce nom, il répondait en souriant :
« Parce que… Ça me rappelle. »
J’ai voulu voir le vieillard. J’ai guetté par des après-midi de chaud soleil où l’on promène les malades. J’ai vu le gâteux, avec une face encore aimable, malgré son hébétude. Cette face a dû être de celles dont on dit qu’elles respirent l’honnêteté.
Je pourrais en avoir le cœur net, sonder, interroger…
Et puis ?
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(Jean Richepin, « Contes modernes : Loupiot, » in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, sixième année, n° 1812, lundi 13 septembre 1897 ; illustration de Jean Veber)
I
Tous les matins, sous le porche, le lent troupeau
défile dans l’odeur aigre de l’habitude ;
tous les soirs on emporte avec plus d’amertume
le métier déformant qui vous rancit la peau.
Ces Assis que, vengeur, stigmatisait Rimbaud,
ont occupé le jour à des besognes bêtes,
car tous les règlements s’ordonnent sur les têtes,
le culte de l’horaire assagit les cerveaux.
Faces blêmes des vieux employés qui moisissent
dans la tiédeur des petits bureaux poussiéreux.
L’ennui, le manque d’air, – et ces laborieux propos
sur la retraite, – et ces mots qui salissent
le matin de printemps ou le soleil peureux…
La vie est circulaire ici comme une lampe
avec l’abat-jour vert délimitant le rond
de lumière administrative.
Un penseur pose un doigt sur sa tempe,
une pauvre femme à la toux maladive
recommence une addition.
Les guichets ouvrent des gueules symétriques.
Le grand portail vomit chaque soir les fournées
de commis râpés et mélancoliques,
d’appariteurs aux casquettes galonnées,
et de jeunesses tôt fanées…
II
Là-bas, dans un paysage choisi,
à l’écran des collines bleues,
le crépuscule doit prodiguer sa féerie ?
Là-bas, des compagnons de route aux yeux hardis
découvrent les sommets et narguent la fatigue,
là-bas vers les rocs roux, des frères inconnus
chantent la joie de vivre au libre jeu des muscles,
le rêve et le désir parfument
la mer violette au crépuscule.
Dans l’ivresse du « Plus Loin Encore, »
un ancien moi clamait les mots sonores.
Jamais plus ? Jamais plus. L’Horaire et le Bureau
ont raison des Arthur Rimbaud.
Courtes évasions, permises, du dimanche ?
L’esprit, las des semaines au garrot,
écarte une pauvre revanche,
les sentiments prennent le petit trot,
les yeux malades ont peur de la route blanche.
Amoindri, muselé, l’esprit subit l’Horaire
dans l’asservissement cellulaire.
On ne part plus, les portes sont fermées,
on ne part plus, les âmes sont cernées.
Mâcher obstinément des révoltes – si vaines ?
Chacun range ses humbles peines
avec des mines surannées.
Les prudents s’écarteront de la fenêtre ;
la voix narquoise du retour
dit que les monts, les rocs, le voyage, l’amour,
tout cela mentait peut-être ?
III
Les « autres » sont assis sur leurs chaises de paille,
un coussin protecteur garantit le séant.
« Liberté » passerait pour un mot malséant
et la société vous a pris dans ses mailles.
Docile à la tradition,
le rond-de-cuir est un citadin qui travaille,
sourd à l’appel de l’Évasion.
Le châtiment ? Avoir voulu rêver la vie
au lieu de suivre le troupeau, comme les autres !
Le châtiment ? Avoir raillé l’économie
et démasqué de bons apôtres !
Le châtiment ? Avoir exalté l’Aventure !
Je porte le fardeau de ma faiblesse d’homme,
sans espoir de salut, sans lumières nouvelles,
avec l’atroce certitude que l’épreuve a broyé mes ailes.
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(Marcel Millet, in La Proue, revue anthologique de la poésie libre, dixième année, cahier 38, 1938)
Je revins chez moi fort tard et à pied. Paris nocturne a quelque chose de lugubre et qui fait frissonner. Au lieu de cette multitude confuse d’hommes actifs et toujours empressés, on ne rencontre alors que ceux que le vice et l’inconduite ont placés aux plus bas échelons de la vie humaine, ces redoutables gueux qui cherchent leur nourriture dans la boue des rues ; ou ces hommes si dignes de pitié, qui ramassent soigneusement, parmi la fange et les ordures, tout ce qui paraît encore pouvoir être employé, n’importe à quel usage : papiers, chiffons, ferrailles, vieux cuir, jusqu’aux feuilles de salades, tout remplit leur hotte. Au lieu de ces élégants équipages qui, de jour, parcourent si rapidement la ville, on ne voit plus que de lourds chariots, chargés d’immenses tonneaux, rouler lentement dans les rues, en ébranlant le pavé sous leurs roues bruyantes et massives, et par des tuyaux et des pompes ingénieusement adaptés, aspirer le contenu des cloaques des maisons.
L’air en est empesté à vingt pas ; mais bien d’autres vapeurs méphitiques, pareilles à celles qu’exhalent les spectres de l’enfer, remplissent à cette heure les rues de la capitale ; aux lieux où peu d’heures auparavant mille marchandises variées, et des millions de précieuses bagatelles, resplendissaient derrière les glaces polies des boutiques, on n’aperçoit plus que de longs panneaux noirs ou de couleurs sombres, et protégés de barres de fer et de verrous, comme autant de cercueils debout, ou comme figurant l’entrée du séjour des morts ; au lieu de ces innombrables lumières qui, le soir, redonnent l’aspect du jour à ces rues fréquentées, on ne voit plus luire au ciel qu’une lueur mate et décolorée, et la pâle lune percer péniblement les noirs nuages qui planent sur la ville. (1)
Dans cet instant, le frisson me saisit, mon cœur s’oppressa, et involontairement je m’écriai :
« Ah ! loin de moi, effroyable image du néant ! ne me trouble pas le saint repos de la nuit !…
– Eh ! vous extravaguez, mon cher ! me dit le baron en éclatant de rire ; ne vous exaltez donc pas ainsi ! Paris est mort dans ce moment, c’est son cadavre que vous voyez et que vous sentez ! rien de plus ! Mais, demain matin, il ressuscitera plus joyeux, plus actif, plus vivant que jamais. »
Il avait raison, et sa prophétie se réalise tous les jours. Pour moi, mon cher ami, je demeure pour le présent toujours le même.
Votre vivant et pourtant défunt ami,
Hermann Skmilasso.
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(1) Il paraît que l’illustre touriste oublie complètement les nombreux et brillants réverbères qui éclairent Paris pendant la nuit. Il est vrai que cela eût un peu dérangé l’effet de sa nuit fantastique. (Le traducteur.)
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(Hermann Pückler-Muskau, Chroniques, lettres et journal de voyage extraits des papiers d’un défunt, tome Ier, Paris : Librairie de Fournier, 1836 ; Howard Norton Cook, « Paris Street, » gravure sur bois, 1930)
Le premier jour de l’an 1921, nous avons eu l’idée de faire une promenade au Père-Lachaise, et c’est sur la tombe d’Oscar Wilde que nous nous sommes le plus longtemps attardé en amères réflexions. Il y a eu tout dernièrement vingt ans que Wilde, nouvellement sorti du bagne, fut enterré au cimetière de Bagneux. Personne n’a commémoré cet anniversaire. Le lundi 3 décembre 1900, par une matinée grise, un corbillard couvert de fleurs et suivi de quelques hommes emportait le cadavre d’Oscar Fingall O’Flahertie Wiss Wilde, né à Dublin, le 16 octobre 1854, mort le vendredi 30 novembre 1900 à l’hôtel d’Alsace, rue des Beaux-Arts. Je n’entrai pas à Saint-Germain-des-Prés ; il me sembla voir passer Jean Lorrain ; je reconnus Paul Fort ; les autres, je ne les avais jamais vus.
J’avais rencontré Oscar Wilde au François-Premier et au Procope ; nous n’avions échangé que quelques paroles et je me rappelle avoir bu pour la première fois à sa table de la bière appelée stout, je crois, et dont il faisait une importante consommation. Je ne connaissais pas plus l’œuvre que l’homme ; mais Wilde avait dans l’air et le regard une expression de supériorité et de douceur telle que ce poète foudroyé m’attirait. Je ne regrette pas aujourd’hui de lui avoir donné quelques poignées de mains. Le cortège s’engagea, si je ne me trompe, dans la rue de Rennes ; peut-être suivit-il le boulevard. Un jeune homme à barbiche noire me dit qu’un mois plus tôt Wilde avait bu sa dernière absinthe ; et il me montra Alfred Douglas, le nez au vent ; quelques larmes bien anglaises paraissaient embuer ses beaux yeux. Je ne savais pas encore quel rôle il avait joué dans l’existence d’Oscar ; j’ai compris depuis qu’il y avait à la fois quelque folie et quelque ostentation chez ce garçon, à suivre, mort, celui dont il avait tué non le corps, Wilde étant condamné, mais l’âme ; et ce n’était pas de l’épée qu’il s’était servi. Je ne suis pas allé jusqu’à Bagneux, étant pressé par ailleurs.
Il est impossible, dans un bref article, d’analyser l’œuvre de Wilde ; d’autres l’ont fait, mieux que nous ne le saurions faire, et M. Georges Bazile, avec un respect, une vigilance, une piété dont il faut le louer, ne manque pas une occasion de faire revivre par l’information, la traduction et la critique, l’esthétique wildienne.
Quelle belle et quelle terrible vie que celle d’Oscar Wilde !… Esthète, snob, mystificateur, archi-païen, il connut toutes les joies, les plaisirs, les triomphes des bonheurs. Le bonne fortune le gâta ; il passait, hautain et fier, piétinant dédaigneusement le chemin de velours ; et ce dandy misogyne, cet artiste précieux et rare semait autour de lui, comme autant de petites perles dures, des aphorismes concentrés : « Les mystères de la religion ont pour certaines femmes tout le charme d’un flirt… L’industrie est la source de toutes les laideurs… La moralité moderne consiste à se ranger sous le drapeau de son temps… Je considère que le fait, pour un homme cultivé, de se ranger sous le drapeau de son temps, est une action de la plus scandaleuse immoralité… Aucun grand chagrin ne résiste à la vue d’un morceau de satin jaune… Il n’y a que deux sortes de gens vraiment intéressants : ceux qui savent absolument tout et ceux qui ne savent absolument rien… Aujourd’hui, un cœur brisé se tire à plusieurs éditions… La Beauté est une des formes du génie, la plus haute même, car elle n’a point besoin d’être expliquée… Le monde a été fait non pour les femmes, mais pour les hommes… Les choses inutiles sont les seules choses nécessaires… J’aime les hommes qui ont un avenir et les femmes qui ont un passé… Chaque fois qu’on aime, c’est la seule fois qu’on ait aimé… Les femmes sont des sphinges sans secret… La paresse est la mère de toutes les perfections… Je n’ai jamais adoré que moi… »
Qu’on me pardonne ces citations et celles que je ferai encore ; il n’y a qu’à puiser dans Intentions, dans les Contes, le Théâtre, dans Dorian Gray surtout ; le domaine est riche, Oscar y est tout entier, Oscar d’avant le bagne, l’Oscar dont on connaît la réponse à un douanier qui lui demandait :
« Vous n’avez rien à déclarer ?
– Rien d’autre que mon génie ! »
Mais ce païen, cet amateur, ce patricien, cet amant farouche de l’intégrale Beauté, et qui se riait de la Douleur en agitant un lys, avait déjà des aperçus suffisamment logiques sur la réalité, sur la nature de l’homme, sur son époque, sur ses contemporains. Il disait aussi : « Rien ne peut mieux guérir l’âme que les sens… comme rien ne saurait mieux que l’âme guérir les sens… Il y a une purification dans le châtiment… La prière de l’homme à un Dieu juste devrait être non pas : Pardonnez-nous nos péchés ! mais : Frappez-nous pour nos iniquités !… Le rêve est plus que la vie… Ceux qui trouvent de laides intentions en de belles choses sont corrompus sans être séduisants. Et c’est une faute. Ceux qui trouvent de belles intentions dans les belles choses sont cultivés. Il reste à ceux-ci l’espérance… L’originalité, comme la beauté, est un don fatal… L’âme est une terrible réalité. On peut l’acheter, la vendre, l’échanger… »
Peut-être est-ce cette pensée : « Il y a une purication dans le châtiment, » qui fut le point de départ de sa décadence sociale. On connaît la lugubre histoire. Insulté, compromis, Wiilde intente un procès à son insulteur ; il perd ce procès ; il est arrêté, on le confronte avec des professionnels du vice, on l’outrage, on le vole (sa maison fut pillée, ses manuscrits volés), on le dégrade, on le salit, on le juge et on le condamne à deux ans de hard labour.
Il fut condamné – ce n’est un secret pour personne – parce qu’il était un vieil Irlandais ; il pensa un moment se faire naturaliser Français ; il ne songea pas à se laisser mourir de faim, comme le lord-maire de Cork. C’est le même esprit qui souffla sur le bûcher de Jeanne d’Arc et à l’oreille d’Hudson Lowe. Oscar Wilde nous appartient ; il a trouvé un refuge en France, des défenseurs en France, un tombeau en France. Il est naturalisé Français.
Il eut des mœurs « contre nature. » Contre la nôtre, cela est probable, point contre la sienne ; en conséquence, l’argument est sans valeur. S’il était possible de discuter sur ce détail, et si c’était ici le lieu de la discussion, nous pourrions nous livrer à quelques recherches sur le crime de Wilde. Pour ma part, je crois qu’il a cédé à la curiosité, à un snobisme ; s’il a cédé à un vice, il a payé, et durement. Rien ne peut donc salir cette mémoire d’artiste. Il fut un anormal, peu nous importe ; il fut atteint de ce mal causé par l’accident « capital et douloureux » qui devait, après vingt ans d’opium, d’éther et d’alcool, précipiter Baudelaire, comme tant d’autres dans le tabès, la parésie et la paralysie cérébrale, – peu nous importe ; il en est mort, nous ne pouvons que nous incliner. Il ne fit de mal qu’à lui-même, et je sais nombre de bourgeois, notamment anglais, viciés, pourris, et qui n’ont pas de génie.

Oscar Wilde fut inhumé (la première fois) le 3 décembre 1900, au cimetière de Bagneux, 15e division, 8e ligne, n° 1017, allée des Érables Pourpres. Je ne me rappelle malheureusement pas si le petit monument, ou plutôt la table qui couvrait la tombe, était surmontée d’une croix. On y voyait les inscriptions suivantes : R. I. P. oct. 16th 1854 — Nov. 30th 1900. OSCAR WILDE. Et ce verset de Job (XXIX) : « Verbis meis addere nihil audebant et super illos stillebat et oquium meum. » Beaucoup plus tard, et grâce à une admiration restée anonyme, Oscar Wilde fut transféré au Père-Lachaise, et sa tombe ornée d’un monument. Ce monument de M. Epstein, encore qu’il représente un assez beau morceau de sculpture, apparaît comme une œuvre funéraire assez inattendue, d’un goût au moins contestable. On sait qu’il fut d’abord jugé immoral, – il n’y a pas de quoi, vraiment. La colère de Laurent Tailhade lui inspira alors quelques traits cinglants. « Les pontifes de la préfecture, – s’écriait-il, – les pions et les eunuques, vermine des bureaux, inhibent la mise au clair de cet ouvrage, sous couleur qu’il accrédite des seins que l’on ne saurait voir et fait endurer à la pudeur publique d’indicibles tortures. » (1) La figure sculptée de M. Epstein accrédite surtout les témoins formels de la virilité masculine. Ce n’est pas qu’ils soient gênants, mais on se demande la raison de cette exhibition ; des formes féminines eussent été tout autant déplacées. Wilde aurait vraisemblablement protesté, et ses cendres irritées doivent se soulever sous cette pesante et prétentieuse sculpture symbolique (?). Au surplus, Wilde est mort en chrétien-catholique, et l’absence de croix sur cette tombe est une insulte à l’âme du pécheur repenti, qui écrivit De Profundis. J’en appelle à la foi des mahométans, des bouddhistes et des juifs.
La sépulture actuelle, au Père-Lachaise, est située dans la 89e division, sur le bord de l’avenue Carrette, non loin du Colombarium. Wilde repose entre M. A. Vigneron, (1846-1903), commissaire général de la Société des Artistes Français, et le tombeau de la famille Papeill. La sépulture de Planquette s’élève tout auprès, et l’on voit, sur la même ligne, celle d’Édouard Colonne. Un simple nom sur la façade : Oscar Wilde ; et derrière le monument, une longue inscription en langue anglaise : Oscar Wilde, author of Salomé, and other beautifuls works, etc ; he died fortified by the Sacraments of the church on november 30th 1900 at the Hôtel d’Alsace, 13, rue des Beaux-Arts, Paris, R. I. P. On voit aussi répété le passage de Job déjà inscrit sur la tombe de Bagneux. Le caveau est fermé par une porte de bronze. Quelqu’un a introduit dans l’orifice de la serrure la tige d’une rose de porcelaine. Au pied du mausolée, quelques chrysanthèmes desséchés et noircis. Sous la porte du caveau, glissées là comme par des visiteurs venus au domicile d’un vivant, deux cartes, dont j’ai relevé les noms : Albert de Villegas, et Sam Philip, auteur, Stockolm. Une belle chenille soufre et noir de velours rampait hier sur la porte, toute réchauffée de soleil.
Lorsque Wilde fut condamné, – et pour quel délit ! – presque tout le monde l’abandonna et ceux qui le jalousaient lui firent payer bien cher ses succès d’Amérique, comme conférencier, ses succès de théâtre, ses succès d’homme du monde. Quelques-uns, bien rares, restèrent fidèles à l’amitié, ou simplement à l’admiration. Et nous ne saurions trop rappeler que notre ami Lugné-Poe osa monter Salomé au moment où Oscar peignait de l’étoupe à Reading au milieu des assassins. À ce geste d’une noblesse et d’une fierté particulières, on reconnaît le directeur de l’Œuvre.
Wilde a dit lui-même que ces représentations lui furent très utiles, que l’écho en parvint à sa prison, et, à dater de l’événement, on lui donna l’autorisation de lire et d’écrire. Il convient de remercier ici, une fois de plus, Lugné-Poe, au nom du génie malheureux.
J’aurais voulu pouvoir parler de l’œuvre de Wilde, mais l’espace m’est limité. Causeur admirable, plein de fantaisie et de feu, un peu enclin, comme Baudelaire, à la mystification, conteur d’histoires admirables ou extraordinaires, il suivait avec une passion soutenue, dans le regard de son interlocuteur, les effets de son débit entrecoupé de « aoh ! » quasi naïfs. « Un monologuiste, dit Adolphe Retté, qui l’a bien connu. Non seulement ses idées étaient fines et exquises, mais encore il savait les mettre en valeur par une diction caressante d’un irrésistible effet. »
M. Arthur Ransome fut – un peu avant la guerre – poursuivi, ainsi que le Times Book Club, sur la plainte de lord Alfred Douglas, se prétendant diffamé. L’avocat de l’écrivain n’eut qu’à lire certains passages de De Profundis et la fameuse lettre à « Bosie, » que je ne crois pas utile de reproduire ici. (« Sa seule idée était que je devais trouver l’argent pour nous deux. ») Pendant la lecture de l’avocat, lord Alfred Douglas feuilletait le Nouveau Testament, sur lequel il avait prêté serment. (Il le feuilletait, Wilde l’avait lu.) Il fut, du reste, débouté.
*
Voici les plus beaux passages peut-être de De Profundis : « Les seuls en compagnie desquels j’aimerais me trouver à présent sont les artistes et tous ceux qui ont souffert : ceux qui savent ce qu’est la beauté et ceux qui savent ce qu’est la douleur ; hors ceux-là, nul ne m’intéresse… Le secret de la vie, c’est de souffrir… Le moment de la repentance est le moment de l’expiation. Plus que cela : c’est le moyen par lequel on change son passé… Le Mystique dans l’Art, le Mystique dans la Vie, le Mystique dans la Nature, voilà ce que je cherche. Il m’est absolument nécessaire de le trouver quelque part… Le plaisir pour le beau corps, mais la peine pour la belle âme… Je vois à présent que la douleur étant la suprême émotion dont l’homme soit capable, elle est à la fois le type et le modèle de tout grand art ; c’est avec la douleur qu’on a bâti les mondes, et à la naissance d’un enfant ou d’une étoile, il y a de la douleur… Dans les cellules, c’est toujours la demi-clarté du crépuscule, comme c’est toujours aussi le crépuscule dans les cœurs… Pour ceux qui sont en prison, les larmes font partie de l’expérience quotidienne. Une journée en prison, pendant laquelle on ne pleure pas, est une journée pendant laquelle le cœur est dur, et non une journée pendant laquelle le cœur est heureux… J’ai dit que, derrière la douleur, il y a toujours la douleur. Il serait plus sage encore de dire que, derrière la douleur, il y a toujours une âme. Et se moquer d’une âme en peine est toujours redoutable… Celui qui vit plus d’une vie doit mourir aussi plus d’une mort… »

Tel était le Sébastien Melmoth de Berneval, de l’hôtel d’Alsace et des cafés du quartier latin. Qu’avait-il devant lui et contre lui ? Le Lucien de Binet-Valmer. Dans sa prison, il écrivait encore ceci : « Il n’est pas une seule dégradation du corps qui ne doive contribuer à spiritualiser l’âme. » On peut dire que Wilde a accompli le cycle humain, du rire au sanglot, du bouge à la prison, du vice à la vertu, du sarcasme à la prière. Tant qu’il y aura des hommes élevés et des amateurs d’âmes, le refrain de la ballade qu’il écrivit à la prison de Reading voltigera sur les lèvres des compagnons de sa peine :
Chaque homme tue ici-bas ce qu’il aime,
Les uns avec un regard de haine,
Les autres avec des paroles caressantes,
Le lâche avec un baiser,
L’homme brave avec une épée.
Le cœur d’un homme intelligent et libre ne peut que battre plus fort à cette seule cadence.
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(1) « Comœdia, » 23 Avril 1913.
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(Marius Boisson, in Comœdia, quinzième année, n° 2940, lundi 3 janvier 1921. Portrait d’Oscar Wilde par Henri de Toulouse-Lautrec illustrant le programme de Salomé au Théâtre de l’Œuvre, 1896 ; photographie de la première tombe de Wilde à Bayeux ; croquis d’Oscar Wilde par Ernest La Jeunesse)
C’était ma foi une rue bien paisible avant l’arrivée du fantôme, de Monsieur le Fantôme, comme disait ma concierge, à qui l’on avait fait croire qu’il y en avait de plusieurs sortes, des riches et des pauvres, des bons et des méchants ; et, dans le brave dessein de se rassurer, elle ajoutait, en me tendant le catalogue des Galeries Lafayette ou le bulletin de souscription à l’œuvre des Orphelins du Mont-de-Piété :
« Il n’est pas si diable qu’il se fait noir. »
En vain lui expliquais-je qu’il fallait distinguer, qu’il y avait les diables et le Diable, les fantômes, les apparitions, les esprits, les lémures, les gnomes, les gavalouses, les crivanosses et les perfides colbassons qui ont des ongles d’homme, des cheveux de grenouille et des réticences de vieux chevaux de courses. La bonne femme ne se laissait pas convaincre.
« Le fantôme, c’est comme ça qu’on appelle chez moi le Diable, disait-elle. Appelez-le comme vous voudrez, c’est toujours le même. D’abord, vous n’avez qu’a demander à Monsieur Droiturier puisqu’il l’a vu. »
Oui, c’était une rue comme on n’en fait plus guère. Douce, accueillante, toujours prête à vous consoler au retour des longues marches, bien portante, ne craignant ni la pluie, ni les affiches, ni les travaux. Et voilà qu’un jour, un certain Monsieur Droiturier, l’orphelin du 18, qui vivait dans une petite pièce mansardée, tout seul, et qui gagnait sept cent cinquante francs par mois chez un marchand de fer, à mettre de la limaille dans des wagonnets, Droiturier, à qui la concierge disait monsieur, comme au fantôme, parce qu’il jouait aux cartes dans un quartier à domestiques, parce qu’il rentrait parfois en taxi, voici que Monsieur Droiturier avait aperçu un soir, comme il revenait à pied du cinéma, un spectre.
« Quelque chose de blanc et de rapide. Quelque chose comme un nuage pressé, un nuage qui aurait peur d’arriver en retard à l’orage, » m’expliquait un ancien valet de chambre qui avait ouvert une boutique de teinturier sous mes fenêtres. Lui-même n’avait pas vu la chose, mais, dès le premier jour, il s’était offert à centraliser les descriptions qu’en faisaient les habitants de la rue.
« J’ai toujours cru aux apparitions, ajoutait-il, comme je crois aux éruptions volcaniques et aux mines d’or, mais je n’ai jamais été témoin de ces phénomènes. Or, pour ce qui est du fantôme de Monsieur Droiturier, il a passé si près de ce magasin que je ne puis en douter. Il aurait même frôlé ma porte, dit Monsieur Droiturier. Transparent, rebondissant, tantôt large et tantôt mince, comme une bonne fumée de cigare dans un endroit où règne un petit courant d’air, il marchait du pas des hommes. Qui sait si vous ou moi nous ne l’eussions pas pris pour un promeneur égaré ? »
Une semaine plus tard, on ne s’entretint plus que de ce revenant. Les uns l’avaient vu sortir de la bouche d’égout, comme fait au théâtre le Méphistophélès de Faust, les autres l’avaient vu descendre de taxi, régler sa course, et entrer au 23 sur la pointe des pieds, ce qui permettait aux partisans d’une troisième thèse de prétendre qu’il s’agissait d’une femme, et que le dentiste du 23, dont la femme légitime passait la moitié de sa vie à l’hôpital, était bien libre d’en prendre une autre. Mis au pied du mur, ces commentateurs ne faisaient aucune difficulté pour reconnaître qu’il n’y avait pas de bouche d’égout dans la rue et que le dentiste menait une vie irréprochable. Comme tout le monde, ils parlaient pour parler, et parce qu’il n’est pas adroit, pensent les simples, de passer le surnaturel sous silence.
Seul, Monsieur Droiturier ne disait rien. Quand on le pressait de questions, il répondait qu’il avait vu le fantôme traverser la rue et qu’il n’avait plus rien à ajouter. On inventa mille stratagèmes pour le faire parler : le marchand de vins l’appelait pour lui offrir un apéritif, le crémier lui proposa du crédit, le boucher l’avertissait qu’il mettait de côté, à son intention, ses plus tendres entrecôtes. Des cochers s’attardaient dans la rue en souhaitant de voir apparaître, devant le 18, ce personnage, fait de savon à barbe ou de blanc-manger, qui n’avait pas encore eu, selon eux, le temps matériel de s’enfuir. La grande nouvelle allait son train.
Monsieur Droiturier s’était contenté de voir. Les autres s’acharnaient à décrire, à préciser, à sortir de leur mémoire pour opposer au nouveau venu les vieux fantômes de leur jeune âge. On ne les écoutait guère, le meilleur de l’attention de la rue ayant été absorbé par le spectre récent, car le passé ne compte pas. Et la croyance peu à peu s’établissait, s’enfonçait dans la substance des immeubles, comme une saison. Ceux qui essayaient de s’y soustraire étaient rappelés au sentiment de la réalité par un craquement de casserole en pleine nuit, par l’arrêt brusque des montres, la disparition d’un tisonnier ou le coup de sonnette imprévu d’un livreur qui s’était trompé de porte.
Vint une période de pluies à odeur de canal, couvrant les fenêtres de zébrures, d’éclaboussures de ciel, de larmes, qui facilitèrent les suppositions. Le soir, avant de se glisser auprès de leurs femmes chaudes, les hommes se croyaient sur la piste du lutin. Des nuages couraient au ras des vitres avec la rapidité des araignées. Les camions semblaient se glisser sous les maisons, comme des taupes, et les secouer. Les concierges des quarante-six immeubles de la rue se réunirent un jour chez le marchand de vins sous prétexte de participer à un tournoi de manille, et cherchèrent en vain une méthode. Le fantôme n’était plus que murmure, coup de tonnerre, éclaircie, chat noir, pressentiment, hurlement de sirène. Il se refusait à se montrer une seconde fois sous les traits du vrai fantôme. On avait beau l’attendre à la même place, là où l’avait aperçu Monsieur Droiturier, il demeurait invisible.
Le soir, quand je descendais dans la rue, je lui trouvais une odeur de piétinement, un goût de chaussure mouillée, de pantalon mijoté dans la pluie, qui me chantaient sur tous les tons que l’on avait attendu, fait la queue des heures durant, la gorge serrée par un désir de fantôme. Je voyais, debout devant leurs boutiques, le marchand de charbon, le cordonnier, le grainetier, dont les ombres longues et luisantes s’allongeaient sur la confiture du trottoir comme des ombres de peupliers. La rue, toutes fenêtres éclairées, se balançait lourdement comme un paquebot. La mer était calme, épaisse. La marchande de salades et de bananes remisait sa table de ping-pong sous une voûte aux cariatides malpropres. Quelques taxis se succédaient dans un bruit de scierie. Au carrefour, un tramway évoluait avec peine dans un bosquet de badauds comme un char de carnaval.
La radio, le phonographe et les cris d’enfants dont on sucre l’érythème, s’unissaient dans un concert cachectique, grippé, qui, filtré par le papier peint, le linge pendu, le carreau mal assujetti, s’éparpillait en pleine rue comme une musique d’orgue de Barbarie. Toutes les mains d’homme avaient envie de jeter deux sous dans les appartements. Des ouvriers n’en finissaient pas de chercher des motifs pour ne rentrer chez eux qu’une demi-heure, une heure plus tard. Ils restaient debout dans la compote de pruneaux de cette fin d’hiver, un quart de brie en poche, l’œil mouillé et curieux, pareil à celui qu’on retire des œillères.
Des ménagères pendaient aux fenêtres, avec des chevelures de quatorze juillet, des goitres et du linge de chauve-souris. Des filles leucorrhéiques prétextaient des courses dans le quartier et tendaient, en courant dans la rue, des cous d’hippocampes. Les vieux murmuraient dans leurs draps moites, réclamant des tisanes, des surdités, des agonies. On les rassurait en leur disant que le fantôme, ou le vampire, ou le pétrogale à espadrilles, le phylloxéra à bicyclette, la gorgone fourchue, le matamata allaient enfin s’échapper d’un quinquet, sortir d’une oreille, se manifester au-dessus d’une soupe, et les vieux replongeaient dans un demi-sommeil déjà tout imprégné d’enfer.
Je marchais dans une sorte de halo nasillard fait de chuchotements et de lumière. La rue était lourde à mes épaules comme un chagrin. Elle palpitait. Elle avait accueilli des mouvements venus des caves et des toits. Elle n’avait plus de milieu, plus de centre, plue de cohésion. Le menuisier n’était plus chez lui, entre cinq et sept, comme depuis l’assassinat de Concini ; la blanchisseuse me remettait régulièrement deux mouchoirs d’agent de police et une chemise de plongeur dans le tissu de laquelle le mandarin-curaçao le disputait au chlore. La fenêtre de l’expert comptable, qui me guidait dans la nuit, ne s’allumait plus que trois quarts d’heure plus tard, le bonhomme ayant décidé de s’offrir une méditation d’apéritif avant de rentrer chez lui.
Je devinais que le sifflement des hommes, qui frôlait les portes cochères comme une balle, n’était plus un ordre d’amour, que les filles se faisaient embrasser l’oreille tendue et l’œil entrouvert pour ne pas rater le farfadet. Ainsi n’osez-vous pas lire un journal si vous attendez le coup de téléphone de la femme aimée. Vous avez beau vous asseoir à côté de l’appareil et le caresser comme un chat, cela ne calmera pas les battements de votre cœur. Il vous faut une sonnerie pour vivre.
Et la rue exigeait son fantôme.
Déjà l’on commençait à murmurer sur le passage de Monsieur Droiturier. L’avait-il vu comme il le disait ? Il était difficile de mettre sa parole en doute. Monsieur Droiturier ne buvait guère et ne s’emportait jamais. On ne voyait pas non plus pour quelles raisons il aurait inventé un spectre. Mais les bonnes âmes affirmaient que, s’il l’avait réellement vu, il aurait dû le garder pour lui. On crut le spectre atteint d’agoraphobie, on le soupçonna de fuir la publicité. D’invraisemblables balivernes coururent sur son compte. Encore un peu, et on en aurait fait un farceur.
La rue se mit à bouder. Les moribonds perdirent du temps, les naissances devinrent difficiles. Une explosion de gaz se produisit au 33, laissant au milieu du trottoir une énorme cavité pleine de pattes de langouste. Ce fut une blessure grave, étrange, et l’on ne put s’empêcher de penser que le fantôme en était la cause. Il s’était vengé de l’incrédulité. Monsieur Droiturier qui, depuis quelques jours, n’adressait plus la parole à personne, se précipitait à la rencontre des gens, comme pour les rassurer, comme pour prendre la défense de celui qui passait pour son complice.
Mais, dans le secret, il se réjouissait de cet éternuement de gaz, abcès noir, tout bouillant de caviar, qui avait rappelé à ses voisins que les fantômes sont aussi puissants que les ingénieurs. Ma concierge me conseilla de déménager. Un marchand de chansons, qui tenait boutique sous une porte cochère, mourut debout en fredonnant la Valse brune, et il fallut l’autorisation du commissaire de police pour enlever ses produits, qu’il fixait sur des cordes au moyen de pinces à linge. La rougeole parcourut les appartements comme un roulement de tambour. Un des conseillers municipaux de l’arrondissement, qui habitait au 27, le seul peut-être de la grande famille troublée qui eût toujours refusé de croire à l’apparition, perdit son siège à l’Hôtel de Ville.
Monsieur Droiturier triomphait. Souvent, rentrant chez moi au petit jour, je le voyais de ma fenêtre qui s’en allait à son travail, robuste et comme sonore. Il n’avait pas son fantôme sur lui, mais il en était riche, il en était rayonnant. Il semblait en disposer comme les hobereaux disposent de leurs terres, vendent, bâtissent, invitent, sans avoir le moindre atome de cette terre dans leur poche. Un soir, j’eus l’idée de siffler avec mes doigts et de me cacher avant qu’il n’eût levé la tête. Le bruit partit comme un lasso et faillit ficeler Monsieur Droiturier qui se mit aussitôt à détaler à toutes jambes sans se retourner. Son galop réveilla quelques habitants de la rue qui n’étaient plus qu’à quelque trois ou quatre secondes de la sonnerie de leur réveil. Des lucarnes s’ouvrirent. Je vis apparaître des têtes ébouriffées le long des maisons, comme aux fenêtres des rapides.
Le soir, ma concierge me signala que Monsieur Droiturier n’avait pas reparu.
« Comment le sait-on ?
– Ce matin, on l’a vu se sauver. On a cru qu’il avait volé quelque chose. La boulangère, qui avait justement un faitout à faire étamer, est allée voir son patron. Monsieur Droiturier n’y était pas. Personne ne l’avait vu.
– Il rentrera plus tard, il s’amuse…
– Oh ! non, je suis sûre qu’il s’est bien sauvé.
– En emportant son fantôme, hasardai-je.
– Peut-être, » dit la bonne femme.
Puis, ayant été frappée de ce qu’il y avait de profond dans sa réponse, elle précisa :
« Il a emporté son fantôme. »
La nuit se passa sans incident. Interrogés plus tard par un inspecteur de police préposé au fantastique, quelques habitants soutinrent avoir entendu des ronflements de moteur d’avion. Renseignements pris dans les formations militaires ou commerciales, aucun appareil n’avait pu survoler Paris ce jour-là. De son côté, le boucher affirma que, loin de s’expliquer par l’avion, les bourdonnements entendus ne pouvaient être que terrestres, et signifiaient camionnette ou taxi. Ce mystère dure encore.
Nous vécûmes une semaine dans l’incertitude. Des journaux se jetèrent sur la chose comme des pêcheurs sur la sardine, et publièrent qu’un certain Monsieur Droiturier, manœuvre de son métier, avait disparu assez mystérieusement de sa chambre, de sa maison, de sa rue, et sans doute de son quartier, après avoir effrayé la population en prétendant qu’un fantôme habitait les parages. Ce soir-là, je crus entendre en rêve les premiers tintements, les premiers croquenots d’une croisade. On admettait encore que Monsieur Droiturier eût disparu, mais on n’entendait pas que l’apparition fût mise en doute. Ce spectre était le monument du quartier, sa Chanson de Roland, son Obélisque, sa Déclaration des Droits de l’Homme. Un plaisantin ayant risqué cette opinion sur le zinc que Monsieur Droiturier et le fantôme ne faisaient qu’un, ou plutôt une, – une vision, – faillit être lynché en plein bar.
Mais le mot fit son chemin. Quel était ce Monsieur Droiturier ? Les ménagères s’abordaient, s’emboîtaient l’une dans l’autre, heureuses et pourtant ennuyées de pouvoir dépiauter à loisir un homme qui avait vécu dans leur sillage, qui avait posé ses pieds où elles posaient les leurs, et qui, peut-être, ne vivait plus. Assassin, bénéficiaire de quelque gros lot, happé par le cinéma, classé comme druide ou faiseur d’or, elles l’eussent oublié. Mais l’ami d’un fantôme ? Pouvait-on le chasser d’une mémoire ? On lui inventa une vie tour à tour attachante et perverse. Des jeunes filles passaient, roses et maniérées, en appliquant leur génie utérin à faire croire à la rue qu’elles avaient partagé le lit du disparu. Tous les hommes du quartier avaient joué aux cartes avec lui.
Un soir que je me rendais à l’Opéra, j’aperçus un attroupement devant la maison déjà vouée à la plaque commémorative. J’étais en habit. Pincé par la curiosité, je me frayai un chemin à coups de coude dans le petit groupe afin d’arriver au premier rang. Ma tenue surprit les badauds qui me prirent pour le magicien appelé en consultation, et l’on me poussa dans l’immeuble sans même me donner le temps de protester. Je montai. Le long escalier pourrissait dans une odeur de pipe et de cervelas. Tous les locataires étaient à leur porte et me saluaient, mêlant à leurs gestes un étrange soulagement, une sorte de prière respiratoire réservée aux prêtres lamaïstes.
Enfin, j’arrivai au septième étage. La porte de la soupente dans laquelle avait vécu Monsieur Droiturier était ouverte. La pièce était vide. Trois hommes se tenaient au milieu. Je me joignis à eux sans les surprendre. Le mieux vêtu, qui ne pouvait être que le commissaire de police, me salua discrètement d’un regard tendre, me prenant sans doute pour un parent du disparu. Longtemps, nous restâmes silencieux à regarder les murs de cette chambrette immaculée, sans meubles, sans taches, dans laquelle tourbillonnait, avec la plus pur silence, une neige de mites clignotantes.
Pour vaincre le malaise qui, peu à peu, nous enveloppait, un des compagnons de celui que je prenais pour un commissaire de police, murmura d’une voix enfantine :
« Il n’aura pas su quoi devenir avec son fantôme et se sera tué quelque part.
– Premièrement, dit l’interpellé, le fantôme n’est pas un objet susceptible d’être dérobé. Deuxièmement, le vol ou, pour parler correctement, le rapt d’un fantôme ne constitue pas un délit.
– Je suis pour le suicide, chef, dit celui qui avait parlé le premier.
– Le plus curieux, répondit le chef après avoir longtemps rêvé, le plus curieux de cette histoire, c’est que, d’après les renseignements que j’ai pu obtenir, le nommé Droiturier n’aurait jamais habité cette maison. Vous me direz que toute la rue, à commencer par le propriétaire de l’immeuble, prétend le contraire. Vous me direz que Monsieur Droiturier a serré des mains, acheté des provisions, reçu des lettres. Je vous répondrai que cela ne me suffit pas.
– Si pourtant, en admettant que vraisemblablement, à moins qu’on ne puisse supposer… » émit celui qui n’avait pas encore ouvert la bouche.
Mais le commissaire, car c’était bien le commissaire, lui coupa la parole. Nous le vîmes réfléchir en s’arrachant sans broncher les poils des sourcils, ce qu’il ne devait faire qu’en certaines circonstances obscures. Puis il dit :
« Suivez-moi. Il me vient une idée. Je vais poser en votre présence une question capitale à la foule. »
Nous descendîmes, l’un poussant l’autre, des marches molles comme des gencives. Debout, à la même place, les locataires semblaient hors d’haleine. Pressentant quelque déclaration, ils nous emboîtèrent le pas. En arrivant au rez-de-chaussée, nous étions cinquante. Enfin, le commissaire s’arrêta, considéra d’un œil parlementaire la foule qui lui faisait face, construisit rapidement une phrase claire qu’il n’entendait pas répéter, leva la tête et demanda :
« Voyons, mes amis, y a-t-il quelqu’un parmi vous qui ait connu Monsieur Droiturier avant l’apparition du fantôme ? »
Personne ne répondit.
Alors le commissaire se tourna vers nous, et, d’un petit ton de noceur, murmura :
« Vous voyez bien ! »
Naturellement, je manquai ce soir-là le premier acte de Tristan.

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(Léon-Paul Fargue, in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, treizième année, n° 646, samedi 2 mars 1935 ; ce conte a été repris dans le recueil Haute Solitude, Paris : Émile-Paul frères, collection « L’Émilienne, » 1941. Lithographies de René Magritte, « L’Homme de pierre » et « Journal intime, » c. 1954)
Je crois, sans fausse modestie, pouvoir dire que je suis en train de faire une collection originale et telle qu’il n’en existe aucune autre au monde à ma connaissance.
Je collectionne les échos. C’est à la fois simple et bon marché. La matière première appartient à tout le monde. Le matériel : un porte-voix ordinaire ou, si l’on y tient vraiment, un haut-parleur portatif, et un magnétophone. C’est vraiment tout.
Voici comment j’opère. Je me place en face de l’écho ; en me rapprochant et en m’éloignant de lui, je balaye sa direction selon un angle de 180 degrés environ jusqu’au moment où j’ai trouvé la position optimale et par la netteté des sons et par le nombre des répétitions. Chez moi, je repique sur une bande vierge en faisant précéder des indications aussi précises que possible de lieu, de temps et d’heure.
Ces précisions ont leur importance. Rien de plus capricieux qu’un écho. Construisez ou abattez une maison, rasez un rideau d’arbres ou faites sauter un bloc de rochers et l’écho change ou disparaît. Il y avait ainsi en France un écho célèbre, dans la vallée de Montmorency, à Ormesson. Il est désormais muet depuis près d’un siècle et il y a peu de chance qu’il reparle jamais, sauf si un bombardement atomique anéantissait tous les immeubles.
Tout contribue à modifier un écho. Les nuages, le degré d’humidité ou de sécheresse, la pluie, le brouillard et jusqu’à des obstacles mobiles de forte taille, tel un camion en stationnement. C’est ainsi que le brouillard et la pluie chassent ou amoindrissent l’écho, mais que les nuages, lorsque le plafond est bas, le répercutent et augmentent son volume. Le roulement de tonnerre n’est, après tout, qu’un écho créé par les nuages.
Même le fait qu’il fasse jour ou nuit a son importance. Je citerai, sur ce point, l’écho du château de Woodstock, en Angleterre, qui répète vingt fois un cri proféré pendant la nuit, mais dix-sept fois seulement quand il fait jour. Je n’ai trouvé personne capable de m’expliquer les raisons de ce caprice.
La prise elle-même des échos offre des difficultés variables. Tout d’abord, il y a les échos bien connus, qu’il est facile de capter. Sur la rive droite du Rhin, entre Saint-Goar et Ober-Wesel, le rocher de la Lorelei, chanté par plus d’un poète, est un classique du genre, à quatorze répétitions.
Autres classiques : à Luchon, au milieu des crêtes du Mont Segat, l’écho de Néré, a neuf répétitions. En Italie, au-dessus de la chute de Terni, sur les bords du lac Lupo, il existe un écho qui répercute le son quatorze fois. Les échos de Killarney (Écosse), du Niagara, des Cavernes du Mammouth (dans le Kentucky, aux États-Unis) sont célèbres. À Ispahan, il y a une mosquée où, d’un emplacement bien précis, marqué par une dalle, le nom d’Allah est répété vingt fois. On trouve un écho similaire, bien que de quatorze fois seulement, dans la nef de l’église Saint-François, à Ferrare.
Il existe des échos exceptionnels, tel celui découvert par le mathématicien français, Monge, dans le parc de la villa Simonetta, à Milan ; un coup de pistolet, tiré d’une de ses fenêtres, se répercutait, d’après ce savant, de quarante à cinquante fois. Malheureusement, je n’ai pas pu retrouver cette villa qui a peut-être disparu ou qui a changé de nom. L’amiral Wrangel prétendait même qu’à proximité de Kirensk, en Sibérie, il existait un écho merveilleux, l’empereur des échos sans conteste, qui répétait plus de cent fois. J’avoue que c’est mon rêve de tenter de retrouver cet écho… si ce n’est pas une galéjade d’amiral.
D’autres échos ont des particularités propres. L’écho d’Aderbach, en Bohème, ne répète que trois fois, mais jusqu’à sept syllabes, et très fidèlement. Dans le baptistère de Pise, les notes successives : do, mi, do, sol, sont répétées jusqu’à leur fusion en un accord parfait.
Tous ces échos sont faciles à prendre, car n’importe qui vous indiquera le meilleur emplacement.
Il n’en est plus de même lorsque vous faites des recherches personnelles. Il m’a fallu plus d’une fois monter et descendre dans la montagne pendant toute une journée pour capter un pauvre écho à trois répétitions. Mais quelle joie lorsque vous avez réussi à enregistrer un « 7 » ou un « 8 », selon la terminologie ! Vous êtes alors largement payé de de vos fatigues. En général, je n’entreprends rien, sans avoir d’abord questionné les habitants des alentours. Ils vous font gagner du temps et vous évitent bien souvent de rentrer bredouille.
Jusqu’à ce jour, j’ai enregistré, cent cinquante-sept échos et c’est un résultat dont je suis fier, mais pas au point de vouloir en garder l’exclusivité.
Alors, si le cœur et l’oreille vous en disent : bonne chance !
Bis Repetita Placent.
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(Anonyme, in Le Collectionneur français, le journal des collectionneurs et des curieux, deuxième année, n° 11, février 1966 ; on ne manquera pas d’établir un rapprochement entre cet article non signé, sans doute dû à la plume d’André Vers, et le « chercheur d’échos » de son ami Hardellet)
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