_____
(André Hardellet, in Le Collectionneur français, le journal de tous les collectionneurs et de toutes les collections, première année, n° 3, mai 1965)
_____
(André Hardellet, in Le Collectionneur français, le journal de tous les collectionneurs et de toutes les collections, première année, n° 3, mai 1965)
Cadix, avril 1893.
J’aime les légendes. Ce sont les plus belles histoires, les plus troublantes et les plus amusantes, les plus diverses et les plus poétiques. Un bon conte ne me touche pas autant qu’une jolie légende. Le conte est inventé. La légende est vraie. Du moins, je la veux toujours croire telle.
En un rapide voyage, après un séjour même, peut-on parler d’un peuple, décrire son caractère, ses habitudes, ses mœurs ? Non. Rien de burlesque comme l’appréciation d’un « circulaire » sur les pays qu’il traverse et sur leurs habitants. L’opinion de Bædeker ne devrait-elle point lui suffire ?
Seules, les légendes nous renseignent. Elles montrent l’âme de la foule. Elles sont cette âme même, en ses manifestations naïves. Je les aime surtout fantastiques, et fort lointaines aussi, pour ne les pouvoir vérifier. Les autres trop souvent s’écroulent comme des châteaux en Espagne. N’est-ce point une légende que la semaine sainte à Séville ? Oh ! l’amère désillusion ! À des heures d’intervalle, les confréries passent. Quelques figurants travestis en moines, la tenue mauvaise sous leur lustrine où dégouttent les larmes des cierges, précèdent une sainte en robe somptueuse ou un Christ en manteau vénitien, portés sur une châsse par une trentaine d’hommes dont on aperçoit, à chaque repos, entre les draperies qui s’écartent, les haillons et les visages trempés de sueur. Et nulle piété, rien de solennel. Des rires, des cris, comme à un spectacle. Une mascarade.
Consolons-nous avec les légendes. Qu’elles nous viennent de la chronique ou de la tradition, elles ne trompent pas, elles. Elles sont immuables. Ici, j’en ai noté quelques-unes, toutes amoureuses, toutes un peu barbares. Il n’en est pas d’autre sorte. N’est-ce point d’ailleurs les deux traits essentiels de ce pays ?
Ces deux traits, l’histoire de Maria Coronel les réunit au plus haut degré. Son corps est conservé dans l’église de Santa Inès, une de ces innombrables chapelles de Séville, dont aucune n’est indigne d’attention.
Et la légende dit : Don Pedro le Cruel aimait dona Maria. Elle, ne l’aimait pas, mais aimait son mari. Jaloux, le roi fit condamner le mari et promit la grâce du prisonnier à dona Maria si elle consentait à couronner sa flamme. Chose admirable, elle préféra la mort de l’aimé à son propre déshonneur. Et le mari fut exécuté en sa présence. Et le soir, comme don Pedro voulait forcer sa porte, elle versa sur elle l’huile de sa lampe et y mit le feu. Ce qui n’a nullement altéré la beauté de son corps. De quelle émotion respectueuse vous pénètre la vue de ces dépouilles !
Bien triste aussi, mais plus douce, la rêverie que vous offre la fontaine des Amours, à Coïmbre. Au pied des cèdres qui l’abritent, Inès de Castro attendait le fils du roi. Elle avait une démarche si noble qu’on la surnommait « Port de Héron. » Or, quand l’infant ne venait pas, Port de Héron pleurait et écrivait des lettres. Et elle confiait ses larmes et ses missives à la source, pour qu’elle les portât à son amant, au château voisin. Et la source, j’en suis sûr, ne manquait point de les porter. Mais le vieux roi s’inquiétait de cette intrigue. Il fit tuer Port de Héron. Et l’une des pierres de la fontaine est teinte de sang.
Ce sont là de piètres amours, des amours de petites gens auprès de celui qu’éprouva le calife Abd-er-rahman pour sa sultane favorite. Tout ce que les Arabes, d’ailleurs, ont laissé ici, monuments et souvenirs, est grandiose et d’immense envergure. Ce pays ne vaut guère que par eux. Supprimez la mosquée de Cordoue et l’Alhambra de Grenade, ce chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre, et l’Espagne n’existe plus. Leurs légendes sont de même taille.

Sur un désir de sa maîtresse, le calife bâtit en quelques mois un palais, une ville même, aux environs de Cordoue. Il fit venir les marbres les plus précieux, appela les architectes de Bagdad, les sculpteurs de la Grèce, les orfèvres de Lusitanie, les tisseurs de Lisbonne. Des flottes ramenèrent de Syrie les cèdres et les bois odorants. On employa dix mille artisans, deux mille quatre cents bêtes de somme, quatre cents chameaux. Le pavillon central était couvert en tuiles alternées d’or et d’argent. Des émeraudes, des perles et des rubis furent incrustés dans les colonnes de jaspe et d’albâtre. Du vif argent remplissait des bassins de porphyre soutenus par des pieds de cristal. Au milieu d’une vasque où se jouaient des poissons de toutes couleurs, se dressait une statue d’or de la favorite. Cette ruineuse folie absorba les trésors et les revenus du califat.
On estime les dépenses à 825 millions. (1)
Cinquante ans après, des bandes de barbares ravagèrent les environs de Cordoue, incendièrent les palais, et il n’en resta pas pierre sur pierre. Aujourd’hui, c’est une lande inculte. À tout moment, le pied s’y heurte à quelque mouvement de terrain formé de cendres, de débris informes recouverts par la poussière des siècles.
La vieille Espagne aussi a ses souvenirs, l’Espagne des premiers temps catholiques, l’Espagne superstitieuse et féroce, où devait surgir plus tard l’Inquisition.
Aux environs de Barcelone s’étalent des montagnes isolées, le Montserrat. C’est un chaos de cônes gigantesques entassés les uns sur les autres, de crêtes découpées en dents de scie, de rocs sévères et nus. Tout en haut s’élève un monastère, dédié à la Vierge du Montserrat. L’image sacrée fut sculptée par Saint-Luc, apportée en Espagne par Saint-Pierre, et retrouvée par l’ermite Jean Garin.
Et la légende dit, au sujet de cet ermite :
Riquilda, fille de Vifredo le Velu, comte de Barcelone, devint tout à coup possédée du démon. Une sorcière consultée déclara que Jean Garin, seul, pouvait délivrer la malheureuse. Le comte partit vers la montagne, accompagné de sa fille, la confia au saint homme, et eut l’imprudence de s’en aller. Poussé par le diable, l’ermite abusa de la jeune fille. Puis, pour cacher son crime, il lui coupa la tête et l’enterra.
Un si grand forfait fut suivi de remords atroces. Jean se mit en chemin vers Rome, afin de se confesser au pape. La pénitence imposée fut effroyable. Le Saint-Père interdit au coupable de jamais regarder le ciel, et lui enjoignit de s’en retourner à sa montagne en marchant sur les pieds et sur les mains, comme une bête brute. Il ne se redresserait point, ne mangerait que de l’herbe et ne prononcerait une parole qu’au jour où Dieu lui-même le préviendrait de son pardon.
Et Jean retourna sur les pieds et sur les mains jusqu’au Montserrat. Ses vêtements tombèrent en lambeaux. Son corps devint plus poilu que celui d’une bête fauve. Et il vécut de racines et de plantes.
Au bout de quelques années, le comte Vifredo vint chasser le sanglier dans les montagnes. Ses traqueurs rencontrèrent Jean Garin, qu’ils prirent pour un animal sauvage d’étrange espèce. Ils s’en emparèrent. Le comte l’enferma sous l’escalier de son palais, une chaîne au cou. Toute la population s’empressait autour de lui.
Mais un jour, sur la demande des convives, on l’amena dans la salle du festin. Et, au moment même, un enfant de cinq mois, fils du comte, prononça ces paroles qui stupéfièrent les assistants :
« Lève-toi, Jean Garin, Dieu t’a pardonné ! »
Et la bête se leva, et dit son histoire, et implora sa grâce. Et, à l’exemple de Dieu, le comte pardonna.
Il en fut récompensé. Voulant savoir où reposait sa fille, il fit ouvrir la fosse. Et, du fond de son tombeau, Riquilda se dressa, vivante, ayant seulement autour du cou une trace rose aussi fine qu’un fil de soie.

_____
(1) ces détails sont empruntés au livre de M. Germond de Lavigne.
_____
(Maurice Leblanc, in Gil Blas, quinzième année, n° 4990, lundi 17 juillet 1893. Estampes de Martin Schongauer : Homme sauvage portant un écu au lévrier ; Homme sauvage tenant un écu au cerf ; Homme sauvage tenant deux écus, l’un au lapin, l’autre à la tête de Maure. Source : Gallica)
À André Gill
Une jeune personne nous fit un soir, de la façon suivante, la description d’un atelier de couture où elle avait travaillé :
… J’arrive au quatrième étage. C’était dans une vieille maison de la rue du Temple… Je frappe. On vient m’ouvrir. Je me nomme. Je dis que je suis la nouvelle ouvrière. « Entrez ! » me dit une très petite femme, sèche, droite, se dressant sur ses petites jambes, comme un serin qui veut atteindre du mouron accroché trop haut. Cette petite femme, c’était la maîtresse de la couture. Une tête sans âge. Un front comme le crâne d’un pigeon cuit, avec un nez effilé, noir de tabac, et deux bandeaux plats, blonds, très maigres. En outre, des lunettes. Des lunettes qui ne lui servaient que pour coudre, car, en me parlant, elle relevait la tête d’un air délibéré, et me regardait par-dessous les verres.
« Entrez, mademoiselle, et asseyez-vous. »
J’entre ; je vois une table carrée. Quatre ou cinq jeunes filles autour. Je n’osais pas trop examiner ce petit monde. On chuchotait, on riait, on se poussait les coudes. Je roule mon waterproof. Je m’assieds. On me tend du linge, et tout ce qu’il faut pour tailler et coudre. Je me mets à la besogne. La dame à la tête de pigeon cuit se remet à fureter çà et là dans la pièce où je me trouvais. Ma foi, tout en causant, je regarde autour de moi. Je fais l’inventaire de l’appartement. Je me trouvais dans une grande chambre, longue, éclairée par des fenêtres sans rideaux, donnant sur une cour. En face, on voyait d’autres fenêtres, sales, ouvrant sur des plombs ; sur le rebord de toutes les croisées, il y avait des saladiers où se dessalaient des morceaux de morue.
Au fond de l’atelier, en face de l’établi de travail, s’élevait une chose monumentale, qui tenait à la fois du lit et de la tente. Au bas d’immenses rideaux flasques d’un jaune sale, on apercevait une espèce de bois de lit peint, sans pieds. Ça reposait sur le carreau de la chambre, tout uniment.
De cet antre mystérieux, parfois s’échappaient de sourds grognements. J’étais intriguée. C’était à croire qu’il y avait là-bas un animal, un sanglier peut-être, enchaîné sous les rideaux.
Je n’osais pas demander d’explication à ces demoiselles. Quel drôle d’atelier !… Le papier était arraché partout, et les lambeaux, couverts de plâtre, retombaient languissamment comme des langues chargées de malades tendues à un médecin invisible.
« Travaillez, folles, et ne riez pas ! » criait de temps en temps la patronne à la tête de pigeon cuit.
Un enfant de trois ans, à ventre volumineux, errait çà et là autour de nous, et déposait silencieusement les fruits de sa mauvaise digestion dans les coins obscurs. C’était ignoble. Après quoi, cet enfant, qui semblait gonflé, fourrait ses doigts dans une cuvette où ces demoiselles avaient mis de l’eau et des ronds de citron, pour boire. Pouah ! c’est moi qui n’aurais pas bu, pour mille francs, de cette limonade-là !
« Eh bien ! eh bien ! mesdemoiselles, travaillons ! faisait la patronne, regardant par-dessous ses lunettes, d’un air délibéré. Travaillons, et laissez tranquille ce pauvre chéri. »
Le pauvre chéri, c’était l’enfant dévoyé. Naturellement, quand il venait essuyer sur nos robes ses mains boueuses, on le repoussait. Alors, il se mettait à crier comme un singe épileptique. De là, les grondements de sa mère à la tête de pigeon calciné.
Les grognements redoublaient sous les rideaux jaunes du lit.
Puis ça devint des soupirs effrayants, une sorte de râle, quelque chose comme ce que doivent faire entendre les baleines quand elles viennent respirer à la surface de la mer. Tout à coup, après un grondement plus prononcé, la petite dame au crâne de pigeon se lève, comme éperdue, et s’écrie : « Oui ! pauvre petit, oui ! me voilà ! Attends, pauvre petit, je vais chercher le panier. » Et la voilà qui se lève, se dresse sur ses grêles petites jambes, tout à fait comme le serin qui pique son os de seiche, et elle prend un panier sur une planche.
Alors, je laisse mon ouvrage. Ces demoiselles me font des signes. « Vous allez voir, attendez ! » qu’elles semblaient me dire, en clignant de l’œil. J’attends donc, avec impatience, et je regarde.
La petite dame aux bandeaux plats et maigres se précipite, son panier au poing, du côté du lit, et en tire les rideaux. – C’était bien un lit ; mais la literie était défoncée, et on ne la voyait pas. On ne voyait, dans un fouillis de draps qui n’étaient guère blancs, qu’une chose monstrueuse, informe, qui renâclait et soufflait, un homme enfin, un géant échoué.
Au-dessus de l’être bizarre, il y avait, accroché au mur, un portrait dans un cadre jaune.
« Hein ! qu’il est aimable, mesdemoiselles, dit enfin la patronne, avec ses lunettes dressées sur son crâne de pigeon. Oh ! cher être ! »
Et elle l’embrassa avec transport.
Cet être était son mari. Il avait une chemise attachée dans le dos, comme celle des bébés, et, par la fente, on apercevait un bout d’épaule, montagneux, couleur de peau de vieille oie.
L’être se retournait et grognait sur sa couche infernale.
« Il a faim, le bibi, il a faim, dit la dame au regard délibéré. Tiens ! tiens ! reprit-elle, après avoir fouillé dans son panier. Tiens ! »
Et elle lui jeta un hareng-saur, comme on jette un poisson à un phoque.
« Mange, mon joli mouton, mange !
– Croque, croque, croque ! » faisait l’être sous ses couvertures, en dévorant le hareng-saur.
J’étais pétrifiée. Je n’en revenais pas. Ces demoiselles riaient. L’enfant lui-même paraissait interdit. La rapide disparition du hareng dans la bouche de son père lui semblait presque une menace personnelle.
« Hein, qu’il est beau ? mesdemoiselles, nous fit remarquer la petite femme au nez effilé. As-tu encore faim, mignon ? demanda l’épouse à cet époux effroyable. Tiens, mange. »
Et elle lui jette un nouveau hareng-saur.
« Croque, croque, croque ! »
Le hareng-saur avait disparu. – C’était affreux.
« Oh ! mange, mange, mon joli mouton, mange, mon beau lévrier ! » répétait la petite femme.
Et, s’adressant à nous, elle ajoutait : « Comme il ressemble à Napoléon ! C’est frappant ! »
En prononçant ces paroles, peu flatteuses pour le Corse à cheveux plats, elle nous montrait le tableau pendu sous les rideaux, et qui représentait en effet un Napoléon Ier, tatoué par des milliards de mouches.
« Oui, mesdemoiselles, c’est tout à fait Napoléon. Oh ! le beau lévrier ! mange ! mon bibi, mange ! »
Nouveau hareng-saur, et nouveau « Croque, croque, croque ! » Puis elle referme les rideaux, revient s’asseoir à côté de nous, et l’on n’entend plus que des soupirs de géant dans l’infecte alcôve.
Tout interdite, et jurant bien de ne pas revenir le lendemain dans cet atelier insensé, je me remets à coudre, surveillant avec effroi l’enfant au gros ventre, qui continue d’être indisposé dans les coins sombres.

_____
(Ernest d’Hervilly, in La Renaissance littéraire et artistique, deuxième année, n° 45, 14 décembre 1873)
Nuits de Paris
Le jour, la rue de Rennes est tumultueuse, fuligineuse, poudreuse, infectée par les essences, les vapeurs, les poisons subtils qu’exhalent les troupeaux de monstres mécaniques, qui tuent chaque année, dans l’univers, vingt fois plus d’humains que n’en trucidèrent jamais tous les tigres, les lions, les jaguars, les panthères, les ours, les loups, dans un même temps.
Ces monstres font un fracas d’enfer, ébranlent les chaussées et les façades, menacent les frêles piétons qui, vus d’un cinquième étage, ne sont que de ridicules insectes d’une invraisemblable lenteur.
On croirait que cette horreur n’aura jamais de fin, que, jusque dans la nuit, nous subirons le spectacle apocalyptique…
Cependant, vers neuf heures, – disons vingt-et-une heures, – le ralentissement est sensible. Déjà le flâneur peut parcourir les trottoirs sans être bousculé et traverser la rue sans trop risquer sa vie…
Après dix heures, les autobus et les tramways surpassent en nombre les taxis et les autres autos de taille médiocre.
À minuit, la paix se confirme ; peu à peu, les mastodontes eux-mêmes deviennent rares et, à une heure, la rue est à peu près déserte… Un peu plus tard, quand les Deux-Magots éteignent leurs luminaires, la rue de Rennes est devenue une rue de province ou du vieux Paris…
*
C’est un moment très doux. Ceux qui vécurent au XIXe siècle peuvent alors évoquer les fantômes de leur jeunesse et contempler les étoiles.
Sirius va disparaître et aussi la planète Jupiter qui, cette année, se tient à peu de distance d’Orion – donc de Rigel et de Bételgeuse.
Février nous donne quelques ciels éclatants. De neuf à deux heures, plus d’un millier d’astres défilent. Les Ourses tournent autour de la Polaire ; le Dragon les accompagne et, non loin, l’Y de Cassiopé, la courbe fine de Céphée.
On verra, en l’azur de l’heure, Auriga avec la belle Chèvre et ses Chevreaux, le Taureau avec le noble Aldebaran, Wega, pupille bleue du Nord, l’Aigle avec Alteïr, les brillants du Cygne, le Petit Chien, les Gémeaux, liés au Ciel comme ils le furent sur la terre, et d’autres encore dont la figure n’a point changé, en apparence, depuis les pâtres de Chaldée, et qui pourtant ont parcouru, en sens divers, des espaces prodigieux…
*
Après une heure, si tu veux avoir une idée du Paris antique, descends tes étages par un soir de pleine lune.
Tu t’arrêteras d’abord devant Saint-Germain-des-Prés, trapu et vénérable, qui succéda à la basilique « trois fois incendiée par les païens. » Les siècles flottent dans la lueur bleuâtre, les souvenirs nébuleux dont nous enveloppons les vieilles églises et les fleuves légendaires…
Tu tourneras autour de Saint-Germain, après une pause devant les restes mystérieux de la chapelle de la Vierge, puis, par la rue Bourbon-le-Château et la rue de Seine, tu gagneras la rive du fleuve.
Le Louvre est là, dans l’argentine lumière, que contemplèrent amoureusement tant d’yeux qui ne verront plus, l’Institut idéalisé par le clair-obscur, les grands arbres des quais ; puis, passant par le Pont Neuf, vois le Paris immense, mystique, univers de songes éteints et de songes vivants, centre magnétique qui attire vertigineusement les foules de l’univers…
Le silence… le grand et merveilleux silence ! Puis, Notre-Dame bleuâtre, l’Aiguillon miraculeux de la Sainte-Chapelle, la tour à poivrières…
*
Tu n’as rien vu si tu ne vas pas jusqu’à la Cathédrale même. Tu t’arrêteras religieusement devant sa façade enchantée, où les ciseleurs de la pierre en remontrèrent aux ciseleurs de l’or, de l’argent et du cuivre. Mais, surtout, tu n’oublieras pas de longer le fleuve pour contempler les flancs, fantastiques dans la pénombre, la musculature formidable de la pierre, cependant qu’une eau de gouffre s’écoule dans l’éternité.
Goûte alors, si tu peux, le passage vertigineux du temps, la pérennité de ce fleuve, qui passe semblable à lui-même, alors que pas une goutte d’eau n’y persiste une seule seconde, alors que, depuis les siècles des siècles, ce sont toujours d’autres flots qui rongent la pierre.
Mais est-il sûr que la pierre elle-même ne s’écoule pas ? Peut-être des atomes, ou plutôt des sous-atomes, se détachent perpétuellement, remplacés par des sous-atomes venus de l’infini – si bien que la pierre, toujours la même, n’est pourtant pas composée des mêmes éléments que ceux qui la composaient jadis ?…
_____
(J.-H. Rosny aîné, de l’Académie Goncourt, in L’Intransigeant, cinquante-et-unième année, n° 18432, mardi 8 avil 1930)
Plusieurs livres du romancier anglais H.-G. Wells présentent une certaine analogie, au moins apparente, avec notre Rosny aîné, qui a brossé de si impressionnants tableaux de la préhistoire humaine. Tous deux, l’écrivain anglo-saxon comme le maître français, se sont efforcés, en partant de données scientifiques, d’anticiper sur la marche du temps ou au contraire d’en remonter le cours ; ils ont essayé de restituer, à force d’imagination, l’aspect et les gestes des hommes d’il y a dix mille ans et d’induire ce que seront la Terre et ses habitants au crépuscule des siècles.
Ces incursions dans le domaine du merveilleux ont beaucoup contribué à lancer jadis le romancier londonien. La Machine à explorer le temps, l’Île du docteur Moreau, la Guerre des Mondes furent la première manière du jeune Wells, manière peut-être à dessein sensationnelle. Leur renommée, il y a quelque quinze ans, n’a pas laissé que de passer la Manche. Du côté de M. J.-H. Rosny aîné, la Guerre du Feu, les Xipéhuz et cette remarquable Mort de la Terre, qui vient de paraître chez Plon, marquent les épisodes successifs d’une épopée très noble, tout entière située hors l’histoire.
En réalité, pour qui connaît l’œuvre des deux écrivains, une telle inégalité les sépare qu’il ne nous serait sans doute jamais venu à l’idée de les mettre en parallèle, si M. Rosny aîné, dans la préface de la Mort de la Terre, n’avait tenu à se défendre d’être le précurseur ou l’émule de Wells et à notre faire toucher du doigt les points où tous deux divergent dans leurs conceptions. En se disculpant d’une semblable parenté, l’auteur de la Guerre du Feu a d’ailleurs fait preuve de modestie, car, soit dit sans offenser Wells, ce dernier est loin d’occuper dans les lettres anglo-saxonnes le rang enviable qui revient à Rosny parmi les romanciers de notre langue.
Le merveilleux de M. Wells manque, en quelque sorte, de sincérité. Derrière ces mythes, on sent percer le dépit, la haine du système social anglais, si particulariste, si profondément empreint de l’esprit de caste. L’auteur d’Anticipations voudrait faire table rase d’un inextricable enchevêtrement de traditions surannées et reconstruire une société neuve d’après des principes d’équité et de très large humanité. Il développe ses généreuses théories avec une verve pleine d’agrément, un naturel et une désinvolture que ne rebutent aucune digression, aucun commentaire.
Il faudrait n’avoir jamais lu une ligne de J.-H. Rosny aîné pour ne pas mesurer l’abîme qui le sépare de Wells. L’auteur de Marthe Baraquin et de la Vague rouge a montré que nul n’était plus pénétré que lui de l’iniquité de l’actuelle machine sociale ; mais il sait aussi se dégager de cette hantise, et, lorsqu’il nous transporte aux côtés de l’homme de l’âge de la pierre, lorsqu’il nous fait assister à la tragique agonie de la trace humaine sur une planète d’où la dernière goutte d’eau a disparu, c’est sans arrière-pensée de satire ; il cherche simplement à composer de belles peintures aussi vraies, ou du moins aussi vraisemblables que possible.
La Guerre du Feu nous offre des tableaux saisissants des luttes des premiers hommes avec les grands fauves au fond d’obscures et inextricables forêts. À la fin, nous aimons voir Naoh, le héros dont la force et la ruse ont triomphé de tous les obstacles, recevoir des mains du chef la plus désirée des récompenses, la vierge Gammla, la belle proie à la peau blanche, à l’éclatante chevelure.

Mais c’est surtout dans la Mort de la Terre, le plus tragique de ses romans, le plus condensé, le mieux construit sous le rapport des probabilités scientifiques, que J.-H. Rosny aîné a donné la mesure de son pouvoir de créer des mondes inconnus et des êtres inédits. La scène se passe après des centaines de millénaires. La Terre, envahie par le règne minéral, n’a plus une goutte de cette eau qui donne la vie aux plantes et aux animaux.
L’idée neuve et séduisante du maître-écrivain a été d’appliquer à la transmission de la vie le principe : le milieu crée l’organe. L’homme est condamné ; d’autres êtres viendront après lui, mieux adaptés aux nécessités nouvelles de la planète. C’est pourquoi l’auteur de la Mort de la Terre a imaginé ces êtres étranges qu’il nomme ferromagnétaux. Leur substance est entièrement composée des fer, sous une de ses multiples formes, fer fibreux, fer granulé, fer mou, fer pulvérulent… La structure de ces êtres, tout en étant plastique, ne comporte aucun liquide. Le jeu de ce qui remplace les organes est assuré par la modification constante de l’état magnétique, qui est d’une extrême complexité. Ces êtres sont encore à la période première de leur évolution. Leur conscience est élémentaire, leurs mouvements lents et limités. Ils se multiplient sous l’influence de plusieurs de leurs congénères, grâce à des phénomènes d’induction. Ils sont dangereux pour les derniers hommes, dont ils aspirent l’hémoglobine du sang.
Toutes ces conceptions originales sont encadrées dans une action romanesque d’une grande et noble simplicité. Targ, celui qui sera le dernier homme, a conservé, au milieu de l’apathie résignée de ses compagnons, un reste de l’émotivité et de l’énergie qui fit naguère les héros. Pour l’amour de la belle Hérè, il fouille les entrailles du sol et découvre une source qui prolongera de quelques années l’agonie de la race. Malgré l’effort tutélaire du vaillant, rien ne prévaut contre les forces ennemies ; une secousse sismique engloutit l’eau et tue Hérè et ses enfants. Targ, seul sur la planète vide d’humains, se livre aux ferromagnétaux, et quelques parcelles de la vie ancienne entrent dans la vie nouvelle.
On voit qu’il n’y a rien de commun entre les Éloïs et les Morlocks de Wells et les ferromagnétaux de J.-H. Rosny aîné. Le premier bâtit en utopie pour mieux stigmatiser les injustices présentes ; le second, plein d’un sentiment très vif de la nature, construit ses hypothèses sur des données scientifiques et cherche la vérité la plus probable. Il aboutit à des conceptions puissantes, pleines de grandeur et de poésie.
_____
(Georges Linne, « La Semaine littéraire & artistique, » in Le Siècle, soixante-dix-septième année, n° 27836, lundi 8 avril 1912 ; les photographies de Wells et de Rosny illustrent l’article)
Mardi. – Il a fait, cette nuit, un froid de Sibérie ; les journaux expliquent qu’une « vague » a passé sur Paris. L’air est sinistre, en effet, terne et verdâtre, et il fait peur à regarder, comme un poison. Derrière mes vitres étoilées de givre, les arbres se crispent sous un vent bizarre qui les tord sans les incliner, et l’on dirait vraiment qu’ils souffrent de toutes leurs branches ; l’herbe des pelouses a noirci ; les ramiers qui, d’ordinaire, habitent devant ma fenêtre ont disparu, et pas un n’est visible aux alentours : sans doute ils s’abritent dans les trous des vieilles murailles.
« Monsieur a vu le chat perché ? »
Mon domestique me raconte que le jardinier, en faisant sa ronde du matin, a découvert un matou en détresse sur un arbre, d’où il ne savait pas redescendre.
« Nous avons pris la grande échelle, et le jardinier est monté, pendant que je tenais, en bas ; mais quand le chat a vu qu’on arrivait, il s’est sauvé, et il a grimpé tout droit : Monsieur peut voir… »
J’ouvre ma fenêtre, l’air glacial me mord et me pince la face, et là, tout près, à ma hauteur, à dix mètres au-dessus du sol, une vie pendue apparaît. Pris à la fourche du gros acacia, coincé dans l’angle aigu du tronc qui se dédouble, l’animal est accroché par le milieu du corps, l’avant-train d’un côté, l’arrière-train de l’autre, en agneau de la Toison d’Or. Il est tout blanc, entre les deux branches noires, et fixe comme une sculpture de marbre ; mais il s’émeut du bruit que je fais en ouvrant.
« Il ne bouge que les yeux.
– Les oreilles, aussi…
– Monsieur ne croit pas qu’il est déjà figé ? »
La bête me regarde d’une prunelle toute ronde, qui s’épouvante, ou qui interroge ; je lui parle doucement, pensant la rassurer, la conseiller, et son oreille gauche me tend un cornet velu, pour recevoir les mots qu’il faudrait comprendre.
« Tu vas geler là. Pourquoi es-tu monté là ? Un chien te poursuivait ? Il n’y a plus de chien. Descends, gros minet, descendez… »
J’ai pris ma lorgnette, et sans doute je conçois, aussi bête que la bête, l’espoir de me faire mieux écouter si je supprime la distance, et d’être plus persuasif en parlant de plus près ; à chaque phrase nouvelle, après chaque silence, le cornet remue et s’offre. Mais le pendu ne bronche point. J’envoie acheter de la viande, qu’on étalera, crue, sur un plat, au pied du tronc, et j’attends. On dirait qu’il attend aussi, avec la vague idée que des choses se préparent pour le délivrer ; il roule des yeux et surveille. C’est long. Mais la voici, la tentation rouge : le plat est déposé sur la pelouse, juste au-dessous des narines qui se froncent et des prunelles qui s’abaissent.
– Allons, viens manger. »
Pas un muscle n’agit. Des heures passent, et je m’angoisse d’impatience, derrière la vitre que je ne peux plus quitter. Cette créature qui s’étrangle dans un carcan glacé devient intolérable à voir, à la longue. Travailler ? Je n’essaie plus. Je sors. Dans les rues où je marche vite, pour réagir contre la bise, elle me crible d’aiguilles, et je songe au supplice d’une immobilité.
« Il a dû mourir ou descendre ? »
Il n’a pas bronché. La tentation est moins forte en lui que la peur ? Ou bien il ne peut se mouvoir, faute d’un point d’appui ?
Je vais sous l’arbre ; j’agite la viande et je l’élève ; il m’observe, puis se détourne ; j’ai beau m’évertuer à toutes les séductions d’une voix câline, il s’effraie plus qu’il n’est tenté.
« Eh là ! Connais-tu donc si bien le mensonge des paroles humaines, des gestes qui se tendent pour une caresse et qui se détendent dans un coup ? »
De me voir au-dessous de lui, il s’inquiète et cherche en cercle.
« J’userai de ta méfiance pour te servir en dépit de toi-même ! »
Je ramasse une pierre, et j’en cogne le tronc qui se met à vibrer ; la bête, emprisonnée dans sa fourche, s’énerve visiblement de la trépidation qui résonne au fond de sa poitrine ; ses pattes s’animent ; je redouble, elle tressaute, et sans que j’aie compris par quel mécanisme elle a pu réaliser cette voltige, la voilà un mètre plus haut, marchant d’un pas tranquille sur une branche horizontale. Puis elle s’y ramasse en sphinx, engoncée dans son poil, la queue soigneusement ramassée sous le ventre.
Est-ce qu’il se résigne, ou qu’il espère la nuit plus propice aux félins, l’ombre où le trou du vide sera moins effrayant ? Un souci me tracasse : j’ai vu parfois des chats qui descendent d’un arbre ; ils essaient trois pas à reculons, puis, brusquement, comme s’ils n’en pouvaient plus, ils se tournent et sautent.
« Sauter de onze mètres, auras-tu ce courage ? Qu’un accident te fasse choir, tu retomberais sur tes pattes. Mais la volonté, l’auras-tu ? »
Le soleil décline ; la courte journée d’hiver va finir. Le vent qui a passé sur les neiges de l’Est souffle plus âpre et plus aigu. La nuit sera terrible. Le chat perché de la mort, sous les bouffées de glace qui rebroussent son poil, reste impassible, avec les yeux mi-clos.
« Qu’est-ce que tu penses ? Qu’est-ce que tu feras ? »
Dans le crépuscule, les chats perdus qui hantent le jardin ont découvert la viande au pied de l’arbre et se la disputent en miaulant de colère. Il n’abaisse même pas un regard vers cette curée : on dirait qu’il s’est désintéressé de son sort, et qu’il veut ignorer sa faim, ignorer le gel et le vent, pour attendre sans savoir quoi…
Les étoiles brillent durement. La boule blanche est toujours là, immuable. Les heures tournent.
« Peut-être il te faut le silence, et la disparition de tous ? Ma lampe te gêne sur ma table, comme une présence importune ? Importune aussi est la tienne, qui m’obsède et m’empêche de penser à tout ce qui n’est pas ton museau vitrifié, tes pattes engourdies, tes oreilles fortes, ton dos de hérisson et ta queue où le sang ne veut plus circuler ! Ah ! je t’en prie, ne sois plus là demain ! »

Mercredi. – Plus de vingt fois, cette nuit, j’ai dû me lever, pour voir, pour savoir, espérant chaque fois qu’il ne serait plus là, et toujours il était là, toujours, toutes les fois, au même endroit, et il y est toujours ! Son immobilité, par cette nuit polaire, a attendu la mort, qui est certaine et acceptée. Mais qui donc accepte la mort ? Je ne l’accepte pas pour lui, et je ne peux plus vivre, moi, au chaud, mangeant, buvant, à côte de cette agonie qui dure, qui dure tant.
– Une idée ! Je connais, dans les caves, un mât de douze mètres qui servait jadis à hisser le drapeau sur la tourelle. En y clouant un panier de jardin au fond duquel on mettrait des quartiers de mou, et en dressant le mât devant la bête affamée, elle se jettera sur cette proie, et nous l’enlèverons, elle s’agrippera aux brins d’osier, et nous l’amènerons à terre !
Six hommes attaquent la besogne. Le matou examine sous son arbre ces gens qui travaillent : à quoi ? Il observe dans l’air cette chose qui vient à lui, et lèche ses babines. Il a flairé la chair fraîche ? La proie décrit sa courbe et se rapproche. Il s’est dressé sur ses pattes ; il avance la tête, il tend le cou vers la pâture : trente heures de jeûne l’ont façonné à point pour cette bonne orgie, et mon ingéniosité triomphe !
« Hein, philosophe, tu te fiais au dieu des chats, et tu savais que tout s’arrange, philosophe ? »
Il se met en marche, avec la dignité d’un lord-maire, et s’achemine à la rencontre du panier qui oscille, arrive, et va se poser. Un mètre seulement les sépare. Le tigre de poche s’arc-boute pour bondir.
« Un peu de patience, encore. Tu peux bien patienter trois secondes… »
Non, il ne sait plus attendre ; il bondit ! Où va-t-il ? Par-dessus le panier qui lui venait des hommes, il a franchi l’espace, à vol d’oiseau, d’un arbre à l’autre, et, verticalement, il grimpe, les pattes éployées en croix sur le tronc nouveau et trop large qu’il ne peut embrasser ; loin du secours qui vient des hommes, il monte à pic, en enfonçant ses griffes dans l’écorce. Fuir, c’est aller plus haut, s’engouffrer dans le froid, la faim, la soif, entrer plus avant dans la mort, et qu’importe, si c’est éviter le contact de l’homme ?
« Ah ! bête ! Personne ne t’a donc appris que nous pouvons parfois nous approcher des faibles sans leur faire de mal ? »
C’est tout simple : la curiosité que j’ai prise pour de l’espoir n’était qu’un surcroît d’épouvante ; j’ai empiré le sort du lugubre animal, en croyant le sauver. J’enrage contre mon erreur, contre l’œuvre combinée de ma sottise et de sa bêtise.
« Car ton destin, maintenant, est notre œuvre commune, et, pour obtenir un résultat pareil, il fallait être deux, toi et moi, l’homme et la bête, le raisonnement faux d’un esprit et la raison incomplète d’une brute. J’y vois clair, à présent. Nous ne pouvions pas nous entendre ; ta bêtise, que j’appelle Instinct, est une logique immédiate, où le raisonnement n’a qu’un échelon : « Voilà un péril, donc je fuis. » Ma sottise, que j’appelle Intelligence, est une logique médiate, où le syllogisme gravit plusieurs échelons, mais un d’eux est toujours cassé… »
Le fuyard ne s’arrête qu’à une nouvelle fourche, et il s’y emboîte, épuisé, les pattes ballantes, pendu pour la seconde fois, à quinze mètres de terre : c’est une loque qui halète, pantèle, et va tomber, d’une minute à l’autre !
Ces minutes se succèdent pendant des heures. La Société protectrice des animaux, avisée par téléphone, a promis qu’un inspecteur viendrait. Des heures sonnent, et des heures. Rien n’arrive. La loque ne tombe toujours pas. Un passant de la rue, qui se déclare gymnaste, propose de monter à l’arbre, mais je m’aperçois vite que le pauvre garçon est gymnaste parce qu’il a faim, lui aussi ; ses mains glissent sur l’écorce que leur chaleur dégèle.
« Descendez tout de suite ! On vous paiera, mais descendez ! »
L’escalade d’un homme et mes cris ont encore une fois effrayé le sauvage, et, pour s’éloigner plus, il a quitté sa fourche. D’un élan, il gravit deux mètres, et s’installe en pelote sur une branche transversale, avec un air paisible qui affirme : « Vous ne m’aurez pas, les hommes ! »
Dans l’espoir de le rassurer, je reviens à ma fenêtre, avec mon chat Ali que je caresse et qui ronronne ; mais sitôt que la bête de luxe aperçoit cet intrus sur l’arbre des pigeons, trop près de sa propre demeure, l’égoïste fronce les narines, ses oreilles se couchent pour la bataille : il jure ; puis il comprend qu’un gouffre le protège, et dédaigneux, rassuré sur lui-même, il détourne la tête avec indifférence.
Le vent a redoublé. La cime du grand arbre se berce ; la boule blanche roule dans le ciel. Cela, cette chose qui ne frissonne même pas, c’est de la soif, de la faim, c’est la torture du froid et de la fièvre, un bloc de désespoir, trois kilos de douleur sans répit, une vie faite de mort lente !
Les inspecteurs de la Société protectrice sont arrivés enfin. Ils prétendent que l’heure est trop avancée aujourd’hui. Ils reviendront demain… Et revoici la nuit, plus atroce encore que le jour, et si longue, si lente…

Jeudi. – Durant quinze heures de ténèbres, la misérable pelote est restée là, cramponnée, sans dormir, occupée à ne pas perdre une minute de sa torture. Je ne peux plus vivre, moi, à côté de cette souffrance ! Soixante heures, elle a duré ! Soixante fois, je suis revenu à ma fenêtre, dans le stupide espoir que la victime a pris enfin son grand courage, et s’est sauvée.
La Société, par téléphone, renouvelle la promesse de renvoyer ses inspecteurs, après midi. Ils arrivent, apportant une cage pour le chat, et je n’ai, me disent-ils, qu’à le faire entrer là dedans…
Qui m’y aidera ? Je cours. Les pompiers refusent d’intervenir ; ils n’en ont pas le droit. Je rentre : l’agonisant est toujours à sa place. Au jardin du Luxembourg, on me donne l’adresse d’un élagueur, outillé pour de telles ascensions. Il habite Villejuif. La boule atroce est toujours là. L’élagueur pourra venir demain. On dirait que le froid augmente. La quatrième nuit commence. Elle sera pire que les autres.

Vendredi. – Joyeuse alerte ! À deux heures du matin, le chat a disparu ! Pas de doute : la place est vide. La faim, et la cruelle soif d’hiver, ont fini par dompter la peur ! Plus personne n’agonise sur l’arbre !
« Tu t’es délivré, et tu m’as délivré, merci ! »
Je me recouche ; et, dès l’aube, ma lorgnette vérifie la place où une créature a souffert trop longtemps. Je chante de joie.
« Monsieur ne pourra le voir que de l’autre chambre. Il a changé de place pour se mettre à l’abri, parce que le vent a tourné ; il a bien monté de trois mètres. »
À dix-huit mètres en l’air, le revoilà, hérissé, et rond dans le ciel ! C’est la quatre-vingt-deuxième heure. Ali dort en cercle sur ma table, le nez enfoui entre les cuisses, et quand parfois il entrouvre ses yeux voilés de béatitude, il cligne vers moi, pour me dire : « On est bien, il fait chaud. » Puis il lustre le poil de ses pattes coquettes ; je ne peux plus voir cet heureux ! Le thermomètre du dehors marque quinze degrés au-dessous de zéro. L’élagueur télégraphie qu’il pourra venir seulement demain. Le tas de douleur muette ne bouge pas, et la bise souffle dessus.
« Le mieux serait de l’abattre, me dit-on ; il ne descendra plus, il va devenir enragé, s’il ne l’est pas.
– Il n’a pas l’air méchant. Attendons l’élagueur, qui viendra demain. »
Et la journée s’écoule, s’achève, le crépuscule recommence, la cinquième nuit se déroule. Elle est brumeuse, celle-ci, car le vent a tourné, mais ce brouillard se congèle en dormant. Oh ! les heures n’ont plus de fin, la misère est reine du monde !

Samedi. – Il est revenu se placer face à ma fenêtre, mais je ne le reconnais plus. Il est énorme et monstrueux ; les vapeurs, en se cristallisant à la pointe de tous ses poils, l’ont enveloppé d’une fourrure de givre qui se hérisse autour de lui ; ses moustaches et ses sourcils, chargés de glaçons qui les prolongent d’un pied, pendent fantastiquement, comme ceux d’un vieillard chinois, et son regard fixe m’accuse.
« De quoi? Qu’est-ce que j’ai fait ? Je ne peux rien ! »
C’est la centième heure. L’élagueur arrive et déclare :
« Je peux arriver où il est ; mais remarquez qu’il gagnera cette autre branche, où je ne pourrai ni le suivre ni l’atteindre. Le seul remède est une chevrotine ou une volée de plombs. »
Le sauveur s’en retourne. Ainsi, j’ai contemplé ce supplice pendant six journées, six nuitées, pour en venir au meurtre, et ma commisération n’a su que multiplier des douleurs et retarder la délivrance ! Le commissariat permet qu’un coup de feu soit tiré au coucher du soleil.
« Attends la fin du jour. Voici la paix qui s’incline avec lui, vers toi qui en as tant besoin ; quand tu verras tantôt le retour de la nuit féroce, n’aie pas peur, la nuit ne te fera plus mal. »
Un oblique rayon de soleil essaie de dégeler la bête qui secoue son échine, et je me sauve pour ne plus rien voir.
Quand je reviens, on me raconte : « Il est tombé, sous le coup de fusil : plouf ! Le jardinier, pour être plus sûr, lui a fendu le crâne d’un coup de bêche, et l’a enterré, il n’y a pas un quart d’heure. »
L’arbre est nu. Mais, des quatre points cardinaux, les pigeons qu’on ne revoyait plus depuis six jours arrivent à tire-d’ailes et s’abattent en foule sur la branche du chat, et sur nulle autre d’alentour : dix minutes leur ont suffi pour apprendre la nouvelle et pour reprendre leur domaine. La mort est le vœu de la vie…

_____
(Edmond Haraucourt, in Le Journal, « Contes du Journal, » dix-septième année, n° 5624, dimanche 23 février 1908 ; repris dans Paris-Soir, « Les Contes de Paris-Soir, » troisième année, n° 703, mardi 8 septembre 1925. Illustrations de Sir John Tenniel pour Alice in Wonderland de Lewis Carroll, 1865)
_____
(Georges-Gustave Toudouze, in Regards, quinzième année, n° 72, 20 décembre 1946)
D’après un manuscrit que l’on retrouvera, du côté de Pontoise, vers l’an 3253.
_____
Si l’on en croit les écrits cynégétiques du XIXe siècle, en ces époques si lointaines, le gibier pullulait dans les environs de Paris. D’ailleurs, Paris en ce temps-là ne s’étendait guère plus loin que Meaux au Nord, et au midi il ne dépassait certainement pas Fontainebleau. Comment pouvait-on se mouvoir en un si petit espace ? Il est vrai qu’on se déplaçait moins que maintenant, et que l’on mettait douze heures pour aller de Paris à Marseille !
Bref, en ce temps-là, on rencontrait, paraît-il, aux portes de Paris, certains animaux aujourd’hui disparus, tel que le lièvre, bestiole au pelage clair, dont les Parisiens faisaient leur pâture, ou bien le perdreau, sorte de volatile dont la chair était tenue pour exquise ! Car la chimie alimentaire n’ayant pas fait les progrès qu’elle a fait depuis, les Parisiens, paraît-il, se nourrissaient de bêtes mortes ! Pouah !!
Aussi, nos aïeux passaient-ils leur dimanche à courir après ces animaux fabuleux, armés d’un instrument incommode qu’ils remplissaient d’une poussière noirâtre, et qu’on appelait fusil, on n’a jamais su pourquoi.
Après avoir fait des lieues à pied, sur leurs jambes, ce qui est un comble, ils rentraient chez eux harassés, rapportant un de ces lièvres ou de ces perdreaux pour tout butin, les jours où ils avaient eu de la chance.
On sourit de pitié, en lisant de pareils récits, et c’est à peine si l’on peut y croire. Pour ma part, j’ai toujours supposé que les relations de chasse du XIXe siècle ont été rédigées par les humoristes de l’époque qui se sont tout simplement payé la tête de la postérité.
Aussi voulant que nos petits neveux, dans les âges futurs, possédassent des documents frais sur ce qu’était la chasse au XXIe siècle, je pris soin d’écrire un récit détaillé de mon ouverture de cette année, 14 septembre de l’an de grâce 2073.
Or donc, mon ami Gontran des Boluchettes, qui possède une propriété dans les environs de Paris, entre Rouen et Caudebec, m’ayant invité à faire l’ouverture chez lui, hier matin à 6 heures 3/4, je chaussai mes vélopèdes et je me mis en route.
Un mot sur les vélopèdes, qui ont été inventés il y a soixante ans, et qui ont si rapidement détrôné les automobiles vétustes et les locomotives électriques surannées.
Le vélopède est tout simplement une chaussure automobile, actionnée par de l’air liquide, l’unique moteur dont on se serve aujourd’hui. Grâce au vélopède, on peut couvrir de 130 à 160 kilomètres à l’heure, suivant les tempéraments.
Parti de chez moi, 178, boulevard de Mantes (LIIIe arrondissement), à 6 heures 3/4, il était tout juste 7 heures 20 quand j’arrivai chez mon ami.
La société était au complet : il y avait là une quinzaine de personnes dont je tairai les noms, car cela n’écrirait qu’un médiocre intérêt. On déjeuna copieusement d’une pilule de carbone et d’un cachet d’azote, et, bien lestés, l’on se mit en route.
La chasse gardée de mon ami se trouvait à sept ou huit lieues de son habitation, ce qui fait qu’on s’y rendit en quatorze ou quinze minutes. C’était un immense terrain, moitié plaine, moitié bois, où il y a un siècle, paraît-il, des individus du nom de paysans faisaient pousser des plantes comestibles dont on peut voir encore de rares échantillons au musée de Cluny, tels que le blé, l’orge et la betterave, etc, etc.
Aujourd’hui, grâce au progrès, les usines de produits chimiques ont remplacé ces cultures baroques, et la terre a été rendue à son originelle inutilité.
Notre ami montra même une ruine assez pittoresque, – c’est d’ailleurs un monument national, – tout ce qui reste d’une antique ferme normande. J’aurais bien voulu la visiter, mais la chasse commençait.
Les mécaniciens forestiers de M. Boluchettes venaient de lancer le gibier ; ce gibier, je ne l’apprendrai à personne, se composaient de deux sortes : d’abord, de petits appareils volants mus par l’air liquéfié, et ensuite de tous petits véhicules, munis de roues, qui aussitôt lâchés se répandaient de tous côtés avec une vitesse incalculable.
Aussitôt, munis du revolver-harpon, chacun s’élança à la poursuite du gibier qu’il avait choisi.
Ce revolver-harpon, on le sait, contient dans sa crosse un réservoir d’air liquide comprimé à je ne sais combien d’atmosphères ; d’autre part, un magasin contient douze cents balles-harpons. Ce qui fait qu’il suffit de presser la détente pour qu’une goutte d’air liquide s’échappe, éclate au contact de l’air ambiant et projette le harpon au-dehors. Celui-ci, une fois qu’il a touché l’objet visé, s’y attache, et, grâce à un système breveté et d’ailleurs secret, rapporte l’objet visé aux pieds du chasseur.
Comme on le voit, cela remplace avantageusement le chien préhistorique.
La chasse dura deux heures : il y avait 183 pièces au tableau. J’en avais douze pour ma seule part.
Je dois dire ici que le plaisir de tirer sur des mécaniques ayant été jugé dénués d’émotions par les promoteurs de la chasse actuelle, on imagina, il y a une soixantaine d’années, de placer, dans l’intérieur du gibier automobile, quelques objets de prix, tels que montres, lorgnettes, boutons de manchette en diamant, etc. On comprend que, dès lors, la chasse devenait un plaisir dont les rudes émotions de la loterie ne peuvent donner qu’une faible idée.
Ainsi donc, on ne s’étonnera point que, pour ma part, l’ouverture de la chasse de cette année m’ait rapporté : un porte-mine en or ; un chronomètre ; une épingle de cravate ; une douzaine de mouchoirs ; un baromètre anéroïde ; une longue vue ; une cravache à pomme de cristal ; un couteau à 18 lames ; un porte-cigare ; un porte-monnaie et un nécessaire de toilette.
Qu’on me permette d’ajouter que, dans les chasses royales ou présidentielles, au lieu de bibelots, les flancs du gibier automoteur contiennent des croix de différents ordres, et des titres de noblesse ; il paraît même qu’une fois, chez un grand financier, on trouva des titres de rente au porteur.
La chasse étant donc terminée, ainsi que je l’ai dit plus haut, on retourna chez Gontran, où un plantureux déjeuner chimique fut servi.
Puis je rentrai à Paris, où j’étais de retour sur le coup de midi, ce qui fait qu’à une heure je pus aller à mon bureau, où tout le monde sait que je suis chargé de l’entretien des poteaux du télégraphe sans fil…
(Signé : illisible.)
_____
(Rodolphe Bringer, in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, dix-septième année, n° 1728, 8 septembre 1900)
_____
(Léon Guillot de Saix, in Le Journal, n° 16477, lundi 29 novembre 1937)
Elle est là, dans le coin de la voiture, à sa place accoutumée. Regardez l’omnibus qui passe et vous la verrez, mutine et gracieuse, avec une mise en même temps simple et coquette.
Elle occupe invariablement une des deux places du fond de l’omnibus, n’ayant de la sorte qu’un seul voisin et évitant les rudes plaisanteries du conducteur. À demi retournée pour regarder les passants, elle montre un profil délicat, régulier, très parisien. Elle est pâle et blonde. Elle sourit du coin de la lèvre, d’un sourire presque moqueur, en se penchant de côté pour mieux voir, et l’effort de son regard fait briller, comme deux diamants, le blanc de ses yeux pleins de vagues promesses.
Si j’en parle ainsi, c’est que, depuis longtemps, je l’ai observée avec un intérêt de plus en plus vif ; c’est que, durant un mois entier, je n’ai été préoccupé que de cette pensée : connaître la jeune fille du coin de l’omnibus.
Obsessions bizarres ! Elle existait pour moi, simple, rieuse, ravissante. Je connaissais le son de sa voix. Je savais son nom. Enfin, j’en étais amoureux fou.
Il faut, me dis-je un jour, que je réalise ce rêve insensé. Il faut que je lui parle et que je lui dise que je l’aime.
Je sortis.
C’était un dimanche. Les rues étaient encombrées de voitures et de promeneurs. La foule se pressait et les omnibus se croisaient en tous sens. Je regardais les omnibus.
Dans chacun d’eux, je voyais la jeune fille de mes rêves, toujours la même, blonde, vive, gracieuse et mutine.
Je pris une grande détermination et je fis signe au conducteur. La voiture s’arrêta. Une jeune fille en descendit. Je montai ; et je m’aperçus avec dépit que la place qui était devenue vacante était précisément une des dernières du fond. La jeune fille du coin de l’omnibus venait de descendre. Elle avait disparu dans la foule.
Je ne me tins pas pour battu, car j’étais décidé à découvrir le mot de l’énigme.
Je descendis à la hâte. Je hélai un nouveau conducteur et je me précipitai dans la machine roulante.
La fortune, cette fois, m’avait servi à nouveau. Je me trouvais en face d’elle.
La jeune fille du coin de l’omnibus était là, devant moi. Elle avait les mêmes cheveux blonds, le même air mutin. Elle regardait les passants, comme toujours, et souriait de son sourire presque moqueur. Elle ne faisait nullement attention à ses voisins, toute pénétrée qu’elle était de l’importance de son rôle.
Je pus la considérer à loisir. Je voyais son profil, délicat, un peu amaigri, très parisien.
Elle avait sur les genoux un panier à ouvrage qu’entrouvrait une branche de lilas blanc, comme un oiseau qui cherche à sortir de sa cage ; et ses petites mains gantées étaient à moitié cachées sous les plis de son manteau de drap gris bleuâtre.
Elle ne me regardait pas et ne s’inquiétait nullement des nouveaux venus.
Les stations se succédaient. Elle restait là, sans bouger. Nous avions déjà traversé les boulevards extérieurs et je me trouvais dans des régions complètement inconnues. Je commençais à devenir impatient et mélancolique.
Enfin, l’omnibus s’arrêta une dernière fois.
Nous étions arrivés à la tête de la station.
Je descendis, me demandant si elle n’allait pas rester fixée à la même place, pour recommencer le même chemin.
Elle mit cependant pied à terre, comme tout le monde, et je la suivis.
Elle marchait vite. Je cherchais une entrée en matière.
« Mademoiselle Angèle, » lui dis-je.
Elle se retourna.
« Tiens, dit-elle, vous savez mon nom. Qui êtes-vous donc ?
– J’ai fait le voyage avec vous, dans l’omnibus.
– Je ne vous avais pas vu. Est-ce que vous habitez les Batignolles ?
– Non, mais j’y viens pour vous voir.
– Oh ! quelle plaisanterie ! Je passe toute la semaine à l’autre extrémité de Paris, près de la gare de l’Ouest. Je viens ici quelquefois les dimanches.
– Et vous allez seule ainsi, sans avoir peur ?
– Je vais toujours seule ; et puis je prends l’omnibus.
– Pourquoi prenez-vous toujours la dernière place du fond ?
– Vous savez aussi cela ? Vous êtes donc sorcier ? C’est que cette place est la meilleure, tout simplement. D’abord, on n’a qu’un voisin. Puis, on peut regarder devant soi, dans la rue. Personne ne vous dérange. On se croit presque dans sa voiture. Me voici arrivée, au revoir, monsieur.
– Au revoir, Angèle ! »
Et je restai immobile, dans la situation toujours désagréable de l’homme trompé dans ses espérances, quand un omnibus avec ses deux gros yeux rouges, – il faisait nuit, – déboucha d’une rue voisine ; et je vis la jeune fille du coin de l’omnibus, à sa place accoutumée, me souriant de son sourire presque moqueur, et l’effort de son regard faisait briller, comme deux diamants, le blanc de ses yeux pleins de vagues promesses.
_____
(Gabriel Marc, Contes du pays natal, Notes et caprices, Paris : G. Charpentier & Cie, 1887. Cette délicieuse fantaisie, où le cycle du rêve contamine et transfigure inéluctablement la réalité, est extraite de son unique recueil de nouvelles. Je ne peux décidément relire ces quelques pages enchanteresses, sans que l’ombre bienveillante d’André Hardellet ne vienne aussitôt s’asseoir à mes côtés.)