Le jour où cette brute furieuse creva le tableau de Poussin dans une galerie du Louvre, Anatole éprouva la plus forte angoisse de sa vie et courut au salon carré.
La Joconde souriait toujours, les mains croisées, intacte, mystérieuse et fine, sur les caprices du paysage bleuâtre. Elle était là, sauvée des siècles et des révolutions, à portée de la barbarie ignorante capable en une seconde d’anéantir le plus beau visage humain. Qui pouvait en cet endroit parer le geste d’un fou ? À quelques pas, un peintre copiait les Noces de Cana, de Véronèse, et le gardien, vieux militaire à médaille, sommeillait sur sa chaise, donnant de la tête contre le cadre de l’Antiope, du Corrège.
Ce salon carré était donc abandonné, livré au premier venu ? Qui défendrait la petite infante Marguerite de Vélazquez, les portraits du Titien, le Concert champêtre, de Giorgione ? Anatole tremblait surtout pour la distinction suprême des figures du Vinci, pour ce sourire énigmatique de la Joconde auquel répondait, à l’autre bout de la salle, le sourire de Sainte Anne. Il s’arrêta un instant devant ce dernier tableau dont la grâce à la fois mystique et païenne l’enchantait ; puis, il pénétra dans la galerie de l’école italienne.
Un groupe d’étrangers indifférents et fourbus suivait l’interprète dont l’explication monotone traînait comme un murmure d’antienne à travers l’immense musée. De loin en loin, un gardien assis devant la petite table aux catalogues bâillait et regardait l’heure avec ennui, tandis que quelques désœuvrés, les mains dans les poches, levaient sur les toiles des yeux sans regard, hébétés par le calorifère qui leur soufflait dans le dos une chaude haleine.
Anatole épiait ces gens, les suivait, les regardait au visage, surveillait les mains, faisait bonne garde. Il alla même signaler au gardien de la salle Las-Cases un individu dont les allures lui paraissaient suspectes. Le fonctionnaire toisa Anatole avec méfiance et tourna les talons.
Il n’y avait plus qu’une chose à faire : veiller soi-même au trésor du salon carré. Il y avait encore bien des choses à protéger derrière la grande salle des Rubens où sont les Teniers, les Ostade, les Breughel, les Rembrandt, isolés en une série de petites pièces désertes. Mais en somme, Anvers, Dresde, Amsterdam regorgeaient de chefs-d’œuvre de ces peintres, tandis que la Joconde ne se remplacerait jamais. Il fallait se dévouer pour cette création unique contre la haine de la beauté, cet appétit de destruction qui est le signe le plus évident de la bestialité dans l’homme, car seul l’art guérit de la grossièreté originelle, disait Léonard de Vinci à ses élèves de l’Académie de Milan.
Anatole revint donc tous les jours se poster devant le cadre de la Joconde. Le militaire à médaille s’étonna d’abord, puis le prit pour un maniaque, et retomba dans ses somnolences. Cette faction farouche, cette immobilité sur la banquette de velours reposait Anatole de ses nuits de travail occupées à des traductions pour une librairie classique. À force de vivre en tête-à-tête avec Mona Lisa, il quittait le XIXe siècle pour reculer dans le XVIe siècle. Il voyait l’atelier de Florence où le Vinci fixa ce visage en l’an 1500, au chant des luths dont la douceur avait relevé d’une félicité subtile l’indulgence un peu désabusée des lèvres de Mona Lisa.
Dans l’hallucination que procure la contemplation soutenue, Anatole voyait la poitrine de la Joconde se soulever et la bouche bienveillante s’entrouvrir pour livrer le secret de sa vie charnelle et idéale, les confidences de tous ceux qui l’adorèrent, les artistes, les poètes et les rois.
Elle lui disait : « Le peintre que Ludovic Sforza appelait le grand rêveur ingénieux me donna au roi François Ier contre 4,000 écus. Le maître qui mit quatre ans à me créer et à me parfaire souffrit moins de la haine de Michel-Ange, de l’apothéose de Raphaël et des rigueurs de Léon X que de notre éloignement. Mais le roi magnifique, dont tu vois en face de moi le portrait par Titien Vecelli, aimait la gloire du talent autant que celle des armes. Au grand Léonard méconnu dans sa patrie, il fit don du château de Clou, près d’Amboise, avec 35,000 livres de rente ; il adoucit les infirmités de sa vieillesse ; et quand le vainqueur de Marignan eut fermé ses yeux en l’appelant « mon père, » l’année 1519, il fit reconstruire pour moi le château de Fontainebleau comme pour une femme aimée. Sa tendresse exclusive et jalouse me plaça dans le cabinet doré. Nul ne saura la poésie de nos rendez-vous… Plus tard, Louis XIV s’éprit comme François Ier, et m’emmena à Versailles où je lui fis souvent oublier et Montespan et La Vallière. Depuis un siècle seulement, je suis ici où François, mon beau roi-chevalier, vint me retrouver. Titien et Léonard ont fait ce miracle d’amour. Mais voici que, depuis quelque temps, je sens venir sur moi la vieillesse lamentable des chefs-d’œuvre. Les rois et les peuples m’avaient respectée jusqu’alors. On n’avait pas osé porter une main sacrilège où le grand Léonard avait posé la sienne. Des malheureux sans pudeur affligés d’une manie appelée : restauration ! m’ont arrachée de mon cadre ; les lignes de mon visage se sont effacées sous le dévernissage, ainsi que mes cils et mes sourcils. Léonard de Vinci ne reconnaîtrait plus le portrait de Mona Lisa dont le modelé sublime fond de jour en jour dans une mauvaise atmosphère où je me sens mourir. Je sais que mon agonie sera longue, mais mes jours sont comptés ; et je m’en irai à mon tour comme le beau Christ de Milan sur le mur de Sainte-Marie-des-Grâces. »
Anatole s’approcha de la Joconde. En effet, le coloris abstrait de Léonard qui distribuait l’ombre et la lumière sur ce visage, au creux des paupières, à la commissure des lèvres, sur le front, sur la plénitude des joues, semblait se craqueler en teintes sèches et fatiguées, comme une peau qui se ride. Le menton délicat se perdait dans un envahissement d’ombre grasse, comme si le noir de bitume avait coulé dans une chaleur malsaine.
Toute cette spiritualité platonicienne, faite de bonté et d’ironie, qui flotte sur l’arc sinueux des lèvres s’évaporait dans la nuit du paysage, ce crépuscule des vieux tableaux sur lesquels le temps jette son suaire impitoyable.
Le gardien dormait toujours devant la prise de chaleur grande ouverte qui envoyait ses bouffées engourdissantes. C’était là le criminel, l’inconscient qui, dans son ignorante inertie, menaçait plus sûrement la Joconde que le coup de couteau d’un assassin. Des collections inestimables avaient déjà péri à cause d’un chauffage mal réglé. Les couleurs dont le Vinci connaissait seul la préparation supporteraient-elles cette température ? Plus loin, dans la galerie, en dépit des vernissages successifs, le Précurseur, la Vierge aux rochers noircissaient déjà. Pourquoi ne pas dénoncer le danger, attirer l’attention de ceux qui ont la garde de ces chefs-d’œuvre dont le monde sera bientôt diminué ?
Anatole toucha l’épaule du dormeur qui fit un bond sur sa chaise, croyant à la tournée d’un chef.
« Fermez le calorifère ! lui dit carrément Anatole.
– Écoutez, mon garçon, articula le gardien en proie à une colère sourde, il y a pas mal de temps que j’observe vos airs effarés dans cette salle. Vous êtes signalé, et il ne tient qu’à moi de vous interdire l’accès du Louvre !
– Mais je ne suis pas un fou… vous vous méprenez ; au contraire je cherche à protéger les tableaux, à conserver, à transmettre aux hommes ce trésor de consolation et de force éternelles que contient l’œuvre d’art où des générations ont déjà puisé la joie de vivre. Je vous assure que cette toile s’en va, que la Joconde se meure. Je m’y connais… Il y avait là dans l’ombre des paupières, au coin des yeux, des tons verdâtres ; je vous jure qu’ils n’y sont plus. Et ce bistre indéfinissable qui rendait sensible la profondeur, l’infini des cheveux en donnant à la peau d’extraordinaires qualités de vie ? Et que sont devenues les colonnettes du fauteuil, et le voile qui nimbait le front légèrement, et les mains admirables qui rentrent aussi peu à peu dans la nuit ? »
Cette fois, le gardien se leva, irrité comme un animal qu’on dérange.
« En voilà assez, mon bonhomme ! Si vous avez un procédé pour conserver la peinture, rédigez un mémoire ; faites des démarches, prenez un brevet et adressez-vous au conservateur… après quoi, on verra. Mais je vous préviens qu’on a l’œil sur vous et que vous feriez mieux de rester tranquille. »
Et comme le gardien criait de sa voix de stentor : « On ferme ! » Anatole eut conscience de sa faiblesse devant cette machine compliquée et formidable des bureaux qui laissent placidement les chefs-d’œuvre s’anéantir. Il s’éloigna enfin par la galerie d’Apollon après avoir jeté un regard désespéré à la Joconde qui lui souriait du fond de son agonie comme au dernier de ses adorateurs.

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(Gabriel Clouzet, « Les Contes de la Petite République, » in La Petite République, journal de grande information politique, littéraire, trente-quatrième année, n° 12290, mercredi 8 décembre 1909 ; gravure de Jean Baptiste Michel d’après Léonard de Vinci, publiée par John Boydell, « Joconda, » 1774 ; caricature de M. Homolle et du vol de la Joconde, 1913)
Les auteurs anciens ne sont pas, comme un vain peuple a prétendu, des poètes et des fantaisistes qu’il faut lire seulement pour leurs mérites littéraires. Ils ont d’autres qualités encore. Homère, Hérodote, Plutarque sont des observateurs de premier ordre. Homère, par exemple, connaît l’existence d’un peuple de pygmées. Hérodote va plus loin : ces pygmées, il les situe au centre de l’Afrique. Et c’est bien là, en effet, que les a découverts Stanley. Plutarque affirme qu’en versant de l’huile à la surface des flots, on calme les vagues. Et la science moderne a prouvé la justesse de cette tradition antique. Enfin, la carte de Ptolémée montrait le Nil sortant d’un lac par deux rivières. Et les voyageurs contemporains ont confirmé cette hypothèse. Il y a donc chez les anciens beaucoup d’observations fondées, beaucoup de science.

Partant de ce principe, un philologue berlinois, M. le docteur Th. Zell, a cherché des explications naturelles et scientifiques à divers passages de l’Odyssée (Polyphem ein Gorilla, Junk, Berlin, 1901). L’interprétation qu’il donne du combat des grues et des pygmées est fort intéressante. Mais c’est la partie du livre où l’auteur cherche à prouver « que Polyphème était un gorille » qui donne la plus haute idée de l’ingéniosité philologique de M. le docteur Zell.
Il commence par réfuter les érudits qui voient en Polyphème et Ulysse des dieux solaires. On a vu des dieux solaires partout, dit M. Zell, parce qu’il est fort aisé de ramener tout fait et toute fable à un mythe solaire. Analysez, par exemple, dit notre philologue, la carrière du prince de Bismarck. Dans dix mille ans d’ici, il se trouvera bien un savant allemand pour faire de ce grand homme la personnification de l’astre du jour. Bismarck a tué le dragon de la désunion germanique et, pour prix de ce haut fait, il a conquis le trésor obligé, c’est-à-dire la fortune et les honneurs. Les prétendants homériques représentent, dit-on, les vents. Eh bien, le plus grand adversaire de Bismarck n’était-il pas Windthorst (buisson venteux en allemand) ? Ce Windthorst n’était-il pas le chef des cléricaux, c’est-à-dire des noirs, soit le représentant des ténèbres en lutte contre la clarté du Soleil ? Ulysse en voulait à Hermès, qui, sous la forme d’un bélier, avait séduit Pénélope. Bismarck ne témoigna-t-il pas une hostilité pareille à Caprivi (caper = le bélier) ? Par contre, le chancelier de fer fut l’ami de Hohenlohe. Qu’y a-t-il d’étonnant à cela ? Hohenlohe ne signifie-t-il pas en allemand le soleil levant ? Les dieux du soleil s’aiment entre eux, c’est dans l’ordre… Tout ce chapitre est une moquerie spirituelle des explications fantaisistes des Osterwald et autres. Et tout cela est fort amusant.

Quant aux raisons qui déterminent M. Zell à croire que Polyphème était un gorille, les voici brièvement résumées. Le gorille habite l’Afrique occidentale, contrée fertile. À l’encontre de la plupart des singes, qui vivent en troupes, le gorille vit seul ou bien avec sa femelle et sa progéniture. Sa taille et sa force sont telles que les décrit Homère. En outre, de l’avis unanime des grammairiens, Polyphème ne signifie pas le « très illustre, » mais le « hurleur. » Or, tous les voyageurs ont mentionné ces hurlements terribles que pousse le gorille traqué dans sa retraite. Enfin, l’argument principal en faveur de sa thèse, M. Zell le tire du mot même de Kuklôps. Ce vocable signifie « à l’œil rond. » Or, la rondeur de l’œil n’est-elle pas le trait physique par excellence qui distingue l’œil du singe de l’œil humain ? L’œil simiesque est dépourvu de sclérotique. Par rapport à l’œil humain, il est comparable à un dessin sans marge, tandis que l’œil humain ressemble à un dessin bordé d’une marge blanche. Par conséquent, cyclope, qui signifie « à l’œil rond, » signifie gorille ; ergo Polyphème était un gorille. Voilà ce qu’il fallait démontrer. M. Zell le démontre avec une verve copieuse et une grande abondance d’arguments. À l’appui de sa thèse, cet homme, qu’on ne saurait prendre à court, cite un texte : un fragment du Periplus Hannonis, qu’il tient pour authentique et où le capitaine carthaginois retrace un combat qu’il soutint, dans les parages de Sierra-Leone, « avec des hommes sauvages dont le corps, était couvert de poils et que l’on appelait gorilles et qui se défendirent en lançant des quartiers de roc contre les visiteurs importuns. » Homère et Hannon, âmes également primitives, assimilaient pareillement le singe à un homme sauvage. En quoi, d’ailleurs, ils frayaient la voie à Darwin…
Que faut-il penser maintenant de l’hypothèse formulée par M. Zell ? Voilà une question que je ne prétends point trancher. Mais les amis du vieil Homère ne sont-ils pas encore assez nombreux parmi nous pour que l’explication du philologue berlinois méritât d’être signalée ?
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(Maurice Muret, « Au Jour le jour, » in Journal des débats politiques et littéraires, cent-treizième année, n° 142, jeudi 23 mai 1901 ; repris dans La Petite Gironde, journal républicain quotidien, trente-et-unième année, n° 10569, vendredi 31 mai 1901. Alexander Rothaug, « Polyphème, » c. 1920)
Ce besoin impérieux de solitude qui s’empare de moi, à certains moments, m’avait poussé, cette année-là, à me fixer pour la saison printanière dans un petit village des Açores, du nom de Pakoa.
La population des îles est douce et accueillante. Les touristes n’ont pas encore contaminé ces âmes fraîches, superstitieuses et puériles.
Les pêcheurs ramènent autant de rayons de lune que de poissons dans leurs filets et le merveilleux se juxtapose au réel, dans l’humble vie de ces êtres simples qu’il transfigure.
L’hôtel m’avait rebuté par sa banalité internationale et j’avais loué deux chambres chez un pêcheur que j’accompagnais souvent en mer, quand le temps était propice.
Or, un soir que nous venions de jeter l’ancre dans une petite crique, Miguel, le patron de la barque, me saisit rudement par le bras :
« Regardez ! »
Il pointait son index vers l’orient et un tremblement incoercible faisait grelotter sa mâchoire dont l’os saillait sous la peau tendue.
Tout d’abord, je ne vis rien, parce que le clair de lune pailletait l’eau huileuse et violette. Mais, peu à peu, mon regard s’accoutuma à ce miroitement et je distinguai quelques taches mouvantes que je pris pour une bande de marsouins.
Sans être très fréquent, le spectacle n’avait rien d’extraordinaire et l’émotion de mon compagnon me stupéfia. Il se tenait accroupi, à l’avant du bateau, le corps à demi projeté hors du plat-bord, et il demeurait pétrifié dans une mystérieuse écoute.
Machinalement, je tendis l’oreille à mon tour et j’entendis, alors, une sorte de mélopée lointaine qui semblait sourdre de la mer, pour parvenir, mélodieuse et atténuée, jusqu’à nos oreilles.
Surpris, j’interrogeai Miguel du regard.
Il me répondit simplement :
« Les sirènes ! »
Et je compris qu’il me tuerait si je me hasardais à empoigner les avirons pour rapprocher la barque du mystère.
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Les femmes-poissons ont toujours exercé sur mon imagination une attraction irrésistible. Je résolus donc de tout mettre en œuvre pour contempler celles-ci de plus près et – puisque Miguel me refusait son aide – je le suppliai de me débarquer sur un coin de la côte d’où je pourrais gagner, par mes propres moyens, la pointe extrême d’un cap, au voisinage immédiat duquel les sirènes plongeaient et s’ébattaient sous la clarté lunaire.
Le pêcheur m’obéit, sans un mot. Et, dès que j’eus sauté sur le rivage, je me mis à courir parmi les rochers, partagé entre ma curiosité et ma crainte d’une imposture.
L’ampleur du chant mystérieux s’accroissait de minute en minute et je ne tardai pas à découvrir, dans tous ses détails, un spectacle dont la magie me bouleversa.
Les sirènes étaient au nombre de six. Je ne me lassai pas de les compter et de les recompter. Tel que j’étais placé, je pouvais distinguer, avec netteté, leurs beaux visages réguliers et le double renflement de leurs poitrines. Elles nageaient, avec une aisance parfaite, jouant entre elles et se pourchassant, tandis que leurs mains frappaient en cadence l’eau troublée d’où elles faisaient rejaillir un éclaboussement de gouttelettes.
Contrairement à toutes les traditions, cinq de ces ondines étaient brunes de teint et de chevelure. La sixième, qui se tenait un peu à l’écart de ses compagnes, possédait, en revanche, les tresses blondes et la peau laiteuse que la légende attribue à ces êtres d’exception. Et les inflexions de leurs voix conjuguées faisaient vibrer la nuit açorienne, comme un cristal choqué.
Je venais d’atteindre la petite plage de sable fin que le cap incrustait à sa pointe, quand, brusquement, un obstacle imprévu me fit trébucher et je m’effondrai sur les deux genoux.
Je me relevai presque aussitôt, avec fureur, et je dispersai, à grands coups de pied, les pauvres jupes, les chemises de toile raide et les socques vernies contre quoi j’étais venu buter – toute cette misérable défroque qui ramenait le spectacle merveilleux à de strictes proportions humaines.
Un tourbillon de pensées frénétiques s’éleva alors en moi. Je vis dans le jeu, innocent, de ces baigneuses une sorte de sacrilège dont j’avais le devoir impérieux de les punir, parce que c’était mon rêve le plus cher qu’elles profanaient ainsi, à leur insu.
J’arrachai donc ma veste, sans plus réfléchir, et je me jetai à la mer. Puis, à longues brassées, je me mis à nager dans la direction de ces créatures dont le chant, faussement divin, me bouleversait par sa provocation impie.
Elles continuèrent, d’ailleurs, leurs ébats, sans se douter de mon approche, jusqu’à l’instant où la nageuse blonde – celle qui chantait un peu à l’écart de ses compagnes – tourna la tête et m’aperçut.
Alors, ce fut bref et irrésistible. Ses yeux, couleur d’algues mouillées, fixèrent leur regard sur mes yeux, tandis que son chant s’enflait et prenait une ampleur magnétique qui heurta mon tympan jusqu’à l’éclatement.
Il me parut que ma respiration se suspendait ; mes membres devinrent pesants et inertes ; je tentai, vainement, de pousser un cri de malédiction ou d’appel. Et, droit comme un navire torpillé, je sombrai, d’un bloc, dans l’eau profonde.
… Quand je repris mes esprits, dans cette cabane qui sentait le feu de bois et la saumure, une voix de femme cria :
« Il est vivant ! »
Alors, il y eut un tumulte joyeux autour de mon lit et le pêcheur inconnu, qui m’avait recueilli dans sa pauvre maison, me fournit, en quelque phrases brèves, les explications que voici :
Ses filles et ses nièces, qui se baignaient, ce soir-là, de compagnie, avaient assisté, épouvantées, à ma défaillance inexplicable. Sans hésiter, elles avaient alors plongé à ma suite et elles avaient eu la chance de m’agripper par ma ceinture ; puis, se relayant, elles étaient parvenues à me ramener jusqu’à la côte. Maintenant que j’étais tiré d’affaire, toutes les cinq se réjouissaient.
Je répétai, d’une voix rauque :
« Toutes les cinq ?
– Oui. Mes trois filles et mes deux nièces. »
Les sirènes brunes se pressaient autour de moi, avec de grands sourires. Je les comptai, comme dans un rêve :
« Une, deux, trois, quatre, cinq… »
Elles étaient six, pourtant, tout à l’heure ?… Six !… Il en manquait donc une à l’appel.
« Et l’autre ? murmurai-je… Où est-elle ?
– Quelle autre ?
– La blonde… »
Les cinq jeunes filles se regardèrent avec surprise.
« Nous ne savons pas ce que vous voulez dire. Ici, toutes les femmes ont les cheveux noirs. »
La sincérité était peinte sur leurs visages et j’étais encore trop épuisé pour avoir la force d’insister davantage.
« Dormez ! me conseilla mon hôte… Il est très tard. »
Et je ne sus jamais quelle était cette créature étrange dont les yeux, couleur d’algues mouillées, et le chant mystérieux m’avaient conduit aux portes de la mort.
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(Albert-Jean, « Les mille et un matins, » in Le Matin, quarante-neuvième année, n° 17809, jeudi 22 décembre 1932 ; Alexander Rothaug, « Am Nixenstein, » c. 1920)
N’est-ce pas à la Pointe du Raz,
à l’entrée des deux baies d’Audierne et de Douarnenez,
qu’il faut situer l’emplacement de la cité mystérieuse ?
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Les raisons qui militent en faveur de la Pointe du Raz
Le point de vue de Le Carguet
« C’est entre les lignes du Cartulaire (de Landévennec), et non parmi les briques gallo-romaines, qu’on doit rencontrer les traces de la ville d’Is, » a déclaré Le Carguet, l’éminent archéologue dont nous avons pu, grâce à l’extrême amabilité de M. Le Guennec, conservateur de la bibliothèque de Quimper, consulter l’imposant ouvrage sur la ville de Gradlon.
Les chartes du Cartulaire ont été rédigées sur les indications topographiques d’Amalgod et de Nethenoc, deux des vassaux de Landévennec, restés dans le pays après la destruction du monastère en 914 et l’exode des moines à Montreuil. Tout informes et incomplètes que soient ces chartes du Xe siècle, on en peut tirer, dit toujours Le Carguet, des renseignements historiques, entre autres l’emplacement de la ville d’Is.
« Toute la politique de Gradlon se résume à attirer Saint-Guénolé en la ville d’Is. Les chartes le démontrent.
La charte IIIe exprime le désir, depuis longtemps conçu, qu’avait Gradlon de connaître Guénolé ; puis la déférence que le roi a témoignée à ce dernier en allant sa rencontre, à Poulcarvan. Toutes les circonstances devaient mettre le saint en confiance près du souverain.
Les chartes suivantes se rapportent à diverses concessions faites :
1° Aux abords de la résidence royale, pour y entretenir des relations suivies avec Saint-Guénolé ;
2° Aux environs du monastère, pour agrandir ses dépendances ;
3° De biens ruraux, pour arrenter Landévennec.
À remarquer que dans plusieurs donations figurent, à la fois, des biens dans la presqu’île de Crozon, voisine du monastère, et dans le Cap-Sizun. Que conclure de cette dernière particularité, sinon que le Cap- Sizun était attenant à la résidence de Gradlon, À LA VILLE d’IS ?
L’analyse des chartes le prouve. La charte V fait donation de l’île qui est appelée Île Seidhun, avec tout ce qui dépend d’elle. C’était un reste de la Bretagne marécageuse, qui, lui-même, a diminué peu à peu jusqu’à devenir l’île de Sein actuelle. Elle a reçu son appellation des sept courants de fond qui partaient de la côte vers le large, à l’opposé des courants de surface qui se dirigent du large vers la terre. Ces courants ont le nom de Sun. Des sept qui entouraient l’île au Xe siècle, l’île de Sein n’en subit plus que quatre.
La charte aurait pu donner les noms des dépendances de cette île : Guivian, Guiveur, Brearog, Is-audy, Douarmeurus, Guelvan, etc., qui ont aussi disparu.
La paroisse de Plogoff possède aussi, au versant sud du Vallon des Saints, un lec’h et une fontaine, près desquels la tradition place une chapelle au vocable de Saint-Guénolé et dépendant du village de Laoual.
Toutes les donations de Gradlon sont ainsi groupées à l’entrée sud de la baie de Douarnenez, à l’île de Sein et, surtout, à l’extrémité ouest de la paroisse de Cléden, sur le plateau qui borde et domine la baie des Trépassés. Au point culminant de ce plateau se trouve l’occupation gallo-romaine de Troguer. De longue date, les habitants voisins en tiraient des matériaux pour leurs constructions et en déblayaient le terrain pour leurs cultures. À la fin du XVIe siècle, ces ruines, en forme de quadrilatère, avaient encore trois toises de hauteur.
Ces ruines sont celles de la citadelle d’en haut mentionnée par Gurdestin dans le sermon de saint Guénolé au roi Gradlon. Elles dominaient la ville d’Is d’une hauteur de 80 mètres. »

La ville d’Is d’après la tradition
Écoutons encore Le Carguet, dont l’opinion – nous en avons eu la preuve – est partagée par bon nombre d’habitants de la baie d’Audierne. Voici ce que rapporte la tradition :
« La ville d’Is se trouvait à Is de Menez-Bezion, au bas de la Montagne des Tombeaux, en face de Ilis-pors-Fall (l’église du mauvais port), là où est actuellement la Basse-Jaune.
Le Raz de Sein n’existait pas, ni la baie des Trépassées. Une terre occupait l’espace compris entre la Basse-Jaune, le To-Venoc, l’île de Sein, la Pointe du Raz. Cette terre attenait à la Pointe des Van et à la côte de Cliden ; l’île de Sein est ce qui reste de cette terre.
C’est bien sur cette terre disparue qu’était Is, avec ses dix écluses, une clef d’or pour les ouvrir. »
Les écluses se trouvaient là où les roches du Gorlé prolongent la Pointe du Raz vers l’Ile de Sein.
« Soixante-sept manteaux d’écarlate, sans compter les autres, venaient de la ville d’Is, chaque dimanche, à la messe, à Laoual. Un chemin pavé, bordé d’arbres, conduisait de la ville d’Is à Laoual.
Au sud-ouest de l’île de Sein (1) était le palais de la princesse Ahès. »
Vers le Guivian (le petit bourg), à deux ou trois milles en mer, une roche porte encore ce nom.
« C’est aussi au sud-ouest de l’île de Sein que se fit la rupture du cordon littoral qui protégeait la Bretagne marécageuse. »
Bien au-dessous des fondations de la digue, à Liord-Argol et Beg-ar-c’halé, à l’île de Sein, l’on a trouvé des coffrets avec inhumations, des briques à crochets gallo-romaines, des emplacements de maisons. Preuve d’un affaissement important du littoral en cet endroit.
N’a-t-on pas trouvé, au surplus, en plein raz de Sein, une croix en pierre, déposée actuellement à Lescoff, en Plogoff ?
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Comme on voit, les arguments employés en faveur de la Pointe du Raz, pour y situer l’emplacement de la ville d’Ys, sont impressionnants. Ces donations bien groupées, ces vestiges, tout concourt à faire supposer que la cité d’Ahès dort son dernier sommeil, sous les flots parfois irrités, parfois doux et caressants, toujours perfides, qui embrassent de leur étreinte mortelle la Pointe et ses rochers sur lesquels tant de vaisseaux sont venus se briser.
Grandiose tombeau, en vérité, et bien digne de la ville orgueilleuse, de la ville maudite où, parmi les vaines magnificences, régnaient la corruption des âmes et la dissolution des mœurs.
FIN
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(1) Donc, donnant sur la baie d’Audierne !
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(Jean Corcuff, in L’Ouest-Éclair, journal républicain du matin, vingt-neuvième année, n° 9786, vendredi 10 août 1928 ; René-Yves Creston, « Gradlon, » estampe devant illustrer le Grand Légendaire Breton ; l’ouvrage n’est jamais paru, c. 1941. Source : Musée départemental breton de Quimper)
L’HORLOGE COMTOISE
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« Et vous, docteur, dit la petite Mme Laigret, qu’est-ce que vous pensez de tout cela ?
– Le docteur paraît sceptique, observa Mlle Ducanche.
– Mais pas du tout ! protesta gentiment le docteur Gustine. J’ai écouté avec beaucoup d’intérêt les très curieuses histoires que vous avez contées tour à tour.
– Enfin, dit le capitaine Crouste, votre opinion, docteur, sur la question ? Scientifiquement, l’extériorisation de la sensibilité – quoi ?
– Vous êtes, mon cher docteur, le plus qualifié d’entre nous pour en parler, fit le receveur de l’enregistrement, et vous n’avez encore rien dit.
– Alors, docteur ? insista Mlle Ducanche.
– Quand j’étais très jeune, commença-t-il, j’ai fait un remplacement dans un village, et il advint qu’on m’appela au chevet du père Jonchin. C’était un antique bonhomme qui s’éteignait d’usure. Je le trouvai fort proprement couché dans une vaste chambre bien blanche, garnie de quelques meubles massifs et reluisants, parmi lesquels je remarquai l’une de ces horloges dites comtoises, qui dressait son long coffre contre la muraille et battait sans hâte la mesure du temps.
Le vieux – une ombre ! – me reçut avec une courtoisie fantômale. Nous causâmes néanmoins, tandis que, les poings sur les hanches, une solide villageoise – sa petite-fille, alors maîtresse de la ferme – assistait à ma visite. J’avoue que l’examen du malade ne m’apprit pas grand-chose sur les maux dont il souffrait. J’aurais voulu cependant les localiser ; n’y parvenant pas, j’en concevais, à part moi, quelque mécontentement.
« Eh bien ! dis-je enfin d’un ton réconfortant qui cachait mon ennui, je ne vois rien de particulier.
– Pardi ! fit le père Jonchin en lançant un coup d’œil à sa descendante. Je l’ savions ben. N’y a ren à trouver d’dans moé. Voyez-vous, m’sieu l’ docteur, c’est not’ Julia, que v’là là, qu’a voulu vous faire v’nir. Mais, tout aise que j’ sommes d’avoir fait vot’ connaissance, j’ savions ben qu’ pour la chose ed’ mon état, ni vous ni personne n’y pouvez mais. »
À ce moment, il se fit quelque part un bruit de ferraille que je ne m’expliquai pas et qui, d’ailleurs, ne retint pas mon attention plus avant, car le vieillard, s’empoignant la poitrine et l’estomac, s’était mis à geindre :
« Bonsoir ed’ bonsoir ! Ah ! là, là ! Aïe ! Aïe !
– Allons, grand-père ! Soyez donc raisonnable ! » gourmanda Julia.
Le vieux ne se tortillait plus. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Je m’aperçus seulement que la femme avait l’air confus, et je repris mon examen.
« Est-ce donc là que vous souffrez ? Ou là ? Là ?
– Je n’ saurions vous répondre. C’est partout… »
Soudain, il recommença de se plaindre, et j’observai que le bruit de ferraille, qu’on n’entendait plus, reprenait. Mais, cette fois, j’en avais saisi la nature et l’origine. Ce sourd fracas mécanique venait de l’horloge. Il prit fin, de nouveau ; et, de nouveau, le père Jonchin en eut fini avec ses lamentations.
J’interrogeai la femme, d’un regard étonné. Son embarras s’accrût.
« Faut vous dire, m’sieu l’ docteur. C’est l’horloge qu’est détraquée. Et puis aussi…
– Elle n’est point détraquée ! contredit le vieux. Point détraquée d’ la façon qu’ tu veux dire, Julia…
– Ah ! Taisez-vous donc, grand-père ! fit-elle, apitoyée, en haussant les épaules. N’y a pas de bon sens ! Vous ne croiriez jamais, m’sieu l’ docteur, c’ qu’il s’imagine ! »
Le père Jonchin leva sa main maigre et noueuse.
« Vous autres, dit-il, vous n’êtes pas fichu d’ comprendre.
– Expliquez-moi, monsieur Jonchin. Cela m’intéresse beaucoup. »
Julia, derrière lui et me le désignant, se frappait le front.
« Une chose qu’il faut savoir, dit-il, c’est que cet’ horloge est venue ici, sans qu’on sache comment, le 31 juillet 1822, c’est-à-dire le jour ed’ ma naissance. Je n’ parlions pas de la menuiserie du meuble, qu’était déjà là depuis des temps et des temps, vide, à cause que l’ancienne horloge, elle avait été volée par les Cosaques…
– Mais, grand-père, vous savez ben’ c’ qu’on dit : qu’ ce serait l’oncle à grand-mère qui lui aurait fait la surprise de lui remettre une horloge, pour fêter la naissance de son gars, qu’était donc vous.
– J’ai pu le croire, Julia, mais, à ct’ heure, j’ n’avions plus de doute. Ct’ horloge, c’est comme qui dirait mon souffle, ma vie, quoi ! Et nous deux, on est au bout de not’ carrière. On s’ tient, on n’ fait qu’un. C’ qu’elle a, je l’ai. Et v’là la vérité seule et unique. »
Ainsi parla le père Jonchin. Je le quittai avec de bonnes paroles. Julia me demanda de revenir à la fin de la semaine.
« Si c’est pas malheureux d’ déménager comme ça ! » me dit-elle, au seuil de la ferme, où je prenais congé d’elle et de la famille.
Quand je revins, elle m’annonça que le père Jonchin avait trépassé la nuit même, et elle m’introduisit, selon l’usage, dans la chambre mortuaire.
Un profond silence y régnait. Essayant de réprimer un trouble bizarre, je me tournai vers l’horloge.
Mesdames et messieurs, le meuble était vide comme à la veille du 31 juillet 1822. L’horloge avait disparu.
– Ah ! s’exclamèrent en même temps les auditeurs du docteur Gustine, suspendus à ses lèvres.
– C’est ainsi ! acheva-t-il gravement. Lasse de l’entendre ferrailler, Julia l’avait déjà portée chez l’horloger. »
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(Maurice Renard, « Les Mille et un matins, » in Le Matin, cinquante-cinquième année, n° 19887, samedi 3 septembre 1938 ; repris dans la Gazette de Biarritz, Bayonne et Saint-Jean-de-Luz, quarante-huitième année, n° 9446, mardi 9 mai 1939. Edward Lamson Henry, « The Great Clock on the Stairs, » huile sur toile, 1868)
LE GALOP NOCTURNE
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« Je vous ai souvent parlé de mon oncle et de ma tante, le marquis et la marquise de Portentieux, qui se sont si gentiment occupés de moi, jadis. Leur fille unique, ma cousine Louise, est morte il y a trois ans, sexagénaire et veuve d’un bon garçon fort incapable, Michel de La Berlerie, qui avait été, dans le temps, officier de dragons.
Vous vous rappelez que les Portentieux avaient mené grand train ; qu’ils avaient tenu leur rang avec éclat jusqu’à la guerre, ou peu s’en faut. Louise, pourtant, n’hérita que d’une fortune incroyablement réduite, qui la contraignit à ne garder, de plusieurs domaines, que la terre de Champs, avec son élevage de chevaux.
Champs, c’était le berceau de la famille, et c’était là que l’ancêtre Gaston-Joseph, maréchal de camp sous le roi-soleil, avait créé le fameux haras. Ma cousine Louise de La Berlerie souhaitait d’y mourir. Elle y est morte.
De justesse. Car l’huissier voulut bien attendre, pour instrumenter, qu’elle eût rendu le dernier soupir.
Notre époque ne permet plus, en effet, à qui ne gagne rien, d’entretenir de telles propriétés. Le fisc, avec le prix des choses et des gens, y a mis bon ordre. Vous me direz que le haras a toujours rapporté ? Quelle erreur ! Depuis longtemps les frais passaient les recettes, et de plus en plus. On ne monte plus à cheval, la chasse à courre est morte, la cavalerie se meurt, et puis mon cousin La Berlerie n’a jamais su administrer quoi que ce fût, et son essai d’écurie de course a été désastreux.
Je n’avais plus, avec ma cousine, que des relations espacées. Nous échangions deux ou trois lettres au cours de chaque année. Les siennes, infiniment réservées sur le chapitre de sa santé et de l’état de ses affaires, ne laissaient pas que de renseigner suffisamment là-dessus un homme qui n’ignorait rien de ses usages. Le dernier billet que je reçus d’elle – quelques lignes d’une écriture tremblée – me pressait de venir lui fermer les yeux.
Je partis sur l’heure, regrettant soudain avec force d’avoir si souvent différé un voyage d’affection qu’il me fallait faire maintenant sous le signe et l’aiguillon de la mort. Pourquoi l’avais-je indéfiniment retardé ? La raison m’en apparaissait, couleur de remords. N’avais-je pas été retenu de me mettre en route par, tout petitement, la crainte d’un désagrément sentimental, l’appréhension de retrouver, diminué à son tour, comme tant de chères maisons, le noble et magnifique foyer des Portentieux ?
La réalité allait au-delà de ce que j’avais pu redouter. Dès la grille du parc, dont on voyait la rouille soulever les écailles bleu roi et qu’un grand écriteau « À vendre » déshonorait, je sentis la poignante hantise des fins. Puis je vis l’herbe des allées, et l’herbe des corbeilles, et l’herbe du perron. Au loin : les pâtures désertes entre leurs barrières blanches, et les écuries closes !
Une espèce de vieille servante m’ouvrit la porte de l’immense demeure, et me précéda au long des galeries silencieuses. Je remarquai tout cela dans le saisissement d’une affreuse mélancolie. Les beaux meubles fastueux étaient partis, un à un ; probablement, on les avait remplacés par d’autres, beaucoup plus modestes, que je me souvenais d’avoir vus autrefois dans les chambres du haut, sinon même au grenier.
Louise, dans l’énorme lit à courtines où tant de Portentieux étaient venus au monde et l’avaient quitté, avait fait toilette pour m’accueillir. Elle était pourtant bien faible. Son cœur, c’était son cœur qui flanchait, la pauvre ! Elle ne dormait plus et savait sa fin prochaine.
J’étais arrivé à Champs comme le soir tombait. Louise, après m’avoir exprimé sa joie de me revoir, m’envoya dîner. La cuisinière – qui n’était, ce me semble, qu’une maritorne du village voisin – avait dressé mon couvert dans le petit salon où l’on s’était toujours tenu de préférence. Ayant ouvert quelques portes, je constatai que la salle à manger et les autres salons étaient à peu près vides. La pièce où je me trouvais m’offrait, en revanche, le fidèle aspect de ce qu’elle avait toujours été, à ma connaissance, avec ses sièges capitonnés de brocart bouton d’or et ses portraits de famille que dominait, non pas le hautain et railleur visage du maréchal de camp peint par Largillière, mais la fougueuse et centauresque présentation du général comte Xavier de Portentieux, par le baron Gros.
Je distinguais la vaste toile en prenant mon repas solitaire, à la clarté d’une lampe à flamme. Le général avait été tué sous Montmirail, à trente ans. L’art du baron Gros l’éternisait dans le vent des batailles, bien en selle sur Almanzor, l’anglo-arabe bai clair qui demeurait l’honneur du haras de Champs. Le cavalier de guerre et sa monture avaient pour fond un ciel d’orage. Le sol était jonché de cadavres discrets et d’augustes débris, le tout : militaire. Calme, sans peur, nu-tête, fièrement échevelé d’aquilon romantique, le général semblait le génie même de l’intrépidité. Son bras droit tombant laissait pendre un cimeterre des plus courbes. Un peu de sang rougissait la peau de sa culotte, dont les petits plis, rendus avec application, faisaient trompe-l’œil. Sa botte à gland, portée légèrement trop vers l’épaule du cheval, tenait, du bout de l’orteil, un étrier d’acier qui reflétait le jour. Mais le spectateur ne pouvait séparer le héros d’avec son coursier, tant le peintre avait pris de soin pour qu’il en fût ainsi – à la prière, peut-être, du général comte. Almanzor, frémissant, la crinière et la queue enlevées par ce souffle encore tout chargé de claquements d’étendards, de sonneries cuivrées et de cris sublimes, Almanzor, un pied en l’air, piaffait et bronchait à la fois. Sa tête, exagérément fine, était douée d’une sorte de physionomie qui traduisait, par les naseaux soufflants, les veines gonflées, et surtout le gros œil, miroir d’une âme sensible, la vaillance belliqueuse et l’horreur du trépas…
Des légendes s’étaient transmises touchant le général. On disait, dans la famille, qu’il était revenu à deux reprises, lors d’événements mémorables ; qu’on l’avait vu passer, entre chien et loup, quand Napoléon mourait à Sainte-Hélène, ce qui ne fut annoncé en France que bien après. Plus tard, on l’avait rencontré, au clair de lune, dans le parc de Champs ; or, le lendemain, à Paris, mon grand-oncle Casimir était tué en duel. Ces apparitions n’avaient jamais été précisées. Nul détail ne m’en était parvenu, quelque recherche que j’eusse faite à ce sujet. Mais, en vérité, je m’étais toujours figuré que le général fantôme n’était pas revenu sans son inséparable Almanzor !
Ici, je vous demanderai de m’écouter sagement, sans m’interrompre, même si mon récit vous semble par trop fantastique. Ce fut cette nuit-là que ma cousine Louise mourut. Je l’avais quittée vers onze heures du soir, assez bien. À une heure du matin, la servante m’appela. Louise suffoquait. Elle ouvrait de grands yeux hagards, cherchant à reprendre sa respiration. Je m’approchai, mais, à ce moment, la domestique me saisit le bras et chuchota, au comble de l’épouvante :
« Entendez-vous ? Oh ! oh ! monsieur ! Le général ! J’ai peur, monsieur, j’ai peur ! »
Un galop sourd, précipité, martelait le silence et traversait la nuit.
Je fis deux pas vers la fenêtre, avec l’intention de sonder les ténèbres. Le destin ne me le permit pas. Ma vieille cousine venait de retomber sur ses oreillers. Elle ne vivait plus. Je revins à son chevet pour m’agenouiller.
Le cavalier funèbre avait passé, tandis que succombait la dernière de sa race.
Au matin, j’examinai longuement la terre, autour du château, n’osant m’avouer que j’y cherchais la trace de quatre sabots ferrés à l’ancienne.
Je ne découvris rien, naturellement. Rien de semblable, rien même d’approchant.
Et je n’eus la clef de l’énigme que l’année suivante, en assistant par hasard aux derniers moments d’un homme qui s’en allait comme Louise de La Berlerie s’en était allée, et dont le pauvre cœur, à la fin déréglé, battit ses derniers coups avec une terrible violence, au rythme d’un galop forcené. »

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(Maurice Renard, « Les Mille et un matins, » in Le Matin, cinquante-cinquième année, n° 19671, samedi 29 janvier 1938 ; repris dans la Gazette de Biarritz, Bayonne et Saint-Jean-de-Luz, quarante-huitième année, n° 9509, mercredi 26 juillet 1939. Gravure de Soren Lünd, « Le Cheval et la Mort, » 1900)
Aux approches des fêtes de Noël, les petites boutiques de bois poussent partout, à Paris, sur les trottoirs des boulevards. Les plus belles, les plus riches, s’étalent entre la Madeleine et la rue Drouot.
Mais d’autres, plus modestes, parfois singulières, descendent jusqu’à la Bastille, puis refluent par la rue Saint-Antoine et la rue de Rivoli pour rejoindre celles du Sébasto… C’est là, certain jour de décembre de l’année dernière, que, sur la porte de la plus humble de ces baraques, tout près de la grille du square Saint-Jacques, je pus lire, sur une bande de calicot : Une merveille du monde, la dernière Sirène.
Ça ne coûtait que quatre sous pour la voir, la dernière sirène, malgré la vie chère ! Et la baraque n’était même pas une baraque, mais un enclos fait de quelques planches entrecroisées, doublées de toiles d’emballage, et protégé au-dessus contre la pluie, par quelques mètres de vieux carton bitumé.
Entre les mains d’une mégère crasseuse dont les seins en outre ballaient sous un vieux caraco, je versai mes deux décimes. Que « la sirène, » merveille du monde, fût empaillée, tout bonnement, et posée sur un socle de bois noir, je n’en éprouvai nulle déception. Ce qui me surprit, au contraire, ce fut, malgré tout, l’étrangeté de cette chose morte, son air humain, son air, vraiment, de femme terminée en queue de poisson, avec des nageoires de poisson, ou plutôt de lion de mer ou de lamantin. Mais ce n’était ni un lion de mer ni un lamantin : pas de mamelles animales, deux seins ronds et fermes ; des seins, même, qui n’étaient pas effilés, pointus, comme ceux des jeunes négresses, des seins d’Européenne, et qui n’eussent point déparé la statue d’une vierge grecque ; un visage à peine moins ovale que la majorité des visages humains dans notre race, avec un nez assez long, bien marqué, presque droit ; des cheveux très longs, un peu annelés, partagés par une raie naturelle au milieu du front un peu fuyant, mais assez élevé. Les larges orbites de ce monstre, qui présentait je ne sais quelle beauté poignante, inquiétante, regardaient droit, elles ne divergeaient pas comme celles des bêtes ; et on y avait incrusté des yeux trop bruns, à bon marché : de vulgaires rondelles de verre.
Des gens autour de moi étaient un peu émus, un peu secoués tout de même par l’étrangeté, l’imprévu de cette vision ; alors ils blaguaient, par réaction ; rien de plus naturel. Ils cherchaient à expliquer : personne, de nos jours, ne veut plus croire au miracle ! Ils disaient au montreur de cette « curiosité, » un homme maigre, vieillissant, qui avait la figure d’un matelot alcoolique :
« Tu as empaillé une négresse que tu as coupée par le milieu, à la hauteur de la taille ; et puis tu as rajouté une autre peau, une peau de gros poisson, de phoque, peut-être, pour faire la queue. Ce n’est pas malin ! »
L’homme ne disait rien. Il avait l’air abruti, ou incroyablement triste, on ne savait pas…
Je sortis, incrédule, et pourtant préoccupé. Toute la soirée, le souvenir de cet être absurde, invraisemblable, me hanta. Malgré moi, je revins, dès le lendemain matin, errer autour du square Saint-Jacques. L’homme balayait devant sa cahute ; il n’avait pas de client, à cette heure-là. J’entrai de nouveau. À l’intérieur, la grosse femme, qui recevait l’argent la veille, écossait des haricots devant la sirène. Elle me parut encore plus laide et plus sale que la veille.
L’homme me rejoignit. Il dit en grognant, d’une voix presque inarticulée :
« … Vous intéresse ?…
– Allons prendre un verre ! » fis-je brusquement.
Il haussa les épaules et me suivit jusque dans un bar. Il but plusieurs verres, coup sur coup. Ses yeux devinrent moins ternes. Il répéta plusieurs fois : « … Vous intéresse ?… Vous intéresse ?… » puis se mit à parler, par petites phrases courtes, entremêlées de longs silences :
« Elle est vraie, elle est vraie, la sirène ! C’est pas du chiqué. Elle est vraie !… Voilà comment c’est arrivé.
Je pêchais au filet avec un copain, sur la côte somalie dans la mer Rouge, pour le compte du gouverneur de Djibouti. M. Bonhour, il s’appelait. Il faisait des recherches d’histoire naturelle, ce gouverneur ; il étudiait, avec un microscope, une espèce de gelée que, des fois, on ramenait du fond.
« Le plancton ? demandai-je.
– C’est peut-être ça… sais pas. Et voilà qu’une nuit, le filet devient lourd, lourd… de quoi faire chavirer la barque, ou plutôt les deux pirogues, parce que c’étaient deux pirogues, unies par un balancier, à la mode du pays. Moi, je croyais que c’était une bonite, ou bien un dauphin – il y en a des tas dans la mer Rouge – qui s’était pris. On tire, on tire à force des quatre bras, et voilà qu’on la ramène, la sirène ! Elle pleurait comme une femme, une vraie femme ; elle avait peur ! La sirène, je vous dis, telle que la voilà dans ma tôle, mais bien plus belle ! Si vous aviez vu ses yeux, et le beau tremblement de ses seins !… Le copain, qui s’appelait – non, je ne vous dirai pas comme il s’appelait, j’ai mes raisons ! – l’assomme à moitié d’un coup de rame sur la tête. Je lui dis :
« Tu lui as fait mal ! »
Elle avait jeté un grand cri, et ne bougeait plus. Le copain fait :
« C’était pour l’avoir ! Elle allait s’enfuir ! »
Nous la halons sur l’embarcation, et, après un petit moment, elle revient à elle. Elle ne disait rien, rien qu’on pouvait comprendre : des gémissements assez doux, seulement. C’est un mensonge, à ce qu’il paraît, qu’elles chantent, ces femmes-poissons. En tout cas, elle a jamais chanté devant moi. Mais c’était bien une femme-poisson, et toute nue, naturellement. On s’est dévisagés. La première idée qui nous est venue, c’était « part à deux. » Plus tard, on n’a plus voulu que ça soit part à deux !
Le copain dit :
« Faut pas la porter au gouverneur, à Djibouti : il la garderait ! Faut aller de l’autre côté, on s’échouera sur le sable. Et puis on la conduira à Aden, dans une cuve ; elle a besoin d’eau pour vivre, je pense. De là en Europe, où on la vendra à des savants. C’est rare, ça, c’est cher. »
J’étais consentant. Et, en attendant qu’on la vende… je songeais ! C’est des animaux, ces sirènes, malgré que ça ait l’air de femmes. Ça n’a pas de motifs pour refuser…
… Non, non, elle n’avait pas de motifs pour refuser !… Mais quand je suis arrivé à Aden, avec elle, c’est avec sa peau seulement. Elle était morte, vous comprenez, morte ! Elle n’avait pas pu vivre, hors de la mer ! Et je lui avais levé sa peau. Oh ! pas pour en faire de l’argent, d’abord comme on conserve la peau d’un animal qu’on a aimé, d’un bon chien. Elle n’était plus effarouchée du tout, dans les derniers temps. Un bon chien tendre, qui aurait été une femme.
– Mais… l’autre, votre copain ? demandai-je.
– Ça ne vous regarde pas, fit-il, en détournant les yeux. Ça ne vous regarde pas, hein !… Il est resté là-bas, voilà tout, sur le sable. Il… il n’est pas revenu… »
Mes yeux s’abaissèrent vers ses mains énormes, poilues, crispées. Je compris !
« Enfin, conclus-je, il est mort, comme la sirène…
– Ça n’est pas lui que je regrette, bon Dieu ! Mais quand je l’ai présentée aux savants, en France, la sirène, ils ont ri. Ils se sont f…tus de moi ; ils ont dit : « On nous l’a déjà fait, ce truc-là. C’est comme les rats à trompe, c’est comme les serpents de mer, fabriqués avec plusieurs peaux cousues ensemble. Ça n’existe pas, les sirènes, mon brave homme ! »
Voilà. Alors, je la montre dans une baraque. C’était deux sous avant la guerre, quatre sous maintenant… »
La grosse femme immonde qui vivait avec lui passa sur le trottoir, un filet rempli de poireaux à la main. L’homme serra les poing :
« Et dire que c’est pas celle-là qui est morte ! Quand on pense ! Quand on pense ! »
Et je conçus qu’il ne se consolerait jamais d’avoir possédé l’impossible, assassiné pour l’impossible, et de l’avoir perdu.

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(Pierre Mille, « Conte du Journal, » in Le Journal, n° 10025, lundi 7 juin 1920)
« Trinquet ! Donne-nous de la lumière ! »
Se levant d’un bond, le vieux territorial, qui somnolait dans un coin, se précipita sur le commutateur, inondant de lumière le modeste réduit servant de poste de police.
Nous sommes en plein été, – un soir de dimanche, – et les toilettes claires des couples joyeux, après un après-midi passé à la campagne, regagnent la ville à l’heure des premières ténèbres.
« Quel dommage, mon vieux Trinquet, qu’on ait des permissionnaires aujourd’hui… On serait mieux sous le tilleul, à la grille d’entrée du camp, qu’ici !
– C’est la guerre, Sergent ! Et ça vaut mille fois les marmites. »
Neuf heures. L’appel… Un flot bleu de capotes se précipite dans le camp, riant, chantant, zigzaguant même.
Dix heures… Onze heures… Les retardataires s’échelonnent ; les permissions s’entassent sur la table.
Minuit… Encore un, puis deux…
« En vois-tu encore, Trinquet ?
– J’crois pas. On va pouvoir s’pieuter ! »
Une heure du matin… Mes quatre hommes ronflent sur le bat-flanc. Seul, debout, accoudé au râtelier d’armes, je rêve. Je rêve aux jours mauvais, aux jours passés dans la tourmente, aux heures de grande hécatombe, – à ceux que j’ai connus, que j’ai aimés et qui sont tombés dans l’épouvante et l’horreur des tueries guerrières.
Pourquoi suis-je encore là, moi ? Comment suis-je sorti indemne de ce cataclysme ? Ah ! Que l’homme, si grand par ses conceptions, si noble par ses aspirations, si puissant par les machines qu’il crée, est faible, peu de chose, abandonné à lui-même ou opposant sa poitrine aux engins destructeurs inventés par les hommes… ses frères !
Des milliers d’insectes s’abattent sur mon cahier, voltigent autour de la lampe qui les attire et les fascine : petits papillons de nuit, légers comme des corolles de fleurs, fourmis ailées, cousins menus et frêles sur leurs longues pattes. Ils entrent en bandes par la porte grande ouverte et ils tournent, tournent autour de l’ampoule jusqu’à ce que, à bout de forces, ils tombent inertes sur mon journal qui leur sert de linceul.
*
Une brise fraîche m’apporte, avec quelques pétales de roses, l’enivrante senteur qui se dégage dans la nuit de leurs corselets grenat.
Un être étrange pénètre avec eux et se pose sur l’abat-jour de faïence. Pas plus gros que la vulgaire sauterelle de nos prés, il porte deux antennes qui, lorsqu’il s’arrête, s’abattent d’elles-mêmes. Au lieu de marcher horizontalement, il se tient droit sur ses pattes qu’il replie pour s’asseoir. De son corps, au reflet métallique, deux tentacules sortent et s’agitent sans cesse.
Pour mieux le voir, je prends ma loupe qui me sert de briquet les jours de soleil.
J’ai l’œil sur lui.
Il se prête à mes investigations.
Instinctivement, je recule stupéfait, car de cet être infime se dégage comme une bouffée d’ondes.
Mon premier moment de surprise passé, je reviens à la charge.
Cette fois, je ne puis revenir de mon étonnement. Est-ce un songe, une hallucination, un cauchemar ? Mais non ! Mes compagnons dorment toujours, la lampe brille d’un radieux éclat, – et la loupe que j’ai entre les doigts me révèle des choses inouïes, à peine croyables…
Mon nouvel hôte, dont j’admire les détails de toute la grandeur de mes yeux, possède une tête semblable à la nôtre. Sa figure est, en petit, la reproduction d’un visage humain, mais une pure merveille de finesse et de grâce.
À mesure que je la contemple, il se dépouille d’une carapace qui tombe avec un bruit argentin. Avec elle, se détachent les deux antennes, et un homme auprès duquel les nains de Lilliput auraient passé pour des géants se débat sous ma lentille. Deux bras, si petits qu’on n’aurait pu les découvrir à l’œil nu, sortent des tentacules soudés à la cuirasse.
Ô ces bras, ces mains surtout !
Comme les nôtres, ces dernières se terminent par des doigts plus ténus que la plus fine des herbes des champs. Et ces ongles, grand Dieu ! La pointe d’une aiguille les recouvrirait en entier.
Avec mon couteau, j’essaie de percer la carapace. Elle résiste et mon petit homme s’agite de façon diabolique, comme s’il voulait me dire : « C’est en vain ; tu ne réussiras pas ! »
Et, au même instant, elle m’échappe pour recouvrir le phénomène mystérieux qui captive mon attention. Ses antennes s’écartent. Sa cuirasse devient phosphorescente à faire pâlir l’éclat de ma Visseaux.
D’un bond, l’étrange visiteur est près de moi, sur moi. Il fait le tour de mon oreille et y reste le temps de tisser un filet plus léger que celui des araignées. Puis, il repart à son premier poste.
Un fil impalpable nous relie l’un à l’autre.
J’entendis alors distinctement sa voix, tout comme celle d’un homme :
« Tu vois, je suis petit, bien petit, mais fort. Ne crains rien cependant. Je viens, ce soir, pour t’étonner et t’émerveiller. Comme toi, j’ai vécu la vie que tu vis ; j’ai pris la garde dans les camps, je suis allé dans les tranchées ; mais, pour mon bonheur, j’ai eu la bonne fortune de rencontrer un jour Paul Robert, le grand vulgarisateur dont tous les journaux ont parlé en termes élogieux, et que tu as connu aussi. Il frissonnait d’épouvante au spectacle des sombres horreurs dont ses yeux avaient été les témoins. Quelque chose d’immense, de fantastique, de surhumain, germait dans son cerveau. Il passait ses journées, la tête dans ses mains. Un travail colossal s’accomplissait en lui. Mais un tel labeur devait épuiser ses forces. Quand ce fut notre tour de relève, il n’avait plus figure humaine. Le médecin auquel il se présenta, l’évacua, de suite, à l’intérieur. Et la bonne ville de Lyon eut l’insigne honneur de le recevoir dans ses murs.
Depuis plusieurs semaines, j’en étais sans nouvelles, quand, un matin, au cantonnement, le vaguemestre me remit ces mots :
« Mon bien Cher,
Enfin, je respire ! Mes joues ont repris leurs couleurs, mes forces reviennent. Je vais pouvoir me mettre à l’œuvre. Ce que j’en ai passé, de ces jours et de ces nuits, incapable du moindre effort, n’étant plus que l’ombre de moi-même. Aujourd’hui, c’est une nouvelle vie qui commence. Je pense, je travaille, je rattrape le temps perdu. L’œuvre, que j’entrevoyais là-bas, prend une forme et se matérialise. Ne crois pas, malgré mon silence, que j’ai oublié les amis. Souvent, je suis avec eux, songeant à leurs misères et à leurs peines. Mais d’ici peu, crois-moi, j’aurai raison de tout cela. Ne t’inquiète pas sur mon sort ; je ne t’écrirai plus avant que la grande nouvelle soit un fait accompli. Patience ! Patience !
Si tu as quelques instants de loisir, songe aussi un peu à moi ; tu pourras m’écrire à l’adresse suivante :
Pert Robaul, 22, avenue de Fourvières.
C’est là que je trime sans relâche, pour toi, pour l’humanité.
Ton vieux de compagnon des jours de malheur,
P. R. »
*
À quelque temps de là, un soir de relève, un éclat d’obus m’atteignit au bras. Le lendemain, on me dirigea sur l’intérieur. Je fus également évacué sur Lyon. C’était l’heureuse coïncidence qui allait, de nouveau, me mettre en rapport avec mon ami.
Huit jours après mon arrivée dans la grande cité des « soyeux » et des brouillards, je faisais ma première sortie. L’adresse de Paul Robert en mains, je gravissais la colline qui conduit à la basilique.
L’avenue que je suivais était bordée de hautes maisons qui avaient tout l’air de couvents avec leurs judas découpés dans les portes, – de jardins, de terrains vagues, de pauvres et miséreuses habitations respirant la tristesse et la pauvreté.
Le 22 de l’avenue était une de ces dernières.
Dans la cour qui la précède, gisent d’innombrables ferrailles, des chaudières, des débris de moteurs. C’est un véritable bric-à-brac. Les fenêtres de la maisonnette sont soigneusement fermées. Je frappe à une porte. Silence !… Au bout de quelques instants, j’aperçois un marteau, semblable à ceux de nos vieux hôtels provinciaux. Machinalement, je m’en sers. Un judas s’entrouvre.
« Robert ?
– Guillemin ! »
Cette fois, j’avais retrouvé le compagnon de jadis.
J’entends des serrures grincer, des clefs remuer, des manettes tourner dans leurs combinaisons, – et je pénètre dans le vestibule poussiéreux où celui que j’avais connu me reçoit avec la plus franche, la plus joyeuse cordialité.
« Comment, toi ici ? Par quel hasard ? Tu ne saurais croire combien je suis heureux de te revoir. La bonne blessure, hein ? Moi, vois-tu, je suis là dans une situation bien spéciale, mais passons là-dessus. Ce que je demande pour le moment, c’est que tu observes le silence le plus complet à ce sujet. Tu ignores tout de moi. Tu en es sans nouvelles. Tu ne connais pas mon adresse. Je ne suis plus du monde des vivants… mais je reviendrai, tu verras, un jour… »
Et la conversation montait, grandiloquente dans le silence et l’obscurité du lieu. Une petite lucarne, à l’autre bout du couloir, nous éclairait à peine et un court rayon de soleil me permit tout juste d’apercevoir la figure de Paul Robert. Sans sa voix, qui était la même que jadis, j’aurais eu bien de la peine à le reconnaître.
Il était plus pâle, plus défait qu’au soir de son départ des lignes. Ses traits s’étaient étirés, émaciés ; ses joues étaient hâves et creuses, blanches comme celle d’un phtisique, et de grands cheveux noirs, ramenés en arrière, accentuaient encore leur pâleur. Lui, qui jadis avait bonne vue, portait maintenant des lunettes. Une longue barbe, dans laquelle se perdaient d’épaisses moustaches, encadrait son visage.
J’eus presque peur de lui.
Maintenant, il me tenait par le bras.
« Entrons par ici ! »
La pièce dans laquelle il m’introduisit était spacieuse.
Une large baie prend la lumière crue du jardin et la répand à profusion sur le mobilier, plutôt sommaire, qui orne la salle. Au loin, par-dessus les arbres, on aperçoit Fourvières et sa tour métallique. Mais, sur chaque chaise, sur chaque table, sur une vieille commode Empire, c’est une débauche de livres, de brochures, de notes. La cheminée est garnie de cornues de verre, de tubes, de réchauds ; des papiers couverts de dessins de mécanique pendent aux murs. Un petit ventilateur électrique fonctionne dans un coin ; une fumée violette s’échappe d’une cuve reléguée au fond d’un évier.
Je me croyais transporté dans un laboratoire d’alchimiste moyenâgeux.
Le soir tombe ; le jardin s’emplit d’ombre, les brouillards montent à l’assaut de la colline.
« Excuse-moi, mon cher, me dit Paul Robert, mais il faut que je sorte. Quand les étoiles s’allument, je descends en ville. C’est l’heure de mes courses. Je vais me ravitailler en vivres, en produits chimiques, en matériel de tout genre. La journée, je n’ose pas m’aventurer dans les rues. J’ai bien changé, n’est-ce pas ? J’aurais peur qu’on me reconnaisse quand même. Ah ! mon vieil ami, comme il est beau, comme il est bon de travailler pour un idéal, de s’y consacrer de toute son âme, de toutes ses forces, jusqu’au bout… Sais-tu que, de la réussite de mon œuvre, dépend le sort de l’Humanité ? Tu l’ignores ? Ce serait trop long à expliquer aujourd’hui, mais reviens lundi, sur les quatre heures ; je t’expliquerai tout. Par contre, je te demande la discrétion la plus absolue. Une minute, et je suis à toi. »
Il s’enfonça dans les ténèbres d’une pièce voisine et me rejoignit dans la cour sur laquelle la nuit avait étendu ses voiles.
Ce n’était plus le même homme. La tête sous un béret d’étudiant, le corps enveloppé dans une pèlerine ample dont le col relevé lui cachait les oreilles, – la pipe aux dents, – c’était presque celui dont je me rappelais distinctement les traits.
Gaiement, nous descendîmes la montée Saint-Barthélémy. Arrivés près du pont de la Feuillée, il me serra franchement les mains, puis, comme une ombre, disparut le long des quais.
*
Quatre jours après cette entrevue, à l’heure convenue, je franchissais à nouveau le seuil de la maison mystérieuse. Cette fois, ce fut un jeune Annamite qui vint m’ouvrir, découvrant ses dents noires de bétel. Courtoisement, il s’annonça : « Van-Thiao ! » Un pierrot tout proche s’enfuit en piaillant, d’un air sarcastique et moqueur.
Il avait reçu l’ordre de me conduire de suite chez son maître.
En traversant le vestibule, une porte entrouverte me permit d’apercevoir au fond de la salle un groupe de ses compatriotes qui jouaient aux dominos, en fumant d’élégantes cigarettes. Ma présence eut l’air de les surprendre. Puis, il frappa à une porte voisine.
Paul Robert m’accueillit à bras ouverts, le sourire aux lèvres.
« Je t’attendais. Enfin ! Je suis heureux de pouvoir t’initier à mes secrets. »
Il fit signe à Van-Thiao qui, après une révérence, s’éloigna sans bruit.
« Voici un siège ! Mais si tu préfères, nous allons commencer tout de suite notre voyage au pays du mystère. Ne t’étonne pas de tout ce que je pourrai te montrer et te dire. Il n’y a rien de surnaturel dans tout cela. De la science et pas autre chose. Tu as vu ma bibliothèque, l’autre jour ? C’est là qu’avant de me mettre à l’œuvre, j’ai passé des jours et des nuits, fouillant mes traités de chimie et de mécanique. Aujourd’hui, j’en suis sorti à jamais. Mes premiers essais ont été couronnés de succès. Mais passons dans la salle à côté… »
Celle-ci est étroite et remplie de placards.
Il ouvrit l’un d’eux et en sortit deux paquets soigneusement ficelés.
« Prends le premier ; je garde l’autre. Maintenant, regarde-moi faire. Nous allons passer dans la chambre aux gaz. »
Et, en disant cela, il ajusta sur sa tête une ample cagoule en caoutchouc qui ne laissait apercevoir que les yeux par deux trous recouverts d’une lame de mica. Il mit ensuite des gants qu’il serra solidement aux poignets.
Cette opération terminée, ce fut à mon tour.
Quand j’eus fini, il s’empara d’une lampe électrique, puis nous sortîmes dans le jardin.
Tout au fond d’une allée, il me montra une trappe par laquelle nous descendîmes dans les ténèbres, dans l’inconnu, dans un monde fantastique qui aurait déconcerté un Wells ou un Jules Verne.
*
Au bas des escaliers, s’ouvrait un étroit couloir.
D’un côté, c’était la terre nue ; de l’autre, un mur de briques percé de portes et de fenêtres.
Nous entrâmes dans la première pièce.
Une lumière, que je crus verdâtre, tombait d’un globe énorme placé au plafond. Le long des parois, des sofas sur lesquels reposaient une douzaine de petits hommes, semblables à ceux que j’avais aperçus en entrant. Une fumée épaisse s’accrochait au plancher, flottait au ras des tables sur lesquelles dormaient trois ou quatre de ces pauvres hères. Les autres étaient étendus nonchalamment sur leurs couchettes, sans un mot, sans un geste, nous regardant étrangement, avec leurs petits yeux en amande.
À ce spectacle, mon étonnement fut grand.
Alors, Paul Robert s’approcha de moi et me dit :
« Ici, c’est la première phase. C’est le laboratoire où se prépare lentement la désagrégation de mes sujets. Tels que tu les vois, ils sont heureux. Ce robinet-là, à ma droite, remplit trois fois par jour cette salle d’une fumée étrange, produite par une combustion lente d’opium mélangé à des plantes exotiques. Tu devines son effet ? Mes lascars roupillent les trois quarts du temps. Leur sommeil est peuplé de rêves étranges, – un sommeil qui amollit les sens. Cet autre robinet leur distribue chaque matin une poussière de coca qui entretient leurs facultés vitales. Sans exercice, la moindre substance nutritive les nourrit. Quant à cette lumière, c’est elle surtout qui fournit le plus gros travail. Son action perpétuelle, constante, sur les tissus, les désagrège et les rend malléables. Elle pénètre les chairs, s’attaque aux os qu’elle rend souples comme de la gélatine, sans toutefois en altérer la substance. Le cerveau se transforme, se rapetisse sous son influence, sans perdre aucune de ses facultés. Mes sujets conservent entière leur lucidité. Tous sont numérotés. Le numéro : un, par exemple ! Voilà quarante jours qu’il est ici. Encore cinq et nous le changerons de compartiment. Ses mains paraissent semblables aux nôtres, mais touche-les… »
M’approchant, je saisis l’homme par le poignet et, sous ma pression, cependant très faible, son bras s’amincissait comme par enchantement.
« Voici pour la période de préparation, Nous allons maintenant passer à une autre phase. Mais débarrasse-toi de ton masque, car la deuxième salle est plus spacieuse et ne présente aucun risque. Tu es ému ? Ce n’est pourtant que le commencement. Prends une cigarette ! »
Il ferma la porte à double tour et nous cheminâmes longtemps le long du couloir.
Mon ami était au comble de ses vœux. Il était heureux de faire part de ses succès à un ancien compagnon de misères dont il voulait adoucir le sort dans un avenir prochain.
« Comment te procures-tu tes sujets ?
– Les débuts ont été durs, mais à présent, ça marche. Moyennant une forte remise, j’ai décidé une vieille bonne femme, qui tient un miséreux bureau de placement, à me procurer le plus possible de gens de cette race. Elle a du flair. Elle ne sait pas à quoi je les destine, mais elle leur fait miroiter que c’est une place de tout repos. Tu sais combien ils sont paresseux ! Aussi, tous les jours, à l’endroit convenu, j’en trouve un certain nombre. »
*
« Puisque nous voilà en face de la salle Deux, entrons-y. Tu peux fumer ! »
Ici, la porte ouvre sur une galerie bordée, à droite, de cases assez vastes, fermées par de grandes plaques de verre comme celles des vitrines des magasins. Dans chacune de ces cases se trouve un appareil étrange vers lequel affluent des tubes de toutes les dimensions. Cet appareil a la forme d’une cloche en mica. À l’intérieur, une substance informe.
« C’est là-dedans, me dit Paul Robert, que nous transportons nos bons hommes après leurs quarante-cinq jours dans la salle à côté, c’est-à-dire quand nous jugeons suffisantes la transformation et la désagrégation des tissus. Avec d’infinies précautions, nous les déposons là. Et tout autour d’eux, nous appliquons une couche de la matière que tu vois transparente et qui a le pouvoir, sous l’influence de la chaleur, de se dilater dans d’énormes proportions. Cette dilatation augmente avec la température. Alors, nos êtres flasques qui, jusqu’ici, ont conservé leurs dimensions naturelles, se rapetissent et se condensent. Celui-ci est là depuis hier. Il a conservé sa taille, mais regarde son voisin dans la case à côté ! 1er septembre. 15 jours. Il doit avoir diminué de vingt centimètres en hauteur ; comme la résistance du corps humain est à peu près la même sous toutes les faces, chaque partie du corps, en se comprimant, conserve ses proportions. Je suis sûr que si tu voyais le numéro dix, tu ne devinerais pas qu’il s’agit d’un humain. Et pourtant, ces individus réduits à l’état de microbes conservent tout leur pouvoir, toute leur volonté qui, d’après mes dernières constatations, augmentent même, au fur et à mesure que diminue leur substance charnelle.
– Mais comment vivent-ils dans cette période de transformation ?
– Le système que j’emploie pour leur alimentation est à peu près identique à celui que je t’indiquais tout à l’heure. Voici le tuyau qui amène l’air sous faible pression ; voilà celui qui conduit la substance nutritive. Tout cela se mélange, se répand dans l’élément qui reste spongieux et arrive jusqu’aux organes du patient qui diminue en raison de la durée de son séjour dans sa maison de mica, et de la température. Après trente jours de cette nouvelle vie, notre sujet est à point. Cela te paraît simple, n’est-ce pas ? Bien entendu, tu ne peux pas deviner avec quelles difficultés j’eus à lutter dès le début : la surveillance constante de jour et de nuit, l’énervement, l’émotion continuelle dans l’attente du résultat. À présent, tout marche automatiquement, à la minute, à la seconde. J’ai mon registre d’entrées et de sorties, tout comme dans un hôpital. Et je t’assure que mes gaillards ne se plaignent pas du tout du traitement qu’on leur fait suivre. Tu vas les voir avant qu’on les rende à la vie, à la liberté, et je suis sûr que toutes tes appréhensions, ton trouble bien légitime, disparaîtront en les contemplant, dans leur nouveau domaine ; la vraie Cité de Lilliput, le camp des guerres futures. »
*
Nous pénétrâmes dans la dernière salle.
Quelle différence avec les précédentes !
Celle-ci est circulaire et prend jour directement dans le jardin par une vaste coupole en verre ajouré, à travers les lianes et les plantes de toutes sortes descendant le long des parois. Cette coupole repose sur un très large cylindre de verre, à l’intérieur duquel une foule de logements minuscules, de maisons microscopiques étalent leurs silhouettes élégantes et l’originalité de leurs ameublements. C’est une cité grouillante de rêve et de joliesse.
Des centaines d’habitants peuplent ces logis, ces rues, ces villas, ces jardins, et chacun vaque à ses occupations, comme nous le faisons nous-mêmes au cours de notre existence de tous les jours. Devant un chalet plus luxueux, la foule s’entasse. Paul Robert m’expliqua que c’était la maison du couturier, du bon faiseur… Ils sont très fiers, les Annamites !
« Là, c’est l’entrepôt des réserves alimentaires. »
Dans un coin, sous la garde d’un des nains, se trouvent amassés : un carré de sucre, un morceau de pain gros comme une noix, une boule de gruyère comme une noisette, quelques comprimés de viande, un dé de vin, un quart d’eau pour la toilette et la boisson, une cuillerée de riz.
« Sans doute pour leur nourriture d’un jour ?
– Pour un mois exactement.
– Et combien as-tu là de pensionnaires ?
– Deux cent cinquante. Tu vois qu’ils ne me coûtent pas cher et qu’ils ne se plaindront pas des restrictions. »
Je ne pouvais arracher mes yeux de ce spectacle déconcertant d’un monde nouveau auprès duquel les nains de Gulliver auraient passé pour des géants.
Paul Robert, m’attrapant par le bras, m’entraîna dans le jardin où le soleil riait sur le sable des allées et dans les massifs. Après quelques pas, il me dit :
« Je parie que tu ne te doutes pas que ces minuscules bonshommes sont appelés à jouer un grand rôle dans la sombre tragédie qui ensanglante notre pauvre humanité. Eh bien ! ces riens, ces atomes sont lancés sur les ondes émises par une puissante machine. Par un calcul très simple, on peut étendre ou diminuer à volonté leur zone d’action. Par exemple, une note du G. Q. G. m’annonce que d’importants rassemblements se font en vue d’une attaque au nord de C…, dans la région de M… Immédiatement, je me reporte à la carte. À l’aide d’un curvimètre, je mesure la distance qui me sépare de ce point, je règle ma machine dans laquelle je dépose, ici, un de ces sujets. Et v’lan ! en moins de temps qu’il n’en faut pour y songer, cet atome vivant est transporté au milieu des Boches.
– Et là-bas, que fera-t-il ?
– Ne t’inquiète pas… du bon boulot ! Avant de l’expédier, nous l’enveloppons dans une carapace métallique qui résiste à tous les chocs et qui porte au casque une pointe acérée que l’on trempe dans un poison dont je ne te dirai pas le nom, mais qui est le produit le plus redoutable, le plus meurtrier, que l’on ait trouvé jusqu’à ce jour. Dans les rangs ennemis, le travail est simple. Comme le papillon va de fleur en fleur, eux courent d’un Fritz à l’autre, semant la mort dans leurs rangs. Ah ! les belles hécatombes, mon cher ami, et quelle satisfaction pour moi de savoir qu’avec un millier de ces petits êtres, nous pourrons exterminer ce peuple malfaisant.
Mais le temps passe, le soir descend sur la Saône. Voici les brouillards qui s’élèvent. Allons vite au hall des machines. »
Celui-ci se trouve dans un coin du jardin, sur un observatoire dominant la ville. La machine, placée au sommet sous un globe de verre, n’a rien de fantastique. Par sa structure, elle ressemble en tous points à celles que l’on connaît. Elle est reliée par un tube métallique à une machine soufflante, émetteuse d’ondes. Ces dernières se concentrent dans un réservoir pouvant supporter des pressions considérables. Puis, elles sont disséminées dans des poches munies de tuyaux effilés. Une manette fixée à chacun d’eux permet de régler leur force, qui déterminera leur puissance d’action. Une pression de Deux correspond à une distance de 500 kilomètres, par exemple. Le sujet est placé à l’extrémité d’un tube. On règle la poussée, on oriente le tout dans la direction voulue au moyen de la carte, et voilà notre projectile lancé dans l’espace. Quelques instants après, il est en pleine action. »
Une longue minute de silence.
« Parfait, mon cher Paul, parfait ! Mais après, pour le retour ?… »
*
Je venais de formuler cette dernière réflexion, quand une main s’abattit sur mon épaule.
Au poste de police, la lampe électrique brillait toujours.
Les papillons de nuit et les moustiques tournaient dans une ronde infernale.
_____
(Antoine Rigaud, « Conte du Courrier, » in Le Courrier de Saône-et-Loire, quotidien républicain du matin, cent-septième année, n° 31978 et 31980, jeudi 3 et samedi 5 juin 1937 ; Richard Redgrave & James Mollison, « Gulliver in Brobdingnag, » gravure pour illustrer les Voyages de Gulliver, 1846)
Avec cinq ou six de nos amis, au fond de la province, où les oiseaux chantent dès qu’il cesse de pleuvoir, nous passons quelques semaines dans cette maisonnette où j’ai vécu mon enfance déjà si lointaine, et je vous dirais que dans ces prairies nous sommes heureux, s’il était aucun lieu du monde où les hommes fussent assez sages pour rencontrer le bonheur.
Je ne vous étonnerai pas beaucoup si je vous confie qu’à la ville nous ne rêvons que de la campagne, et déjà vous me répondez qu’en ces vallons où nous sommes, Paris et ses tourbillons ne cessent pas de nous paraître trop lointains. Il nous faudrait, pour notre joie, que la campagne fût en ville ou l’avenue des Champs-Élysées au beau milieu de ces étendues de maïs, qui étaient vertes à notre arrivée et qui seront toutes dorées le jour de notre départ. Ne croyez pas du tout, par conséquent, que nous ayons envie de reprendre le train pour revoir les quais de la Seine. Non, certes ; ce serait laisser ici nos coteaux. Il nous faut tout, vous dis-je, et parfois M. Lalouette, pour se moquer de nous, comme de lui-même, fredonne une chanson béarnaise qu’il s’est diverti, l’autre jour, à transposer en menus vers de notre langue :
Plaignez, s’il vous plaît, notre forgeron,
Dont la bourse est vide et le cœur amer ;
Quand il a du fer, il est sans charbon ;
S’il a du charbon, il manque de fer.
Mais M. Théodore Decalandre, avant-hier, à l’heure incertaine du crépuscule, se plaignait que, sur l’herbe, n’apparût point un kiosque, auprès du cerisier, où il nous fût permis d’acheter les journaux du soir. On a déjà dit que l’homme est insatiable et l’on se peut hasarder à penser qu’on le dira longtemps encore ; mais en quelles vaines remarques suis-je au point de m’égarer, quand je songe que c’est ici que se cabrait jadis le dernier des Centaures ?
Il ne faut s’étonner de rien, et la sagesse et les poètes nous l’enseignent, tant il est vrai que, pour peu que l’on se prenne à méditer, il n’est rien qui ne soit en possession de nous surprendre et de nous faire ainsi perdre notre temps, et d’abord notre présence sur ce quasi-globe qui tourne sur soi-même et roule au mystère d’un espace qui ne paraît point avoir de bornes. Mon oncle, quand j’avais six ans, vous disais-je, ou, du moins, j’allais vous le dire, avait fait, au fond de ces bois voisins, qui s’étendent jusqu’en Espagne, la connaissance d’un Centaure. Mon oncle chassait, très loin de la maisonnette, et tout à coup, au détour d’un sentier assez obscur sous les hêtres, il s’était trouvé nez à nez, si je puis dire, car l’autre portait la tête fort haut, avec ce Centaure qui, par quelque permission des dieux, continuait de fouler le sol d’un quadruple sabot. Le monstre se montra courtois, tandis que mon oncle lui laissait voir son inquiétude. Ils causèrent longtemps et mon oncle le pria de venir dîner quelque jour chez nous.
« J’y consens volontiers et vous en remercie, répondit le Centaure, mais ne saurai frapper à votre porte qu’à la nuit tombée, pour repartir avant l’aurore, tant les hommes sont méchants. S’ils pouvaient m’apercevoir, ils ne manqueraient pas de me tendre des pièges pour me capturer et me montrer ensuite aux curieux dans quelque mélancolique baraque foraine. »
C’est ainsi que le Centaure vint souvent dans cette maison d’où je vous écris. En raison de mon jeune âge, j’étais déjà couché quand il ouvrait la grille et je dormais encore à l’instant qu’il regagnait ses bois. Mais mon oncle me disait tout, et j’ai sur ces soirées des souvenirs si précis que je ne cesse point de me demander s’il ne m’est pas arrivé, deux ou trois fois, de dîner avec le Centaure.
J’étais tout ébloui de ce grand homme-cheval qui me souriait et qui, si je n’ai point rêvé, me tapotait les joues d’une main puissante mais légère. Il m’enchantait. Nous dînions à l’étable. Il le fallait bien. C’est là que sur un beau tapis, à quelques pas des bœufs étonnés, l’on dressait la table dont le monstre bienveillant occupait l’un des grands côtés : il pouvait de la sorte étendre son vaste corps velu sur la paille et sur les coussins, ne montrant que son buste au-dessus de la nappe. Il prenait de tous les mets, comme nous, mais, après le dessert, demandait de l’avoine et une botte de foin qu’il dévorait avec plaisir :
« J’ai deux corps, disait-il ; encore qu’ils soient unis, je ne dois négliger ni l’un ni l’autre. »
Au bout de quelques mois, mon oncle lui demanda s’il ne lui plairait pas de vivre à la manière des hommes.
« Je ferai les démarches, dit-il à notre invité, et je ne doute pas que vous ne soyez promptement agréé. Vous deviendrez l’un des nôtres. Vous serez inscrit à la mairie du village et nos pareils, qui sont en effet assez barbares, se trouveraient ainsi bien empêchés de vous causer jamais aucun ennui. Enfin, je voudrais, avant de mourir, vous voir adjoint au maire ou maire…
– Et je mettrais une jaquette pour les mariages ! dit le Centaure en riant. Non. Vous savez comme je me plais chez vous, où je viens souvent en secret ; mais le sort des humains n’a point pour moi de très grands charmes. Ce foie gras dont vous m’avez fait goûter, et qui était délicieux, songez au nombre d’hommes qui ont travaillé, depuis celui qui gardait les oies jusqu’à celui qui a soudé la boîte, et je ne parle pas ici des transporteurs, pour qu’il parût enfin dans votre plat de porcelaine. J’en pourrais dire autant de tout ce qui est sur votre table, de vos vêtements, de votre maison, de tout enfin autour de vous. Je vis seul. Une grosse branche que je coupe est mon arme habituelle, car je n’use que rarement de mes flèches que je taille moi-même, pour abattre les lièvres qui me servent de nourriture et parfois un furieux marcassin, et je me repais d’herbe heureuse et toute brillante de rosée, dans les délices de l’aurore. Je joue continuellement ma vie et, si je n’attrapais point de gibier, je mourrais de faim. Mais c’est ce risque qui me plaît et qui me fait mieux bondir et me cabrer dans les belles clairières silencieuses. L’incertitude de mes jours et de mes nuits ne m’est pas moins agréable que mes chasses et que mes proies. »
C’était un joueur. Il parla longtemps encore, et je songe maintenant à nous qui nous plaignons sans cesse de tout ce qui nous manque, ainsi que je vous le rapportais tout à l’heure. Voulez-vous vous armer d’un gros bâton pour vivre dans la forêt ? Vous me répondrez que vous n’êtes pas l’un de ces Centaures, qui sont tous fils d’un Nuage, et que vos jours déjà sont assez pleins de risques.
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(Tristan Derème, in Marianne, grand hebdomadaire politique et littéraire illustré, sixième année, n° 308, mercredi 14 septembre 1938 ; Alexander Rothaug, « Nymphenraub, » c. 1920)
N’est-ce pas à la Pointe du Raz,
à l’entrée des deux baies d’Audierne et de Douarnenez,
qu’il faut situer l’emplacement de la cité mystérieuse ?
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La ville d’Ys, nouvelle Atlantide, a-t-elle existé ? A-t-elle été engloutie par les eaux ? Sur quel emplacement était bâtie cette cité mystérieuse ? Certes, ces questions posées par notre ami Florian Le Roy, au long de son enquête si instructive, ont suscité le plus vif intérêt.
C’est que la merveilleuse légende a conservé, malgré le scepticisme affecté de notre époque, – scepticisme que notre confrère a pu constater, non sans une mélancolie justifiée, – sinon sa première fraîcheur, du moins un peu de sa saveur populaire.
Pour ma part, bercé dès ma plus tendre enfance par les « gwerziou » et les « sôniou » relatifs à la ville du roi Gradlon et de sa pernicieuse fille Ahès (ou Dahut, les deux noms sont admis), je n’ai jamais mis en doute l’existence de Ker-Is, ni, à plus forte raison, son engloutissement par l’Océan tumultueux.
J’ai encore dans la mémoire et l’air et les premiers couplets de la complainte, qu’il y a quelque vingt ou vingt-cinq années, ma mère, fille de marins de la rude côte du Guilvinec et de Penmarc’h, nous chantait, de sa voix douce, à la veillée :
Petra zo neve e Kear Is,
Maz e ken foll ar iaouankiz ?
Me klevan med ar biniou,
Ar vombard hag ann telennou.
N’euz a Kear Is netra neve,
Ann ebattou ma ve bemde.
N’euz e Kear Is nemet traou koz,
Ann ebattou ma ve bemnoz.
Que se passe-t-il donc à Ker-Is,
Que la jeunesse y soit si dévergondée ?
Je n’entends que le son du biniou,
De la bombarde et de la harpe.
Il n’y a à Ker-Is rien de nouveau,
Rien que les jeux de chaque jour.
Il n’y a à Ker-Is que les jeux habituels,
Les jeux de chaque nuit.
Jeux corrompus, évidemment. Perversion générale, sous la conduite d’Ahès, la fille maudite.
Is a-t-elle donné son nom à Paris ?
Pourquoi, je vous le demande, n’ajouterait-on pas foi aux légendes que nos pères, à travers les siècles, nous ont transmises aussi fidèlement que l’ont permis les temps et les circonstances ?
« À mon avis, disait Guizot, il y a souvent plus de vérités historiques à recueillir dans ces récits, où se déploie l’imagination populaire, que dans beaucoup de savantes dissertations. »
Parmi ces « savantes dissertations, » il en est une pourtant qui émane d’un des plus anciens auteurs qui aient parlé de la ville d’Ys, Pierre Le Baud :
« En cette cité, dit-il, en narrant les splendeurs de la ville disparue, estoit l’apport des richesses et autres délices vénales qui estoient amenées en Armorique des estranges régions ; car pourtant qu’aux habitants d’icelle seulement, estoit cognu l’usage de transnager le raz de Cap Sizun, les forains y descendoient les marchandises, dont elle estoit plus fréquentée et habitée, et de si grande ampliture et authorité que jaçoit ce que les historiens galliques ayent dict le nom de la cité de Paris avoir esté imposé en mémoire de Pâris, fils du roi Priam de Troye, les Corisopitenses se vantent le dict nom de Paris lui avoir esté attribué comme pareille à Is. »
Il convint de noter, en effet, que la locution pareille à Is se traduit en breton par Par-Is. D’où le proverbe breton bien connu : « Depuis que la ville d’Ys a été submergée, personne n’a trouvé l’égale de Paris. »
Où doit-on situer Is ?
Dans la baie de Douarnenez, ou…
à la Pointe du Raz ?
Vous qui, me dira-t-on, avez recueilli, dès votre jeune âge, quelques bribes de la belle légende, pouvez-vous situer l’emplacement de la ville « aux sept lieues de tour » ?
Hélas ! ceci est une autre affaire. Tous les rivages actuels, des Glénans à Molène, et d’autres encore, sans doute, briguent l’honneur d’avoir été les attaches de la ville d’Is avec le continent.
Il faut convenir que le fond de la baie de Douarnenez paraît avoir eu jusqu’ici – et ceci confirmerait la thèse de Florian Leroy – la priorité chez la plupart des érudits qui s’en sont préoccupés.
La légende, la complainte « Ar Roue Gralon ha Kear Is, » dont j’ai cité plus haut quelques vers, ne dit-elle pas, elle-même :
« En Escopti Kerne, et leac’h e ma breman môr Douarnenez, e ao gwechall eur gear vraz meurbet, bramvet Is. »
(En l’Évêché de Cornouaille, la place où se trouve à présent la mer de Douarnenez, était jadis une très grande ville, dénommée Is.)
Et cependant !… Tout le monde n’accepte pas – loin de là ! – cette probabilité. Si la baie d’Audierne, pas plus que les régions situées plus au Sud, ne rencontre, en la matière, de partisans convaincus, il s’en trouve, parmi les conteurs de légendes et parmi les savants chercheurs, qui penchent – non sans quelques raisons, semble-t-il, – pour un autre site : l’extrême pointe du Raz et son prolongement naturel, l’Île de Sein.
La Pointe du Raz ?… Pourquoi pas ?
_____
(Jean Corcuff, in L’Ouest-Éclair, journal républicain du matin, vingt-neuvième année, n° 9785, jeudi 9 août 1928)
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